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Montreuil, 80 ans d’histoire vivante

Seul musée de France voué à l’histoire du mouvement ouvrier, le Musée de l’Histoire Vivante sis à Montreuil (93) fête cette année ses quatre-vingts ans d’existence. L’occasion d’une exposition, mais aussi l’expression d’une ambition. Un joyau de culture dans un écrin de verdure !

 

L’histoire peut avoir l’ironie facile et parfois cruelle. Théophile Sueur, industriel en cuir et peaux, a fait édifier en 1872 une gentilhommière au cœur d’un parc des hauts de Montreuil, à quelques encablures de ses usines. Pouvait-il imaginer que l’un de ses successeurs (il fut maire de la ville de 1866 à 1876, sautant allègrement du second Empire à la IIIème République), Hilaire Fernand Soupé, communiste bon teint qui rompra avec le PCF  pour adhérer en 1940 au PPF de Doriot, convaincrait en 1937 le conseil municipal de se porter acquéreur de l’édifice. Deux ans plus tard, en 1939, le maire Soupé coupe le ruban de ce qui est devenu le Musée de l’Histoire Vivante, avec une exposition consacrée au 150e anniversaire de la Révolution, voué dès son origine à l’édification des masses par la narration de l’épopée communiste. Bon sang montreuillois ne saurait mentir. Et cela, sous les cheminées marquées des initiales encore visibles de Théophile Sueur !

C’était il y a quatre-vingts ans. Une ouverture éphémère, puisque le tout jeune musée est contraint de fermer ses portes en 1940 sur injonction d’Alfred Spengler, maire désigné par le régime de Vichy. Les portes rouvrent en 1946, en s’inscrivant dans la ligne tracée en 1939. « Il était dans une linéarité de la philosophie de la révolution communiste, demeuré dans une position statique alors que le Parti communiste évoluait de son côté », concède Frederick Genevée, Président de l’Association du musée. Difficile d’en sortir d’autant que, de 1946 aux années 80, la municipalité assure le financement. À mesure que les années passent, le public se retreint à celui des militants ou des organisations liées au Parti, à quelques délégations étrangères sympathisantes. Marcel Dufriche, maire de 1971 à 1984, en prend conscience. Il charge ses responsables de l’époque de ranimer ce corps malade en lui conservant son identité et les portes se referment jusqu’en 1987.

À la réouverture en 1988, l’esprit subsiste mais la méthode a changé. « Nous sommes dans une démarche pédagogique en plus d’être culturelle », énonce Véronique Fau-Vincenti, conservatrice du Musée. « La démarche a toujours été pédagogique et didactique, la différence étant que c’était partisan et que ce ne l’est plus », renchérit Éric Lafon, directeur scientifique de l’institution. « Nous sommes un musée de banlieue avec pour vocation de démontrer qu’il y a des mouvements de banlieue », ajoute-t-il. Ce que Frederick Genevée  confirme : « C’est un projet inscrit dans une ville et un département de Seine-Saint-Denis avec une histoire industrielle et politique qui résonne ». Il en dégage un fil conducteur, « on sait d’où l’on vient et l’on questionne davantage que d’apporter des réponses ». Dégagé de l’empreinte partisane, le Musée de l’Histoire Vivante, consacré en 2002 par son intégration aux Musées de France, ambitionne désormais d’être le seul en France voué à l’histoire du mouvement ouvrier. Là où d’autres l’ont précédé en Europe. Une ambition qui suppose la collecte de ces objets militants qui dorment dans les caves des organisations ou de militants qui en mesurent mal la valeur muséale.

