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De la traite négrière à l’esclavagisme

Le 27 avril 1848, il y a plus de 170 ans, sous l’impulsion de Victor Schoelcher, le gouvernement de la Deuxième République abolit définitivement l’esclavage. L’aboutissement d’un long processus entamé lors de la Révolution de 1789. De Césaire à Glissant, de Pétré-Grenouilleau à Éric Vuillard, historiens et chercheurs, écrivains et poètes en rendent compte.

 

Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et negrebilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France d’abord, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités, au fil du temps, pensent le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.

Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle)  – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques),  pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !

Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congo d’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…

Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain » : faux mariage, atelier clandestin, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Quatar , la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale.

Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois

L’Afrique, terre d’esclavage

Un continent, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey (le Bénin, de nos jours), sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.

Aimé Césaire, quelques décennies plus tôt, s’était plongé à corps perdu dans l’écriture du Cahier d’un retour au pays natal. Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Outre la luxuriance de la langue, surgit entre les lignes la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce qu’il entend de la cale « monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… ». Parce que, proclame-t-il alors en 1939, à la face de la puissance coloniale et à la veille d’une autre barbarie, celle des camps nazis, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique, Édouard Glissant, s’abreuvera, se nourrira ! Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. « La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit le regretté Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Patrick Chamoiseau reprend à sa façon le flambeau des mains de Glissant. Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». Voilà pourquoi, aujourd’hui, l’image du migrant nous est insupportable : elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Yonnel Liégeois

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Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

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Desproges, un jour d’avril

Le 18 avril 1988, disparaissait Pierre Desproges. Un humoriste de grand talent qui sévissait avec bonheur, tant à la radio qu’à la télévision ou sur scène. À la veille de ce jour anniversaire, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers du rire et de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Desproges par Desproges. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

 

– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte, non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

– Pourquoi l’idée que mes enfants souffrent m’est-elle si complètement insupportable, alors que je dors, dîne et baise en paix quand ceux des autres s’écrasent en autocar, se cloquent au napalm ou crèvent de faim sur le sein flapi d’une négresse efflanquée ?

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Qu’est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d’imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l’inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père Lachaise…

– Si les ministères concernés m’avaient fait l’honneur de solliciter mon avis, quant aux paroles de la Marseillaise, j’eusse depuis longtemps déploré que les soldats y mugissassent et préconisé vivement que les objecteurs y roucoulassent, que les bergères y fredonnassent et que les troubadours s’y complussent.

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Aujourd’hui encore, quand on fait l’inventaire des ustensiles de cuisine que les balaises du Jésus’Fan Club n’hésitaient pas à enfoncer sous les ongles des hérétiques, ce n’est pas sans une légitime appréhension qu’on va chez sa manucure.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

Tout Desproges

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le Tout Desproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante.Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable « Tribunal des flagrants délires » en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. « À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. Un homme de plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

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Racine, en avoir le cœur net !

Fondée en 1923 par Romain Rolland, la revue Europe consacre son numéro d’avril à Jean Racine. Un regard passionnant, et exhaustif, sur le territoire du « poète du cœur ». Par les plus grands spécialistes et les plus belles signatures.

 

La revue Europe, fondée en 1923 – dont le rédacteur en chef est le poète et traducteur Jean-Baptiste Para – consacre son numéro d’avril à Jean Racine. L’ensemble s’avère passionnant, dans la mesure où les études y sont des meilleurs chercheurs et spécialistes de l’heure. Georges Forestier en tête, auteur d’une biographie de Racine, ordonnateur de ses Œuvres complètes dans « la Pléiade », après Raymond Picard qui, en 1966, s’était attelé à la même tâche dans l’illustre collection, après avoir mené une rude polémique autour du Sur Racine (1965) de Roland Barthes. De l’eau a passé sous les ponts.

En finira-t-on jamais avec Racine ? Non. Cette fois, pour l’essentiel, c’est dans les lieux de la « topographie racinienne » (Alain Génetiot et Tristan Alonge) que cela se passe, soit le cabinet de lecture à Port-Royal où méditer sur les Anciens et apprendre le grec, le métier d’avocat et, subrepticement, celui de poète dramatique ; l’atelier où écrire et peaufiner les féroces répliques aux adversaires ; la scène du théâtre et la fréquentation des comédiens et, enfin, la cour. Racine y mène sa barque, à la fois « spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux ».

