Archives de Catégorie: Des mots et des maux

Thierry Jonquet, le rouge et le noir

Il y a dix ans, disparaissait prématurément Thierry Jonquet. Qui s’était véritablement imposé comme une grande plume dans l’univers du roman noir. Depuis, est paru chez Gallimard-Folio policier Thierry Jonquet, romans noirs. Une anthologie comprenant quatre ouvrages : Les orpailleurs, Moloch, Mygale, La bête et la belle. À(re)lire d’urgence.

 

« Jonquet la colère. Jonquet la résistance.
Pour dire notre monde tout foutraque, le penser, le bousculer, lui inventer une dignité,
Thierry Jonquet a fait le choix du roman noir.
Pour se sentir moins seul avec la misère, l’injustice, l’abêtissement.
Pour tenir debout malgré tout.
Avec en prime, des petits bouts de tendresse » (Martine Laval)

 

Thierry Jonquet, une grande plume dans l’univers du roman noir ? Une grande plume dans le monde du roman tout simplement, devrions-nous dire, faisant fi de ces classifications factices qui induisent surtout des cloisonnements réducteurs… La critique littéraire Martine Laval, qui signe la préface de Thierry Jonquet, romans noirs (une anthologie comprenant la réédition de quatre romans : Les orpailleurs et Moloch, tous les deux Trophée 813 du meilleur roman en 1993 et 1998. Mygale, adapté en 2011 au cinéma par le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar sous le titre « La piel que habito ». La bête et la belle, estampillé numéro 2000 de la célèbre Série noire), le souligne avec pertinence. « Thierry Jonquet fonctionnait comme une éponge : lire, regarder, observer, sentir mais aussi voir venir, anticiper, dénoncer, crier gare, crier au secours, rire, pleurer, et écrire », commente-t-elle à profusion. « Et de recracher tout ce que notre société a de foutraque dans des romans d’une noirceur éblouissante » !

Chez Jonquet, l’horreur surprend souvent le lecteur au détour de la page. Celle de l’insupportable crime le plus odieux, comme celle de la vieillesse pour l’humain en fin de parcours… Au même titre et avec la même force que la révolte devant un monde pourri, l’insoumission et la colère devant l’injustice et l’intolérable : l’écrivain et le bâtisseur de fictions était aussi un militant du quotidien et un homme du réel. Pétri de valeurs et de convictions qui l’incitait, au cœur de ses romans, à repeindre le noir de la vie en rouge saignant, une plume « douce et sucrée » pourtant devant les gens de peu ! « Tu avais mal au monde », témoigne avec tendresse son ami Patrick Bard qui signe la postface de l’ouvrage. « L’univers de Thierry Jonquet bouleverse. Colères, amour, peurs et convictions se mêlent dans son regard posé sur le monde. Un regard tendre à l’empathie féroce, un regard plein de vie ». Qui se souvient aussi de la piaule où son pote cherchait à voix haute les mots justes à coucher sur le papier. « Le gueuloir, le « flippoir », ainsi avais-tu surnommé ton atelier de douleur du monde ».

Thierry Jonquet ? Un grand romancier au style châtié, dont le verbe vous prend aux tripes pour mieux vous fendre le cœur. À (re)lire de toute urgence. Yonnel Liégeois

À lire également : Mon vieux et Rouge c’est la vie (Seuil) en édition de poche, Le pauvre nouveau est arrivé (Librio).

 

Poster un commentaire

Classé dans Des mots et des maux, Littérature, Sur le pavé

Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

 

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont des relations de proximité, des liens du sang, deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues, Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages, il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Y.L.

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

1 commentaire

Classé dans Des mots et des maux, Entretiens, rencontres, Littérature

Quand le Verbe nous fait de l’œil…

En cette rentrée théâtrale 2019, deux spectacles s’imposent d’évidence : Comme disait mon père & ma mère ne disait rien aux Déchargeurs (75) et La source des saints à Gennevilliers (92). Respectivement de Jean Lambert-wild et John Millington Synge, pour deux magistrales directions d’acteurs et interprétations.

 

La magie du Verbe…

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène des Déchargeurs, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour

Co Franck Roncière

évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement, quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs (58 pages, 10€). À noter que sont donnés dans la foulée à 21h30, toujours dans une mise en scène de Michel Bruzat, Les soliloques du pauvre de Jehan-Rictus interprétés par Pierre-Yves Le Louarn (« C’est obligatoire, moderne, fulgurant. Il faut s’y ruer » / France 3 Nouvelle-Aquitaine).

