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Culture et spectacle : toujours vivants !

Au cœur de la tourmente dont le coronavirus est cause ou alibi, artistes et créateurs résistent et imaginent. Avec initiatives et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Yonnel Liégeois

 

– Du 7 au 18/07, le théâtre national de La Colline (75) ouvre ses portes avec la reprise de Littoral, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. « La création de ce spectacle en 1997 fut animée par une question : de quoi avons-nous peur ? Les jeunes comédiens qui composent le spectacle aujourd’hui partagent les mêmes angoisses liées à l’existence. Ainsi, vingt ans plus tard, Littoral met toujours en lumière la préoccupation d’une génération à l’égard d’une autre ».

– À partir du 08/07, durant l’été lorrain, Michel Didym propose Comment réussir un bon petit couscous, un texte de l’humoriste algérien Fellag. Un spectacle suivi d’un Couscous républicain, organisé par une association locale et partagé en toute convivialité !

– Du 8/07 au 27/09, le Théâtre de Belleville propose Une vie de Gérard en occident, le spectacle de (et avec) Gérard Potier.

– Du 9 au 11/07, de 16h à 20h dans le cadre de Plaine d’artistes, six équipes artistiques en résidence au Centre national de la danse proposent de partager une étape de leur travail. Chorégraphes, danseurs, vogueurs, skateurs et comédiens donnent rendez-vous au public dans le Parc de la Villette.

– Du 11/07 au 11/10, Ben – alias Benjamin Vautier – expose plus de 400 œuvres au domaine départemental de Chamarande (91). Sous le label « Être libre », une exposition qui donne à voir les multiples facettes d’un plasticien iconoclaste et provocateur, récusant la pensée unique depuis plus de 50 ans ! Dès 1959, il est l’un des premiers artistes à mettre l’art directement dans la rue, devenant une figure essentielle du mouvement Fluxus en Europe. De  la petite phrase au slogan, d’actions de rue en installations atypiques,  une rétrospective qui révèle l’intimité créatrice d’un rebelle où chaque nouveau mot, chaque nouveau geste participent d’une quête de sens et de vérité.

– Du 13 au 18/07, le Théâtre 14 organise ParisOFFestival : 15 propositions artistiques, initialement prévues au festival d’Avignon, programmées pendant une semaine au théâtre et au Gymnase Auguste Renoir. Dont L’ordre du jour, d’après le récit d’Eric Vuillard (Prix Goncourt 2017), avec Dominique Frot.

– Du 13/07 au 08/08, l’Association des Rencontres Internationales Artistiques (ARIA) organise, dans la vallée du Giussani (Mausoleo, Olmi Cappella, Pioggiola, Vallica) en Corse, divers ateliers-rencontres-débats. Au menu : ateliers de pratique théâtrale, cirque parents/enfants, acteurs en herbe… Mais aussi des spectacles, des balades à la découverte du patrimoine, des excursions poétiques, des expositions.

– Du 18/07 au 30/08, l’Île de France fête le théâtre ! Sur les îles de loisirs du Port aux cerises, de Cergy-Pontoise et de Saint-Quentin-en-Yvelines… Avec des spectacles et ateliers, gratuits et pour tous, sous le chapiteau des Tréteaux de France.

– Du 22 au 29/07, David Lescot et sa compagnie du Kaïros propose sa nouvelle création, J’ai trop d’amis, au Théâtre  de la Ville (Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris) : « Vous vous souvenez, votre rentrée en classe de 6ème ? Il y a beaucoup de monde en 6ème, bien plus qu’à l’école primaire. Ça fait beaucoup d’amis et d’ennemis potentiels…».

– Jusqu’au 26/07, le CentQuatre-Paris accueille le festival de la jeune photographie européenne, Circulations, qui s’affiche aussi sur les grilles de la Gare de l’Est jusqu’à fin juillet.Lauréat du 11e Prix Carmignac, le photographe canado-britannique Finbarr O’Reilly a adapté son travail au Web. Pour concevoir Congo In Conversation, un reportage collaboratif en ligne réalisé avec des journalistes et photographes congolais

– Du 25/07 au 01/08, « Dans la solitude des champs de coton », la célèbre pièce de Bernard-Marie Koltès, se joue à Paris dans le cadre du « Mois d’août de la culture ». Une reprise exceptionnelle dans une mise en scène de Roland Auzet, avec Anne Alvaro et Audrey Bonnet.

– Du 29/07 au 02/08, se déroulera le festival « Paris l’été, en toute liberté » ! Il se déroulera en extérieur, principalement au lycée Jacques Decour. Toutes les propositions seront gratuites et sur réservations. Au programme, concerts, danses, lectures, spectacles pour les jeunes…

– Du 1er au 7/08, se tiendra à St Georges de Didonne (17) la 35ème édition du Festival Humour et Eau Salée ! Un festival fantaisiste, surréaliste et poétique qui rassemblera, entre autres, Emma la Clown, Bernard Lubat, Frédéric Fromet, Fred Tousch…

 

À savoir aussi :

– Privé de Cour d’honneur, du 03 au 25/07, le Festival d’Avignon devient « Un rêve d’Avignon » ! Chaque jour, sur l’audiovisuel public et sur le site du Festival, seront proposés des créations uniques (fictions, spectacle de la Cour d’honneur réinventé, documentaires, podcasts, grandes rencontres). Trois semaines de programmes inédits qui, le temps d’un été, permettront malgré tout et autrement de rêver ensemble.

