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Erri De Luca, propos confinés

Dans les colonnes de L’Obs en date du 22 mars, Erri De Luca, l’un de nos plus grands auteurs contemporains d’origine italienne, répond aux questions de notre confrère François Armanet. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : écrivain, poète, dramaturge et traducteur, Erri De Luca, né à Naples en 1950, a publié une œuvre importante, dont Montedidio (prix Femina étranger, 2002). Tous ses livres sont disponibles chez Gallimard.

Son dernier texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement gratuite sur le web : Le samedi de la terre.

 

François Armanet – Comment vivez-vous cette épidémie ?

Erri De Luca – J’habite dans une maison de campagne au nord de Rome, entourée de champs. Je suis rentré chez moi de la montagne depuis dix jours et je suis largement autosuffisant. J’ai un bon entraînement à l’isolement. Je mène ma vie normale, je me lève très tôt, je lis et je traduis de l’hébreu ancien, pas plus de deux versets par jour, j’en suis aux chapitres sur la vie du prophète Elie. Je relis des livres d’un autre temps, notamment ceux de l’écrivain yiddish Sholem Aleichem qui me soulage avec son humour. J’ai du temps pour faire des exercices utiles à l’escalade, je passe la moitié de la journée au grand air. Le soir, j’allume un feu dans la cheminée et je me cuisine un plat. J’ai l’impression un peu inconsciente que rien ne me manque. Alors, quand j’ai ce sentiment, je me souviens des gens qui ont habité ici, de mes parents qui étaient venus vivre avec moi dans cette campagne et je les entends alors me reprocher mon égoïsme. Je revois tous ces visages disparus autour de la table et je réalise que je me trompe. Mais venons à la question de ce que j’appelle « état de siège » plutôt que « guerre ». Les restrictions m’ont aidé à prendre conscience de la gravité de l’épidémie pour mes concitoyens, même si je crois être dans une

Photo Daniel Maunaury/DR

forteresse inexpugnable par le virus.

F.A. – Que vous ont apporté les expériences de votre vie – engagements politiques, vie d’ouvrier et de manœuvre itinérant, ascèse, courses en haute montagne – pour affronter cette épreuve ?

E.D-L. – La vie ouvrière m’a appris la discipline, le respect des horaires, la gestion des énergies, en plus d’une habileté manuelle. J’ai une vocation à me taire, à passer des jours totalement muet, et si j’ai envie d’écouter une voix, je chante. Vous l’appelez « épreuve », c’est juste et évident pour la majorité des gens, mais pour moi il s’agit d’une réclusion volontaire, parmi celles que je me suis déjà imposées. Chaque jour est singulier, avec ses petites variations, ses fantaisies, les nouvelles formes de la lutte acharnée d’un peuple entier. Je reste à la marge dans ce temps d’exception où l’ordre du jour est le sauvetage. Je regrette seulement de ne pas être médecin.

F.A. – Comment jugez-vous la situation italienne et l’action du gouvernement ?

E.D-L. – J’assiste à un changement tel que l’on pourrait parler d’une conversion, au sens matériel et spirituel du terme. Sa majesté l’Économie a été détrônée, elle n’est plus l’obsession prioritaire. Au premier rang, il y a la défense de la vie humaine, pure et simple, qui met tous les citoyens sur le même plan, parce que nous sommes tous exposés au même danger. La santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre. Les gouvernements ne sont plus polarisés sur le budget et la finance, mais s’occupent des hôpitaux. Les fonds soustraits à la santé publique reviennent en force. L’autorité majeure, c’est le médecin, plus le banquier. Je reconnais en ce brusque bouleversement les chrismes d’une conversion. J’apprécie les mesures adoptées par le gouvernement italien, tout d’abord peu entendues par les pays de l’Union, puis successivement imitées. Même ceux qui niaient l’évidence ont dû revenir sur leur légèreté face aux pertes considérables en vies humaines. Cela change le rapport entre l’État et des citoyens qui se sentent pour la première fois l’objet d’une attention privilégiée de l’action politique. Et les nationalistes, les souverainistes autoproclamés, qui, cette fois-ci, ne peuvent même pas accuser de tous les maux le Sud de l’Italie, car

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l’épidémie s’est concentrée dans les régions du Nord, se retrouvent sans arguments.

F.A. – Voyez-vous dans les mesures sécuritaires des atteintes aux libertés ?

