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Jul, l’Histoire en bulles !

Il est de coutume de célébrer la nouvelle année avec des bulles, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition ! Normalien, scénariste et dessinateur de BD, Julien Berjeaut dit Jul croque l’actualité à sa façon. En transposant joyeusement Macron à l’Âge de pierre ou le Panthéon grec à Pôle emploi. Rencontre avec un blagueur au parcours atypique.

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019 ! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

 

Eva Emeyriat – L’historien que vous êtes aime manier l’anachronisme ?

Julien Berjeaut – Il y a une dimension comique naturelle à entrechoquer les époques. Ce recul est salutaire quand on traite de sujets explosifs. Les vannes sur la pédophilie ou le terrorisme sont très délicates, mais je n’ai pas envie de m’interdire ces thèmes. Je contourne la difficulté avec la transposition historique.

E.E. – Qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

J.B. –  Pétillon, qui a fortement soutenu mon travail au début, quand on était à L’Écho des Savanes. J’étais dessinateur de presse et je lui dois le passage à la BD. J’ai lu L’enquête corse, j’ai vu qu’on pouvait faire de la vraie BD sur l’actualité. Ce pont était magistralement réussi. J’ai aussi été inspiré par Goscinny et Gotlib.

E.E. – L’exercice était-il alors plus facile ?

J.B. – L’interconnexion, les réseaux sociaux font que tout dysfonctionne. Ma grande terreur ? Être tiré vers où je ne veux pas aller… Avant, quand tu dessinais dans L’Huma ou Les Échos, il y avait un contexte, un lectorat qui avait les codes… Là, il faudrait donner un mode d’emploi, car un dessin peut être vu par tout le monde, y compris par ceux à qui il n’est pas destiné et à qui on n’a pas expliqué que telle personne n’est pas pédophile ou nazie, que c’est une vanne…

E.E. – Cela vous est arrivé récemment ?

J.B. – Dans un épisode de 50 nuances de Grecs, nous évoquons Caron, le passeur des Enfers dont le business est ébranlé par les passeurs de migrants. Caron râle, car c’est un raciste… J’ai reçu un nombre incroyable de courriels de gens qui attribuaient ses paroles au contenu éditorial de la série. Cette simplification est une malédiction pour les auteurs !

E.E. – Vous parlez chinois. Vous étiez en Chine avec Ségolène Royal en 2012 et, début 2018, du voyage officiel d’Emmanuel Macron…

J.B. – J’ai pu découvrir ce qu’était le côté fabriqué de la scène politique ! En 2012, les conseillers de Ségolène Royal m’ont demandé s’il y avait un truc qu’elle pourrait dire en sortant de l’avion. J’ai évoqué le proverbe « Qui n’a pas gravi la Grande Muraille n’est pas un brave », puis la « bravitude » est sortie, et patatras (rires) ! Avec Macron, c’était une expérience stupéfiante de voir tout ce protocole mais, avant d’y aller, j’avais posé mes conditions : y être en électron libre. Ce voyage m’a donné par la suite l’envie de dessiner L’homme de Cro-Macron, de la série Silex and the City.

E.E. – Pourquoi avez-vous été invité ?

J.B. – C’était plutôt malin de la part des Français d’inviter un dessinateur, de montrer qu’une grande démocratie pouvait intégrer la critique. Comme çà, ils n’ont pas eu à titiller frontalement le pouvoir chinois sur les opposants, sinon ils auraient vendu moins d’Airbus !

E.E. – Y a-t-il un sujet d’actualité sociale qui vous tienne à cœur ?

J.B. – La catastrophe que représente la gestion du chômage, que j’ai mise en scène dans 50 nuances de Grecs avec Acropôle-Emploi… L’attitude punitive envers les gens et le discours sur l’assistanat, tout cela me rend dingue !

E.E. – Votre sensibilité est-elle un héritage de vos parents, profs militants et syndiqués ?

J.B. – Petit, j’ai fait des millions de manifs ! J’ai grandi à Champigny (94, ndlr), fief communiste, et ma mère vote toujours pour le parti ! Elle a reçu une médaille de jeune pionnière communiste des mains de Youri Gagarine ! Mes frères pensent même que je suis le fils caché du cosmonaute mais, bon, les dates ne correspondent pas vraiment ! Propos recueillis par Eva Emeyriat.

