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Florent Tailly, toit et moi…

Le charme d’une maison doit beaucoup au style, à la beauté de sa toiture. Ultime phase de la construction, Florent Tailly s’y emploie. Elle n’apparaît pourtant pas toujours pour ce qu’elle est réellement : un véritable travail de recherche d’équilibre, d’élégance et d’harmonie. Portrait d’un jeune charpentier.

 

Florent Tailly a créé son entreprise de charpente-couverture en août 2019, à Obterre, un petit village de 250 âmes aux portes du parc naturel régional de la Brenne, en Centre Val-de-Loire. Une commune connue dans la région pour son parc animalier, la réserve zoologique de la Haute-Touche. C’est d’ailleurs vers cet univers que le jeune Florent était attiré. « Mes parents ne voyaient pas ça d’un bon œil, ils m’ont orienté vers le métier de charpentier ». Il faut croire que leur intuition était la bonne puisque Florent apprend ce métier avec entrain.

Il poursuit sa formation et décroche  un CAP de charpente et de couverture, complétée par une période d’apprentissage. « J’ai appris mon travail avec mon ancien patron », commente Florent Tailly. « J’ai gagné en expérience, mais j’étais arrivé à un point où je ne pouvais plus progresser, prendre de nouvelles responsabilités ». En mars 2019, il décide de voler de ses propres ailes. Il engage des démarches auprès d’un banquier et de la Chambre des métiers. Quelques mois plus tard, le voilà lancé… Avec enthousiasme il se consacre à un travail très exigeant. Et d’une grande minutie, ignorée sans doute du public : avant l’assemblage final, la pose d’une toiture demande une importante préparation menée en plusieurs étapes. En concertation avec le propriétaire, le charpentier élabore une proposition puis finalise dans le détail le type de toit qui sera posé sur la maison : avec ou sans comble, le nombre de pentes, d’ouvertures, etc… Un premier plan est dessiné sur papier, puis au sol en grandeur nature. Tâche qui conditionne la cohérence de l’ensemble, la longueur et le nombre de pièces. « Cette phase dite de traçage est la base du travail », explique Florent.

Le jeune entrepreneur y consacre beaucoup de temps, autant par goût que par nécessité. « Le dessin est une partie de mon activité, un vrai plaisir ! » Une passion mise au service de la qualité d’une production qui ne se limite pas à la structure du toit. Florent conseille sur la nature de la couverture. « Par exemple, lorsque le client a choisi les tuiles, je lui propose un échantillon d’une dizaine de sortes qui me paraissent les plus jolies. Des tuiles, il en existe des centaines. » Le sérieux de son travail semble reconnu dans la région, le carnet de commandes est déjà bien rempli. « Le travail ne manque pas dans ce secteur, il y a beaucoup de maisons à rénover ». Florent assure des chantiers dans un rayon de 40 km autour de son domicile. Il répond notamment à des demandes d’extension de bâtiment. Mais il a su rapidement diversifier son  offre en réalisant également des poses de Velux, des isolations, des aménagements de combles, la construction de box pour chevaux. Seul employé de sa société, Florent n’est pas encore en mesure d’assurer des chantiers importants. L’installation d’une charpente sur un grand bâtiment suppose l’intervention de plusieurs ouvriers, des engins modernes et puissants pour positionner les matériaux en toute sécurité. C’est dans cette perspective que Florent œuvre dès maintenant. Côté matériel, il vient d’acquérir un engin, une sorte de tracteur muni d’un bras télescopique d’une portée de 12 mètres. Un équipement indispensable pour travailler dans de bonnes conditions. Il permet d’amener aux ouvriers les matériaux à hauteur voulue.

C’est un investissement nécessaire, mais insuffisant pour développer l’activité. « Mon projet est de grandir. J’ai besoin d’aide, j’espère embaucher une personne dès l’an prochain. ». Dans la perspective de développer son entreprise, le jeune charpentier a conscience d’œuvrer aussi pour le dynamisme de sa localité. Passionné par son métier, perfectionniste et ambitieux, il agit dans le cadre de sa vie professionnelle à l’instar de sa vie privée. Dès l’âge de vingt ans, il achète une maison qu’il retape avec amis et famille. La demeure est située à quelques pas de son atelier, au centre du village. Pendant quatre ans, il y consacre l’essentiel de ses soirées et de ses week-ends. « Nous avons refait tout ce qui nécessitait des travaux : isolation, chauffage, plomberie, carrelage. Toutes les pièces, du sol au plafond ». Tout, sauf… le toit ! Philippe Gitton

À lire : La vie solide, la charpente comme éthique du faire, d’Arthur Lochmann (Éditions Payot, 204 p., 15€50).

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L’une chante, l’autre aussi…

L’une et l’autre chantent ! Depuis une dizaine d’années, Véronique Besançon et Dominique Gueury, amoureuses de la chanson à texte, se produisent dans les cafés parisiens. Avec enthousiasme et talent… Un parcours original dans l’univers du spectacle vivant, un engagement social aussi mené parfois en commun.

 

 

 

Paris, novembre 2014, le concert s’achève, Dominique Gueury et Véronique Besançon saluent le public. À leurs côtés, bras dessus – bras dessous, les chanteuses et chanteurs au récital organisé par leurs amis du GIPAA et de la CNL064Depuis quatre ans, Dom et Véro participent à ce rendez-vous annuel. La raison ? Offrir des tours de chants aux locataires d’une cité HLM du 18ème arrondissement de Paris et aux adhérents d’une association dont le but est de fournir une information progressiste aux aveugles et malvoyants. À chaque année, un thème différent : hommage à Brassens ou à Ferrat, chanson contestataire ou humoristique ! Pour l’une comme pour l’autre, c’est un moment privilégié de leur vie d’artistes et citoyennes, de leur engagement humaniste. Une nécessité absolue de partager des valeurs de progrès, des moments de fraternité incontournables. Histoire de conjuguer esprit rebelle, amitié et amour de la chanson.

