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Une leçon de comédie, Avignon 2019

Jusqu’au 28/07, se donne « La dernière bande » au Théâtre des Halles. Avec Denis Lavant, dans une mise en scène de Jacques Osinski. Sans oublier « Et le cœur fume encore » au 11*Gilgamesh Belleville et « Moi, Bernard » à La Caserne.

 

Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, toujours au Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà… Toujours en compagnie de Beckett, mais dans La dernière bande, cette fois-ci.

Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés. On pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin, disons simplement que nous sommes ailleurs.

La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé.

Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Et le cœur fume encore : Conception et écriture Alice Carré et Margaux Eskenazi, dans une mise en scène de Margaux Eskenazi, Théâtre 11*Gilgamesh Belleville. Second volet d’un diptyque intitulé Écrire en pays dominé, le premier proposant une traversée des courants de la négritude et de la créolité, il s’agit là de plonger, littéralement et littérairement, de l’Algérie coloniale à la France d’aujourd’hui qui a toujours beaucoup de difficultés à parler de « la guerre » et d’en faire mémoire d’une génération l’autre : trop de violences tues, trop de parcours de vie brisés, trop de mémoires cachées, trop de souffrances rentrées… Fruit d’un patient recueil de témoignages, familiaux ou proches, de partages avec historiens et écrivains, sur la scène sont rassemblés appelés du contingents comme soldats de métiers, sympathisants du Parti communiste ou de l’O.A.S., fils de harkis ou membres du FLN ! Pour se conter, se raconter et nous raconter leurs peurs, leurs angoisses, leurs désillusions. La grande qualité de la représentation ? Les non-dits ou mots dits s’échangent dans la compassion et l’humour, entre cris, pleurs ou colères des uns et des autres. Des paroles singulières qui croisent celles de grands témoins, tels Kateb Yacine, Édouard Glissant, Assia Djebar et Jérôme Lindon… Une pièce d’une grande force émotionnelle qui, sans didactisme mais avec une incroyable puissance d’humanité, marie avec justesse et talent petite et grande Histoire ! Une jeune troupe pétillante d’énergie, du théâtre documentaire de haut vol. Yonnel Liégeois

Moi, Bernard : Une adaptation de la correspondance de Bernard-

©Marc Philippe

Marie Koltès, conception et interprétation Jean de Pange, dans une mise en scène de Laurent Frattale, La Caserne. Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! S’emparant de sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre, à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, une mise en espace des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident et qui brûle sa vie à la quête d’autres cultures, d’autres continents, d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès, Yonnel Liégeois

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Un conte pour enfants ? Avignon 2019

Jusqu’au 12 juillet, à la Chapelle des Pénitents blancs, se donne « Blanche-Neige, histoire d’un prince ». Une pièce de Marie Dilasser, dans une mise en scène de Michel Raskine. Sans oublier « Ventre » à Présence Pasteur et « Discours de la servitude volontaire » à la Bourse du travail.

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs, qui estiment n’avoir pas ou plus grand-chose à voir avec elle, passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés, n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques

points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte.

Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie, avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante de notre monde. Drôle de rictus. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Ventre : Une pièce du québécois Steve Gagnon, dans une mise en

©Or Katz

scène de Vincent Goethals, Présence Pasteur. Pour ce jeune couple en pleine crise existentielle, à deux pas de la rupture, en équilibre instable au bord du gouffre, la question est vitale : comment faire pour ne pas oublier d’aimer ? Comment faire pour retrouver le chemin de nos bouches, de nos mains, de nos ventres ? Nus dans la baignoire, dépouillés de tous leurs oripeaux et vêtements symboles d’une société en perdition, parviendront-ils à clarifier un possible chemin d’avenir commun, réussiront-ils à laver –lever – trahisons et soupçons de l’une et l’un envers l’autre ? Un huis-clos intimiste qui déborde d’une chambrée en désordre pour interroger le désordre du monde dans notre rapport à autrui. De manière simple, spontanée, sans intellectualisme ni pathos superflus, avec pudeur comme la nudité affichée des deux comédiens, Julie Sommervogel et Clément Goethals, étonnants de naturel dans leur interprétation à haut risque ! Deux êtres au bain d’une exclusive passion, au bord d’une mortifère explosion, au ban d’une société en état avancé de décomposition… Une mise en scène réglée au cordeau, sans fioritures, qui se joue derrière et devant un rideau, quelques touches de couleurs et deux ou trois bibelots pour qu’affleure en pleine lumière la profondeur des sentiments. Pour que le soleil, parce que l’amour est au rendez-vous, n’est d’autre choix, encore, que de se lever ! Yonnel Liégeois

Discours de la servitude volontaire : Texte de La Boétie, adaptation et mise en scène de Stéphane Verrue, La Bourse du travail. « Quand j’ai découvert ce texte, il m’a littéralement sauté à la figure ! », avoue Stéphane Verrue. « Comment un jeune homme du XVIe siècle pouvait-il me parler aussi directement, aussi clairement, à moi, citoyen français cinquantenaire du XXIe ? ». Et François Clavier, formidable comédien, l’un des plus talentueux de sa génération, de s’en emparer illico et d’écumer alors scènes nationales, centres culturels et cours de lycées pour le faire entendre au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations : « Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies ». Un appel au sursaut, à la révolte, à l’engagement citoyen, à ne surtout pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Père et mère, Avignon 2019

Nouveau lieu du Off, du 6 au 26/07, Avignon-Reine Blanche offre une belle programmation. Dont « Comme disait mon père & ma mère ne disait rien »un texte de Jean Lambert-wild mis en scène par Michel Bruzat. Sans oublier « Les soliloques du pauvre » au Théâtre des Carmes, « J’ai rencontré Dieu sur Facebook » au Théâtre 11*Gilgamesh Belleville et « Un démocrate » à Présence Pasteur.

