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Les batailles de Guillaume Senez

Après le départ de sa compagne, Olivier se démène pour élever seul ses enfants alors que les injustices se multiplient dans son travail. Nos batailles ? Réalisé par Guillaume Senez, un film social, tout en retenue.

 

Un vaste centre d’empaquetage et de distribution de marchandises où s’activent des salariés empressés. Leurs gestes sont accélérés, dictés aux corps par des impératifs de productivité fixés par une direction sans état d’âme. Sur une passerelle, Olivier contrôle le travail de son équipe. Il est celui qui joue les zones tampon dans une entreprise qui se déshumanise, le contremaître concerné qui relaie les souffrances des collègues et s’insurge quand l’un d’eux n’est pas reconduit. À la maison, l’attendent ses deux jeunes enfants. Bientôt leur mère va partir sans explication, sinon ce mal être laissé comme une trace derrière elle, laissant leur père seul sur tous les fronts.

Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Nos batailles a reçu un accueil critique élogieux. Le réalisateur Guillaume Senez, qui signe là son deuxième film, renoue avec un cinéma social qui place le monde du travail au cœur de son propos sans délaisser la sphère intime. Olivier, un personnage au regard doux sous des airs bravaches, magnifiquement interprété par un Romain Duris à fleur de peau, doit composer avec la disparition de sa compagne et les trous d’airs générés par ce vide. Réapprendre à préparer les repas et habiller les enfants, jongler avec un emploi du temps qui se referme comme un étau alors que dans son boulot les coups tordus éveillent chez lui le désir de rendre coup pour coup. « Tu vas faire comme ton père », figure du grand absent, lui reproche sa propre mère venue à la rescousse le seconder dans ses tâches quotidiennes, alors qu’Olivier se laisse happer par son engagement syndical.

Si Guillaume Senez met en scène un homme sur tous les fronts, tiraillé entre ses obligations vis-à-vis de ses enfants et les batailles qu’il mène dans son travail, dans Nos batailles il brosse surtout avec brio le portrait d’un personnage en prise avec son temps. Un bagarreur qui fait le choix de tout assumer : sa condition nouvelle de père célibataire, l’héritage paternel qui le rattrape et le refus de se compromettre, avec toutes les conséquences qu’elle implique. Un film sur un homme qui se tient droit face aux vents violents du libéralisme. Cyrielle Blaire

« Je connais pas mal de couples dont les fins de mois sont difficiles, chacun travaille mais leur situation reste précaire (…).  Il fallait que j’écrive là-dessus, sur cette harmonie si difficile à préserver ». Guillaume Senez, réalisateur de Nos batailles.

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Le Cyrano nouveau est arrivé !

À la Cartoucherie de Vincennes, l’un des lieux les plus créatifs de la capitale, Lazare Herson-Macarel nous propose un Cyrano, le chef d’œuvre d’Edmond Rostand, intelligemment revisité. Au théâtre de La Tempête, jusqu’au 16 décembre. Sans oublier, dans un autre genre, « L’attentat » au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94).

 

À ma gauche, une amie férue de théâtre depuis l’adolescence qui a déjà vu diverses versions de Cyrano, l’œuvre d’Edmond Rostand, à ma droite un jeune novice qui découvre la pièce. Au lever de rideau, symbolique, avec viole de gambe (belle prestation de Salomé Gasselin) et batterie, une double crainte à l’énoncé du programme : que cette re-création, ébouriffée et musclée, ne froisse les références classiques de l’une, qu’elle n’affadisse ou masque pour l’autre les beautés et la profondeur du texte… Il n’en fut rien ! Tous deux furent enthousiastes et ravis à l’issue de la représentation.

