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Mona Chollet, ma sorcière bien-aimée !

Après Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, où elle étudiait comment le corps féminin est sommé de devenir un produit conforme à des normes inaccessibles, Mona Chollet s’intéresse cette fois dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes à la façon dont les chasses aux sorcières ont marqué la place des femmes dans nos sociétés. D’hier jusqu’à aujourd’hui, d’Europe aux États-Unis.

 

Dans un ouvrage très documenté qui se veut à la fois historique et politique, Sorcières, la puissance invaincue des femmesMona Chollet ne se contente pas de dire ces crimes de masse qui se sont développés bien davantage dès la Renaissance et dans l’époque moderne qu’au Moyen-âge, contrairement aux idées reçues. Elle explique comment les accusations de « sorcières » subies par les femmes – suivies de tortures, de viols, de mises à mort – et les discours qui les ont accompagnées, « ont à la fois traduit et amplifié les préjugés à l’égard des femmes, l’opprobre qui frappait certaines d’entre elles. Elles ont réprimé certains comportements, certaines manières d’être ». Pour l’essayiste et journaliste, ces chasses aux sorcières « illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social ».

En scrutant l’histoire et l’évolution du regard sur l’histoire, l’auteure parle donc aussi de nos sociétés actuelles. Car elle décrypte à la fois la nature des préjugés sur ou contre les femmes qui s’y sont construits, les raisons et les modalités de leur enracinement, et ce qui pousse ces sociétés à désigner des victimes expiatoires aux difficultés ou aux crises qu’elles subissent en en dédouanant les véritables responsables. Et à les persécuter en toute bonne conscience. Elle décode ainsi, notamment, le rôle de la peur dans le façonnage des stéréotypes et des haines, face à l’évolution de la place et du rôle pris ou revendiqués par les femmes au cours de l’histoire. Elle éclaire les divers avatars de la dénonciation de l’esprit malin attribué à celles dont le diable aurait capté les esprits et les corps, avec leurs prolongements plus récents lorsque des femmes revendiquent leur indépendance, la maîtrise de leur corps, de leur maternité ou non, de leurs désirs…

 

Ne pas rester à leur place assignée relèverait de comportements déviants, fourbes, affabulateurs, dangereux, maléfiques… Ce sont pourtant les femmes qui sont mises alors en danger. Et même par la médecine ou prétendue telle, lorsqu’elle s’acharne sur les corps de celles décrites comme hystériques ou quand, du fait de « la soif de profit » et du « cynisme des laboratoires pharmaceutiques », elles subissent les effets, parfois meurtriers, de scandales sanitaires spécifiques. Pourtant, l’approche de genre de ces crimes misogynes de masse a été « ignorée, banalisée ou indirectement contestée », analyse Mona Chollet. Jusqu’à ce que des femmes revisitent leur histoire. La nôtre. Et que des féministes détournent l’accusation de sorcellerie, la renversent, et fassent des sorcières des héroïnes.

Dans un précédent ouvrage, Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet étudiait comment le corps des femmes « est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre » en se conformant à des normes, de « l’obsession de la minceur » à la « prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération ». Des normes dont l’inaccessibilité nourrit l’auto-dévalorisation et ses conséquences ravageuses. De nouveau, elle le souligne ici. Comme l’« explique l’écrivaine écoféministe Carol P. Christ, les religions patriarcales ont façonné notre culture, nos valeurs et nos représentations et nous restons imprégnés d’un modèle d’autorité masculin qui en est directement issu ».

Il s’agit donc d’en sortir, de contester fondamentalement ces représentations. Pas facile, admet-elle, de « remettre le monde sens dessus dessous ». Mais d’ajouter, « il peut y avoir une immense volupté – la volupté de l’audace, de l’insolence, de l’affirmation vitale, du défi à l’autorité – à laisser notre pensée et notre imagination suivre les chemins sur lesquels nous entraînent les chuchotements des sorcières ». Ceux d’une puissance invaincue. Isabelle Avran

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De la traite négrière à l’esclavagisme

Le 27 avril 1848, sous l’impulsion de Victor Schoelcher, le gouvernement de la Deuxième République abolit définitivement l’esclavage. L’aboutissement d’un long processus entamé lors de la Révolution de 1789. Historiens, chercheurs et écrivains font le point.