 

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène d’Avignon-Reine Blanche : dire, comment dire ou ne pas dire ! L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait

Co Franck Roncière

mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Incontestablement, il y a là quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Les soliloques du pauvre : Un texte de Jehan Rictus, mise en scène de Michel Bruzat, Théâtre des Carmes. Un homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Rictus est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre au Théâtre des Carmes. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte. Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées, sur les quais de Nantes ou au cœur des urgences hospitalières… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent. Yonnel Liégeois

J’ai rencontré Dieu sur Facebook : Texte et mise en scène d’Ahmed Madani, Théâtre 11*Gilgamesh Belleville. La mère est enseignante, une femme bien sous tous rapports, intelligente et cultivée. Proche de sa fille, une adolescente toute aussi aimante et sage, du moins en apparence… Qui, progressivement, change d’attitude, se referme et s’enferme, s’oppose et se rebelle ! La cause ? Sa rencontre sur les réseaux sociaux avec un individu qui laisse entrevoir des chemins de libération insoupçonnés entre les lignes du Coran, lui suggère de tout quitter et de convoler en de justes noces sur la route du djihad et du paradis. « Évoquer les faux-semblants, les manipulations (…) pour parler de la solitude et de la désorientation d’une jeunesse qui cherche sa place dans une société fragilisée est une entreprise palpitante », commente l’auteur et metteur en scène. Un projet machiavélique, disséqué sur scène, jusqu’à ce jour où, supercherie et mascarade, tombent les masques. Un heureux et salvateur renversement de situations qui, hélas, ne semble pouvoir se jouer que sur les planches d’un théâtre : entre drame et comédie, d’une écriture subtile et dans une mise en scène alerte, Madani s’empare d’une actualité brûlante pour dénoncer avec force la confiscation d’idéaux spirituels au service de projets mortifères. Et s’élever face à la dangerosité de Facebook, cet espace de réalité virtuelle propice à tous les mensonges et endoctrinements. Yonnel Liégeois

Un démocrate : Texte et mise en scène de Julie Timmerman, Présence Pasteur. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

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Ibsen, ennemi du peuple ?

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883 ! Un chef-d’œuvre revisité par Jean-François Sivadier sur les planches de l’Odéon. Sans oublier Le champ des possibles, de et avec Elise Noiraud, au théâtre de La Reine Blanche.

 

Peu importe, après tout, les raisons et les circonstances de cette création, le texte d’Un ennemi du peuple demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à Un ennemi du peupleSur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Jean-François Sivadier, accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe.

Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela…

Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville, et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l’interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès.

Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution, on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier. Qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre car la pièce, malgré la teneur de son sujet, ne manque pas non plus d’accents comiques… Le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole, et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Le champ des possibles : jusqu’au 22/06, au Théâtre la Reine Blanche. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute, à l’entendre, que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour écrire son spectacle ! Il était donc une fois une jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. Sans que la critique ait besoin, pour justifier son propos élogieux, d’en référer à quelques prédécesseurs masculins reconnus, tels Caubère ou consorts signant avec succès leurs sagas scéniques en solitaire… À l’instar de son héroïne en quête de maturité, Elise Noiraud use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Tchekhov, une folie salutaire

Jusqu’au 14/07, le théâtre du Poche Montparnasse offre au public un Tchekhov inédit. Détonant et hilarant : deux pièces de jeunesse pour un Tchekhov à la folie, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît ! Sans oublier Voyage au bout de la nuit au Tristan Bernard, Logiquimperturbabledufou au Rond-Point et An irish story au Belleville.

 

Le titre du spectacle, Tchekhov à la folie, qui regroupe deux pièces en un acte très connues de l’auteur russe, La demande en mariage et l’Ours, est une belle invite à venir voir ce qu’il se passe sur la scène du Poche Montparnasse à Paris. Il a aussi l’immense mérite de nous donner dans le même élan les clés de la mise en scène de Jean-Louis Benoit. De folie en effet, il est bel et bien question dans cette représentation. De folie furieuse, doit-on même ajouter. Le docteur Tchekhov devait s’y connaître en la matière. Et Jean-Louis Benoit qui a toujours eu l’art, depuis l’ancien temps où il dirigeait le Théâtre de l’Aquarium avec ses compères Jacques Nichet et Didier Bezace, de décortiquer avec une belle et parfois ironique subtilité les textes qu’il mettait en scène, ne se fait pas faute cette fois-ci d’aller y voir de très près ce que recèlent les répliques de Tchekhov. Un auteur qu’il avait déjà abordé dans Une histoire de famille, en 1983.

Puisque farce (ou plaisanteries, comme elles furent traduites dans un premier temps) il y a, c’est ainsi que sont dénommées par leur auteur ces deux pièces en un acte, autant y aller. Et la traduction d’André Markowicz accentue si faire se peut, et à son habitude, le côté rugueux des choses. Cela cogne donc très fort mais il n’empêche qu’à y regarder de près, il y a quand même, et comme toujours chez Tchekhov, un mélange des genres. Sous la rudesse des répliques vient parfois se nicher d’étranges fêlures qui rendent les personnages, malgré la caricature, humains trop humains… Reste que l’ensemble est d’une impitoyable drôlerie. D’autant que tout ici est porté par un trio d’acteurs absolument saisissants de drôlerie, et c’est bien le premier mérite du metteur en scène de les avoir ainsi réunis. Émeline Bayart dans son comportement et ses mimiques, d’abord en « jeune fille à marier » puis en veuve éplorée, et paradoxalement sans que cela paraisse à aucun moment chargé, est simplement prodigieuse. Face à elle, le madré et impayable Jean-Paul Farré lui donne la réplique alors que Manuel Le Lièvre, en prétendant qui n’arrive jamais à formuler sa demande en mariage, arrive à faire surgir dans la caricature une charge d’humanité surprenante. On rit aux éclats, dans la plus grande fidélité à l’auteur. Ce qui, par les temps qui courent, relève du miracle. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Voyage au bout de la nuit : jusqu’au 01/06, au théâtre Tristan Bernard. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, Franck Desmedt parvient en solitaire à donner la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

Logiqimperturbabledufou : jusqu’au 02/06, au théâtre du Rond-Point. La loufoquerie du titre en dit long à lui tout seul ! Prenez des textes authentiques de spécialistes opérant à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, saupoudrez de scènes de Tchekhov et Shakespeare, mixez avec les propos de la grande Zouc ou de Lydie Salvayre et vous obtenez un mélange follement déroutant et hilarant où le fou n’est pas toujours celui qu’on croit… Derrière le rire explosif, servi par un quatuor magistral d’interprètes dans une mise en scène échevelée de Zabou Breitman, l’intelligence de la déraison. Y.L.

An irish story : jusqu’au 30/06, au théâtre de Belleville. Il était une fois… une histoire irlandaise qui, au final, pourrait fort bien être française, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliement contée d’une génération l’autre, un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue, à ne pas manquer ! Y.L.

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Fassbinder, Nordey et Richter

Créé en mars 2016 au Théâtre national de Strasbourg, Je suis Fassbinder inaugurait artistiquement la prise de fonction de Stanislas Nordey à la tête de l’institution. Dans une co-mise en scène avec l’auteur allemand Falk Richter, un authentique manifeste pour un théâtre d’aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Sans oublier Ysteria au Théâtre de la Tempête, Les chaises au Théâtre de l’Aquarium, The great disaster au Lavoir moderne parisien et Voyage en Italie au Théâtre d’Angoulême.