La mise en scène de Lazare Herson-Macarel, au théâtre de La Tempête, fait de l’œuvre de Rostand une vraie fête populaire où la folle énergie de la troupe ne diminue en rien le plaisir jubilatoire du texte et de son interprétation par les comédiens, tous excellents. Sur la scène, il se dégage un vrai plaisir de jouer ensemble pour transmettre au mieux la finesse de cette « comédie héroïque en cinq actes et en vers », selon la définition d’Edmond Rostand lui-même. Le parti pris, original ? Non pas une transposition dans un quelconque univers contemporain mais plutôt une approche intemporelle où les costumes ne sont ni d’époque ni de notre époque non plus. En revanche, la modernité du message de l’auteur, au travers de son héros épris de liberté jusqu’à l’insoumission, parvient distinctement  à nos oreilles du XXIème siècle : il brave ostensiblement les conventions, dénonce avec insolence la mollesse des esprits de son temps et les compromissions qu’elle induit. « Nous pouvons rendre palpables pour le spectateur d’aujourd’hui l’héroïsme de Cyrano et la mélancolie de Rostand », affirme Lazare Herson-Macarel, « nous pouvons défendre grâce à Cyrano de grandes idées de théâtre : la nécessité de porter un masque pour dire la vérité, la valeur inestimable des mots (…), la vertu de la désobéissance ». Et de conclure, «  grâce à lui, aujourd’hui, nous pouvons défaire un malentendu majeur : le théâtre n’est pas un artifice, c’est le dernier refuge de la réalité ».

Pour défendre son projet, le metteur en scène ne manque pas d’atouts. Tout à la fois auteur de plusieurs pièces, comédien formé à la Classe libre du Cours Florent et au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, il est aussi le co-fondateur en 2009 du Festival du Nouveau Théâtre Populaire dans le Maine et Loire pour lequel il monta tous les grands auteurs du répertoire. Mais pour réussir dans son entreprise, il lui fallait un atout supplémentaire de taille : un Cyrano exceptionnel ! Il l’a trouvé en la personne d’Eddie Chignara, un remarquable comédien, qu’il a déjà fait jouer dans ses propres pièces et qui travailla notamment avec Olivier Py, Philippe Adrien, Adel Haim et Clément Poirée. Outre son charisme et une voix qui porte chaudement, il possède aussi une souplesse et des qualités athlétiques qui donnent par instant au héros des allures juvéniles.

Grâce à lui, mon jeune voisin pourra dire, en paraphrasant les derniers mots de Cyrano, « une œuvre est passée dans ma vie » ! Chantal Langeard

 

L’attentat

Créé au Théâtre national Wallonie-Bruxelles où nous avons eu le privilège de le découvrir, L’attentat est une œuvre majeure de l’auteur algérien Yasmina Khadra. Un roman que le metteur en scène Vincent Hennebicq a adapté pour le plateau avec force talent et beauté ! Une histoire tragique qui nous est contée par tous les modes narratifs, image-musique-voix. Au lendemain d’un attentat, Amine le chirurgien arabe naturalisé israélien, qui vit à Tel Aviv et qui soigne les victimes, découvre que son épouse en est l’auteure. Stupeur, horreur, terreur pour l’homme engagé dans un conflit Israël-Palestine qui le dépasse, piégé à vif à l’intérieur-même de la cellule familiale ! D’où ses cris, ses pleurs, ses doutes, ses interrogations sur l’autre et les autres, sur sa compagne et lui-même… Un monologue puissant, déroutant et émouvant, radicalement habité par le comédien palestinien Atta Nasser, par les quatre musiciens sous la baguette de Fabian Fiorini et par la chanteuse Julie Calbete. Un spectacle captivant qui, d’une interrogation l’autre, nous promène de ville en ville, d’Israël en Palestine au point d’en perdre la raison, la ligne de démarcation entre fiction et réalité. Une plongée à en perdre le souffle, autant symbolique que réelle, dans la tragédie d’un conflit qui n’en finit pas d’égrener heurts et malheurs tandis que résonnent en sourdine les paroles de Mahmoud Darwich le poète. D’une fulgurante beauté, rehaussée par la musicalité de la langue arabe (surtitrée en hébreu et français), pour deux représentations exceptionnelles au théâtre Jean-Vilar de Vitry, un spectacle à ne surtout pas manquer. Yonnel Liégeois

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Le travail des enfants, pas du jeu !

Ils sont 152 millions par le monde, ils ont entre 5 et 17 ans. Ils ramassent le coton en Ouzbékistan huit à douze heures par jour, ils extraient le cobalt au Congo… Associations de consommateurs et syndicats se mobilisent à la veille du 20 novembre, Journée internationale des droits de l’enfant.

