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Nicole Abar, une footballeuse toujours d’attaque

Ancienne championne de football, Nicole Abar fait de la lutte contre les stéréotypes de genre un combat au quotidien. Elle milite pour l’égal accès des filles et des garçons à la pratique sportive.

 

Jean-Philippe Joseph – Ancienne internationale, huit fois championne de France, vous avez fini meilleure buteuse de la compétition en 1983. À l’époque, peu de gens s’intéressaient au football féminin. Aujourd’hui, la France organise la Coupe du monde…

Nicole Abar – C’est irréel ! Jamais, je n’aurais pensé le voir de mon vivant. J’ai vécu le football comme une anomalie, un garçon manqué. Tout a commencé à 11 ans, je regardais les garçons jouer. Un dirigeant est venu me demander si je voulais m’inscrire au club, il avait besoin de faire une licence pour monter une équipe. J’ai répondu oui. Je courais vite, j’avais le sens du but, techniquement j’étais douée. Il n’y avait pas d’équipes de filles, pas de compétitions. Je portais les tenues des garçons. Vu mon petit gabarit, les talons des chaussettes m’arrivaient aux mollets, mais j’étais heureuse sur le terrain ! J’avais la liberté que je n’avais pas dans ma vie d’enfant, je suis née en 1959 d’une mère italienne et d’un père algérien. Dans ces années-là, quand on avait les cheveux frisés, on rasait plus les murs.

J-P.J. – Vous disputez le premier championnat de France de foot féminin en 1975. Deux ans plus tard, vous êtes sélectionnée chez les Bleues.

N.A. – J’ai joué vingt ans au haut niveau, mais je n’étais pas professionnelle. Je m’entraînais le soir, après ma journée de travail à la Poste. Quand je jouais avec l’équipe de France, je touchais 150 francs (environ 20 euros, ndlr).

J-P.J. – En 1998, vous faîtes condamner le club du Plessis-Robinson (92) pour discrimination sexiste.

N.A. – Les dirigeants avaient décidé d’arrêter les sections féminines, une centaine de licenciées, pour miser sur les garçons. Avec les parents, on est allés en justice et on a gagné. On a ensuite reconstruit un club à Bagneux. Quand j’en suis partie, il évoluait en deuxième division.

J-P.J. – Le football féminin a-t-il basculé dans une autre dimension ?

N.A. – On est loin des garçons, de la surexposition médiatique, du star-system, des salaires délirants. Dans dix ans, peut-être… Prenez les filles du PSG, c’est la deuxième meilleure équipe du championnat derrière Lyon. L’an passé, elles ont dû trouver un autre terrain que le Camp des Loges pour laisser la place à la réserve masculine. Alors que le budget des garçons est de 600 millions d’euros, et que la Mairie de Paris est partenaire…

J-P.J. – La Coupe du monde va bénéficier d’un traitement médiatique inédit

N.A. – Oui, TF1 et Canal+ diffuseront tous les matchs. De quoi élargir l’audience, attirer annonceurs et distributeurs, booster les droits télé du championnat, susciter des vocations. On a un problème de masse et de maillage territorial. Les petites filles ne se représentent pas en joueuses de foot, elles n’ont pas de modèles. La plupart ne demandent pas à jouer, elles pensent que ce n’est pas pour elles. Les filles sont prisonnières de stéréotypes de genre. Les conséquences  ? À partir de trois ans, elles commencent à ne plus courir, à rester en retrait et à perdre en motricité.

J-P.J. – La lutte contre les stéréotypes était précisément l’objet des ABCD de l’égalité, dont vous étiez la référente nationale en 2013 ?

N.A. – Les jeux mis en place étaient destinés à ce que les enfants prennent conscience qu’ils peuvent tout faire avec les pieds, les mains, la tête… Savoir taper dans un ballon n’est pas inné, ça s’apprend. Si je me bats aujourd’hui, c’est pour que les petites filles et les petits garçons aient juste le droit d’être soi. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Originaire de Toulouse, Nicole Abar joue au haut niveau entre 1975 et 1995. En 1997, elle fonde l’association Liberté aux joueuses, qui défend les droits des femmes dans le sport. En 2000, elle est nommée Chargée de mission Femmes et sport au ministère de la Jeunesse et des Sports. En 2013, le ministère de l’Éducation nationale lui confie la mise en place des ABCD de l’égalité. En 2019, elle crée avec la marque Bonzini le baby-foot mixte.

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Montreuil, en route vers la laïcité

Alors que Paris s’agite depuis près de trois ans, le 14 juin 1792, la population de Montreuil (93) est conviée à la plantation d’un arbre de la Liberté. Un peuplier, l’arbre du peuple, sur le parvis de l’église St Pierre-St Paul. De 1792 à 1905, la laïcité en marche.