 

L’ère Nordey à la tête du Théâtre national de Strasbourg, où il fut nommé en septembre 2014, s’ouvrait véritablement en mars 2016 avec cette première création, Je suis Fassbinder, aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Une ouverture en forme de manifeste puisque ce spectacle, réalisé avec le dramaturge allemand Falk Richter, affiche et affirme on ne peut plus clairement, à tous les niveaux, ses ambitions. D’abord, au plan du discours concernant son être-là au monde tel qu’il le vit au jour le jour, avec la volonté d’en rendre compte et d’en découdre sur le plateau avec ses interrogations, ses doutes et ses colères de citoyen. Point de détour ni de recours aux éternels classiques, Stanislas Nordey entend parler du monde d’aujourd’hui avec ses contemporains. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a demandé à Falk Richter, son « frère de théâtre » dont il a déjà monté plusieurs textes, de

Co Jean-Louis Fernandez

devenir auteur associé au TNS et de poursuivre ainsi officiellement leur compagnonnage.

Les deux hommes sont de la même génération et possèdent la même appétence à se saisir à bras-le-corps des problèmes du monde dans lequel ils vivent et luttent. Si Falk Richter a écrit le texte du spectacle, Nordey lui a aussi demandé de cosigner la mise en scène avec lui. Une première pour le nouveau directeur, et une manière de bien signifier sa manière de concevoir le travail théâtral dans ce qui est désormais sa maison. Falk Richter a écrit son texte, au jour le jour, au fil des répétitions, ne cessant de le transformer en regard de ce qui se passait dans le monde. C’est une écriture au présent de l’indicatif. Sa narration se passe quasiment en temps réel et intègre propositions, recherches et hésitations des comédiens sur le plateau. C’est d’ailleurs si évident que c’est justement ce que nous propose le spectacle : des comédiens en pleine recherche, se demandant comment jouer les rôles qu’ils se sont attribués, et surtout comment parler le monde d’aujourd’hui sans craindre de se contredire. Une véritable mise en abîme… Lors de la création à Strasbourg, il était donc question du problème des réfugiés, de incidents de Cologne, de l’état d’urgence en France, de la percée de l’extrême droite en Allemagne lors des dernières élections régionales, Nul doute, en ce mois d’avril où le spectacle fait halte sur la scène du Rond-Point, le spectateur découvrira quelques changements liés à la funeste actualité ! C’est un travail en perpétuelle évolution pour mieux coller au présent, mais il se propose dans le même temps d’intégrer la mémoire d’un passé récent (pour mieux saisir ce qui se passe

Co Jean-Louis Fernandez

désormais), celui justement analysé et dénoncé par Rainer Werner Fassbinder.

Le cinéaste, auteur dramatique et metteur en scène de théâtre, au fil de ses œuvres toutes au goût de soufre, fut d’une insupportable lucidité sur l’Allemagne des années 1960-70, une Allemagne pressée de faire oublier son passé nazi pour se lancer dans les joies du libéralisme économique. Nordey et Richter qui, au départ, envisageaient de faire un spectacle sur Fassbinder, le prennent désormais comme référence, mettent leurs pas dans les siens, font la liaison entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Inutile de dire que quelques points communs lient les deux époques… De ce projet, reste dans le spectacle une scène essentielle tirée du film lAllemagne en automne (1977) où l’on voit Fassbinder se filmant avec sa mère qu’il harcèle violemment pour qu’elle finisse par avouer qu’il faudrait un homme à poigne pour diriger le pays, un dictateur en somme, mais « gentil » tout de même… C’est la même scène – ce n’est certes pas un hasard – que l’on retrouvait dans le documentaire, Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot entièrement consacré au parcours et à la violence terroriste de la Fraction Armée Rouge d’Andréas Baader et d’Ulrike Meinhoff. Nordey embarque ses camarades de plateau, tous formidables, Laurent Sauvage, Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, à l’énergie inépuisable, dans une série de variations de cette séquence, jouée, rejouée (notamment avec Laurent Sauvage dans le rôle de la mère et celle de Nordey dans celui de Fassbinder), déjouée, reprenant leur propre personnalité en se demandant comment réussir à vraiment rendre compte de la douce horreur des propos tenus…

Tout cela est réalisé avec une science et une maîtrise de la scène étonnantes, avec toujours, là aussi, une mise en abîme très réjouissante. Nordey et Richter recyclent tous les poncifs de l’esthétique des toutes jeunes équipes théâtrales d’aujourd’hui, les prennent à leur charge, les transforment jusqu’à plus soif, les retournent comme des gants pour se les approprier et nous les imposer. Au nécessaire et salutaire théâtre à l’estomac qu’ils pratiquent ici, Nordey et son équipe, qu’il faudrait citer en son ensemble, ajoutent une dimension ludique qui nous renvoie à l’essence même du théâtre. Jean-Pierre Han

 

À VOIR AUSSI :

Ysteria : écrit et mis en scène par Gérard Watkins, jusqu’au 14/04 au Théâtre de la Tempête (75). Avec cette nouvelle pièce créée au

Co Pierre Planchenault

Théâtre national de Bordeaux, le dramaturge franco-britannique nous conte, entre humour et tragédie, surtout sans didactisme, la longue histoire de l’hystérie à travers les âges. Sur le plateau, psychiatres et malades dialoguent ou soliloquent, chacun révélant son rapport à la maladie. « Une interminable histoire du sexisme », selon l’auteur et metteur en scène, défile alors sous nos yeux de spectateur-voyeur, tel lors des séances publiques de Charcot à la Salpetrière, louchant entre horreur et crises de rire ! Des prétendues sorcières du Moyen Âge aux névropathes d’aujourd’hui, au fil de tableaux rondement menés et de numéros d’acteurs formidablement orchestrés, Watkins réussit un véritable tour de force : entre fiction contemporaine et enquête historique, faire de l’hystérie, cette maladie psychiatrique qui entrave les capacités à s’adapter aux règles sociales, un surprenant objet théâtral et un miroir grossissant des phobies de nos sociétés. Yonnel Liégeois

Les chaises : une pièce de Ionesco dans une mise en scène de Bernard Lévy, jusqu’au 14/04 au Théâtre de l’Aquarium (75). Un

Co Régis-Durand de Girard

classique, depuis 1951 mille fois joué et revisité, auquel Lévy apporte une incroyable touche d’originalité ! Grâce d’abord à deux comédiens, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, époustouflants de beauté et de naturel dans ce jeu de rôles où deux petits vieux se perdent et se retrouvent dans un amoncellement de chaises en l’attente d’invités éternellement aux abonnés absents… Ici, l’absurde de situation laisse place à la tendresse, à la poésie, aux yeux mouillés de deux vieillards égarés dans leurs rêves et au temps jadis où il faisait encore jour à minuit ! Entre solitude et incompréhension d’un couple à la dérive, coincé entre deux chaises et désespéré de ne pouvoir confier à la multitude leur regard sur le monde, se révèle alors dans un rire angoissant la noirceur du présent : au détriment du partage et du dialogue, se laisser envahir et submerger par les biens matériels, qu’ils soient de bois, d’or ou d’argent. Ionesco, maître en tragique lucidité, nous avait pourtant alertés : absurde, alors, la vie ! Yonnel Liégeois