– Simon Delétang, metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple à Bussang, a marché à travers les Vosges. En compagnie de Lenz, à la croisée des chemins... Un documentaire de Jérémie Cuvillier, diffusé sur France 3 Grand Est et à voir en rediffusion.

France.TV propose deux créations, emblématiques, de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 17/08 Les Rustres de Goldoni mis en scène par Jean-Louis Benoit, jusqu’au 24/08 Roméo et Juliette de Shakespeare mis en scène par Eric Ruf.

– Le site des libraires.fr vous permet de commander vos livres en toute sécurité. Un véritable réseau de libraires indépendants, qui proposent un très large choix de livres entre nouveautés, ouvrages anciens, rares ou d’occasion : près de 4 800 000 références en stock ! Une alternative à Amazon, votre commande ensuite à retirer chez votre libraire préféré.

– Le réseau TRAC (Travail, Réseau, Art et Culture) lance son site internet et publie sa première lettre d’information ! Une initiative originale, née des réflexions conjuguées entre une équipe de chercheurs de l’Université Lyon 2 et des syndicalistes de la CGT Rhône-Alpes. L’objectif du collectif ? Favoriser les échanges, le partage de pratiques, la mutualisation de projets, l’information et la formation entre les mondes du travail et de la culture.

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Génolhac, la guerre des palettes

Dans les rues de Génolhac (30), charmant petit village cévenol de quelques huit cents âmes, l’humour n’est plus de mise depuis que certains habitants ont décoré leurs demeures d’originales palettes. Pas au goût de la nouvelle municipalité qui ordonne leur enlèvement… Un nouveau Clochemerle !

 

Dûment approuvé lors d’un conseil municipal tenu à huis-clos pour cause de confinement, l’arrêté est catégorique : propriétaires et locataires qui avaient trouvé bon de poser ces petits bouts de bois aux couleurs de leurs espoirs et de leurs imaginaires étaient priés de procéder à leur enlèvement avant le 1er juillet ! Sous peine d’amende… Une urgence absolue, semble-t-il, au regard du caractère pittoresque du village et du préjudice que pourraient causer ces modestes œuvres d’art. On pense aussitôt à  ce roman satirique devenu un classique de la littérature, le fameux  Clochemerle publié en 1934 sous la plume de Gabriel Chevalier, où une pissotière déchaînait les passions. Cela prêterait donc à rire.

Palette, ô ma palette !

La diligence mise à « régler le compte » de ces innocentes palettes étonne et inquiète. En effet, le petit village cévenol, sis au pied du mont Lozère, n’est pas épargné par les difficultés que traverse la population française. Après deux mois de confinement sans pouvoir travailler, les plus précaires de nos concitoyens sont dans la galère. Certains peinent à retrouver un emploi. Une partie des commerçants a dû fermer boutique ce printemps, mais beaucoup de charges n’ont pas été suspendues et la reprise est lente. Selon les plus récentes études, la France devrait détruire environ un million d’emploi d’ici à 2021. Combien dans les Cévennes ? Le confinement a aussi aggravé l’isolement des personnes seules, nombreuses dans les villages. Subsistent de profondes séquelles, qui ne semblent pas avoir ému les nouveaux élus ni alimenté leurs premières réflexions.

Une « grande affaire », donc, que ces jardinières colorées et palettes poétiques ! Quels motifs ont présidé à la décision d’enlèvement de ces objets décoratifs ? Sur les réseaux sociaux, « l’affaire » a fait tache d’huile, un élu s’est donc fendu d’une réponse. Il avance la sécurité, en voie publique, pour les jardinières suspendues (l’arrêté qui demande l’enlèvement fait exception des jardinières et des pots de fleurs). Il évoque ensuite le projet de classement du village à caractère médiéval que ces objets risquent de contrecarrer aux yeux des autorités. À la lecture, l’arrêté avance aussi d’autres considérants. Dont « l’effet sur le voisinage, les sites, les paysages », « les modifications de façades soumises à autorisation » … Une précision d’abord, le village n’est pas classé et il ne risque guère de le devenir, car il ne dispose point de monument foncièrement remarquable. Quant au Plan local d’urbanisme (PLU), il recommande simplement de veiller à respecter « l’harmonie » du lieu. Pas harmonieuses, les jardinières ? Qui décide de l’harmonie ? Enfin, l’arrêté fait mention « des modifications de façades soumises à autorisation » : les jardinières n’en font pas partie, à notre connaissance (ce serait nouveau).

Un arrêté contesté.

