Archives de Catégorie: Art&travail

Massini, onze ouvrières en colère

Un événement, à l’Opéra national de Lorraine : la création mondiale à Nancy de 7 minuti, l’« opéra syndical » de Stefano Massini, dans une mise en scène de Michel Didym ! Une œuvre originale, étonnante et émouvante qui, pour la première fois, allie art lyrique et monde du travail.

 

Tension extrême et branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Au local syndical, impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche, leur déléguée, seule représentante des salariées lors du conseil d’administration qui s’éternise en longueur. Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture, la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements ? Au fronton de la porte, sans trop savoir si elles y croient encore, elles ont tendu leur banderole. Avec un seul mot, fort, en lettres capitales, DIGNITÀ, dignité !

Une dignité qui sera mise à dure épreuve, à l’arrivée de Blanche. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les onze membres du Conseil d’établissement, au nom de l’ensemble du personnel : la perte de 7 minutes de pause sur les quinze que leur accordait jusqu’alors la direction ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et celles qui s’y opposent : deux heures d’opéra pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. Deux heures palpitantes, émouvantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. Deux heures surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée, et remarquable avec plus de sept minutes d’applaudissements, sur la scène de l’art lyrique.

 

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini. Captivante, mais plus encore sous la baguette du chef Francesco Lanzillota… La musique de Giorgio Battistelli donne toute la mesure du drame social qui se joue et se chante entre les protagonistes. Une histoire inspirée au dramaturge italien par le conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire, un opéra superbement construit sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues, et amies, à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7mn de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires. Notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ! ». Le chantage à l’emploi pèse lourd, les mots respect et dignité résonnent fort aussi sous les lambris dorés de l’opéra de Nancy.

« Opéra syndical : voilà deux mots qui ont rarement été associés, ou peut-être jamais », commente le metteur en scène Michel Didym. « Nous voulons dire à nos concitoyens que le monde de l’art n’est en aucun cas coupé du monde réel. Que le monde du travail est un sujet majeur et qu’il est grand temps que l’opéra s’en empare pour apporter une part de beauté et de distance à ces questions ». De la musique et du bel canto pour révéler au grand public une réalité sociale trop souvent ignorée et bafouée, partager l’angoisse et la colère d’hommes et de femmes qui jouent souvent leur avenir hors les planches, magnifier l’intelligence née de la lutte collective. L’œuvre le mérite grandement, à quand 7 minuti sur la scène de l’opéra Bastille, et ailleurs ? Yonnel Liégeois

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De Bamako à Paris, c’est Rouge rouges !

En ces temps de violentes professions de foi d’apolitisme, la scène prend volontiers parti au nom de la raison objective. Avec deux pièces aux teintes fortement colorées, Bamako-Paris et Rouge rouges. Du théâtre qui affiche la couleur.

 

Ian Soliane a écrit Bamako-Paris, que Cécile Cotté (Cie Io) a mis en scène (1). On n’a pas oublié le rêve fou de ce jeune Malien – accroché au train d’atterrissage d’un avion parti de Bamako – dont le corps s’écrasa dans un champ d’Île-de-France. Au début on l’autopsie. Le personnel se compose du légiste (Cyril Hériard Dubreuil), de l’interne (Valérie Diome), d’un policier (Roberto Jean) et du jeune mort passager clandestin, Ibou (Jonathan Manzambi). Qui va se dresser et grimper à un échafaudage (scénographie d’Emma Depoid) pour clamer les mobiles de son acte de fuite sublime et dérisoire, au cours de séquences verbales puissamment rythmées, d’un ­lyrisme dur et tendre à la fois, avec même des recoins d’humour. Le texte de la pièce, qui entremêle ­savamment les ­affects du migrant par les airs – Icare transi – et les causes et effets d’ordre politique de la misère africaine (citations bienvenues des discours paternalistes honteux de Sarkozy et Macron), ­témoigne à l’envi d’un vigoureux talent d’écriture et de pensée. La régie de Cécile Cotté, servie avec feu par ses quatre acteurs valeureux, prête à cet âpre poème un accent de vérité criante.