Dans le droit fil des luttes populaires, les années se suivent  comme autant d’anniversaires à commémorer par autant d’expositions. Après 1936 en 2016, la Révolution russe de 1917 en 2017, celle de 1848 en 2018, s’annoncent celles de 2020 et le congrès de Tours, fondateur du Parti communiste français, et les 150 ans de la Commune en 2021. Plus modestement, et sur le mode de l’autocélébration, le Musée fête ses 80 ans d’existence avec l’exposition « Ouvrier.e.s ». Un hommage aux ouvriers et ouvrières, de la représentation de leur travail à leurs délégués en passant par l’usine et les figures mythiques.  « Une seule exposition par an », regrette Véronique Fau-Vincenti, « faute de moyens ». S’ajoutera toutefois cette année un hommage rendu à Jules Durand à partir du 18 mai. Jules Durand ? Un docker havrais, syndicaliste libertaire, condamné à mort, gracié par Armand Fallières et mort à l’asile en 1926. Un musée de l’histoire ouvrière, mais aussi de sa condition. Alain Bradfer

 

Une expo pour un à-venir

« Par cette exposition au titre symbolique, « Ouvrier.es », nous ne célébrons pas seulement les 80 ans de notre institution », affirme avec conviction Éric Lafon, « de salle en salle, par les documents, images et objets que nous valorisons, nous attirons aussi le regard du public et des décideurs sur toutes les potentialités de notre musée ». Pour le directeur scientifique du Musée de l’Histoire vivante, il s’agit d’offrir in visu la préfiguration de ce que pourrait être dans un futur proche un grand musée dédié à l’histoire du mouvement ouvrier. Avec autant d’expos marquantes à la clef, déclinées aujourd’hui dans un espace limité : de l’ouvrier paysan à l’ouvrier des villes, de la fabrique à l’atelier et de la manufacture à l’usine, de la place des femmes à l’entreprise, des grandes figures de l’épopée ouvrière (le mineur, le cheminot, le métallo…), de l’ouvrier dans la littérature et au cinéma… L’homme fourmille d’idées, de rêves et de projets, l’association qui préside à l’avenir du lieu aussi ! D’autant que nichent ici quelques trésors qui méritent une visite : le bureau de travail de Jaurès, le riche fond d’archives de Louise Michel et de Jules Vallès…

Personne n’en doute au MHV : les collections actuelles pourraient être le fondement d’un musée plus grand, plus moderne, plus accessible. Et conduire, sur le site actuel réaménagé et agrandi par exemple, à l’inauguration d’un Musée d’Histoire du Mouvement Ouvrier. Toujours inexistant en France, contrairement à d’autres pays européens ! D’ores et déjà, organisations syndicales, mutualistes et coopératives ont affiché leur soutien à un tel projet. Un haut-lieu de l’histoire du travail enracinée dans une réflexion historiographique rigoureuse, un haut-lieu d’une histoire vivante d’hier au temps présent enracinée dans son incontournable dimension internationale. Yonnel Liégeois

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Les droits de l’Homme prennent la pose

Jusqu’en juin 2019, deux artistes de la prise de vue, Sebastião Salgado et Clarisse Rebotier, couvrent de leurs œuvres les murs du Musée de l’Homme, à Paris. Pour commémorer les droits du même nom, adoptés en 1948 par l’ONU. Place du Trocadéro, une pose s’impose.

 

À l’occasion du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, organise une série d’expositions, conférences et projections destinées à commémorer l’événement. Adopté le 10 décembre 1948 par la toute jeune ONU, le texte définit les droits fondamentaux inaliénables au plan civil, politique, social, économique et culturel inhérents à toute personne humaine. Le droit à l’éducation, au travail, à la liberté d’opinion, la protection des enfants…

De tous les artistes invités au Musée de l’homme (situé dans une aile du Palais de Chaillot où fut signé le texte), le photoreporter brésilien Sebastião Salgado est sans doute le plus connu. Du Kenya aux Philippines, de l’Inde au Rwanda, en passant par l’Angola, l’Algérie, la Bosnie, l’ancien professeur d’économie a témoigné des conditions de travail dans les mines d’or ou les champs de pétrole, des injustices frappant les paysans sans terre du Sertão, des atrocités de la guerre, des dégâts de l’homme sur la nature, du déracinement. Aussi des beautés du monde, comme ce désert au sud de Djanet (Algérie) où un Touareg se recueille. Salgado a puisé dans quarante

Co MNHN – JC Domenech

ans de travail pour illustrer chacun des trente articles de la Déclaration.