 

Ce 14 juin 1792, pour la plantation de l’arbre du peuple, toute la municipalité est présente, vêtue de ses décorations civiques. Il y a également la Garde nationale, armée, drapeau déployé. « Ledit arbre fut élevé en présence de tous les citoyens, qui marquèrent une joie vive et tressaillante », selon le compte-rendu de l’époque. Une fois l’arbre planté, la municipalité au complet, la Garde nationale et la foule s’engouffrent dans l’église pour un « Te deum d’action de grâce ». Moins d’un an plus tard, le 24 mars 1793, une nouvelle municipalité est élue. Du coup, un nouvel arbre est planté, toujours sur le parvis de l’église et ensuite, toujours le fameux « Te deum » ! La Révolution, bonne fille, cède à

Fresque dans la salle du Conseil de la mairie de Montreuil

l’action de grâce pour autant que le curé soit « constitutionnel », c’est-à-dire en rupture de ban avec le Vatican.

Les relations se gâtent le 14 novembre 1793 lorsque la société populaire demande que le conseil général de la commune partage avec elle la fête de la Raison et, à ce titre, que tous les signes religieux disparaissent de la vue des citoyens. Le conseil général réquisitionne huit maçons, chargés de démonter ces symboles, vendus immédiatement aux enchères. Le 17 novembre, trois jours plus tard, le conseil général apporte à la Convention siégeant à Paris l’argenterie des objets de culte et soumet une pétition pour l’enlèvement des cloches qui serviront à fondre des canons. Le 3 décembre de la même année, il n’est plus question de pierres ni de cloches, mais de dentelles : deux couturières de la ville sont chargées de découdre les galons de vêtements servant au culte. Autre temps, autre culte, l’église St Pierre-St Paul est rebaptisée « Temple de la Raison », nom inscrit sur son frontispice, et la société populaire y tient ses séances. La déchristianisation de Montreuil s’achève avec la loi du 8 juin 1795, qui rappelle la liberté de culte.

Le 18 juin, le conseil municipal est saisi d’une pétition pour rétablir les catholiques dans leurs droits. Forts de cette loi, ceux-ci réinvestissent les lieux dont ils avaient été chassés. Un siècle plus tard, le 22 novembre 1880, est votée par le conseil municipal – le libre-penseur et franc-maçon Arsène Chereau étant maire – une résolution demandant que non seulement les crucifix soient décrochés des salles de classe, mais encore que les prières précédant les cours soient interdites, que les instituteurs ne soient plus contraints de mener leurs élèves au catéchisme. Ainsi en sera-t-il. Mais il ne s’agit là que d’un hors-d’œuvre avant le plat principal, servi par la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État.

Bien que les radicaux-socialistes de l’époque s’en revendiquent encore, on ne parle plus d’anticléricalisme mais de laïcité. Un mot nouveau pour un concept nouveau, auquel ont cédé Amélie et Achille Tessier. Ces deux instituteurs, libres-penseurs et vraisemblablement francs-maçons, ont ouvert en 1879, au 9 de la rue Alexis-Pesnon, un pensionnat de jeunes filles où se pratique « l’éducation intégrale ». À savoir que l’on y privilégie le développement physique autant qu’intellectuel des élèves, à l’exclusion des travaux manuels ! Si les traces du pensionnat ont disparu des archives dans la tourmente de 1914, on a retrouvé son principe fondateur : « La seule maison de France où les jeunes filles sont réellement élevées dans les principes de la liberté de conscience, à l’abri de toute influence superstitieuse et en dehors de tout dogme confessionnel ». En juin 1886, lors de la fête de la Ligue anticléricale donnée en l’honneur de Garibaldi et Victor Hugo, une dizaine de jeunes filles du pensionnat Tessier sont invitées à entonner La Marseillaise.

Ultime résurgence du combat laïque à Montreuil, en 1951 le personnel de la garderie du parc Montreau adresse une lettre à plusieurs groupes de l’Assemblée nationale. La demande ? « Faire tout leur possible pour que soient rejetés les propos antilaïques » ! Depuis, le feu s’est assagi. Faute de combattants ? Faute de combats à mener ? Les questions restent ouvertes. Alain Bradfer

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Ibsen, ennemi du peuple ?

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883 ! Un chef-d’œuvre revisité par Jean-François Sivadier sur les planches de l’Odéon. Sans oublier Le champ des possibles, de et avec Elise Noiraud, au théâtre de La Reine Blanche.

 

Peu importe, après tout, les raisons et les circonstances de cette création, le texte d’Un ennemi du peuple demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à Un ennemi du peupleSur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Jean-François Sivadier, accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe.

Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela…

Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville, et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l’interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès.

Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution, on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier. Qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre car la pièce, malgré la teneur de son sujet, ne manque pas non plus d’accents comiques… Le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole, et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Le champ des possibles : jusqu’au 22/06, au Théâtre la Reine Blanche. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute, à l’entendre, que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour écrire son spectacle ! Il était donc une fois une jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. Sans que la critique ait besoin, pour justifier son propos élogieux, d’en référer à quelques prédécesseurs masculins reconnus, tels Caubère ou consorts signant avec succès leurs sagas scéniques en solitaire… À l’instar de son héroïne en quête de maturité, Elise Noiraud use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

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Qui veut porter le chapeau ?

Avec le soleil revenu, je suis allé m’acheter un chapeau. Déjà que j’ai les idées confuses, il ne manquerait plus que j’attrape une insolation ! Direction le chapelier :
« Bonjour, vous auriez quoi à me proposer ? »
– « Alors en ce moment, ce qui plait beaucoup c’est le modèle « Marine »
« Heu … On dirait pas un peu un casque à pointe ? »
– « Si vous n’aimez pas, j’ai le modèle « Macron ». C’est pour les marcheurs, et il y a un petit oiseau dessus »
« Et il chante l’oiseau ? »
– « Oui, mais faux ! »
« Dans ce cas, non, merci »

– « Et le modèle « Républicain » ? Ça se porte en arrière et penché sur la droite »
« Heu … Voyez-vous, mon style, ce serait plutôt en avant et penché à gauche »
– « Fallait le dire. Tenez, j’ai le « Jadot » mais ils ne le font qu’en vert… Ou « L’insoumis », avec le bonnet près de la tête »
« Je peux essayer ? » 
– « Oui »

« Mais dites, ils ne taillent pas un peu petit. Si j’achète un chapeau, c’est pour que ça me serve, je n’veux pas d’un truc qui couvre à peine 10% du crâne »
– « Plus grand et dans votre style, ça va être difficile ! Il me reste bien le « Brossard » avec une étoile rouge devant, ou le « Hamon » dans les tons rouge, rose, vert… J’ai même un « Arthaud » mais très rouge, ou encore le « PS-PP-ND-PRG » avec des petites œillères sur le passé »
« Montrez toujours… Mais ils sont minuscules, ces chapeaux ! On dirait des dés à coudre »
– « C’est ce que je vous disais. Mais si vous hésitez, vous pouvez toujours essayer d’en porter plusieurs à la fois »
« Franchement, j’aurais l’air de quoi ? »
– « Maintenant, je ne devrais pas vous le dire, mais tous ces fabricants ont promis à partir de lundi prochain de s’unir pour essayer de fabriquer un chapeau commun »

« Super ! Dans ce cas, je repasserai lundi »
– « Comme vous voulez, mais c’est dimanche, la grosse chaleur ! »
« Oh ! Dimanche, vous savez, je ne suis pas encore très sûr de vouloir sortir de chez moi ». Jacques Aubert

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Montreuil, sur la bonne « Longueur d’ondes »

Dans le cadre de la BIAM, la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette, les 21 et 22 mai, le théâtre Berthelot de Montreuil (93) accueille la pièce « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre ». Celle de Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fait entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente.

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat,

©J-M.Lobbé

Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant

© Céline Bansart

l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les

©J-M.Lobbé

seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Les 21 et 22/05, au Théâtre Berthelot de Montreuil. À l’issue de la représentation du 21/05, est proposée une rencontre en bord de scène. En compagnie de Marcel Trillat ( l’une des deux voix de LCA ), de Richard Delumbé ( le secrétaire général de la CGT de Montreuil ) et de Bérangère Vantusso ( la metteure en scène ). À lire : Immigrés et Prolétaires, Longwy 1880-1980 de l’historien Gérard Noiriel et auteur d’Une histoire populaire de la France.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

 

La BIAM, dixième édition

Jusqu’au 29 mai, la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette propose pas moins de 40 spectacles, dont 15 créations, à voir dans 26 théâtres de Paris et d’Île de France. Au cœur de cette riche programmation (Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Catalogne, Italie, Portugal, Pays-Bas, Québec, Suisse), Chantiers de culture vous invite à découvrir deux autres spectacles sur lesquels nous reviendrons prochainement plus longuement :

L’homme qui rit : les 16 et 17/05, à Pantin. Par le Théâtre de la Licorne, mise en scène par Claire Dancoisne, une fantastique adaptation du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire.

Vies de papier : le 17/05, à Gennevilliers. Par la compagnie La bande passante, l’extraordinaire périple d’un album photo récupéré lors d’une brocante. Derrière les images, de l’enfance à l’âge adulte, la reconstitution du parcours de vie d’une famille ordinaire. De l’Allemagne à la Belgique, au lendemain de la seconde guerre mondiale. 