 

…Quand l’œil écoute !

Il s’agit bien de cela, dans cette Source des saints, de la vue – perdue dès leur plus jeune âge par les deux protagonistes principaux, mari et femme dépenaillés, mendiant au bord d’une route « d’une région isolée de montagne à l’est de l’Irlande » – et de la sonorité des mille et un petits bruits de la vie quotidienne qui parviennent forcément démultipliés aux deux aveugles, sens aiguisés au fil du temps. La sonorité, c’est aussi celle, surprenante, incroyable, de la langue bouleversée que l’auteur met dans la bouche de ses personnages, âpre, rugueuse, tout en cassures, traduite dans le rythme du texte original, à la virgule près par Noëlle Renaude dont le travail est simplement extraordinaire, d’une audace et d’une fidélité folles, qui a séduit d’emblée le metteur en scène Michel Cerda qui n’aurait jamais monté cette pièce de John Millington Synge s’il n’avait eu connaissance de cette traduction. Et Synge serait resté dans un quasi anonymat : nous ne connaissons guère de lui en France que son Baladin du monde occidental, son chef-d’œuvre écrit en 1907, deux ans après La Source des saints que Michel Cerda fait revivre aujourd’hui. Cette langue qui nous vient de très loin, des profondeurs des îles d’Aran à l’extrême Ouest de l’Irlande, un lieu que William Butler Yeats avait conseillé à l’auteur (« Abandonnez Paris… partez aux îles d’Aran »…) qui y puisera le sujet de plusieurs de ses pièces, le spectateur met un temps avant de l’apprivoiser, mais une fois entré dans son rythme, tout s’éclaire soudainement. Il y a là un phénomène qui fait penser à un autre irlandais, James Joyce. Le couple d’aveugles aura la chance (?) de recouvrer la vue grâce à un saint qui va

Co Jean-Pierre Estournet

de village en village et qui, grâce à une eau miraculeuse, réalise de véritables miracles. Seulement voilà, et c’est bien toute la problématique de la pièce, le monde visible vaut-il la peine d’être vu et vécu ?

Le couple, Martin Doul et Mary Doul qui s’imaginaient être des modèles de beauté, sont soudainement mis devant une autre réalité qui les agresse profondément. Ils ont désormais « sous les yeux les mauvais jours du monde ». Et alors que la nuit s’abat à nouveau sur leur vue, ils refuseront avec la dernière énergie de la recouvrer, Martin jetant au loin le flacon avec son eau miraculeuse… Pour se retrouver et repartir ensemble sur les routes. Superbe simplicité, tenue avec une rigueur extrême par Michel Cerda plus que jamais à l’aise avec ce type de texte qu’il nous donne à voir et à entendre. On lui connaissait cette qualité tout comme on connaissait son travail de direction d’acteurs. Tout cela éclate sur le plateau nu aménagé par Olivier Brichet et savamment éclairé ou baigné dans l’ombre par Marie-Christine Soma. Une aire de jeu idéale pour que puissent donner chair à leurs personnages de manière inouïe Yann Boudaut (Martin Doul), Anne Alvaro (Mary Doul) et leurs camarades de jeu Christophe Vandevelde*, Chloé Chevalier*, Arthur Verret et Silvia Circu. Il n’est pas jusque dans la relation physique des personnages que l’accord de complétude ou de contraste ne soit juste (ainsi entre Yann Boudaut et Anne Alvaro dans des registres de jeu décalés, mais finalement tellement accordés). C’est réellement du grand art qui devrait permettre pour peu que l’on ait un peu de mémoire de considérer la véritable place de Michel Cerda dans notre univers théâtral plus que frelaté. Jean-Pierre Han

– Article écrit en janvier 2017, après la présentation du spectacle au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Bénédicte Cerrutti et Cyril Texier remplacent Christophe Vandevelde et Chloé Chevalier dans cette reprise.

– John Millington Synge : La Source des saints. Texte français de Noëlle Renaude (Éditions théâtrales, 60 p.,10€).

– Voir la revue Frictions ((n° 28, 14€). Avec des textes d’Anne Alvaro, Yann Boudaud, Michel Cerda et Noëlle Renaude à propos du spectacle.

