Archives de Catégorie: Entretiens, rencontres

Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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Les bêtises de François Bégaudeau

Avec Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau se livre à une critique de la bourgeoisie « cool » qui a fait élire Macron. Un essai volontiers subversif, assurément radical.

 

Cyrielle Blaire – Pourquoi intituler ce livre Histoire de ta bêtise ?

François Bégaudeau – Au début du livre, je me penche sur tous ces mots creux utilisés sans jamais être interrogés, comme « populisme ».  Il  suffit  de  demander  à  ceux qui l’emploient ce qu’ils entendent par là pour qu’il n’y ait plus personne. La bourgeoisie fait tout pour défendre sa position sociale, légitimer l’existant. Elle  a  conscience  qu’il  y  a  des  injustices, que tout n’est pas super, mais sa pensée ultime à propos du libéralisme, c’est de se dire que c’est le « moins pire ».

C.B. – D’où l’injonction à voter au second tour pour « le moindre mal » ?

F.B. – Les libéraux ont du mal à défendre un système qui les a faits rois, mais qui produit des inégalités au kilomètre et détruit le vivant. Du coup, ils légitiment l’existant  en  le  présentant  comme le  « moins  pire ».  Et  c’est  commode, puisqu’ils ont un « pire » à disposition depuis  quarante  ans  avec  l’extrême droite ! Mais rejouer en permanence un débat entre l’existant un peu dégueulasse et ce qui pourrait être encore plus pourri, cela laisse le citoyen face à une alternative  très  pauvre. L’historien  Henri  Guillemin  raconte  comment  la  IIIe  République  bourgeoise, avec  la  démocratie  représentative,  a été conçue comme un système destiné à calmer le mouvement ouvrier. On a inscrit dans les esprits que l’acte politique  par  excellence,  c’était  de voter. Du coup, on a minoré tous les autres actes citoyens réels comme manifester, faire grève, se réunir pour débattre ou bien appartenir à une association.

C.B. – La notion de « mérite » sert en réalité à préserver l’ordre établi ?

F.B. -Tout à fait. Historiquement, la notion de « mérite » est la valeur révolutionnaire que la bourgeoisie a opposée à l’aristocratie. Elle a été une puissance de déstabilisation du féodalisme. Mais dès que la bourgeoisie a été au pouvoir, elle a raconté une fable aux pauvres pour  maintenir  des  comportements de reproduction. L’école a légitimé l’illusion qu’est la méritocratie. C’est normal que les riches soient riches, car ils ont 15 en maths et les pauvres 5 ! Certains prolétaires, en montrant des capacités à comprendre les règles du jeu, réussissent à s’embourgeoiser. Les bourgeois adorent ces pauvres méritants, ils les brandissent pour dire : « Regardez, il n’y a pas de conditionnements sociaux, celui-là a intégré HEC alors qu’il vient de banlieue. » Mais dans les récits de leur propre parcours, les bourgeois oublient toujours le petit coup de pouce apporté par le capital social qui leur a permis de réussir. Au fond, ils sont traversés par la mauvaise conscience.

C.B. – Il y a un Versaillais qui sommeille dans chaque bourgeois ?

F.B. -Tant que la bourgeoisie voit que le rapport de force lui est favorable, elle est « cool ». Mais quand la lutte des classes se durcit, ce qui est le cas depuis l’opposition aux lois Travail et maintenant avec les « gilets jaunes », le bourgeois a la pétoche et sort la troupe. Ces gens-là sont des légitimistes, la loi a été écrite pour eux et par eux. Le bon bourgeois considérera toujours que la radicalité, c’est la démesure. On nous éduque à respecter le bien public et, face à la casse, le réflexe est de se dire : « C’est quoi ces vandales ? ». Mais si la situation est radicale, alors la radicalité devient-elle la juste mesure ? S’il est bien vrai que le capitalisme est en train de détruire la planète, alors toute mesure radicale devient  la  bonne  réponse.  Nous  ne sommes pas des excités. Moi, je suis un garçon bien éduqué, plutôt doux et pacifié. En revanche, je suis convaincu que la juste mesure face à la situation réelle, qui est violente, c’est la subversion. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Chanteur d’un groupe punk durant ses années étudiantes, agrégé de lettres puis chroniqueur cinéma, François Bégaudeau est un auteur protéiforme. En 2008, l’adaptation par Laurent Cantet au cinéma de son roman Entre les murs, inspiré de son expérience de prof en ZEP, est récompensée de la Palme d’or à Cannes. Son dernier roman, En guerre (Éd. Verticales, 2018), se veut une critique de la société libérale.