The great disaster : une pièce de Patrick Kerman dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois, à partir du 10/04 au Lavoir moderne

Co Anne-Laure Liégeois

parisien. Souvenir émouvant et captivant, au siècle précédent, lors du regretté festival Les Déferlantes à Fécamp en 1999 : dans le noir d’une ancienne conserverie, entre puissant ressac des vagues et forte odeur de poissons, l’évocation de cette « tragédie maritime » avec la même metteure en scène déjà à la barre ! Giovanni Pastore, l’émigré italien qui a fui son Frioul miséreux, nous conte sa dernière nuit sur le Titanic. Non en cabine de luxe, dans les entrailles du paquebot, préposé à la plonge… 3177 couverts à laver et faire reluire, « une bonne place » au regard de ce qu’il laisse derrière lui. Tel un fantôme, zombie remonté des flots, il évoque alors ses souvenirs de la terre natale, le désespoir du partir, l’insolente richesse des nantis de première classe, l’avenir incertain des soutiers de son espèce, ces laissés pour compte d’hier et d’aujourd’hui en leur quête incessante de la terre promise. De 1912 à nos jours, les tragédies maritimes ont changé de nature, pourtant ce sont les mêmes qui coulent encore et toujours. Yonnel Liégeois

Voyage en Italie : adaptation et mise en scène de Michel Didym, les 14 et 15/05 au Théâtre d’Angoulême (16) puis grande tournée

Co Eric Didym

nationale. Créé à la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine, ce spectacle nous invite à mettre nos pas dans ceux de Montaigne, de Bordeaux à Rome. Sur le plateau, le maître des lieux a convoqué poules et cheval, pierres et mousses, arbre et source d’eau. Le décor est planté, le voyage peut commencer… Un périple de 17 mois entamé en 1580, au cœur des guerres de religions qui ébranlent alors le pays, tant pour soigner sa gravelle que pour nourrir quelques ambitions politiques. Outre la beauté de l’étalon et le jeu flamboyant des interprètes, un voyage cependant quelque peu statique dans les réflexions du grand penseur dictées à son secrétaire, son Journal de voyage pas destiné à publication et découvert en 1770. Demeurent la découverte d’un sage, nullement cantonné dans la tour de son château contrairement à la légende, surtout les réflexions toujours stimulantes d’un penseur étonnamment ouvert aux coutumes et peuples d’ailleurs. Yonnel Liégeois

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Mouawad, mon bel oiseau !

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 30 décembre, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.

 

Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de

Co Simon Gosselin

celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.

L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et

Co Simon Gosselin

explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?)  avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).

L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

Nous sommes tous des oiseaux !

De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire authentique d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis et

Co Simon Gosselin

pour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.

De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la scène de La Colline, dans une révélation finale qui est à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois

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Sefsaf, si loin si proche

Avec Si loin, si proche, Abdelwaheb Sefsaf offre à la Maison des Métallos un concert-récit sur son enfance. Un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Du 18 au 23/12, sous le regard croisé des critiques de Chantiers de culture.

 

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de

Co Renaud Vezin

la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

 

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire

Co Renaud Vezin

fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre

Dans le cadre de leur partenariat, l’Union Fraternelle des Métallurgistes (UFM) et la Maison des Métallos sont heureux de vous faire bénéficier d’un tarif de 9€ au lieu de 15€ (5€ pour les – de 15 ans). Réservation directe auprès de la Maison des Métallos au 01.47.00.25.20 ou sur reservation@maisondesmetallos.org en précisant le code UFM.

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Avignon, sous le signe de la saturation

De retour d’Avignon, Jean-Pierre Han confie ses impressions festivalières dans la dernière livraison des Lettres françaises (N°163, septembre 18). Des réflexions bienvenues, curieusement nourries d’échanges lors d’un atelier-débat aux rencontres du film documentaire de Lussas ! Du cinéma au théâtre, d’un art à l’autre, le critique dramatique patenté saute le pas avec allégresse.

 

Un des ateliers des états généraux du film documentaire de Lussas (la Mecque du docu qui fêtait ses trente années d’existence), Sur le « point de voir », a eu l’excellente idée d’inviter cet été Marie-José Mondzain et Daniel Deshays, la première proposant une intervention répondant au titre emprunté à Claudel, « l’Œil écoute », le second œuvrant sur le « Point d’écoute, périphéries du silence ». Deux exposés se complétant parfaitement puisqu’à son habitude Marie-José Mondzain faisait un passionnant exposé tournant autour des images (mais pas que, bien sûr) alors que Daniel Deshays en revenait à ce qui est sa spécialité, le son. Il y fut donc beaucoup question de visibilité et d’invisibilité, d’écoute, de silence, avec évocation du travail de Fernand Deligny qui sut « « entendre » le silence de l’autiste » en contrepoint radical du « bourdonnement assourdissant de l’ordre médical et de tout pouvoir normatif »… Alors que Daniel Deshays dissertait sur le silence, affirmant que « c’est un acte engagé dans une relation à l’autre et au monde ». Si ces propos avaient comme point d’application le cinéma, il est clair que le théâtre devrait se sentir concerné, ce qui lui ferait sans doute le plus grand bien.

À se remémorer les spectacles vus au dernier festival d’Avignon la première réflexion qui vient à l’esprit concerne bien la sur-saturation des images et du son de la majorité d’entre eux (les deux étant le plus souvent mixés) et qu’à ce stade la question du silence se pose avec acuité. Le phénomène n’est certes pas nouveau, il atteint simplement désormais un point culminant. Ne revenons pas sur le spectacle d’ouverture proposé dans la Cour d’honneur du palais des papes, Thyeste de Sénèque mis en images et en sons par Thomas Jolly. Le phénomène de saturation sonore et visuelle s’y déploie dans toute son ampleur dans le vaste espace de la Cour d’honneur. Peur du vide à l’évidence (Vilar dont on a guère retenu l’exemple est bien loin)… Dans ce déluge de sons qui n’est que du simple bruit, et d’images avec ces jeux de lumière (appelons-les charitablement ainsi) qui empruntent au music-hall et pis aux boîtes de nuit, que peuvent bien faire les comédiens, eux-mêmes sonorisés, sauf à finir dans la caricature, car bien entendu c’est toujours la matière textuelle et le sens profond du spectacle qui sont mis à l’encan ? Sons et images comme cache-misères de la pensée. On comprend que Daniel Deshays ait fui le théâtre, après avoir beaucoup apporté, notamment auprès d’Alain Françon, pour aller vers le cinéma.