Gérard Astor, c’est Rouge rouges qu’il a écrit (2). Fanny Travaglino en signe la mise en scène. L’ossature de l’œuvre est constituée d’une multitude de scènes courtes, qui dessinent à la longue, pour dire vite, un panorama mondial des luttes de classes campées sur le vif par Félicie Fabre et Luciano Travaglino, doux baladins traînant après eux le chariot du théâtre itinérant. Ils sont tour à tour Lénine et Staline, Alexandra Kollontaï et Kroupskaïa, les frères Peugeot en pleine bagarre stratégique, ouvriers chez PSA, la jeune Indienne Shakuntala… J’en passe par force. L’étonnant est qu’à la fin se noue harmonieusement l’écheveau de l’Histoire où se trame le fil de la biographie des deux saltimbanques, dont la bonté vive a inspiré l’auteur et que Fanny, leur fille, a souplement organisée avec grâce, Sarah Lascar étant l’âme dansante de ce si élégant tour de force. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 9/02 à Arcueil et le 19/02 à Chelles. (2) Au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry-sur-Seine les 15-16 et 17/03, puis au Théâtre de Bligny les 5 et 6/06, au Théâtre de Verdure de la Girandole à Montreuil les 14 et 15/06. Courant mars, Rouge rouges sera en tournée en Tunisie. Le texte est disponible aux éditions L’Harmattan.

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Longwy, radio Cœur d’acier

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la

© Céline Bansart

fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de

©J-M.Lobbé

feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 9 au 11/01, à La Passerelle de Saint-Brieuc. Le 22/01, aux Trinitaires de Metz. Du 24 au 28/01, au CDN de Gennevilliers. Du 30/01 au 01/02, au CDN de Sartrouville. Les 13 et 14/02, au MIMA de Mirepoix. Du 28/02 au 03/03, à La Méridienne de Lunéville. Du 05 au 08/03, au CDN de Lille. Du 11 au 15/03, au TJP de Strasbourg. Du 19 au 22/03, à l’Agora-Desnos de Ris-Orangis. Les 24 et 25/03, à l’Espace culturel de Longlaville. Les 28 et 29/03, à la SN de Vandoeuvre-Lès-Nancy. Les 31/03 et 01/04, à l’Espace 600 de Grenoble. Les 04 et 05/04, au Centre culturel de La Courneuve. Les 21 et 22/05 dans le cadre de la BIAM, au Théâtre Berthelot de Montreuil.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

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Les batailles de Guillaume Senez

Après le départ de sa compagne, Olivier se démène pour élever seul ses enfants alors que les injustices se multiplient dans son travail. Nos batailles ? Réalisé par Guillaume Senez, un film social, tout en retenue.

 

Un vaste centre d’empaquetage et de distribution de marchandises où s’activent des salariés empressés. Leurs gestes sont accélérés, dictés aux corps par des impératifs de productivité fixés par une direction sans état d’âme. Sur une passerelle, Olivier contrôle le travail de son équipe. Il est celui qui joue les zones tampon dans une entreprise qui se déshumanise, le contremaître concerné qui relaie les souffrances des collègues et s’insurge quand l’un d’eux n’est pas reconduit. À la maison, l’attendent ses deux jeunes enfants. Bientôt leur mère va partir sans explication, sinon ce mal être laissé comme une trace derrière elle, laissant leur père seul sur tous les fronts.

Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Nos batailles a reçu un accueil critique élogieux. Le réalisateur Guillaume Senez, qui signe là son deuxième film, renoue avec un cinéma social qui place le monde du travail au cœur de son propos sans délaisser la sphère intime. Olivier, un personnage au regard doux sous des airs bravaches, magnifiquement interprété par un Romain Duris à fleur de peau, doit composer avec la disparition de sa compagne et les trous d’airs générés par ce vide. Réapprendre à préparer les repas et habiller les enfants, jongler avec un emploi du temps qui se referme comme un étau alors que dans son boulot les coups tordus éveillent chez lui le désir de rendre coup pour coup. « Tu vas faire comme ton père », figure du grand absent, lui reproche sa propre mère venue à la rescousse le seconder dans ses tâches quotidiennes, alors qu’Olivier se laisse happer par son engagement syndical.