Les propriétaires et locataires concernés ont donc décidé de contester l’arrêté. Leur recours gracieux auprès du maire est resté sans réponse officielle ; une contestation hiérarchique a été adressée au Préfet du Gard… Comme le temps pressait et que la date butoir approchait, les citoyens ont procédé à leur enlèvement, mardi 30 juin.  La mort dans l’âme. Sous les regards étonnés des villageois et des visiteurs. L’occasion pour Pierre Buchberger, par qui la première palette est arrivée, d’expliquer la démarche. Cet ancien agriculteur bio, un précurseur en la matière dans les Cévennes, a pris sa retraite à Génolhac après avoir cédé l’exploitation à son fils. Depuis, il multiplie ses engagements en faveur de la permaculture, des circuits courts, du recyclage en tout genre… Les palettes entraient dans ce cadre : des jardinières recyclées constituant un refuge à la flore locale. « Ce sont les habitants qui ont choisi les maximes humoristiques, poétiques ou philosophiques qui les ont ornées. Parfois avec leurs enfants, ce qui a donné lieu à des moments de création et de pédagogie en famille : On n’arrête pas un peuple qui danse ; nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ; Pour éduquer un enfant, il faut tout un village… Même le sous-préfet, en visite dans notre village, avait apprécié à titre personnel ces petites manifestations d’inventivité populaire et avait souhaité qu’on lui en confectionne une portant une phrase de Saint-Exupéry ».

Indignée, Talie, une habitante de la Grand’rue, a décidé d’apposer le panneau « À vendre » sur sa façade à la place de la palette fleurie où s’inscrivait « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je vais quitter ce village où je vis depuis plus de quarante ans », confie-t-elle. « Le petit souffle de vie qui semblait souffler sur Génolhac depuis quelques années, grâce à des initiatives solidaires, artistiques… risque fort d’être étouffé ». Depuis des années, Talie anime une friperie, lieu d’échange et de rencontre très prisé des habitants comme des touristes.

Lui aussi choqué par l’arrêté du maire, Hervé Valat de Chapelin, ami des arts et de la culture, a ouvert sa propriété au cœur du village pour qu’on y dépose, visibles depuis la rue, les palettes proscrites. Un autre artiste, Olivier Calderon, propose d’y organiser une initiative marquante où plasticiens et citoyens viendraient réaliser des œuvres à partir de palettes : il ne reste plus qu’à décider d’une date !

Pourquoi tant de haine ?

Parmi les habitants, l’incompréhension domine. Pourquoi cet acharnement ? Apparemment, il ne date pas d’hier. D’aucuns se souviennent que les élus du précédent conseil municipal avaient reçu d’un ancien collègue, l’actuel maire aujourd’hui, un courriel accusateur. C’était l’an dernier. Le message se félicitait de plantations réalisées en pied de façade. Mais il raillait aussitôt « une nouvelle variété » de plantes qui venait d’éclore : « le palettier ». « Je ne connaissais pas cette plante mais on en voit de plus en plus sur les façades. Quelle est cette espèce colorée sans goût, avec des expressions ineptes autant les unes que les autres ? Que dire (…) de cette plante peinte aux couleurs de la Roumanie, avec les inscriptions Liberté-Égalité-Fraternité », ironisait-il… Le courriel concluait : « Je pense, Mesdames et Messieurs les élus, qu’il faudrait réagir et ne pas laisser faire n’importe quoi, avant d’être la risée de l’arrondissement ».

On comprend mieux pourquoi le dialogue, toujours préférable aux oukases d’où qu’ils viennent, soit aujourd’hui dans l’impasse. Quel avenir pour la démocratie locale ? Décidément, à Génolhac comme ailleurs, le monde d’après ne s’annonce pas mieux que celui d’avant : quand le pire s’améliore, il empire encore… Mieux vaut en rire, n’est-ce pas, monsieur le Maire ! Marie-Claire Lamoure

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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La petite Entreprise d’Anne-Laure Liégeois

La pièce Entreprise devait se jouer au Théâtre 71, à Malakoff (92) avant la mise au silence du spectacle vivant, dont nous espérons et attendons des mesures de soutien comme pour les autres secteurs de l’économie durement touchés… Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos, L’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Une peinture au vitriol du monde de l’entreprise.

À lire l’entretien avec Anne-Laure Liégeois. En cette période de confinement, trois textes à  (re)lire et savourer, acheter ou télécharger : Le marché, L’intérimaire et L’augmentation.

 

On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?), telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin L’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque, il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle, qui illustrent avec justesse l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a déjà monté à deux reprises l’Augmentation (en 1995 et en

2007), et que, de Rémi De Vos, elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini.

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers, et dieu sait s’ils sont nombreux, du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en

donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise.

Au vrai Le marché, tout comme L’intérimaire et L’augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu’ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel. Jean-Pierre Han

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Lucie Branco, tailleure de préjugés

En titre de son livre, Lucie Branco l’affirme, On ne bâtit pas de cathédrale avec des idées reçues. Durant douze ans, elle dut combattre celles des Compagnons du Devoir avant qu’ils ne l’adoptent dans leur confrérie. La première femme parmi une nouvelle génération de tailleurs de pierre.