 

 

Le chiffre est effrayant, à peine croyable : 152 millions d’enfants dans le monde, en 2016, étaient astreints au travail, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Près de la moitié étaient âgés entre 5 et 11 ans. Le phénomène touche l’Afrique (72 millions d’enfants), l’Asie et le Pacifique (62 millions), les Amériques, les États arabes, mais aussi l’Europe, en Italie ou en Géorgie. L’agriculture est le premier employeur, devant les services et l’industrie. Plus de 70 millions d’enfants effectuent des travaux dangereux : transport de charges lourdes ou extraction de matières premières (cobalt, lithium, coton, cacao…) utilisées ensuite dans la fabrication de vêtements, de voitures, de smartphones, de produits de beauté, etc…

En Indonésie, en République démocratique du Congo ou en Ouzbékistan, les mécanismes qui concourent à entretenir le travail des enfants sont les mêmes. À commencer par des salaires de misère qui obligent les parents à mobiliser tout ce que la famille compte de bras pour arriver à un revenu décent. Au nom de quoi ? Du jeu de la concurrence libre et non faussée et de la doxa libérale qui veut que la baisse des droits sociaux est un pendant de la baisse des prix. « Il faut sortir de cette logique, agir au-delà des frontières en engageant des coopérations, en créant des convergences, entre les associations de consommateurs et les syndicats », a plaidé Fabrice Angéi, secrétaire confédéral CGT, lors d’un colloque organisé au mois d’octobre par Indecosa-CGT et l’association européenne des consommateurs, ECU, qui fédère plus de vingt organisations de consommateurs de seize pays. Le thème ? Le travail forcé et le travail des enfants. Si la lutte contre le travail des enfants, et son éradication, est fondamentale, elle suppose aussi de trouver d’autres sources de revenus pour les familles. « Ça commence par le paiement de salaires décents », remarque Mathieu Arndt, d’Amnesty International. « On peut aussi s’interroger sur d’autres éléments », ajoute Bernard Thibaut, ex-secrétaire général de la CGT, aujourd’hui au Bureau international du travail (BIT), « comme le fait, par exemple, que seuls 12 % des travailleurs dans le monde bénéficient d’une indemnisation chômage ».

Au-delà des cadres réglementaires plus ou moins contraignants, il semble que l’information au public soit une des armes les plus efficaces pour rendre les entreprises, toujours soucieuses de leur image, plus responsables. « Le défi est de donner la parole au consommateur », suggère Sergio Veroli, président de l’ECU. « Mais l’Europe doit aussi être plus forte, plus unie au plan politique. Elle a fait le marché et la monnaie uniques, elle se doit de garantir les droits des citoyens et des travailleurs ». Les enfants au travail ? Autant de jeunes têtes absentes des bancs de l’école, privées du droit d’écrire et de lire, interdites d’emprunter les chemins de la culture, condamnées à un avenir précaire. Jean-Philippe Joseph

 

Repères :

Deux normes de l’Organisation internationale du travail (OIT) protègent en théorie les enfants contre l’exploitation économique : la convention n°138, qui fixe un âge minimum à l’emploi et au travail, et la convention n°182, relative aux pires formes de travail des enfants. En France, la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres, votée en 2017, oblige les groupes internationaux à s’assurer que leurs activités se font dans le respect des droits humains fondamentaux. Les premiers rapports sont attendus pour le début de l’année prochaine.

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Noiriel, un historien « populaire »

Avec Une histoire populaire de la France, publiée aux éditions Agone, l’historien Gérard Noiriel revient sur l’histoire du peuple de France et de ses grandes luttes émancipatrices. Du Moyen Âge jusqu’à nos jours, quand l’histoire éclaire le présent…

 

 Cyrielle Blaire – Pourquoi vous lancer dans cette Histoire populaire de la France ?

Gérard Noiriel – Les éditions Agone m’ont proposé de faire ce que l’historien Howard Zinn avait réalisé dans les années 70 avec Une histoire populaire des États-Unis. J’ai recentré mon travail, non sur les classes populaires à l’instar de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, mais sur la question du « populaire ». À savoir la relation sociale impliquant les dominés et les dominants.