Poster un commentaire

Classé dans Des mots et des maux, Les frictions de JPH, Rideau rouge

De la négation à la honte de ses origines

Un jour, par obligation ou par choix, ils ont quitté leur pays ou leur famille…Ils s’appellent Norah Krief et Didier Eribon. Avec « Al Atlal, chant pour ma mère » au Théâtre 71 de Malakoff et « Retour à Reims » au Théâtre de La Ville/Espace Cardin, l’une et l’autre évoquent ces ruptures. Parfois refoulées, non sans honte et douleur.

 

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum… Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ».

Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui va si bien, elle nous berce des mélodies  de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalsoum. On ne peut nier éternellement ses origines. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend ainsi hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants ! Une musique et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Mohanad Aljaramani, Frédéric Fresson et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Yonnel Liégeois

 

Très jeune, Didier Eribon quitte ses parents. Sans se retourner, la tête pleine de rage envers celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. « Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il dans Retour à Reims. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. À la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve.

Cette confrontation douloureuse est le socle de son ouvrage : Didier Eribon découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié », il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Et d’ajouter qu’« il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, s’imposa au brillant intellectuel qu’il est devenu la nécessité de publier en 2009 Retour à Reims, aujourd’hui porté à la scène par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin. Un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires. Chantal Langeard

Poster un commentaire

Classé dans Des mots et des maux, Documents, essais, Rideau rouge

Afrique, le retour des gilets jaunes

J’ai peur du froid !
Aussi, les premières gelées venues, je fais ma valise et me voilà en Afrique !
Abidjan est une ville merveilleuse : 25° la nuit, 35° le jour… Le kilo de tomates ? 50 cts, avec en plus le sourire de la marchande ! Des corossols à s’en lécher les doigts et cet étourdissant passage de la clim à la torpeur, puis de la torpeur à l’écrasement jusqu’à la prochaine clim… Faut-il avouer que la perversité du post-colonialisme touristique a tout de même du bon ? En fait, ce serait le paradis si, outre la mer qui est parfois agitée, les expatriés ne l’étaient tout autant avec leur soif inextinguible de comprendre ce qui se passe en France :

– « Et les gilets jaunes vous en pensez quoi » ?
– « Heu ! En fait, il y a aussi eu une manif des retraités où nous étions… »
– « Oui, mais les gilets jaunes ? »
– « Et puis, une autre manif sur les violences sex… »
– « Oui, mais les gilets jaunes ? »

Impossible d’y échapper ! C’est curieux, cet engouement pour des colifichets ! Avant 68, c’étaient les chaussettes noires, hier les bonnets rouges et aujourd’hui les gilets jaunes… Des sans-culottes aux petits gilets, quel progrès ! Là où nous brandissions des drapeaux, ceux-là préfèrent prendre une veste. Mais, bon, ce n’est pas parce qu’on y comprend rien qu’il faut s’interdire de donner des explications.

« Et bien, voyez-vous en tant que syndicaliste, homme de gauche, humaniste le soir venu, écologiste versatile, certes bedonnant mais cultivé, et retraité nanti qui a foutu le camp pour ne pas avoir à faire tourner sa chaudière au fioul, je dirai, comme le disent également tous les politiciens de Gauche à l’unisson, tant l’unité les étouffe, qu’il faut comprendre la juste colère du peuple : c’est notre boussole, notre Graal ! Le peuple a toujours raison, si tant est qu’on puisse encore définir le peuple comme une catégorie cohérente et sans pour autant perdre de vue l’objectif final, dont on reparlera plus tard, ni céder au populisme et à la récupération. En effet, ne nous y trompons pas : Poujade n’est pas Lénine et on ne peut mettre sur le même plan barrage routier et piquet de grève, ni taxes et profits, ni d’ailleurs comme le font les médias, hit parade et société du spectacle. Vous me suivez toujours ? Sans compter qu’un mouvement ni droite ni gauche, ça ressemble à du Macron comme le gros rouge à la piquette. Cela dit, s’il devait s’avérer que l’homme providentiel soit une femme, là, ça changerait tout ».
En général, l’expatrié s’endort avant la fin du discours, la torpeur vous dis-je !

