Que le théâtre recommence !

Depuis 1963, les Prix du Syndicat de la Critique saluent chaque année les spectacles et les personnalités artistiques, que ce soit en théâtre, en musique ou en danse. Malgré une saison brutalement interrompue en mars, pour l’année 2020 le Grand prix Théâtre a été attribué à Une des dernières soirées de carnaval, de Carlo Goldoni dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger… Celui de la meilleure comédienne à Ludmilla Dabo dans Une femme se déplace (de et mis en scène par David Lescot), du meilleur comédien à André Marcon dans Anne-Marie la Beauté (de et mis en scène par Yasmina Reza).

 

Après une saison brutalement mise à l’arrêt, la tristesse de voir tous les lieux de culture à peine veillés par une servante, les théâtres rouvrent progressivement. Rêver à demain sans nier hier, célébrer la vie tout en rendant hommage à ceux qui nous ont quittés, Jean-Laurent Cochet, Michel Piccoli, Guy Bedos, Marcel Maréchal, goûter à une humanité presque oubliée, laisser derrière soi le monde virtuel qui, le temps du confinement, nous a rappelé que les artistes savaient être inventifs, un peu partout, donc et ce malgré la crise à venir, le craquement des planches, le grincement des sièges redonnent vie à ces espaces laissés à l’abandon.

N’ayant pu imposer ses vues sur un renouveau de la comédie italienne, Carlo Goldoni quitte en 1762 sa belle Venise pour Paris, laissant derrière lui un hommage vibrant et drôle à sa patrie, Une des dernières soirées de Carnaval. Quelque 250 ans plus tard, Clément Hervieu-Léger monte avec une modernité classique autant qu’épurée, rappelant le travail ciselé de Patrice Chéreau, cette mise en abîme du théâtre, qui célèbre la fin d’une époque, le début d’une nouvelle ère incertaine mais riche de promesses. Il n’en fallait pas plus pour que cette comédie humaine prenne en cette période bien étrange une saveur particulière.

Avec la même volonté de donner aux mots toute leur force, Julie Duclos s’empare de Pelléas et Mélisande et imagine une mise en scène très cinématographique qui invite à découvrir ce texte poétique et sombre d’une manière plus intimiste. Texte chuchoté, jeu minimaliste, elle plonge dans les eaux troubles des passions contraires. Avec élégance, elle fait entendre autrement Maeterlinck.

Nos sociétés contemporaines changent. Notre regard sur le monde, sur le genre, sur l’égalité des sexes évolue. En s’emparant de ces sujets longtemps tabous, auteur.e.s et metteur.euse.s en scène interrogent nos consciences, nos certitudes. Ainsi, en retraçant l’histoire extraordinaire de la première équipe française de football féminin, Pauline Bureau touche juste et repousse dans leurs derniers retranchements les préjugés sexistes. Sa plume acérée, mordante, sa mise en scène précise, joyeuse, font mouche. Il en est de même avec l’étonnante marionnette transgenre de Johanny Bert. HEN n’a pas la langue dans sa poche. Elle a de la gouaille. Extravagante, cette poupée de bois et de chiffon transgresse les codes. Une bouffée d’oxygène bienvenue à l’heure de la morosité et du repli sur soi.

Toujours en démêlés avec la justice russe, l’artiste dissident Kirill Serebrennikov signe avec Outside, un troublant portrait en miroir du photographe chinois Ren Hang, qui s’est suicidé à l’aube de ses trente ans. S’appropriant son esthétisme qui sublime le nu tout en dénonçant le puritanisme et la pornographie politique de nos dirigeants, l’artiste s’identifie à ce plasticien et offre un spectacle total qui a coupé le souffle de nombreux festivaliers avignonnais.

Le théâtre ne serait rien sans les interprètes. Dans Une femme se déplace, la comédie musicale de David Lescot, la détonante Ludmilla Dabo brûle les planches et réinvente la figure féminine d’aujourd’hui. Elle joue, chante, danse avec une générosité sans faille. Une comédienne solaire, dont le talent est ici salué.

Se glissant avec naturel dans la peau d’une actrice jouant les faire-valoir, croquée par Yasmina Reza, André Marcon met en lumière les habitués du second plan et rappelle que chaque vie, même banale, est importante. En revisitant avec malice le Phèdre de Racine, François Gremaud transforme la tragédie classique en stand-up savoureux et offre au jeune Romain Daroles un rôle à sa démesure. Renouvelant la figure mythologique d’Électre dans le très féministe spectacle de Simon Abkarian, Aurore Frémont fait de la vierge bafouée, une amazone furieuse. S’appuyant sur les musiques rock balkaniques du trio Howlin’Jaws, elle joint sa voix à celles des femmes oppressées par nos sociétés patriarcales.

Naviguant dans les eaux noires d’une crise sanitaire sans précédent, qui rappellent la très belle scénographie de Stéphane Braunschweig dans son adaptation de Nous pour un moment d’Arn Lygre, les artisans du spectacle vivant font feu de tout bois pour reprendre le chemin des théâtres. À leurs côtés, en observateurs privilégiés, tout comme Jean-Pierre Han et sa revue Frictions, consacrée à la création théâtrale, nous nous tenons solidaires et leur offrons notre soutien indéfectible. Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (L’œil d’Olivier), vice-président Théâtre du Syndicat professionnel de la critique.

Meilleur livre sur le théâtre

Le Prix 2020 du meilleur livre sur le théâtre a récompensé Jean-Pierre Han, fondateur et directeur de la revue Frictions, Théâtre-Écritures. Pour le numéro hors-série, 30 éditos+1, célébrant les vingt ans de la publication. Devant les difficultés cumulées pour que perdure et rayonne telle initiative culturelle, un soutien amplement mérité et une invitation à découvrir une revue aussi riche dans sa forme que sur le fond (50€ pour 4 nos/an, 8 nos pour 80€)… Félicitations à notre confrère et ami, contributeur régulier à Chantiers de culture ! Yonnel Liégeois 

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Classé dans Passage en revues, Rideau rouge

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