E.D-L. – Je vois des restrictions justifiées par les risques mortels. Pendant la guerre, il y avait le couvre-feu nocturne, il fallait mettre des toiles noires aux fenêtres pour rendre plus difficiles les bombardements aériens. On a maintenant un couvre-feu diurne mais avec la possibilité de faire les achats indispensables. Les magasins sont ouverts, les denrées bien présentes. C’est une suspension de la mobilité, pas encore une atteinte à la liberté qui reste celle de pouvoir exprimer les opinions, les convictions, les croyances.

F.A. – Y aura-t-il un avant et un après cette épidémie ?

E.D-L. – Je ne me risquerai pas à la prophétie, mon impression est que l’on recommencera comme avant, avec la même compulsion, l’idolâtrie de l’économie, et l’accumulation comme horizon suprême de la vie humaine. Il pourra rester le sentiment d’une période de trêve obtenue par la planète, une espèce d’année sabbatique, avec le ciel plus ouvert, les eaux plus propres et un silence qui donnait le vertige. Un temps d’arrêt qui produit des signes de réanimation du milieu ambiant, qui redonne des couleurs aux éléments. Les pneumonies qui suffoquent les malades sont un paradigme de la Terre suffoquée par l’expansion humaine. Il faut redonner à la planète de l’air et de l’aide. Cette période illustre terriblement notre indifférence aux changements climatiques. Le virus est un des effets collatéraux de notre occupation, le virus, c’est nous. Apprendra-t-on à être le vaccin de nous-mêmes ? Je ne vivrai pas assez longtemps pour le voir.

F.A. – Y a-t-il des raisons d’espérer en davantage de solidarité et de fraternité ?

E.D-L. – Dans les états d’urgence les personnes révèlent des énergies insoupçonnées, redécouvrent l’entraide, la disponibilité à se charger des plus faibles, comme dans les naufrages où la priorité du sauvetage va aux femmes et aux enfants. Dans les moments de détresse, l’humanité donne le meilleur et aussi le pire de soi-même. On est soulagé de constater les innombrables actes de générosité et d’exposition volontaire au danger pour de la solidarité. Ce n’est pas de la bonté, c’est l’ancienne méthode de survie du genre humain : faire chaîne commune, se serrer pour se défendre. Mais remiser les barricades du chacun pour soi.

F.A. – Vous avez la passion des livres depuis l’enfance. Quelles lectures conseilleriez-vous aujourd’hui pour affronter l’épidémie et la solitude ?

E.D-L. – Conseiller un livre, c’est imprudent, c’est comme conseiller une rencontre, une invitation à entrer dans l’intimité d’autrui. Les chefs-d’œuvre, comme Vie et Destin du russe Vassili Grossman, seraient de bons compagnons de retraite. Je préfère lire aujourd’hui des histoires qui me déplacent de mon époque. Je viens de lire un traité de Cicéron, De la nature des dieux, une confrontation d’anthologie sur les divinités du monde préchrétien.

F.A. – Non-croyant, vous êtes un lecteur quotidien de la Bible et vous avez appris l’hébreu ancien pour mieux la comprendre (et la traduire). Que peut-elle nous enseigner en ce moment ?

E.D-L. – Les livres en général ne sont ni des maîtres ni des médecins. Un écrivain disait qu’un livre n’est pas le remède ni la thérapie, il est la douleur. Les livres tiennent compagnie et améliorent notre propre vocabulaire de lecteur. Dans le cas de l’Ancien Testament, je me suis intéressé à son format original en hébreu ancien pour remonter à la source du formidable exploit théologique qu’a été le monothéisme. Il est aujourd’hui le socle de notre tradition religieuse, mais sa conception était la suprême hérésie, la prétention d’un Dieu qui prétendait renverser tous les autres autels. Je voulais lire dans sa langue une histoire où la parole n’est pas simplement un outil de la communication, mais a la force et la responsabilité de créer le monde, de le produire du néant à travers les mots de la divinité. « Vaiòmer », dit-il : et ensuite le monde fut. Je reste sidéré par la puissance de ce langage et je lis l’Ancien Testament à tous mes réveils depuis la moitié de ma vie. Elle est devenue une habitude physique, mon ouverture du temps qu’on appelle, par simplification, jour.

F.A. – Vous êtes un ardent défenseur des migrants. Cette crise ne les laisse-t-elle pas encore davantage sur le bas-côté, avec les plus démunis ?

