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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social.

Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

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Culture, l’exigence d’une réouverture

Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce  sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur  l’état des connaissances dans la transmission du virus.

En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.

Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.

Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.

En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.

Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)

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Angela Davis, la traque

Au travers d’une plongée dans l’Amérique des années 1950 à 1970, Traquée raconte en bande dessinée l’incroyable épopée d’Angela Davis et son combat pour les droits civiques. Pas vraiment de l’histoire ancienne.

Birmingham, Alabama, quartier de Dynamite Hill, une nuit de 1949. Une petite fille noire étreint sa peluche. Crocs acérés, une meute de loup a surgi dans sa chambre. « Ce n’est qu’un cauchemar, les monstres n’existent pas », rassure son père. À travers les persiennes, on perçoit pourtant le vrombissement d’une voiture, bien réelle cette fois-ci. Son conducteur est coiffé de la capuche du Ku Klux Klan.

Pour narrer le combat d’Angela Davis, féministe, militante communiste et membre active des Black Panthers, l’auteur Fabien Grolleau s’est affranchi d’une stricte chronologie pour superposer divers tableaux de la vie de celle qui deviendra une icône mondiale des droits civiques. Dans Traquée, l’enfance y est décrite en uppercuts : à l’heure des jupes plissées et des rubans joliment glissés dans les cheveux, l’insouciance se fracasse contre la hargne d’une police devant laquelle il faut baisser les yeux, le spectacle de la maison des voisins incendiée par le Klan. Lynchages, exécutions, racisme systémique … La petite Angela Yvonne Davis grandira, le sentiment d’injustice chevillé au corps, dans un pays shooté aux slogans de carton-pâte glorifiant l’American Way of Life.

Les auteurs ont fait le choix de se focaliser sur un épisode particulier de la vie d’Angela Davis : la traque, l’arrestation, puis l’acquittement de celle qui fut l’une des dix personnalités les plus recherchées par la FBI dans les années 70, après qu’elle ait été accusée d’avoir fourni des armes lors une prise d’otages sanglante visant à libérer un membre des Black Panthers condamné à la prison à vie à l’âge de 17 ans pour un vol de 70 dollars. « J’ai souhaité décrire des années 70, loin de l’imagerie hippie Flower Power qu’on en a habituellement », explique le scénariste Fabien Grolleau. « Le sujet de ce projet est de montrer l’échec des dominants tout-puissants à écraser cette femme noire, féministe et communiste ».

Le dessinateur Nicolas Pitz use, quant à lui, d’un camaïeu de couleurs chaudes, tantôt sombres, tantôt rougeoyantes en écho aux exactions commises par le Klan. Des tons vifs et flamboyants qui rendent aussi hommage à la puissance de feu des mobilisations de soutien envers Angela Davis, devenue une égérie mondiale à Paris, Berlin, Cuba ou en Somalie. Dans ses vignettes parfois très chargées en personnages, se télescopent nombre d’acteurs de cette période clé de l’histoire, le président Richard Nixon, l’écrivain James Baldwin, le révérend Martin Luther King et même un certain Ronald Reagan, alors gouverneur de Californie, qui fera licencier Angela Davis de son poste d’enseignante à l’université de San Diego. Percutant, l’album se mue sur la fin en un passionnant jeu de miroirs questionnant une Amérique contemporaine plus que jamais en proie à ses vieux démons. Eva Emeyriat

Traquée, de Fabien Grolleau et Nicolas Pitz (Éditions Glénat, Coll. Karma, 152 p., 22€)

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Au temps des coupeurs de poils…

Coupeur de poils, garde champêtre, garde messier, cantinière… Autant de professions ou de fonctions qui ont évolué, se sont raréfiées ou ont disparu des registres de Montreuil (93), et de toute ville. Sont convoqués au titre des causes : le progrès technologique et technique, la baisse de l’activité agricole, l’urbanisation et l’évolution de la fiscalité. Revue de détails

Le premier, le coupeur de poils, a été victime de la mécanisation conjuguée à la disparition de l’industrie de la peausserie, dont les établissements Chapal à Montreuil (93). Les autres ont succombé à l’urbanisation ou à la mise en concession de certaines activités. Les ancêtres des policiers municipaux d’aujourd’hui étaient quatre gardes champêtres, nommés par le conseil municipal et assermentés, au salaire mirobolant de 1500 francs annuels (soit un peu plus de 500 € actuels par mois) en 1905, revalorisé à un peu plus de 1100€ par mois en 1930. Lesquels gardes champêtres étaient flanqués d’auxiliaires et, un cran au-dessous dans la hiérarchie des agents du maintien de l’ordre, d’une quarantaine de gardes messiers. Cette fonction, propre à la ruralité, consistait à surveiller les récoltes. En l’occurrence, à Montreuil, celle des pêches.

Nommée chaque année par le conseil municipal, et jusqu’au XIXème siècle armée de piques, cette brigade escortait les porteuses de paniers de fruits jusqu’aux halles de Paris. Disparus, le fossoyeur et son auxiliaire, du fait de la mise en concession de la prestation. Sont aussi tombés en désuétude le brigadier appariteur ou le porteur, de même que le tambour afficheur (un peu moins de 400€ par mois de salaire), remplacé au XXIème siècle par un panneau d’affichage électronique. Les roulements de sa caisse claire avaient à tout le moins le mérite d’attirer l’attention.

De la cantinière à l’agent de restauration scolaire

Le cantonnier, qui avait fait son apparition au XVIIIème siècle, est devenu à la fin du XXème un agent d’exploitation, et la cantinière est dorénavant agent de restauration scolaire. Cette révision sémantique reflète une hausse des exigences. Ces agents formaient à eux seuls un petit régiment de trente-quatre personnes avec sa hiérarchie qui s’étalait de l’agent voyer aux cantonniers des chemins vicinaux, au bas de l’échelle, en passant par les auxiliaires dont un paveur. Disparu également l’octroi, qui rapportait gros à la ville : 363699 francs (1,469 million actuel d’euros) pour la seule année 1904. Et cela, en ne dépensant guère plus de 31000 francs (130000 €) pour rémunérer le personnel. Avec son préposé en chef basé à la mairie, la quinzaine d’agents était répartie sur les onze bureaux placés aux entrées de Montreuil. Sauf à disposer d’un « passe-bout » si la marchandise ne faisait que transiter par la ville, à peu près tout ce qui y entrait était taxé. Une forme d’incitation à la production locale avant l’heure. Il fallait s’acquitter de 1,50 franc (6 €) pour un hectolitre de vin, 2,50 francs (10 €) pour un porc et 8 francs (33 €) pour un bovin. Mais l’essentiel des recettes se réalisait avec le pétrole, le charbon et les matériaux de construction.