Autre exemple de sur-saturation visuelle et sonore avec le deuxième événement de l’édition : Joueurs, Mao II, les Noms d’après Don DeLillo par Julien Gosselin qui, en plus des saturations déjà évoquées ajoute à son habitude celle de la temporalité, 10 heures, les deux dernières rajoutées au dernier moment, ce qui, à l’évidence est plus que visible sur le plateau vu son état d’impréparation. Dix heures pour nous infliger plus des trois-quarts du temps un flot d’images cinématographiques – les comédiens, la plupart du temps invisibles ou mis en posture d’être mal vus, sont filmés et jouent avec force conviction leur partition de série, le tout sur une musique – appelons-la ainsi par charité – qui finirait par hypnotiser les plus rétifs des spectateurs qui perdent tout lucidité – c’est bien le « bourdonnement assourdissant » dont parle Marie-José Mondzain – : c’est autant de gagné pour soi-disant faire passer le message ayant un lointain rapport avec le terrorisme. Julien Gosselin nous avait déjà fait le coup avec son 2666 du chilien Bolano, un chef-d’œuvre (ce qui est loin d’être le cas des romans de Don DeLillo), le massacrant en le traitant en total contresens. Il nous refait le coup cette fois-ci. Saturation sonore extrême, saturation visuelle avec les films ou téléfilms dans lesquels les comédiens se donnent à fond dans un excès d’énergie.

La Reprise du suisse Milo Rau en passe de devenir l’icône intellectuelle du milieu théâtral (ce fut le grand succès du festival comme en témoignaient les files d’attente de spectateurs en quête d’une petite place pour ne pas rater l’événement) œuvre certes dans un autre registre. La saturation se situe davantage dans la conception même de son spectacle, dans une volonté d’appréhension totale de sens, ou des sens, à travers divers registres de théâtre, le tragique, le documentaire, etc. Vaste et ambitieux programme s’il en est, annoncé dès le sous-titre de la proposition : Histoire(s) du théâtre (I) en référence à Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Ce n’est donc là que le premier volet d’une longue histoire… qui s’appuie sur un écrit qu’a lancé l’auteur-metteur en scène dans son Manifeste de Gand signé le 1er mai 2018, et sur lequel il y aurait vraiment beaucoup à dire… Au moins Milo Rau tente-t-il de respecter ses dix commandements dont le premier consiste non plus seulement à représenter le monde, mais à le changer, non plus à représenter le réel, « mais bien de rendre la représentation réelle » ! Au nom de quoi, question réalité, tout peut se développer jusqu’à l’insupportable : la torture et le meurtre d’un jeune gay d’origine maghrébine embarqué dans une voiture par trois hommes à la sortie d’un bar montrée dans tous ses sordides détails. Un fait divers vrai qui se déroula en 2012 dans les rues de Liège… toujours la caution ou l’alibi du réel… Dans le même temps le très habile metteur en scène joue (et gagne ?) sur tous les tableaux. Celui du populisme le plus nauséeux – mais cela a valeur d’exemplarité –, et puis c’est présenté en abyme : théâtre dans le théâtre qui est, lui aussi filmé en vidéo, de quoi satisfaire une autre frange du public, plus intellectuelle et rompue aux subtilités théâtrales. En ce sens, c’est indéniable, Milo Rau a du savoir-faire.

Passons rapidement sur quelques autres échecs de l’édition, l’étrange Tartuffe (de Molière) mis en scène par le lituanien Oskaras Korsunovas, d’ordinaire plus inspiré, et le fatras indigeste d’Arctique de la belge Anne-Cécile Vandalem engluée dans une fable un peu trop lourdement parlante. Face à ces objets surchargés de signes plus ou moins évidents, la simplicité d’un spectacle comme Le Grand théâtre d’Oklahama de Madeleine Louarn d’après les écrits de Kafka dont elle retrouve l’esprit avec subtilité apporte un véritable souffle d’air. Et la ligne épurée d’Antigone de Sophocle donnée sur des tréteaux par des détenus du Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet où Olivier Py, le directeur du festival moins heureux dans ses propres productions, intervient régulièrement, nous donne une véritable leçon de théâtre. Ils sont sept participants de l’atelier théâtre de la prison à assumer tous les rôles, féminins comme masculins, avec une rare conviction qui en remontre aisément aux « professionnels ». Ni saturation sonore, ni surcharge visuelle, simplement le souffle de la vie. La vraie.

Comme nous le montrent encore avec pudeur et délicatesse les témoignages de sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et deux hommes de 22 à 60 ans choisis parmi de nombreux autres à venir parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience ce qui ne leur confère en rien, le statut de comédien. Ces témoignages sont mis en scène par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie discrète d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viennent apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Avec Trans (més enllà) Didier Ruiz poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Nous sommes là aux antipodes du bruit et de la fureur des spectacles cités un peu plus haut.

Tous ces spectacles vont faire les beaux jours de nos institutions théâtrales durant la saison, c’est la coutume. Tous sauf, bien entendu, Antigone dont la sortie à Avignon, en public, était, le temps de trois petites représentations, exceptionnelle. Jean-Pierre Han

La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I) est donné à Nanterre au Théâtre des Amandiers, du 22/09 au 5/10, dans le cadre du Festival d’automne. Le Grand théâtre d’Oklahama est repris, du 4 au 11/10, au Théâtre national de Bretagne à Rennes.

 

À savoir :

Une très bonne nouvelle pour LES LETTRES françaises : la célèbre revue littéraire, longtemps dirigée par Louis Aragon, prépare son retour imminent sous son propre label ! Jusqu’alors publiée en supplément mensuel du quotidien L’Humanité et consultable sur le net, elle sera prochainement disponible par abonnement à un prix modique et en kiosque. Lectrices et lecteurs des Chantiers, faîtes le geste qui sauve pour assurer le succès de l’opération ! Yonnel Liégeois

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Samuel Gallet et l’état du monde, Avignon 2018

Avec La Bataille d’Eskandar, le collectif Eskandar se saisit à bras le corps du texte de l’un de ses membres, Samuel Gallet. Sous couvert d’humour noir, une vision implacable du chaos de notre monde. Sans oublier Criminel, Lettre à un soldat d’Allah et Stand up, rester debout et parler.

 

Samuel Gallet, d’ailleurs, n’hésite pas à payer de sa personne sur le plateau, et cela avec un plaisir évident, comme s’il savourait ses propres mots. Pour l’accompagner dans cette entreprise – une véritable bataille comme le stipule le titre, La Bataille d’Eskandar – on retrouve Pauline Sales pour le jeu, Aëla Gourvennec et Grégoire Ternois pour la composition et l’interprétation musicale. Il n’en fallait pas moins pour parvenir à mener à bien la difficile mission de rendre justice à un texte qui oscille entre différents registres d’écriture. Qui passe de la narration dramatique aux envolées poétiques sans crier gare, se développe dans un imaginaire parfois débridé, voire extravagant, pour répondre avec une ardeur de tous les instants à une volonté de vie inexpugnable. Que l’on veuille ou non, et le personnage principal à qui Pauline Sales prête corps et âme avec une belle autorité l’avoue clairement, « La

©Tristan Jeanne-Valès

vie me prend à la gorge chaque matin. Me plaque contre les murs. M’agresse soixante fois par minute… ».