E.D-L. – Ce repliement défensif laisse les migrants encore plus seuls. Dans le canal de Sicile, plus aucun bateau de sauvetage n’est présent, toutes les missions sont suspendues. Quelques embarcations réussissent pourtant à rejoindre Lampedusa. L’écrasante urgence de s’échapper de la Libye ne connaît pas de trêve. Les migrants, y compris mères et enfants, affrontent la mort par naufrage comme un mal mineur. Quand l’instinct maternel, le plus fort instinct de protection, est mis à l’écart, je sais que la force majeure à l’œuvre n’est pas l’espoir mais le désespoir. Dans L’Énéide, Virgile fait dire à Énée : « Le seul sauvetage pour des vaincus est de n’avoir aucun espoir de se sauver. » C’est le désespoir total qui libère des forces forcenées, qui rendent aveugles et indifférents à tout péril et risque. Même l’espoir minime d’une aide extérieure diminue l’énergie de survie. Aucun contemporain de ces odyssées ne

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devrait rester insensible à tant de courage.

F.A. – On célèbre l’héroïsme des soignants. Mais n’oublie-t-on pas celui des travailleurs grâce à qui la vie ne s’arrête pas ?

E.D-L. – Ces travailleurs ajoutent à leur dure routine quotidienne un esprit de mission et de service à la communauté dans des conditions d’exposition au risque permanentes. Sur eux s’appuie le poids de la subsistance et du ravitaillement de l’essentiel pour soutenir l’état de siège. Tous ceux auxquels on ne peut serrer la main permettent à une société de survivre. Parce que dorénavant chacun de nous est tenu de se considérer comme un survivant qui exprime sa gratitude. Propos recueillis par François Armanet

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Hommage à Didier Bezace

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

La cérémonie au cimetière du Père Lachaise n’ayant pu avoir lieu, le jeudi 19 mars, que dans un cadre strictement familial, Jean-Louis Benoit n’a pas pu lire le texte qu’il avait rédigé en hommage à son grand ami. Le voici :

 

Didier, mon cher ami.

Il y a cette dernière image de toi cet hiver, à la fin de la dernière représentation de ton dernier spectacle : exténué sur ta chaise, me regardant, tu m’as dit : « Après ça, j’arrête. » Tu n’en as pas eu le temps. La mort t’a doublé et elle a tout arrêté. Mais t’aurait-elle oublié, te serais-tu arrêté ? Tu n’as jamais su t’arrêter, Didier. Depuis cette année 1971 où nous nous sommes rencontrés pour travailler ensemble pendant 25 ans, tu n’as jamais fait un seul arrêt sur la route. Il faut dire que le théâtre de l’Aquarium nous poussait alors dans le dos sans ménagement. Nous n’étions qu’une bande, rien de plus, mais une bande passionnée qui voulait créer un théâtre haut, parlant fort avec son temps. C’est en bande que nous avons appris à jouer la comédie et à mettre en scène. Tout allait vite et bruyamment. Comment aurions-nous pu nous poser un seul instant sur le bord de la route ? Faire un arrêt, c’était perdre. Se perdre aussi. Et nous étions pressés. Toi plus que nous tous, je pense. Déjà, tu savais t’obstiner. Tu ne lâchais rien. Jamais.

Au travail, tu possédais le talent indéniable de venir à bout de tous les textes, grands et petits, même de ceux qui ne voulaient rien dire de prime abord : tu pouvais passer des heures à les torturer sur la scène pour les faire parler, et lorsque, enfin, ils se mettaient à avouer tout ce qu’ils avaient tu, cela donnait des spectacles inoubliables : « Héloise et Abélard », « La femme changée en renard », « Le piège », « La version Browning » … Parfois, l’acharné que tu étais me faisait un peu peur en répétition : tu ne voulais jamais quitter le plateau. La pause, tu la considérais comme une défaite, le recul un abandon. Tu avais cette étrange façon têtue de travailler qui te menait toujours à la pointe de ta personne, passant un temps infini à dénuder les scènes, à chercher à suggérer plutôt qu’à représenter, convaincu que tu ne pouvais atteindre à la perfection qu’en renonçant à toutes les outrances.

Le théâtre vient de perdre un grand monsieur.
Et moi, vivant, je suis là devant le cercueil de mon ami perdu Didier Bezace, dans l’espoir vain de réentendre sa belle voix grave, sa grande gueule, ses éclats insensés, ses fou-rires…
Silence.