 

Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et negrebilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France essentiellement, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités considèrent au fil du temps le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.

Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle)  – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques),  pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !

Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congo d’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…

Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain » : faux mariage, atelier clandestin, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Quatar , la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale.

Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois

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Julien Lauprêtre, la voix des exclus

Surnommé « l’abbé Pierre laïc », à la tête du Secours populaire français depuis plus de six décennies, Julien Lauprêtre est décédé ce vendredi 26 avril, à l’âge de 93 ans. Homme de cœur et de convictions, il avait dédié sa vie à la lutte contre la pauvreté et les injustices.

 

« Jusqu’au bout, il a été présent », raconte Corinne Makowski, la secrétaire nationale du Secours Populaire Français. « Ces derniers jours encore, il avait émis l’idée d’organiser un événement important en novembre, pour les 30 ans de la convention internationale des droits de l’enfant ». Hospitalisé à la suite d’une chute, Julien Lauprêtre est décédé ce 26 avril. « Plus qu’un Président, c’est un ami que tous les membres du Secours populaire ont perdu aujourd’hui », commente l’association, faisant part de son immense tristesse. Né le 26 janvier 1926, ce « titi parisien » est resté fidèle au XIIe arrondissement de Paris où il a vu le jour. Fils unique d’un cheminot communiste et syndicaliste, il y a épousé Jeannette, « fille de concierge » rencontrée à l’âge de 10 ans, lors de ses premières vacances. C’était en 1936 dans une colonie de vacances du Secours ouvrier international à La Rochelle, où il voit la mer pour la première fois en compagnie d’enfants français mais aussi espagnols, italiens ou allemands, ayant fui les régimes hitlérien, franquiste ou mussolinien. Plus tard, il se souviendra de ces enfants pour créer « les Journées des oubliés des vacances », emblématiques du Secours populaire.

À l’exemple de son père, il s’engage dans la résistance à 17 ans, forme un groupe avec d’anciens copains d’école. « On changeait l’orientation des panneaux de signalisation pour perdre l’occupant allemand. Notre coup d’éclat ? Enlever la barrière qui empêchait la circulation devant la caserne de Reuilly, occupée par les Allemands ». Il prend ensuite contact avec la jeunesse communiste clandestine. L’action s’intensifie. « On prenait la parole dans les cinémas pour appeler à la résistance, on jetait des tracts à vélo ». Le 20 novembre 1943, il est arrêté. « Je me suis retrouvé en prison avec Manouchian et les héros de l’Affiche rouge. Pendant huit jours, j’étais avec ces hommes, dans la même cellule ». Manouchian, qui va être fusillé, lui glisse des mots gravés dans sa mémoire. « Toi tu es jeune, tu vas t’en sortir. Il faudra que tu continues à lutter contre l’injustice et être utile aux autres », se souvenait-il, la voix grave et le regard soudain voilé. « C’était un message extraordinaire, j’y pense tous les jours ».

 En février 1954, « le mois où l’Abbé Pierre a fait son appel », Julien Lauprêtre, alors ouvrier miroitier, est embauché pour quelques semaines comme secrétaire administratif au Secours populaire. Il n’en est jamais reparti. « C’est là que j’ai retrouvé la suite de ce que j’ai fait dans la résistance ». L’année suivante, il est élu à la tête de l’association, qui n’est à l’époque qu’une petite structure du Parti communiste. Celui qu’on appelle parfois « l’Abbé Pierre laïc » a façonné le mouvement à son image et l’a émancipé. « L’important, c’est d’être totalement indépendant », affirme celui qui a fait siens les mots de Louis Pasteur : « Je ne te demande pas quelle est ta race, ta nationalité ou ta religion, mais quelle est ta souffrance ».

