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Avant HLM et périph, la « zone »

Certains les appelaient « zoniers », d’autres, plus péjorativement, les traitaient de « zonards ». Ils étaient très pauvres et habitaient ce qu’on appelait alors, à la fin du XIXème siècle, la « zone ». Une bande de terrains vagues, futurs bidonvilles tout autour de Paris, à proximité des fameuses fortifications voulues par Adolphe Thiers et chantées plus tard par Fréhel.

 

À l’origine, en 1840, il y a la décision d’Adolphe Thiers, chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères, de doter Paris d’un mur d’enceinte long de 34 kilomètres, large de six mètres, haut de dix mètres. Avec ce qu’il faut pour la défendre : un fossé de quarante mètres, une contrescarpe et surtout un glacis de 250 mètres décrété non aedificandi, c’est-à-dire inconstructible. Le tout pour 140 millions de francs investis dans un projet totalement dépassé à une époque où d’autres villes européennes telles que Barcelone et Vienne envisagent de démanteler leurs fortifications. Entamée en 1841, la construction s’achève en 1844 avec ses dix-sept portes, ses vingt-trois barrières, ses huit passages pour le chemin de fer et surtout ses quatre-vingt-quinze bastions.

La muraille érigée, il n’y a plus qu’à attendre l’ennemi. L’armée de Bismarck se pointe en 1870. Mais alors que l’on imaginait les troupes allemandes monter à l’assaut de Paris, leur stratégie est plus retorse. L’essentiel des batailles se déroule dans la grande banlieue. Autant de batailles perdues par les Français et qui permettent à l’ennemi de s’installer en coupant les routes d’approvisionnement de la capitale. Paris assiégé, Paris affamé se nourrit des animaux du Jardin des Plantes, les éléphants, les chats et les rats passent à la casserole. Paris capitule et, le 1er mars 1871, Thiers autorise une occupation symbolique des Champs-Élysées par l’armée de Bismarck. Pas question d’assaut, les troupes sont entrées par la grande porte.

L’inanité du mur d’enceinte démontrée, la question se pose de son démantèlement qui sera décidé en 1919. L’envahisseur rentré chez lui en s’offrant au passage l’Alsace et la Moselle, Parisiens et banlieusards investissent le fameux glacis de 250 mètres – qui atteignait jusqu’à 1 000 mètres entre Vincennes et Montreuil – pour en faire un lieu de promenade dominicale. Des caboulots, où l’on sert un vin ni pire ni meilleur qu’ailleurs, s’y installent. Mais les militaires, tout penauds qu’ils soient de leur défaite, n’en tiennent pas moins à leur autorité et interdisent toute construction en dur. Les « puces » de Montreuil, qui datent de Louis XIII, y trouvent encore plus de surface pour s’étaler.

La « zone » voit débarquer une autre population dans son versant montreuillois : les manouches. Plus précisément les kalderashs de Bessarabie, spécialisés dans la chaudronnerie et le cuivre, auxquels se sont ajoutés des vanniers. Ils y forment une sorte d’aristocratie avec leurs roulottes ou au pire une tente, démontrant qu’ils n’étaient là que de passage. Une telle friche, aux portes d’un Paris redessiné par Haussmann et devenu inabordable pour le petit peuple, relève de l’aubaine pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir mieux qu’une baraque en planches. Les ancêtres des bidonvilles des années 1950 naissent sur cette ceinture parisienne au tout début du 20ème siècle. Ils seront jusqu’à 40 000 à coloniser ce qui fut ce glacis.

Une population miséreuse qui, de Montreuil et Bagnolet, villes industrieuses, vit d’expédients. Elle loue ses bras, fait commerce des déchets des usines qu’elle récupère. Le tout dans des conditions d’hygiène épouvantables. L’eau est fournie par les fontaines et, vaisselle et toilette faites, déversée dans ce qui fut le fossé de l’enceinte. La marmite est mise à bouillir sur un tas de pierres et sur un feu qui, parfois, se communique à la baraque. Jusqu’à ce que s’esquissent des rues, des impasses et même des jardinets clôturés.

La fin de la récréation sonne en 1919 avec l’entreprise de démolition de l’enceinte, signant du même coup le démantèlement de la zone. Les opérations commencent par le sud et l’ouest de Paris, pour se conclure par Bagnolet et Montreuil en 1930. À qui appartenait cette zone de « non droit » ? Il est décidé que Paris l’annexera. La capitale y construira des habitations à loyer modéré de briques rouges. Et le périphérique à partir de 1958. Alain Bradfer

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Communisme et franc-maçonnerie, la rupture

Tout commence avec une discrète vingt-deuxième condition à l’adhésion à la IIIème Internationale ! Dans un essai remarquablement fourni, Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une dissension qui fera date au sein du mouvement communiste. Un article publié par le quotidien l’Humanité, le 13 janvier, dans le cadre du centenaire du Congrès de Tours.

 

En 1920, le congrès de Tours entérine la scission de la SFIO et consacre la naissance du PCF. Vingt et une conditions à l’adhésion à la III e Internationale sont rendues nécessaires par Moscou. Mais, très vite, une vingt-deuxième condition fait son apparition de manière plus discrète ; elle concerne l’impossibilité d’être tout à la fois franc-maçon et communiste. Or, si cette 22 e condition n’est jamais évoquée officiellement – Léon Blum y fait tout de même référence dans un article publié le 27 octobre 1920 dans l’Humanité –, celle-ci a bel et bien existé et fut même adoptée au troisième congrès de l’Internationale communiste, en juin 1920. Néanmoins, Moscou n’insiste pas, conscient du poids que représentent les communistes francs-maçons en France.