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Sylvain Delzon, chercheur en écophysiologie

Au sein de l’Inra, l’Institut national de recherche agronomique, Sylvain Delzon étudie la réponse des forêts aux variations climatiques. Avec une interrogation : les espèces sauront- elles s’adapter aux changements à venir ?

 

Sylvain progresse à travers les taillis jusqu’à un pin maritime élancé. Il y prélève une carotte afin de mesurer la croissance du conifère. « Je suis un peu le plombier des arbres, j’étudie leur tuyauterie », plaisante-t-il. Ce chercheur de l’Institut national de recherche agronomique vient régulièrement en forêt de Pierroton, un domaine de l’Inra. « On peut s’y rendre compte de l’impact du changement climatique en regardant la date d’apparition des feuilles au printemps, leur sénescence à l’automne. Une première constatation : les arbres du Sud-Ouest mettent en place leurs feuilles plus tôt qu’il y a dix ans ». Ce jeune directeur de recherches exerce ses talents au sein de l’unité Biodiversité-Gènes-Communautés, où il étudie la résistance et les capacités d’adaptation des arbres. Une partie de son travail s’effectue sur le terrain, l’autre en labo.

L’équipe de Sylvain Delzon est basée sur le campus universitaire de Pessac, près de Bordeaux. Postdocs, techniciens, ingénieurs de toutes nationalités y œuvrent à ses côtés. Il nous montre l’une des machines avec lesquelles il travaille : le Cavitron. « Le premier prototype, nous l’avons bricolé dans le couloir lors de la création de l’équipe », se remémore-t-il. En simulant la sécheresse, la centrifugeuse permet d’observer la résistance des essences. Démonstration, Sylvain y introduit une tige de genêt à balais. « Quand on centrifuge, cela tire la colonne d’eau dans la branche, comme quand l’arbre pompe l’eau du sol. En vingt minutes, on peut concrétiser sa vulnérabilité », explique-t-il en indiquant des courbes sur l’ordinateur. Au départ d’un projet de recherche, il y a un questionnement : « toutes les espèces ont évolué pour coloniser de nouveaux milieux. Mais si les arbres sont capables de s’adapter au changement climatique, à quelle vitesse ? » Les expériences sur le chêne tempéré menées par son labo ont prouvé sa résistance, à rebours des publications existantes. « C’est pour cela qu’il faut utiliser différentes techniques pour valider nos résultats et éviter les biais ».

En tant que chef des projets, Sylvain Delzon gère les budgets et consacre une grande partie de son temps à la pêche aux financements. « Le métier a beaucoup évolué, il y a quinze ans les laboratoires avaient de l’argent. De nos jours, il faut décrocher des projets pour travailler, la compétition est exacerbée ! Je dois donc beaucoup rédiger pour répondre à des appels à projets, c’est indispensable pour constituer des équipes. Mais on a moins de 10% de chance de décrocher un projet. C’est très dur pour les jeunes qui n’ont pas beaucoup publié et qui souhaitent développer leur programme de recherche. Or, la recherche fondamentale est essentielle, sans elle pas de recherche appliquée ». Un projet dure trois ans environ, parfois plus comme celui en cours autour du dépérissement de la vigne. « Le temps de la recherche est un temps long. Il faut de la patience, de la ténacité. La curiosité va de pair avec la non-conformité ».

Une qualité qui pousse le chercheur à s’aventurer, toujours plus, hors des sentiers battus ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Repères

La publication d’articles par un chercheur est essentielle au partage des connaissances scientifiques, qui constituent un bien public. Pour être publié, l’auteur doit soumettre ses écrits à une revue, qui les fera évaluer par ses pairs. Historiquement, l’édition de ces journaux scientifiques résultait de structures à but non lucratif (sociétés savantes, revues universitaires…). En trente ans, cette édition est passée entre les mains de grands groupes privés qui revendent à prix d’or leurs abonnements. Une marchandisation des connaissances dénoncées par des scientifiques qui proposent des modèles de publication en open source. Avec son collègue et complice Hervé Cochard, Sylvain Delzon a fondé une revue scientifique alternative, Journal of Plant Hydraulics, en libre accès à la publication et à la lecture. « Avec sa carrure de rugbyman australien et son allure de « farmer » nord-américain, Sylvain Delzon est un écophysiologiste pure souche. Reconnu internationalement pour ses travaux en hydraulique et ses résultats sur la résistance à la sécheresse des arbres », écrit la journaliste Patricia Léveillé. « Ce robuste défenseur du sud-ouest fait évoluer à toute vitesse les recherches sur l’adaptation des forêts au changement climatique ». En 2015, Sylvain Delzon fut honoré du Laurier Espoir scientifique de l’Inra.

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