Parcours :

1974 : Julien Berjeaut naît à Maisons-Alfort, dans le Val de Marne (94)

1995 : Il entre à l’École normale supérieure

1998 : Il est reçu à l’agrégation en histoire

2000 : Il collabore à L’Humanité, Charlie Hebdo, Les Échos, Fluide Glacial, Lire…

2005 : Il publie sa première BD, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Glénat)

2008 : Il fait ses premiers dessins en direct dans La grande librairie, sur France 5

2009 : Il sort le premier tome de Silex and the City, aux éditions Dargaud

2011 : Il réalise, avec Charles Pépin, La planète des Sages. Il publie le premier tome de 50 nuances de Grecs, toujours chez Dargaud

2012 : C’est la première diffusion, sur Arte, de Silex and the City

2018 : Il publie L’homme de Cro-Macron, le huitième tome de la série Silex and the City. Il est scénariste de Lucky Luke, un cow-boy à Paris. Arte diffuse 50 nuances de Grecs. Jusqu’au 01/07/19, se tient au Musée du Louvre l’exposition « L’archéologie en bulles »

 

Macron m’a tuer !

Nouvelle tête couronnée selon le duo Sauzet/Héran, avant et depuis son accession au trône républicain, Toutanmacron n’est pas avare de saillies qui en disent long sur son rapport à la politique et à ses concitoyens ! Des chômeurs qui touchent des allocations pour partir deux ans en vacances (2017) aux Britanniques qui ont la chance d’avoir eu Margaret Thatcher (2015), du libéralisme qui est une valeur de gauche (2015) aux jeunes Français qui doivent avoir envie de devenir milliardaires (2015), les deux compères n’en ratent pas une, nous offrant une compilation d’un suprême humour corrosif ! « L’irrévérence de bon aloi des auteurs trouve, dans une époque trop consensuelle, sa raison d’exister », clame Alain Guillo, le fondateur des éditions Un point c’est tout.

« Voici donc notre Président tel qu’en lui-même… fendant ses expressions de saillies désormais célèbres », écrit Vincent Drizet dans la préface de l’ouvrage, « il fend l’armure autant que la foule de ses macronnades bien serrées qui battent à plates coutures les déjà vieilles rafarrinades ». Avec Macron m’a tuer, Héran les dessine donc d’un trait aussi saillant que les saillies du Président, Dany Sauzet les commente d’une plume qui ne manque pas de piquant, les deux s’en donnant à cœur joie pour un vrai plaisir de lecture ! Derrière l’humour, se révèle au final un personnage moins policé qu’il n’y paraît, imbu de sa fonction, hautain et méprisant pour ses concitoyens. Rire n’a jamais empêché quiconque de réfléchir, la preuve ! Yonnel Liégeois

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Pierre Dubois, elficologue de métier !

Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs de monts en vallées. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Rencontre avec un grand conteur, heureux d’être resté un « petit d’homme ».

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois


Velu, poilu, ventru, barbu, chevelu… Tout habillé de noir, croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Il est ainsi, Pierre Dubois, un grand garçon qui en impose de sa carrure, ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.

Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.

De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».

Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ». De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles des Elfes et des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager, sans balai ni sorcière mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois

À découvrir, entendre et apprécier, chaque soir à 20h jusqu’au 28/12. Dans l’émission À voix nue sur France Culture, avec Céline du Chèné et Laurent Paulré.

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Le travail des enfants, pas du jeu !

Ils sont 152 millions par le monde, ils ont entre 5 et 17 ans. Ils ramassent le coton en Ouzbékistan huit à douze heures par jour, ils extraient le cobalt au Congo… Associations de consommateurs et syndicats se mobilisent à la veille du 20 novembre, Journée internationale des droits de l’enfant.

 

 

Le chiffre est effrayant, à peine croyable : 152 millions d’enfants dans le monde, en 2016, étaient astreints au travail, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Près de la moitié étaient âgés entre 5 et 11 ans. Le phénomène touche l’Afrique (72 millions d’enfants), l’Asie et le Pacifique (62 millions), les Amériques, les États arabes, mais aussi l’Europe, en Italie ou en Géorgie. L’agriculture est le premier employeur, devant les services et l’industrie. Plus de 70 millions d’enfants effectuent des travaux dangereux : transport de charges lourdes ou extraction de matières premières (cobalt, lithium, coton, cacao…) utilisées ensuite dans la fabrication de vêtements, de voitures, de smartphones, de produits de beauté, etc…