Trotski lance la charge

C’est deux ans plus tard, au cours du quatrième congrès de l’Internationale (fin 1922), que la question refait surface de manière tonitruante. Léon Trotski est alors tout désigné pour lancer la charge. Fin connaisseur de l’univers maçonnique, il proclame l’incompatibilité absolue entre communisme et franc-maçonnerie. Intérêts antagonistes, dévoiement de la lutte des classes, jeu de la respectabilité et de la démocratie bourgeoise, son propos lapidaire est dédié à la situation française. Trotski estime que certains camarades, en particulier élus, jouent les idiots utiles de la social-démocratie, en incarnant l’aile gauche d’un régime parlementaire réformiste qui s’accommode de leur présence, tout en renforçant le poids des obédiences au sein des institutions de la III e République.

1923, l’heure de la rupture

Au fond, les dirigeants de l’Internationale en sont convaincus : la double appartenance est une entrave à l’avènement de la révolution. Les communistes francs-maçons – dont l’auteur et historien Denis Lefebvre nous dit qu’il est très difficile d’en déterminer le nombre – sont sommés de rendre publique, avant le 1 er janvier 1923, leur rupture avec la franc-maçonnerie sous peine d’exclusion. Cette confession publique ne vaut pas pour autant réhabilitation. Les anciens francs-maçons devront attendre deux ans avant de pouvoir exercer une responsabilité au sein du parti.

Entre les tissus de la raison et du cœur

Confrontés aux réactions parfois un peu abruptes des obédiences desquelles ils sont membres, les camarades francs-maçons se retrouvent enchevêtrés entre les tissus de la raison et du cœur. Certains communistes, tel André Marty, optent pour le parti, quand, dans le même temps, Antonio Coen, membre de la loge Jean Jaurès à la Grande Loge de France, refuse de se plier aux décisions de l’Internationale. La SFIO – y compris les guesdistes, hostiles au principe de la double appartenance – devient alors un parti d’accueil pour ces frères et sœurs qui avaient choisi le Parti communiste quelques années plus tôt.

Quelles valeurs partagées ?

Dans un travail remarquablement fourni, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une rupture politique qui fera date au sein du mouvement communiste. Il nous permet de nous interroger sur ce qui constitue l’engagement, partisan ou maçonnique. Il pose la question de l’antagonisme réel et supposé entre deux idéaux. Près de cent ans après l’analyse développée par Trotski, doit-on considérer que celle-ci est encore pertinente au regard des bouleversements historiques et politiques ? Quelles sont les valeurs partagées par le communisme du XXIe siècle et la franc-maçonnerie ? Autant de questions qui sont posées au terme d’une lecture passionnante. 

Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, de Denis Lefebvre. Conform Édition, 94 pages, 10 euros.

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Régis Debray, d’un siècle l’autre

Ancien compagnon de route du Che puis conseiller du président Mitterrand, Régis Debray publie D’un siècle l’autre. À l’aube de ses 80 ans, l’écrivain et philosophe nous livre une « vue plongeante sur l’enfilade des hasards qui nous ont fait grandir ».

 

Paru en novembre dernier, l’ouvrage de Régis Debray, D’un siècle l’autre, nous offre un peu de recul, d’épaisseur et de perspective sur le moment présent, et au regard des soixante dernières années. L’auteur n’a pas connu que les salons feutrés des conférences auquel son statut de vieux sage philosophe lui permet aujourd’hui d’accéder.

C’est avec une certaine malice, d’ailleurs, que le révolutionnaire rappelle qu’en 1971, à son retour d’Amérique du Sud, il raillait déjà les batailles des « intellectuels engagés » français qui « ne blessent que les égos ». Détenu pour avoir combattu aux côtés du Che, il raconte l’effet contreproductif de la campagne de pétitions menée en France par des intellectuels illustres (Jean-Paul Sartre, Alain Badiou…) et d’autres grands compagnons de route de l’époque qui n’auront suscité que des réactions négatives au sein de l’opinion publique locale méfiante à priori de ces lumières étrangères.

Ce n’est qu’à la faveur d’un changement de régime (coup d’état progressiste en Bolivie) qu’in fine, il obtient sa libération. Cette expérience vivante de l’échec de la révolution d’importation reformate son logiciel idéologique : « Gramsci (le fondateur du Parti communiste italien, ndlr) aura sans doute été, pour nous, Européens du Sud, le marxiste de la sortie du marxisme. C’est en le relisant que j’ai compris qu’il n’y avait pas de honte, pour un révolutionnaire, à parler de nation ». Et d’en conclure que l’histoire, creuset idéologique traditionnel de la gauche et des révolutionnaires, ne saurait se passer de ses dimensions géographiques. Et ce, à contrario de la droite et des conservateurs pour qui l’essence du libéralisme n’est autre que le territoire sans l’histoire.

De l’engagement militant au « tout à l’égo »

Régis Debray s’est engagé au service d’une cause à la manière d’un soldat qui obéit aux ordres. Le retour dans la France tout juste post soixante-huitarde le sort de ce carcan et lui permet de prendre part au basculement sociétal. L’ancienne culture de guerre s’estompe. La France s’américanise. Le paternalisme cède le pas au féminisme, l’engagement militant et ses valeurs quasi sacrificielles ont quelque chose de désuet au regard de l’individualisme. De 1981 à 1985, chargé de mission pour les relations internationales, il est appelé auprès de François Mitterrand au titre de « conseiller à la cour », ironise encore celui qui est désormais un « intellectuel » devenu fréquentable. Viennent ensuite l’effondrement du bloc de l’Est, l’intégration à une Europe de plus en plus dominée par le poids lourd allemand, l’avènement des nouvelles technologies et leurs impacts (positifs et négatifs) que Debray analyse à l’aide de cette nouvelle science qu’il invente : la médiologie.