Clarisse Rebotier, quant à elle, s’est focalisée sur le seul article 13 qui stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État ». L’artiste a proposé à des réfugiés et à des demandeurs d’asile de les photographier sur le Parvis des droits de l’homme. « Pour le symbole, bien sûr, et parce que ces gens ont leur place ici ». D’où le titre de sa série, « Hic et Nunc », « Ici et maintenant ». De rencontres en ateliers, Khadija, Gabriel, Hissen, Sahil et vingt-six autres ont accepté de poser. Seuls ou à deux. Quelques-uns se tiennent par la main. Derrière eux, la tour Eiffel. Ils sourient.

Sauf Adema, dont le regard semble se perdre au-delà de l’objectif. Jean-Philippe Joseph

 

Sebastião Salgado

Les photographies de Sebastião Salgado illustrent certains des articles de la déclaration, tels que le droit à l’asile, à la liberté de pensée, de conscience et de religion, le droit au travail, et d’autres encore. Des articles qui font particulièrement échos aux valeurs humanistes portées par le Musée depuis sa création en 1937 et que le

© MNHN – JC Domenech

photographe illustre en portant un regard rétrospectif sur son œuvre.

Tout au long de 40 ans de carrière, trente photographies réalisées dans 20 pays : Afghanistan, Angola, Algérie, Bosnie, Brésil, Éthiopie, France, Hong Kong, Inde, Indonésie, Italie, Kenya, Mexique, Mozambique, Philippines, Rwanda, Somalie, Soudan et Tanzanie. Des images comme autant de témoignages émouvants qui incarnent la nécessité de défendre au quotidien les droits énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme, quelle que soit la région du monde concernée, soulignant la portée universelle de ce texte. « Je ne veux pas qu’on apprécie la lumière ou la palette de tons. Je veux que mes photos informent, provoquent le débat », déclare Sebastião Salgado.

 

Clarisse Rebotier

Pour réaliser cette série d’une trentaine de clichés, Clarisse Rebotier a rencontré des dizaines de personnes ayant fui la guerre. Pourtant, ces portraits représentent des personnes sereines et souriantes. « Ils sont joyeux. Ce sont des battants ! Je voulais montrer que les personnes réfugiées sont d’abord des citoyens, incroyablement emplis d’émotions et de vie », confie l’artiste. Pour cette série, la photographe a souhaité monter un projet participatif : les sujets sont devenus auteurs, ils ont tiré eux-mêmes leur portrait en chambre noire. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, prises sur l’esplanade des Droits de l’Homme, au Trocadéro, à l’ombre du Musée de l’Homme qui reste très attaché

Rose et Khadija-Co C.Rebotier

aux valeurs humanistes et universalistes, qui ont présidées à sa création en 1937.

Si l’accueil de la diversité et l’intégration des réfugiés sont actuellement un défi pour l’Europe et pour la France, ils mobilisent également des principes humanistes et universalistes chers au Musée de l’Homme. Ces photographies deviennent un plaidoyer pour la solidarité, dans lequel les préjugés sur les immigrés sont déconstruits peu à peu. « J’entends parler souvent des « gens différents », mais je n’ai pas encore compris de quoi ils sont censés être différents », affirme Clarisse Rebotier.

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Tours, viva il cinema e…Leonardo !

Les liens entre la Touraine et l’Italie ne datent pas d’aujourd’hui. En 1519, Léonard de Vinci meurt au Clos Lucé d’Amboise. Alors que s’ouvre, le 27 février, la 6ème édition du festival Viva il cinema !, la région Centre Val de Loire célèbre le cinq centième anniversaire de la disparition du génie de la Renaissance.