Ainsi résolument quadrillé, le territoire du « poète du cœur » (Voltaire ) permet d’approfondir ses secrets, depuis « Port-Royal lancinant » (Laurence Plazenet ) jusqu’à « Fidélité au vers racinien » (entretien de Jean-Pierre Han avec Claude Degliame et Jean-Michel Rabeux), en passant par « Racine lecteur d’Aristote » (Emmanuel Bury), « Racine lecteur de Cicéron et de Quintilien » (Jérôme Lecompte), « Racine devant les tragiques grecs » (Katsuya Nagamori), « Simplicité de Racine » (Jean -Yves Vialleton), « La querelle des Anciens et des Modernes » (Larry F. Norman), « Racine et la troupe de Molière » (entretien avec Georges Forestier), « Du côté de la comédie » (Charles Mazouer), « Sorties finales chez Racine » (Michael Hawcroft), « L’art de défaillir » (Jennifer Tamas), « Racine et ses livres » (Alain Riffaud), « Racine, Louis XIV et le revers des médailles » (Christian Biet), « Madame de Maintenon et Racine » (Anne Piéjus), « Racine à Saint-Cyr » (Rainer Zaiser), « Les feux de Pyrrhus » (Michel Delon) et « Un durable emportement » (entretien avec Olivier Barbarant). En prime, le cahier de création et les chroniques habituelles. Jean-Pierre Léonardini

Europe, revue littéraire mensuelle. N° 1092 (345 p., 20€) : à commander sur le  site de la revue (4 rue Marie-Rosé, 75014 Paris. Tél. : 01.43. 21.09.54).

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Lucien Sève, une pensée en mouvement

Grand philosophe marxiste,Lucien Sève est décédé le 23 mars. Il laisse derrière lui une œuvre intellectuelle considérable et trop méconnue. À l’occasion des trente ans de l’écroulement du mur de Berlin, le 8 novembre 2019, il se confiait au journal L’Humanité sous la plume de notre confrère Pierre Chaillan. En hommage à cette grande figure intellectuelle que nous avons eu l’immense privilège de rencontrer, Chantiers de culture se fait humble passeur en proposant à ses lecteurs cet ultime entretien.

 

LE « COMMUNISME » EST MORT, VIVE LE COMMUNISME !

 

Pierre Chaillan – L’écroulement du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, est présenté par les médias dominants comme « la mort du communisme ». Vous venez de publier Le Communisme ?, où vous affirmez au contraire sa pleine actualité. Comment comprendre alors ce qui s’est produit au XX e siècle ?

Lucien Sève – Pour résumer à l’extrême ce que j’expose dans ce livre, à partir d’un vaste retour critique inédit sur Staline et le stalinisme, je répondrai d’une phrase, mais qui appelle de longs justificatifs : ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien. En 1917, la victoire de la révolution bolchevique en Russie a pu faire accroire que l’ère du communisme allait commencer. Mais, en 1921, une fois gagnée l’effroyable guerre civile déclenchée par les officiers tsaristes avec l’appui militaire des pays capitalistes, Lénine a la lucidité de comprendre que le passage de la Russie au socialisme, entendu comme première phase du communisme, est impossible avant longtemps pour cause de prématurité historique. Nous avons tout le pouvoir, dit-il, mais « nous sommes arriérés », « nous ne sommes pas assez civilisés », et le devenir à suffisance va demander des décennies. D’où le choix d’une politique, la NEP, tournée vers la longue maturation des pré-conditions matérielles et culturelles d’un vrai passage au socialisme. La mort de Lénine, en 1924, est une catastrophe. Staline se croit plus fort. Liquidant la NEP, violentant la paysannerie et les ouvriers, brutalisant ses opposants avant de les liquider, il va faire voir si le socialisme n’est pas possible à court terme… En fait, tournant le dos à Lénine qu’il en est venu à haïr, comme le montre le grand historien de l’URSS Moshe Lewin, il engage l’Union soviétique dans un national-étatisme étranger à la visée communiste marxienne, qu’il n’a jamais vraiment comprise et tient même pour pure utopie – j’en donne les preuves. Avec la lutte sanglante contre toute une part de la paysannerie et le succès des plans quinquennaux cher payé par les travailleurs, l’URSS s’engage dans ce que Lewin appelle « un développement sans émancipation ».