Il est difficile de résumer en quelques lignes les concepts que développe le philosophe. Il importe de lire cet essai aux allures de testament qui, tout en constatant qu’on est bel est bien passé d’une époque à une autre, ne cultive pas pour autant, ou pas uniquement, la nostalgie. Pour l’auteur enfin, on assiste au passage d’un siècle marqué par une idéologie rouge à celui d’une idéologie verte, et si l’une est inspirée d’un mythe de l’histoire, l’autre l’est de celui de la nature. Pour l’une ou l’autre, il manque donc toujours une dimension. De même, il pointe la résurgence du religieux ou du croire qui semble fondamental aux yeux du philosophe, quand bien même cela serait par le biais d’une religion laïque tel que le prônait Auguste Comte. Debray, partisan de l’enseignement (laïque) du fait religieux à l’école, ne voit comme ennemi que l’ignorance.

L’ultime avertissement lancé par le philosophe ? La contradiction, à ne point négliger et à résoudre, entre la communication, aujourd’hui dominante, en opposition avec la transmission, aujourd’hui dominée… Or, c’est bien par sa mémoire, et donc son histoire, que l’humanité transmet son héritage. Régis Frutier

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Edgar Morin, crise et pandémie

Au premier jour de l’année 2021, Edgar Morin s’exprimait sur les ondes de France-Info. Pour le philosophe et sociologue, la pandémie n’est qu’une des nombreuses crises de l’histoire auxquelles il se dit « habitué ». Il estime qu’il faut apprendre à vivre avec l’inconnu, à « surmonter les crises » plutôt que de s’indigner.

 

France-Info : Avez-vous été surpris par l’épidémie de coronavirus ?

Edgar Morin : J’ai été surpris par la pandémie. J’ai été habitué à voir arriver l’inattendu dans ma vie. L’arrivée d’Hitler était inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. La résistance de Moscou a été incroyable. Le déclenchement de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que par l’inattendu et par l’habitude des crises. Dans ce sens-là, je vis une crise nouvelle, énorme, mais qui a tous les caractères de la crise. D’un côté, elle suscite de l’imagination créative et de l’autre côté, elle suscite des peurs et des régressions mentales. Et on cherche le salut providentiel, on ne sait pas comment.

France-Info : Est-ce que la crise du coronavirus nous apprend à vivre avec l’inattendu ?

Edgar Morin : C’est ce que l’on doit apprendre parce qu’il faut savoir que dans l’histoire l’inattendu arrive et arrivera encore. On a cru vivre dans de fausses certitudes, avec les statistiques, avec les prédictions, avec l’idée que tout était stable alors que déjà tout commençait à être en crise. On ne se rend pas compte. Il faut qu’on apprenne à vivre dans l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives qui peuvent arriver. C’est cela, la question de changement de mentalité. Aujourd’hui, par exemple, on a oublié que la crise de la biosphère dont on a pris conscience dans les années 70 subsiste et s’aggrave partout. Là aussi, il faut s’attendre à des évènements auxquels on ne s’attendait pas auparavant.

France-Info : Est-ce que cette crise nous rend plus fous ou plus sages ?

Edgar Morin : L’un et l’autre. Une grande partie des gens perdent la boussole et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, des forces lucides et les forces qui cherchent la nouvelle voie, qui puissent s’imposer bien qu’elles soient encore très dispersées et très faibles. Sinon, on se perd dans les colères qui sont peut-être justifiées, mais qui rendent l’esprit aveugle et unilatéral.

« On peut être justement indigné, mais il ne faut pas s’enfermer dans l’indignation. Il faut essayer de voir où nous allons, ce qui se passe »

Il y a une chose qu’on a oubliée. Depuis vingt ans, a commencé un processus où tout a commencé à se dégrader dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays d’Europe, et elle nous menace aussi. La domination du profit illimité qui contrôle tout, ce n’est pas seulement dans des pays étrangers, c’est aussi chez nous. La crise écologique, ce n’est pas ailleurs, c’est aussi chez nous. Donc, l’esprit doit affronter les crises pour les dominer et les surmonter. Sinon, on en est des victimes. On a vécu comme des somnambules pendant dix ans pour arriver à une guerre mondiale épouvantable. Je ne dis pas que les conditions sont les mêmes parce que ce n’est pas l’Allemagne qui nous menace, mais nous voyons des tas de conflits qui surgissent dans le monde. Et nous voyons aussi se mettre en place les éléments d’un totalitarisme qui n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier.

« On a tous les moyens de surveillance à partir des drones, à partir des téléphones mobiles, à partir de la reconnaissance faciale. On a tous les moyens de créer un totalitarisme de surveillance »

Tous les éléments sont là. Le problème, c’est d’empêcher ces éléments de se réunir pour faire une société invivable pour nous.

France-Info : Que peut-on vous souhaiter à presque 100 ans, Edgar Morin ?

Edgar Morin : Je nous souhaite force, courage et lucidité. Il faut qu’on vive dans des petites oasis de vie et de fraternité.

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Michel Agier, dompter nos peurs

Dans un essai écrit sur le vif, Vivre avec des épouvantails, l’anthropologue Michel Agier questionne nos peurs ancestrales face aux catastrophes. Pour éviter leur instrumentalisation par le pouvoir, il propose une émancipation par l’imaginaire. Et des solutions partagées.

 

Cyrielle Blaire – Comment l’anthropologie peut-elle nous aider à faire face à la sidération et l’incertitude qui nous ont saisis avec cette pandémie ?

Miche Agier – Ce qui se joue constitue un défi pour la pensée humaine. L’anthropologie peut aider à saisir ce passage dans le processus de la mondialisation qui va reconfigurer l’état du monde. L’incertitude était déjà très présente depuis les ruptures intervenues avec la fin de la guerre froide. Elle a augmenté, comme les peurs diffuses, avec l’essor sans entrave du capitalisme dérégulateur, l’individualisation et la désaffiliation aux communautés, l’abandon de l’État protecteur. La pandémie nous fait comprendre qu’on vit sur une même planète. Nous sommes tous reliés les uns aux autres par les corps. L’absence des autres empêche les groupes humains de se réaliser et fait qu’on vit très mal ce confinement. Mais depuis longtemps des gens sont dans la salle d’attente. Des migrants, des réfugiés qui vivent leur vie entière cette mise à l’écart, sécuritaire comme humanitaire, sans possibilité de participer pleinement à la vie sociale.