 

Outre une programmation riche et variée, du 27 février au 3 mars, le festival Viva il cinema ! rendra hommage à trois prestigieux réalisateurs. Tout d’abord, le napolitain Mario Martone dont nous pourrons revoir l’inoubliable « Morte di un matematico napoletano » (Grand prix du jury à Venise en 1992), « L’amore molesto » et découvrir son dernier film « Capri-Révolution »… Le bolognais Pupi Avati connait une reconnaissance

Capri-Révolution, Mario Martone

internationale pour « Fratelli e sorelle », sorti en 1991. En 2003, il reçoit le prix Donatello du meilleur réalisateur pour « Il cuore altrove», projeté à Tours ainsi que « Una sconfinata giovinezza » et « Un ragazzo d’oro ».

Quant à Roberto Ando, sans doute un peu moins connu du public français, il n’en est pas moins un réalisateur majeur du cinéma italien. Il fut l’assistant de Federico Fellini, Francis Ford Coppola et Francesco Rosi. Son premier long métrage, « Diario senza date » fut plusieurs fois primé. Trois de ses films sont à l’affiche du festival : « Viva la libertà » adapté de son propre roman « Le trône vide », « Le Confessioni » et son dernier film « Una storia senza nome », avec Laura Morante et Alessandro Gassman, présenté en novembre 2017 à la soirée de remise des prix du Festival du film italien de Villerupt en Lorraine. Pour la compétition tourangelle, cinq films sont projetés en présence de leurs réalisateur ou réalisatrice, parmi lesquels le très sensible « Fiore gemello » de Laura Luchetti déjà primé à Villerupt. Comme chaque année, les

Una storia senza nome, Roberto Ando

documentaires ne sont pas oubliés : cinq sont présentés, dont l’excellent « I Villani » (les Rustres) de Daniele de Michele, chantre du slow food.

En ouverture du festival, est proposée à l’université de Tours une conférence sur « L’italianité au féminin » avec la présentation du film « Italiennes » de Silvia Staderoli. Une autre excellente initiative : l’installation de l’exposition « Ciao Italia ! Ces immigrés italiens qui ont fait la France » ! Elle connut un très grand succès en 2017 lors de son vernissage à Paris, au Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Photos, documents historiques et films font honneur à tous les mineurs, ouvriers, maçons, artisans et artistes qui ont contribué à faire la France d’aujourd’hui. Non sans douleur parfois, comme en témoignent les « ritalades » subies par certains d’entre eux…Sont présents aussi divers objets de la vie quotidienne, de la petite Fiat 500 à la mythique cafetière Bialetti, qui nous touchent tous, descendants d’Italiens ou non. Sans oublier l’apport culinaire transalpin qui enrichira notre gastronomie nationale ! Chantal Langeard

 

Entre Italie et Touraine…

Au moment où la Région Centre-Val de Loire célèbre le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, Viva il cinema ! s’inscrit dans cet esprit de la Renaissance qui a contribué à tisser entre la France et l’Italie des liens solides de nature artistique et culturelle, fondateurs de l’identité de la Touraine. Le cinéma contribue depuis le milieu du XXème siècle à renforcer ces liens et à nous préserver de cette tentation du repli, si forte  aujourd’hui. Viva il cinema ! porte cette vision solidaire et citoyenne parce que le cinéma italien, entre gravité et légèreté, a toujours su, hier comme aujourd’hui, éveiller nos consciences.
Cette sixième édition nous emmène vers d’heureuses découvertes, des films inédits en France et nous propose de parcourir entre comédies et drames, fictions et documentaires, l’Italie dans toute sa diversité et son actualité. Viva il cinema ! est le rendez-vous des cinéphiles, des amoureux de l’Italie et de tous ceux qui pensent que pour mieux se connaître, il faut regarder au-delà des frontières quelles qu’elles soient. Là est tout le pouvoir du cinéma, alors…. Buona visione ! Louis D’Orazio
, directeur artistique.