Le goût pour le chant, Véronique en est imprégnée depuis sa tendre enfance. « Dès l’âge de quatre ans, je voulais devenir chanteuse », confie-t-elle. « J’aimais la variété. Plus tard, à l’adolescence, j’ai découvert ce qu’on appelle la chanson à texte : Anne Sylvestre, Maxime Le Forestier, Georges Moustaki … ». Ranelagh 17Le désir d’en faire son métier est bien là, mais inavouable. « Pour mes parents, ce n’était pas un projet concevable. Je n’ai pas osé les affronter ! » Véronique suivra des études de médecine. Pour Dominique, ce sera le secrétariat. Mais elle abandonne cette branche. « Je me suis rendue compte que je n’étais pas faite pour ça ». Dès lors, elle multiplie les petits boulots. À 30 ans, elle s’inscrit à l’université pour étudier les langues, le Norvégien et le Finnois plus précisément. Pour le plaisir de connaître plus que par objectif économique… C’est au début des années 2000 que musique et chanson s’imposent dans son existence. Il suffira d’un repas d’anniversaire. Avec quelques amis, elle entonne plusieurs chansons. La prestation est suffisamment réussie pour lui donner l’idée de recommencer lors de la Fête de la musique. Une chorale, huit chanteuses et chanteurs – trois musiciens, est ainsi constituée !

Nous sommes en 2005, cela fait déjà deux ans que Véronique est allé à la rencontre du public. En juillet 2003, fortement encouragée par son professeur de chant, elle se jette dans le grand bain. « Jusque-là, j’interprétais des chansons dans le cadre des spectacles de l’école. Je suis inscrite à l’École du Spectacle Musical, l’ESM, depuis 2000 ». Elle se produit dans plusieurs cafés parisiens (La Passerelle, le Soleil de la Butte à Montmartre…), elle chante aussi à La Vieille Grille. Son répertoire se compose de reprises, d’Anne Sylvestre à Brassens en passant par Jeanne Moreau. Elle multiplie les contacts : rencontres de musiciens, stages, écoles de musique, notamment au centre Roy Hart qui enseigne aux stagiaires l’exploration de leur propre voix. Un apprentissage déterminant pour Véronique : elle y puise confiance en elle-même et découverte d’un potentiel vocal insoupçonné. Au fil de ses pérégrinations, elle fait la connaissance de Louis-Marie, comédien, musicien et chanteur. Qui la convainc de présenter ses propres chansons ! Une écriture vive et énergique où humour et gravité se marient pour parler d’amour, des petits plaisirs de la vie mais aussi de la bêtise des idées réactionnaires, des inégalités sociales. Des textes, une interprétation souvent truculente qui ne sont pas sans rappeler le style d’Agnès Bihl.
DSCF0603Comme Véronique, Dominique est auteure. Des textes qui relèvent plus de la chanson réaliste, plus ancrés dans la misère sociale, le chômage. Dès la création de la chorale, l’une de ses compositions est intégrée au tour de chant. Des chansons « engagées », présentées notamment à la Maison des Métallos de Paris ou à la CNT, le syndicat anarchiste… Au programme, la Carmagnole côtoie des chants de la Commune et des titres comme « Lili » de Pierre Perret. Le groupe se produit pendant trois ans, ensuite Dominique fonde la compagnie Dariachante. Contrairement à ses complices, elle aspire à se professionnaliser. Son souhait ? Se recentrer sur un duo… « J’étais à la recherche d’un travail véritablement interactif, j’aspirai à un dialogue avec un accordéoniste. Mais pas n’importe lequel : je ne voulais faire ni du bal musette ni de la chanson vieille France réactionnaire ! »

Au cours de cette première décennie des années 2000, Dominique et Véronique accumulent de l’expérience. Elles cherchent à se faire connaître. Chacune suit sa route. Dominique décide de se consacrer entièrement à la chanson, Véronique mène de front activité artistique et vie professionnelle. Des situations différentes mais des difficultés communes : décrocher un contrat, rencontrer des gens qui comptent, passer dans un festival, obtenir une audition… 15798006102_8776dce9d3_bÀ défaut, elles se produisent dans les bars avec le chapeau pour seule rémunération. Pratique peu efficace pour l’obtention du statut d’intermittente du spectacle après lequel court Dominique. Elle s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre. « Je n’ai pas de démo. C’est pénalisant, car c’est devenu indispensable. Las, pour une maquette de qualité, il faut y mettre les moyens ». La concurrence est rude, les professionnels sans pitié. Véronique le confirme. « Vous n’avez pas de CD ? » lui répond un jour une animatrice de France Culture. « Si vous n’êtes pas en mesure d’en réaliser un, c’est que vous manquez de détermination ». Lorsque l’on se fait recevoir de cette façon, il y a de quoi désespérer… Alors, la chanson et son univers impitoyable ? En tout les cas, poursuivant cependant son chemin sans espoir de vivre un jour de son art, Véronique a renoncé à s’y frotter.

En 2010, elle croise Dominique au Centre de la Chanson. Les deux femmes sympathisent, assistent mutuellement à leurs concerts. Avec Michel, son désormais fidèle accordéoniste, Dominique présente « La vie des moches », un spectacle dans la pure tradition de la chanson réaliste. S’y côtoient compositions personnelles et reprises : Fréhel, Ferrat, Gaston Couté, etc… Couté qui est aussi au répertoire de Véronique, consacrant d’ailleurs un tour de chant à ce poète libertaire de la fin du 19ème siècle.
15796418935_559de5f594_bChacune à leur façon, Dominique Gueury et Véronique Besançon poursuivent leur chemin qui les mènera de nouveau en novembre 2015 à l’Auberge de Jeunesse de la rue Pajol, à Paris. Pour participer au concert du GIPAA, organisé cette année sur le thème du travail. De quoi leur permettre de porter sur scène, une fois encore, sensibilité sociale et divertissement. Philippe Gitton

– Véronique Besançon en concert le 14/03 à 21h30, au Connétable (55 Rue des Archives, 75003 Paris. Entrée libre, réservation recommandée : 06.85.42.45.62/06.76.71.59.24 – verobesancon@gmail.com
– Dominique Gueury en concert le 28/03 à 20h, au bar « Le Vin et un » (21 Rue du Transvaal, Paris XXème, M° Pyrénées et Jourdain).

