Archives de Catégorie: Les feuilles volantes de JPB

Le poème élargi de Miguel Gomes

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

D’où vient que lorsqu’on voit un film l’on sait, dès la première image, que ce sera un film fort, que l’on ne l’oubliera pas de sitôt ? Qu’il vous fait violence et qu’il vous fera vivre, qu’il changera votre rapport au monde, aux êtres, à l’espérance ? Et que l’on se trompe là-dessus presque jamais, tant c’est certain. Comme une rencontre ! Ainsi en va-t-il avec « L’inquiet » de Miguel Gomes, le premier volume de sa trilogie des « Mille et une nuits ».

mille1« L’inquiet » est le premier volume, sorti en salles le 29 Juin, de la trilogie des « Mille et une nuits », de Miguel Gomes. Les deux films suivants sont attendus pour juillet et août. Dès le premier plan du film, l’on est saisi. Saisi par l’énergie rassemblée, condensée. Ce film est une arme. Il nous met en éveil et nous arme pour penser.
D’emblée, l’annonce du déploiement. Pareil en musique lorsque l’accord d’attaque installe au fond, avec autorité, un silence. Mobilisation immédiate de toute l’oreille pour la révélation de la promesse. Non pas que le film soit parfait. En tout cas, son accomplissement n’est pas de l’ordre de ce que l’on entend généralement par là. Non, le collage est rugueux. Il accroche et écorche. Le montage ne s’articule pas selon la belle harmonie sucrée, mélodieuse à laquelle nous sommes habitués. Cela parait souvent être de guingois, peut-être même maladroit. En fait, tout cela se cherche et c’est ce qui nous touche. C’est cette esthétique-là qui émeut et parle. Émergent en nous de nouvelles émotions qui fondent un être-au-monde nouveau. « L’inquiet » ne fait pas croire que ce nous voyons paresseusement à l’ordinaire est le réel. Il ne nous installe pas dans nos évidences. Il détache notre regard de visions aux perspectives trop bien assurées, aux cadrages propres. Il cherche la forme cinématographique apte à nous faire toucher du doigt la plasticité de la mécanique du monde pour en dégager la puissance. C’est fragile, incertain, mais tellement encourageant, tellement mobilisant. Ici, le poème jaillit du documentaire. Mieux, le documentaire est poème.
C’est le travail de la fiction, soutenu par la structure narrative du conte des « Mille et une nuits » qui n’est en rien -faut-il le dire- son illustration, qui permet l’émergence d’un documentaire de cette trempe. Cette volonté fictionnelle structure le film, en libère la pensée en approchant une forme qui le rend présent aux injonctions du réel. Que demander d’autre au cinéma que de nous donner des ressources pour penser et agir, non pour geindre, gémir, pleurer avec les endeuillés enterrant leurs morts. En fait, ce film nous ressuscite. Ce sont des « Magnifiques » que nous croisons. Sortie du tombeau.

mille2« L’élargissement du poème » de Jean-Christophe Bailly… Voilà ce que je lisais comme en écho ce mercredi-là en me rendant voir ce film. Je voulais d’abord échapper à la canicule oppressante qui s’installait sur Paris. Fuir cet enfer dans une salle obscure et fraiche, comme un égaré en proie à un délire mystique ! Difficile de ne pas établir des correspondances subjectives entre le film que je voyais et le livre dont je venais juste de suspendre la lecture. Parler d’un livre c’est inviter à le lire et me voilà bien embarrassé craignant que sa lecture, non pas déçoive, mais déconcerte trop.
Bref, je crains qu’il demande trop d’endurance, de ténacité à un moment où nous aspirons tous, légitimement, à des lectures certes stimulantes mais plus récréatives, exigeant une attention moins soutenue. Ou bien même que certains soient encore en recherche d’écrits plus instructifs et plus utiles car plus en prise avec une actualité qui sollicite beaucoup, et en urgence. De toute évidence, ce livre ne relève pas de ces catégories. Il peut donc décevoir des attentes, brouiller les pistes et faire qu’on en abandonne la lecture. Il est donc hélas toujours possible qu’au hamac l’ouvrage fasse passablement bailler. Pourtant, sa lecture croise des préoccupations communes et des engagements envers la société des hommes, leurs travaux et leurs jours où nous sommes souvent camarades.