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Laurent Massonnat, la montagne pas à pas

Salarié d’un village vacances de Haute-Savoie, Laurent Massonnat est accompagnateur en moyenne montagne. Orléanais de naissance, il marche toute l’année. Par plaisir et pour sensibiliser le public à un environnement à préserver.

 

Penché sur son sac à dos, Laurent sort un t-shirt. « Pour celles et ceux qui auraient oublié, j’ai des gants et un bonnet. Une polaire de rechange, aussi ». Les lacets resserrés, le groupe d’une quinzaine de personnes quitte le parking, à l’invitation de Laurent Massonnat. Pour emprunter le sentier qui s’élève vers la forêt. Il est 9h30, départ pour le sommet du Môle, l’une des soixante-cinq randonnées que propose Laurent au départ de Samoëns… La lumière rasante du soleil accentue le relief. Elle met en valeur une mosaïque de couleurs composée de rouges, de jaunes et d’ocres orangés. Les hêtres succèdent aux épicéas, les épicéas aux noisetiers. « Ici, c’est un coin à champignons, à girolles grises, à cèpes », indique le guide de moyenne montagne depuis douze ans.

Il se définit comme un naturaliste. « J’aime sensibiliser les gens au milieu de la montagne, à l’habitat, à la flore, à la géologie, à la faune. Hier, je me suis couché avec une image de lagopèdes (ou poules de neige, ndrl). En voir trois, c’est déjà bien. Là, il y en avait douze, avec leur couleur d’hiver, tout blancs ». La pente, régulière, conduit bientôt les marcheurs au Petit Môle. Une courte halte, le temps de se désaltérer, de grignoter des fruits secs, un carré de chocolat. Là-bas, les nuages se sont levés sur la dent du Géant, les Grandes Jorasses, le sommet enneigé du mont Blanc. « Les bâtiments que vous voyez en bas, ce sont des usines de décolletage. C’est la vallée de l’Arve, qui est très liée à l’industrie automobile. Au moment de la crise de 2008, de nombreuses entreprises ont fermé parce qu’elles dépendaient d’un seul client ».

Il est bientôt 11h30, le groupe reprend son ascension vers le sommet. Culminant à 1863 mètres, le Môle offre une vue imprenable sur les massifs environnants. C’est de là que furent effectuées les premières estimations de la hauteur du mont Blanc. Contrairement à beaucoup de ses collègues, Laurent préfère rester derrière. « Si je vois quelqu’un en difficulté, je coupe l’itinéraire pour le rendre plus accessible. Je me porte en tête si le sentier est un peu piégeux. Ma priorité est d’accompagner ceux qui ont un peu de mal. Je leur donne des conseils techniques, je les aide moralement. En randonnée, le mental compte pour 70%. La marche est surtout une question de rythme. Quelqu’un qui ne fait jamais de sport et qui se retrouve dans le rouge, je suis quasiment sûr de pouvoir quand même l’amener au sommet ». Trouver le bon rythme, la bonne posture (pour ne pas couper sa respiration, par exemple…), les bons appuis, font partie des conseils usuels. Comme se munir de bâtons de marche. « Ils permettent d’économiser son énergie dans les montées et de soulager les articulations dans les descentes. Ils ont une autre fonction en cas de problème : avec deux paires de bâtons et deux sacs, on peut improviser un brancard ! Je croise les doigts, jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé ».

