Regards croisés, la CGT en question(s)

Dirigé par les historiens Michel Dreyfus et Michel Pigenet, l’ouvrage Regards croisés sur 125 années d’un syndicalisme de transformation sociale interroge l’histoire de la CGT. Une lecture bienvenue, à l’heure d’un Premier Mai confiné.

 

Alors que la CGT va souffler ses 125 bougies en septembre 2020, les historiens Michel Dreyfus et Michel Pigenet ont rassemblé les analyses de plusieurs chercheurs, historiens et politologues. Dans Regards croisés sur 125 années d’un syndicalisme de transformation sociale, ils intègrent les avancées des recherches de ces dernières décennies, ainsi qu’une historiographie assez riche, pour s’interroger dans une approche pluridisciplinaire. « Si la doyenne des syndicats français revendique une antériorité longtemps confondue avec la primauté et ne s’offusque pas d’avoir ses entrées au musée, elle tourne résolument le dos à la maison de retraite. « Vieille dame » certes, mais version « indigne », tout au moins aux yeux des adversaires de ses objectifs, de ses pratiques, de sa culture et, pour tout dire, de son histoire ». Restructurations économiques et politiques gouvernementales ont contribué à l’affaiblissement durable du syndicalisme, des mouvements de type nouveau comme les Gilets jaunes ont modifié le paysage social et revendicatif. Alors que la CGT « demeure l’un des principaux pôles de résistance à l’offensive néolibérale », les auteurs mettent en perspective certaines des grandes questions qui ont structuré la construction de la confédération, en ont nourri les débats et les stratégies.

Le livre s’agence en sept chapitres. David Hamelin revient ainsi sur le modèle organisationnel de la CGT — territorial et professionnel — et ses évolutions. Un modèle qui a aidé à ce qu’« une organisation qui fut présentée maintes fois comme étant sur son déclin [soit] parvenue à traverser plus de cent ans d’histoire, deux guerres mondiales, plusieurs crises économiques et sociales majeures, trois Républiques, un régime autoritaire et liberticide comme celui de Vichy, et des transformations idéologiques et sociétales ». Et un modèle qui s’est en outre imposé avec des adaptations diverses et des variantes à l’ensemble des organisations syndicales françaises. David Hamelin permet aussi de comprendre l’évolution des relations entre les structures de la CGT et la construction du confédéralisme dans un mouvement loin d’être linéaire. Il interroge les questions qui « jalonnent » les débats de la CGT à ce sujet « depuis ses débuts », comme « le rapport de la CGT au fait politique, la démocratie syndicale, l’organisation des instances décisionnelles et le rôle du personnel confédéral ». Dans la singularité du paysage syndical français, marqué par la pluralité sinon la dispersion des organisations, Morgan Poggioli interroge pour sa part « unité et scissions dans l’histoire de la CGT », les éléments conjoncturels ou structurels qui en sont à l’origine, l’évolution de la stratégie unitaire de la CGT, les thèmes ou revendications susceptibles aujourd’hui de faire consensus.

L’étude de Sophie Béroud — à travers des « repères historiques sur la sociologie des adhérents » — sur la place qu’occupe la CGT dans le salariat, fait écho à une problématique mise en débat dans les organisations de la CGT depuis plusieurs congrès déjà. L’autrice part d’un constat : « avec un taux de syndicalisation qui ne dépasse pas à l’heure actuelle, et pour elle seule, les 2,4 % de la population active, la CGT est loin d’occuper la position qui était la sienne à la sortie de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’avant la scission elle organisait près d’un salarié sur deux ». Elle interroge alors l’évolution de cette sociologie, rappelle qu’aujourd’hui « la CGT demeure une organisation majoritairement masculine (61,9 % des adhérents en 2016) » avec « une moyenne d’âge relativement élevée » (50 ans), « les moins de 30 ans constituant à peine 4,7 % de l’ensemble » (ce qui n’est pas spécifique à la confédération). Elle souligne le poids des retraités dans plusieurs fédérations, ce qui est à la fois un succès de la continuité syndicale, mais aussi le signe d’une difficulté à syndiquer les nouvelles générations de salariés. La CGT demeure cependant, dit-elle, « une organisation ancrée dans les classes populaires » (ouvriers, employés) et reste donc « l’organisation la plus en prise — avec FO du côté des employés — avec la réalité sociale des travailleurs ». La chercheuse analyse, dans la « part du salariat qui échappe à la CGT », d’une part ceux appartenant aux catégories les plus qualifiées, d’autre part les plus précaires. Ce qui met en lumière le rôle des organisations spécifiques de la CGT, celui de ses organisations territoriales et l’enjeu de formes nouvelles d’organisation (comme les syndicats de sites…).

Agir pour améliorer le quotidien et permettre, in fine, l’émancipation des travailleurs : cette « double besogne » est énoncée dès le congrès d’Amiens, posant des questions à la fois d’orientation et stratégiques, que le livre permet de mieux saisir. Ainsi, Michel Dreyfus propose une histoire des relations de la CGT avec la puissance publique, distinguant cinq grandes périodes depuis 1885 : l’ère des illusions jusqu’à la Grande Guerre, « l’apprentissage de la force de l’État » de 1914 au Front populaire, puis une séquence « où les unitaires découvrent à leur tour » le rôle potentiellement positif de l’État, les années dites des Trente Glorieuses où la CGT négocie des améliorations des conquêtes de la Libération, puis une séquence qui se poursuit aujourd’hui où elle fait pression pour les sauvegarder. Laure Machu, pour sa part, analyse l’évolution de l’articulation entre l’engagement contestataire et la capacité de proposer et de négocier de la CGT. Jean-Louis Pernot, qui revient sur l’engagement international de la CGT, rappelle que cette dimension est « consubstantielle au mouvement syndical ». Il permet alors d’y voir plus clair sur les permanences et discontinuités en la matière durant 125 ans, qu’il s’agisse de ses liens ou de sa place dans les structures à vocation européenne ou internationale. Enfin, Michel Pigenet étudie la ou les « culture(s) cégétiste(s) » reposant sur des valeurs, des références, des pratiques.

L’ouvrage se complète d’une riche bibliographie. Utile aux chercheurs comme aux militants, l’ouvrage le sera probablement aussi à tous les acteurs de la société civile. Isabelle Avran

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Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire

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