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Dis-moi qui tu fréquentes…

Tout est calme au 20ème étage de la tour Boucry. Il est 23h. Dans l’appartement de la famille Mézières, Dominique somnole dans un fauteuil. Soudain, la sonnette retentit. Dominique se lève et ouvre la porte.
– « Salut, Boris »
– « Bonsoir, Do. Je peux dormir chez vous, ce soir ? »
– « Bah oui, pourquoi ? Qu’est-ce qui ce passe ? »
– « Lucie m’a foutu à la porte »

 

Six mois plus tôt.

Lucie et Boris sont attablés. Les deux jeunes gens prennent leur petit-déjeuner sur le balcon, le regard tourné vers l’extérieur, admirant la vue qui s’offre à eux. Paris est à leur pied.
– « Quelle chance nous avons », s’exclame Boris
– « J’avoue que le panorama est splendide », renchérit Lucie
dis13– « Tu vois qu’il ne faut pas s’arrêter à des idées préconçues. Lorsque nous avons vu cette annonce, « Petit F1 près de la Porte de la Chapelle », on s’attendait à tout, sauf à ça ! Au début, tu ne voulais même pas le visiter… Décidément, je ne m’en lasse pas, c’est magnifique »
– « Boris, bois ton café, il refroidit. La vue est belle mais nous avons deux trois bricoles à régler. Tu te souviens ? ». Elle lui désigne l’intérieur du studio : les meubles encore démontés, les cartons et l’électroménager en désordre au milieu de la pièce principale. Seul un lit, émergeant du fouillis, semble à sa place.
– « On a tout le week-end », objecte Boris, « laisse-toi bercer par le temps qui passe. Profite de la vie ». Il se lève prend Lucie par la main, l’entraine dans l’appartement. « Tu es toujours pressée. Regarde, le lit n’attend que nous », lui murmure-t-il en l’embrassant dans le cou.
– « Ah non Boris, tu me connais. Je ne peux pas, dans tout ce bazar. Je ne suis pas assez détendue. Allez. On a du pain sur la planche »
– « Puisque tu préfères t’occuper du pain ! », souffle Boris.

Quelques jours plus tard, Lucie traverse le hall d’entrée de la tour. Une voix féminine résonne. Elle tourne la tête. Sur sa droite, deux hommes sont au garde à vous devant un petit bout de bonne femme.
– « Vous êtes bien les agents de surveillance chargés de faire respecter les règles de vie dans cet immeuble ? »
– « Oui, Madame Gallois », lui répond un jeune blondinet
– « Alors faites votre travail. C’est insupportable à la fin. Voici une semaine qu’ils sont revenus et le cirque recommence »
Intriguée, Lucie s’arrête une poignée de secondes. Histoire d’en savoir plus. Au même instant, arrive un homme d’une cinquantaine d’année, grand, cheveux longs poivre et sel, le visage buriné. Il lance à destination des surveillants, un joyeux « Salut les loubards, ça baigne ? ». Il s’apprête à sortir mais la petite dame l’interpelle.
– « Alors Monsieur Mézières, on fait semblant de ne pas me voir ? Je m’entretenais avec ces messieurs de la sécurité à votre sujet. Si vous continuez votre chahut, je me verrai contrainte de porter plainte.
– « Détendez-vous, Madame Gallois. À vous entendre, on mettrait un souk du diable du matin au soir »
dis8– « Mais c’est le cas ! Du bruit tous les soirs, des allées et venues incessantes jusqu’au milieu de la nuit… »
– « Ce que vous appelez du bruit, c’est de la musique ! On jouera un peu moins fort, promis. Nous allons faire attention pour préserver votre tranquillité », répond-il d’un ton mielleux.
– « Je vois que vous prenez tout ça à la rigolade, comme d’habitude… Méfiez-vous, un jour c’est aux policiers que vous aurez à faire »
Sur ces mots, la petite dame tourne les talons et quitte l’immeuble.

La semaine suivante, Lucie s’apprête à sortir pour se rendre à son travail. Elle entend deux hommes se disputer devant les portes d’ascenseurs.
– « Tu commences à me gonfler sérieux avec tes histoires à la mords moi le nœud »
– « Mais écoute-moi au moins, Do. Je te dis que ma camionnette est tombée en carafe »
– « Putain, t’as toujours une bonne raison, je ne peux pas te faire confiance. Et comme d’habitude, c’est moi qui rattrape l’affaire. Il faut maintenant que je me démerde pour livrer le Ricard au club de boules. En plus, ce soir j’ai du matos à transporter pour un spectacle.
– « Je sais, je sais, mais c’est des choses qui arrivent, bordel. Je te promets que la semaine prochaine, ma caisse sera réparée »
– « Tu fais comme tu veux, Dimitri. Mais me poses pas un lapin, sinon ça va chier »
Les deux hommes poursuivent leur explication en s’engouffrant dans l’ascenseur.