Outre l’aide alimentaire, « première demande des plus déshérités », Julien Lauprêtre a mis les enfants au cœur des actions du Secours populaire. Pères Noël verts, Chasses aux œufs et « Journées des oubliés des vacances » sont devenus les emblèmes du mouvement qui compte un million de membres, « pas adhérents, précise-t-il, car on n’adhère pas à la misère » et 80.000 bénévoles. « Offrir des vacances, ça ne règle pas tout mais c’est concret », répétait ce père de quatre enfants. Une association aux multiples facettes, qui s’empare aussi avec force et détermination des questions de culture, la faim du savoir se révélant aussi fondamentale que la faim du ventre pour tous les exclus et perclus de la société : savoir écrire et lire, savoir s’exprimer et oser prendre la parole, savoir se faire respecter et décliner sa dignité à la face des nantis. Sous les lambris dorés de l’Élysée comme lors du festival d’Avignon, dans les quartiers populaires de Lille ou de Marseille, de Lyon ou de Montreuil.

« Julien Lauprêtre a consacré sa vie pour que celles et ceux qui n’ont rien, ou si peu, relèvent la tête et soient plus forts pour s’en sortir grâce à la solidarité, dans une démarche d’égal à égal entre celui qui donne et celui qui reçoit », souligne le SPF avec conviction. La pauvreté est là. Elle ne recule pas. Elle s’aggrave. « L’avenir du mouvement, c’est de continuer à peser contre les injustices », affirmait sans relâche la voix des exclus. Tout un programme, pas une fin ! Yonnel Liégeois, avec l’AFP

 

Réactions

– « On perd un grand combattant contre la pauvreté, c’est quelqu’un qui ne lâchait rien et qui avait une constance remarquable dans la lutte contre l’exclusion. De la question alimentaire jusqu’à celles des vacances, on mesure bien avec son action ce que veut dire la pauvreté : le sentiment d’être hors-jeu, de ne pas pouvoir faire comme les autres ». Christophe Robert, le directeur général de la Fondation Abbé Pierre

– « Le Secours populaire et les pauvres perdent leur voix majeure avec le décès de Julien Lauprêtre. Condoléances émues et reconnaissantes ». Jean-Luc Mélenchon, La France Insoumise

– « Un ami, une figure majeure de la solidarité de notre pays. Hommage à ses valeurs de solidarité et d’attention aux autres ». Martine Aubry, maire de Lille

– « Tous ceux qui ont connu Julien Lauprêtre se souviendront de son humanité exceptionnelle et de sa capacité à éveiller les consciences en faveur de la solidarité, de la justice sociale et de la protection de l’enfance ». Anne Hidalgo, maire de Paris

– « Il était la générosité faite homme ». Ian Brossat, adjoint communiste à la mairie de Paris

– « Le président du Secours populaire était un abbé Pierre laïc (…) et un compagnon chaleureux ». Patrick Apel-Muller, le directeur du quotidien l’Humanité

– « Un éveilleur de conscience, un pourfendeur d’indifférence et un porte-parole des pauvres auprès des pouvoirs publics. Julien Lauprêtre était tout entier cette main tendue de la générosité et ces ailes de l’espérance qui forment l’emblème de l’association ». Palais de l’Élysée

 – « La France perd un pilier de la lutte contre la pauvreté, porte-voix des plus démunis, en particulier des enfants ». Édouard Philippe, Premier ministre

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Thierry Jonquet, le rouge et le noir

Il y a dix ans, disparaissait prématurément Thierry Jonquet. Qui s’était véritablement imposé comme une grande plume dans l’univers du roman noir. Depuis, est paru chez Gallimard-Folio policier Thierry Jonquet, romans noirs. Une anthologie comprenant quatre ouvrages : Les orpailleurs, Moloch, Mygale, La bête et la belle. À(re)lire d’urgence.

 

« Jonquet la colère. Jonquet la résistance.
Pour dire notre monde tout foutraque, le penser, le bousculer, lui inventer une dignité,
Thierry Jonquet a fait le choix du roman noir.
Pour se sentir moins seul avec la misère, l’injustice, l’abêtissement.
Pour tenir debout malgré tout.
Avec en prime, des petits bouts de tendresse » (Martine Laval)

 

Thierry Jonquet, une grande plume dans l’univers du roman noir ? Une grande plume dans le monde du roman tout simplement, devrions-nous dire, faisant fi de ces classifications factices qui induisent surtout des cloisonnements réducteurs… La critique littéraire Martine Laval, qui signe la préface de Thierry Jonquet, romans noirs (une anthologie comprenant la réédition de quatre romans : Les orpailleurs et Moloch, tous les deux Trophée 813 du meilleur roman en 1993 et 1998. Mygale, adapté en 2011 au cinéma par le réalisateur espagnol Pedro Almodóvar sous le titre « La piel que habito ». La bête et la belle, estampillé numéro 2000 de la célèbre Série noire), le souligne avec pertinence. « Thierry Jonquet fonctionnait comme une éponge : lire, regarder, observer, sentir mais aussi voir venir, anticiper, dénoncer, crier gare, crier au secours, rire, pleurer, et écrire », commente-t-elle à profusion. « Et de recracher tout ce que notre société a de foutraque dans des romans d’une noirceur éblouissante » !