Mais, vu de l’étranger, on s’aperçoit très vite que la France n’est pas le seul pays où les voitures passent à la pompe ! Ici aussi des gilets jaunes il y en a, mais ils ne les mettent pas, parce qu’il fait trop chaud ! Et puis l’essence est à 0,90 cts le litre, une misère ! En août dernier, le gouvernement a voulu le passer à 1,20 : ce fut l’émeute, barrage, manif, tournoiement de machettes aussi… C’est fissa que le Président a fait marche arrière. En voilà un que la France risque de ne pas aider pour les prochaines élections, s’il s’entête à confondre profit et démocratie.
Ha, j’oubliai : le salaire moyen de l’ivoirien, quand il travaille, est à 200 euros. Alors, faut pas rêver, il n’y a que les riches qui roulent. Et comme les transports en commun laissent à désirer, les pauvres, ils marchent, ils marchent, ils marchent … et ils ne risquent pas de traverser la rue, c’est trop dangereux !

Mais enfin, la Révolution ne se fera pas sans moi !
Certes le sable est blanc, les cocotiers penchés, la mer est bleue, le ciel itou et le soleil au zénith mais il y a dix minutes encore, je me morfondais. En France, la Révolution vient de commencer, les macronades n’y pourront rien changer et moi je suis là, inutile, allongé sur ma serviette rouge, à quelques cinq milles kilomètres de l’événement historique dont j’ai toujours rêvé…
Tel Giovanni Drogo attendant les Tartares dans le désert de Buzzati, je guette la Révolution depuis mon enfance : en 62 j’étais à Charonne, sur le boulevard Saint-Germain en 68 et même à la Bastille en 81 (quoi ? tout le monde peut se tromper…) et au moment où toutes et tous s’agitent, manifestent, occupent et se préparent à la grève, moi, je me bats avec les vagues. La honte… Les fesses enduites de crème solaire et la tête dans ma serviette, je pleure. C’est alors que mon fils m’appelle. Je lui dis mon chagrin, mon souhait de revenir au plus vite.
« Mais enfin Papa, tu n’y penses pas ! Pourquoi est-ce qu’on se mobilise ici, si ce n’est dans l’espoir de conserver les acquis de la Libération et qu’un jour on puisse, comme toi, avoir une retraite heureuse ? Papa, par ton exemple, tu es l’incarnation d’un bonheur possible, la preuve vivante que Croizat avait raison. Papa, ne lâche rien, bronze, nage, mange de la langouste ! Tu es notre boussole, tes coups de soleil éclairent le chemin, les lendemains qui chantent c’est toi. Papa, la lutte a besoin de ton bonheur ».
Que mon hâle puisse être une boussole, même en étalant la biafine, je n’osais l’imaginer, moi qui voulais rentrer au risque de saboter le mouvement.
Revigoré, j’ai vite repris mes esprits. Ma conscience de classe est revenue dare-dare, illico j’ai appelé le serveur : « Garçon, remettez-nous ça » ! Décidément, elle commence bien cette révolution.

Ce matin, je suis rentré d’Afrique, au revoir Abidjan et la Côte d’Ivoire. Histoire de manger quelques huîtres en famille en ce premier jour de l’an… « Moins 2° », annonce le pilote. OK, ça ne fait jamais que 35° de différence !

Je hèle un taxi, pas de taxi ! « Ben, faut comprendre, avec les gilets jaunes ils ont peur d’être bloqués ». OK, je prends le RER. Je récupère ma voiture qui, après deux mois sans bouger, met une demi-heure à démarrer. Elle s’y résout dans un nuage de vapeurs toxiques. J’arrive chez moi : 8° dans la maison ! J’enclenche la chaudière, rien… J’appelle le chauffagiste. « Ben, c’est à cause de votre crépinette. Vu que vous n’avez plus assez de fioul dans la cuve, elle n’aspire plus ». OK, je commande du fioul en urgence. « Ben, c’est-à-dire qu’à cause des gilets jaunes le camion a peur d’être bloqué, alors il ne passera pas avant la semaine prochaine ». OK, je vais chercher du bois et avec le bulletin Le Pen que j’avais gardé, vu que j’avais voté Macron pour dénoncer le fascisme et qu’aujourd’hui au lieu de l’extrême droite, j’ai la droite extrême, j’allume le feu. C’est beau, un feu de cheminée ! Je me mets une couverture sur les genoux et j’ouvre la télé. Pas de télé… Un message d’alarme m’informe que les diodes de la résistance du circuit de connexion alimentant la prise antenne sont HS et que ça ne se répare pas ! OK, j’appelle le magasin BUT. Je m’explique, sans tourner autour du pot ni passer par quatre chemins, droit au… Le vendeur m’interrompt, « Bien sûr, on vend des télés mais ne venez pas aujourd’hui, avec les gilets jaunes le centre commercial est bloqué ». « Mais alors, pour les huîtres ? « Ben, c’est bloqué aussi ».
Dans la maison, il fait 12°. Martine a épluché l’un des ananas qu’on a ramené, j’ai rajouté une bûche dans la cheminée, pris une couverture supplémentaire et un livre. J’ai enfilé un gilet jaune, histoire de me tenir chaud. Nous sommes en 2019, bonne année à toutes et tous ! Jacques Aubert