En Indonésie, en République démocratique du Congo ou en Ouzbékistan, les mécanismes qui concourent à entretenir le travail des enfants sont les mêmes. À commencer par des salaires de misère qui obligent les parents à mobiliser tout ce que la famille compte de bras pour arriver à un revenu décent. Au nom de quoi ? Du jeu de la concurrence libre et non faussée et de la doxa libérale qui veut que la baisse des droits sociaux est un pendant de la baisse des prix. « Il faut sortir de cette logique, agir au-delà des frontières en engageant des coopérations, en créant des convergences, entre les associations de consommateurs et les syndicats », a plaidé Fabrice Angéi, secrétaire confédéral CGT, lors d’un colloque organisé au mois d’octobre par Indecosa-CGT et l’association européenne des consommateurs, ECU, qui fédère plus de vingt organisations de consommateurs de seize pays. Le thème ? Le travail forcé et le travail des enfants. Si la lutte contre le travail des enfants, et son éradication, est fondamentale, elle suppose aussi de trouver d’autres sources de revenus pour les familles. « Ça commence par le paiement de salaires décents », remarque Mathieu Arndt, d’Amnesty International. « On peut aussi s’interroger sur d’autres éléments », ajoute Bernard Thibaut, ex-secrétaire général de la CGT, aujourd’hui au Bureau international du travail (BIT), « comme le fait, par exemple, que seuls 12 % des travailleurs dans le monde bénéficient d’une indemnisation chômage ».

Au-delà des cadres réglementaires plus ou moins contraignants, il semble que l’information au public soit une des armes les plus efficaces pour rendre les entreprises, toujours soucieuses de leur image, plus responsables. « Le défi est de donner la parole au consommateur », suggère Sergio Veroli, président de l’ECU. « Mais l’Europe doit aussi être plus forte, plus unie au plan politique. Elle a fait le marché et la monnaie uniques, elle se doit de garantir les droits des citoyens et des travailleurs ». Les enfants au travail ? Autant de jeunes têtes absentes des bancs de l’école, privées du droit d’écrire et de lire, interdites d’emprunter les chemins de la culture, condamnées à un avenir précaire. Jean-Philippe Joseph

 

Repères :

Deux normes de l’Organisation internationale du travail (OIT) protègent en théorie les enfants contre l’exploitation économique : la convention n°138, qui fixe un âge minimum à l’emploi et au travail, et la convention n°182, relative aux pires formes de travail des enfants. En France, la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres, votée en 2017, oblige les groupes internationaux à s’assurer que leurs activités se font dans le respect des droits humains fondamentaux. Les premiers rapports sont attendus pour le début de l’année prochaine.

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Amin, des vies écartelées

Trois ans après le succès de Fatima couronné, entre autres prix, du César du meilleur film, le cinéaste Philippe Faucon revient à l’écran avec Amin. La chronique sociale, et sensible, d’un ouvrier sénégalais venu travailler en France pour nourrir sa famille restée en Afrique. Rencontre avec le réalisateur.

 

Dominique Martinez – Comment est née l’idée de ce film, Amin ?

Philippe Faucon – C’est parti de l’histoire familiale de Yasmina Nini-Faucon (coscénariste et épouse du cinéaste, ndlr). Il s’agissait d’un proche qui avait laissé sa femme et ses enfants pour venir travailler en France et leur envoyer de l’argent. Par nécessité vitale, humaine, mais aussi en raison de la séparation durant de longues périodes, il y avait rencontré une femme avec laquelle il avait eu une histoire. Les époques sont différentes, puisqu’il s’agissait alors de l’immigration maghrébine des années 1960-1970, mais nous nous sommes demandé si l’on retrouvait une situation identique dans les immigrations d’aujourd’hui, celles d’Afrique subsaharienne. Nous avons donc rencontré, dans des foyers de travailleurs, des hommes venus seuls en France afin de subvenir aux besoins de leur famille laissée au pays. Nous avons eu envie de raconter cette histoire parce qu’elle nous a semblé assez absente des écrans de cinéma.

 

D.M. – Ce film marque une rupture. Pour la première fois, vous filmez autant en France que dans le pays d’origine…

P.F. – Amin, c’est le portrait de ces gens qui sont venus apporter leur force de travail en France et qui ont des vies écartelées. Des séparations que ceux qui sont restés au pays vivent aussi. C’est pourquoi il nous a semblé important de situer le fil ici et là-bas, aux deux pôles de l’existence du personnage principal qu’est Amin. Ici, c’est la vie autour du travail, là-bas la vie des gens qui l’attendent, dont celle de ses enfants qu’il ne voit pas grandir et avec lesquels il a parfois du mal à renouer un lien. Il était essentiel d’aborder le sujet par les deux versants.