On y retrouve « l’aimable simplicité du monde naissant » (Fénelon), et le monde n’a jamais fini de naître. Peut-être alors que cette proximité, cette présence au monde motiveront suffisamment pour tenir ferme le livre ouvert et l’esprit en alerte jusqu’au bout.
« L’élargissement du poème » résulte d’une reprise d’articles et de différentes contributions de l’auteur. Le livre n’a pourtant rien d’une simple compilation. Il forme un écheveau dense mais souple à délier. Il développe des cohérences, tresse des parcours erratiques possibles. Cette écriture appelle à revenir, parfois de façon aléatoire, au texte déjà lu pour en dénouer la chevelure, trouver des richesses de lectures insoupçonnées ou passées inaperçues au premier balayage des yeux. Idées seulement entrevues, pas encore assimilées, ni même pensées. Il faut s’attarder. Il s’agit d’entrer en méditation (faire son chemin). Au fond, ce livre est un exercice de ralentissement. Un chapitre d’ailleurs en dit un peu la méthode. Et la vacance, n’est-ce pas ralentir pour laisser venir à soi l’étendu ? Avoir une lecture appliquée. Pour autant, il faut consentir à se perdre dans ses méandres, sans raidissement de la nuque. Cette disposition d’esprit n’est pas donnée, il faut la conquérir. Cette nonchalance est une exigence qui a ses contraintes. Gagner cette espèce de dessaisissement pour se laisser dépayser se révèle presque un effort ascétique ! On ne nage pas facilement en eau profonde. La récompense spirituelle est à ce prix.

Petite citation. « Dans le Bartleby de Melville, dans les personnages de Walser, dans les héros de l’Amérique de Kafka, dans ceux du Tchevengour de Platonov, c’est-à-dire aussi bien dans l’univers capitaliste que dans ce qui s’est retourné contre lui, nous voyons passer ces figures de cancres obstinés et de rêveurs souverains. Peut-on fonder sur eux une politique ? Je ne le crois pas, ils sont hors de la fondation, de toute fondation, et pour eux ruine et chantier sont synonymes. Mais mystérieusement, ce sont nos guides, car c’est sous leur pas que le monde revient comme cette brillance aveugle où l’homme, presque indument est admis ». Il n’est toutefois pas nécessaire d’avoir lu toute cette littérature pour comprendre ce que dit Jean-Christophe Bailly ! Et encore, la quatrième de couverture : « Élargir, c’est agrandir, mais c’est aussi libérer ce qui était détenu. mille7A partir de la « poésie élargie » de Novalis ce livre forme une boucle dont le poème est le nœud. Ce qu’il envisage, c’est une sortie hors des limites, non seulement du poète et de la littérature, mais aussi des hommes confinés dans des enclos qu’ils se sont donnés. L’indice et l’écho, le ricochet, la connexion, la résonance et l’évasion -tels sont les mots clés de cet élargissement proposé ici comme méthode ». Un moine poète, ailleurs, pas dans ce livre, parle lui d’alpage, de lecture d’alpage : « S’interdire de lire toute page qui ne soit pas un alpage; n’appeler page que celle-là qui est aussi alpage, qui en procure tout ensemble l’altitude, l’espace et la diversité ».