Poster un commentaire

Classé dans Des mots et des maux, La minute de Jacquot, Sur le pavé

La scène, de mots en maux

De Wajdi Mouawad à Annie Ernaux, de Louis Aragon/Elsa Triolet à Nathalie Sarraute, sans omettre Joël Pommerat et Frédéric Lordon, la scène se joue de mots pour donner à voir, entendre et comprendre, les maux de nos contemporains en particulier, de notre société en général. De la quête de sens à la soif d’amour, autant de spectacles interrogatifs et jouissifs.

 

La démesure s’impose sur grand écran, plutôt sur la grande scène du Théâtre

DR, Simon Gosselin

de La Colline (75) ! Suspendu entre les lettres de l’alphabet grec ou français, Wajdi Mouawad se joue des mots, ceux de Sophocle et les siens. Inflammation du verbe vivre ? Un spectacle aussi déroutant qu’envoûtant, qui nous projette sur les rives de la Méditerranée, de la Grèce antique sous les colonnes du Parthénon à l’Athènes contemporaine où errent les colonnes des déshérités de la mondialisation, des vestiges de pierre aux ruines industrielles… Se projeter, tel est le bon mot pour Mouawad qui fait cinéma de son propos théâtral !  Un long chant épique, et poétique, dans les pas de Philoctète, le héros de Sophocle, et ceux de Robert Davreu, disparu en cours de traduction de l’œuvre. Si la mort est tragique, la perte de nos rêves et de nos amis, le voyage en terres lointaines est tout aussi périlleux, nous conte Mouawad, l’éternel immigré et naufragé en terre inconnue. Qu’il nous faut apprendre à déchiffrer, décrypter avant que notre civilisation ne sombre dans la violence, la souffrance et la désespérance. Avec cet ultime cri déchirant : par notre parole d’aujourd’hui, faire résonner les mots d’antan, ceux de Sophocle qui appelle à conjuguer le verbe « vivre » sur le mode poétique, généreux et fraternel.

Les vers de Louis Aragon et les mots d’Elsa Triolet, contemporains ceux-là, Ariane Ascaride et Didier Bezace s’en emparent avec gouleyance sur la scène du Lucernaire (75). Sans fioritures ni effets de scène, juste les propos du poète et de la romancière clamés et scandés par les deux artistes fichés derrière leur pupitres. Peu de gestes, guère de mouvements, seules les variations de deux voix qui portent loin et bien pour inviter le public au voyage dans les écrits du plus célèbre couple du siècle écoulé. Commis par Bernard Vasseur, le directeur de la Maison Triolet-Aragon, le Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult en Yvelines, le choix de textes nous plonge dans quelques belles pages des deux auteurs pour composer cet étonnant périple entre les mots où, encore et toujours, Il y aura la jeunesse d’aimer. Une saga originale entre humour et tragédie, amour et comédie.