 

« Quand  il était petit, mon frère Benoît avait une passion pour les Lego Technic. Dès que ma mère me voyait jouer avec lui, elle pestait. « Lucie, n’embête pas ton frère, les Lego Technic, c’est pour les garçons ! ».  Le poison du préjugé, et de la discrimination, préexistait déjà à toute ambition. Lucie Branco subira longtemps la morale des derniers mots de sa mère… Son enfance est  marquée par l’absence du père : elle y voit un signe qui explique que « j’ai tout fait pour intégrer une famille d’hommes qui, par-dessus le marché, ne voulait  pas de femmes ». C’est une fillette effacée, timide et peu sportive qui « se contente à l’école du ventre mou de la moyenne ». Au collège, puis au lycée, les choses ne s’arrangent pas. Elle est attirée par des études médicales mais ses résultats médiocres, et peut-être un manque de motivation, lui ferment cette porte. Mal orientée, elle vit une scolarité un peu cahotique et aborde la classe de terminale sans idée précise sur son avenir. Pourtant, quand elle se présente aux épreuves du baccalauréat en 1996, elle a trouvé.

Lucie a l’habitude de fréquenter la Pirogue, un bar du Vieux-Lille, lieu incontournable pour les soirées de la jeunesse Lilloise. C’est un soir d’hiver 1995 que les choses basculent. Dans le brouhaha du bar, elle remarque non loin d’elle un groupe de quatre garçons dont l’allure et le comportement diffèrent des autres jeunes. La conversation s’engage, « ils dégagent une énergie que j’ai rarement perçue chez des jeunes de notre âge : ils sont rayonnants, enthousiastes, fiers. À côté d’eux, mes amis me semblent soudain apathiques, ennuyés par la vie ». Les quatre garçons sont apprentis au sein des Compagnons du Devoir, passionnés par leur formation et leur futur métier de chaudronnier, serrurier, charpentier et tailleur de pierre. « J’ai craqué pour leur état d’esprit », avoue-t-elle, « je veux partager leur enthousiasme, comme s’il était contagieux » Elle noue une profonde amitié avec Benjamin, Luc, Stéphane et Samuel. Rapidement, ses nouveaux amis l’invitent un samedi soir à la Maison des compagnons : c’est jour de pleine activité pour les apprentis compagnons après le travail en entreprise toute la semaine. Il y règne une atmosphère studieuse, bruyante et calme à la fois, surtout sereine. D’emblée, elle est frappée par les effluves de bois et de métal, surtout par l’odeur puissante de la pierre lorsqu’elle entre dans l’atelier des tailleurs. Elle y découvre Jean, en plein travail. Tapant de sa massette pour dégrossir la matière, taillant ensuite la pierre avec son ciseau. Le jeune homme s’active à son travail de réception qui lui permettra d’entrer définitivement chez les Compagnons…. « Courbé, concentré, blanchi par la matière, il ressemble à une gargouille. Il n’a que vingt-trois ans, sa prestance me donne l’impression qu’il en a dix de plus », se souvient Lucie, « la taille de pierre, qui m’était  totalement inconnue, m’a cueillie ».

Ce premier contact sera décisif. Les Compagnons du Devoir ont fait irruption dans sa vie pour le meilleur et pour le pire. Pour faire de cette passion naissante son métier, il lui faudra batailler dur et très longtemps. En effet, le Compagnonnage, dont la tradition remonte au Moyen-âge, est de tout temps exclusivement réservé aux hommes. C’est le cas au sein de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF), la plus importante créée en 1941 par le tailleur de pierre Jean Bernard. Ses nouveaux amis la soutiennent. « Ils prennent au sérieux mon souhait d’intégrer les Compagnons et de devenir tailleure de pierre, ils m’encouragent à viser un contrat d’apprentissage et à voir ensuite la tournure des évènements. »  Sa demande de pré-stage est refusée de façon humiliante par le prévôt de l’époque fortement  opposé à l’arrivée d’une femme. Son bac en poche, elle enchaîne les petits boulots en attendant l’arrivée d’un nouveau prévôt plus ouvert d’esprit : ce sera un certain Flamand, compagnon menuisier. « Il me donne l’autorisation de venir tailler les samedis à l’atelier, il m’accepte et m’ouvre grand les portes ». Le pré-stage effectué (journée en entreprise, soir en cours), elle peut prétendre à un contrat d’apprentissage à condition de trouver un employeur qui l’accepte. Là aussi, sa féminité fera barrage pour la grande majorité d’entre eux. Cette féminité qu’elle met de côté, qu’elle gomme pourtant pour s’intégrer, s’habillant comme les garçons, parlant et buvant comme eux, riant avec eux de leurs blagues parfois sexistes. L’apprentissage est rude : poids des matériaux, lourdeur des outils, règles de sécurité inexistantes sur les chantiers de l’époque. « Dès la fin de mon apprentissage, on me diagnostique une première déchirure musculaire dans le dos ». Pourtant, en juin 1999, elle obtient son CAP avec un 13 de moyenne ! Première victoire, mais aussi premier obstacle : pour elle une simple remise de diplôme, pour les garçons cérémonie d’adoption avant de partir sur le Tour de France interdit aux femmes…