mille3« Soleil sur fond bleu » de Christine Spianti peut se lire comme un exercice de poésie pratique qui, me semble-t-il, n’est pas sans lien avec la méthode proposée par Jean-Christophe Bailly. Où, comme sur le bleu du ciel s’accrochent les nuages, sur le texte se brodent des images. Le texte dialogue avec elles pour fixer la pensée et faire poème. Oui, fixer la pensée, comme au temps de l’argentique où, après le bain de la révélation, se fixait le tirage sur le papier. C’est ainsi que s’agencent sur la page textes et images pour donner à voir la pensée. Pour autant, ce livre n’est pas ce qu’on appelle communément un livre d’art. Il se reçoit comme on recueille la parole de l’ami.
On entre en partage. Nous croiserons là, parmi beaucoup d’autres, Walter Benjamin, Pierre-Paolo Pasolini, Paul Klee, Giuseppe Penone, Breton, Piero de la Francesca, des enfants. Une lecture vagabonde, à la cuisine on imagine, en épluchant les légumes, d’une page du Corriere della Sera. Magdalena et Jean-Sébastien Bach mis en miroir avec la « Fiancée » du tableau de Rembrandt. Le même ciel vu de la même fenêtre, décrit chaque jour durant plusieurs semaines à différentes heures. Deleuze, les fusillés du Mont Valérien, Joseph Beuys, Georges de la Tour, Miro, François Maspero. Nicolas de Staël et Van Gogh. Christine Spianti ne parle pas sur eux, ni non plus tellement d’eux. Elle nous fait partager l’intimité d’une conversation qu’elle entretient avec eux. Elle se met dans leurs pas, marche à leur souffle, épouse la sinuosité de leurs sentiers de création.
Voilà ce qui la relie au tout-monde, et de l’écrire sans crainte d’abuser de la pensée d’Édouard Glissant. Voilà ce qui la solidarise. Subversion du temps et de l’espace par l’écoute du silence qui s’instaure alors en elle et en nous. La joie spacieuse. Ce chemin qu’elle se fraie dans la toile, qu’elle tisse avec sa récolte de pensées/images sauvages, qu’elle confronte à son quotidien, c’est le poème. Une citation ? Arbitraire d’une citation : « En formation de CAP au CFA de Vesoul, une apprentie esthéticienne refuse de serrer la main des puissants (Président de la République, ministres et intendants en visite). Il lui tend la main et cette petite fille-là, tout d’un coup, se retourne et s’écarte. Elle remet tout en ordre, le réel apparait avec le refus. Haut courage de fille du peuple, courage ordinaire. Toute seule. Désapprouvée. Elle avait du se le promettre très fort. Elle l’a fait. Leçon d’intégrité ». Suit, après : « 09 h-37, ciel bleu troué de nuages s’épaississant ou descendant jusqu’à l’horizon des maisons où il devient mauve et un peu menaçant de pleuvoir ». mille5Juste avant un dessin colorié de Thomas Hirschhorn, « Crystal of resistance. 2011 » : « LOVE (acte symbolique) POLITICS (courage devant le puissant) AESTHETICS (esthéticiennes) PHILOSOPHIE (refus critique). Il y aussi la conviction, la précarité, l’urgence ». Suit alors une citation du Manifeste du Parti Communiste : « Tout ce qui était solide et stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés, enfin, d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations réciproques avec des yeux dégrisés… ».

« La Sapienza » : beauté, beauté inouïe, claire, lumineuse de ce film d’Eugène Green… Une esthétique sur le fil du rasoir, d’une pureté qui fait peur. On redoute tant que le réalisateur sombre dans le cliché du beau style, où de « subliminales » images « vulgarisent » en mirage d’élégants espaces italiens, marbrés, roses, bleus et dorés comme on en trouve congelés dans les catalogues de voyages. Pauvres images de nos pauvres rêves. Freud disait, lorsqu’il n’allait pas trop bien, qu’il avait besoin d’Italie ! Oui, mais de quelle Italie parlons-nous ? Où l’on voit ici que ces beaux cadres ne se réduisent pas à la seule ornementation qu’on leur assigne. Ils font « monde ». C’est l’architecture même d’une pensée qu’ils portent et dont ils deviennent la métaphore. Structuration de l’espace-temps par la pensée qui alors s’en échappe, ouvrant sur un ciel qui n’est pas une clôture mais la mesure de l’incommensurable. mille4Architecture, musique, mathématique. Nous voyons la pensée s’accomplir dans une sorte d’assomption.
Notre regard est lavé, débarrassé des clichés convenus qui nous prive de nous confronter au travail d’une pensée et en gomme la force subversive. Ces traces monumentales, ici baroques, témoignent, sont signes vivants. Le film est juste. Il nous met à l’épreuve. Il nous rend présent. Cet ordonnancement du monde nous parle encore. Cette parole est performante, elle nous dit des choses puissantes, irrigue encore mystérieusement nos vies d’aujourd’hui. Elle appelle le miracle, renouvelle la sagesse. C’est pourquoi ce film est beau et mystérieusement si nécessaire. Jean-Pierre Burdin

