La République, rempart contre l’obscurantisme

En pleine crise économique et sociale, le chef de l’État relance son projet de « stratégie contre les séparatismes ». Alors que la puissance publique devrait veiller à la cohésion nationale et à l’apaisement des tensions, elle prend le risque de stigmatiser la population musulmane et certains territoires, estime Malik Salemkour. Entretien avec le président de la Ligue des droits de l’Homme.

 

Christine Morel – Le président de la République s’est exprimé en prévision d’un projet de loi à l’automne. Ayant maintes fois repoussé le sujet, n’a-t-il pas laissé s’installer la confusion dans le débat public ?

Malik Salemkour – En effet, le problème c’est que depuis fin 2019 le président de la République a inscrit dans l’espace public ce débat sur « le séparatisme » et « les séparatismes » sans jamais bien le définir. À chaque fois, notamment à Mulhouse en février, ses exemples portent sur l’Islam et les relations entre l’Islam et l’État. Donc finalement, à chaque fois, bien qu’il s’en défende, le débat sur le séparatisme alimente la stigmatisation de l’Islam et des musulmans. Après, c’est évident qu’il faut lutter contre le terrorisme et les comportements sectaires. Toutefois, ayant réduit les moyens de la Mission de lutte contre les sectes, le gouvernement est un petit peu ambigu. Ce qui est clair aussi, mais pas suffisamment réaffirmé, c’est que l’obscurantisme avance lorsque la République recule. Or, les propositions de Jean-Louis Borloo sur la politique de la ville et sur la politique des quartiers n’ont pas été retenues. Quant au plan de relance, il ne tient pas compte de la nécessité de remettre du service public et des moyens pour l’égalité, notamment en matière d’accès à l’emploi mais aussi pour travailler sur l’égalité entre les femmes et les hommes, sur la lutte contre le patriarcat. Et la question ne relève pas d’une religion. C’est celle des femmes qui aujourd’hui affirment légitimement qu’elles ont non seulement des droits, mais des droits égaux à ceux des hommes y compris pour vivre habillées comme elles le souhaitent dans l’espace public. Tout cela relève d’un travail d’éducation, d’éducation populaire et d’un soutien aux associations.

C.M. – Parler de lutte contre le séparatisme n’est donc pas la bonne porte d’entrée pour traiter de ces questions ?

M.S. – Concernant la préparation du projet de loi sur le séparatisme, les pistes évoquées par Marlène Schiappa et Gérald Darmanin mélangent un peu tout. Il y a, par exemple, le non-recours aux imams détachés et le financement des cultes. C’est très bien, mais faut-il lier ces sujets au séparatisme ? La notion de séparatisme est quand même marquée historiquement. Elle vise des gens qui ne s’inscrivent pas dans la République et veulent en sortir. Or, les musulmans sont parmi les premiers à affirmer leur droit à l’égalité, à la non stigmatisation et donc à la reconnaissance du racisme. S’il peut y avoir débat autour du terme d’islamophobie qui désigne ce racisme, le 10 novembre 2019, celles et ceux qui manifestaient contre « l’islamophobie » demandaient l’égalité des droits, la justice et la non-discrimination. Ce n’était donc pas un mouvement séparatiste puisqu’il affirmait sa volonté d’être pleinement dans la République et qu’il ne visait pas à imposer une loi au-dessus des autres. Qu’il y ait des avis divergents sur la pratique religieuse, musulmane ou autre, comme quand une partie du monde catholique s’oppose à l’IVG, c’est heureux. Et ce sont la société française et la loi qui font rempart. De la même façon, lorsque les intégristes considèrent que les enfants doivent pratiquer ou s’habiller de manière particulière, la société réagit. Dans un cas comme dans l’autre, est-ce pour autant du séparatisme ? Il faudrait plutôt s’interroger : comment on essaie d’apaiser la société française, comment on lutte contre les dérives sectaires, contre les écoles non conventionnées de toutes obédiences qui déploient des incitations à la haine, à l’injustice ou à l’inégalité entre les femmes et les hommes. Ce ne sera certainement pas avec cette loi qui crée un sentiment de suspicion, surtout un climat de division.

C.M. – Avant d’évoquer celle sur le séparatisme, le chef de l’État voulait revoir la loi sur la laïcité. N’y aurait-t-il pas une confusion omniprésente entre les deux ?