Chez Jonquet, l’horreur surprend souvent le lecteur au détour de la page. Celle de l’insupportable crime le plus odieux, comme celle de la vieillesse pour l’humain en fin de parcours… Au même titre et avec la même force que la révolte devant un monde pourri, l’insoumission et la colère devant l’injustice et l’intolérable : l’écrivain et le bâtisseur de fictions était aussi un militant du quotidien et un homme du réel. Pétri de valeurs et de convictions qui l’incitait, au cœur de ses romans, à repeindre le noir de la vie en rouge saignant, une plume « douce et sucrée » pourtant devant les gens de peu ! « Tu avais mal au monde », témoigne avec tendresse son ami Patrick Bard qui signe la postface de l’ouvrage. « L’univers de Thierry Jonquet bouleverse. Colères, amour, peurs et convictions se mêlent dans son regard posé sur le monde. Un regard tendre à l’empathie féroce, un regard plein de vie ». Qui se souvient aussi de la piaule où son pote cherchait à voix haute les mots justes à coucher sur le papier. « Le gueuloir, le « flippoir », ainsi avais-tu surnommé ton atelier de douleur du monde ».

Thierry Jonquet ? Un grand romancier au style châtié, dont le verbe vous prend aux tripes pour mieux vous fendre le cœur. À (re)lire de toute urgence. Yonnel Liégeois

À lire également : Mon vieux et Rouge c’est la vie (Seuil) en édition de poche, Le pauvre nouveau est arrivé (Librio).

 

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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

 

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont des relations de proximité, des liens du sang, deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues, Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages, il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Y.L.

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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Quand le Verbe nous fait de l’œil…

En cette rentrée théâtrale 2019, deux spectacles s’imposent d’évidence : Comme disait mon père & ma mère ne disait rien aux Déchargeurs (75) et La source des saints à Gennevilliers (92). Respectivement de Jean Lambert-wild et John Millington Synge, pour deux magistrales directions d’acteurs et interprétations.

 

La magie du Verbe…

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène des Déchargeurs, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour

Co Franck Roncière

évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement, quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs (58 pages, 10€). À noter que sont donnés dans la foulée à 21h30, toujours dans une mise en scène de Michel Bruzat, Les soliloques du pauvre de Jehan-Rictus interprétés par Pierre-Yves Le Louarn (« C’est obligatoire, moderne, fulgurant. Il faut s’y ruer » / France 3 Nouvelle-Aquitaine).

 

…Quand l’œil écoute !

Il s’agit bien de cela, dans cette Source des saints, de la vue – perdue dès leur plus jeune âge par les deux protagonistes principaux, mari et femme dépenaillés, mendiant au bord d’une route « d’une région isolée de montagne à l’est de l’Irlande » – et de la sonorité des mille et un petits bruits de la vie quotidienne qui parviennent forcément démultipliés aux deux aveugles, sens aiguisés au fil du temps. La sonorité, c’est aussi celle, surprenante, incroyable, de la langue bouleversée que l’auteur met dans la bouche de ses personnages, âpre, rugueuse, tout en cassures, traduite dans le rythme du texte original, à la virgule près par Noëlle Renaude dont le travail est simplement extraordinaire, d’une audace et d’une fidélité folles, qui a séduit d’emblée le metteur en scène Michel Cerda qui n’aurait jamais monté cette pièce de John Millington Synge s’il n’avait eu connaissance de cette traduction. Et Synge serait resté dans un quasi anonymat : nous ne connaissons guère de lui en France que son Baladin du monde occidental, son chef-d’œuvre écrit en 1907, deux ans après La Source des saints que Michel Cerda fait revivre aujourd’hui. Cette langue qui nous vient de très loin, des profondeurs des îles d’Aran à l’extrême Ouest de l’Irlande, un lieu que William Butler Yeats avait conseillé à l’auteur (« Abandonnez Paris… partez aux îles d’Aran »…) qui y puisera le sujet de plusieurs de ses pièces, le spectateur met un temps avant de l’apprivoiser, mais une fois entré dans son rythme, tout s’éclaire soudainement. Il y a là un phénomène qui fait penser à un autre irlandais, James Joyce. Le couple d’aveugles aura la chance (?) de recouvrer la vue grâce à un saint qui va