Un mois après, Dominique Mézières sonne chez Boris et Lucie. Lucie ouvre.
– « Salut »
– « Bonjour Monsieur »
– « Vous venez de vous installer à l’étage. Je m’appelle Dominique, mais tout le monde m’appelle Do. J’habite au bout du couloir. Je suis venu vous inviter à prendre l’apéro chez nous. Vous avez peut-être prévu quelque chose ?
– « Euh, oui, enfin non, je ne sais pas trop », bredouille-t-elle. « Mon compagnon est un peu fatigué. Je ne sais pas »
– « Allez, vous ne pouvez pas me refuser. Ici, c’est la tradition. On accueille les nouveaux arrivants »
Boris rejoint Lucie. Dominique Mézières lui renouvelle son invitation. Boris accepte sans hésiter.
dis12– « Parfait, on vous attend dans une heure. C’est l’appartement 20-18 »
– « Pas de problème, avec plaisir », se réjouit Boris
La porte refermée, il se tourne vers Lucie, un grand sourire aux lèvres.
– « C’est vraiment sympa. On dit que dans ces tours il n’y a pas de contacts humains et bah tu vois… ». Il marque un temps d’arrêt devant la mine renfrognée de Lucie. « Tu as l’air mécontente. Quelque chose ne va pas ? »
– « Tu n’aurais pas dû accepter cette invitation. Il me fait mauvaise impression, ce type. Je te l’ai déjà dit pourtant. Il a tout de la grande gueule, du poivrot qui crée des problèmes.
– « Ah, tout de suite, tu as une façon de cataloguer les gens ! Tu peux rester ici, si tu veux. Moi j’y vais »
– « Et pour qui je vais passer ? Non, je t’accompagne. Je suis juste méfiante, cet individu ne me parait pas très fréquentable »

– « Alors les tourtereaux », s’exclame Dominique. « Entrez, faîtes comme chez vous »
Lucie et Boris se frayent un chemin dans un couloir envahi de chaque côté par des piles de livres, des jouets, des outils, des ustensiles de cuisine et d’autres objets en tout genre. Ils accèdent à la salle à manger. Une vaste pièce enfumée vibrant au rythme d’un morceau de blues. Une demi-douzaine de personnes sont installées sur des poufs, des fauteuils ou à même le sol sur une natte de corde. Au centre, une table basse abondamment garnie de bouteilles, de verres, de gâteaux à apéritif. Des photos et des affiches de toutes sortes décorent la pièce, des murs au plafond. Dans un coin, posée sur un meuble bas, une chaine stéréo et des dizaines de disques. Plus loin, des instruments de musique alignés : saxophone, accordéon, clavier et guitares…
« Entrez mes amis, ne soyez pas timides. Je vous présente la troupe. À votre gauche, le petit bout tout frisé c’est Vincent, l’intellectuel de la famille.
– « Papa je t’en prie »
– « Quoi, t’es pas le seul à suivre des études ici ? Bon alors, je continue. À côté de lui mon autre fils, Etienne, et sa copine la belle Melinda. Le petit gros dans le fauteuil, Dimitri un frangin, notre beau-frère Daniel et sa femme Corinne.
– « Merci pour la présentation Do, moi c’est Christiane »
Boris et Lucie voit apparaitre une femme rousse aux cheveux courts, vêtue d’une longue robe noire au large décolleté, les bras chargés de pizzas.
– « Je ne t’avais pas oublié, ma colombe. Surtout aujourd’hui. Tu es encore plus en beauté que d’habitude », réplique Dominique en lui caressant les fesses.
– « Touche pas au matériel, bonhomme, ce n’est pas encore le moment. Occupe-toi des invités »
– « Prenez place, mes amis », poursuit Dominique. « Qu’est-ce que je vous sers ? Je vous préviens, on fait dans le classique : whisky, ricard, porto, Kir. Ou jus d’orange, au cas où il aurait des amateurs… Il parait que ça existe »
– « Je prendrai bien un jus d’orange », annonce Lucie
– « Ah bah voilà la preuve, parfois ça arrive ! Boris, ce sera quoi ? »
– « Un whisky, merci »
– « Je vous préviens, c’est la première et dernière fois que je m’occupe des liquides. Après, vous faites comme chez vous. En parlant de chez vous, vous êtes bien installés, contents de vivre dans la tour ?
– « Je ne supporte pas trop le bruit, en règle générale », répond Lucie
– « Je vois, je vois. Et bien au moins, vous savez ce que vous voulez », répond Dominique en s’adressant du regard à Boris.
Celui-ci approuve mollement et s’empresse de changer de sujet. « Je remarque qu’il y a beaucoup d’instruments. Il doit y avoir pas mal de musiciens dans la famille ? », interroge -t-il, avant d’indiquer qu’il est lui-même amateur de blues.

Il n’en fallait pas plus pour lancer la conversation sur la musique. Boris apprend aussitôt que la plupart des dis4gens présents joue d’un instrument. Christiane chante sur les marchés, à la terrasse des cafés et dans les bars. La chanson réaliste, comme principal répertoire. Son fils Etienne l’accompagne la plupart du temps à l’accordéon. Il invite Boris à regarder de plus près les instruments. Peu à peu, les convives reprennent leurs conversations. Si bien que Lucie, un peu délaissée, en profite pour observer le comportement de tous ces gens, les allées et venues incessantes des voisins de palier. Ils s’installent, se servent un verre. Quelques-uns prennent place sur le balcon, d’autres repartent. Parmi une bonne dizaine de visiteurs, Lucie remarque particulièrement une jeune femme. Elle s’asseoit sur les genoux de Vincent et l’enlace tendrement. Puis elle se lève et lui demande de la suivre. Ils quittent la pièce sous les quolibets de Dominique.
– « Bonne fin de soirée les jeunes. Soyez discret, il y a des oreilles chastes ici », lance-t-il en leur adressant un clin d’œil.
– « C’est bon papa, t’es lourd. »
Sans prêter attention aux propos de son fils, il se tourne vers Lucie.
– « Ah l’amour, y’a que ça de vrai ! Tu veux boire autre chose ? »
Lucie décline l’offre, force un sourire. Elle n’a qu’une idée : rentrer ! Devant elle, les verres se vident et se remplissent à un rythme effréné. Un pétard commence à tourner. Boris, accoudé au balcon, siffle whisky sur whisky en bavardant avec Etienne et deux voisins de palier. Finalement, ils quittent le logement des Mézières vers 22h. En sortant, ils croisent deux couples, les bras chargés de bouteilles de vin.