M.S. – Oui, mais nous avons une vraie difficulté aujourd’hui. Depuis une dizaine d’années, la question de l’incompatibilité de l’Islam dans la République est posée par certains. Toutes les religions, dès lors qu’elles respectent la loi et l’ordre public, ont leur place. Il n’y a pas à définir comment on doit penser, comment on doit pratiquer, est-ce qu’on doit croire en Dieu, lequel, etc… Sauf que certains pointent l’idée qu’il y aurait des religions intégrées, acceptées, acceptables et d’autres qui, par essence, ne pourraient pas l’être. Or, il y a aussi un catholicisme politique qui veut fonder une certaine vision de la famille, une certaine vision du droit des femmes, une certaine vision de l’éducation sectaire, voire intégriste. Autant de visées qui doivent être combattues par les lois de la République, la laïcité doit protéger chacune et chacun de sa liberté de conscience, de sa liberté de croire ou de ne pas croire. Il peut y avoir des débats qui mettent en conflit des droits et des libertés, la question du voile divise depuis 1989 la société française. Quel est le degré entre la liberté de pratiquer et de porter des signes religieux et celui de l’émancipation, de l’égalité ? En France, on a le droit d’être aliéné, d’être dépendant ! L’enjeu fondamental ? Que la République permette à chacune et chacun en l’espèce de pouvoir s’émanciper, de pouvoir changer de religion, de pouvoir appliquer les règles qu’elle veut, et non celles d’une religion. C’est cela qu’il faut affirmer, c’est cela qu’il faut défendre.

C.M. – Ne chercherait-on pas à judiciariser le communautarisme ?

M.S. – Là-dessus, le président de la République a été clair. Dès octobre 2019, il a souscrit à l’idée que ce terme ne veut rien dire, il ne l’a plus utilisé. Heureusement qu’il y a des communautés, de destin, territoriale ou affinitaire… Si le terme de communautarisme est mal défini, on voit bien ce qu’on veut lui faire dire : des gens qui astreignent un groupe à définir ses propres règles, ses propres lois qui ne seraient pas celles de la République. D’où la nécessité à réaffirmer, sur l’ensemble de l’espace public, la liberté, l’égalité et la fraternité. Dans tous les quartiers, sur tous les territoires, chacune et chacun est un sujet de droit, non le sujet d’une religion ou d’une secte : être libre en conscience, être libre dans sa foi ou sa non foi.

C.M. – Le climat est déjà très tendu… Gérald Darmanin prépare la loi sur le séparatisme et pointe en même temps « l’ensauvagement d’une partie de la société ». Comment l’analysez-vous ?

M.S. – Nous sommes en effet dans un climat de violence verbale et de haine, notamment sur les réseaux sociaux, de faits divers qui sont insupportables. Est-ce pour autant de « l’ensauvagement » ? Le ministre de la justice et le président de la république sont venus corriger ce terme, mais celui-ci laisse entendre qu’il y aurait, en France, des sauvages, donc des individus non éduqués qui, par essence, ne seraient pas des citoyens et seraient même structurellement dans l’incapacité de l’être. Oui, il y a de la violence, donc il faut la combattre, oui, il y a de la haine en ligne, alors il faut travailler sur comment ça se diffuse et comment on la prévient. C’est ce que fait l’Observatoire de la haine en ligne mis en place par le CSA. Après, se pose une question de fond : comment on remet la population française en capacité de délibérer de façon contradictoire mais pacifique ? C’est aujourd’hui un véritable enjeu, notamment concernant la façon dont l’information est portée. C’est trop souvent en favorisant les tensions, par le choix de caricatures ou de têtes de gondoles condamnées pour incitation à la haine raciale, tel Éric Zemmour. Comment pacifier le débat ? Dans le dialogue civil, dans le dialogue social, l’État d’abord doit être exemplaire, en ne rejetant pas les oppositions ou les critiques par l’arrogance et le mépris. Je pense au mouvement des gilets jaunes mais il en va de même quand des citoyens considèrent que les questions environnementales sont essentielles, quand une convention citoyenne affirme que telle ou telle mesure devrait être prise : l’exécutif ne doit pas les comparer à la secte reculée des Amish et laisser entendre qu’ils ne sont « pas au niveau ». La parole publique des hommes et femmes politiques – encore plus celle du gouvernement – se doit de respecter chacun. Des opinions contradictoires ne peuvent pas être reçues avec mépris, par le dénigrement et finalement par l’indignité.

C.M. – À vous écouter, l’exécutif mine à lui seul la cohésion nationale…

M.S. – C’est clair ! Quand on commence à dire qu’il y a des ennemis de l’intérieur et des acteurs qui agiraient pour détruire la République, je crois qu’on est dans la disproportion. En plus, on coure le danger de jeter les musulmans, notamment, entre des mains qui ne sont pas celles de la République. Or, celle-ci doit au contraire accueillir chacun, qu’il soit croyant ou pas. De plus, alors qu’il y a tant d’enjeux économiques, sociaux, environnementaux et sanitaires à l’actualité, il faut s’interroger sur l’opportunité de ce projet de loi. Mettre le séparatisme en pâture dans le débat public ne va pas aider à la cohésion nationale dont on a besoin dans une période de crise profonde. Pendant le confinement, la solidarité était pleine et entière, il n’y avait que des habitants en France, quels que soient leur religion et leur âge : on était tous ensemble à essayer de vivre ces moments difficiles. Face à la crise économique et sociale qui pointe, à ces centaines de milliers de chômeurs et aux difficultés économiques que beaucoup vont vivre, il y a besoin d’union et de solidarité. Nous n’avons pas besoin d’un État qui vient jeter la suspicion sur une partie de la population et sur certains territoires, nous avons besoin d’une puissance publique qui rassemble et protège. Propos recueillis par Christine Morel

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