 

D.M. – Choix du sujet, réalisation réaliste et attachée aux gestes du quotidien : faites-vous un cinéma politique ?

P.F. – J’aime raconter les choses par le concret, les corps, les regards, les gestes des personnages. Sur ce registre, le cinéma offre des possibilités plus amples que les mots, la littérature. C’est donc tout autant un geste cinématographique que politique. Si le propos n’est pas incarné, il n’a pas de portée. Il tombe à plat.

 

D.M. – Contrairement à ce que laisserait penser le titre de votre long-métrage, il s’agit d’un film choral. Pourquoi ?

P.F. – Il rassemble des personnages avec des itinéraires différents mais qui ont en commun le fait que leurs parcours sont toujours en marge et teintés de solitude. Ces gens n’ont pas toujours les codes, les repères, la langue. Ils ont ainsi tendance à se retrouver entre eux dans les foyers, seuls endroits où Amin, d’habitude asse mutique, s’ouvre un peu. La pluralité des personnages me permettait aussi de décrire plusieurs générations d’immigration : il y a la solitude de ce jeune de vingt ans, celle d’Amin  la quarantaine, mais aussi celle d’Abdelaziz qui est sur le point de prendre sa retraite et de repartir dans son pays après avoir traversé toute une vie entre deux rives. À chaque fois, c’est la même situation d’écartèlement, d’exil, de vies recommencées dans lesquelles les femmes se débattent également. En l’absence des maris, elles ont dû développer des ressources pour avancer et pour soutenir leurs enfants, malgré la tutelle qu’elles subissent de la part des frères aînés ou bien de leur belle-famille. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Déracinement

Amin, la quarantaine, est venu seul du Sénégal pour travailler sur les chantiers de construction en France. Pénibilité du travail, complicité et solitude au foyer des travailleurs où chacun poursuit son rêve d’émancipation, manque cruel de la famille et des siens restés au pays mais qu’il fait vivre grâce à l’argent qu’il envoie scrupuleusement… Tout çà en vaut la peine, ses sacrifices doivent permettre à sa femme ainsi qu’à ses trois enfants de bientôt pouvoir aspirer à un avenir meilleur.

Après La désintégration (2011) et Fatima (2015), Philippe Faucon creuse son domaine de prédilection et revient avec une nouvelle histoire d’immigration. À l’heure où l’Europe est en proie aux nationalismes et au repli sur soi, son scénario prend volontairement place autant ici que là-bas. Les deux mondes sur le même plan à l’écran, c’est déjà beaucoup ! Les personnages existent, agissent. Les femmes, notamment, sont dotées d’une vraie stature qui leur fait si souvent défaut dans la fiction. Évitant les poncifs néocolonialistes et tout racolage, Amin est une chronique d’un réalisme épuré et sensible. Sans juger ni s’égarer, elle s’aventure dans les voies de l’intime et explore les faces cachées de notre société. Grâce à  une mise en scène délibérément adossée au concret, aux gestes, aux regards, aux corps, elle touche juste et réussit encore à étonner. Sobre et discrètement puissant. D.M.

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, il y a quarante ans, disparaissait Jacques Brel. Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres cieux, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent, à jamais, les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À écouter : « Dire Brel, rêver un impossible rêve », un spectacle d’Olivier Lacut chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 15/12/18. « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture, chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music.

À consulter : le site internet officiel.

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Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

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Sylvain Maurice, un cœur à prendre

Avec l’adaptation de « Réparer les vivants » de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signait en 2016 un époustouflant spectacle. Repris aujourd’hui pour quelques représentations au Centre dramatique national de Sartrouville, avant une grande tournée dans l’hexagone. À voir ou revoir, sans faute.

 

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Pas moins de dix prix littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà récompensée du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes à la création de « Réparer les vivants » en 2016 sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal

Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite, le jour se lève. Celui du jeune Simon achève sa course au petit matin, sur la route du bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, très loin, une femme à bout de souffle s’épuise dans l’attente d’une opération… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe, indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments ? Quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche ? Quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe ? Quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun cherche et trouve sa juste place.

Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Des mots et des notes incandescents qui rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, qui redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains où égoïsme et repli sur soi l’emportent sur la solidarité et la fraternité. Yonnel Liégeois

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