Si Guillaume Senez met en scène un homme sur tous les fronts, tiraillé entre ses obligations vis-à-vis de ses enfants et les batailles qu’il mène dans son travail, dans Nos batailles il brosse surtout avec brio le portrait d’un personnage en prise avec son temps. Un bagarreur qui fait le choix de tout assumer : sa condition nouvelle de père célibataire, l’héritage paternel qui le rattrape et le refus de se compromettre, avec toutes les conséquences qu’elle implique. Un film sur un homme qui se tient droit face aux vents violents du libéralisme. Cyrielle Blaire

« Je connais pas mal de couples dont les fins de mois sont difficiles, chacun travaille mais leur situation reste précaire (…).  Il fallait que j’écrive là-dessus, sur cette harmonie si difficile à préserver ». Guillaume Senez, réalisateur de Nos batailles.

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Maurice Blanchot et Mai 68

Parmi toutes les initiatives prises à l’occasion du cinquantenaire de Mai 68, la publication de Mai 68, révolution par l’idée de Maurice Blanchot compte parmi l’une des plus intéressantes. Avec une remarquable et très éclairante préface de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, qui proposent également une notice explicative pour chaque texte, permettant de le situer dans son contexte historique particulier et de préciser son statut.

 

Certains des textes ici recueillis dans Mai 68, révolution par l’idée, un petit ouvrage de 160 pages au format poche, avaient déjà été publiés en 2008 par Éric Hoppenot dans le volume des Écrits politiques 1953-1993 de Blanchot, dont ils constituaient une section en quelque sorte centrale. Ils sont aujourd’hui complétés, en particulier par des lettres (à Marguerite Duras, à Dominique Aury et à Jacques Bellefroid) et par d’autres textes qui permettent de mieux cerner la nature et l’ampleur de l’engagement de Maurice Blanchot dans la séquence historique ouverte par les événements de Mai.

 

Dès le début des événements, Maurice Blanchot est partie prenante des luttes menées par les étudiants et les travailleurs, présent sur les barricades. Membre, dès sa création, du comité d’action étudiants-écrivains, aux côtés entre autres de ses amis Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo. Il n’y a là rien d’étonnant. Depuis 1958 et la prise du pouvoir par le général De Gaulle dans les circonstances que l’on sait, Blanchot a placé toute sa réflexion politique sous le signe d’une notion première et sur laquelle il ne transigera pas : le refus. C’est ainsi qu’il écrivait en octobre 1958 : « À certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser ». Dès cette époque au moins, Blanchot porte en lui l’attente active, l’espoir agissant d’un instant décisif qui viendrait, non interrompre, mais abolir l’ordre apparemment immuable des choses, la morne suite des jours, le déroulement d’une vie politique qui n’est qu’une mort mal travestie (et l’on ne peut pas ne pas songer ici à l’Arrêt de mort, publié en 1948, qui envisageait la même idée sur un plan strictement métaphysique).

Cet instant pour Maurice Blanchot, il porte en 1968 – depuis dix ans et plus – un nom : il s’appelle révolution. Et si l’on souhaite savoir de quelle révolution il s’agit, plusieurs textes du recueil apportent une réponse claire. Une formule apparaît en effet régulièrement sous la plume de Blanchot, énoncée à chaque fois comme une évidence, avec la force d’une conviction inébranlable : « l’exigence communiste ». L’écrivain ne cesse d’affirmer qu’un changement est nécessaire dans un pays qu’il considère comme mort politiquement – et ce changement-là précisément. Ce mot de communisme, utilisé à tort et à travers en ces années-là, il est à noter que loin d’être une formule vague et commode pour Blanchot, l’écrivain s’emploie à lui donner un contenu d’autant plus concret qu’il exprime pour lui une réalité vécue. Et les éditeurs ont raison d’affirmer que pour lui, « l’exigence communiste, au-delà de toute revendication , nest rien sans l’expérience vive d’une politique de l’amitié ».