D’autres mots d’auteur connaissent des jours heureux en ces temps présents. Ceux d’Annie Ernaux, par exemple, qui squattent diverses scènes, tant parisienne que provinciale. Cécile Backès, la directrice de la Comédie de Béthune, est coutumière du fait ! Après avoir porté sur les planches L’autre fille la saison dernière, toujours avec le même talent elle récidive avec l’adaptation de Mémoire de fille, le dernier opus de la romancière, hier à Béthune et bientôt à Sartrouville (78). Un roman que la metteure en scène transforme en chant choral, entre l’adolescente d’hier en proie à ses premiers troubles amoureux et la femme mature qui tente d’exorciser les démons du passé, la gamine à la veille de son premier coït qui noircit les pages de son journal intime et la romancière qui tente de faire littérature de ses fulgurances sentimentales. Une langue finement ciselée pour Ernaux, une mise en scène qui l’est tout autant pour Backès… Un jeu de mots entre femmes, un jeu de miroirs entre générations, un jeu de rôles parfaitement orchestré entre Pauline Belle et Judith Henry. Du grand écart entre les années 60 et l’aujourd’hui, de cet amour de jeunesse avorté à ce regard porté sans complaisance sur l’hier, des horreurs du premier rapport sexuel aux douleurs de la femme contemporaine, Cécile Backès dirige la partition avec maestria, entre bord de scène et arrière-cour, comme pour briser la distance entre deux mondes qui ont tant à nous dire et à nous apprendre. Du difficile apprentissage à la vie et à l’amour, de la soif de mûrir sans crainte de vieillir, de l’enjeu de poser des mots sur les maux, du bonheur de dire sans jamais se dédire.

C’est à un autre exercice, aussi risqué, auquel s’attelle Jacques Vincey, le directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours : s’emparer des mots de son compère Joël Pommerat, l’auteur de la fameuse Réunification des deux Corées ! Et, pour pimenter l’entreprise qui n’aurait pas grand sens autrement, de s’exiler à Singapour et rejoindre la troupe du TheatreWorks dirigée par Ong Keng Sen. « En répondant avec enthousiasme à sa proposition, mon déplacement dans une autre réalité géographique, linguistique et culturelle a estompé mon souvenir de la création en France et m’a incité à repartir de « la trace que laisse le spectacle sur du papier » », confie le metteur en scène. Pari osé, pari réussi… Sur la scène devenue ring sans cordes, les protagonistes s’affrontent sans mâcher leurs mots ni leurs émotions ! Une suite de courtes scènes, avec changement de costumes à vue, où le thème de l’amour est décliné sous tous les modes et sur tous les tons. Des répliques fulgurantes, des face à face percutants, des coups au cœur et blessures à l’âme qui vous laissent K.O. ou pantois ! Une authentique re-création, liée à la subtilité de la langue et à la traduction de Marc Golberg, au jeu tout en finesse et délicatesse des neuf comédiennes et comédiens qui autorise le dépaysement. D’origine chinoise, malaise ou indienne, ils singularisent avec maestria le propos de Pommerat, auteur occidental, sans en masquer la portée universelle.

DR, Frank Vallet

Du grand art, à découvrir prochainement sur les planches de la MC93 à Bobigny !

Pour clore cette immersion dans les paroles d’auteur, enfin Elle est là, Nathalie Sarraute ! Une auteure dramatique, injustement trop méconnue, qui manie à la perfection les subtilités de notre langue et ses jeux de mots… « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour la dramaturge. Preuve en est faite avec Elle est là, écrite en 1978, dont s’empare avec jubilation la metteure en scène Agnès Galan sur les planches de la Manufacture des Abbesses (75). Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien ce n’est pas rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une joute verbale à l’humour corrosif derrière lequel percent misogynie et dictature de la pensée, une prouesse de la troupe (Nathalie Bienaimé-Bernard Bollet-Le Doze père et fils, Gabriel et Tristan) lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien ! Yonnel Liégeois.

À voir aussi :

– Jusqu’au 01/12 à 21h30, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), Marianne Basler interprète L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux : au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation unanimement saluée par la critique. La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue !  Les 6 et 7/02/19 à Villard sur Glane, le 12/03/19 à Nevers, du 24 au 28/04/19 à Marseille.

– Du 5 au 30/12, le théâtre de La Colline reprend le magnifique spectacle de Wajdi Mouawad, sa première création au lendemain de sa nomination en tant que directeur en 2016, Tous des oiseaux. Entre conflit international et querelles intestines, le metteur en scène franco-libanais donne à voir, mesurer et ressentir l’onde de choc du conflit israélo-palestinien au cœur d’une famille juive installée à Berlin. Une tragédie hors les frontières pour ces hommes et femmes, « Tous des oiseaux » percutés par l’Histoire. Avec une longue tournée nationale en 2019.