P.C. – La portée de la révolution d’Octobre, pourtant émancipatrice à travers le monde, se retrouve-t-elle alors condamnée ?

L.S. – L’origine révolutionnaire du régime, l’élimination des classes exploiteuses, la haine mortelle du capital international, le soutien passablement aveugle des forces révolutionnaires du monde entier donnent corps à ce faux-semblant dramatique que ce qui se construit à l’Est serait bien « le communisme », à l’école duquel doivent se mettre tous les partis de la III e Internationale – terrible méprise. Et qui s’étend après la Seconde Guerre mondiale : la funeste logique de stalinisation s’impose aux « démocraties populaires » d’Europe, aux révolutions de Pékin à La Havane, aux partis communistes du monde entier, ce qui n’empêche pas les avancées sociales des unes, ni les combats émancipateurs des autres, mais les limite et même les contredit très gravement. Et qu’est-ce qui rend donc cette logique si implacable ? C’est le couple d’une prématurité objective et d’une incapacité subjective. Prématurité : au siècle dernier, non seulement la révolution n’a lieu qu’en des pays à faible développement matériel et culturel, mais même dans les plus avancés, le monde du travail est loin encore d’être prêt à prendre en main le sort de tous. Incapacité : formés au stalinisme, les communistes n’ont nulle part vraiment appris à penser et agir en communistes au plein sens marxien du mot. Conclusion politique capitale, hélas trop peu comprise : ce qui est mort à la fin du siècle dernier sous le nom trompeur de « communisme » était étranger en profondeur au communisme, et c’est même de cela qu’il est mort.

P.C. – En quoi le communisme, en ce que vous appelez la « visée communiste marxienne », répond-il aux conditions d’aujourd’hui ?

L.S. – C’est bien toute la question, à laquelle va s’efforcer de répondre la deuxième partie de mon livre. Si l’échec général d’hier a pour raison de fond la prématurité du passage à la société sans classes, génialement annoncé par le Manifeste communiste, mais avec deux siècles d’avance sur l’histoire, alors la première et décisive question à se poser est celle-ci : le mouvement en direction du communisme vient-il enfin à maturité historique, de façon à la fois locale et globale ? J’estime que nous avons des raisons majeures de répondre oui, ce qui est d’immense conséquence pratique. Je ne peux faire plus ici qu’indiquer la logique de l’argumentation. D’abord, engager sans aucun délai la sortie du capitalisme devient une tâche mûre en ce sens que nous n’avons littéralement plus d’autre choix. La dictature mondiale du profit financier nous conduit à une proche catastrophe écologique, perçue de tous et à une non moindre catastrophe anthropologique incroyablement peu dite. Engager le passage à un post-capitalisme viable est devenu une question de survie pour le genre humain civilisé. À quoi s’ajoute la véritable entrée en folie suicidaire du système : le capitalisme de la « nouvelle économie » et des plateformes détruit le travail social, sacrifie l’économie réelle à sa boulimie de richesse virtuelle en constante menace d’éclatement, avoue de plus en plus ouvertement son caractère parasitaire et sa perte de justification civilisée, pousse l’idéologie californienne jusqu’à la prétention de régenter tout l’avenir humain sans l’aveu de personne – le gigantesque péril du XXI e siècle est moins le renaissant fascisme d’hier que la terrifiante omnipotence des nouveaux milliardaires. Ces deux raisons de juger mûre l’exigence de communisme sont aussi, hélas, des raisons d’envisager le pire : le capitalisme ne va pas s’effondrer de lui-même, il a encore la force de nous conduire tous à la mort, comme ces pilotes d’avion qui se suicident avec leurs passagers. Il urge d’entrer dans le cockpit pour nous emparer ensemble des commandes. Ici apparaît la troisième donnée, encore subalterne mais en essor très sous-estimée : des « déjà-là de communisme » potentiel ou même effectif se forment partout.

P.C. – Des « déjà-là de communisme » ? Qu’entendez-vous par là ?