Jean-Louis Benoit

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Jean-Pierre Burdin, propos confinés

Consultant « Artravail(s)», Jean-Pierre Burdin fut conseiller confédéral Culture à la C.G.T. durant de longues années. Il tente d’inventer de nouvelles interactivités entre travail, recherches artistiques et scientifiques. Chantiers de culture publie ses articles sous la rubrique Les feuilles volantes de JPB.

 

À la pause méridienne, nous avons déjeuné d’une langue de veau préparée hier au soir par mon épouse.  Une réalisation toute simple, au bouillon avec carottes, poireaux, navets  et accompagnée d’une bouteille de Bordeaux ! Offerte la semaine précédente par un ami, le jour où nous allions écouter ensemble une conférence de Bernard Cerquiglini, membre de l’OuLiPo et ancien recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, auteur du succulent La Le ministre est enceinte Tout à fait convenable le vin, mais pas grand-chose à en dire tout de même, on en extrait peu d’esprit, très agréable  à boire cependant. Café, ensuite, sur la terrasse et… pensée subite : en fin de confinement, ne pas oublier de commander du Cognac !

En parlant de confinement justement, une info : le ministre de l’Économie a sonné son collègue de la culture pour voir comment envisager l’autorisation, dans les conditions actuelles, de l’ouverture des librairies tout en respectant  les rigoureuses consignes sanitaires en vigueur. De mon point de vue, ce serait bien même si je redoute les effets indésirables d’une telle annonce sur la mobilisation générale en provoquant chez certains comme un relâchement des règles de précaution… Nous verrons bien, je constate cependant à la lecture de mes courriels que beaucoup demandent d’éviter absolument Amazone pour la commande de livres. D’ailleurs, Bruno Le Maire s‘interroge lui-aussi sur la place laissée à Amazone en cette période.

Bruno Le Maire est l’un des seuls ministres actuels à sortir de l’E.N.S. (section lettres). Il fut ensuite attaché au cabinet de Dominique de Villepin, alors aux Affaires étrangères. C’est son  premier poste politique d’État. Et je me souviens, il y a quelques années, d’une discussion avec l’ami Jean-Pierre Siméon, alors directeur du Printemps des Poètes, tandis que nous casse-croûtions ensemble au Sarah Bernard : Dominique de Villepin, pourtant Premier ministre, tenait à réunir encore assez souvent ses amis, poètes de tous bords, à Matignon… Bruno Le Maire était alors son directeur de cabinet.

Le normalien, et énarque, est auteur de plusieurs ouvrages, dont je n’ai lu aucun, mais pas par ostracisme, parfois  des romans ou récits dont certains ont été publiés dans la Blanche chez Gallimard. Ainsi le récent Paul, une amitié.  Le voilà donc sensible à la lecture, à l’écriture, aux livres. Le ministre de la Culture, quant à lui, égrène une histoire familiale qui peut ressembler au départ à celle de François Bon ! Mais la famille était plutôt concessionnaire Peugeot. Son père tenait  un garage familial, qu’il a d’ailleurs repris un temps … Au contraire de Bon et Le Maire, Franck Riester n’a rien tressé avec la littérature. Il a fait des études dans deux écoles de commerce, l’Institut supérieur de gestion et l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC).

D’où ce « petit » paradoxe : un ministre de l’Économie qui, dans la période, manifeste une certaine inquiétude pour le monde des livres et un ministre de la Culture qui ne songe même pas à son essor. Lui vit sans lire ! Jean-Pierre Burdin

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Benoit, aux portes de l’enfer !

Au Théâtre de l’Épée de Bois (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

 

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, en vérité un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité en quelque sorte. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à bas prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, en fait lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, Huis clos s’affiche d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme, nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, l’expression a toujours été mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, avec force humour et cruauté, loin du pensum philosophique ou intellectualisant, une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, tout regard, tout déplacement sont posés sur scène à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par quatre comédiens (Marianne Basler, Mathilde Charbonneaux, Antony Cochin, Maxime d’Aboville) époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité.

Aussi démoniaque soit cette peu banale descente aux enfers, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé d’en rire ou d’en compatir, mais il est surtout vivement recommandé d’aller l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 9/02/20 à La Cartoucherie (75), au Théâtre de l’Épée de Bois. Du 12 au 14/02, à la Comédie de Picardie à Amiens (80). Au Théâtre Déjazet à Paris, à compter du 25/08/2020.