Laurent marche six jours sur sept, qu’il pleuve, vente ou neige. « Je marche tout le temps, même en vacances. Aussi, je fais attention sur le plan physique. Étant sujet aux tendinites, par exemple, je consomme très peu de produits laitiers et d’alcools ». Lassé, parfois, le montagnard ? « Jamais ! Il n’y a pas deux randonnées, deux individus qui se ressemblent. Ce qui est beau dans la marche, c’est explorer, découvrir. On se retrouve avec soi-même, on partage avec l’autre. Ce sont toujours des moments privilégiés ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, photos Daniel Maunoury

 En savoir plus :

Travailleurs indépendants pour la majorité d’entre eux, les accompagnateurs de moyenne montagne doivent être titulaires du diplôme d’État du même nom pour exercer. Ils ne peuvent pas évoluer sur des terrains qui nécessitent des techniques liées à l’alpinisme. Le salaire d’un accompagnateur en CDI est de 1650€, environ. Un travailleur indépendant perçoit de 170 à 270€ par randonnée. Leur syndicat professionnel, le Snam, revendique 2500 membres.

 

La FFRandonnée, un sigle qui marche :

Pour tous les accros de la rando culturelle ou sportive, une seule adresse, la Fédération française de randonnée pédestre ! Qui oriente, conseille et donne les coordonnées des clubs de randonnée, urbaine-champêtre-montagnarde, près de chez vous… Qui publie Passion Rando, un magazine trimestriel, édite de nombreux topos-guide sur les diverses régions de France, y compris la région parisienne : Les environs de Paris à pied, Paris à pied et La ceinture verte d’Ile-de-France. Sans oublier, outil indispensable, le Guide pratique du randonneur !

64 rue du Dessous des Berges, 75013 Paris (Tél. : 01.44.89.93.90) : www.ffrandonnee.fr

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Robin Renucci, la Corse en scène

Homme du terroir, Robin Renucci crée en 1997 les « Rencontres internationales artistiques » en Corse. Jusqu’au 10 août, un temps de formation clôturé par une semaine de représentations. Nommé en 2011 à la direction du Centre dramatique national des « Tréteaux de France », un comédien et metteur en scène pétri de convictions sur sa conception du développement culturel et de l’éducation populaire.

 

Il était une fois un petit village du nom d’Olmi-Cappella, au cœur du parc naturel régional de Corse. Un petit village vivant au rythme des saisons, progressivement déserté par sa population comme tant d’autres, à l’écart des grandes routes touristiques et des grands schémas de développement proposés sur l’île…

Au cœur de la vallée du Giussani, région natale de la famille de Robin Renucci, il se passe de drôles de choses dans le maquis et sur la place publique depuis plus de vingt ans. Depuis que les mamies du cru citent les vers d’Antigone avec un naturel confondant, depuis que l’ARIA (Association des rencontres internationales artistiques) organise ses stages de théâtre et que les autochtones se sont appropriés une culture qu’ils font leur. En accueillant les stagiaires venus du monde entier, en participant activement à l’organisation des rencontres, ils sont devenus à leur tour acteurs de la manifestation. Le pari était osé : bâtir, au cœur d’une région enclavée dépourvue d’infrastructures, un projet culturel et artistique fondé sur le respect des populations et des cultures locales pour mieux s’ouvrir aux cultures venues d’ailleurs ! « Renucci, c’est du Vilar pur jus », affirme sans fard Jean-Bernard Pouy, l’auteur de romans noirs à succès et co-scénariste de Sempre vivu ! , le film qui rend compte à sa façon de l’expérience. « Il a réveillé une région qui se mourait, surtout il a redonné du plaisir aux gens. C’est un vrai miracle qui se produit ici chaque été, c’est magique : des villages qui revivent, des hommes et femmes qui se parlent dans toutes les langues, le bonheur de vivre et de jouer ensemble, vraiment on en retire la conviction que la Corse mérite mieux que les clichés éculés qui l’habillent ordinairement ».

« Je suis très attaché à ce que l’on nomme éducation populaire », reconnaît pour sa part le comédien, « faut-il encore s’entendre sur les mots et ne pas dénaturer le propos. Pour moi, c’est un certain attachement aux singularités en opposition à la pensée unique, c’est reconnaître à chacun sa capacité de création. Quel qu’il soit, où qu’il soit… ». Désormais, le petit village corse s’est enrichi et doté d’une vraie salle, d’un bel équipement au service des projets que porte chaque année Robin Renucci dans la vallée : un théâtre réel, un théâtre libre pour des hommes libres, qui rassemble des milliers de personnes chaque été de France et du Japon, d’Australie et de Roumanie. Et, au fil du temps, l’expérience théâtrale au cœur du Giussani a fait ses preuves : des centaines de stagiaires chaque été, une revitalisation économique de la région, le maintien de l’école qui avait pourtant failli disparaître, la réhabilitation d’un imposant bâtiment qui sert de structure d’accueil, l’ouverture d’une route pour faciliter les échanges… En fait, c’est toute une région qui revit, économiquement et culturellement, grâce à l’implantation de l’ARIA en 1998 et à la création d’un syndicat mixte de communes en 2001 ! Yonnel Liégeois