C.B. – Prévisible, la catastrophe n’a pas été anticipée. Y a-t-il eu un aveuglement du politique ?

M.A. – Il y a eu de l’imprévision. Les états asiatiques étaient préparés depuis une vingtaine d’années à la pandémie parce qu’ils avaient déjà connu ce virus. Leur réactivité a été très différente de celle de l’Europe, qui croyait que tous ces malheurs ne pouvaient lui arriver. Le catastrophisme renvoie aux grands récits religieux liés à la rédemption, très importants au Moyen-Âge. Ils reviennent aujourd’hui avec l’annonce de la fin du monde et l’idée qu’on n’y pourrait rien. Le capitalisme débridé détruit la terre, il y a une grosse responsabilité politique en la matière.  Des catastrophes locales vont encore arriver, il faut s’y préparer. Le sociologue Ulrich Beck, à travers La société du risque publié en 1986, émet l’idée selon laquelle nous vivons dans un monde plus global où les risques sont plus nombreux mais aussi mieux connus qu’avant. Pourtant, la société n’est pas organisée en fonction de cette connaissance accrue. Face à la pandémie il y a eu de l’improvisation et l’obsession sécuritaire est revenue. Notre économie a été mise à genoux en quelques mois par le confinement et les frontières ont été fermées par réflexe, pour répondre au désir de murs. Toutes ces mesures sont prises par défaut, pour rassurer. Le rôle de l’État se concentre sur le fait d’administrer la peur.

C.B. – Selon vous, nos Etats ne savent faire que ça ?

M.A. – Il faudrait imaginer d’autres mesures plus ciblées, avec un suivi d’équipes au plus près des gens pour rompre les chaînes de contamination, isoler et identifier les bonnes personnes et ne pas pénaliser toute la population. Ce que font très bien les pays asiatiques, qui arrivent à contenir le virus. Les mesures prises en France ne tendent qu’à pénaliser et à infantiliser la population. 

C.B. – Empêcher les familles d’accompagner leurs proches dans leurs derniers moments a choqué. C’était une rupture anthropologique majeure ?

M.A. – La possibilité d’aller voir ses aînés ou de pouvoir réaliser des rituels funéraires nous permet de faire le deuil. C’était une grande violence symbolique dont le seul but, peut-être cynique, était de nous signifier qu’il fallait se soumettre à un pouvoir d’exception. C’est une vision très orwellienne, avec en référence 1984 : le pouvoir prétend gouverner nos sociabilités, on nous organise pour produire, nous sommes contrôlés dans nos allers-retours et confinés dans nos intérieurs, avec une police omniprésente qui nous surveille. Je me réjouis de la contestation. Car les décisions prises doivent être discutées, négociées et il faut en partager la responsabilité avec les citoyens. Il faut toujours penser qu’il y a des alternatives et voir ce qui se passe ailleurs.

C.B. – Cette peur, face au virus, viendrait de loin…

M.A. – Oui, la Grande peste du 14ème siècle a généré de très grandes peurs et développé toute une culture populaire. J’ai retrouvé dans l’imaginaire des carnavals du Moyen-Âge et dans l’œuvre de Rabelais cette idée que l’on peut renverser la peur par le rire. On peut se moquer de la catastrophe, avec des bouffons, des épouvantails, des images. Depuis une vingtaine d’années, nous avons vu émergé des créations artistiques, comme les récits d’anticipation, liées à la peur de la catastrophe. Ces imaginaires permettent de transformer les peurs mais aussi de les reconnaître. Mon propos n’est pas contre la peur, qui peut être bénéfique, mais contre ses usages politiques et médiatiques qui cherchent à nous soumettre.

C.B. – Vous écrivez que l’imaginaire est écrasé par la fiction permanente de nos écrans d’information continue. Comment s’en défaire ?

M.A. – Cassez votre télévision !  C’est devenu un filtre de la réalité. Dans notre grande majorité, nous n’avons rien vu de l’épidémie. Mais alors d’où vient tout ce qui est dans nos têtes ? Des médias. On nous dit : « C’est la catastrophe, ayez peur ! » Cet appel à l’émotion transmet aussi du mensonge et de la soumission. La télévision ne nous donne plus accès à la réalité de la réalité, elle épuise notre imaginaire.

C.B. – Existe-t-il un « monde d’après » ?

M.A. – Non, c’est un imaginaire qui fait naître des idées et rêver à des utopies. Lors du premier confinement, des gens voulaient supprimer le PIB, enterrer le capitalisme… Cela permet de repenser l’avenir que l’on veut. Pour la première fois, l’obsession de la croissance, de l’économie, a été remise en question au nom de la vie humaine. Face à la question sanitaire, on doit trouver ensemble des solutions qui s’inscrivent dans cette vie commune. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Parcours :

– 1978-1979 : Premier long terrain d’enquête en anthropologie urbaine à Lomé, la capitale du Togo.

– 2004 à 2010 : Directeur du Centre d’Études africaines de l’EHESS. Élu au conseil d’administration de Médecin sans frontières, il tirera de cette expérience, et de ses enquêtes dans les camps de réfugiés, Le gouvernement humanitaire et la politique des réfugiés, une publication diffusée en 2006, et Gérer les indésirables, publié en 2008 chez Flammarion.

– 2013 à 2015 : Il dirige le projet « Un paysage global de camps » pour l’Agence Nationale de la Recherche (ANR France).

– Octobre 2020 : Il publie l’essai Vivre avec des épouvantails – Le monde, les corps, la peur, aux éditions Premier parallèle (160 p., 1€).