C.B. – On voit dès le Moyen Âge une obsession des puissants à vouloir mettre les indigents au travail…

G.N. – La question du travail surgit avec l’apparition d’une séparation entre les bons et les mauvais pauvres. Le vagabondage est criminalisé à la fin du Moyen Âge par Jean II dit « le Bon », qui prend des ordonnances de « mise au travail ». Celui qui ne travaille pas, on le met en prison, on le cloue au pilori. C’est d’une grande violence.

C.B. – Vous vous attardez sur le vocabulaire employé pour désigner les classes populaires.

G.N. – Jusqu’au XVIIIe siècle, il est très péjoratif. On parle de « populace », les ouvriers sont qualifiés de « barbares aux portes de nos villes » et les paysans « d’étrangers », voire de « sauvages ». On a oublié ce racisme de classe jusqu’au début de la IIIe république. La parole populaire fait irruption dans l’espace public au XIXe siècle avec l’accès à l’instruction et l’arrivée des journaux tenus par des ouvriers, qui se mettent à dénoncer cette humiliation. La bourgeoisie va alors parer le peuple de toutes les vertus, car les élites dépendent désormais du vote des classes populaires. La suspicion et les insultes glissent vers les étrangers et les colonisés.

C.B. – La notion de « peuple indésirable » est au cœur de votre ouvrage.

G.N. – Dans les années 1930, « l’indésirable », c’est l’étranger fuyant les persécutions. Quand éclate la guerre, même les Juifs allemands qui ont fui le nazisme sont suspectés de déloyauté vis-à-vis de la République et internés. S’agissant de la déchéance de nationalité en 1927, un député déclarait : « La République forge un instrument qui, manié par

Co Daniel Maunoury

d’autres mains, pourra servir la répression politique ». Cela s’est produit avec Vichy.

C.B. – Les insurrections sociales, nombreuses dans l’histoire de France, n’ont jamais été tout à fait vaines ?

G.N. – C’est une autre leçon de l’histoire ! L’exemple le plus frappant est 1848, quand les révolutionnaires chassent Louis-Philippe. La première mesure, c’est le suffrage universel masculin. Même vaincu, le peuple influe toujours sur le cours de l’histoire, il est impossible d’effacer la trace de ses combats.

C.B. – Quelles leçons tirer du gouvernement de Front populaire de 1936 ?

G.N. – C’est le réveil de la combativité ouvrière qui permet le Front populaire. La France était très en retard sur le plan des droits sociaux face aux États-Unis, l’Angleterre ou l’Allemagne. En 1936, des revendications sociales jugées utopiques deviennent légitimes et sont adoptées. Les dominants ne veulent jamais céder leurs privilèges. Mais, quand ils y sont obligés, ils inventent des solutions. Macron prétend que la lutte des classes est une utopie dépassée, mais tous les acquis sont la conséquence de luttes !

C.B. – Les révolutions surgissent-elles quand personne ne les attend ?

G.N. – J’ai pris plaisir à citer de grands intellectuels qui pensaient que les révolutions, c’était fini. Et soudain, en éclatait une nouvelle ! Elles peuvent surgir à tout instant, c’est aux jeunes générations de les inventer. L’avenir nous prépare des révolutions là où on ne s’y attendra pas. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Gérard Noiriel, né le 11 juillet 1950 à Nancy, est l’un des pionniers de

Co Daniel Maunoury

l’histoire de l’immigration en France. Il s’est aussi intéressé à celle de la classe ouvrière et a animé, dans les années 70, une émission d’histoire au micro de la radio Lorraine Cœur d’acier. Directeur d’étude à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) depuis 1994, il a notamment publié Le creuset français (1988) et Les origines républicaines de Vichy (1998). Très engagé dans l’éducation populaire, il pilote de nos jours l’association DAJA qui œuvre en faveur de la démocratisation de la culture.

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Amin, des vies écartelées

Trois ans après le succès de Fatima couronné, entre autres prix, du César du meilleur film, le cinéaste Philippe Faucon revient à l’écran avec Amin. La chronique sociale, et sensible, d’un ouvrier sénégalais venu travailler en France pour nourrir sa famille restée en Afrique. Rencontre avec le réalisateur.