 

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre comme métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards, où l’illusion et le trompe-l’œil lui sont inhérents, correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont « forcément » regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… », précise Jean-Louis Benoit.

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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Marie Payen, la voix des sans-voie

Après la création au Théâtre des Deux Rives de Rouen (76) et une longue escale au Théâtre du Rond-Point (75), Marie Payen fait halte le 16 janvier au Carré, la Scène nationale de Château-Gontier (53). Avec Perdre le nord, une tragique mélopée délivrant la parole des réfugiés et sans-papiers. Superbe esthétique, force poétique et puissance politique.

Plus qu’une œuvre spectaculaire ! Avec Perdre le nord, Marie Payen revisite en beauté la tragédie antique, une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de

© Arnaud Bertereau

ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert, architecte éclairé et maître des lumières du spectacle.

Les yeux cernés de noir, fragile et frêle dans sa tunique de plastique, Marie Payen se révèle pourtant irréductible pythie ! Clamant les mots surgissant du fonds du corps, venus de loin et se répétant depuis des millénaires… Ceux des exilés et des réfugiés de tout temps, des bannis et damnés de la terre en quête d’espoir, de fraternité, d’un havre d’humanité. Elle en appelle à Ulysse et Enée, Moïse et Abraham, même à Jésus dit le christ : mythe, conte,

© Arnaud Bertereau

épopée ? Mensonges et billevesées peut-être, puisque depuis lors rien ne semble avoir changé. Des peuples humiliés, déplacés, exploités et rejetés hors de leurs frontières pour errer à tout jamais.

D’un imperceptible mouvement de la main, tout autant expressif que poétique, Marie Payen devient l’enfant crucifié, sacrifié dans les montagnes ou les dunes, noyé dans le sable ou la vague. Un cri de détresse, un appel au secours qui est aussi celui de la mère dont le policier a vidé le sac boulevard de La Chapelle à Paris et écrasé du pied le morceau de pain généreusement donné. L’humanité piétinée, la fraternité bafouée, ni tract ni manifeste, la comédienne lance les mots qui, tragiques et poétiques tout à la fois, percent au corps le coeur du public. Un spectacle d’une intense religiosité, une émouvante et authentique prière païenne lorsque l’homme ou la femme, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, sont nommés mieux que frère et soeur en humanité, dieux vivants à

© Arnaud Bertereau

aimer et respecter. Sans papiers peut-être, mais pas sans voix. Des voix que Marie Payen emprunte, fait siennes. La voix des sans-voie.

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie. Sur les planches, « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare », poursuit le chroniqueur. Lors de l’apparition du premier campement de réfugiés dans le nord de Paris, Marie Payen s’y est rendu. Pour soutenir, aider, échanger, écouter et, au final, oser une parole sous le regard de Leila Adham et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama. « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de

© Arnaud Bertereau

manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». Une Europe devenue fosse commune des migrants que le romancier italien Erri De Luca évoquait déjà entre théâtre et poèmes, Le dernier voyage de Sindbad et Aller simple… En Méditerranée, « le chargement le plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison ».

Mieux qu’un spectacle, une danse des mots sublimée en poème émouvant et percutant. Une incantation qui se renouvelle chaque soir de représentation, à l’image de la voix unique et multiple de tous ces exilés. Comme si le temps était suspendu à l’énoncé de la parole à venir, la tragique mélopée du temps présent. Superbe esthétiquement, très forte poétiquement, puissante politiquement. À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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J’ai fait un rêve !

Incroyable mais vrai, j’ai fait un rêve ! Pas aussi médiatisé que celui de Martin Luther King en 1963, pas aussi bien orchestré que celui de Jacques Brel dans La quête de 1968, sa chanson extraite de la comédie musicale « Don Quichotte, l’homme de la Mancha »… Je le reconnais, pour l’heure mon rêve n’a guère eu l’écho et le retentissement auxquels mon inconscient aspirait !