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Lettre à mes fils bien-aimés

Mes bien chers fils,

Si je vous écris au petit jour, c’est que j’en ai gros sur la patate. Non pas que vous ayez dévasté le frigo ou mis la baraque sans dessus dessous. Non, rassurez-vous, les foudres de votre daronne n’ont aucune cause ménagère. Elles devraient être provoquées par de nouveaux miasmes qui nous attaquent, alors qu’elles prennent leur principale source dans l’océan d’irresponsabilité politique qui abreuve un paquet d’élus.

Sachez qu’ils tentent de récupérer un nouveau virus pour mieux vous bâillonner et vous mettre à genoux en voulant nous faire croire que vous êtes responsables de tous les maux de la Terre : trop fêtards, trop pétards, trop rigolards, trop gueulards, trop viandards… Mes pauvres enfants, vous voilà affublés de tous les vices qui ne sont que des signes de vie. Ne les écoutez pas. Faites bombance sans vergogne.

Surtout n’allez pas croire ces voraces s’ils osent vous traiter de feignasses, ce sont des usines à esclaves. Les chaines ne sont plus en fer mais elles sont tenaces et dangereuses : les scooters et vélos qui zigzaguent et qui se scratchent pour livrer toujours plus vite, les rapidos à gratter comme les tiercés qui affament, les loteries boursières qui les engraissent, les interminables séries qui vous endorment ou les fake news qui cherchent à vous égarer du droit chemin. Celui de la vérité. Brisez ces mensonges avec vos plus belles armes : bombez la grisaille, escaladez les montagnes, rappez à plein poumons, dansez sans entrave et aimez qui vous voudrez.

Et ne vous inquiétez pas mes chéris, les virus meurent toujours quand on s’en charge avec sagesse. Alors, arborez vos masques pleins de classe que je vous ai dénichés, lavez-vous les mains au savon de Marseille, enfilez des capotes parfumées, faites les yeux doux aux passants aimants et un pied de nez aux haineux. Le rire doit toujours triompher de la peur comme l’amour de la haine. Votre maman qui vous chérit par-dessus tout et au-delà. Amélie Meffre

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Thierry Marx, chef de cœur

Avec Celui qui ne combat pas a déjà perdu, récemment paru chez Flammarion, Thierry Marx nous embarque dans un tourbillon de vie : de l’enfance modeste aux restaurants étoilés. Jusqu’aux engagements sociaux et environnementaux.

 

Un modeste logement de quinze mètres carrés qu’il partage avec sa mère, le père faisant la guerre en Algérie… « Tout est parti de là. De cette enclave d’immeubles de briques rouges sur les hauteurs de Ménilmontant », confie-t-il. À cinq ans, sa mère travaillant,  il va seul chez ses grands-parents, à pied : impensable aujourd’hui, en ces temps de surprotection des enfants ! « Ma mère m’a donné très tôt dans la vie une force incroyable : sa confiance. Elle m’a permis dès mon plus jeune âge d’être autonome, indépendant ». Pour le C.P., il va vivre chez ses grands-parents. Doux et affectueux mais méfiants, taiseux et rudes à la tâche… Une ambiance qui forge son caractère ainsi que le lien très fort qui l’unit à son grand-père, véritable figure tutélaire : un personnage atypique, très sportif, d’abord maréchal-ferrant puis plombier-chauffagiste. Ne faisant pas confiance aux banques, il avait coutume de cacher son argent dans la doublure de son manteau. Thierry Marx n’en revient toujours pas, « il se baladait avec le compte courant de la famille sur les épaules ».

Enfance plutôt heureuse donc, avec ses copains de toutes origines et ses premières émotions culinaires, « ça sentait toujours la bouffe à Ménilmontant. C’était l’avènement de la cocotte-minute. Ça dégoupillait dans tous les sens sur le bord des fenêtres, en descendant Belleville les odeurs changeaient ». Le déménagement des parents qui récupèrent leur fils à douze ans ? Un vrai traumatisme. Après l’environnement pauvre mais chaleureux, le béton d’une cité HLM de Champigny sur Marne pas encore desservie par le RER… S’en suit un décrochage scolaire au collège, il sèche les cours pour aller à la piscine, se met à l’athlétisme et aux sports de combat avec trois copains. Viennent aussi les bagarres entre bandes rivales, embrouilles et petits trafics. Il se « spécialise » avec ses potes dans les cascades à motos et voitures, rêvant de se faire engager par Rémy Julienne, le cador de la profession !

Les cités sont des ghettos, accueillant souvent les huissiers… Choqué, le jeune Thierry n’a qu’une obsession, « partir de cet endroit, me sauver… » À la fin de la cinquième, quand on lui propose une orientation en mécanique, il émet le vœu de faire l’école hôtelière. Réponse : « ce n’est pas pour des gens comme vous, l’école hôtelière ». De cette phrase-couperet, humiliante, il gardera une « grande rancœur ». Une adolescence sur le fil entre petits boulots, courses-poursuites avec la police et pratique sportive : il se découvre une passion pour le Japon au hasard d’une projection du film « la trilogie samouraï » de Hiroshi Inagaki, sa pratique des arts martiaux en fait un champion de judo du Val de Marne. Mais il étouffe toujours dans ces barres d’immeubles entourés alors de champs de patates. « Un soir, j’étais seul et je suis tombé dans une embuscade… Je me suis battu mais j’ai pris un coup de couteau, une vilaine estafilade ». De retour à Ménilmontant, alors qu’il fait des petits travaux à la journée, il  enrage de se faire souvent arnaquer. « Thierry, tu aimais bien cuisiner avec moi, ça te plaisait, je suis certaine que tu es fait pour ça », lui dit alors sa grand-mère. Il s’adresse aux Compagnons du Devoir, il trouve rapidement un poste d’apprenti. Lors de son tour de France, il fait la double découverte du pays et de la fraternité, on lui enseigne dans les différentes cayennes « la noblesse d’être ouvrier ». Selon la coutume, il est rebaptisé : Ile de France et désir de bien faire. Vient l’échéance du service militaire…. Bercé par les récits de voyage de son oncle Henri (15 ans de coloniale) et des évocations du Sahara par son père, il signe pour cinq ans.