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Campañà, la guerre civile espagnole

Retour sur la guerre civile espagnole : publié au Seuil et titré La Boîte rouge, l’ouvrage présente une sélection de 400 photos d’Antoni Campañà. Enfouies pendant près de 80 ans chez ce grand photographe catalan, décédé il y a 30 ans. Plongée passionnante, découverte d’un regard.

C’est un beau livre, La Boîte rouge, et une captivante chronique par temps de guerre civile espagnole. Découvertes dans deux boîtes rouges enfouies au fond de sa maison pendant près de 80 ans, les 5000 photos prises — puis volontairement mises de côté — par Antoni Campañà plongent le lecteur dans la Catalogne de 1936 à 1939. Décédé en 1989, Campañà était un photographe pictorialiste et photoreporter espagnol connu. Ses photos illustraient journaux, magazines sportifs, certaines étaient devenues des cartes postales. Mais pas celles de la guerre civile, qui l’avait traumatisé.

Photographier pour filtrer la réalité

Lui n’est pas allé au-devant du conflit comme d’autres photojournalistes, dont Robert Capa, en vue de le médiatiser. Il en fut le témoin malgré lui. Ses photos déroulent une fresque du quotidien et montrent aussi bien des scènes de la vie courante, comme celles de barcelonaises récupérant leur pain avec la nouvelle carte de rationnement ou d’un enfant suspendu à une balançoire, que celle de moments historiques comme ce meeting qui réunit communistes, socialistes et anarchistes. Plaça Monumental de Barcelone, le 25 octobre 1936, sous la bannière « Le front ouvrier est le front de la victoire ». On passe de la joie et de l’espoir de la mobilisation à l’épouvante de milliers de réfugiés de Màlaga qui échouent à Barcelone après avoir fui les troupes rebelles en février 1937. Ces regards désemparés et meurtris auraient-ils poussé le photographe et le citoyen Campañà à reléguer ces clichés hors de sa vue sans jamais les détruire ?

Un regard complet

La synthèse de ces 400 photos, orchestrée par le journaliste Plàcid Garcia-Planes, l’historien Arnau Gonzàlez i Vilalta et le photographe David Ramos, offre avant tout la vision d’un témoin catalan, républicain et catholique pratiquant. Campañà ne s’interdit rien : il photographie aussi bien deux femmes au milieu des décombres de leur maison après les bombardements franquistes de mars 1937 à Poble-sec, que les momies exposées des moines de l’église de Saint-François de Sales, brûlés par les républicains. Ses photos pausées des miliciens antifranquistes devinrent en outre des cartes postales que les anarchistes firent circuler dans toute l’Europe. Le récit qui remet ces clichés dans leur contexte constitue autant un regard nuancé sur cette guerre historique qu’une plongée dans la culture catalane. Valeur de mémoire documentaire, beauté esthétique, redécouverte d’un grand photographe… La Boîte rouge est tout ça à la fois. Dominique Martinez

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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France-Algérie, le fait colonial

Le 20 janvier, l’historien Benjamin Stora remettait son rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Entendre la diversité des « mémoires », proposer des actes symboliques peuvent-ils se substituer à la reconnaissance par l’Histoire du crime colonial ?

« La colonisation fait partie de l’Histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé, que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes ». En répondant ainsi à un journaliste d’une télévision algérienne, Echorouk TV, le 15 février 2017 à l’occasion d’un déplacement en Algérie, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, présente un discours en rupture avec un déni officiel durable des dirigeants français. À droite, François Fillon dénonce alors ce qu’il qualifie de « détestation de notre Histoire», et Gérald Darmanin s’étouffe d’une « Honte à Emmanuel Macron, qui insulte la France à l’étranger ! ».

Dresser un état des lieux

Trois ans plus tard, le 24 juillet 2020, Emmanuel Macron devenu président de la République confie à l’historien Benjamin Stora, reconnu comme l’un des principaux spécialistes français de cette période, une mission censée permettre de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, ainsi que du regard porté sur ces enjeux de part et d’autre de la Méditerranée ». L’objectif ? Favoriser « la réconciliation entre les peuples français et algérien ». Le 20 janvier 2021, Benjamin Stora remet à l’Élysée son rapport et ses propositions.

Des gestes symboliques

Dans son rapport de 160 pages intitulé Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie, Benjamin Stora détaille ce qu’il considère comme les mémoires de « plusieurs groupes de personnes traumatisées (soldats, officiers, immigrés, harkis, pieds noirs, Algériens nationalistes) » et leur cheminement. Il cerne la chronologie du discours et de l’action officielle de la France sur le sujet. Quant aux propositions qu’il formule, indiquant qu’il s’agit « d’ouvrir des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles, mais permettant d’avancer, de faire des pas », elles consistent en une série d’actes symboliques de la part de la France (mise en place d’une commission « Mémoires et vérité », restitution de restes humains de combattants à l’Algérie, commémorations, reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel…) mais aussi, et l’on s’en étonnera dès lors qu’il s’agit d’un rapport remis à l’Elysée, de la part de l’Algérie.

Mémoire, histoire, et politique

La focalisation sur les questions mémorielles pose problème en elle-même. D’abord, pour reprendre le terme de l’historienne Sylvie Thénault, du fait d’une « assignation » des mémoires à des groupes supposés homogènes. Ensuite, parce que l’enjeu ne saurait se résumer à l’expression de la diversité de ces mémoires et des traumatismes et à leur « réconciliation », sans qu’en soit soulignée la responsabilité première – celle de l’acharnement colonial – et sans que cette histoire elle-même ne soit d’abord reconnue, comme on ne saurait tourner une page avant de l’avoir lue. L’histoire, c’est celle de la conquête coloniale et de ses crimes. Celle d’un système politique d’appropriation d’un territoire et de ses richesses, d’un peuple exclu de la citoyenneté au prétexte d’une mission civilisatrice niant le droit à l’égalité. Ensuite, l’histoire d’une guerre contre l’indépendance d’un peuple où a été envoyée toute une génération de jeunes appelés*. Puis, l’histoire des essais nucléaires au Sahara. Enfin, « il me semble erroné de vouloir, dans le même mouvement, réparer la société française pour lui permettre de trouver un consensus sur le passé colonial et, d’un autre côté, améliorer les relations diplomatiques avec l’Algérie », commente l’historienne Malika Rahal. « Ce sont deux problèmes distincts qui ne peuvent pas être traités dans un même rapport ».