Tout est dit, le ton est ainsi donné dans sa rythmique et sa tension implacables. Une envolée dans un imaginaire débridé, seul refuge sans doute pour cette femme harcelée par les huissiers et qui s’en va donc explorer d’autres univers dans lequel, parmi les animaux d’un zoo laissé à l’abandon, on trouve un certain Thomas Kantor dont le nom évoque bien évidemment le grand metteur en scène polonais (Tadeusz Kantor) et sa Classe morte. Le quatuor d’Eskandar nous renvoie ainsi avec autorité, et subtilité, au chaos de notre monde. Une vision implacable qui sait faire la place à une sorte d’humour noir, le masque d’une douleur profonde. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 21h15, Théâtre des Halles.

 

À voir aussi :

– Criminel : Jusqu’au 27/07 à 12h05, Théâtre Artéphile. Libéré après quinze ans de prison, Boris sort sans illusion, ni colère et rancoeur. D’un regard l’autre, les plus perturbés sont les amis, les proches, condamnés à le revoir, lui parler, se confronter… Un texte percutant, écrit et mis en scène par Yann Reuzeau, brûlant d’humanité et transcendant le fait divers. Yonnel Liégeois.

– Lettre à un soldat d’Allah : Jusqu’au 29/07 à 14h, Théâtre des Halles. Mis en scène par Alain Timar, le réputé patron des lieux, le texte de l’auteur algérien Karim Alouche est sous-titré « chroniques d’un monde désorienté ». Un jeune homme (convaincant Raouf Raïs) s’adresse à un ami d’enfance devenu djihadiste. Plus qu’un plaidoyer en faveur de la laïcité, le refus de l’intolérance, de l’obscurantisme et du fanatisme, la foi en des valeurs et des idéaux qui ont pour nom justice, raison, liberté, art et poésie. Yonnel Liégeois

– Stand up, rester debout et parler : Jusqu’au 27/07 à 20h20, Théâtre 11-Gilgamesh Belleville. Qu’elle parle ou chante, Alvie Bitemo n’est point femme à se taire face à l’injustice ou au racisme. Qui, entre trois notes de musique et la prise à partie du public, déclame haut et fort ses convictions : qu’est-ce qu’être une femme noire en France aujourd’hui, en outre actrice ? Avec humour et talent, l’artiste d’origine congolaise distille et suggère quelques gouleyantes réponses. Yonnel Liégeois

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Karelle Prugnaud en son vertige poétique, Avignon 2018

Avec Léonie et Noélie, Karelle Prugnaud navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour. Avec des qualités de poésie pure. Sans oublier Burning, Europe connexion et Trois hommes sur un toit.

 

Enfin un souffle de poésie dans cette édition du Festival qui en avait un urgent besoin ! Il vient par la grâce d’un spectacle destiné à un jeune public, ce qui est encore plus appréciable. Le texte de Nathalie Papin, Léonie et Noélie, aborde de front la thématique de la gémellité étrangement absente dans toutes les analyses concernant Thyeste de Sénèque, le spectacle prétendument phare de l’édition de cette année.

Soit les jumelles monozygotes Léonie (Daphné Millefoa) et Noélie (Justine Martini), 16 ans au moment où les spectateurs les saisissent sur le toit d’un immeuble puisque l’une d’entre elles (laquelle ?) est stegophile, alors que l’autre préfère escalader la montagne des mots que recèlent les dictionnaires dont elle apprend tous les mots et leurs définitions. Un duo aussi étrange que troublant. Les deux, en effet, ne feraient-elles qu’un ? D’une famille plus que modeste, elles n’ont qu’un cartable pour deux, une paire de chaussure pour deux et ne fréquentent donc l’école qu’un jour sur deux… Curieuse manière de prêter attention à l’autre qui est pour ainsi dire soi-même ; nous sommes en plein solipsisme et l’on voit bien ce que le théâtre qui passe son temps à ne parler que de lui-même dans une mise en abîme perpétuelle peut tirer de ce type d’aventure.

Karelle Prugnaud qui s’est emparée du texte de Nathalie Papin à bras le corps et avec une farouche énergie y ajoute sa touche et lance sur le plateau (sur les plateaux) deux freerunners, qui doublent pour ainsi dire la personnalité des jumelles. Ils virevoltent sur l’entrelacs de toits imaginé par Thierry Grand, glissent, sautent, disparaissent pour réapparaître un peu plus loin. Doubles des adolescentes, il sont eux-mêmes pour ainsi dire jumeaux et portent le même nom de Mattias ! D’une extraordinaire souplesse ils nous mènent dans des contrées que nous n’avons pas l’habitude d’arpenter. C’est fascinant et pour mieux nous en persuader, Karelle Prugnaud a filmé avec Tito Gonzalès-Garcia quelques représentants du monde de la réalité la plus banale et la plus dérisoire aussi, professeur, avocat, agent de sécurité… Claire Nebout, la mère des jumelles, Bernard Menez en professeur, Yann Colette en juge et Denis Lavant en agent de sécurité sont impayables. Par-delà ses qualités de poésie pure, Léonie et Noélie navigue allègrement dans l’univers de l’extravagance et de l’humour, ce qui ne l’empêche pas de fouailler au plus profond de nos esprits et de nos corps. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 23/07, à 11 h et 15 h, Chapelle des Pénitents blancs.

 

À voir aussi :

– Burning : Jusqu’au 21/07 à 11h10, Théâtre des Doms (Île Piot). Entre cirque et mouvements d’équilibriste, une façon radicale et poétique de montrer comment s’installe insidieusement, pour des millions d’individus asservis par une société productiviste, la souffrance au travail. Sur un texte écrit et lu en off par Laurence Vielle, entre tapis roulant et caisses en carton, l’incroyable interprétation de Julien Fournier. Yonnel Liégeois

– Europe connexion : Jusqu’au 27/07 à 19h05, Théâtre Artéphile. Un texte acéré d’Alexandra Badea sur les lobbies industriels, en particulier agro-alimentaires, au cœur de l’assemblée européenne. Plus dure sera la chute du jeune assistant parlementaire manipulant et trompant tout son monde, et d’abord la députée qui l’a engagé. Dans une mise en scène de Vincent Franchi, une représentation qui cogne fort ! Yonnel Liégeois

– Trois hommes sur un toit : Jusqu’au 29/07 à 10h, Théâtre du Train Bleu. Tels des rescapés de l’Arche de Noé, trois individus tentent de survivre sur un toit submergé par les eaux. Pour de prétendus gagneurs, comment sauver sa peau et en revenir peut-être aux fondamentaux de l’existence ? Un texte de Jean-Pierre Siméon, mis en scène par Antoine Marneur, entre poésie satirique et farce politique. Yonnel Liégeois

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Viviane Théophilidès et Rosa, Avignon 2018

Avec Rosa Luxemburg Kabarett (J’étais, je suis, je serai), Viviane Théophilidès nous donne un formidable et très nécessaire coup de fouet pour faire face à notre aujourd’hui. Placé sous le signe du cabaret berlinois, un bel hommage à cette haute figure de la révolution. Sans oublier De Pékin à Lampedusa.