Retour de l’armée, perte des repères : « Mes parents habitaient loin, mes grands-parents n’étaient plus là, les copains avaient disparu… » Détourné de la cuisine, il est engagé comme convoyeur de fonds. Un soir, il éprouve le besoin de revoir sa mère, il parcourt en courant la distance entre Marne-la-Vallée et Coulommiers, « ces soixante bornes m’ont fait du bien ». Ce qui le remet debout et lui redonne confiance ? Les cours du soir qui lui permettent d’obtenir le bac à 25 ans. « Celle qui allait devenir ma femme m’a donné le meilleur des conseils : reprends tes études… Je lui dois beaucoup. Nous nous sommes épaulés, battus ensemble ». Bac en poche mais toujours persuadé qu’en France « il ne coche jamais les bonnes cases », il part en Australie et se fait engager au culot comme boulanger-pâtissier au Regency Hotel de Sydney. Le chef lui conseille de donner un coup de main en cuisine. Pour faire illusion, il potasse le Répertoire de la cuisine de Gringoire et Saulnier. Un jour, un chauffeur de taxi s’étonne : « vous êtes Français et cuisinier ? Mais qu’est-ce que vous faites en Australie ? Les meilleurs chefs sont chez vous ». C’est le déclic, il rentre en France après une escale coup de foudre au Japon et un détour au Ködökan, la Mecque du judo !

Il obtient son CAP en candidat libre, on lui conseille d’aller travailler dans une grande maison. Il réussit à se faire engager chez Taillevent grâce à un génial malentendu : à la question « d’où venez-vous ? », il répond « de chez Bernard Loiseau ». Ce qui était vrai… géographiquement, ce qu’il se remémore comme  « la plus belle imposture de ma vie » … Une vraie chance professionnelle, le marchepied vers une carrière de très grand cuisinier. En effet, chez Taillevent, officiait le chef Deligne. Thierry Marx se souvient d’un « chef intègre, humain, très professionnel, un excellent meneur d’hommes, jamais un mot plus haut que l’autre ». Dans les brigades de cette époque, peu de chefs méritent ce dernier compliment ! Pendant trois décennies chez Taillevent, Claude Deligne a formé tous les trois-étoiles des années 1980-1990 : ils y apprennent la perfection du geste, la rigueur des cuissons et la justesse des assaisonnements.

Qui lui ouvre son carnet d’adresses, lui permet de poursuivre sa formation avec trois éminents chefs. D’abord Alain Chapel « le plus moderne qui pouvait parler d’opéra ou de jazz, de littérature ou de poésie ». Ensuite, Jacques Maximum au Negresco. Expérience mémorable auprès de ce chef atypique qui « travaille comme un gitan, je ne note rien. Pour apprendre avec moi, il faut me voler le métier ». Enfin, Jöel Robuchon, le chef star de l’époque, meilleur ouvrier de France et multi-étoilé qui l’engage dans son restaurant le Jamin. « C’était un grand privilège, la liste d’attente était très longue pour venir travailler chez lui ». Victime de son imposture initiale, il n’a ni l’aisance ni l’expérience de ses collègues de cuisine. Il travaille deux fois plus, note tout,  fait des croquis pour se remémorer les dressages, se plonge dans les livres de cuisine de référence, « j’ai dû apprendre le guide culinaire d’Escoffier et le Gringoire et Saulnier sur la ligne Père-Lachaise-Charles de Gaulle ». Il passe un an chez Robuchon, repart au Japon puis ouvre son premier restaurant le Roc en Val à Montlouis-sur-Loire. Il décroche sa première étoile au Guide Michelin en 1988, il en obtiendra également une par la suite avec le restaurant Le Cheval blanc à Nîmes. Cependant, il a toujours la bougeotte, encore vers l’Asie : Singapour, Bangkok puis le Laos, à nouveau le Japon « à la recherche de l’affaire du siècle que je n’ai pas trouvée ». À défaut, il approfondit son approche de la méditation, une discipline qu’il a apprise de façon empirique dès sa jeunesse et qu’il pratique régulièrement.

En 1996, il prend les rênes du Relais et Château de Cordeillan-Bages à Pauillac. Il obtient son étoile, est nommé « chef de l’année » en 2004. Suivront la deuxième étoile et son élection comme « cuisinier de l’année » par Gault et Millau en 2006. « Je restais toujours le champion du monde du découvert et de la saisie-arrêt sur salaire, mais je commençais à acquérir une notoriété qui adoucissait mon rapport avec la banque ». Un article du Times l’avait interpellé dès 2004, « la gastronomie française est morte, l’innovation est ailleurs ». Il se rend compte qu’effectivement il reproduit ce qu’il a appris chez ses maîtres. Hervé This, qui donnait à l’INRA des cours sur la gastronomie moléculaire, lui envoie Raphaël Haumont jeune maître de conférences, spécialiste de la matière et  passionné de cuisine. « Ce fut une rencontre magique, on s’est mis à créer : d’abord avec le Food Lab, ensuite avec la création du Centre français d’innovation culinaire (CFIC) » : travail sur la cryoconcentration, ou encore sur l’encapsulation de liquide dans des films comestibles. Le spationaute Thomas Pesquet, qu’il a rencontré au cercle des ceintures noires de judo, est séduit par ses recherches et lui suggère de créer des plats pour son premier voyage dans l’espace. Par la suite, on propose à Thierry Marx et Raphaël Haumont une chaire à l’université Paris-Saclay, intitulée « cuisine du futur ». Ces expériences lui valent maintes critiques et un sobriquet, « le docteur Folamour des papilles » !