Retards français

Benjamin Stora ne prône ni excuses, ni repentance. Et Emmanuel Macron, président, n’en veut pas non plus. De fait, crimes coloniaux et crime de la colonisation elle-même sont-ils excusables ? Et la repentance, telle la confession d’un péché, peut-elle se substituer à la justice face à l’imprescriptibilité du crime ? Pourtant, il n’est guère davantage question de justice. Lorsqu’en mars 1962, le cessez-le-feu est enfin décidé, il s’accompagne, en France, d’un décret d’amnistie qui garantit l’impunité pour les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne ». Il faut attendre 1999, et une déclaration de Lionel Jospin, pour que ces « opérations de maintien de l’ordre », ces « événements d’Algérie », officiellement, soient enfin nommés « guerre ».

C’est la détermination de militants qui amènera en 2001 Bertrand Delanoë à déposer une plaque le 17 octobre 2001 sur le pont Saint-Michel. Les années 2000 sont celles d’une prise de conscience. On le doit non seulement au travail d’historiens mais aussi à la publication dans Le Monde des témoignages de la militante algérienne Louisette Ighilahriz, victime de torture et de viol, sous les ordres du général Massu, ou de la jeune Kheira, violée par des militaires français, témoignages recueillis par Florence Beaugé. Viendront d’autres récits, ceux de soldats témoins de la torture. Il « revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie », plaident douze personnalités dans les colonnes de L’Humanité, parmi lesquels Henri Alleg, le mathématicien Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Gisèle Halimi…

Un partage éclairé de l’Histoire

Jacques Chirac sera le premier président français à se rendre en Algérie indépendante, en mars 2003. La question d’un pacte d’amitié est évoquée. Le projet n’aboutit pas. En 2002, l’extrême-droite était au second tour de l’élection présidentielle : Jacques Chirac, pour s’assurer de la suite, aurait-il voulu donner des gages à la frange « nostalgérique » de son électorat ? C’est en 2005 en tout cas, qu’est adoptée une loi dont l’article 4 dispose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord […] », suscitant une vive protestation, en particulier venant d’historiens. L’alinéa est finalement abrogé en 2006. À son tour, Nicolas Sarkozy, l’inventeur du ministère de l’Identité nationale, plaidera contre toute forme de repentance. Une formule chère, par ailleurs, à l’extrême droite.

Ni les relations entre la France et l’Algérie, ni les relations au sein de la société française ne peuvent se déployer sur le déni. La société française a besoin de connaître toutes les parts de son Histoire, d’en partager les enseignements. Une véritable lutte contre les inégalités, les discriminations et le racisme s’accompagne nécessairement de ce partage éclairé. Isabelle Avran

 

Ouvrage illustré

Un imaginaire colonial envahissant

Comment, des conquêtes coloniales à l’exploitation des colonies puis aux guerres contre la décolonisation, les promoteurs de la colonisation ont-ils imposé, en France, un corpus d’images sur les peuples colonisés ? Dans cet ouvrage ultra documenté, Quand les civilisateurs croquaient les indigènes, où les textes mettent l’iconographie en perspective, l’historien Alain Ruscio propose un choix très large de dessins et de caricatures qui, durant des siècles, ont contribué à façonner un imaginaire collectif en envahissant tous les supports (presse, affiches, buvards scolaires, cartes postales, expositions coloniales…).

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Manifester, l’ordre et le désordre

En ce jour où le ministère de l’Intérieur inaugure son « Beauvau de la sécurité », Olivier Fillieule et Fabien Jobard publient Politiques du désordre, la police des manifestations en France. Une analyse particulièrement documentée, le constat des régressions successives dans la gestion du maintien de l’ordre en France.

 

« La manifestation dans l’espace public est réputée relever d’une liberté fondamentale, que celle-ci prenne la forme de la simple expression d’une opinion ou qu’elle se traduise par l’appropriation de la voie publique par défilés, cortèges, sit-in, ou tout autre modalité », rappellent dans Politiques du désordre Olivier Fillieule et Fabien Jobard. Le premier nommé est professeur de sociologie politique à l’Institut d’études politiques de l’université de Lausanne, le second directeur de recherches au CNRS et directeur du Groupement européen de recherches sur les normativités.

« Ce n’est que très récemment, et très timidement, que les textes, tant nationaux qu’internationaux, ont fait de la manifestation une liberté publique reconnue comme telle ». Les deux auteurs et chercheurs étudient comment manifester relève pourtant d’une « liberté sous surveillance ». Dans leur ouvrage, ils décryptent en effet l’évolution historique des politiques de maintien de l’ordre en France et leur brutalisation. Une régression qui rompt avec la doctrine censée prévaloir après 1968 et qui, si elle est revendiquée par des syndicats de policiers, relève d’orientations décidées en haut lieu dans une logique dissuasive face aux tensions sociales.

Le choix de la répression

Dans ce contexte, rappellent-ils, les affrontements entre la police et les manifestants se multiplient ces dernières années et le bilan de la répression est très lourd. Voici plusieurs années déjà que les auteurs constatent cette évolution particulière à la France quand d’autres pays européens ont fait le choix de la « désescalade ». S’appuyant sur un long travail d’enquête, Olivier Fillieule et Fabien Jobard analysent les évolutions de ce maintien de l’ordre, les rapports entre police et pouvoir, le regard posé sur les médias. Ainsi que les discours qui accompagnent le choix répressif, les conséquences des doctrines qui prévalent et, au final, le défi dès lors posé à la démocratie.