Cependant, les choses bougent à l’AOCDTF. Jean-Paul Houdusse, le premier conseiller du siège parisien, l’invite à la patience, la question de l’admission des femmes est à l’ordre du jour. Une ouverture qui ne plaît pas à tout le monde : « en l’an 2000, lors du congrès des tailleurs de pierre, un certain nombre d’entre eux font scission et décident de quitter l’AOCDTF en partie à cause de l’ouverture aux femmes qui se profile ». Elle le fera donc, ce Tour de France, mais « en renard » c’est-à-dire de manière non officielle ! Travailler avec différents compagnons en mesure de lui transmettre les savoir-faire propres à chaque région est une expérience indispensable. Plusieurs années de combats et de travail acharné aux quatre coins de la France lui seront nécessaires. Au détriment de sa santé et de sa vie de couple, avant que les assises de l’association de juin 2004 ne votent enfin la mixité totale et qu’on la convie à rédiger un travail de mémoire pour son adoption prévue en décembre 2004. La cérémonie a une portée historique, Lucie et ses deux amies Jocelyne et Erika sont les trois premières femmes à être adoptées. « Il s’agit d’ouvrir le bal pour toutes celles qui suivront et pourront prétendre au même traitement que les garçons ». Elle ne cache pas ses larmes, certains de ses compagnons pleurent également. « Je reçois mes attributs compagnonniques, ma canne et ma couleur, et je prends mon nom de province. Je deviens Flamande ».

Reste une dernière marche à gravir et non des moindres : la réception pour laquelle le protocole exige qu’elle soit parrainée par un référent pour la réalisation de son chef d’œuvre. Et les candidatures ne se bousculent pas… Un seul tailleur de pierre, Marcel, lui proposera spontanément son aide. Son projet d’escalier hélicoïdal est ardu, « il vient me voir régulièrement… je reçois un soutien bienveillant et généreux de sa part. Il vérifie que je ne suis pas en train de me tromper ». Le grand jour arrive en novembre 2007 : première femme reçue, elle devient la coterie Branco, honnête Compagnon passant tailleur de pierre du Devoir sous le nom compagnonnique « La Sincérité de Lille ». Fin de l’histoire, sauf que son corps dévasté lui enjoint d’envisager une reconversion au sein de la confrérie. Se succéderont des périodes de formation en master à l’université, puis de transmission en tant que maître de stage au CFA de Poitiers. Deux ans après, elle apprend qu’un de ses anciens élèves a été sélectionné pour représenter la France aux « WorldSkills », les Olympiades des métiers. Par ailleurs, elle participe à un projet qui aboutit en 2010 : l’Unesco reconnaît le compagnonnage comme mode de transmission du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une belle revanche pour un mouvement longtemps dénigré et parfois interdit ! En 2019, Lucie devient la première femme à occuper une haute fonction d’encadrement au sein de l’AOCDTF. Parmi ses collègues de formation, elle avait retrouvé le prévôt Flamand, celui qui le premier lui avait ouvert les portes de l’atelier à Villeneuve-d’Ascq, une Maison des compagnons où l’on compte désormais 27 filles sur 146 jeunes ! Des statistiques qui la confortent dans ses certitudes : sur le chantier de reconstruction de Notre-Dame, « une génération de tailleurs de pierre va se former grâce aux entreprises qui les embaucheront et sur les échafaudages, j’en suis persuadée, il y aura des femmes ! ». Chantal Langeard

Le limon d’escalier circulaire, chef d’oeuvre de réception de Lucie Branco, est toujours exposé à l’Institut de la pierre de Rodez.

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Florent Tailly, toit et moi…

Le charme d’une maison doit beaucoup au style, à la beauté de sa toiture. Ultime phase de la construction, Florent Tailly s’y emploie. Elle n’apparaît pourtant pas toujours pour ce qu’elle est réellement : un véritable travail de recherche d’équilibre, d’élégance et d’harmonie. Portrait d’un jeune charpentier.

 

Florent Tailly a créé son entreprise de charpente-couverture en août 2019, à Obterre, un petit village de 250 âmes aux portes du parc naturel régional de la Brenne, en Centre Val-de-Loire. Une commune connue dans la région pour son parc animalier, la réserve zoologique de la Haute-Touche. C’est d’ailleurs vers cet univers que le jeune Florent était attiré. « Mes parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, ils m’ont orienté vers le métier de charpentier ». Il faut croire que leur intuition était la bonne puisque Florent apprend ce métier avec entrain.