 

Comédien et citoyen

Passionné de théâtre dès l’enfance, natif de Bourgogne mais petit-fils d’un forgeron corse de la vallée du Giussani, Robin Renucci s’impose très vite tant sur le grand écran que sur les plateaux de théâtre. En 1998, il crée en Corse l’ARIA, un pôle d’éducation et de formation par la création théâtrale dans la tradition de l’éducation populaire. Les rencontres internationales d’été en assurent rayonnement et réputation mais l’association organise tout au long de l’année des stages en partenariat avec les ministères de l’Éducation et de la Culture. Les maîtres de Renucci ? Dullin et Copeau pour qui éducation artistique se décline sur le même mode qu’esprit critique… L’ambition du comédien ? Rendre à chacun sa culture et sa dignité.

L’ARIA : Association des rencontres internationales artistiques en Corse, A Stazzona, 20259 Olmi Cappella / Pioggiola (Tél. : 04.95.61.93.99).

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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

 

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, les coups de ciseau sur la pierre… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

 

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 3/11/19. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 3/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mercredis. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale » sur Arte.tv.

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Nicole Abar, une footballeuse toujours d’attaque

Ancienne championne de football, Nicole Abar fait de la lutte contre les stéréotypes de genre un combat au quotidien. Elle milite pour l’égal accès des filles et des garçons à la pratique sportive.

 

Jean-Philippe Joseph – Ancienne internationale, huit fois championne de France, vous avez fini meilleure buteuse de la compétition en 1983. À l’époque, peu de gens s’intéressaient au football féminin. Aujourd’hui, la France organise la Coupe du monde…

Nicole Abar – C’est irréel ! Jamais, je n’aurais pensé le voir de mon vivant. J’ai vécu le football comme une anomalie, un garçon manqué. Tout a commencé à 11 ans, je regardais les garçons jouer. Un dirigeant est venu me demander si je voulais m’inscrire au club, il avait besoin de faire une licence pour monter une équipe. J’ai répondu oui. Je courais vite, j’avais le sens du but, techniquement j’étais douée. Il n’y avait pas d’équipes de filles, pas de compétitions. Je portais les tenues des garçons. Vu mon petit gabarit, les talons des chaussettes m’arrivaient aux mollets, mais j’étais heureuse sur le terrain ! J’avais la liberté que je n’avais pas dans ma vie d’enfant, je suis née en 1959 d’une mère italienne et d’un père algérien. Dans ces années-là, quand on avait les cheveux frisés, on rasait plus les murs.

J-P.J. – Vous disputez le premier championnat de France de foot féminin en 1975. Deux ans plus tard, vous êtes sélectionnée chez les Bleues.

N.A. – J’ai joué vingt ans au haut niveau, mais je n’étais pas professionnelle. Je m’entraînais le soir, après ma journée de travail à la Poste. Quand je jouais avec l’équipe de France, je touchais 150 francs (environ 20 euros, ndlr).

J-P.J. – En 1998, vous faîtes condamner le club du Plessis-Robinson (92) pour discrimination sexiste.

N.A. – Les dirigeants avaient décidé d’arrêter les sections féminines, une centaine de licenciées, pour miser sur les garçons. Avec les parents, on est allés en justice et on a gagné. On a ensuite reconstruit un club à Bagneux. Quand j’en suis partie, il évoluait en deuxième division.

J-P.J. – Le football féminin a-t-il basculé dans une autre dimension ?