Un ouvrage bienvenu à l’heure où le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, promeut un nouveau schéma de maintien de l’ordre, que la majorité présidentielle entend faire adopter une loi dite de « sécurité globale ». Dénoncée, depuis lors, par les organisations de journalistes ou de défense du droit comme autant de menaces liberticides. Isabelle Avran

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Avant HLM et périph, la « zone »

Certains les appelaient « zoniers », d’autres, plus péjorativement, les traitaient de « zonards ». Ils étaient très pauvres et habitaient ce qu’on appelait alors, à la fin du XIXème siècle, la « zone ». Une bande de terrains vagues, futurs bidonvilles tout autour de Paris, à proximité des fameuses fortifications voulues par Adolphe Thiers et chantées plus tard par Fréhel.

 

À l’origine, en 1840, il y a la décision d’Adolphe Thiers, chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères, de doter Paris d’un mur d’enceinte long de 34 kilomètres, large de six mètres, haut de dix mètres. Avec ce qu’il faut pour la défendre : un fossé de quarante mètres, une contrescarpe et surtout un glacis de 250 mètres décrété non aedificandi, c’est-à-dire inconstructible. Le tout pour 140 millions de francs investis dans un projet totalement dépassé à une époque où d’autres villes européennes telles que Barcelone et Vienne envisagent de démanteler leurs fortifications. Entamée en 1841, la construction s’achève en 1844 avec ses dix-sept portes, ses vingt-trois barrières, ses huit passages pour le chemin de fer et surtout ses quatre-vingt-quinze bastions.

La muraille érigée, il n’y a plus qu’à attendre l’ennemi. L’armée de Bismarck se pointe en 1870. Mais alors que l’on imaginait les troupes allemandes monter à l’assaut de Paris, leur stratégie est plus retorse. L’essentiel des batailles se déroule dans la grande banlieue. Autant de batailles perdues par les Français et qui permettent à l’ennemi de s’installer en coupant les routes d’approvisionnement de la capitale. Paris assiégé, Paris affamé se nourrit des animaux du Jardin des Plantes, les éléphants, les chats et les rats passent à la casserole. Paris capitule et, le 1er mars 1871, Thiers autorise une occupation symbolique des Champs-Élysées par l’armée de Bismarck. Pas question d’assaut, les troupes sont entrées par la grande porte.

L’inanité du mur d’enceinte démontrée, la question se pose de son démantèlement qui sera décidé en 1919. L’envahisseur rentré chez lui en s’offrant au passage l’Alsace et la Moselle, Parisiens et banlieusards investissent le fameux glacis de 250 mètres – qui atteignait jusqu’à 1 000 mètres entre Vincennes et Montreuil – pour en faire un lieu de promenade dominicale. Des caboulots, où l’on sert un vin ni pire ni meilleur qu’ailleurs, s’y installent. Mais les militaires, tout penauds qu’ils soient de leur défaite, n’en tiennent pas moins à leur autorité et interdisent toute construction en dur. Les « puces » de Montreuil, qui datent de Louis XIII, y trouvent encore plus de surface pour s’étaler.

La « zone » voit débarquer une autre population dans son versant montreuillois : les manouches. Plus précisément les kalderashs de Bessarabie, spécialisés dans la chaudronnerie et le cuivre, auxquels se sont ajoutés des vanniers. Ils y forment une sorte d’aristocratie avec leurs roulottes ou au pire une tente, démontrant qu’ils n’étaient là que de passage. Une telle friche, aux portes d’un Paris redessiné par Haussmann et devenu inabordable pour le petit peuple, relève de l’aubaine pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir mieux qu’une baraque en planches. Les ancêtres des bidonvilles des années 1950 naissent sur cette ceinture parisienne au tout début du 20ème siècle. Ils seront jusqu’à 40 000 à coloniser ce qui fut ce glacis.

Une population miséreuse qui, de Montreuil et Bagnolet, villes industrieuses, vit d’expédients. Elle loue ses bras, fait commerce des déchets des usines qu’elle récupère. Le tout dans des conditions d’hygiène épouvantables. L’eau est fournie par les fontaines et, vaisselle et toilette faites, déversée dans ce qui fut le fossé de l’enceinte. La marmite est mise à bouillir sur un tas de pierres et sur un feu qui, parfois, se communique à la baraque. Jusqu’à ce que s’esquissent des rues, des impasses et même des jardinets clôturés.

La fin de la récréation sonne en 1919 avec l’entreprise de démolition de l’enceinte, signant du même coup le démantèlement de la zone. Les opérations commencent par le sud et l’ouest de Paris, pour se conclure par Bagnolet et Montreuil en 1930. À qui appartenait cette zone de « non droit » ? Il est décidé que Paris l’annexera. La capitale y construira des habitations à loyer modéré de briques rouges. Et le périphérique à partir de 1958. Alain Bradfer

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Éric Sadin, 5G et mutations

Philosophe, écrivain et enseignant, Éric Sadin est l’auteur de L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun. Une exploration des mutations décisives liées aux évolutions technologiques et numériques de notre époque. Entretien

 

Dominique Martinez – Quel modèle de société préfigure le déploiement de la 5G actuellement défendu par le gouvernement?

Éric Sadin – Ce modèle de société est à l’œuvre depuis longtemps. Nous en atteignons juste un nouveau seuil, du fait d’une plus grande rapidité des connexions permise par la 5G. Les gens, du reste, auraient pu aussi bien se mobiliser contre la 3G ou la 4G, car cela signifiait, à chaque fois, une augmentation du rayonnement électromagnétique. Un sursaut a lieu maintenant, au début de ces années 2020. Elles constituent donc un marqueur temporel d’une prise de conscience partielle des excès et des dérives d’une industrie numérique qui ne cesse de s’immiscer dans nos existences individuelles et collectives. Cela s’inscrit dans une histoire qui est déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années : celle de l’extension des services via des systèmes numériques. Et l’histoire de ce que j’ai nommé la « marchandisation intégrale de la vie », c’est-à-dire l’émergence d’applications destinées à nous offrir des services devant satisfaire tous nos désirs, à tout instant de notre quotidien. Cela s’inscrit aussi dans une volonté d’hyperoptimisation de la société où, de plus en plus, aux fins de vouloir éviter la moindre anomalie ou défaillance, quantité d’actions sont gérées par des systèmes numériques. Que, dans tous les secteurs de la vie, l’hyperoptimisation ne cesse de prévaloir, elle constitue le modèle d’une organisation algorithmique et d’une marchandisation intégrale de la vie. La 5G n’instaure pas ce modèle, elle le consolide, et n’est que la partie visible de l’iceberg.