Il poursuit sa formation et décroche  un CAP de charpente et de couverture, complétée par une période d’apprentissage. « J’ai appris mon travail avec mon ancien patron », commente Florent Tailly. « J’ai gagné en expérience, mais j’étais arrivé à un point où je ne pouvais plus progresser, prendre de nouvelles responsabilités ». En mars 2019, il décide de voler de ses propres ailes. Il engage des démarches auprès d’un banquier et de la Chambre des métiers. Quelques mois plus tard, le voilà lancé… Avec enthousiasme il se consacre à un travail très exigeant. Et d’une grande minutie, ignorée sans doute du public : avant l’assemblage final, la pose d’une toiture demande une importante préparation menée en plusieurs étapes. En concertation avec le propriétaire, le charpentier élabore une proposition puis finalise dans le détail le type de toit qui sera posé sur la maison : avec ou sans comble, le nombre de pentes, d’ouvertures, etc… Un premier plan est dessiné sur papier, puis au sol en grandeur nature. Tâche qui conditionne la cohérence de l’ensemble, la longueur et le nombre de pièces. « Cette phase dite de traçage est la base du travail », explique Florent.

Le jeune entrepreneur y consacre beaucoup de temps, autant par goût que par nécessité. « Le dessin est une partie de mon activité, un vrai plaisir ! » Une passion mise au service de la qualité d’une production qui ne se limite pas à la structure du toit. Florent conseille sur la nature de la couverture. « Par exemple, lorsque le client a choisi les tuiles, je lui propose un échantillon d’une dizaine de sortes qui me paraissent les plus jolies. Des tuiles, il en existe des centaines. » Le sérieux de son travail semble reconnu dans la région, le carnet de commandes est déjà bien rempli. « Le travail ne manque pas dans ce secteur, il y a beaucoup de maisons à rénover ». Florent assure des chantiers dans un rayon de 40 km autour de son domicile. Il répond notamment à des demandes d’extension de bâtiment. Mais il a su rapidement diversifier son  offre en réalisant également des poses de Velux, des isolations, des aménagements de combles, la construction de box pour chevaux. Seul employé de sa société, Florent n’est pas encore en mesure d’assurer des chantiers importants. L’installation d’une charpente sur un grand bâtiment suppose l’intervention de plusieurs ouvriers, des engins modernes et puissants pour positionner les matériaux en toute sécurité. C’est dans cette perspective que Florent œuvre dès maintenant. Côté matériel, il vient d’acquérir un engin, une sorte de tracteur muni d’un bras télescopique d’une portée de 12 mètres. Un équipement indispensable pour travailler dans de bonnes conditions. Il permet d’amener aux ouvriers les matériaux à hauteur voulue.

C’est un investissement nécessaire, mais insuffisant pour développer l’activité. « Mon projet est de grandir. J’ai besoin d’aide, j’espère embaucher une personne dès l’an prochain. ». Dans la perspective de développer son entreprise, le jeune charpentier a conscience d’œuvrer aussi pour le dynamisme de sa localité. Passionné par son métier, perfectionniste et ambitieux, il agit dans le cadre de sa vie professionnelle à l’instar de sa vie privée. Dès l’âge de vingt ans, il achète une maison qu’il retape avec amis et famille. La demeure est située à quelques pas de son atelier, au centre du village. Pendant quatre ans, il y consacre l’essentiel de ses soirées et de ses week-ends. « Nous avons refait tout ce qui nécessitait des travaux : isolation, chauffage, plomberie, carrelage. Toutes les pièces, du sol au plafond ». Tout, sauf… le toit ! Philippe Gitton

À lire : La vie solide, la charpente comme éthique du faire, d’Arthur Lochmann (Éditions Payot, 204 p., 15€50).

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Une drôle de soirée pyjama !

Lors de sa création en 1954 à Broadway, la comédie musicale The pyjama game surprit alors par sa thématique : la révolte d’ouvrières contre l’ordre établi ! Aujourd’hui sur les scènes françaises, dans une adaptation de Jean Lacornerie. Sans oublier la 7ème édition du Festival de cinéma italien de Tours.

 

États-Unis, le 5 janvier 1957. Écarté des milieux politiques et ayant sombré dans l’alcoolisme, le sénateur McCarty, initiateur de la chasse aux sorcières contre les homosexuels et tous ceux soupçonnés de sympathies marxistes, n’a plus que quelques semaines à vivre. Ce jour-là, il entend le président Eisenhower demander les pouvoirs spéciaux au Congrès afin de lutter contre la menace communiste au Proche-Orient. Nous sommes en pleine guerre froide. Par le biais des comédies musicales, Hollywood exporte le modèle de l’American way of life (le mode de vie américain, en français).

Créée trois ans plus tôt à Broadway, la comédie musicale The pajama game connaît un tel succès sur les planches que Stanley Donen et George Abbott décident de l’adapter au cinéma. Un succès d’autant plus étonnant que le livret tourne en dérision le patronat, la hiérarchie sociale, la domination masculine. Tirée d’une nouvelle de Richard Bissell, elle raconte la révolte d’ouvrières d’une usine de confection de pyjamas, confrontées au refus de leur patron de leur accorder une augmentation de salaire de sept centimes et demi. Avec à leur tête Babe, la porte-parole du syndicat, elles cessent le travail, dénoncent la double comptabilité du patron, les méthodes d’encadrement, les cadences infernales sur l’air de Racing with the clock (Course contre la montre), devenu un standard. Les affaires se compliquent lorsque Babe et Sid, le nouveau directeur de l’atelier, tombent amoureux !