Ce qu’il appelle « communisme de pensée » ou « communisme d’écriture », Blanchot, avec la rigueur de pensée qui est la sienne, en tire les conséquences : réflexions menées en commun et écriture qui renonce à s’« autoriser » de qui que ce soit, fût-ce de son auteur. D’où l’anonymat systématique des textes affichés, distribués sous forme de tracts ou publiés dans le premier numéro de Comité, la revue du comité d’action étudiants-écrivains. C’est par une citation de Hölderlin (sans doute traduite par Blanchot lui-même) que se clôt ce premier bulletin, qui définit parfaitement dans cette perspective les enjeux et la signification du travail du comité : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole et par écrit et de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. Penser appartient à la figure sacrée qu’ensemble nous figurons ».

Les convictions exprimées par Blanchot dans les pages de cette revue sont d’une absolue radicalité. On peut en juger par ce passage d’un texte intitulé significativement « En état de guerre » : « Qu’est-ce que la lutte de classes ? Ce n’est pas la lutte pour ouvrir le ghetto qu’est la classe inférieure et permettre l’accès à une meilleure classe dans une harmonie satisfaisante : c’est tout au contraire se servir de la fermeture du ghetto pour rendre impossible entre les classes d’autre contact que heurté, violent, destructeur et ainsi peut-être un jour changer la loi même de la structure de classe ». Et dans cette lutte, l’écrivain a un rôle spécifique à jouer dans la mesure où, comme il le signale dans un autre texte du même bulletin, « la culture est le lieu où le pouvoir trouve toujours des complices. Par le moyen de la culture, il récupère et réduit toute parole libre ».

Intransigeant et indéfectiblement solidaire de ses camarades de lutte, Blanchot n’en est pas pour autant moins lucide sur certaines errances inévitables dans une telle situation. C’est ainsi qu’il met en garde à plusieurs reprises contre une certaine esthétisation de l’action politique : « De même, la prise de l’Odéon, quoique joyeuse, laissait-elle trop facilement croire que la culture avait été, par là, libérée, alors qu’elle se décomposait en ce lieu où elle donnait seulement en spectacle la jouissance délicieuse de sa propre décomposition (ce qui est le fin du fin de la culture bourgeoise) ». Et ailleurs : « Lutte extrêmement difficile, d’où doivent être écartées les petites actions isolées, toutes les initiatives qui ne tendent qu’au spectacle et ne sauraient être reprises par l’ensemble des classes en lutte ».

Nous avons signalé que la plupart des textes recueillis dans ce volume ont été publiés sans nom d’auteur. Cela pourrait rendre incertaine l’attribution de certains d’entre eux à l’auteur sous le nom duquel ils sont aujourd’hui publiés. Il nous semble que, sur ce plan, le travail de Jean-François Hamel et d’Éric Hoppenot mérite tous les éloges, qui allie esprit géométrique et esprit de finesse. En effet, outre un travail documentaire rigoureux, ils ont aussi, dans certains cas douteux, fait appel à leur sensibilité de lecteurs. On ne saurait dire que c’est toujours le style de Blanchot que l’on retrouve dans tous ces textes, mais on peut affirmer que c’est toujours son ton. On se souvient de la définition qu’il en donnait dans les toutes premières pages de l’Espace littéraire : « Le ton n’est pas la voix de l’écrivain, mais l’intimité du silence qu’il impose à la parole, ce qui fait que ce silence est encore le sien, ce qui reste de lui-même dans la discrétion qui le met à l’écart ».

 

Dans tous les textes de ce petit et remarquable volume, c’est encore ce silence particulier, unique – et ô combien précieux – de Maurice Blanchot, ce silence qu’il fit entendre avec éclat dans le vacarme des luttes en cours, qui nous parvient aujourd’hui dans toute sa force. Dans toute son actualité, dans toute sa féconde jeunesse. Karim Haouadeg

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Gérald Bloncourt, l’œil partagé

En ce 29 octobre 2018, le photographe haïtien Gérald Bloncourt est décédé à Paris. Opposant à la dictature en Haïti, expulsé et réfugié en France, il conte en images cinquante ans d’histoire populaire. Un homme à la chaleur communicante, à la main fraternelle, à l’œil partagé : un poète, un peintre, un créateur !