L.S. – Possibles technologiques gigantesques de bien-être pour tous, bourgeonnement multiple de rapports post-classes, irrésistible poussée d’émancipation humaine que domine l’entrée en scène des femmes, foisonnement d’initiatives des individus et des peuples pour prendre en main leur sort, et le nôtre à tous… On est encore bien loin du but, et pourtant, en un sens, il est à portée de main. Qu’est-ce qui manque tragiquement ? Je dirai : l’audace intellectuelle de juger venue l’heure d’engager pour de bon le passage au communisme, à rien de moins que le communisme. L’obstacle décisif n’est pas en l’adversaire mais en nous. La tâche vraiment cruciale d’aujourd’hui, c’est la prise de conscience. Un mois avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev disait aux dirigeants de la RDA : « La vie punit sévèrement ceux qui prennent du retard en politique. » Propos de criante actualité pour nous aussi. Entretien réalisé par Pierre Chaillan

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Lucie Branco, tailleure de préjugés

En titre de son livre, Lucie Branco l’affirme, On ne bâtit pas de cathédrale avec des idées reçues. Durant douze ans, elle dut combattre celles des Compagnons du Devoir avant qu’ils ne l’adoptent dans leur confrérie. La première femme parmi une nouvelle génération de tailleurs de pierre.

 

« Quand  il était petit, mon frère Benoît avait une passion pour les Lego Technic. Dès que ma mère me voyait jouer avec lui, elle pestait. « Lucie, n’embête pas ton frère, les Lego Technic, c’est pour les garçons ! ».  Le poison du préjugé, et de la discrimination, préexistait déjà à toute ambition. Lucie Branco subira longtemps la morale des derniers mots de sa mère… Son enfance est  marquée par l’absence du père : elle y voit un signe qui explique que « j’ai tout fait pour intégrer une famille d’hommes qui, par-dessus le marché, ne voulait  pas de femmes ». C’est une fillette effacée, timide et peu sportive qui « se contente à l’école du ventre mou de la moyenne ». Au collège, puis au lycée, les choses ne s’arrangent pas. Elle est attirée par des études médicales mais ses résultats médiocres, et peut-être un manque de motivation, lui ferment cette porte. Mal orientée, elle vit une scolarité un peu cahotique et aborde la classe de terminale sans idée précise sur son avenir. Pourtant, quand elle se présente aux épreuves du baccalauréat en 1996, elle a trouvé.

Lucie a l’habitude de fréquenter la Pirogue, un bar du Vieux-Lille, lieu incontournable pour les soirées de la jeunesse Lilloise. C’est un soir d’hiver 1995 que les choses basculent. Dans le brouhaha du bar, elle remarque non loin d’elle un groupe de quatre garçons dont l’allure et le comportement diffèrent des autres jeunes. La conversation s’engage, « ils dégagent une énergie que j’ai rarement perçue chez des jeunes de notre âge : ils sont rayonnants, enthousiastes, fiers. À côté d’eux, mes amis me semblent soudain apathiques, ennuyés par la vie ». Les quatre garçons sont apprentis au sein des Compagnons du Devoir, passionnés par leur formation et leur futur métier de chaudronnier, serrurier, charpentier et tailleur de pierre. « J’ai craqué pour leur état d’esprit », avoue-t-elle, « je veux partager leur enthousiasme, comme s’il était contagieux » Elle noue une profonde amitié avec Benjamin, Luc, Stéphane et Samuel. Rapidement, ses nouveaux amis l’invitent un samedi soir à la Maison des compagnons : c’est jour de pleine activité pour les apprentis compagnons après le travail en entreprise toute la semaine. Il y règne une atmosphère studieuse, bruyante et calme à la fois, surtout sereine. D’emblée, elle est frappée par les effluves de bois et de métal, surtout par l’odeur puissante de la pierre lorsqu’elle entre dans l’atelier des tailleurs. Elle y découvre Jean, en plein travail. Tapant de sa massette pour dégrossir la matière, taillant ensuite la pierre avec son ciseau. Le jeune homme s’active à son travail de réception qui lui permettra d’entrer définitivement chez les Compagnons…. « Courbé, concentré, blanchi par la matière, il ressemble à une gargouille. Il n’a que vingt-trois ans, sa prestance me donne l’impression qu’il en a dix de plus », se souvient Lucie, « la taille de pierre, qui m’était  totalement inconnue, m’a cueillie ».