« Le livret m’a intéressé parce qu’il casse les clichés du genre », commente Jean Lacornerie qui signe la mise en scène de la nouvelle adaptation présentée en décembre au Théâtre de la Renaissance d’Oullins. « Il ne s’agit pas d’une simple histoire à l’eau de rose. The pajama game a une portée sociale forte, tout en jouant la carte de la bonne humeur et en s’appuyant sur l’énergie de la danse et du chant ». Pour contourner l’écueil de références très datées années 1950, Jean Lacornerie a choisi de situer l’action dans le futur. Sur scène, treize interprètes, tour à tour jouant la comédie, chantant… avant de s’installer à l’orchestre. Un pari voulu par le directeur musical, Gérard Lecointe, pour renforcer l’impression de tourbillon. Et ça fonctionne ! Jean-Philippe Joseph

Maison de la Culture de Bourges, les 03 et 04/03. Centre Lyrique Clermont Auvergne – Clermont Ferrand, les 19 et 20/03. Théâtre de Saint-Nazaire, les 01 et 02/04. Opéra de Saint-Etienne, le 08/04.

 

L’Italie à Tours

Durant cinq jours, du 4 au 8 mars, Tours change de drapeau et se pare du vert-blanc-rouge en l’honneur de nos voisins transalpins et plus particulièrement de leur cinéma toujours plein de vitalité, d’émotion et d’humour. Créé par quelques cinéphiles d’origine italienne, dont Louis d’Orazio qui en est le directeur artistique avec l’appui de Jean A.Gili éminent critique et spécialiste du cinéma transalpin, ce festival a bénéficié des soutiens  conjugués de la Cinémathèque, de l’association Henri Langlois, du département italien de l’université et de la Dante Alighieri. Outre les chefs-d’œuvre du répertoire, la programmation veut mettre en valeur le cinéma italien contemporain.

 Le programme ? 5 films en compétition, 4 films inédits et 3 documentaires qui alterneront avec de nombreux films en hommage à deux grands réalisateurs, Gianni Amélio et Gabriele Salvatores. Ils  sont incontournables depuis les années 1990 par l’originalité des thématiques abordées et la maîtrise de leur art. La majorité des films à l’affiche cette année traite de problématiques sociales ou environnementales. « La plupart des cinéastes italiens actuels sont originaires du sud de l’Italie, où les difficultés sont les plus criantes », constate Louis d’Orazio. Nombre d’entre eux participeront à un débat après projection de leur film, un exercice dont le public est très friand. Chantal Langeard

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue à émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente. Sans oublier Ploutos, l’argent Dieu et Crocodiles.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat,

©J-M.Lobbé

Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant

© Céline Bansart

l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les

©J-M.Lobbé

seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

À voir aussi :

Ploutos, l’argent Dieu au Théâtre Berthelot de Montreuil (93) le

07/02/20, au Centre des Bords de Marne du Perreux les 27 et 28/02, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à l’automne 2020. Dans une mise en scène de Philippe Lanton, l’adaptation de l’ultime comédie d’Aristophane, écrite près de quatre siècles avant notre ère. Si, comme chacun le sait, Ploutos, le dieu de l’argent, est aveugle, il n’en crée pas moins moult divisions entre riches et miséreux, les nantis et les gueux. Entre humour et dérision, fable ou satire, une savoureuse réflexion sur richesse et pauvreté menée tambour battant par une bande de comédiens, la compagnie Le Cartel, dont la cote explose au CAC 40, l’indice boursier sur la place de Paris ! Y.L.

Crocodiles au Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu’au

11/02/20. Dans une mise en scène de Cendre Chassanne et Carole Guittat, l’épopée d’Enaiat, un enfant afghan fuyant son pays en guerre et sous le joug des talibans. Le récit, authentique et poignant, d’un gamin qui se lance seul, et au péril de tous les dangers, dans une course folle à la survie. Bravant l’ignominie des passeurs, traversant six frontières du Moyen-Orient et d’Europe, témoignant de ses peurs et de ses doutes, pleurant sur l’arrachement à sa mère et à sa terre, reconnaissant aux hommes et femmes qui lui ont tendu la main au terme de cette impitoyable odyssée… Dans un dispositif bifrontal, l’émotion vécue au plus près des spectateurs, un spectacle fort d’humanité partagée. Une magistrale interprétation de Rémi Fortin, sans artifice ni pathos, qui invite chacune et chacun à porter un regard accueillant sur le destin de tous les étrangers, migrants et réfugiés. Y.L.

