Sarraute, en haut de l’affiche !

Jusqu’au 23 novembre, la Manufacture des Abbesses consacre ses planches à un cycle Nathalie Sarraute. Avec deux pièces en haut de l’affiche (Pour un oui ou pour un non, Elle est là) et deux lectures-mises en espace (Le mensonge, Isma ou ce qui s’appelle rien). Total plaisir, une pleine réussite.

 

Pour l’une, une nuance dans l’expression qui déplaît à son ami, pour l’autre une moue esquissée qui contrarie son interlocuteur… Dans l’un et l’autre cas, des petits rien, deux fois rien, un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour la dramaturge Nathalie Sarraute. Preuve en est faîte avec le cycle que la Manufacture des Abbesses consacre jusqu’à fin novembre à la dramaturge et initiatrice du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses « Tropismes » à « L’ère du soupçon », ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, elle entreprend alors d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques petits chefs d’œuvre, tels ces fameux Pour un oui ou pour un non et Elle est là !

Deux amis se retrouvent après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue, dans Pour un oui ou pour un non, se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que l’un des protagonistes, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, énonce les griefs, son reproche majeur. « C’est bien, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie… En dépit de deux amis convoqués pour donner leur avis à ce sujet, contraints non sans humour à reconnaître leur incompétence en la matière, la rupture est consommée au baisser de rideau. Un petit bijou littéraire et théâtral que le jeune metteur en scène Tristan Le Doze cisèle à la perfection ! Tout en nuance et finesse, de la voix et du geste, dans sa direction d’acteurs, servi par une troupe d’interprètes (Bernard Bollet, Rémy Jouvin, Gabriel Le Doze, Anne Plumet) qui manie avec élégance et justesse le propos de Sarraute. Dans un décor dépouillé, habillé d’une pâle lumière, une joute verbale qui devient jubilatoire en leur compagnie, ces petits « rien » dans l’intonation ou le regard qui nous les rend à la fois si proches et humains, si

DR, Frank Vallet

vulnérables et fragiles aussi au cœur de ce dialogue au final tout autant tragique que dérisoire !

Et le plaisir renouvelé en bord de scène, chaque mercredi à compter d’octobre, avec la reprise de Elle est là, une autre pièce emblématique de Nathalie Sarraute ! Toujours avec une bande de comédiens passée maître en l’art « sarrautien », avec cette fois Agnès Galan à la maîtrise du plateau… Une scène quasi déserte, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’une moue, d’un signe esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien mais encore une fois un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, le sujet à débat, mais qui ou quoi au fait : l’enquiquineuse qui a le don de la contradiction ? Son humeur supposée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une nouvelle joute verbale à l’humour corrosif derrière lequel percent misogynie et dictature de la pensée, une prouesse de la troupe (Nathalie Bienaimé-Bernard Bollet-Le Doze père et fils, Gabriel et Tristan) lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien !

Un cycle Sarraute tout en haut de l’affiche, à savourer sans modération. Un festin de mots pour rien, sinon un rien de plaisir, parce que chacun le sait : si rien n’est pas grand chose, trois à quatre fois rien, ce n’est pas rien, c’est déjà beaucoup ! Yonnel Liégeois.

À voir aussi :

– Les 18 et 25/09, à 19h : Une lecture-spectacle du Mensonge de Nathalie Sarraute, dirigée par Tristan Le Doze. D’un petit détail sans importance glissé dans la conversation, qui aurait pu et dû rester anodin, s’enchaînent les psychodrames entre les protagonistes.

– Les 13 et 20/11, à 19h : Une lecture-mise en espace de Isma ou ce qui s’appelle rien de Nathalie Sarraute, dirigée par Vincent Violette. D’un petit défaut de prononciation sans grand intérêt, d’un dialogue à l’autre, d’une scène l’autre, tombent les masques.

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Classé dans Des mots et des maux, Rideau rouge

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