Ce premier contact sera décisif. Les Compagnons du Devoir ont fait irruption dans sa vie pour le meilleur et pour le pire. Pour faire de cette passion naissante son métier, il lui faudra batailler dur et très longtemps. En effet, le Compagnonnage, dont la tradition remonte au Moyen-âge, est de tout temps exclusivement réservé aux hommes. C’est le cas au sein de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF), la plus importante créée en 1941 par le tailleur de pierre Jean Bernard. Ses nouveaux amis la soutiennent. « Ils prennent au sérieux mon souhait d’intégrer les Compagnons et de devenir tailleure de pierre, ils m’encouragent à viser un contrat d’apprentissage et à voir ensuite la tournure des évènements. »  Sa demande de pré-stage est refusée de façon humiliante par le prévôt de l’époque fortement  opposé à l’arrivée d’une femme. Son bac en poche, elle enchaîne les petits boulots en attendant l’arrivée d’un nouveau prévôt plus ouvert d’esprit : ce sera un certain Flamand, compagnon menuisier. « Il me donne l’autorisation de venir tailler les samedis à l’atelier, il m’accepte et m’ouvre grand les portes ». Le pré-stage effectué (journée en entreprise, soir en cours), elle peut prétendre à un contrat d’apprentissage à condition de trouver un employeur qui l’accepte. Là aussi, sa féminité fera barrage pour la grande majorité d’entre eux. Cette féminité qu’elle met de côté, qu’elle gomme pourtant pour s’intégrer, s’habillant comme les garçons, parlant et buvant comme eux, riant avec eux de leurs blagues parfois sexistes. L’apprentissage est rude : poids des matériaux, lourdeur des outils, règles de sécurité inexistantes sur les chantiers de l’époque. « Dès la fin de mon apprentissage, on me diagnostique une première déchirure musculaire dans le dos ». Pourtant, en juin 1999, elle obtient son CAP avec un 13 de moyenne ! Première victoire, mais aussi premier obstacle : pour elle une simple remise de diplôme, pour les garçons cérémonie d’adoption avant de partir sur le Tour de France interdit aux femmes…

Cependant, les choses bougent à l’AOCDTF. Jean-Paul Houdusse, le premier conseiller du siège parisien, l’invite à la patience, la question de l’admission des femmes est à l’ordre du jour. Une ouverture qui ne plaît pas à tout le monde : « en l’an 2000, lors du congrès des tailleurs de pierre, un certain nombre d’entre eux font scission et décident de quitter l’AOCDTF en partie à cause de l’ouverture aux femmes qui se profile ». Elle le fera donc, ce Tour de France, mais « en renard » c’est-à-dire de manière non officielle ! Travailler avec différents compagnons en mesure de lui transmettre les savoir-faire propres à chaque région est une expérience indispensable. Plusieurs années de combats et de travail acharné aux quatre coins de la France lui seront nécessaires. Au détriment de sa santé et de sa vie de couple, avant que les assises de l’association de juin 2004 ne votent enfin la mixité totale et qu’on la convie à rédiger un travail de mémoire pour son adoption prévue en décembre 2004. La cérémonie a une portée historique, Lucie et ses deux amies Jocelyne et Erika sont les trois premières femmes à être adoptées. « Il s’agit d’ouvrir le bal pour toutes celles qui suivront et pourront prétendre au même traitement que les garçons ». Elle ne cache pas ses larmes, certains de ses compagnons pleurent également. « Je reçois mes attributs compagnonniques, ma canne et ma couleur, et je prends mon nom de province. Je deviens Flamande ».