De retour dans leur studio, Lucie explose. « Merci, Boris, pour cette soirée. Tu me la recopieras ! »
– « De rien », bafoue-t-il. « Sympa, la famille ! »
– « Ah, je me suis rendue compte que tu les trouvais à ton goût. Tu m’as laissé comme une gourde, dans le bruit et la fumée au milieu d’une bande de poivrots. Le Dominique est encore plus grossier que je l’imaginais et sa femme ne vaut pas mieux. Si tu apprécies leur compagnie ce n’est pas mon cas, je te prie de me croire. Je ne suis pas prête d’y retourner »
– « Tu exagères. Au fond ce sont des artistes ! »
– « Des mal-élevés, oui ! J’ai une autre idée du monde artistique, figure-toi. Là-dessus, bonsoir, je vais me coucher »
Boris rejoint Lucie au lit. Il s’approche d’elle, glisse une main entre ses cuisses. Elle repousse son bras brusquement. « Certainement pas, tu pues l’alcool ».
Quelques semaines plus tard, Lucie rencontre Madame Gallois sur le palier.
– « Ce n’est pas Dieu possible », marmonne-t-elle. Quelle bande de porcs ! »
– « De qui parlez-vous ? »
– « Des Mézières, pardi ! Qui d’autre vit ici comme dans un camp de Romanichels ? Ils déposent tout leur barda dans le couloir, sans se soucier des voisins. Quel foutoir, mon Dieu mais quel foutoir !
– « Ils sont sans gêne », acquiesce Lucie en accompagnant la femme dans l’ascenseur. L’après-midi même, Boris prévient Lucie qu’il rentrera plus tard. Il aide Dominique Mézières à transporter de l’outillage pour la dis11réfection d’un appartement. Invité à l’apéritif en guise de remerciement, il s’attarde et rentre vers 23h.
– « Tu étais encore avec ce type. Décidément c’est le grand amour ! »
– « Quand un voisin a besoin d’un coup de main, ce n’est pas un crime de donner un peu de son temps.
– « Un peu de son temps ? », s’énerve Lucie. « Mais il y a toujours quelque chose pour passer des heures chez eux. Une fois c’est pour prêter des disques au fils, une fois c’est pour réparer la voiture du frère, et maintenant c’est pour le bricolage. Et chaque fois, tu reviens saoul »
– « N’importe quoi »
– « Parfaitement », s’écrie Lucie. « Avec eux, tu bois comme un trou. Je t’ai déjà prévenu, je ne vivrai pas avec un poivrot. Tu ferais bien mieux d’utiliser ton énergie pour ton évolution professionnelle.
– « Pourquoi faire ? J’aime bien ce que je fais. Agent hospitalier, c’est intéressant et ça laisse du temps libre.
– « Et ton salaire ? Tu l’aimes bien aussi ? »
– « C’est vrai que je ne gagne pas lourd »
– « Et bien si tu veux améliorer ta situation, il faut te remuer. Boris, crois-moi, ce n’est pas la fréquentation de cette famille de traine-savate qui te sera bénéfique. Il faut être ambitieux dans la vie. Se fixer des objectifs pour progresser »

Les semaines s’écoulent. La tension s’accroit entre Boris et Lucie. Les accrochages se multiplient au sujet de leur avenir. Boris continue de fréquenter la famille Mézières, mais plus discrètement. Son emploi du temps lui permet de les rencontrer en cours de journée, il consacre de nombreuses heures à jouer au club de boules.
Un jour, Lucie décide de quitter le bureau en début d’après-midi. Elle longe les terrains de boules situés à quelques mètres de la tour, lorsqu’il lui semble entendre la voix de Boris.
– « À toi de jouer Do. C’est le moment de te sortir les doigts du cul. Sinon, la tournée de Ricard est pour toi ». Lucie se retourne et reste là, figée. Soudain, elle aperçoit une jeune femme.
– « Salut Boris », crie-t-elle. Elle court vers lui, le prend par le cou et l’embrasse tendrement sur la joue. « J’espère que tu pourras rester un peu plus tard avec nous ce soir », lance-t-elle en s’éloignant.
Au même instant, Boris remarque Lucie. Il lui adresse un timide signe de la main. Elle se retourne sans lui répondre et s’engage sur l’escalator qui mène à l’entrée de l’immeuble.

Une heure après, lorsqu’il pénètre dans le studio, Lucie alpague Boris.
– « De mieux en mieux. Qui c’est, cette poufiasse ?
– « Tout de suite, les injures ! C’est Graziella, la sœur d’un copain de Vincent »
– « Ça fait longtemps que vous couchez ensemble ? »
– « N’importe quoi. C’est une copine »
– « Boris, je pense que tu fais fausse route », reprend Lucie après une profonde inspiration. « En ce qui me dis6concerne, je te préviens, je n’ai pas l’intention de croupir avec un mec qui a pour seule ambition de picoler et de jouer aux boules avec une bande de dégénérés »
– « Mais c’est important dans la vie de prendre du bon temps »
– « Et bien continue à t’éclater. Tu prouves seulement que n’es capable que de végéter au bas de l’échelle sociale et de te satisfaire d’une existence minable »
– « Tu penses ça de moi ? »
– « Vu ton comportement, je ne vois pas ce que je pourrais penser d’autre »
Boris accuse le coup. « Ce que tu viens de me dire mérite réflexion »
– « C’est à toi d’en juger ».
Boris restera une partie de la nuit à méditer sur le balcon, à fumer cigarette sur cigarette.