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Jul, l’Histoire en bulles !

Il est de coutume de célébrer la nouvelle année avec des bulles, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition ! Normalien, scénariste et dessinateur de BD, Julien Berjeaut dit Jul croque l’actualité à sa façon. En transposant joyeusement Macron à l’Âge de pierre ou le Panthéon grec à Pôle emploi. Rencontre avec un blagueur au parcours atypique.

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019 ! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

 

Eva Emeyriat – L’historien que vous êtes aime manier l’anachronisme ?

Julien Berjeaut – Il y a une dimension comique naturelle à entrechoquer les époques. Ce recul est salutaire quand on traite de sujets explosifs. Les vannes sur la pédophilie ou le terrorisme sont très délicates, mais je n’ai pas envie de m’interdire ces thèmes. Je contourne la difficulté avec la transposition historique.

E.E. – Qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

J.B. –  Pétillon, qui a fortement soutenu mon travail au début, quand on était à L’Écho des Savanes. J’étais dessinateur de presse et je lui dois le passage à la BD. J’ai lu L’enquête corse, j’ai vu qu’on pouvait faire de la vraie BD sur l’actualité. Ce pont était magistralement réussi. J’ai aussi été inspiré par Goscinny et Gotlib.

E.E. – L’exercice était-il alors plus facile ?

J.B. – L’interconnexion, les réseaux sociaux font que tout dysfonctionne. Ma grande terreur ? Être tiré vers où je ne veux pas aller… Avant, quand tu dessinais dans L’Huma ou Les Échos, il y avait un contexte, un lectorat qui avait les codes… Là, il faudrait donner un mode d’emploi, car un dessin peut être vu par tout le monde, y compris par ceux à qui il n’est pas destiné et à qui on n’a pas expliqué que telle personne n’est pas pédophile ou nazie, que c’est une vanne…

E.E. – Cela vous est arrivé récemment ?

J.B. – Dans un épisode de 50 nuances de Grecs, nous évoquons Caron, le passeur des Enfers dont le business est ébranlé par les passeurs de migrants. Caron râle, car c’est un raciste… J’ai reçu un nombre incroyable de courriels de gens qui attribuaient ses paroles au contenu éditorial de la série. Cette simplification est une malédiction pour les auteurs !

E.E. – Vous parlez chinois. Vous étiez en Chine avec Ségolène Royal en 2012 et, début 2018, du voyage officiel d’Emmanuel Macron…

J.B. – J’ai pu découvrir ce qu’était le côté fabriqué de la scène politique ! En 2012, les conseillers de Ségolène Royal m’ont demandé s’il y avait un truc qu’elle pourrait dire en sortant de l’avion. J’ai évoqué le proverbe « Qui n’a pas gravi la Grande Muraille n’est pas un brave », puis la « bravitude » est sortie, et patatras (rires) ! Avec Macron, c’était une expérience stupéfiante de voir tout ce protocole mais, avant d’y aller, j’avais posé mes conditions : y être en électron libre. Ce voyage m’a donné par la suite l’envie de dessiner L’homme de Cro-Macron, de la série Silex and the City.

E.E. – Pourquoi avez-vous été invité ?

J.B. – C’était plutôt malin de la part des Français d’inviter un dessinateur, de montrer qu’une grande démocratie pouvait intégrer la critique. Comme çà, ils n’ont pas eu à titiller frontalement le pouvoir chinois sur les opposants, sinon ils auraient vendu moins d’Airbus !

E.E. – Y a-t-il un sujet d’actualité sociale qui vous tienne à cœur ?