N.A. – On est loin des garçons, de la surexposition médiatique, du star-system, des salaires délirants. Dans dix ans, peut-être… Prenez les filles du PSG, c’est la deuxième meilleure équipe du championnat derrière Lyon. L’an passé, elles ont dû trouver un autre terrain que le Camp des Loges pour laisser la place à la réserve masculine. Alors que le budget des garçons est de 600 millions d’euros, et que la Mairie de Paris est partenaire…

J-P.J. – La Coupe du monde va bénéficier d’un traitement médiatique inédit

N.A. – Oui, TF1 et Canal+ diffuseront tous les matchs. De quoi élargir l’audience, attirer annonceurs et distributeurs, booster les droits télé du championnat, susciter des vocations. On a un problème de masse et de maillage territorial. Les petites filles ne se représentent pas en joueuses de foot, elles n’ont pas de modèles. La plupart ne demandent pas à jouer, elles pensent que ce n’est pas pour elles. Les filles sont prisonnières de stéréotypes de genre. Les conséquences  ? À partir de trois ans, elles commencent à ne plus courir, à rester en retrait et à perdre en motricité.

J-P.J. – La lutte contre les stéréotypes était précisément l’objet des ABCD de l’égalité, dont vous étiez la référente nationale en 2013 ?

N.A. – Les jeux mis en place étaient destinés à ce que les enfants prennent conscience qu’ils peuvent tout faire avec les pieds, les mains, la tête… Savoir taper dans un ballon n’est pas inné, ça s’apprend. Si je me bats aujourd’hui, c’est pour que les petites filles et les petits garçons aient juste le droit d’être soi. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus

Originaire de Toulouse, Nicole Abar joue au haut niveau entre 1975 et 1995. En 1997, elle fonde l’association Liberté aux joueuses, qui défend les droits des femmes dans le sport. En 2000, elle est nommée Chargée de mission Femmes et sport au ministère de la Jeunesse et des Sports. En 2013, le ministère de l’Éducation nationale lui confie la mise en place des ABCD de l’égalité. En 2019, elle crée avec la marque Bonzini le baby-foot mixte.

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Qui veut porter le chapeau ?

Avec le soleil revenu, je suis allé m’acheter un chapeau. Déjà que j’ai les idées confuses, il ne manquerait plus que j’attrape une insolation ! Direction le chapelier :
« Bonjour, vous auriez quoi à me proposer ? »
– « Alors en ce moment, ce qui plait beaucoup c’est le modèle « Marine »
« Heu … On dirait pas un peu un casque à pointe ? »
– « Si vous n’aimez pas, j’ai le modèle « Macron ». C’est pour les marcheurs, et il y a un petit oiseau dessus »
« Et il chante l’oiseau ? »
– « Oui, mais faux ! »
« Dans ce cas, non, merci »

– « Et le modèle « Républicain » ? Ça se porte en arrière et penché sur la droite »
« Heu … Voyez-vous, mon style, ce serait plutôt en avant et penché à gauche »
– « Fallait le dire. Tenez, j’ai le « Jadot » mais ils ne le font qu’en vert… Ou « L’insoumis », avec le bonnet près de la tête »
« Je peux essayer ? » 
– « Oui »

« Mais dites, ils ne taillent pas un peu petit. Si j’achète un chapeau, c’est pour que ça me serve, je n’veux pas d’un truc qui couvre à peine 10% du crâne »
– « Plus grand et dans votre style, ça va être difficile ! Il me reste bien le « Brossard » avec une étoile rouge devant, ou le « Hamon » dans les tons rouge, rose, vert… J’ai même un « Arthaud » mais très rouge, ou encore le « PS-PP-ND-PRG » avec des petites œillères sur le passé »
« Montrez toujours… Mais ils sont minuscules, ces chapeaux ! On dirait des dés à coudre »
– « C’est ce que je vous disais. Mais si vous hésitez, vous pouvez toujours essayer d’en porter plusieurs à la fois »
« Franchement, j’aurais l’air de quoi ? »
– « Maintenant, je ne devrais pas vous le dire, mais tous ces fabricants ont promis à partir de lundi prochain de s’unir pour essayer de fabriquer un chapeau commun »

« Super ! Dans ce cas, je repasserai lundi »
– « Comme vous voulez, mais c’est dimanche, la grosse chaleur ! »
« Oh ! Dimanche, vous savez, je ne suis pas encore très sûr de vouloir sortir de chez moi ». Jacques Aubert

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