Alors qu’il est au sommet de sa gloire professionnelle, sa direction d’entreprise et des ressources humaines  est loin d’être efficace. Avec l’aide de José Gutman, il revoit l’organisation de ses restaurants, se fixe une ligne de conduite, « être dur avec les faits et bienveillant avec les gens ». Il prend des cours de prise de parole en public, prend conscience de son masque agressif, « une carapace forgée par les séquelles de ma jeunesse chahutée ». Il ne cesse de se remettre en question, de s’améliorer mais il n’oublie pas qu’il vient d’en bas. « Je me devais d’aider les miens, ceux qui étaient restés dans la cage d’escalier ». Certains d’entre eux, il s’en souvient, sont déjà passés par la case prison. Il fait le tour des centres pénitentiaires en France et en Europe, il constate que nul ne peut s’en sortir sans projet à l’extérieur. Il ne cessera depuis lors d’intervenir en détention. Il va aider les Restos du cœur. Face à des gens éloignés de l’emploi, « pourquoi ne ferions-nous pas quelque chose sur la formation professionnelle ? », dit-il à Véronique Colucci. Réponse  implacable : « eh bien si tu y crois, fais-le ! ». Ainsi est née l’idée géniale de Cuisine mode d’emploi (s) : elle prend forme grâce à l’aide initiale de Véronique Carrion et de la mairie du XXème arrondissement qui lui prête un local. 40.000 postes non pourvus dans les métiers de la cuisine, cela donnait des perspectives… « J’ai réuni quelques meilleurs ouvriers de France, des cuisiniers à la retraite, et nous sommes partis sur cette idée de transmettre en onze semaines les bases de  la cuisine. Nous apprenons aux élèves le geste, le feu et le temps ». Public hétérogène de bac ++ à bac- -, de dix-huit à soixante ans. Les élèves ne paient pas la formation mais ils doivent suivre la devise de l’école, prendre le RER : Rigueur, Engagement et Régularité.

Succès immédiat. Depuis l’ouverture en 2012, 3000 personnes formées, 90 % d’entre elles ont retrouvé un emploi et 70 ont créé leur entreprise. Une grande fierté pour le gamin des cités : « j’ai vu des gens qui dormaient dans leur voiture en suivant les cours, j’ai connu un homme qui est parvenu à monter son restaurant après vingt-sept ans de détention ». De nombreuses écoles ont ouvert dans toute la France, souvent dans les quartiers défavorisés. Le modèle s’exporte avec des projets d’ouverture à Détroit et à Bogota. Thierry Marx ne s’arrête pas là. Très concerné par l’écologie sous ses divers aspects, il s’efforce de réduire quasiment à néant les déchets alimentaires dans ses cuisines, il soumet au label HQE (haute qualité environnementale) la construction de tous les établissements qu’il crée, y compris le prestigieux Mandarin Oriental à Paris. En fait il n’a qu’un seul combat, politique au sens noble du terme. À propos de cette pandémie qui menace notre santé et nous prive de nos libertés,  il note que c’est un formidable révélateur de notre perte d’indépendance. « Nous avons perdu une part importante de notre souveraineté à cause du low-cost. Aujourd’hui, il faut réorienter l’économie vers la qualité, celle d’un bon impact social et environnemental ». Chantal Langeard

Celui qui ne combat pas a déjà perdu : Flammarion, 256 pages, 16€90.

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Georges Arnaud, l’écrivain des taulards

Mondialement connu pour son premier roman, le Salaire de la peur, adapté au cinéma par Clouzot en 1953, Georges Arnaud a d’abord écrit  Schtilibem 41. Un de ces écrits de prison qui ne mâchent pas leurs mots.

 

Un petit livre, pas de ces poids lourds estampillés best-sellers. Juste un petit livre, Schtilibem 41, dix chapitres au compteur, dix nouvelles écrites au scalpel, sans rature, nerveuses, cruelles, lucides. Ça raconte la prison. Ça sent la peur, la sueur, le rance, la merde, le vomi. Tout ce qu’on ne veut jamais voir, ni entendre. Ce n’est pas de la littérature de salon, de la littérature confite pour faire pleurer Margot dans les chaumières. Ici, entre ces murs qui suintent la haine du flic, du bourgeois, de la justice, on éprouve jusque dans sa chair cette douleur à vif que seuls peuvent ressentir ceux qui sont de l’autre côté, à l’abri du regard des « bons » citoyens.

Georges Arnaud (1917-1987), de son vrai nom Henri Girard, est accusé en 1941 d’avoir assassiné à coups de serpe père, tante et domestique dans le château familial d’Escoire, en Périgord. Aucune preuve, aucun mobile, une instruction à charge, et une vox populi qui se repaît de conduire à l’échafaud ce fils de bonne famille aux mœurs « dissolues ». Défendu par Maurice Garçon, célèbre avocat et ami de la famille, Georges Arnaud sera acquitté. Il dilapidera l’héritage et, criblé de dettes, partira pour le continent sud-américain. Il sera chercheur d’or, barman, conducteur de camion, traînera dans des bouges infréquentables et fréquentera tout ce que la terre compte de méchants garçons. Retour en France dans des conditions aussi rocambolesques que son départ. Comment en vient-il à l’écriture ? Peu importe… Il publie son premier roman, le Salaire de la peur, en 1950. Il a déjà écrit Les oreilles sur le dos et Schtilibem 41.