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience

unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur

puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

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Anne-Laure Liégeois, une femme entreprenante

Créée au Volcan du Havre (76), la pièce Entreprise entame une longue tournée. Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, l’Intérimaire de Rémi De Vos, l’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Entre humour débridé et critique acerbe, une peinture sans concession du monde de l’entreprise.

Yonnel Liégeois – Avec Entreprise, vous portez à nouveau votre regard sur le monde du travail. Une obsession (!), une continuité ?

Anne-Laure Liégeois – Surtout pas une obsession, plutôt une continuité ! Quelques années auparavant, j’avais déjà mis en scène les textes de Perec et de De Vos. Avec, déjà, un bel accueil du public ! La thématique du travail est un sujet qui me tient à cœur, qui m’intéresse de longue date… L’univers du travail m’apparaît par excellence, pour l’humain, comme le lieu de la confrontation et du pouvoir. À l’entreprise, l’usine ou le bureau, se joue un véritable tour ou rapport de force dont l’homme sort grandi ou asservi. D’où l’idée de proposer ce triptyque Entreprise, de faire dialoguer trois textes écrits à trois époques différentes : L’augmentation de Georges Perec en 1967, L’intérimaire de Rémi De Vos en 2011 et Le Marché de Jacques Jouet aujourd’hui. Trois courtes pièces délirantes sur le monde du travail, qui

passent au crible ses mécaniques, ses affects, sa novlangue.

Y.L. – Perec et De Vos hier, Jacques Jouet aujourd’hui : qu’est-ce qui vous a conduit à lui passer commande d’un texte ?

A-L.L. – D’abord, comme Georges Perec, Jacques Jouet est membre de l’Oulipo. Jusqu’à la disparition de l’émission en 2018 des grilles de Radio France, il participait aux « Papous dans la tête » sur France Culture ! Il fait partie de ces auteurs qui « travaillent » la langue, ce qui me plaît donc beaucoup. Enfin, il produit une littérature qui m’intéresse évidemment par sa dimension, et sa vision, politique. Dans Le Marché, il présente trois personnages, trois hauts dirigeants qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : déréguler, déréguler… Un discours managérial, dans un langage franglais très à la mode, qui reflète bien la situation d’aujourd’hui !

Un texte, au final, qui se marie très bien avec ceux de Perec et de De Vos.

Y.L. – Le monde du travail est peu souvent représenté sur les planches : vous ne vous sentez pas trop seule ?

A-L.L. – Au contraire, depuis quelques années, j’ai le sentiment que les auteurs contemporains et gens de théâtre sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question ! Pour ma part, c’est vrai que j’ai la chance d’être écoutée et d’avoir les moyens de travailler, de défendre ce à quoi je crois. Au fil des ans, j’ai noué des relations durables avec divers responsables de centres dramatiques qui m’accueillent avec plaisir. Certes, comme Jean Vilar et Antoine Vitez qui se sont battus pour çà, il nous faut ne jamais oublier notre relation au spectateur et au public : le théâtre est un combat, nous faisons un métier d’action. Pour toutes ces raisons, je ne me sens jamais lasse. De l’énergie, j’en garde toujours sous la chaussure ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Du 28/01/20 au 01/02, Théâtre Dijon Bourgogne – Dijon. Du 04 au 06/02, Maison de la Culture d’Amiens – Amiens. Les 11 et 12/02, Le Théâtre – Scène nationale de Saint Nazaire – Saint Nazaire. Le 29/02, Théâtre de l’Agora – Evry. Du 04 au 07/03, Le Cratère – Alès. Du 18 au 26/03, Théâtre 71 – Malakoff. Le 31/03, Le Manège Maubeuge Scène nationale transfrontalière – Maubeuge.

Portrait :

Vive et enjouée, aussi flamboyante que sa chevelure rousse et à l’humour communicatif, Anne-Laure Liégeois est une femme de bonne intelligence, diplômée de Lettres anciennes ! Son premier spectacle ? Le Festin de Thyeste de Sénèque, qu’elle traduit, adapte et met en scène en 1992. Une œuvre symbolique dans son parcours, puisque c’est aussi le nom qu’elle donne à sa compagnie… Durant trois mandats, de 2003 à 2011, elle a dirigé le Centre Dramatique National d’Auvergne, sis à Montluçon.

Aussi à l’aise avec les textes des auteurs contemporains qu’avec ceux du répertoire, la metteure en scène a signé moult spectacles qui ont remporté l’adhésion du public. Dont Embouteillage, un spectacle de route pour 27 auteurs, 50 acteurs et 35 voitures, Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau à la Comédie Française, The Great Disaster de Patrick Kermann… Lors du Festival d’Avignon 2017, elle a proposé avec Christiane Taubira le feuilleton On Aura Tout au jardin Ceccano avec des amateurs locaux et des élèves du Conservatoire National Supérieure d’Art Dramatique (CNSAD). Pour l’heure, Anne-Laure Liégeois se prépare à une longue tournée au Maroc avec Roméo et Juliette de Shakespeare en français, darija et arabe classique. Y.L.

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