D.M. – Rapidité, ultraconnectivité, réactivité en temps réel. Cette avancée technologique permettra l’accélération de la collecte de données, la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Qu’est-ce qui se joue? Avec quels risques?

É.S. – Ce qui se joue, c’est que, de plus en plus, des systèmes orientent l’action humaine en vue de signaler, en continu, des services et produits adaptés individuellement à chacun d’entre nous. Or, cela a un impact sur l’autonomie de notre jugement, sur notre faculté à pouvoir décider, librement et en conscience, de nos actions. Et ce, sans recevoir continuellement des notifications sur telle chose à acheter, tel restaurant à fréquenter, tel chemin à emprunter. C’est une pression incessante, imposée par un nouveau modèle économique qui affine de plus en plus la connaissance de nos comportements et qui entend continuellement orienter le cours de notre quotidien. C’est le cas de l’intelligence artificielle, par exemple avec les enceintes connectées qui nous disent les bonnes actions à entreprendre, acheter tel produit, écouter telle musique… Certes, on ne cesse de s’inquiéter de la protection de sa vie privée, du traitement des données personnelles et des risques d’atteinte à la liberté. Cependant, nous devrions tout autant nous soucier du modèle de société qui est en jeu. Celui où l’action humaine – individuelle et collective – est appelée à subir une pression constante opérée par des systèmes numériques toujours plus sophistiqués.

D.M. – Vous dites que l’extension de capteurs tous azimuts, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de la troisième décennie de notre siècle. Comment évolueraient le monde du travail et l’action syndicale dans votre projection?

É.S. – Ce ne serait rien moins que l’usine 4.0, entièrement pilotée par des données. Jusqu’ici, les lieux de travail étaient considérés comme des collectifs humains œuvrant en vue d’un même objectif et décidant, dans la pluralité et la contradiction, de modes d’organisation. Là, c’est une rupture. Cette usine 4.0 nouvelle génération repose sur deux principes technologiques majeurs : d’une part, l’extension des capteurs sur toutes les chaînes de conception et de production, et, d’autre part, des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent une visibilité en temps réel de toutes les chaînes (conception, production, logistique, satisfaction client). De surcroît, il y a des systèmes capables, non seulement d’analyser le fonctionnement en temps réel de tout ce qui est mis en œuvre, mais aussi de dicter en retour les actions à entreprendre. C’est le cas, par exemple, des préparateurs d’Amazon ou d’autres entrepôts, qui reçoivent des signaux sur leur casque en fonction de leur localisation, des besoins, des commandes et des lieux où se trouvent les produits. Il y a là une sorte de robotisation de l’action humaine en entreprise… jusqu’au moment où ce seront des robots métalliques qui s’y substitueront. Pourquoi pas, me direz-vous, si c’est pour réduire la pénibilité? Bien sûr, et de ce point de vue-là, tant mieux ! Mais le problème vient des modes de management que cela induit. C’est-à-dire que des personnes décident des cadences et des modalités d’organisation que d’autres personnes subissent sans avoir le droit à la parole, parce qu’elles les subissent de façon automatisée. Allez donc vous opposer à des équations algorithmiques qui assignent vos tâches, votre cadence, etc. Pis, d’autres métiers à haute compétence cognitive sont également appelés à être remplacés – ou en tout cas encadrés – par l’intelligence artificielle. Ce sera par exemple le cas des recruteurs, des avocats, des comptables, des radiologues… ce qui entraînera au passage la destruction d’une masse importante de compétences ayant pourtant nécessité de nombreuses années d’études.

D.M. – Quel serait le rôle de l’action syndicale?

É.S. – En mettant en avant une certaine atténuation de la pénibilité, la doxa du progrès technologique a berné les syndicats. Ceux-ci n’ont pas suffisamment pris en compte les nouvelles modalités automatisées de management et d’encadrement de l’action humaine, non plus que leurs incidences. C’est pourtant fondamental, car cela pose la question de l’apport singulier et subjectif de chaque être au sein d’un collectif. Or, ces systèmes ont contribué, parfois de façon insidieuse, à une surhomogénéisation des pratiques de travail, à une réduction des actions à l’obtention de résultats automatisés qui doivent être produits continuellement. La robotisation des modes d’organisation en entreprise suppose une équivalence indifférenciée de tous les salariés, et presque une négation de l’apport subjectif et singulier de chacun. Toutes les actions doivent s’adosser à des résultats prédéfinis. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté, pour la singularité, pour la créativité de chacun. Le travail ne serait donc que la réalisation d’opérations entièrement prédéfinies ? Ce sujet est éthique et philosophique. D’où le besoin de témoignages, de contre-expertises, d’évaluations et d’études pour nourrir des mobilisations en vue de s’opposer à ce mouvement puissant qui s’est déployé. L’action syndicale a une mission historique de bataille pour l’amélioration des salaires, certes, mais l’évolution ultrasophistiquée des modes de travail me semble devoir – et ô combien – constituer un motif central de mobilisation.

D.M. – Les risques sanitaires et écologiques du très haut débit de cinquième génération suscitent également le débat. Quels seraient-ils, selon vous ?

É.S. – Il est difficile de se prononcer, pour l’instant, sur les études produites sur la 5G, souvent contradictoires et fort complexes. Il y a évidemment besoin de la plus grande transparence de la part de la puissance publique sur les risques sanitaires, mais aussi écologiques, générés par les ondes électromagnétiques et l’utilisation des serveurs. Mais au-delà de ça, l’heure est venue de ne pas nous contenter de seulement dénoncer la 5G et l’industrie du numérique. Il convient autant, maintenant, d’en analyser nos usages et d’être assez cohérents pour décider, individuellement et collectivement, de nous défaire de certains d’entre eux, quand bien même ils ne cessent de nous procurer un confort prétendu. Car, à vrai dire, la conscience ne se divise pas. Propos recueillis par Dominique Martinez

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Communisme et franc-maçonnerie, la rupture

Tout commence avec une discrète vingt-deuxième condition à l’adhésion à la IIIème Internationale ! Dans un essai remarquablement fourni, Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une dissension qui fera date au sein du mouvement communiste. Un article publié par le quotidien l’Humanité, le 13 janvier, dans le cadre du centenaire du Congrès de Tours.