1 commentaire

Classé dans Les feuilles volantes de JPB

Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

1 commentaire

Classé dans Expos, installations, Les feuilles volantes de JPB, Littérature

Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

2 Commentaires

Classé dans Cinéma, Expos, installations, Les feuilles volantes de JPB, Littérature

En voyage avec Léo Ferré

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

C’est une belle matinée. Le soleil qui joue lestement avec les nuages laisse  deviner qu’au dehors l’air est léger. Le printemps semble précoce, à cette date on le sait fragile. Qu’importe, puisque la radio diffuse une joie dansante dans la pièce où je suis, la rendant plus spacieuse encore. Sur l’écran bleu de l’ordinateur, lecture matutinale du  courrier numérisé de la nuit.

Sandra Aliberti m’annonce qu’elle reprend son spectacle  « Des voyageurs dans ta voix… Ferré ». Gérard Astor, en passe de quitter la direction du théâtre Jean-Vilar de Vitry (94) a eu  la bonne idée de l’accueillir le samedi 22 mars, pour le printemps justement. Matinée chantante donc. En juillet 2013 à Avignon, j’ai entendu Sandra Aliberti chanter Ferré. C’était le soir de mon arrivée, Sandra ouvrait la programmation du Festival au Théâtre de la Rotonde. Plein de choses m’attachent à ce lieu, me disposent à accueillir effectivement  de nouvelles interprétations des chansons de Ferré : état d’esprit et ferré1esprit du lieu. Accords. Je ne connaissais pas Sandra mais j’étais  préparé à une telle rencontre et à la  découverte du spectacle qu’elle donnait avec sa formation, « La compagnie la Canopée » : Bertrand Ravalard au piano, Lionel Mendousse au violon. Ce fut effectivement une bien belle chance de les entendre, ce soir là !

 Nous étions  hors les murs,  en dehors des atmosphères festivalières enfiévrées qu’on ne cachera pas aimer aussi. On peut avoir plusieurs fidélités.  Ce théâtre doit son nom d’être situé précisément derrière la rotonde SNCF, entre ses bâtiments annexes et  les cités cheminotes qu’il  jouxte. Pour tout dire, c’est dans un  lieu un peu improbable pour le commun que les cheminots, avec leur comité d’entreprise, ont construit leur salle. Leur salle qui se met en juillet à l’horloge d’Avignon.

Beaucoup se perdent pour arriver là. C’est toujours fléché à la hâte et mal fichu. On dirait que c’est fait pour ceux qui … connaissent déjà ! On a beau pourtant y être allé plusieurs fois, chaque année on s’égare ! Déjà, à la sortie d’Avignon, au sud, il faut prendre la bonne porte pour, en prolongement de la rue Guillaume Puy, suivre la rue Pierre Semard ! Il faut accepter ensuite, c’est déjà un peu loin, d’errer  un peu dans le labyrinthe  des logements ouvriers encore sous la lourdeur d’un après-midi qui s’achève péniblement.  Mise à l’épreuve nécessaire, sorte de parcours initiatique. La colère s’apaisera lorsque l’on débouchera enfin, presque par surprise, sur un espace qu’on découvre d’emblée comme cordial, à proximité des voies de chemin de fer…

Le lieu prend les dimensions du rêve, le regard s’ouvre à l’emprise d’un vaste ciel, l’air circule. On est là dans une partie de campagne, un peu friche, et avant d’arriver on n’imaginait vraiment pas découvrir un havre si vite familier. Le soleil décline lentement, dilatant par l’effet des ombres un espace pourtant déjà large. On est déjà à la fraiche, bientôt les épaules se couvriront d’un gilet jeté sur l’épaule.

Le travail, dans toutes ses dimensions sociales, de luttes, de loisirs, de plein-air, de fête, de tchatche à n’en plus finir, offre là une belle scénographie et une instructive leçon de sociologie ouvrière. Bien sûr, il y a une buvette tenue par les cheminots ! Autour des tables, des enfants jouent. Peu de lieux condensent, pour moi, tant d’impressions et d’images reçues de la sensibilité des films de Renoir. Sans doute d’être en Provence ouvrière joue aussi.