 

Dominique Martinez – Comment est née l’idée de ce film, Amin ?

Philippe Faucon – C’est parti de l’histoire familiale de Yasmina Nini-Faucon (coscénariste et épouse du cinéaste, ndlr). Il s’agissait d’un proche qui avait laissé sa femme et ses enfants pour venir travailler en France et leur envoyer de l’argent. Par nécessité vitale, humaine, mais aussi en raison de la séparation durant de longues périodes, il y avait rencontré une femme avec laquelle il avait eu une histoire. Les époques sont différentes, puisqu’il s’agissait alors de l’immigration maghrébine des années 1960-1970, mais nous nous sommes demandé si l’on retrouvait une situation identique dans les immigrations d’aujourd’hui, celles d’Afrique subsaharienne. Nous avons donc rencontré, dans des foyers de travailleurs, des hommes venus seuls en France afin de subvenir aux besoins de leur famille laissée au pays. Nous avons eu envie de raconter cette histoire parce qu’elle nous a semblé assez absente des écrans de cinéma.

 

D.M. – Ce film marque une rupture. Pour la première fois, vous filmez autant en France que dans le pays d’origine…

P.F. – Amin, c’est le portrait de ces gens qui sont venus apporter leur force de travail en France et qui ont des vies écartelées. Des séparations que ceux qui sont restés au pays vivent aussi. C’est pourquoi il nous a semblé important de situer le fil ici et là-bas, aux deux pôles de l’existence du personnage principal qu’est Amin. Ici, c’est la vie autour du travail, là-bas la vie des gens qui l’attendent, dont celle de ses enfants qu’il ne voit pas grandir et avec lesquels il a parfois du mal à renouer un lien. Il était essentiel d’aborder le sujet par les deux versants.

 

D.M. – Choix du sujet, réalisation réaliste et attachée aux gestes du quotidien : faites-vous un cinéma politique ?

P.F. – J’aime raconter les choses par le concret, les corps, les regards, les gestes des personnages. Sur ce registre, le cinéma offre des possibilités plus amples que les mots, la littérature. C’est donc tout autant un geste cinématographique que politique. Si le propos n’est pas incarné, il n’a pas de portée. Il tombe à plat.

 

D.M. – Contrairement à ce que laisserait penser le titre de votre long-métrage, il s’agit d’un film choral. Pourquoi ?

P.F. – Il rassemble des personnages avec des itinéraires différents mais qui ont en commun le fait que leurs parcours sont toujours en marge et teintés de solitude. Ces gens n’ont pas toujours les codes, les repères, la langue. Ils ont ainsi tendance à se retrouver entre eux dans les foyers, seuls endroits où Amin, d’habitude asse mutique, s’ouvre un peu. La pluralité des personnages me permettait aussi de décrire plusieurs générations d’immigration : il y a la solitude de ce jeune de vingt ans, celle d’Amin  la quarantaine, mais aussi celle d’Abdelaziz qui est sur le point de prendre sa retraite et de repartir dans son pays après avoir traversé toute une vie entre deux rives. À chaque fois, c’est la même situation d’écartèlement, d’exil, de vies recommencées dans lesquelles les femmes se débattent également. En l’absence des maris, elles ont dû développer des ressources pour avancer et pour soutenir leurs enfants, malgré la tutelle qu’elles subissent de la part des frères aînés ou bien de leur belle-famille. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Déracinement

Amin, la quarantaine, est venu seul du Sénégal pour travailler sur les chantiers de construction en France. Pénibilité du travail, complicité et solitude au foyer des travailleurs où chacun poursuit son rêve d’émancipation, manque cruel de la famille et des siens restés au pays mais qu’il fait vivre grâce à l’argent qu’il envoie scrupuleusement… Tout çà en vaut la peine, ses sacrifices doivent permettre à sa femme ainsi qu’à ses trois enfants de bientôt pouvoir aspirer à un avenir meilleur.