Reste une dernière marche à gravir et non des moindres : la réception pour laquelle le protocole exige qu’elle soit parrainée par un référent pour la réalisation de son chef d’œuvre. Et les candidatures ne se bousculent pas… Un seul tailleur de pierre, Marcel, lui proposera spontanément son aide. Son projet d’escalier hélicoïdal est ardu, « il vient me voir régulièrement… je reçois un soutien bienveillant et généreux de sa part. Il vérifie que je ne suis pas en train de me tromper ». Le grand jour arrive en novembre 2007 : première femme reçue, elle devient la coterie Branco, honnête Compagnon passant tailleur de pierre du Devoir sous le nom compagnonnique « La Sincérité de Lille ». Fin de l’histoire, sauf que son corps dévasté lui enjoint d’envisager une reconversion au sein de la confrérie. Se succéderont des périodes de formation en master à l’université, puis de transmission en tant que maître de stage au CFA de Poitiers. Deux ans après, elle apprend qu’un de ses anciens élèves a été sélectionné pour représenter la France aux « WorldSkills », les Olympiades des métiers. Par ailleurs, elle participe à un projet qui aboutit en 2010 : l’Unesco reconnaît le compagnonnage comme mode de transmission du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une belle revanche pour un mouvement longtemps dénigré et parfois interdit ! En 2019, Lucie devient la première femme à occuper une haute fonction d’encadrement au sein de l’AOCDTF. Parmi ses collègues de formation, elle avait retrouvé le prévôt Flamand, celui qui le premier lui avait ouvert les portes de l’atelier à Villeneuve-d’Ascq, une Maison des compagnons où l’on compte désormais 27 filles sur 146 jeunes ! Des statistiques qui la confortent dans ses certitudes : sur le chantier de reconstruction de Notre-Dame, « une génération de tailleurs de pierre va se former grâce aux entreprises qui les embaucheront et sur les échafaudages, j’en suis persuadée, il y aura des femmes ! ». Chantal Langeard

Le limon d’escalier circulaire, chef d’oeuvre de réception de Lucie Branco, est toujours exposé à l’Institut de la pierre de Rodez.

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Didier Bezace, la douleur du partir

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

Nombre de spectacles qu’il mit en scène nous reviennent en mémoire, images et émotions fortes : La Femme changée en renard de David Garnett, L’École des femmes de Molière avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi,  La Noce chez les petits bourgeois et Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht, La Tige, le poil et le neutrino de Thierry Gibault, Savannah Bay de Marguerite Duras avec l’emblématique Emmanuelle Riva… Des mises en scène tissées au cordeau, aussi gouleyantes que savantes, celles-ci et tant d’autres à Aubervilliers, en Avignon, à Grignan ou bien ailleurs. Bezace ? Un  compagnon fidèle, dirigeant souvent une bande de comédiens

Co Sonia Barcet

choyés et attitrés. Molière, Marivaux, Brecht, Feydeau mais aussi Duras, Garnett, Keene, Tabucci : autant d’auteurs qu’il servit avec constance et jubilation.

En 2015, doubles retrouvailles ! D’abord, à Grignan : en la cour du château, avec son réjouissant Quand le diable s’en mêle, la mise en scène de trois courtes pièces de Georges Feydeau (Léonie est en avance , Feu la mère de Madame , On purge bébé )… Ensuite, à la Comédie de Saint-Etienne en compagnie de Catherine Hiegel, deux « monstres sacrés » ou « bêtes de scène » attitrées, pour un éblouissant Retour au désert de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Arnaud Meunier. Jusqu’à son ultime apparition en 2019 au Théâtre du Lucernaire dans Il y aura la jeunesse d’aimer : au côté d’Ariane Ascaride, un duo emblématique rendait hommage à un couple mythique dans un choix de textes d’Elsa Triolet et Louis Aragon.

En 2012, il nous accordait un entretien à l’occasion de la création de « Un soir, une ville… ». Rassemblées sous un même titre, trois courtes pièces de l’auteur australien Daniel Keene qu’il révéla au public français. Mieux que de vains propos de circonstance, Chantiers de culture invite ses lecteurs à retrouver les mots-mêmes du génial passeur que fut Didier Bezace, passions et convictions ouvertement affichées.

 

Yonnel Liégeois – Pourquoi avoir choisi, aujourd’hui, de mettre en scène ces trois courtes pièces de Daniel Keene ?

Didier Bezace – J’entretiens un compagnonnage de longue date avec Daniel Keene. Je suis ravi d’être devenu en quelque sorte le porte-parole sur scène d’un homme qui jette un regard si précieux sur le monde. La grande force de son théâtre ? Montrer les « invisibles » : les chômeurs, les perclus de solitude, les malades atteints de pathologies lourdes. Toutes ces petites gens que le théâtre ignore trop souvent. Et Daniel, dans une écriture ni pessimiste ni désespérée, le fait avec beaucoup de respect et d’affection, avec un regard nourri d’espoir ! Il donne à voir des hommes et des femmes à qui l’on dénie souvent le droit à la représentation, encore plus à une esthétique. Daniel sait allier le sens du réel à une poétique du théâtre. Mettre en scène ce théâtre-là est pour moi un vrai choix.