J.B. – La catastrophe que représente la gestion du chômage, que j’ai mise en scène dans 50 nuances de Grecs avec Acropôle-Emploi… L’attitude punitive envers les gens et le discours sur l’assistanat, tout cela me rend dingue !

E.E. – Votre sensibilité est-elle un héritage de vos parents, profs militants et syndiqués ?

J.B. – Petit, j’ai fait des millions de manifs ! J’ai grandi à Champigny (94, ndlr), fief communiste, et ma mère vote toujours pour le parti ! Elle a reçu une médaille de jeune pionnière communiste des mains de Youri Gagarine ! Mes frères pensent même que je suis le fils caché du cosmonaute mais, bon, les dates ne correspondent pas vraiment ! Propos recueillis par Eva Emeyriat.

Parcours :

1974 : Julien Berjeaut naît à Maisons-Alfort, dans le Val de Marne (94)

1995 : Il entre à l’École normale supérieure

1998 : Il est reçu à l’agrégation en histoire

2000 : Il collabore à L’Humanité, Charlie Hebdo, Les Échos, Fluide Glacial, Lire…

2005 : Il publie sa première BD, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Glénat)

2008 : Il fait ses premiers dessins en direct dans La grande librairie, sur France 5

2009 : Il sort le premier tome de Silex and the City, aux éditions Dargaud

2011 : Il réalise, avec Charles Pépin, La planète des Sages. Il publie le premier tome de 50 nuances de Grecs, toujours chez Dargaud

2012 : C’est la première diffusion, sur Arte, de Silex and the City

2018 : Il publie L’homme de Cro-Macron, le huitième tome de la série Silex and the City. Il est scénariste de Lucky Luke, un cow-boy à Paris. Arte diffuse 50 nuances de Grecs. Jusqu’au 01/07/19, se tient au Musée du Louvre l’exposition « L’archéologie en bulles »

 

Macron m’a tuer !

Nouvelle tête couronnée selon le duo Sauzet/Héran, avant et depuis son accession au trône républicain, Toutanmacron n’est pas avare de saillies qui en disent long sur son rapport à la politique et à ses concitoyens ! Des chômeurs qui touchent des allocations pour partir deux ans en vacances (2017) aux Britanniques qui ont la chance d’avoir eu Margaret Thatcher (2015), du libéralisme qui est une valeur de gauche (2015) aux jeunes Français qui doivent avoir envie de devenir milliardaires (2015), les deux compères n’en ratent pas une, nous offrant une compilation d’un suprême humour corrosif ! « L’irrévérence de bon aloi des auteurs trouve, dans une époque trop consensuelle, sa raison d’exister », clame Alain Guillo, le fondateur des éditions Un point c’est tout.

« Voici donc notre Président tel qu’en lui-même… fendant ses expressions de saillies désormais célèbres », écrit Vincent Drizet dans la préface de l’ouvrage, « il fend l’armure autant que la foule de ses macronnades bien serrées qui battent à plates coutures les déjà vieilles rafarrinades ». Avec Macron m’a tuer, Héran les dessine donc d’un trait aussi saillant que les saillies du Président, Dany Sauzet les commente d’une plume qui ne manque pas de piquant, les deux s’en donnant à cœur joie pour un vrai plaisir de lecture ! Derrière l’humour, se révèle au final un personnage moins policé qu’il n’y paraît, imbu de sa fonction, hautain et méprisant pour ses concitoyens. Rire n’a jamais empêché quiconque de réfléchir, la preuve ! Yonnel Liégeois

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Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

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Couty, un peintre dans son musée

Jean Couty magnifia les ouvriers des chantiers autant que les églises romanes et les villes du monde entier. Contemporain de Matisse et Picasso, le peintre lyonnais possède aujourd’hui son musée. Inauguré en mars 2017 sur l’Île Barbe, là où il vécut et travailla.