La semaine suivante, en milieu d’après-midi, Boris reçoit un SMS de Lucie lui rappelant qu’elle prenait un pot avec des collègues. « Je rentrerai plus tard », avait-elle indiqué. Boris ferme son portable, un léger sourire au coin des lèvres.
À 22h, Lucie sort de l’ascenseur. Elle se retrouve nez à nez avec Madame Gallois.
– « Alors, c’est la fête aussi chez vous », dit-elle en souriant. « Bonne soirée », ajoute-t-elle en entrant dans l’ascenseur.
Lucie ouvre la porte, franchit le petit couloir. Au seuil de la pièce principale, elle reste ahurie. Dans une atmosphère irrespirable, Christiane chante, accompagnée à la guitare par Boris. Une douzaine de personnes sont entassées par terre, des verres à la main. Certains sont vautrés sur le lit. Lucie y reconnait, entre autres, Graziella. Sans dire un mot, elle tourne les talons et sort.

 

– « Comment ça, elle t’a foutu à la porte ?
– « Et bien, après la soirée, Lucie n’est pas rentrée. Le lendemain, je partais une semaine en vacances chez mes parents. Je rentre ce soir. Lucie a fait changer la serrure et laissé un mot sur la porte. Tiens, lis-le ».
Dominique saisit le papier, le déchiffre à haute voix : « Boris, tu mèneras sans moi ta vie de bohémien. Je vis désormais chez ma sœur. J’ai donné le préavis à l’agence. Adieu. Lucie ». Dominique reste un instant sans réaction. Finalement, il regarde Boris.
– « Tu veux peut-être boire quelque chose ? »
– « Avec plaisir. Une bière bien fraiche, s’il te plait », répond-il avec un large sourire.

Philippe Gitton

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Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

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Quand chanter rime avec convivialité

Le 15 novembre, rue Pajol, la chanson sera à l’honneur sur les planches de l’Auberge de jeunesse du 18ème arrondissement de Paris. Sous l’égide du GIPAA* et de la CNL*, un groupe de chanteurs fait son récital sur le thème de « La ville en chanson ». Comme chaque année, un spectacle de qualité dans une ambiance conviviale.

 

 

Tout commence en 2008 dans une brasserie du quartier de la Chapelle, cette année-là où le GIPAA organise son premier spectacle dans la tradition des cafés 11254798946_08dc71c1d6_qthéâtres. Concert puis restauration sur place. Véronique Besançon présente son tour de chant, composé pour l’essentiel de ses propres créations. Une première qui enchante le public et les militants de l’association, à tel point qu’une évidence s’impose immédiatement : Il faut récidiver, monter un autre spectacle !

Tout s’enclenche alors rapidement. Une association de quartier, proche de la Porte de la Chapelle, prête sa salle pour accueillir le concert suivant. D’autres amoureux de la chanson française se proposent d’accompagner Véronique, les militants de la CNL popularisent l’initiative. Depuis lors, chaque année des spectacles sont présentés aux adhérents du GIPAA et aux habitants du quartier. Des concerts à thème où une douzaine de chanteuses, chanteurs et musiciens, interprètent leurs morceaux favoris. Ainsi se succèdent, au fil des représentations, les soirées consacrées à la Commune de Paris, à Brassens et Ferrat, à la chanson contestataire autant qu’à la chanson humoristique. Il suffit de faire défiler la liste des thèmes proposés pour comprendre qu’une certaine sensibilité sociale se dégage du groupe. « Dans le sigle GIPAA, c’est le « P » de progressiste qui m’importe le plus », affirme Dominique Gueury. Quant à Sabine Belloc, elle avoue y retrouver surtout « une utopie de jeunesse ».
Pour autant, les liens qui unissent le groupe ne reposent pas sur une action politique à proprement parler. Ils se sont rencontrés, soit par la participation à des activités culturelles du GIPAA, soit par relations amicales. Il s’agit avant tout de développer le sens du partage. Des non ou mal voyants sont accompagnés par des voyants pour faciliter l’accès à un certain nombre de loisirs. La dimension humaine prime donc 15503732059_178cf2f232_qpour tous. D’abord entre les artistes. Les répétitions sont toujours vécues comme un moment fraternel. D’ailleurs, la plupart se côtoie en dehors de la préparation des spectacles. Ensuite, entre la troupe et le public. Les représentations sont systématiquement suivies par un repas. Spectacle et dîner forment un tout indissociable. Tous s’accordent à dire que la convivialité est déterminante dans leur engagement. Christophe Menez y voit même un sujet de réconfort personnel. « La montée de l’individualisme, des idées d’exclusion, du racisme est effrayante. C’est rassurant de constater qu’il existe encore des lieux ou la fraternité est bien réelle. »

Alors donc, avec le GIPAA et la CNL, côté cour et côté jardin, public ou accros du micro, tous chantent pour mettre en mots et musique une certaine idée des relations humaines. Ce qui ne conduit pas à mettre au second plan la qualité des prestations des uns et des autres. Bien au contraire. Si les interprètes se produisent bénévolement, ils se comportent en professionnels. Aux côtés de ceux qui se produisent toujours en « amateur », d’aucuns ont une solide expérience. Sabine Belloc fut intermittente du spectacle pendant dix ans, elle a présenté des spectacles consacrés notamment à Bobby Lapointe. Philippe Hutet a fait partie d’une troupe de théâtre et chanté du Boris Vian en public. Christophe Menez a enregistré un disque 11254482635_3f0a8297d2_qreprenant des titres de Brel et Ferrat, entre autres. Dominique Gueury vit de son art, actuellement elle présente son tour de chant à Paris. Toutes et tous ont la volonté, et le talent, de présenter un spectacle de haute qualité.
En 2013, à la sortie de la représentation dédiée à la chanson humoristique, le public se réjouissait d’avoir assisté à un très beau spectacle avec vidéos projetées sur grand écran. Tout comme les pros d’ailleurs puisque, pour la première fois, le théâtre de la Reine Blanche accueillait la troupe. Cette année, c’est sur la toute nouvelle et très belle scène des Auberges de Jeunesse qu’elle pose micros, voix et instruments. L’établissement disposant d’un restaurant à quelques pas de la salle, le passage de la première à la deuxième partie des réjouissances devient à son tour une partie de plaisirs ! Ambiance festive garantie, pour le plus grand bonheur de tous. Philippe Gitton

*Le Groupement pour une information progressiste des aveugles et amblyopes, GIPAA.
*La Confédération nationale du logement, CNL. Il s’agit de l’amicale des locataires d’une cité de la rue Raymond Queneau, proche de la Porte de la Chapelle. C’est là que se situe la salle où furent donnés les premiers concerts.
Le spectacle a lieu à partir de 16h. Salle de spectacle de l’Auberge de Jeunesse de Paris, 20 Esplanade Nathalie Sarraute, 75018 Paris. Une participation de 5 € est demandée pour couvrir les frais de location.

