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Ibsen, ennemi du peuple ?

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883 ! Un chef-d’œuvre revisité par Jean-François Sivadier sur les planches de l’Odéon. Sans oublier Le champ des possibles, de et avec Elise Noiraud, au théâtre de La Reine Blanche.

 

Peu importe, après tout, les raisons et les circonstances de cette création, le texte d’Un ennemi du peuple demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à Un ennemi du peupleSur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Jean-François Sivadier, accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe.

Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela…

Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville, et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l’interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès.

Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution, on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier. Qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre car la pièce, malgré la teneur de son sujet, ne manque pas non plus d’accents comiques… Le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole, et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Le champ des possibles : jusqu’au 22/06, au Théâtre la Reine Blanche. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute, à l’entendre, que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour écrire son spectacle ! Il était donc une fois une jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. Sans que la critique ait besoin, pour justifier son propos élogieux, d’en référer à quelques prédécesseurs masculins reconnus, tels Caubère ou consorts signant avec succès leurs sagas scéniques en solitaire… À l’instar de son héroïne en quête de maturité, Elise Noiraud use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Tchekhov, une folie salutaire

Jusqu’au 14/07, le théâtre du Poche Montparnasse offre au public un Tchekhov inédit. Détonant et hilarant : deux pièces de jeunesse pour un Tchekhov à la folie, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît ! Sans oublier Voyage au bout de la nuit au Tristan Bernard, Logiquimperturbabledufou au Rond-Point et An irish story au Belleville.

 

Le titre du spectacle, Tchekhov à la folie, qui regroupe deux pièces en un acte très connues de l’auteur russe, La demande en mariage et l’Ours, est une belle invite à venir voir ce qu’il se passe sur la scène du Poche Montparnasse à Paris. Il a aussi l’immense mérite de nous donner dans le même élan les clés de la mise en scène de Jean-Louis Benoit. De folie en effet, il est bel et bien question dans cette représentation. De folie furieuse, doit-on même ajouter. Le docteur Tchekhov devait s’y connaître en la matière. Et Jean-Louis Benoit qui a toujours eu l’art, depuis l’ancien temps où il dirigeait le Théâtre de l’Aquarium avec ses compères Jacques Nichet et Didier Bezace, de décortiquer avec une belle et parfois ironique subtilité les textes qu’il mettait en scène, ne se fait pas faute cette fois-ci d’aller y voir de très près ce que recèlent les répliques de Tchekhov. Un auteur qu’il avait déjà abordé dans Une histoire de famille, en 1983.

Puisque farce (ou plaisanteries, comme elles furent traduites dans un premier temps) il y a, c’est ainsi que sont dénommées par leur auteur ces deux pièces en un acte, autant y aller. Et la traduction d’André Markowicz accentue si faire se peut, et à son habitude, le côté rugueux des choses. Cela cogne donc très fort mais il n’empêche qu’à y regarder de près, il y a quand même, et comme toujours chez Tchekhov, un mélange des genres. Sous la rudesse des répliques vient parfois se nicher d’étranges fêlures qui rendent les personnages, malgré la caricature, humains trop humains… Reste que l’ensemble est d’une impitoyable drôlerie. D’autant que tout ici est porté par un trio d’acteurs absolument saisissants de drôlerie, et c’est bien le premier mérite du metteur en scène de les avoir ainsi réunis. Émeline Bayart dans son comportement et ses mimiques, d’abord en « jeune fille à marier » puis en veuve éplorée, et paradoxalement sans que cela paraisse à aucun moment chargé, est simplement prodigieuse. Face à elle, le madré et impayable Jean-Paul Farré lui donne la réplique alors que Manuel Le Lièvre, en prétendant qui n’arrive jamais à formuler sa demande en mariage, arrive à faire surgir dans la caricature une charge d’humanité surprenante. On rit aux éclats, dans la plus grande fidélité à l’auteur. Ce qui, par les temps qui courent, relève du miracle. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Voyage au bout de la nuit : jusqu’au 01/06, au théâtre Tristan Bernard. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, Franck Desmedt parvient en solitaire à donner la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

Logiqimperturbabledufou : jusqu’au 02/06, au théâtre du Rond-Point. La loufoquerie du titre en dit long à lui tout seul ! Prenez des textes authentiques de spécialistes opérant à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, saupoudrez de scènes de Tchekhov et Shakespeare, mixez avec les propos de la grande Zouc ou de Lydie Salvayre et vous obtenez un mélange follement déroutant et hilarant où le fou n’est pas toujours celui qu’on croit… Derrière le rire explosif, servi par un quatuor magistral d’interprètes dans une mise en scène échevelée de Zabou Breitman, l’intelligence de la déraison. Y.L.