Tiens en voilà un film de Renoir, par exemple, qui me vient à l’esprit, par associations d’images, en rédigeant cette feuille volante, qu’il nous faudrait revoir aujourd’hui, ce « Déjeuner sur l’herbe » où nos ouvriers et techniciens, regroupés peut-être avec leur comité d’entreprise, sont partis camper un week-end. En ce temps, le camping sauvage est encore assez facile à la proximité des villages provençaux.  Renoir. On est en  1959… Les comités d’entreprise ont alors une quinzaine d’années.  Le film dit bien sûr, également, d’autres choses.  Pourtant  en filigrane, ce soir de juillet, lorsque je vois les corps, les attitudes, lorsque j’entends les intonations, les parlures, ce sont de semblables histoires qui sont ici pour moi  palpables. Un lieu porte en lui tout un univers social.

Ferré3Ce soir-là, c’est par la voix de Sandra Aliberti qu’Éros nous entraine. Le « public », là, est déjà constitué dans son identité sociale. Il fait peuple. Peu sont à ne pas se connaitre. Cela s’entend dans le bruissement de la salle quand elle s’installe, aux interpellations qu’on se lance d’un bout à l’autre, les nouvelles qu’on s’échange les uns des autres.

Cette salle familière et bondée, on peut la penser comme acquise à l’artiste, mais un public acquis  n’est pas un public gagné d’avance. Tout le contraire, il peut justement être déçu s’il ne trouve ce qu’il attend trop ! Elles reviennent  tellement vite aux lèvres ces chansons interprétées par Léo Ferré dont il est l’auteur, parfois avec Jean-Roger Caussimon ou Aragon. On croit connaitre la chanson ! Eh bien non précisément, Ferré n’en a pas épuisé les voix possibles.  D’autres voyages sont envisageables et Sandra s’appuiera sur bien d’autres ressorts pour nous  dépayser, nous emmener précisément en voyage dans un univers connu mais pourtant qu’on reconnait mal d’emblée sur ses propres lèvres.Jusqu’à ce qu’elle nous en fasse découvrir des sens et  enchantements insoupçonnés.

FerréSandra Aliberti a un respect profond pour son public. C’est le moins, direz-vous, pour une artiste, de respecter son public. Toutefois, on a le droit d’avoir des  amitiés particulières, de trouver chaque fois avec sa salle une complicité nouvelle, inédite. Cette attention, on la lit dans son regard et on sent la présence, avant même qu’elle entonne la première note, pour imposer d’abord un silence disposant à l’écoute attentive. Il n’est pas évident de chanter Ferré, trop souvent on le plagie sans justement l’interpréter. Trop souvent, nous en avons souffert. La chose pas facile. Précisément, en nous prenant  par la main,  avec confiance elle saura nous transporter, nous  déshabituer, déconstruire et renouveler notre écoute de Ferré. Ce soir-là, elle a su déstabiliser, en douceur, intelligemment, son public, reconquérir en quelque sorte la salle en déhanchant musiques et chansons de Léo.

SandraSandra Aliberti ne fait pas du Ferré, elle en révèle  des choses cachées, secrètes, des subtilités, des malices qui sont bien sûr chez Ferré mais comme masquées et qu’on n’y entendait pas. Elle semble nous dire « vous n’y êtes pas, vous êtes lourds, les amis, c’est sensuel, plus fin encore. Plus subtil. Lâchez prise. Vous êtes patauds, laissez-là vos godillots, chaussez vos souliers de danse. Allez, swinguer… ».  Elle allège. On aime Léo Ferré mais pourtant, chez lui la grandiloquence, l’assurance parfois, pointent le nez et peuvent agacer. Surtout d’ailleurs chez ceux qui, en  l’imitant, grossissent le trait de  l’icône stéréotypée de l’anarchiste qu’ils ont contribué à figer. Sandra Aliberti rend les choses simples, n’enlève rien à la force, à la virilité même de Ferré, au contraire elle la montre là où on ne l’entendait, là où on ne l’attendait pas. Pas comme cela du moins. Cette fragilité m’enchante. Sandra est belle. J’ai aimé, beaucoup aimé. Dès le récital fini, elle vient vivement à la rencontre de la salle avec ses deux musiciens. On sort, la nuit est étoilée. Un ami me ramène en voiture au centre d’Avignon. On fredonne. Jean-Pierre Burdin

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Les feuilles volantes de JPB, Musique et chanson