 

Il ne fait guère de doute que Viviane Theophilidès et ses camarades de plateau (l’expression prend ici tout son sens) n’a pas dû réfléchir longtemps avant de placer son portrait de Rosa Luxemburg sous le signe du cabaret berlinois, en opérant une petite contraction de temps. Lequel prenait son essor au moment où la militante socialiste était assassinée en 1919 lors de la répression de la révolte spartakiste, juste après la fondation du parti communiste allemand à laquelle elle participa activement. Belle idée en effet, allant presque de soi, en tout cas d’une réelle justesse, qui permet à la metteure en scène d’évoquer notamment la figure de Brecht (on songe aussi à Karl Valentin). Belle idée, lui permettant aussi de revendiquer l’esthétique qu’elle a mise en place dans la salle du Théâtre des Carmes où le spectacle se donne : on songe à André Benedetto, le créateur de ce lieu qui en son temps (en 1970) écrivit une Rosa Lux et qui aurait certainement aimé ce nouvel hommage à cette haute figure de la révolution, ce qui n’est pas le moindre des compliments que l’on peut faire à Viviane Théophilidès.

Un spectacle de cabaret, donc, ou de tréteaux, réalisé avec trois francs six sous, qui s’avère d’une grande justesse dans sa réalisation pour non seulement évoquer la figure de Rosa Luxemburg, mais aussi pour parvenir à mettre au jour ce que notre sinistre aujourd’hui pourrait tirer comme profit de la pensée (et de l’action ?) de la révolutionnaire. C’est très franchement dit dans le montage opéré où passé et présent se mêlent dans un subtil travail d’allers et retours entre les deux époques : le montage réalisé par Viviane Théophilidès mêlant textes, dialogues, chansons, sketchs s’avère d’une réelle efficacité, passant d’un registre d’écriture à un autre sans transition. Le tout étant placé sous le signe de la conjugaison « J’étais, je suis, je serai » (« Ich war, ich bin, ich werde sein »), mot d’ordre souvent repris notamment par Armand Gatti dont Viviane Théophilidès monta jadis La Journée d’une infirmière. Ils sont donc quatre sur le plateau à nous proposer le jeu de la fausse reconstitution mais véridique réflexion sur le personnage. Avec Sophie de La Rochefoucauld qui revêt avec une belle autorité non dénuée de grâce les habits de Rosa Luxemburg et assume ses pensées, Anna Kupfer qui la chante sur les notes exécutées par Géraldine Agostini, alors que Bernard Vergne qui a tenu le rôle du monsieur Loyal du début du spectacle assiste Viviane Théophilidès présente en personne sur le plateau en maîtresse de cérémonie discrète. À eux quatre, malgré l’évocation des sombres heures d’une révolution avortée, ils nous donnent un formidable et très nécessaire coup de fouet pour notre aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 25/07 à 16 h 25, Théâtre des Carmes.

 

À voir aussi :

De Pékin à Lampedusa

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et

Co La Birba compagnie

de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté à l’Espace Saint-Martial, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07 à 12h50, Espace Saint-Martial.

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Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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Didier Ruiz et le genre… théâtral, Avignon 2018

Avec Trans (més enllà), Didier Ruiz propose un étrange spectacle au public avignonnais. Les paroles fortes et bouleversantes de sept transsexuels, entre témoignage et curieux objet théâtral. Sans oublier Pulvérisés à Présence Pasteur, La guerre des salamandres à Villeneuve-en-Scène et Je délocalise au Théâtre de l’Ange.

 

Didier Ruiz, par sa manière d’envisager et de pratiquer son activité, occupe une place bien particulière au cœur du monde théâtral. Son avant-dernière production notamment, Une longue peine, nous en donne une idée bien précise : il avait recueilli les paroles de personnes ayant connu la prison mettant l’accent sur la question de l’enfermement. Avec Trans (més enllà) il poursuit son exploration de l’enfermement, mais cette fois-ci saisie (et mises au jour) dans les corps mêmes des personnes présentes sur scène. Soit cette fois-ci sept témoins choisis parmi de nombreux autres (c’est sans doute là d’ailleurs, dans ce choix, le premier acte théâtral de Didier Ruiz). Sept personnes donc, sept transsexuels barcelonais, quatre femmes et trois hommes de 22 à 60 ans invités à parler sur le plateau de leur vécu, de leur expérience, ce qui ne leur confère en rien, en tout cas comme peut le concevoir le public, le statut de comédien.

À moins que… Mais la question est bien celle-ci : sommes-nous au théâtre, et si oui, quels sont les éléments qui nous y mènent ? Question oiseuse ? Mais puisqu’il est question ici de genres (de transgenres), jouons sur les mots, et parlons du genre de l’objet présenté sur scène… Sommes-nous devant un objet théâtral ? Cette interrogation évacuée, reste ce qui est l’ordre du témoignage, mis en scène (mais oui) avec délicatesse et pudeur par Didier Ruiz aidé pour l’occasion par le chorégraphe Tomeo Vergès, dans une scénographie élégante d’Emmanuelle Debeusscher. Seules quelques animations visuelles et sonores viendront apporter une respiration entre les témoignages des uns et des autres. Pas de pathos, une parole simple et d’autant plus forte émise par les témoins immobiles face au public. Histoires bouleversantes, certes, que l’on imagine choisies parmi bien d’autres, sans doute tout aussi bouleversantes. On est saisi, mais au final on se demande s’il faut vraiment applaudir. Car enfin, qu’applaudit-on au juste : la « performance » des témoins ? Leur courage ? On ne sait trop. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/07 à 22h, Gymnase du Lycée Mistral.