An irish story : jusqu’au 30/06, au théâtre de Belleville. Il était une fois… une histoire irlandaise qui, au final, pourrait fort bien être française, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliement contée d’une génération l’autre, un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue, à ne pas manquer ! Y.L.

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Fassbinder, Nordey et Richter

Créé en mars 2016 au Théâtre national de Strasbourg, Je suis Fassbinder inaugurait artistiquement la prise de fonction de Stanislas Nordey à la tête de l’institution. Dans une co-mise en scène avec l’auteur allemand Falk Richter, un authentique manifeste pour un théâtre d’aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Sans oublier Ysteria au Théâtre de la Tempête, Les chaises au Théâtre de l’Aquarium, The great disaster au Lavoir moderne parisien et Voyage en Italie au Théâtre d’Angoulême.

 

L’ère Nordey à la tête du Théâtre national de Strasbourg, où il fut nommé en septembre 2014, s’ouvrait véritablement en mars 2016 avec cette première création, Je suis Fassbinder, aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Une ouverture en forme de manifeste puisque ce spectacle, réalisé avec le dramaturge allemand Falk Richter, affiche et affirme on ne peut plus clairement, à tous les niveaux, ses ambitions. D’abord, au plan du discours concernant son être-là au monde tel qu’il le vit au jour le jour, avec la volonté d’en rendre compte et d’en découdre sur le plateau avec ses interrogations, ses doutes et ses colères de citoyen. Point de détour ni de recours aux éternels classiques, Stanislas Nordey entend parler du monde d’aujourd’hui avec ses contemporains. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a demandé à Falk Richter, son « frère de théâtre » dont il a déjà monté plusieurs textes, de

Co Jean-Louis Fernandez

devenir auteur associé au TNS et de poursuivre ainsi officiellement leur compagnonnage.

Les deux hommes sont de la même génération et possèdent la même appétence à se saisir à bras-le-corps des problèmes du monde dans lequel ils vivent et luttent. Si Falk Richter a écrit le texte du spectacle, Nordey lui a aussi demandé de cosigner la mise en scène avec lui. Une première pour le nouveau directeur, et une manière de bien signifier sa manière de concevoir le travail théâtral dans ce qui est désormais sa maison. Falk Richter a écrit son texte, au jour le jour, au fil des répétitions, ne cessant de le transformer en regard de ce qui se passait dans le monde. C’est une écriture au présent de l’indicatif. Sa narration se passe quasiment en temps réel et intègre propositions, recherches et hésitations des comédiens sur le plateau. C’est d’ailleurs si évident que c’est justement ce que nous propose le spectacle : des comédiens en pleine recherche, se demandant comment jouer les rôles qu’ils se sont attribués, et surtout comment parler le monde d’aujourd’hui sans craindre de se contredire. Une véritable mise en abîme… Lors de la création à Strasbourg, il était donc question du problème des réfugiés, de incidents de Cologne, de l’état d’urgence en France, de la percée de l’extrême droite en Allemagne lors des dernières élections régionales, Nul doute, en ce mois d’avril où le spectacle fait halte sur la scène du Rond-Point, le spectateur découvrira quelques changements liés à la funeste actualité ! C’est un travail en perpétuelle évolution pour mieux coller au présent, mais il se propose dans le même temps d’intégrer la mémoire d’un passé récent (pour mieux saisir ce qui se passe

Co Jean-Louis Fernandez

désormais), celui justement analysé et dénoncé par Rainer Werner Fassbinder.

