Étudiants salariés, un cas d’école

Alors que s’est close au 31mars la période d’inscription pour les futurs étudiants sur le nouveau système « Parcoursup » du ministère de l’Éducation nationale, un sur deux se doit de résoudre une délicate équation : concilier fac et emploi. En particulier, celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de travailler pour financer leurs cursus.

 

 

Baisse des APL (aides personnalisées au logement), augmentation des frais de sécurité sociale, de mutuelle, de loyer, de transports, à Paris comme en province, gel des bourses sur critères sociaux. La prochaine rentrée universitaire s’annonce une fois de plus tendue pour une grande partie des étudiants. L’Unef (Union nationale des étudiants de France) chiffre à 2,09 % la hausse du coût de la vie sur un an. En 2016, selon l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), près de 55 % des étudiants disaient déjà souffrir de difficultés financières (1). Qu’en est-il des étudiants salariés, dans ce contexte ?

Au croisement de l’insertion professionnelle et du financement des études, le travail étudiant recouvre des réalités très différentes. L’OVE évalue à 46 % le nombre d’étudiants à avoir une activité rémunérée pendant l’année universitaire, et 55 % d’entre eux la considèrent indispensable pour vivre. Le souci : plus l’activité est intense (plus d’un mi-temps pendant six mois) et éloignée du domaine des études, plus les risques d’échec sont grands, et les chances réelles qu’un petit boulot se transforme en emploi durable. Un cas que l’on retrouve plus souvent chez les étudiants issus des classes populaires inscrits dans des filières professionnelles ou technologiques, analyse la sociologue Vanessa Pinto, dans un livre, tiré de sa thèse, À l’école du salariat. En master 2 de droit des affaires, et ayant toujours dû travailler pour payer ses études, Hélène confie avoir souvent été gagnée par la lassitude. « L’année du bac, mes parents ont déménagé au Canada. Les études coûtaient trop cher là-bas, je suis restée à Paris. J’ai cumulé les boulots pour vivre. C’est dur de se plonger dans les bouquins en rentrant le soir. Certains mois, je pouvais gagner jusqu’à 2 300 euros. À 21-22 ans, c’est valorisant. D’où la tentation parfois d’arrêter la fac. Même pour un boulot qui ne te passionne pas ».

Disponibles, flexibles, intéressés par les contrats courts, voire les horaires atypiques, sans prétention salariale élevée, les étudiants sont une main-d’œuvre appréciée des employeurs de certains secteurs, comme le commerce ou la restauration. Employé chez Quick, Boubacar témoigne de la pression à laquelle sont soumis les étudiants. « Très peu connaissent leurs droits. Du coup, ils n’osent rien dire quand on leur fait faire des heures en plus, par exemple, par peur de perdre leur boulot. D’autres s’en foutent, tous le prennent comme une expérience, un moyen de s’endurcir, de grandir ».

Un statut d’étudiant salarié existe, qui permet de bénéficier d’aménagements d’horaires (en cours du soir ou le samedi), de faire des années universitaires en deux ans, d’être dispensé d’affiliation à  la sécurité sociale étudiante ou de cumuler une bourse avec son salaire. A condition toutefois de travailler au moins 10 à 15 heures par semaine. Or, « travailler ne serait-ce que douze heures par semaine, peut déjà nuire aux études », signale une conseillère du CIDJ (Centre d’information et de documentation jeunesse). L’an passé, l’Unef et l’Ugict-CGT ont avancé quinze propositions pour lutter contre le déclassement des jeunes diplômés. Parmi elles, figuraient la création d’une allocation pour « permettre aux étudiant-e-s de poursuivre leurs études en étant autonomes financièrement et socialement » et se fixer comme « objectif de tendre vers la fin du salariat pendant les études ». Jean-Philippe Joseph

(1) Malgré le gel des frais d’inscription à l’université, le coût de la rentrée des étudiants continue de progresser. Il serait cette année de 2 403,64€ en moyenne. Les principales augmentations : les loyers (+1,58 %, en moyenne), les mutuelles (+8,73 %), la Sécurité sociale (+2€). Et il y a eu des baisses, dont l’APL (-5€). À lire, le dossier de Télérama n°3555 en date du 3/3/18, « Les études, un sport de combat : le quotidien difficile des étudiants précaires ».

 

 Paroles d’étudiants

– Hélène, 26 ans, en master de droit des affaires : J’ai travaillé un peu partout. A la poste, dans la restauration rapide, le prêt-à-porter, l’aide aux devoirs… J’aurais préféré trouver dans le domaine de mes études, mais ce n’est pas évident. Mon master 2, je vais le faire en alternance dans un cabinet de gestion en patrimoine. Je toucherai le Smic. Mais je pense continuer l’intérim. N’ayant plus de colocataire, je dois prendre un appartement toute seule.

 – Sirine, 19 ans, en 2ème année de Sciences politiques : Je travaillais l’an dernier à MacDo pour payer mes livres et m’inscrire au permis, car je mets une heure et demie pour aller à la fac en transports en commun. Je ne vais pas reprendre tout de suite, pour ne pas rater le début de ma 2ème année. Physiquement et moralement, ce n’est pas évident MacDo. On est en sous-effectif, il y a beaucoup de turn-over, les gens sont à peine formés, et la direction n’est pas très arrangeante en période d’examen. J’ai failli me faire virer pour deux minutes de retard.

 – Jonas, 27 ans, en master d’histoire : Mes parents n’ont jamais refusé de m’aider, mais ça les arrange financièrement que je travaille. Ma mère est employée de mairie et mon père ouvrier. Je suis pion à temps partiel, je touche 622 euros par mois. Mon loyer est de 450 euros, heureusement j’ai 230 euros d’APL. Bien sûr, si j’avais plus d’argent, je pourrais m’acheter plus de livres, une cafetière, sortir avec mes amis… Prendre un autre boulot ? En travaillant 13 heures par semaine, ce n’est déjà pas évident. Et j’ai l’intention de passer le Capes l’année prochaine.

 – Antoine, 21 ans, en licence de biologie : Je fais des livraisons à vélo pour Uber. Au début, on était relativement bien payé. Aujourd’hui, on fait plus de courses, mais pour le même salaire, et on est traité comme des chiens. Ceci dit, je ne regrette pas. Je voulais gagner en autonomie et avoir une expérience du monde du travail. Du coup, avec d’autres coursiers, on a le projet de monter une Scoop, avec de vraies valeurs et une vraie éthique de travail.

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