 

En 1920, le congrès de Tours entérine la scission de la SFIO et consacre la naissance du PCF. Vingt et une conditions à l’adhésion à la III e Internationale sont rendues nécessaires par Moscou. Mais, très vite, une vingt-deuxième condition fait son apparition de manière plus discrète ; elle concerne l’impossibilité d’être tout à la fois franc-maçon et communiste. Or, si cette 22 e condition n’est jamais évoquée officiellement – Léon Blum y fait tout de même référence dans un article publié le 27 octobre 1920 dans l’Humanité –, celle-ci a bel et bien existé et fut même adoptée au troisième congrès de l’Internationale communiste, en juin 1920. Néanmoins, Moscou n’insiste pas, conscient du poids que représentent les communistes francs-maçons en France.

Trotski lance la charge

C’est deux ans plus tard, au cours du quatrième congrès de l’Internationale (fin 1922), que la question refait surface de manière tonitruante. Léon Trotski est alors tout désigné pour lancer la charge. Fin connaisseur de l’univers maçonnique, il proclame l’incompatibilité absolue entre communisme et franc-maçonnerie. Intérêts antagonistes, dévoiement de la lutte des classes, jeu de la respectabilité et de la démocratie bourgeoise, son propos lapidaire est dédié à la situation française. Trotski estime que certains camarades, en particulier élus, jouent les idiots utiles de la social-démocratie, en incarnant l’aile gauche d’un régime parlementaire réformiste qui s’accommode de leur présence, tout en renforçant le poids des obédiences au sein des institutions de la III e République.

1923, l’heure de la rupture

Au fond, les dirigeants de l’Internationale en sont convaincus : la double appartenance est une entrave à l’avènement de la révolution. Les communistes francs-maçons – dont l’auteur et historien Denis Lefebvre nous dit qu’il est très difficile d’en déterminer le nombre – sont sommés de rendre publique, avant le 1 er janvier 1923, leur rupture avec la franc-maçonnerie sous peine d’exclusion. Cette confession publique ne vaut pas pour autant réhabilitation. Les anciens francs-maçons devront attendre deux ans avant de pouvoir exercer une responsabilité au sein du parti.

Entre les tissus de la raison et du cœur

Confrontés aux réactions parfois un peu abruptes des obédiences desquelles ils sont membres, les camarades francs-maçons se retrouvent enchevêtrés entre les tissus de la raison et du cœur. Certains communistes, tel André Marty, optent pour le parti, quand, dans le même temps, Antonio Coen, membre de la loge Jean Jaurès à la Grande Loge de France, refuse de se plier aux décisions de l’Internationale. La SFIO – y compris les guesdistes, hostiles au principe de la double appartenance – devient alors un parti d’accueil pour ces frères et sœurs qui avaient choisi le Parti communiste quelques années plus tôt.

Quelles valeurs partagées ?

Dans un travail remarquablement fourni, Denis Lefebvre relate l’histoire d’une rupture politique qui fera date au sein du mouvement communiste. Il nous permet de nous interroger sur ce qui constitue l’engagement, partisan ou maçonnique. Il pose la question de l’antagonisme réel et supposé entre deux idéaux. Près de cent ans après l’analyse développée par Trotski, doit-on considérer que celle-ci est encore pertinente au regard des bouleversements historiques et politiques ? Quelles sont les valeurs partagées par le communisme du XXIe siècle et la franc-maçonnerie ? Autant de questions qui sont posées au terme d’une lecture passionnante. 

Communisme et franc-maçonnerie ou la 22 e condition…, de Denis Lefebvre. Conform Édition, 94 pages, 10 euros.

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Régis Debray, d’un siècle l’autre

Ancien compagnon de route du Che puis conseiller du président Mitterrand, Régis Debray publie D’un siècle l’autre. À l’aube de ses 80 ans, l’écrivain et philosophe nous livre une « vue plongeante sur l’enfilade des hasards qui nous ont fait grandir ».

 

Paru en novembre dernier, l’ouvrage de Régis Debray, D’un siècle l’autre, nous offre un peu de recul, d’épaisseur et de perspective sur le moment présent, et au regard des soixante dernières années. L’auteur n’a pas connu que les salons feutrés des conférences auquel son statut de vieux sage philosophe lui permet aujourd’hui d’accéder.

C’est avec une certaine malice, d’ailleurs, que le révolutionnaire rappelle qu’en 1971, à son retour d’Amérique du Sud, il raillait déjà les batailles des « intellectuels engagés » français qui « ne blessent que les égos ». Détenu pour avoir combattu aux côtés du Che, il raconte l’effet contreproductif de la campagne de pétitions menée en France par des intellectuels illustres (Jean-Paul Sartre, Alain Badiou…) et d’autres grands compagnons de route de l’époque qui n’auront suscité que des réactions négatives au sein de l’opinion publique locale méfiante à priori de ces lumières étrangères.

Ce n’est qu’à la faveur d’un changement de régime (coup d’état progressiste en Bolivie) qu’in fine, il obtient sa libération. Cette expérience vivante de l’échec de la révolution d’importation reformate son logiciel idéologique : « Gramsci (le fondateur du Parti communiste italien, ndlr) aura sans doute été, pour nous, Européens du Sud, le marxiste de la sortie du marxisme. C’est en le relisant que j’ai compris qu’il n’y avait pas de honte, pour un révolutionnaire, à parler de nation ». Et d’en conclure que l’histoire, creuset idéologique traditionnel de la gauche et des révolutionnaires, ne saurait se passer de ses dimensions géographiques. Et ce, à contrario de la droite et des conservateurs pour qui l’essence du libéralisme n’est autre que le territoire sans l’histoire.