Le cinéaste, auteur dramatique et metteur en scène de théâtre, au fil de ses œuvres toutes au goût de soufre, fut d’une insupportable lucidité sur l’Allemagne des années 1960-70, une Allemagne pressée de faire oublier son passé nazi pour se lancer dans les joies du libéralisme économique. Nordey et Richter qui, au départ, envisageaient de faire un spectacle sur Fassbinder, le prennent désormais comme référence, mettent leurs pas dans les siens, font la liaison entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Inutile de dire que quelques points communs lient les deux époques… De ce projet, reste dans le spectacle une scène essentielle tirée du film lAllemagne en automne (1977) où l’on voit Fassbinder se filmant avec sa mère qu’il harcèle violemment pour qu’elle finisse par avouer qu’il faudrait un homme à poigne pour diriger le pays, un dictateur en somme, mais « gentil » tout de même… C’est la même scène – ce n’est certes pas un hasard – que l’on retrouvait dans le documentaire, Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot entièrement consacré au parcours et à la violence terroriste de la Fraction Armée Rouge d’Andréas Baader et d’Ulrike Meinhoff. Nordey embarque ses camarades de plateau, tous formidables, Laurent Sauvage, Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, à l’énergie inépuisable, dans une série de variations de cette séquence, jouée, rejouée (notamment avec Laurent Sauvage dans le rôle de la mère et celle de Nordey dans celui de Fassbinder), déjouée, reprenant leur propre personnalité en se demandant comment réussir à vraiment rendre compte de la douce horreur des propos tenus…

Tout cela est réalisé avec une science et une maîtrise de la scène étonnantes, avec toujours, là aussi, une mise en abîme très réjouissante. Nordey et Richter recyclent tous les poncifs de l’esthétique des toutes jeunes équipes théâtrales d’aujourd’hui, les prennent à leur charge, les transforment jusqu’à plus soif, les retournent comme des gants pour se les approprier et nous les imposer. Au nécessaire et salutaire théâtre à l’estomac qu’ils pratiquent ici, Nordey et son équipe, qu’il faudrait citer en son ensemble, ajoutent une dimension ludique qui nous renvoie à l’essence même du théâtre. Jean-Pierre Han

 

À VOIR AUSSI :

Ysteria : écrit et mis en scène par Gérard Watkins, jusqu’au 14/04 au Théâtre de la Tempête (75). Avec cette nouvelle pièce créée au

Co Pierre Planchenault

Théâtre national de Bordeaux, le dramaturge franco-britannique nous conte, entre humour et tragédie, surtout sans didactisme, la longue histoire de l’hystérie à travers les âges. Sur le plateau, psychiatres et malades dialoguent ou soliloquent, chacun révélant son rapport à la maladie. « Une interminable histoire du sexisme », selon l’auteur et metteur en scène, défile alors sous nos yeux de spectateur-voyeur, tel lors des séances publiques de Charcot à la Salpetrière, louchant entre horreur et crises de rire ! Des prétendues sorcières du Moyen Âge aux névropathes d’aujourd’hui, au fil de tableaux rondement menés et de numéros d’acteurs formidablement orchestrés, Watkins réussit un véritable tour de force : entre fiction contemporaine et enquête historique, faire de l’hystérie, cette maladie psychiatrique qui entrave les capacités à s’adapter aux règles sociales, un surprenant objet théâtral et un miroir grossissant des phobies de nos sociétés. Yonnel Liégeois

Les chaises : une pièce de Ionesco dans une mise en scène de Bernard Lévy, jusqu’au 14/04 au Théâtre de l’Aquarium (75). Un

Co Régis-Durand de Girard

classique, depuis 1951 mille fois joué et revisité, auquel Lévy apporte une incroyable touche d’originalité ! Grâce d’abord à deux comédiens, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, époustouflants de beauté et de naturel dans ce jeu de rôles où deux petits vieux se perdent et se retrouvent dans un amoncellement de chaises en l’attente d’invités éternellement aux abonnés absents… Ici, l’absurde de situation laisse place à la tendresse, à la poésie, aux yeux mouillés de deux vieillards égarés dans leurs rêves et au temps jadis où il faisait encore jour à minuit ! Entre solitude et incompréhension d’un couple à la dérive, coincé entre deux chaises et désespéré de ne pouvoir confier à la multitude leur regard sur le monde, se révèle alors dans un rire angoissant la noirceur du présent : au détriment du partage et du dialogue, se laisser envahir et submerger par les biens matériels, qu’ils soient de bois, d’or ou d’argent. Ionesco, maître en tragique lucidité, nous avait pourtant alertés : absurde, alors, la vie ! Yonnel Liégeois

The great disaster : une pièce de Patrick Kerman dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois, à partir du 10/04 au Lavoir moderne