Co Jean-Pierre Estournet

de village en village et qui, grâce à une eau miraculeuse, réalise de véritables miracles. Seulement voilà, et c’est bien toute la problématique de la pièce, le monde visible vaut-il la peine d’être vu et vécu ?

Le couple, Martin Doul et Mary Doul qui s’imaginaient être des modèles de beauté, sont soudainement mis devant une autre réalité qui les agresse profondément. Ils ont désormais « sous les yeux les mauvais jours du monde ». Et alors que la nuit s’abat à nouveau sur leur vue, ils refuseront avec la dernière énergie de la recouvrer, Martin jetant au loin le flacon avec son eau miraculeuse… Pour se retrouver et repartir ensemble sur les routes. Superbe simplicité, tenue avec une rigueur extrême par Michel Cerda plus que jamais à l’aise avec ce type de texte qu’il nous donne à voir et à entendre. On lui connaissait cette qualité tout comme on connaissait son travail de direction d’acteurs. Tout cela éclate sur le plateau nu aménagé par Olivier Brichet et savamment éclairé ou baigné dans l’ombre par Marie-Christine Soma. Une aire de jeu idéale pour que puissent donner chair à leurs personnages de manière inouïe Yann Boudaut (Martin Doul), Anne Alvaro (Mary Doul) et leurs camarades de jeu Christophe Vandevelde*, Chloé Chevalier*, Arthur Verret et Silvia Circu. Il n’est pas jusque dans la relation physique des personnages que l’accord de complétude ou de contraste ne soit juste (ainsi entre Yann Boudaut et Anne Alvaro dans des registres de jeu décalés, mais finalement tellement accordés). C’est réellement du grand art qui devrait permettre pour peu que l’on ait un peu de mémoire de considérer la véritable place de Michel Cerda dans notre univers théâtral plus que frelaté. Jean-Pierre Han

– Article écrit en janvier 2017, après la présentation du spectacle au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Bénédicte Cerrutti et Cyril Texier remplacent Christophe Vandevelde et Chloé Chevalier dans cette reprise.

– John Millington Synge : La Source des saints. Texte français de Noëlle Renaude (Éditions théâtrales, 60 p.,10€).

– Voir la revue Frictions ((n° 28, 14€). Avec des textes d’Anne Alvaro, Yann Boudaud, Michel Cerda et Noëlle Renaude à propos du spectacle.

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De la négation à la honte de ses origines

Un jour, par obligation ou par choix, ils ont quitté leur pays ou leur famille…Ils s’appellent Norah Krief et Didier Eribon. Avec « Al Atlal, chant pour ma mère » au Théâtre 71 de Malakoff et « Retour à Reims » au Théâtre de La Ville/Espace Cardin, l’une et l’autre évoquent ces ruptures. Parfois refoulées, non sans honte et douleur.

 

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum… Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ».

Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui va si bien, elle nous berce des mélodies  de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalsoum. On ne peut nier éternellement ses origines. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend ainsi hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants ! Une musique et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Mohanad Aljaramani, Frédéric Fresson et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Yonnel Liégeois

 

Très jeune, Didier Eribon quitte ses parents. Sans se retourner, la tête pleine de rage envers celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. « Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il dans Retour à Reims. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. À la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve.

Cette confrontation douloureuse est le socle de son ouvrage : Didier Eribon découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié », il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Et d’ajouter qu’« il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, s’imposa au brillant intellectuel qu’il est devenu la nécessité de publier en 2009 Retour à Reims, aujourd’hui porté à la scène par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin. Un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires. Chantal Langeard

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