En langage argotique, Schtilibem signifie prison. Le ton est donné. Arnaud écrit en employant un argot presque savant tant il est distillé avec panache, portant ainsi l’estocade à une langue trop propre sur elle pour raconter la prison. Les mots surprennent, certains vous sont familiers, d’autres pas, mais ce qui s’impose, c’est une langue, une musique, une audace langagière qui ne s’embarrasse pas de tournures alambiquées. Pas un mot de trop, pas une phrase de trop. On est saisi par la force des images, la puissance du verbe. C’est nerveux, sec comme un coup de trique. On pense à François Villon, Jehan Rictus, Jean Genet, à Antonin Artaud. Pierre Mac Orlan préfacera cet ouvrage paru au Mercure de France en 1953. Georges Arnaud retournera en prison pour son engagement pour l’indépendance de l’Algérie.

Les éditions Finitude ont réédité cet ouvrage il y a quelque temps. Le rappeur Vîrus et le musicien Akosh devaient jouer à la Maison de la poésie Schtilibem 41. En raison de la pandémie, tout a été décalé. On peut trouver des capsules vidéo de cette collaboration sur le Net. En attendant, on peut feuilleter ce livre « le dimanche/le lundi/et le mardi/et puis mercredi/et puis jeudi/et puis vendredi/et puis samedi/et puis merde ». Marie-José Sirach

Schtilibem 41, de Georges Arnaud (Éditions Finitude, 80 pages, 11 euros).

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Black Magic Women, musique !

Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.

 

Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministe I’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.

Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Street des Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».

Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat

Soul District – Ladies First, Panthéon Records. CD (14,99 €)/vinyle (21,99 €).

« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)

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La culture prend la Bastille !

En province, comme à Paris place de la Bastille, plusieurs milliers de professionnels de la culture ont manifesté, le 15 décembre, pour la réouverture des lieux culturels. Dénonçant le « mépris » du gouvernement et déposant dans la foulée un référé devant le Conseil d’État.

 

« Déconfinons la culture ! », pouvait-on entendre sur la place de la Bastille, noire de monde, à Paris. « On va mourir et même pas sur scène », « Le spectacle rend vivant », « L’art est une arme de construction massive », « le Mépris doit rester un film » ou encore « le théâtre, un lieu de culte », pouvait-on lire sur les pancartes. Prêts à rouvrir le 15 décembre comme initialement annoncé lors du deuxième confinement fin octobre, cinémas, théâtres et musées ont vu leurs espoirs douchés quand le Premier ministre, Jean Castex, a annoncé que, face à la persistance de l’épidémie de Covid-19, ils devraient rester fermés jusqu’au 7 janvier au moins. Depuis, le monde de la culture ne décolère pas. Syndicats et organisations professionnelles, le 16 décembre, ont saisi le Conseil d’État via un « référé liberté », une procédure d’urgence. Qui devrait l’examiner le 21/12 et rendre son avis sous 48h… « Ce qui me choque le plus, c’est le deux poids deux mesures : d’un côté les commerces et les églises qui rouvrent, de l’autre les lieux culturels qui sont pointés du doigt et privés de vivre de leur travail. C’est révoltant », explique Ulysse, intermittent du spectacle de 28 ans.

« Le monde de la culture souffre », a reconnu la ministre Roselyne Bachelot, tout en rappelant que les lieux culturels étaient fermés « partout en Europe » et « sur la base d’un nombre d’études scientifiques ». Des arguments qui ne pèsent pas lourd face au désarroi des manifestants. Pour Martin, un autre intermittent de 27 ans, il s’agit « d’une mise à mort ». Et de préciser que « les théâtres sont frileux à nous faire travailler car les décisions politiques changent constamment ». Pour l’acteur Christophe Alévêque, présent place de la Bastille, il faut « qu’on nous dise quand on va pouvoir rouvrir car on ne rouvre pas un théâtre d’un claquement de doigt. On a été très patient, maintenant il faut que tout ça s’arrête». Même son de cloche du côté du rassemblement à Clermont-Ferrand, où Rémi Laroere, 32 ans, salarié du cinéma indépendant Le Rio, fustige le fait que « c’est toujours les mêmes qui vont en tirer profit comme Amazon ou les plateformes de streaming ». Un sentiment d’injustice aggravé par celui d’avoir pourtant été de bons élèves. « Au printemps, nous avons joué le jeu : la santé d’abord. Puis lors du deuxième confinement, on nous a dit que nous n’étions pas essentiels, on est passé sur l’humiliation. Maintenant, nous n’avons aucune perspective », regrette Jean-Marc Grangier, le directeur de la Comédie.

Alors que les acteurs du monde culturel manifestaient dans plus de vingt villes de France, Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, s’est entretenu avec la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Le rendez-vous a débouché sur « beaucoup de promesses ». Peu de garanties. D’abord sur la forme : « il nous est proposé de nous revoir pour (…) préparer cette réouverture avec l’ensemble des professionnels », explique le syndicaliste. « En termes de garanties, on a proposé de faire un soutien financier pour permettre le paiement de répétitions et de résidences de création parce que des milliers d’artistes ou techniciens n’ont pas pu travailler dans la musique, par exemple ». Une revendication déjà portée depuis plusieurs semaines, qui devrait enfin être prise en considération.

Quant à la date du 7 janvier, annoncée comme celle de la prochaine réouverture des lieux culturels, « c’est une clause de revoyure, tout le monde a compris que (…) ça allait rouvrir peut-être le 20 janvier. Cette fois-ci, on demande à être associés aux décisions », a expliqué Denis Gravouil à France Info. « La sortie d’un film ou la mise en place d’un spectacle se construit avec beaucoup de préparation ». Dominique Martinez

Selon un sondage BVA pour Orange et RTL, réalisé le vendredi 18 décembre, une majorité de Français (62%) regrettent que les cinémas, théâtres ou musées restent fermés. Ils auraient voulu que les salles rouvrent le 15 décembre : 62% des Français désapprouvent la décision de maintenir les lieux de culture fermés, contre seulement 38% qui l’approuvent. L’opposition est majoritaire dans toutes les catégories de population, à l’exception des sympathisants LREM. Mais, même chez ces derniers, une minorité significative s’exprime pour dénoncer cette décision (40%). 

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