Co Anne-Laure Liégeois

parisien. Souvenir émouvant et captivant, au siècle précédent, lors du regretté festival Les Déferlantes à Fécamp en 1999 : dans le noir d’une ancienne conserverie, entre puissant ressac des vagues et forte odeur de poissons, l’évocation de cette « tragédie maritime » avec la même metteure en scène déjà à la barre ! Giovanni Pastore, l’émigré italien qui a fui son Frioul miséreux, nous conte sa dernière nuit sur le Titanic. Non en cabine de luxe, dans les entrailles du paquebot, préposé à la plonge… 3177 couverts à laver et faire reluire, « une bonne place » au regard de ce qu’il laisse derrière lui. Tel un fantôme, zombie remonté des flots, il évoque alors ses souvenirs de la terre natale, le désespoir du partir, l’insolente richesse des nantis de première classe, l’avenir incertain des soutiers de son espèce, ces laissés pour compte d’hier et d’aujourd’hui en leur quête incessante de la terre promise. De 1912 à nos jours, les tragédies maritimes ont changé de nature, pourtant ce sont les mêmes qui coulent encore et toujours. Yonnel Liégeois

Voyage en Italie : adaptation et mise en scène de Michel Didym, les 14 et 15/05 au Théâtre d’Angoulême (16) puis grande tournée

Co Eric Didym

nationale. Créé à la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine, ce spectacle nous invite à mettre nos pas dans ceux de Montaigne, de Bordeaux à Rome. Sur le plateau, le maître des lieux a convoqué poules et cheval, pierres et mousses, arbre et source d’eau. Le décor est planté, le voyage peut commencer… Un périple de 17 mois entamé en 1580, au cœur des guerres de religions qui ébranlent alors le pays, tant pour soigner sa gravelle que pour nourrir quelques ambitions politiques. Outre la beauté de l’étalon et le jeu flamboyant des interprètes, un voyage cependant quelque peu statique dans les réflexions du grand penseur dictées à son secrétaire, son Journal de voyage pas destiné à publication et découvert en 1770. Demeurent la découverte d’un sage, nullement cantonné dans la tour de son château contrairement à la légende, surtout les réflexions toujours stimulantes d’un penseur étonnamment ouvert aux coutumes et peuples d’ailleurs. Yonnel Liégeois

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Quand le Verbe nous fait de l’œil…

En cette rentrée théâtrale 2019, deux spectacles s’imposent d’évidence : Comme disait mon père & ma mère ne disait rien aux Déchargeurs (75) et La source des saints à Gennevilliers (92). Respectivement de Jean Lambert-wild et John Millington Synge, pour deux magistrales directions d’acteurs et interprétations.

 

La magie du Verbe…

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène des Déchargeurs, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour

Co Franck Roncière

évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement, quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs (58 pages, 10€). À noter que sont donnés dans la foulée à 21h30, toujours dans une mise en scène de Michel Bruzat, Les soliloques du pauvre de Jehan-Rictus interprétés par Pierre-Yves Le Louarn (« C’est obligatoire, moderne, fulgurant. Il faut s’y ruer » / France 3 Nouvelle-Aquitaine).

 

…Quand l’œil écoute !

Il s’agit bien de cela, dans cette Source des saints, de la vue – perdue dès leur plus jeune âge par les deux protagonistes principaux, mari et femme dépenaillés, mendiant au bord d’une route « d’une région isolée de montagne à l’est de l’Irlande » – et de la sonorité des mille et un petits bruits de la vie quotidienne qui parviennent forcément démultipliés aux deux aveugles, sens aiguisés au fil du temps. La sonorité, c’est aussi celle, surprenante, incroyable, de la langue bouleversée que l’auteur met dans la bouche de ses personnages, âpre, rugueuse, tout en cassures, traduite dans le rythme du texte original, à la virgule près par Noëlle Renaude dont le travail est simplement extraordinaire, d’une audace et d’une fidélité folles, qui a séduit d’emblée le metteur en scène Michel Cerda qui n’aurait jamais monté cette pièce de John Millington Synge s’il n’avait eu connaissance de cette traduction. Et Synge serait resté dans un quasi anonymat : nous ne connaissons guère de lui en France que son Baladin du monde occidental, son chef-d’œuvre écrit en 1907, deux ans après La Source des saints que Michel Cerda fait revivre aujourd’hui. Cette langue qui nous vient de très loin, des profondeurs des îles d’Aran à l’extrême Ouest de l’Irlande, un lieu que William Butler Yeats avait conseillé à l’auteur (« Abandonnez Paris… partez aux îles d’Aran »…) qui y puisera le sujet de plusieurs de ses pièces, le spectateur met un temps avant de l’apprivoiser, mais une fois entré dans son rythme, tout s’éclaire soudainement. Il y a là un phénomène qui fait penser à un autre irlandais, James Joyce. Le couple d’aveugles aura la chance (?) de recouvrer la vue grâce à un saint qui va

Co Jean-Pierre Estournet

de village en village et qui, grâce à une eau miraculeuse, réalise de véritables miracles. Seulement voilà, et c’est bien toute la problématique de la pièce, le monde visible vaut-il la peine d’être vu et vécu ?