 

La nuit tombée, la voûte céleste superbement étoilée comme dans les sables de Djanet en plein désert saharien, je survole une planète joviale et chaleureuse. De la porte des usines aux fenêtres des bureaux, hommes et femmes sourient, s’envoient des baisers ou des petits signes de la main. Tous heureux de vivre, fiers de travailler pour le bien commun, je me serais cru revenu au temps du Front Populaire ! Plus de chômage, un salaire et une retraite dignes pour les mères au foyer, les jeunes à l’université, les personnels de santé et les vieux à l’heure du coucher. L’argent n’est plus source de profit pour quelques privilégiés, l’argent est partagé selon les besoins et mérites de chacun. D’aucuns s’en reviennent du théâtre ou du cinéma, la rue est chantante, au rond-point l’ambiance se transforme en Jour de fête ! Le facteur de Tati se fait joyeux luron, c’est écrit en toute lettre, désormais il a le temps de lever la tête du guidon. L’entrée des musées maintenant est gratuite au quotidien, comme les transports en commun. On fait la queue pour aller voir Gauguin, Van Gogh, Soulages ou Picasso, pas pour manger une banane scotchée au mur.

Planant au-dessus des mers, porté par une brise légère, grande est ma surprise : aucun navire poubelle en vue, aucune chaloupe à la dérive ! Baleines et dauphins vaquent tranquillement à leurs amours, l’ouïe en éveil et la queue frétillante, plus de plastique à ingérer… Plus fort encore, nègres et basanés accostent au rivage en toute sérénité, les pieds dans le sable et la tête dans les nuages. Incroyable mais vrai, la planète est redevenue terre d’accueil, elle appartient enfin à tous. Sans frontière ni barrière douanière. Dans le quartier, les repas entre voisins se font légion, la fraternité ne se décrète plus à date programmée, elle se vit toute l’année. Au gré du temps et du vent, selon la disponibilité des gens. Près du lac, au cœur du parc, ce n’est point vraiment les bacchanales, mais ça respire tout de même sacrément bon le coquelicot, le bien-être et la chaleur humaine. En un mot, un déjeuner sur l’herbe à la Manet, version cinématographique selon Renoir… Ce n’est pas pour me déplaire. Comme j’ai une petite faim, j’y fais une petite pause, puis une petite sieste. Là, j’ai comme un trou, noir comme un carré blanc, la décence m’oblige à faire silence. Je me souviens seulement que l’élixir était voluptueux et la chair luxuriante.

On se serait cru dans les vignes du Seigneur ! Sauf que les croyants de toute confession ont rendu les armes pour enfin entendre raison, trop de haine au nom de l’amour d’une divinité, qu’il soit fils de Dieu, enfant de Mahomet, lecteur du Talmud ou témoin de Jehova… L’occident enfin a porté son regard plus loin que le bout de son nez, se tournant vers l’Asie et prêtant l’oreille à Lao-Tseu : « la nature est une insondable chaîne du vivant, les hommes sont semblables devant la mort », avait dit le sage en des temps immémoriaux, cinq siècles avant  la naissance du petit Jésus. Chacun a donc remisé ses convictions à la crèche ou en son for intérieur, souvent malmené le principe de laïcité semble l’avoir emporté, seul importe l’isoloir républicain. Celui où l’on décide ensemble ce que sera le pays demain. Incroyable mais vrai, trois jolis mots sont désormais inscrits au fronton des mairies, l’hôtel de la ville ou la maison commune selon son appellation première : Liberté, Égalité, Fraternité ! Plus d’œil crevé pour avoir osé manifester, plus de longues files d’attente aux soupes populaires, plus de sans-papiers confinés en centre de rétention…

« Rêver un impossible rêve, aimer jusqu’à la déchirure », chante Brel. Fantasme, billevesée ? Non, une utopie en actes dont nos repas de fête, en famille ou entre amis, sont symbolique illustration à l’heure de l’échange de nos vœux de bonheur et d’espérance ! Toutes et tous différents, et pourtant toutes et tous à la même table… Notre planète en parfaite harmonie, une image forte de l’humanité à laquelle nous aspirons pour demain : l’égalité de tous comme aux premières heures de ce temps passé où, ainsi que le conte superbement Éric Vuillard dans 14 juillet (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour et auteur récemment de La guerre des pauvres), une foule anonyme se fait peuple et se met en marche pour abolir les privilèges, la fraternité entre tous comme aux premières heures de ce temps tragique lorsque Jaurès appelle désespérément ouvriers allemands et français à l’unité pour conjurer ce qui deviendra la grande boucherie de 14-18, la liberté pour tous comme aux premières heures de ce temps présent quand une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Israéliens et Palestiniens, bravent les interdits pour échanger des paroles de paix.

Une société humanisée, éclairée : vivement que mon rêve devienne réalité, qu’il s’inscrive en pleine lumière ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2020. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !

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