 

 

Ce qui frappe, en arrivant aux abords du musée dédié au peintre Jean Couty (1907-1991), qui a ouvert ses portes en mars 2017 ? L’enchantement des lieux d’abord, en ce 9e arrondissement de Lyon ! Nous sommes à l’Île Barbe, là où l’artiste et sa famille vécurent. La maison est là, l’intimité du peintre aussi. Ses toiles, sa palette, ses croquis, l’escalier en bois qui craque.

Dès la première salle du musée construit en face de la demeure familiale, on mesure tout le talent de l’artiste, ses approches plurielles, tant dans les traits que dans les sujets abordés. Une grande huile horizontale met en scène « Les hommes sur le chantier » avec leurs casques jaunes et verts, s’échinant à la tâche, à côté, une toile fait écho à Mai 68 avec des CRS massés face une rue en plein fracas. Un peu plus loin, un matador esquive un taureau pendant que c’est « La récréation » des petites filles dans une institution religieuse. Des fillettes en chapeau qui semblent tout droit sorties d’un tableau de Balthus.

La peinture de Jean Couty déploie une synthèse réussie de plusieurs influences. On y retrouve du Derain, du Cézanne ou du Braque, tandis qu’y pointe sa formation d’architecte auprès de Tony Garnier. Son sens de la composition excelle ainsi dans ses œuvres consacrées aux grands chantiers : ceux de La Défense, de la Part-Dieu ou du métro. Exposant à maintes reprises au Salon des peintres témoins de leur temps, dont il recevra le Grand Prix en 1975, il déclarera : « Le chantier représente toutes les activités de l’Homme avec ses techniques les plus avancées, mais, sous la conduite dans l’ascension des volumes, des couleurs, et dans la violence musicale de tous les bruits les plus insolites ».

Une ode aux bâtisseurs – ses ancêtres maçons n’y sont sûrement pas pour rien – que l’on retrouve dans une toile magistrale montrant des terrassiers, torses nus, armés de leur pioche, prenant une pause. Même chose avec les séries consacrées aux églises romanes ou aux cathédrales, animées par la ferveur religieuse de l’artiste. En 1959, raconte l’historien d’art Alain Vollerin (1), Jean Couty entreprend un tour de France pour étudier et peindre les joyaux de l’art roman. Il en ressort des huiles magnifiques révélant le génie architectural des lieux.

 

Si le peintre signe de très beaux paysages et portraits, il saisit comme nul autre le bouillonnement de la ville, les rues de Lyon la nuit, celles de New York ou d’Istambul mais aussi les ruelles marocaines. Grand voyageur, Jean Couty témoigne de la beauté de Jérusalem ou de Ceylan comme de la douleur des victimes d’un séisme au Liban.

Témoin de son temps, il signe « une peinture solide et flamboyante », comme le résume Lydia Harambourg, de l’Académie des Beaux Arts (2). Elle fut saluée de son vivant par les critiques, les galeristes et les musées (il expose dans les salons, aux côtés de Picasso ou de Matisse, au musée d’Art moderne), remporte des prix. Alors, comment expliquer qu’un si bon peintre soit aujourd’hui méconnu ? « C’est une situation courante dans l’histoire de l’art, les peintres sont connus de leur vivant et puis, à mesure qu’ils s’éloignent de la scène et de la vie, une autre génération prend la place », explique Lydia Harambourg. Grâce à son fils Charles-Olivier Couty et à sa femme Myriam, qui ont fait le pari un peu fou de lui consacrer un musée de toute beauté, son talent sort des oubliettes. Pour l’heure, quelque 150 œuvres de Jean Couty y sont exposées, d’autres y prendront place comme celles de jeunes artistes. Une initiative exceptionnelle pour un artiste qui ne l’est pas moins. Amélie Meffre

(1) Il signe le très beau catalogue « Un musée, un livre » (Éd. Mémoire des arts (40€).
(2) Auteure notamment de « Jean Couty » (Éd. Cercle d’Art, 20€).

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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