Le couple, Martin Doul et Mary Doul qui s’imaginaient être des modèles de beauté, sont soudainement mis devant une autre réalité qui les agresse profondément. Ils ont désormais « sous les yeux les mauvais jours du monde ». Et alors que la nuit s’abat à nouveau sur leur vue, ils refuseront avec la dernière énergie de la recouvrer, Martin jetant au loin le flacon avec son eau miraculeuse… Pour se retrouver et repartir ensemble sur les routes. Superbe simplicité, tenue avec une rigueur extrême par Michel Cerda plus que jamais à l’aise avec ce type de texte qu’il nous donne à voir et à entendre. On lui connaissait cette qualité tout comme on connaissait son travail de direction d’acteurs. Tout cela éclate sur le plateau nu aménagé par Olivier Brichet et savamment éclairé ou baigné dans l’ombre par Marie-Christine Soma. Une aire de jeu idéale pour que puissent donner chair à leurs personnages de manière inouïe Yann Boudaut (Martin Doul), Anne Alvaro (Mary Doul) et leurs camarades de jeu Christophe Vandevelde*, Chloé Chevalier*, Arthur Verret et Silvia Circu. Il n’est pas jusque dans la relation physique des personnages que l’accord de complétude ou de contraste ne soit juste (ainsi entre Yann Boudaut et Anne Alvaro dans des registres de jeu décalés, mais finalement tellement accordés). C’est réellement du grand art qui devrait permettre pour peu que l’on ait un peu de mémoire de considérer la véritable place de Michel Cerda dans notre univers théâtral plus que frelaté. Jean-Pierre Han

– Article écrit en janvier 2017, après la présentation du spectacle au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Bénédicte Cerrutti et Cyril Texier remplacent Christophe Vandevelde et Chloé Chevalier dans cette reprise.

– John Millington Synge : La Source des saints. Texte français de Noëlle Renaude (Éditions théâtrales, 60 p.,10€).

– Voir la revue Frictions ((n° 28, 14€). Avec des textes d’Anne Alvaro, Yann Boudaud, Michel Cerda et Noëlle Renaude à propos du spectacle.

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Mouawad, mon bel oiseau !

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 30 décembre, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.

 

Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de

Co Simon Gosselin

celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.

L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et

Co Simon Gosselin

explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?)  avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).

L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

Nous sommes tous des oiseaux !

De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire authentique d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis et

Co Simon Gosselin

pour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.

De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la scène de La Colline, dans une révélation finale qui est à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois

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Sefsaf, si loin si proche

Avec Si loin, si proche, Abdelwaheb Sefsaf offre à la Maison des Métallos un concert-récit sur son enfance. Un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Du 18 au 23/12, sous le regard croisé des critiques de Chantiers de culture.

 

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de

Co Renaud Vezin

la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

 

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire

Co Renaud Vezin

fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre

Dans le cadre de leur partenariat, l’Union Fraternelle des Métallurgistes (UFM) et la Maison des Métallos sont heureux de vous faire bénéficier d’un tarif de 9€ au lieu de 15€ (5€ pour les – de 15 ans). Réservation directe auprès de la Maison des Métallos au 01.47.00.25.20 ou sur reservation@maisondesmetallos.org en précisant le code UFM.

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Lazare, le mouvement de la vie

Théâtre, chant, rap, musique et danse, Sombre rivière, de l’auteur et metteur en scène Lazare, est tout cela à la fois, et bien plus encore ! Un cri de colère contre l’obscurantisme au lendemain de l’attentat du Bataclan, un chant d’espoir au nom de la fraternité et de la générosité. Un spectacle hors-norme, trop long ou pas assez sur les planches du Théâtre du Rond-Point (75), totalement foutraque et déjanté, entre humour et tragédie. Sans oublier Clouée au sol, Delta Charlie Delta et La guerre des salamandres.

