Sarraute, en haut de l’affiche !

Jusqu’au 14 mai, la Manufacture des Abbesses consacre ses planches à Nathalie Sarraute. Avec une pièce en haut de l’affiche, Pour un oui ou pour un non, et l’adaptation du récit autobiographique Enfance. Dans une mise en scène de Tristan Le Doze, le plaisir des mots.

Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, mais reconnaissons-le, il l’a tout de même dit d’une drôle de façon : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien, çà » avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, déplaît à son ami, contrarie son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour Nathalie Sarraute. Preuve en est faîte avec le cycle que la Manufacture des Abbesses consacre à l’initiatrice du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses « Tropismes » à « L’ère du soupçon », ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend alors d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques petits chefs d’œuvre, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non !

Deux amis se retrouvent après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue, dans Pour un oui ou pour un non, se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que l’un des protagonistes, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, énonce les griefs, son reproche majeur. « C’est bien, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie…

En dépit de deux amis, femme et homme, convoqués pour donner leur avis à ce sujet mais contraints non sans humour à reconnaître leur incompétence en la matière, la rupture est consommée au baisser de rideau. Un petit bijou littéraire et théâtral que le metteur en scène Tristan Le Doze cisèle à la perfection ! Servi par une troupe d’interprètes (Bernard Bollet, Rémy Jouvin, Gabriel Le Doze, Anne Plumet) qui manie tout en nuance et finesse, avec élégance et justesse, le propos de Sarraute. Dans un décor dépouillé, habillé d’une pâle lumière, une joute verbale qui devient jubilatoire en leur compagnie. Ces petits « rien », dans l’intonation ou le regard, nous rendent les protagonistes à la fois proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue au final tout autant tragique que dérisoire !

Lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien, à répondre oui ou non la question ne se pose même pas : Sarraute est à savourer sans modération. Un festin de mots pour rien, sinon un rien de plaisir, parce que chacun le sait : si rien c’est rien, deux fois rien ce n’est pas rien, c’est déjà beaucoup ! Yonnel Liégeois.

Jusqu’au 14/05, les jeudi-vendredi et samedi à 19h à la Manufacture des Abbesses. Jusqu’au 11/05 pour Enfance (lire ci-dessous), chaque mercredi à 19h.

À voir aussi :

C’est à l’aube de ses 83 ans que Nathalie Sarraute écrit Enfance. Un retour à la ligne sur les onze premières années de son existence : sa naissance en Russie, le divorce de ses parents, les relations avec sa mère, la vie à Paris… Par leurs talents conjugués, Marie-Madeleine Burguet et Anne Plumet donnent corps et âme à une œuvre qui divise les amoureux de Sarraute : un récit qui n’éveille aucune empathie pour les uns, un dialogue d’une rare lucidité avec elle-même pour d’autres.

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Classé dans Littérature, Rideau rouge

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