 

« C’était un conteur extraordinaire, mais aussi un militant très dur », témoigne Isabelle Bloncourt-Repiton, son épouse, en référence à l’engagement sans faille du photographe qui nous a quittés le 29 octobre, à la veille de ses 92 ans. « Son rêve de jeunesse ? Devenir peintre, mais il était trop militant et actif », ajoute-t-elle. Enfant métis de parents français, né le 4 novembre 1926 dans le sud d’Haïti, il crée en 1944, avec d’autres intellectuels, le Centre d’art d’Haïti, pour la promotion de la création artistique. Deux ans plus tard, en janvier 1946, il est l’un des leaders de la révolution des Cinq Glorieuses. En cinq jours, le pouvoir est renversé mais la junte qui s’installe traque les jeunes communistes. Gérald Bloncourt est expulsé. « Il est resté viscéralement attaché à son île », poursuit sa femme. « En 1986, quand la dictature est tombée, il a créé un comité pour faire juger les Duvalier. Il a fait

DR, Gérald Bloncourt

tout ce qu’il a pu pour que ce type ne meure pas tranquille. C’est un combat qu’il n’a jamais lâché ».

À Paris, après son expulsion d’Haïti, il obtient des papiers sous la protection d’Aimé Césaire et se met à la photo. Embauché par le quotidien « L’Humanité », il découvre les immenses bidonvilles de la région parisienne. Devenu reporter indépendant en 1958, il couvre la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 qui fit neuf morts au métro Charonne. « Il s’est mis à photographier les conditions de travail », résume Isabelle Bloncourt-Repiton : il suit la construction de la tour Montparnasse (1969-1973), « étage par étage », et se fond dans la communauté portugaise, dont le destin lui tient à cœur. En 1974, il est à Lisbonne pour la Révolution des Œillets et immortalise les capitaines d’avril.

Dès lors, ses clichés fleurissent à la une de nombreux journaux : L’Express, Témoignage Chrétien, L’Humanité, Le Nouvel Observateur, La Vie Ouvrière à laquelle il restera fidèlement attaché : chaque année, jusqu’en 2017, il participe au repas fraternel des « Anciens » ! Malade depuis trois ans, « il

DR, Gérald Bloncourt

a toujours continué à écrire, à dessiner », confie son épouse. Gérald Bloncourt avait achevé en avril une fiction aux accents autobiographiques, dans lequel « il livre en quelque sorte son testament aux générations futures d’Haïti ».

Ma première rencontre avec Gérald remonte à la fin des années 1970, nos routes convergeront plus tard dans les couloirs d’autres rédactions, celles de Témoignage Chrétien et de La Vie Ouvrière. En ce temps-là, je suis animateur national à la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), un mouvement d’éducation populaire alors florissant. Jeune rédacteur à « Jeunesse Ouvrière », le mensuel de l’organisation, intimidé, je croise le photographe, sacoche en bandoulière, la démarche intrépide et le sourire bienveillant. Il vient nous livrer ses photos ! Un jour, avec le don du partage qui le caractérisait, en actes et en paroles, il m’offre les tirages noir et blanc de deux de ses photographies que nous avions publiées. L’une quelque peu jaunie, l’autre mieux conservée, les deux depuis ne m’ont jamais quitté en dépit des aléas de la vie, heurts et déménagements ! Pour moi, elles symbolisent tout l’art de Gérald Bloncourt : son amour sans bornes des hommes debout et en bleu de travail, sa foi en l’avenir du monde et de la jeunesse, joyeuse ou mutilée,  son attention sans cesse renouvelée et jamais rassasiée aux « gens de peu ».

Plus qu’un photographe, un déclic fraternel qui savait aussi peindre l’autre et décliner le poème ! Yonnel Liégeois, avec Culturebox

Les funérailles de Gérald Bloncourt auront lieu le lundi 5 novembre au Père Lachaise. RDV à 14h30, entrée principale du cimetière, Bd de Ménilmontant, Paris 11e. La cérémonie se déroulera à 15h30 au Crématorium du Père Lachaise, salle de la Coupole, 75020 Paris. Ni fleurs ni couronnes, dons possibles à  l’association Haïti Futur.