Après La désintégration (2011) et Fatima (2015), Philippe Faucon creuse son domaine de prédilection et revient avec une nouvelle histoire d’immigration. À l’heure où l’Europe est en proie aux nationalismes et au repli sur soi, son scénario prend volontairement place autant ici que là-bas. Les deux mondes sur le même plan à l’écran, c’est déjà beaucoup ! Les personnages existent, agissent. Les femmes, notamment, sont dotées d’une vraie stature qui leur fait si souvent défaut dans la fiction. Évitant les poncifs néocolonialistes et tout racolage, Amin est une chronique d’un réalisme épuré et sensible. Sans juger ni s’égarer, elle s’aventure dans les voies de l’intime et explore les faces cachées de notre société. Grâce à  une mise en scène délibérément adossée au concret, aux gestes, aux regards, aux corps, elle touche juste et réussit encore à étonner. Sobre et discrètement puissant. D.M.

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Gérald Bloncourt, l’œil partagé

En ce 29 octobre 2018, le photographe haïtien Gérald Bloncourt est décédé à Paris. Opposant à la dictature en Haïti, expulsé et réfugié en France, il conte en images cinquante ans d’histoire populaire. Un homme à la chaleur communicante, à la main fraternelle, à l’œil partagé : un poète, un peintre, un créateur !

 

« C’était un conteur extraordinaire, mais aussi un militant très dur », témoigne Isabelle Bloncourt-Repiton, son épouse, en référence à l’engagement sans faille du photographe qui nous a quittés le 29 octobre, à la veille de ses 92 ans. « Son rêve de jeunesse ? Devenir peintre, mais il était trop militant et actif », ajoute-t-elle. Enfant métis de parents français, né le 4 novembre 1926 dans le sud d’Haïti, il crée en 1944, avec d’autres intellectuels, le Centre d’art d’Haïti, pour la promotion de la création artistique. Deux ans plus tard, en janvier 1946, il est l’un des leaders de la révolution des Cinq Glorieuses. En cinq jours, le pouvoir est renversé mais la junte qui s’installe traque les jeunes communistes. Gérald Bloncourt est expulsé. « Il est resté viscéralement attaché à son île », poursuit sa femme. « En 1986, quand la dictature est tombée, il a créé un comité pour faire juger les Duvalier. Il a fait

DR, Gérald Bloncourt

tout ce qu’il a pu pour que ce type ne meure pas tranquille. C’est un combat qu’il n’a jamais lâché ».

À Paris, après son expulsion d’Haïti, il obtient des papiers sous la protection d’Aimé Césaire et se met à la photo. Embauché par le quotidien « L’Humanité », il découvre les immenses bidonvilles de la région parisienne. Devenu reporter indépendant en 1958, il couvre la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 qui fit neuf morts au métro Charonne. « Il s’est mis à photographier les conditions de travail », résume Isabelle Bloncourt-Repiton : il suit la construction de la tour Montparnasse (1969-1973), « étage par étage », et se fond dans la communauté portugaise, dont le destin lui tient à cœur. En 1974, il est à Lisbonne pour la Révolution des Œillets et immortalise les capitaines d’avril.

Dès lors, ses clichés fleurissent à la une de nombreux journaux : L’Express, Témoignage Chrétien, L’Humanité, Le Nouvel Observateur, La Vie Ouvrière à laquelle il restera fidèlement attaché : chaque année, jusqu’en 2017, il participe au repas fraternel des « Anciens » ! Malade depuis trois ans, « il

DR, Gérald Bloncourt

a toujours continué à écrire, à dessiner », confie son épouse. Gérald Bloncourt avait achevé en avril une fiction aux accents autobiographiques, dans lequel « il livre en quelque sorte son testament aux générations futures d’Haïti ».