 

C’est un blues, le chant d’esclaves en fuite qui, pour que l’on perde leurs traces, traversent au péril de leurs vies, rivières et autres cours d’eau. Sombre rivière, le titre du dernier spectacle de Lazare à l’affiche du Théâtre du Rond-Point, est juste et beau. Il évoque bien aussi le cours de la vie de l’auteur-metteur en scène, Lazare, qu’il mène à un train d’enfer comme pour fuir l’horreur, celle qui s’est emparée de notre monde. Sombre rivière a comme point de départ l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015, qui l’a abasourdi, mais ne l’a toutefois pas laissé sans voix. La parole, il a immédiatement voulu la prendre, a téléphoné à deux personnes qui lui sont chères : sa mère algérienne qui ne sait pas écrire et parle mal le français, et le metteur en scène Claude Régy qui n’a eu de cesse toute sa vie durant de travailler les mots, de les retourner, de les ouvrir, et qui connaît aussi la valeur des silences.

Ces deux conversations téléphoniques (Allo maman, Allo Claude) sont à l’origine de Sombre rivière. C’est à partir d’elles que les choses se sont petit à petit élaborées avec la complicité de ses acteurs-créateurs.Vannes ouvertes, les flots se sont déversés sur le plateau charriant le souvenir de tout ce que la vie comporte de douloureux, de tragique même avec ses morts et ses blessés. Pourtant dans le même temps et le même élan, c’est un formidable appel à la vie qui est crié, chanté, dansé. Ce qui se passe sur la scène est étonnant et pour le moins paradoxal : c’est foutraque, mais un foutraque totalement maîtrisé ! Comme seuls savent le maîtriser quelques énergumènes de la scène comme François Tanguy (que Lazare, on s’en serait douté, admire) ou Alexis Forestier. Il y a de tout sur le plateau aménagé par Olivier Brichet en collaboration avec Daniel Jeanneteau, de la célébration du verbe (Lazare est un formidable poète), à la danse, au slam, à la chanson… C’est à la fois une pièce de théâtre dans laquelle l’auteur va revenir sur les événements tragiques de sa famille qu’il a déjà évoqués dans ses précédents spectacles, dans sa trilogie, formidable roman familial composé de Passé je ne sais où qui revient, Au pied du mur sans porte et de Rabah Robert, touche ailleurs que là où tu es né, mais c’est aussi une comédie musicale, une revue avec chœurs, un genre tout à fait original avec bien sûr utilisation de la vidéo (la séquence d’interview, en gros plan, de la mère, Houria, interprétée par Anne Baudoux est superbe de pudique drôlerie, sourire aux lèvres comme pour masquer une douleur profonde).

Lazare ne joue pas dans ce spectacle – c’est pourtant un acteur de tout premier ordre –, mais il est partout sur scène, et pas seulement dans la peau du comédien chargé de l’interpréter, Julien Villa. Il est dans tous les personnages à la fois, hommes ou femmes, dans tous les interstices de la scène, à fouailler à sa manière le présent nourri par son passé, petites histoires personnelles inclues dans la grande Histoire, avec le grand-père tué par les Français à Guelma le 8 mai 1945, avec l’évocation des massacres de Sétif le même jour, avec l’arrivée de la mère en France, avec ce leitmotiv et cette vérité qui ne cessent de le harceler, « tu es né en France, mais t’es un Arabe » alors qu’il prétendait être un Français né en France… Alors que justement, après l’attentat du 13 novembre 2015, tout va se retourner contre eux les Arabes, les Français d’origine arabe…