De l’engagement militant au « tout à l’égo »

Régis Debray s’est engagé au service d’une cause à la manière d’un soldat qui obéit aux ordres. Le retour dans la France tout juste post soixante-huitarde le sort de ce carcan et lui permet de prendre part au basculement sociétal. L’ancienne culture de guerre s’estompe. La France s’américanise. Le paternalisme cède le pas au féminisme, l’engagement militant et ses valeurs quasi sacrificielles ont quelque chose de désuet au regard de l’individualisme. De 1981 à 1985, chargé de mission pour les relations internationales, il est appelé auprès de François Mitterrand au titre de « conseiller à la cour », ironise encore celui qui est désormais un « intellectuel » devenu fréquentable. Viennent ensuite l’effondrement du bloc de l’Est, l’intégration à une Europe de plus en plus dominée par le poids lourd allemand, l’avènement des nouvelles technologies et leurs impacts (positifs et négatifs) que Debray analyse à l’aide de cette nouvelle science qu’il invente : la médiologie.

Il est difficile de résumer en quelques lignes les concepts que développe le philosophe. Il importe de lire cet essai aux allures de testament qui, tout en constatant qu’on est bel est bien passé d’une époque à une autre, ne cultive pas pour autant, ou pas uniquement, la nostalgie. Pour l’auteur enfin, on assiste au passage d’un siècle marqué par une idéologie rouge à celui d’une idéologie verte, et si l’une est inspirée d’un mythe de l’histoire, l’autre l’est de celui de la nature. Pour l’une ou l’autre, il manque donc toujours une dimension. De même, il pointe la résurgence du religieux ou du croire qui semble fondamental aux yeux du philosophe, quand bien même cela serait par le biais d’une religion laïque tel que le prônait Auguste Comte. Debray, partisan de l’enseignement (laïque) du fait religieux à l’école, ne voit comme ennemi que l’ignorance.

L’ultime avertissement lancé par le philosophe ? La contradiction, à ne point négliger et à résoudre, entre la communication, aujourd’hui dominante, en opposition avec la transmission, aujourd’hui dominée… Or, c’est bien par sa mémoire, et donc son histoire, que l’humanité transmet son héritage. Régis Frutier

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Edgar Morin, crise et pandémie

Au premier jour de l’année 2021, Edgar Morin s’exprimait sur les ondes de France-Info. Pour le philosophe et sociologue, la pandémie n’est qu’une des nombreuses crises de l’histoire auxquelles il se dit « habitué ». Il estime qu’il faut apprendre à vivre avec l’inconnu, à « surmonter les crises » plutôt que de s’indigner.

 

France-Info : Avez-vous été surpris par l’épidémie de coronavirus ?

Edgar Morin : J’ai été surpris par la pandémie. J’ai été habitué à voir arriver l’inattendu dans ma vie. L’arrivée d’Hitler était inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable. La résistance de Moscou a été incroyable. Le déclenchement de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécu que par l’inattendu et par l’habitude des crises. Dans ce sens-là, je vis une crise nouvelle, énorme, mais qui a tous les caractères de la crise. D’un côté, elle suscite de l’imagination créative et de l’autre côté, elle suscite des peurs et des régressions mentales. Et on cherche le salut providentiel, on ne sait pas comment.

France-Info : Est-ce que la crise du coronavirus nous apprend à vivre avec l’inattendu ?

Edgar Morin : C’est ce que l’on doit apprendre parce qu’il faut savoir que dans l’histoire l’inattendu arrive et arrivera encore. On a cru vivre dans de fausses certitudes, avec les statistiques, avec les prédictions, avec l’idée que tout était stable alors que déjà tout commençait à être en crise. On ne se rend pas compte. Il faut qu’on apprenne à vivre dans l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage d’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives qui peuvent arriver. C’est cela, la question de changement de mentalité. Aujourd’hui, par exemple, on a oublié que la crise de la biosphère dont on a pris conscience dans les années 70 subsiste et s’aggrave partout. Là aussi, il faut s’attendre à des évènements auxquels on ne s’attendait pas auparavant.

France-Info : Est-ce que cette crise nous rend plus fous ou plus sages ?

Edgar Morin : L’un et l’autre. Une grande partie des gens perdent la boussole et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, des forces lucides et les forces qui cherchent la nouvelle voie, qui puissent s’imposer bien qu’elles soient encore très dispersées et très faibles. Sinon, on se perd dans les colères qui sont peut-être justifiées, mais qui rendent l’esprit aveugle et unilatéral.

« On peut être justement indigné, mais il ne faut pas s’enfermer dans l’indignation. Il faut essayer de voir où nous allons, ce qui se passe »

Il y a une chose qu’on a oubliée. Depuis vingt ans, a commencé un processus où tout a commencé à se dégrader dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays d’Europe, et elle nous menace aussi. La domination du profit illimité qui contrôle tout, ce n’est pas seulement dans des pays étrangers, c’est aussi chez nous. La crise écologique, ce n’est pas ailleurs, c’est aussi chez nous. Donc, l’esprit doit affronter les crises pour les dominer et les surmonter. Sinon, on en est des victimes. On a vécu comme des somnambules pendant dix ans pour arriver à une guerre mondiale épouvantable. Je ne dis pas que les conditions sont les mêmes parce que ce n’est pas l’Allemagne qui nous menace, mais nous voyons des tas de conflits qui surgissent dans le monde. Et nous voyons aussi se mettre en place les éléments d’un totalitarisme qui n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier.

« On a tous les moyens de surveillance à partir des drones, à partir des téléphones mobiles, à partir de la reconnaissance faciale. On a tous les moyens de créer un totalitarisme de surveillance »

Tous les éléments sont là. Le problème, c’est d’empêcher ces éléments de se réunir pour faire une société invivable pour nous.

France-Info : Que peut-on vous souhaiter à presque 100 ans, Edgar Morin ?

Edgar Morin : Je nous souhaite force, courage et lucidité. Il faut qu’on vive dans des petites oasis de vie et de fraternité.

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Michel Agier, dompter nos peurs

Dans un essai écrit sur le vif, Vivre avec des épouvantails, l’anthropologue Michel Agier questionne nos peurs ancestrales face aux catastrophes. Pour éviter leur instrumentalisation par le pouvoir, il propose une émancipation par l’imaginaire. Et des solutions partagées.

 

Cyrielle Blaire – Comment l’anthropologie peut-elle nous aider à faire face à la sidération et l’incertitude qui nous ont saisis avec cette pandémie ?