Ma première rencontre avec Gérald remonte à la fin des années 1970, nos routes convergeront plus tard dans les couloirs d’autres rédactions, celles de Témoignage Chrétien et de La Vie Ouvrière. En ce temps-là, je suis animateur national à la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), un mouvement d’éducation populaire alors florissant. Jeune rédacteur à « Jeunesse Ouvrière », le mensuel de l’organisation, intimidé, je croise le photographe, sacoche en bandoulière, la démarche intrépide et le sourire bienveillant. Il vient nous livrer ses photos ! Un jour, avec le don du partage qui le caractérisait, en actes et en paroles, il m’offre les tirages noir et blanc de deux de ses photographies que nous avions publiées. L’une quelque peu jaunie, l’autre mieux conservée, les deux depuis ne m’ont jamais quitté en dépit des aléas de la vie, heurts et déménagements ! Pour moi, elles symbolisent tout l’art de Gérald Bloncourt : son amour sans bornes des hommes debout et en bleu de travail, sa foi en l’avenir du monde et de la jeunesse, joyeuse ou mutilée,  son attention sans cesse renouvelée et jamais rassasiée aux « gens de peu ».

Plus qu’un photographe, un déclic fraternel qui savait aussi peindre l’autre et décliner le poème ! Yonnel Liégeois, avec Culturebox

Les funérailles de Gérald Bloncourt auront lieu le lundi 5 novembre au Père Lachaise. RDV à 14h30, entrée principale du cimetière, Bd de Ménilmontant, Paris 11e. La cérémonie se déroulera à 15h30 au Crématorium du Père Lachaise, salle de la Coupole, 75020 Paris. Ni fleurs ni couronnes, dons possibles à  l’association Haïti Futur.

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Tartakowsky et Margairaz, l’État détricoté

Nouvellement publié, L’État détricoté, proposé par les historiens Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz, analyse comment la France met à mal depuis les années 1990 les principes régulateurs et protecteurs instaurés à la Libération. Un ouvrage éclairant et percutant.

 

Comment et pourquoi s’est construit à la Libération un État régulateur, planificateur, social ? Comment et pourquoi est-il démantelé depuis les années 1990, avec une accélération sans précédent depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir ? Une série de questions auxquelles tentent de répondre avec pertinence, dans L’État détricoté, de la Résistance à la République en marche, Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz.

Retour en arrière, en préambule et pour mémoire, sur quelques déclarations en date de 2007 : « Statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Ces réflexions sont de Denis Kessler, alors numéro deux et idéologue du Medef, à propos des réformes de Nicolas Sarkozy, dans le magazine Challenges.

À partir, notamment, de cette citation, les deux historiens analysent donc ce qui, de l’État social, planificateur et régulateur issu du programme du Conseil national de la Résistance, est aujourd’hui démantelé. Danielle Tartakowsky (professeure honoraire d’histoire contemporaine à l’université Paris 8, spécialiste de l’histoire sociale et politique de la France du XXème siècle) et Michel Margairaz (professeur d’histoire économique contemporaine à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne) décrivent d’abord le contexte national et international qui a permis l’émergence du « Welfare State » ou État du mieux-être social, expression qu’ils préfèrent à celle d’État providence : son contenu, la volonté régulatrice qui a dominé plusieurs décennies au sein du pouvoir lui-même. Pour décortiquer ensuite l’articulation entre régulation, mobilisations et conquêtes sociales, disséquer enfin la rupture qui s’est accentuée dans les années 1990 et 2000, du fait du type de mondialisation. Et de conclure sur l’évolution des luttes, devenues alors principalement défensives.

Une première partie est ainsi consacrée à l’État social et à sa crise de 1945 à 1992, une seconde partie à « Libéralisation de l’État, mondialisation, nouvelle économie », de 1993 à 2017. Dans le dernier chapitre, ils scrutent la conception macronienne de l’État « réduit à l’exécutif expert », la mise à mal des « corps intermédiaires » dans le cadre d’un dialogue qui ne l’est pas, l’inflexibilité du gouvernement qui place les mouvements sociaux « à la croisée des chemins ».

L’État demeure, mais sur ses bases régaliennes et dans une vision autoritaire, tandis que le couple Macron-Philippe s’emploie à « défaire 1945 », sans préciser la finalité de leur « marche ». Les auteurs mettent ainsi en lumière le découpage de la société en trois strates : les « premiers de cordée » qui s’enrichissent au nom de la compétitivité et de la croissance, les plus démunis précarisés, et les classes moyennes soumises à des prestations décroissantes.

Un livre éclairant et percutant, qui décrypte cette nouvelle perspective étatique, à l’usage de tous ceux et celles qui souhaitent s’y opposer et résister. Isabelle Avran

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