Tout cela se mêle, s’entremêle sur le plateau avec aussi les références à d’autres écorchés vifs, avec d’autres « suicidés de la société », Sarah Kane, Antonin Artaud… C’est sa divine comédie que Lazare compose à sa manière entre tragédie, comédie et même bouffonnerie dans un ballet mené dans une tension de tous les instants par ses camarades qu’il convient de tous citer, Ludmilla Dabo, la meneuse de revue, chanteuse de jazz, Laurie Bellanca, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Mousset, Veronika Soboljevski et Julien Villa, mention très spéciale accordée à Anne Baudoux, co-fondatrice avec Lazare de la compagnie Vita Nova, la bien nommée, collaboratrice artistique sur le spectacle avec Marion Faure, et sans qui, effectivement Lazare et Vita Nova ne seraient pas à l’origine d’une des aventures théâtrales (et au-delà) les plus singulières de notre univers si étriqué et où il s’agit essentiellement et le plus simplement du monde de « dire, chanter, danser. Et embarquer les gens avec nous »… Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Une haute performance : Clouée au sol de George Brant, dans une mise en scène de Gilles David, du 18 au 22/12 aux Déchargeurs. L’héroïne imaginée par le dramaturge américain George Brant aurait pu chanter les vers de Verlaine, « le ciel est par-dessus les toits/Si bleu, si calme… », à cette petite différence près que les toits, pour elle, n’étaient que des objectifs à atteindre pour les bombarder. Pilote de chasse au Moyen-Orient dans l’US Air Force, qu’elle a réussi à intégrer à force de volonté, saisie d’un sentiment de toute-puissance, elle déchirait le ciel plus qu’elle ne l’admirait. Mais qu’importe, tout cela est du passé. Redevenue femme le temps – très long, trop long pour les autorités militaires – de tomber amoureuse, de vivre en couple et de mettre au monde une enfant, c’est bientôt un drone qu’on lui demande de diriger : fini le bleu du ciel, fini le Moyen-Orient et les ennemis bien repérés, c’est une caravane climatisée d’une base militaire secrète à Las Vegas qui l’attend. La voilà touchée en plein vol, si j’ose dire, Clouée au sol comme le notifie sans ambiguïté le titre de la pièce. Un véritable cataclysme… décrit par George Brant sans aucune fioriture, dans une sorte de constante et douloureuse éructation (bien mise en valeur dans la traduction rythmée de Dominique Hollier) de la part de la jeune femme bientôt déchirée et incapable d’établir une frontière entre sa vie de famille et sa vie de tueuse à distance. La pièce de George Brant, un auteur reconnu outre-Atlantique, est implacable, comme est implacable la mise en scène de Gilles David. On retiendra surtout sa très attentive et fine direction d’acteur. Il n’aura pas lâché d’une seule seconde la jeune Pauline Bayle qui, en combinaison de pilote, pieds effectivement cloués au sol sur le carré blanc très légèrement incliné (la scénographie est signée par Olivier Bréchet), face au public, assume avec une belle autorité la subtile et complexe partition de la pilote. C’est une véritable et étonnante performance qu’elle réalise là pour rendre justice au texte de George Grant. J-P.H.

Une épure théâtrale : Delta Charlie Delta de Michel Simonot, dans

Co, Jean-Gabriel Valot

une mise en scène de Justine Simonot, en tournée. Plus qu’un succès, la pièce est un véritable phénomène qu’il conviendrait sans doute d’analyser. Voilà plus de deux ans qu’elle est apparue éditée par Espace 34. Voilà plus de deux ans qu’elle fait un véritable tabac, raflant ici et là prix et autres récompenses, notamment auprès d’un jeune public. Tout le monde ou presque, dans tous les milieux professionnels et amateurs, tente de s’en emparer, avec plus ou moins de bonheur. Seules, jusqu’à présent, les grandes institutions qui connaissent le texte et l’apprécient, se tiennent sur leur réserve, ce qui, venant de leur part, n’est pas une réelle surprise… Le succès ? Le sujet bien sûr qui évoque une histoire vraie (la caution du vrai fonctionne toujours, mieux que jamais : on ne saura jamais pourquoi). Celle de ces trois jeunes gens qui, de retour d’un match de foot, un soir de 2005 sont pris en chasse par la police au seul motif qu’ils sont jeunes (ils doivent avoir aux environs de 15-16 ans), basanés pour certains, et s’amusent à joyeusement se chahuter les uns les autres, et qu’enfin cela se passe à Clichy-sous-Bois. Une chasse commence notamment après trois d’entre eux qui, dans l’affolement, ne trouvent guère d’autre solution que de se réfugier dans un transformateur électrique au vu et au su des policiers. Deux d’entre eux meurent électrocutés, le troisième survit difficilement. Le procès des policiers ne trouvera son épilogue que dix ans plus tard, en 2015. L’affaire est donc récente et toujours présente dans nos esprits. On peut éventuellement comprendre que l’histoire puisse toucher à ce point. Mais en rester à ce constat, c’est passer à côté de ce qui a fait le succès de la pièce. C’est passer sous silence le travail de composition et d’écriture de Michel Simonot qui élève le fait divers à une véritable tragédie des temps modernes qui, comme celles des temps anciens, pose la question du fonctionnement du pouvoir et de la démocratie. Ce n’est sans doute pas le lieu ici d’analyser de près ce phénomène essentiel, contentons-nous de dire que porter ce texte tragique (je reviens volontairement sur ce terme) à la scène n’était pas de la toute première évidence, tant il recèle de subtiles et fines analyses dans son développement, n’hésitant pas par ailleurs à explorer et à faire usage de différents registres d’écritures et de jeux imbriqués les uns dans les autres. Il appartenait à Justine Simonot, efficacement aidée par Pierre Longuenesse, notamment sur l’aspect musical et rythmique du spectacle – l’œuvre de Michel Simonot est un oratorio en 7 chants –, de tenter la gageure, c’en était une, de porter ce texte à la scène. D’abord par le biais – nécessaire détour répondant à des nécessités de production – de lectures avant d’en arriver au spectacle lui-même. Avec le piège tendu par eux-mêmes dans la mesure où la dernière lecture (il y en eut plusieurs) atteignait un point de justesse et de plénitude plus que probant. Comment dès lors faire spectacle à partir de ces très fortes données ? Belle et forte réponse, donc, sur le plateau nu qu’arpentent dans de subtils déplacements (avec des focales sur tel ou tel personnage ou plutôt sur telle ou telle voix) les six comédiens dans un tempo de choralité assumée, sous la ferme direction de Clotilde Ramondou en coryphée à la voix grave, vraie représentante du peuple. Deux jeunes comédiens, Zacharie Lorent et Alexandre Prince, des révélations, prennent en charge avec une discrète assurance les paroles des jeunes victimes… Les tableaux bougent, changent dans des sortes de glissements, de lent tourbillon qui saisissent le spectateur, mais qui refusent dans le même temps de l’embarquer totalement pour lui laisser le temps de la réflexion, ce qui est bien l’essentiel. Saisissant… J-P.H.