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Sait-on jamais !

« C’est pour toutes ces raisons qu’au nom de la CGT, je vous appelle à rejeter le projet de restructuration. Nous passerons parmi vous dès aujourd’hui avec la pétition des syndicats. Si la direction reste sourde aux revendications du personnel, nous devrons, c’est certain, monter d’un cran le niveau de la lutte ».
CGT1Patrice plie sa feuille de papier, la glisse dans sa poche. Quelques applaudissements retentissent. Les agents retournent sur leur poste de travail. De son côté, Julien continue de trier le courrier, les écouteurs dans les oreilles.
En fin de matinée, de retour au bureau, Julien classe les lettres recommandées qu’il n’a pas délivrées pendant sa tournée. Pétition en main, Patrice s’approche de lui.
– « Excuse-moi, tu as deux minutes pour lire la pétition ? »
– « Je ne suis pas intéressé, je suis intérimaire, tu le sais bien », rétorque-t-il sèchement
– « Justement », souligne Patrice, « les gens comme toi ont des raisons supplémentaires de s’opposer aux suppressions d’emplois. Moins d’effectifs, moins de chance d’être embauché »
– « De toute façon, je ne suis pas d’accord avec vous. Vous protestez contre les réorganisations qui vont dégrader les conditions de travail mais tu as vu l’heure à laquelle on rentre de tournée ? Il est 11h30 et j’ai déjà fini. Et moi, je ne cours pas. La plupart sont là depuis une bonne demi-heure. On est payé jusqu’à 13h15, je te rappelle. Comment vous pouvez gueuler contre la direction qui cherche à nous faire faire les horaires normaux de boulot ? »
– « C’est ce que dit la directrice. Vous ne faites pas vos heures, peut-être, mais à quel prix ? L’intensité du travail augmente, les cadences de tri sont de plus en plus élevées… »
– « Arrête ta chanson avec les cadences infernales », s’énerve Julien. « À la CGT, vous êtes complètement à l’ouest. Y’a des mecs qui ont des raisons de se plaindre, les chauffeurs routiers, les marins pêcheurs, les manœuvres du bâtiment, eux ils en chient, et je ne te parle pas des travailleurs dans les pays sous-développés… Mais à la Poste, on se la coule douce. Franchement. Y’a pas de quoi la ramener »
– « Donc, si je te suis, les postiers doivent se contenter de leur sort, accepter des salaires misérables pour… »
– « Écoute, ne te fatigue pas, je connais le discours. Vous êtes dans votre bulle. Pas étonnant que les syndicats se cassent la gueule »
– « Si les syndicats se cassent la gueule, comme tu dis, c’est parce qu’il y a des gars comme toi qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui acceptent la régression sociale. C’est triste de voir ça. Vous vous préparez un bel avenir. Enfin, je ne veux pas t’emmerder plus longtemps. Je dois voir des gens qui, eux, veulent se battre pour notre intérêt commun.
– « Oui, c’est ça les camarades, luttez ».

 

cgt3Patrice rejoint Frédéric, un adhérent de la CGT. « Alors, ça signe ? », lui demande-t-il.
– « C’est plus difficile que je le pensais. Il faut dire qu’il y a de sacrés cas, le jeune intérimaire là-bas, par exemple. Je viens de discuter avec lui. « Y’a pire ailleurs, faut pas se plaindre. Les syndicats ne servent à rien ». Putain, c’est à pleurer, tu vois le genre ».

 

Poussant un diable chargé de colis, Julien et Lola se rendent aux guichets de la Poste de la rue Ordener. Une dizaine de mètres avant l’entrée, un petit groupe interpelle les passants, distribue des tracts. Les deux jeunes s’approchent. Julien reconnait Patrice, qui s’avance vers lui, un badge CGT sur la poitrine.
– « Tiens, j’espère que tu jugeras cette information digne d’intérêt », lâche-t-il d’un ton grinçant. « Nous protestons contre la fermeture d’une entreprise de nettoyage. On peut penser qu’il y a pire sur terre, mais nous avons choisi de ne pas laisser faire ».
– « Je vais en prendre connaissance, je ne suis pas aussi borné que tu le crois », lui dit-il en poursuivant son chemin.

– « On vient de croiser un de tes meilleurs amis ! », ironise Lola.
– « Oh, je n’ai rien personnellement contre lui. C’est un mec buté, il n’a pas compris qu’on n’est plus dans les années 60. Je reconnais malgré tout qu’il est dévoué. Dommage qu’il se trompe de combat ».

Soudain une voix s’élève. « Salut, Julien ». Un homme sort du groupe de syndicalistes. Julien se retourne.
– « Alors, toujours en plein boum ? »
– « Bah, comme tu vois », répond Julien
– « Ça marche les dons, apparemment ? »
– « Pas trop mal. Tu m’excuses, je ne m’attarde pas, on est déjà à la bourre pour déposer les paquets »
– « Pas de souci, tu salueras tes parents de ma part »
– « Je n’y manquerai pas. Salut, Alain »

Patrice rejoint Alain. « Tu le connais, ce mec ? »
– « Oui, c’est le fils d’un ancien voisin. Un chouette gars. Tu le connais ? »
– « Comme ça, sans plus. Il travaille à la Poste en intérim. Nous avons des relations un peu tendues. Les syndicats, c’est pas son truc »
– « Ah bon ! C’est étonnant parce qu’il est pas mal investi dans une association pour aider les haïtiens. Il envoie du matériel là-bas. Il récolte souvent des médicaments. Des affaires pour l’école, tout ça… »
– « C’est surprenant », constate Patrice.