 

À voir aussi :

– Pulvérisés : Jusqu’au 29/07 à 16h40, Présence Pasteur. Nous connaissions « Le travail en miettes » du sociologue américain Georges Friedmann, il nous faudra désormais compter avec « Pulvérisés », le texte de la roumaine Alexandra Badea mis en scène par Vincent Dussart. Sur les planches quatre personnages sans nom, juste un sexe et une fonction : deux femmes (opératrice de fabrication à Shanghai, ingénieure d’études et développement à Bucarest) et deux hommes (responsable Assurance Qualité sous-traitance à Lyon, superviseur de plateau à Dakar) qui nous confient 24H de leur vie. Les comédiens se font porte-parole de ces inconnus que rien ne relie et que tout pourtant rapproche : aux quatre coins de la planète, mêmes illusions et déconvenues dans le labeur quotidien, mêmes souffrances et misères du monde pour chacun, qu’ils soient cadre supérieur dans les assurances ou petite main chinoise dans une usine de textile. Un chœur des lamentations contemporain, un regard sans concession sur notre humanité en faillite qui, paradoxalement, nous incitent plus à la rébellion qu’à la soumission. Yonnel Liégeois

– La guerre des salamandres : Jusqu’au 22/07 à 19h, Villeneuve-en-Scène. Robin Renucci, le directeur et metteur en scène du CDN Les Tréteaux de France, s’empare des salamandres du tchèque Karel Kapech, décédé en 1938 peu de temps avant son arrestation programmée par la gestapo. Un texte teinté d’un certain humour noir, une charge virulente contre le national-socialisme en particulier et féroce contre la folie humaine en général ! « L’esclavage auquel conduit la cupidité des hommes dans un capitalisme sans frein est au centre de l’œuvre où l’on peut lire aussi une fable écologique », commente le metteur en scène, « ce que nous vivons actuellement avec le dérèglement climatique, la désertification de régions entières, la fonte des glaces et la montée des mers, tout est déjà là, traité par la fiction. Čapek, comme Tchekhov en d’autres temps et lieu, dépeint un monde au bord de la destruction dans lequel des personnages aux forts caractères s’estompent peu à peu pour laisser percer la marche inéluctable vers l’abîme ». Yonnel Liégeois

– Je délocalise : Jusqu’au 28/07 à 14h40, Théâtre de l’Ange. Héritier de Devos ou Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent pince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé entre trois ou quatre bonnes vérités pas toujours agréables à entendre pour les bien-pensants engoncés dans leur costume-cravate. En ce cru 2018, en pleine crise européenne, il a prévu de délocaliser sa petite entreprise d’humoriste : pour écrire ses sketches, il s’est entouré d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout. Yonnel Liégeois

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Nathalie Fillion et Annie Ernaux, Avignon 2018

Il est rare de trouver une osmose aussi parfaite entre un auteur et son interprète comme c’est très exactement le cas entre Nathalie Fillion et Manon Kneusé dans Plus grand que moi. Quant aux Années, ce sont celles d’Annie Ernaux, de sa naissance à la promulgation de la loi Simone Weil autorisant l’IVG en 1975, mises en scène par Jeanne Champagne. Deux beaux moments de théâtre.

 

 Plus grand que moi, une vraie réussite

À sa sortie du CNSAD, Manon Kneusé avait déjà joué dans un spectacle de Nathalie Fillion, À l’Ouest. Il faut croire que l’entente fut parfaite puisque les deux jeunes femmes ont décidé de retravailler ensemble, l’une écrivant pour l’autre Plus grand que moi tout en la mettant en scène. Le résultat dépasse toutes les espérances. À telle enseigne que Manon Kneusé ne semble pas interpréter le personnage que Nathalie Fillion a concocté pour elle, elle l’incarne véritablement. La Cassandre Archambault de la fiction sur le plateau, c’est elle tout simplement. Le tressage entre la fiction et la réalité est si serré qu’il est impossible de distinguer le personnage de la comédienne. Elles ont d’ailleurs quelques points communs malicieusement repérés et proposés par l’autrice, ne serait-ce que celui de la grande taille de la comédienne, 1 mètre 81, à condition de ne pas lever les bras et les doigts de la main… D’ailleurs, cette Cassandre Archambault n’est pas un personnage monolithique, elle est tout à la fois mille et un personnages, passant allègrement de l’un à l’autre, du vélo sur lequel elle pédale à toute allure au tapis de sol sur lequel elle fera quelques exercices de grande souplesse, et la voilà passant d’un registre de jeu à un autre, d’une histoire à une autre. En un mot, Manon Kneusé nous bluffe totalement, sa manière d’habiter la scène comme elle habite son corps est fascinant. Il est vrai que jamais non plus Nathalie Fillion, en pleine et totale liberté, n’avait été aussi à son aise jouant de toutes les gammes d’écriture avec un humour qui ne dit pas son nom. Une pudique manière de ne pas trop se prendre au sérieux, alors même qu’il y a là une authentique et très rare qualité de composition. Un vrai moment de théâtre dans toute sa jouissance. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 17h, Théâtre des Halles.

 

Les années, pour ne pas oublier

Le spectacle s’achève sur cette victoire, l’autorisation de l’IVG en 1975, obtenue après de longs et durs combats : tout un symbole sur lequel la metteure en scène Jeanne Champagne a voulu, à très juste titre, achever – ou plutôt suspendre – son spectacle. Ce sont donc 35 années qui sont ainsi, étape après étape, pas à pas, évoquées. 35 stations de la constitution d’une personnalité dont on connaît aujourd’hui la force de conviction. 35 années qui correspondent aussi, de la dernière Guerre mondiale à nos jours, à la constitution d’une société dont le plan d’action au lendemain du conflit reposait sur le programme édicté par le Conseil national de la Résistance. Un programme sur lequel certains aujourd’hui voudraient bien revenir, voire abolir. On songe bien évidemment au Je me souviens de Georges Perec, à ces différences notoires près que l’auteur de ces Années est une femme, Annie Ernaux, et qu’elle s’évertue à nous les restituer dans leur ordre chronologique, dans leur continuité, et cela par la vertu d’une écriture singulière désormais reconnaissable entre toutes. Une écriture qui sait aller à l’essentiel : une simplicité élaborée que Jeanne Champagne connaît de l’intérieur et qu’elle accompagne depuis longtemps, depuis presque toujours a-t-on presqu’envie de dire. Elle en connaît tous les méandres, toutes les subtilités. Menant avec la même force de conviction les mêmes combats que l’auteure. Cela donne sur le plateau un spectacle de belle et légère intensité, où, de séquence en séquence, le spectateur passe d’un souvenir à l’autre, évoqués avec grâce et une pincée d’humour et d’aimable distance par un duo de comédiens rares. Ils jouent, chantent, esquissent des pas de danse avec une belle malice. Agathe Molière, dont j’ai toujours dit qu’elle était une comédienne d’exception que l’on aimerait retrouver plus souvent, et Denis Léger Milhau, un habitué des distributions de Jeanne Champagne, sont les protagonistes parfaits de ces Années passées qui ont fondé notre aujourd’hui. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 29/07 à 10 h 50, Théâtre du Petit Louvre.

 

 

 

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