Théâtre de service public : La Guerre des salamandres de Karel

Co, Christophe Raynaud de Lage

Capek, dans une mise en scène de Robin Renucci, en tournée. C’était le rêve de Guy Rétoré, le créateur et directeur du TEP, de mettre en scène La Guerre des salamandres du tchèque Karel Capek. Plus d’un quart de siècle plus tard, par la grâce d’Évelyne Loew qui s’est attelée à la rude tâche de transformer le roman en véritable œuvre théâtrale – et c’est une réussite – et du responsable des Tréteaux de France, Robin Renucci, le pari est tenu de belle manière et lui donne raison, toujours dans un contexte (et une esthétique ?) de théâtre de service public. Si l’ouvrage de Karel Capek est bien une manière de chef-d’œuvre écrit en 1936 au moment de la résistible ascension du nazisme, avec sa fable mettant en jeu le peuple des salamandres réduit à l’esclavage et exploité comme sous-prolétariat par un capitaliste bon teint, mais qui va finir par se révolter, inverser l’ordre des choses et prendre le pouvoir, encore fallait-il opérer un certain nombre de choix au cœur de l’abondante matière romanesque évoquant tout à la fois Jules Verne, George Orwell, Brecht et quelques autres de la meilleure encre, tout en la transformant en matière théâtrale pour sept comédiens alors que l’œuvre en recèle au bas mot une trentaine. C’est chose admirablement faite par Evelyne Loew, et les comédiens n’ont dès lors qu’à se glisser dans la peau des multiples personnages dont ils doivent assumer l’existence. Opération d’autant mieux réussie que Robin Renucci, dans la scénographie de Samuel Poncet qui ouvre tous les possibles en se transformant selon les besoins du récit, mène tambour battant et avec maîtrise la partition foisonnante d’Évelyne Loew-Karel Capek (traduit par Claudia Ancelot). La fable de l’auteur est parlante (et terrifiante pour peu que l’on veuille bien ouvrir les yeux). Aujourd’hui encore plus que jamais, ce qui n’est pas la moindre des surprises que réserve le spectacle. Elle se développe à toute allure (1 heure 40, un exploit !) dans des traits fulgurants et dans des registres qui changent de séquence en séquence. Les comédiens, il faut citer toute la troupe (puisque c’en est une et de belle facture), Julie d’Aleazzo, Henri Payet (qui alterne avec Gilbert Épron), Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Julien Renon, Chani Sabaty, s’en donnent à cœur-joie à jouer les fregoli, à chanter et à former un chœur qui sait aussi manier l’humour. Bref, du théâtre qui tourne le dos à tous les effets de mode pour rester à ses fondamentaux. J-P.H.

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