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Giulia Mensitieri, un loup dans les froufrous

Dans Le plus beau métier du monde, l’anthropologue Giulia Mensitieri lève le voile sur les coulisses de la mode. À l’heure des grands défilés, derrière la façade glamour, prospère une industrie qui se repaît de l’exploitation de travailleurs créatifs.

 

Eva Emeyriat – Pourquoi cet intérêt pour le secteur de la mode et du luxe en tant qu’anthropologue ?

Giulia Mensitieri – Lorsque j’étais doctorante à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), j’ai été saisie par le décalage produit entre le regard admiratif porté sur mon statut et la réalité de mon quotidien, plutôt galère, parce que plus personne ne finance de bourse. J’ai eu envie d’enquêter sur ces nouvelles formes de précarité « prestigieuses ». J’ai alors rencontré une styliste photo. Cette femme, qui travaillait pour de grandes marques et portait des habits de luxe, n’avait en même temps pas de quoi payer son loyer ou simplement se soigner. Sa situation est la norme dans la mode ! Un secteur dont on ne connaît rien du travail qui y est produit, alors qu’il nous bombarde constamment de ses images. La mode est intéressante, car elle agit comme une loupe sur le monde du travail. C’est le lieu de l’individualité par excellence. Tout ceci est éminemment néolibéral.

E.E. – Dans Le plus beau métier du monde, vous décrivez la mode comme un écran du capitalisme moderne. Qu’entendez-vous par là ?

G.M. – La mode est une industrie qui vend du désir. Elle montre à quel point le capitalisme a besoin de l’imaginaire pour vivre. Elle est aussi l’une des industries les plus puissantes au monde, la seconde en France, la plus polluante sur la planète avant le pétrole, en raison de la production textile. Sa puissance symbolique, économique et environnementale, est hallucinante mais, en dépit de son excellente santé financière, elle a réussi à rendre le travail gratuit ! Cette dynamique du travail gratuit est un élément central de la production capitalistique. On la retrouve dans d’autres univers : la photo, l’édition, l’architecture ou bien la musique…

E.E. – Des stagiaires paient les repas des équipes lors de shooting photos, des mannequins sont rémunérés un bâton de rouge à lèvres pour un défilé… Pourquoi acceptent-ils cela ?

G.M. – Plus on travaille pour une marque prestigieuse, moins il y a d’argent… L’aspect créatif, l’adrénaline, la lumière font tenir les gens. La reconnaissance sociale est aussi fondamentale. Pouvoir dire « je bosse dans la mode », c’est valorisant. Il y a aussi des cas de domination de travail plus classiques, que l’on peut avoir partout. Les gens sont tellement sous pression qu’ils n’ont plus la force de chercher ailleurs.

E.E. – Que nous dit la mode du monde du travail d’aujourd’hui ?

G.M. – Pour la génération de ma mère, le travail payait l’emprunt de la maison, les vacances… Le compromis fordiste classique. À partir des années 1980, le capitalisme s’est approprié des modèles d’existence « bohémiens » issus des mouvements contestataires des années 1960. On refuse la monétarisation de l’existence, l’aliénation du travail salarié, pour se tourner vers la réalisation de soi… Ces notions ont été injectées dans le modèle néolibéral qui valorise la responsabilité de l’individu, dans sa réussite ou son échec. C’est un changement majeur : le travail est un lieu où l’on se construit d’abord comme individu, l’argent vient après. L’auto-entreprenariat n’est pas qu’un statut, c’est aussi l’idée qu’on doit vendre son image… Les gens sont prêts à s’auto-exploiter, la précarité est intériorisée.

E.E. – Des personnes s’en sortent-elles ?

G.M. – Hormis les célébrités, il y a celles qui renoncent au glamour. Elles travaillent pour des marques plus commerciales et deviennent salariées, avec des horaires. D’autres ouvrent leur boutique de créateur, il n’y a plus l’hystérie des défilés, le luxe. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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