Y.L. – N’est-ce pas ces mêmes lignes de force qui vous avaient conduit à accepter la direction du Théâtre de la Commune en 1997 ?

D.B. – Oui, même si à cette date je répondais d’abord positivement à un appel de Jack Ralite, alors sénateur-maire d’Aubervilliers. Avec une mission première : contribuer à la refondation sur un territoire bien déterminé de ce théâtre initié par Gabriel Garran, une grande figure du spectacle vivant qui fera de ce lieu en 1965 le premier théâtre permanent en banlieue parisienne. L’objectif ? Séduire et conquérir le public en faisant le choix de la création sur ce département, le « 9-3 ». Trop de gens, par méconnaissance ou par peur, portent un regard injuste sur la banlieue. En fait, c’est un territoire riche de sa diversité, fort de ses contradictions autant que de ses possibles… J’y ai découvert un public pour qui faire théâtre a du sens, pour qui c’est une autre façon d’interroger la vie. Un mouvement de la pensée, ici comme ailleurs, dont les citoyens ont besoin. Selon moi, travail et création vont de pair : si le travail s’étiole, la création s’abîme ! Les hommes ont besoin du travail pour être eux-mêmes, le chercheur Yves Clot analyse ce double mouvement avec justesse et beaucoup de pertinence.

Y.L. – Si globalement la société française va mal, qu’en est-il de la culture : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

D.B. – Ni l’un ni l’autre, je suis combatif d’abord, et j’essaierai de le rester ! Mon inquiétude, si je puis m’exprimer ainsi, ne concerne pas spécialement le monde de la culture, elle se porte d’abord et avant tout sur l’état mental qui caractérise notre pays actuellement. Cette déliquescence, ce renfermement sur soi-même,  cet individualisme exacerbé, ce manque de sens de l’intérêt collectif et de l’effort font des dégâts dans tous les domaines et ils en font forcément dans celui de la culture. Comme dans celui de la vie sociale, du travail et de l’entreprise, du service public en général : il y a quelque chose d’une ambition collective qui manque au citoyen français. On vit dans une France de luxe qui produit aussi une grande pauvreté : un paradoxe insupportable, d’une certaine façon. Une affaire de citoyenneté que l’on doit analyser et changer collectivement, sans attendre une réponse des seules élites. Et plus cet état de médiocrité empire, plus on demande à la culture de nous en distraire ! C’est ça qui m’inquiète le plus, culturellement parlant : on crée un conformisme de la distraction, plutôt que de penser l’art comme moyen d’investigation de nos propres existences. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : D’une noce à l’autre…

« Je suis venu à la Commune avec une Noce (chez les petits bourgeois, ndlr), celle de Brecht, créée  quelques semaines auparavant au Festival d’Avignon. J’en repars aujourd’hui après une autre Noce qui ne nous vient pas d’Allemagne mais de Roumanie (Que la noce commence, d’après Au diable Staline, vive les mariés ! d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig. NDLR)… C’est une coïncidence que je n’ai pas prévue, confortant au fil des spectacles et des saisons ma volonté de construire un répertoire de théâtre populaire au cœur de la banlieue : notre art, né du peuple,doit y retourner ».

« Le théâtre n’a pas de mémoire et ce livre n’y pourra rien. Il me donne juste l’occasion de m’arrêter un moment avant de partir et de réfléchir à une démarche artistique que j’ai construite au présent d’année en année, pendant quinze ans. À travers les témoignages, les réflexions, les images, il fait resurgir, pêle-mêle et sans volonté chronologique, des objets, des bouts d’espace, des regards, des gestes et des expressions volés sur scène… Ce sont les moments de la création théâtrale telle que j’ai voulu la vivre en banlieue à Aubervilliers, entouré d’une équipe fidèle qui m’a accompagné durant tout ce temps ». Un superbe album nourri de mémoire, d’histoire et d’espoir (D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue, par Didier Bezace. Les solitaires intempestifs, 210 p., 23€).

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