Les bêtises de François Bégaudeau

Avec Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau se livre à une critique de la bourgeoisie « cool » qui a fait élire Macron. Un essai volontiers subversif, assurément radical.

 

Cyrielle Blaire – Pourquoi intituler ce livre Histoire de ta bêtise ?

François Bégaudeau – Au début du livre, je me penche sur tous ces mots creux utilisés sans jamais être interrogés, comme « populisme ».  Il  suffit  de  demander  à  ceux qui l’emploient ce qu’ils entendent par là pour qu’il n’y ait plus personne. La bourgeoisie fait tout pour défendre sa position sociale, légitimer l’existant. Elle  a  conscience  qu’il  y  a  des  injustices, que tout n’est pas super, mais sa pensée ultime à propos du libéralisme, c’est de se dire que c’est le « moins pire ».

C.B. – D’où l’injonction à voter au second tour pour « le moindre mal » ?

F.B. – Les libéraux ont du mal à défendre un système qui les a faits rois, mais qui produit des inégalités au kilomètre et détruit le vivant. Du coup, ils légitiment l’existant  en  le  présentant  comme le  « moins  pire ».  Et  c’est  commode, puisqu’ils ont un « pire » à disposition depuis  quarante  ans  avec  l’extrême droite ! Mais rejouer en permanence un débat entre l’existant un peu dégueulasse et ce qui pourrait être encore plus pourri, cela laisse le citoyen face à une alternative  très  pauvre. L’historien  Henri  Guillemin  raconte  comment  la  IIIe  République  bourgeoise, avec  la  démocratie  représentative,  a été conçue comme un système destiné à calmer le mouvement ouvrier. On a inscrit dans les esprits que l’acte politique  par  excellence,  c’était  de voter. Du coup, on a minoré tous les autres actes citoyens réels comme manifester, faire grève, se réunir pour débattre ou bien appartenir à une association.

C.B. – La notion de « mérite » sert en réalité à préserver l’ordre établi ?

F.B. -Tout à fait. Historiquement, la notion de « mérite » est la valeur révolutionnaire que la bourgeoisie a opposée à l’aristocratie. Elle a été une puissance de déstabilisation du féodalisme. Mais dès que la bourgeoisie a été au pouvoir, elle a raconté une fable aux pauvres pour  maintenir  des  comportements de reproduction. L’école a légitimé l’illusion qu’est la méritocratie. C’est normal que les riches soient riches, car ils ont 15 en maths et les pauvres 5 ! Certains prolétaires, en montrant des capacités à comprendre les règles du jeu, réussissent à s’embourgeoiser. Les bourgeois adorent ces pauvres méritants, ils les brandissent pour dire : « Regardez, il n’y a pas de conditionnements sociaux, celui-là a intégré HEC alors qu’il vient de banlieue. » Mais dans les récits de leur propre parcours, les bourgeois oublient toujours le petit coup de pouce apporté par le capital social qui leur a permis de réussir. Au fond, ils sont traversés par la mauvaise conscience.

C.B. – Il y a un Versaillais qui sommeille dans chaque bourgeois ?

F.B. -Tant que la bourgeoisie voit que le rapport de force lui est favorable, elle est « cool ». Mais quand la lutte des classes se durcit, ce qui est le cas depuis l’opposition aux lois Travail et maintenant avec les « gilets jaunes », le bourgeois a la pétoche et sort la troupe. Ces gens-là sont des légitimistes, la loi a été écrite pour eux et par eux. Le bon bourgeois considérera toujours que la radicalité, c’est la démesure. On nous éduque à respecter le bien public et, face à la casse, le réflexe est de se dire : « C’est quoi ces vandales ? ». Mais si la situation est radicale, alors la radicalité devient-elle la juste mesure ? S’il est bien vrai que le capitalisme est en train de détruire la planète, alors toute mesure radicale devient  la  bonne  réponse.  Nous  ne sommes pas des excités. Moi, je suis un garçon bien éduqué, plutôt doux et pacifié. En revanche, je suis convaincu que la juste mesure face à la situation réelle, qui est violente, c’est la subversion. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Chanteur d’un groupe punk durant ses années étudiantes, agrégé de lettres puis chroniqueur cinéma, François Bégaudeau est un auteur protéiforme. En 2008, l’adaptation par Laurent Cantet au cinéma de son roman Entre les murs, inspiré de son expérience de prof en ZEP, est récompensée de la Palme d’or à Cannes. Son dernier roman, En guerre (Éd. Verticales, 2018), se veut une critique de la société libérale.

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