Miche Agier – Ce qui se joue constitue un défi pour la pensée humaine. L’anthropologie peut aider à saisir ce passage dans le processus de la mondialisation qui va reconfigurer l’état du monde. L’incertitude était déjà très présente depuis les ruptures intervenues avec la fin de la guerre froide. Elle a augmenté, comme les peurs diffuses, avec l’essor sans entrave du capitalisme dérégulateur, l’individualisation et la désaffiliation aux communautés, l’abandon de l’État protecteur. La pandémie nous fait comprendre qu’on vit sur une même planète. Nous sommes tous reliés les uns aux autres par les corps. L’absence des autres empêche les groupes humains de se réaliser et fait qu’on vit très mal ce confinement. Mais depuis longtemps des gens sont dans la salle d’attente. Des migrants, des réfugiés qui vivent leur vie entière cette mise à l’écart, sécuritaire comme humanitaire, sans possibilité de participer pleinement à la vie sociale.

C.B. – Prévisible, la catastrophe n’a pas été anticipée. Y a-t-il eu un aveuglement du politique ?

M.A. – Il y a eu de l’imprévision. Les états asiatiques étaient préparés depuis une vingtaine d’années à la pandémie parce qu’ils avaient déjà connu ce virus. Leur réactivité a été très différente de celle de l’Europe, qui croyait que tous ces malheurs ne pouvaient lui arriver. Le catastrophisme renvoie aux grands récits religieux liés à la rédemption, très importants au Moyen-Âge. Ils reviennent aujourd’hui avec l’annonce de la fin du monde et l’idée qu’on n’y pourrait rien. Le capitalisme débridé détruit la terre, il y a une grosse responsabilité politique en la matière.  Des catastrophes locales vont encore arriver, il faut s’y préparer. Le sociologue Ulrich Beck, à travers La société du risque publié en 1986, émet l’idée selon laquelle nous vivons dans un monde plus global où les risques sont plus nombreux mais aussi mieux connus qu’avant. Pourtant, la société n’est pas organisée en fonction de cette connaissance accrue. Face à la pandémie il y a eu de l’improvisation et l’obsession sécuritaire est revenue. Notre économie a été mise à genoux en quelques mois par le confinement et les frontières ont été fermées par réflexe, pour répondre au désir de murs. Toutes ces mesures sont prises par défaut, pour rassurer. Le rôle de l’État se concentre sur le fait d’administrer la peur.

C.B. – Selon vous, nos Etats ne savent faire que ça ?

M.A. – Il faudrait imaginer d’autres mesures plus ciblées, avec un suivi d’équipes au plus près des gens pour rompre les chaînes de contamination, isoler et identifier les bonnes personnes et ne pas pénaliser toute la population. Ce que font très bien les pays asiatiques, qui arrivent à contenir le virus. Les mesures prises en France ne tendent qu’à pénaliser et à infantiliser la population. 

C.B. – Empêcher les familles d’accompagner leurs proches dans leurs derniers moments a choqué. C’était une rupture anthropologique majeure ?

M.A. – La possibilité d’aller voir ses aînés ou de pouvoir réaliser des rituels funéraires nous permet de faire le deuil. C’était une grande violence symbolique dont le seul but, peut-être cynique, était de nous signifier qu’il fallait se soumettre à un pouvoir d’exception. C’est une vision très orwellienne, avec en référence 1984 : le pouvoir prétend gouverner nos sociabilités, on nous organise pour produire, nous sommes contrôlés dans nos allers-retours et confinés dans nos intérieurs, avec une police omniprésente qui nous surveille. Je me réjouis de la contestation. Car les décisions prises doivent être discutées, négociées et il faut en partager la responsabilité avec les citoyens. Il faut toujours penser qu’il y a des alternatives et voir ce qui se passe ailleurs.

C.B. – Cette peur, face au virus, viendrait de loin…

M.A. – Oui, la Grande peste du 14ème siècle a généré de très grandes peurs et développé toute une culture populaire. J’ai retrouvé dans l’imaginaire des carnavals du Moyen-Âge et dans l’œuvre de Rabelais cette idée que l’on peut renverser la peur par le rire. On peut se moquer de la catastrophe, avec des bouffons, des épouvantails, des images. Depuis une vingtaine d’années, nous avons vu émergé des créations artistiques, comme les récits d’anticipation, liées à la peur de la catastrophe. Ces imaginaires permettent de transformer les peurs mais aussi de les reconnaître. Mon propos n’est pas contre la peur, qui peut être bénéfique, mais contre ses usages politiques et médiatiques qui cherchent à nous soumettre.

C.B. – Vous écrivez que l’imaginaire est écrasé par la fiction permanente de nos écrans d’information continue. Comment s’en défaire ?

M.A. – Cassez votre télévision !  C’est devenu un filtre de la réalité. Dans notre grande majorité, nous n’avons rien vu de l’épidémie. Mais alors d’où vient tout ce qui est dans nos têtes ? Des médias. On nous dit : « C’est la catastrophe, ayez peur ! » Cet appel à l’émotion transmet aussi du mensonge et de la soumission. La télévision ne nous donne plus accès à la réalité de la réalité, elle épuise notre imaginaire.

C.B. – Existe-t-il un « monde d’après » ?

M.A. – Non, c’est un imaginaire qui fait naître des idées et rêver à des utopies. Lors du premier confinement, des gens voulaient supprimer le PIB, enterrer le capitalisme… Cela permet de repenser l’avenir que l’on veut. Pour la première fois, l’obsession de la croissance, de l’économie, a été remise en question au nom de la vie humaine. Face à la question sanitaire, on doit trouver ensemble des solutions qui s’inscrivent dans cette vie commune. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Parcours :

– 1978-1979 : Premier long terrain d’enquête en anthropologie urbaine à Lomé, la capitale du Togo.

– 2004 à 2010 : Directeur du Centre d’Études africaines de l’EHESS. Élu au conseil d’administration de Médecin sans frontières, il tirera de cette expérience, et de ses enquêtes dans les camps de réfugiés, Le gouvernement humanitaire et la politique des réfugiés, une publication diffusée en 2006, et Gérer les indésirables, publié en 2008 chez Flammarion.

– 2013 à 2015 : Il dirige le projet « Un paysage global de camps » pour l’Agence Nationale de la Recherche (ANR France).

– Octobre 2020 : Il publie l’essai Vivre avec des épouvantails – Le monde, les corps, la peur, aux éditions Premier parallèle (160 p., 1€).

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