– Les 7 et 8/12 à 19h, sur le plateau de la Manufacture des Abbesses, la troupe de Elle est là propose une lecture-mise en espace du Mensonge, de Nathalie Sarraute. Une pièce écrite en 1965 où là encore, d’un petit mensonge, un rien, l’auteure nous régale de ses jeux de langue. Avec, au final, cette question qui n’est pas rien : qu’est-ce que la vérité pour chacune et chacun ? Un autre petit bijou littéraire, une dramaturge à redécouvrir sans tarder.

– Jusqu’au 9/12, sur les planches de La Reine Blanche, la finance ruisselle de la Bourse au capital, et vice-versa ! Avec la pièce de Frédéric Lordon sur la crise financière, économiste patenté et philosophe spécialiste de Spinoza, « D’un retournement l’autre », en alexandrins s’il vous plaît… Une mise en scène plaisante, et loufoque, signée Luc Clémentin où sa bande de traders et banquiers véreux, sponsorisée par feu un Président en talonnettes, s’en donne à cœur joie !  Des rouages de la finance et du capitalisme mondial expliqués aux nuls, dans une langue versifiée et châtiée, l’humour en sus… En quatre actes , « l’art de rendre les agences de notation, la dette souveraine et les mécanismes de crédit aussi simples que la recette du pot-au-feu », commente Clémentin, « où le génie, comme chacun ne le sait pas forcément, consiste à remplir une cocotte d’eau et à balancer tous les ingrédients dedans ! ». Pas besoin de spéculer, un spectacle à investir, ça ne coûte pas trop cher et ça peut rapporter gros…

Poster un commentaire

Classé dans Des mots et des maux, Littérature, Rideau rouge

Ah, le bel âge !

Quelle journée d’anniversaire, merci mes amis de m’avoir soutenu dans cette épreuve ! Pour passer le cap, je me suis saoulé d’activités.

Vendredi, ophtalmo : vu que j’y vois double… Si c’est bien dans les manifs, c’est gênant dans les embouteillages ! En soirée, conférence de mon grand fils sur « La musique et les étoiles ». Quel talent, ce petit ! La preuve qu’au fil des générations, l’espèce s’améliore, au moins dans la famille.
Samedi, centre Beaubourg : expo Tadao Ando, Franz West, le cubisme, puis le musée tout entier ! Huit heures debout devant des toiles, à la fin je m’écroule. « On touche pas », qu’il me dit le surveillant, « je touche pas, Monsieur, je m’accroche ». Mais, oh surprise, je découvre qu’Isidore Isou et Maurice Lemaitre figurent maintenant en bonne place sur les murs. Comme quoi, là aussi, il y a de l’amélioration.
Dimanche, Châteaubriant : hommage aux fusillés de 1941. Départ 6h, pour sept heures de car et cinq heures de discours ! Le poing levé, chez le militant tout est dans l’articulation. La mémoire est à ce prix. Dans le car, comme d’habitude, ce fut à mon tour de raconter aux camarades ce qui s’était passé et d’annoncer que demain le monde serait beau. Bon, je le reconnais, je n’ai pas osé dire que, côté progrès social, pour l’amélioration il allait falloir patienter encore un peu.
Lundi, cardiologue : après de multiples examens, lui et moi nous nous contenterons d’une petite stabilité, vu que l’amélioration, là aussi, il ne faut pas rêver. Alors, je lui parle de tous mes autres bobos. « Bof, au point où vous en êtes, laissez tomber les détails ». Il n’empêche, aujourd’hui Faurisson en est mort ! Je repars tout de même content, la machine tiendra bien un an de plus.
Mardi, impossible d’éviter le coup de vieux : je passe devant la glace. Rapidement. Puis, ce sont les bises, les condoléances, les messages d’affection et enfin le repas de fête avec ce qui reste dans le frigo. Résultat, il va falloir penser à faire des courses ! Le soir, avec les copains, les copines, on avait prévu de refaire le monde mais là, le hic, impossible de chanter ensemble : Mélenchon restait dans les aigües , Pierre Laurent dans les basses et Hamon était aphone. C’est sûr, on finira par laisser L’hymne à la joie à Macron.

Plus tard, très tard, rentrant à la nuit, je n’en crois pas mes yeux : grosse amélioration ! Les maïs, en face de ma fenêtre, ont été taillés (voir photo). Du coup, j’y vois mieux, plus loin, tout s’éclaire… À moins que ce ne soit un des bénéfices de l’âge ? Jacques Aubert

Poster un commentaire

Classé dans Des mots et des maux, La minute de Jacquot, Sur le pavé