 

cgt4Quelques jours plus tard, Julien traverse son service. Il est 13h30. La grande salle est déserte. Il entrevoit Patrice et la directrice dans le bureau d’un chef d’équipe. Pris par une vive discussion, ils ne le remarquent pas. Julien s’approche, écoute sans se faire voir.
– « Ce n’est pas possible de rester campé sur cette position », tempête Patrice. « Vous devez aider cet agent »
– « Ma responsabilité, M Brisson, est d’organiser le travail pour assurer une bonne qualité de service. Il y a des limites à l’écoute sociale que je ne peux pas franchir.
– « Si vous licenciez Mr Prades, vous lui enfoncez la tête sous l’eau. Vous en êtes consciente ? »
– « Vous faites votre devoir de syndicaliste. Je vous comprends mais je vous le répète, je suis chef d’établissement et… »
– « Non Madame. Il n’y a pas ici un syndicaliste et un cadre dans l’exercice de leurs fonctions. Il y a deux êtres humains confrontés à la détresse d’un autre être humain. Mr Prades est alcoolique. Il est en retard presque tous les matins. Il commet des erreurs dans son travail. Alors, nous devons le secourir, utiliser tous les moyens médicaux et sociaux pour l’empêcher de sombrer encore plus.
– « Je vous ai déjà donné mon point de vue. Mr Prades est ingérable. Je maintien ma demande de licenciement »
– « Je n’en resterai pas là, je vous avertis. Je compte bien agir avec le personnel pour vous contraindre à changer d’avis »
Bouleversé parce qu’il vient d’entendre, Julien s’éclipse sans bruit.

 

cgt2Le surlendemain, un préavis de grève est déposé par les syndicats. Qui appellent également le personnel à manifester devant la direction. L’arrêt de travail est moyennement suivi. À peine la moitié des agents ont cessé le travail. Une cinquantaine de personnes sont présentes au rassemblement. Julien en fait partie.
La semaine suivante, Julien aperçoit Patrice, seul, accoudé au comptoir du Café de la Poste. Il entre et s’installe à côté de lui.
– « Bonjour, je ne te dérange pas ? »
– « Non, pas du tout »
– « Très bien, j’ai un truc à te dire »
– « Ah bon ? J’espère que ce n’est pas désagréable au moins », dit-il en souriant. « Que je n’avale pas mon jus de travers »
– « Non, au contraire. Je voulais te féliciter pour l’action que tu mènes pour défendre Prades »
– « Bah, merci. C’est sympa, mais c’est naturel de défendre un collègue »
– « Non. Tout le monde ne le fait pas avec autant d’humanité et de dévouement. Je passai dans le service, le jour où tu t’es accroché avec la directrice. J’ai entendu la conversation. J’ai été touché par ta sensibilité. Je voulais que tu le saches »
Patrice, déstabilisé par le compliment, se trouble, reste muet quelques secondes. Puis il se reprend.
– « « C’est très gentil de ta part. Je ne sais pas quoi dire. Je suis tellement habitué à ce que tu me voles dans les plumes. J’ai plus de répondant quand tu me traites de syndicaliste ringard »
– « Eh, je te préviens, je n’ai pas changé d’avis sur le discours syndical. Mais je reconnais que votre action est parfois utile et que je me suis trompé sur ton compte »
– « Encore une fois merci », bredouille Patrice, « pourquoi tu viens me dire tout ça maintenant ? »
– « Je quitte la Poste. C’était mon dernier jour, aujourd’hui. Ma mission n’est pas renouvelée »
– « C’est parce que tu as fait grève. À tous les coups ! »
– « Tu crois ? »
– « Pardi. Pourquoi les CDD et les intérimaires ne font jamais grève ? À cause de la trouille d’être viré. Ce que tu as fait était très courageux »
– « N’exagérons rien, il y a des actes plus héroïques ! »
– « C’est sûr. En attendant, tu es balancé. Tu veux qu’on intervienne auprès de la directrice ? »
– « Non merci. Ce n’est pas utile. Ça m’arrange plutôt de partir. J’ai un projet de voyage, avec un job qui semble sur le point d’aboutir »
– « Ah c’est vrai. Alain Perrier m’a dit que tu bougeais beaucoup »
– « Pas mal, oui. En Afrique, en Amérique latine surtout »
– « Tu aides des populations. Comme en Haïti, parait-il ? »
– « J’essaie de faire de mon mieux. Il y a tant de misère à soulager dans le monde. Et puis, j’ai envie de voir ailleurs comment les gens vivent »
– « Moi tu vois, je n’ai jamais eu envie de voyager. J’ai une petite maison en Normandie. J’y passe depuis toujours mes week-ends et mes vacances. C’est là que nous y vivrons notre retraite, mon épouse et moi. Chacun son truc »
– « Chacun ses combats », renchérit Julien, un sourire au coin des lèvres.
– « C’est vrai, je comprends mieux pourquoi tu relativises tellement de choses ici. En tout cas, je me suis rendu compte que tu gagnes à être connu : à l’avenir, j’éviterai de juger trop vite un jeune qui m’envoie sur les roses ! »
– « Et moi de considérer les syndicalistes uniquement comme des dinosaures ! », réplique Julien, un peu gêné par l’aveu de Patrice. Je dois y aller à présent. Bonne continuation »
– « Salut. Porte-toi bien »
– « On se retrouvera peut-être un jour. Pour défendre une cause commune »
– « Sait-on jamais ! »

Philippe Gitton

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Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

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