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Henry Chapier, clap de fin

Féru de cinéma, ancien rédacteur en chef de Combat et animateur du célèbre Divan sur France 3, le journaliste Henry Chapier est décédé ce 27 janvier 2019. Avec son élégance coutumière, en 2008 il nous accueillait en son bureau parisien de la MEP, la Maison européenne de la photographie dont il fut le cofondateur. Pour nous conter quelques chauds souvenirs de son année 1968. Des propos qui ont gardé toute leur saveur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la société française, la jeunesse est descendue dans la rue : le 14 février 1968, très exactement ! Pour défendre un homme devenu le symbole de la liberté, et de l’amour du cinéma. Ce jour-là, avec l’équipe des Cahiers du Cinéma et les réalisateurs de la fameuse « Nouvelle vague » (François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Agnès Varda), nous avions décidé d’appeler à une manifestation dans les jardins du Trocadéro pour protester contre l’éviction d’Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque Française. Et la mise sous tutelle de l’État de l’association qu’il avait fondée avec Georges Franju en 1936… En d’autres termes, le cabinet d’André Malraux, alors ministre de la Culture, souhaitait prendre le contrôle de cet espace de liberté pour y placer des fonctionnaires et surveiller le contenu frondeur de la programmation.

 

À l’époque, rédacteur en chef à Combat, j’ai aussitôt ouvert nos colonnes aux grands cinéastes du monde entier, décidés à retirer les copies de leurs films devant cette menace d’étatisation. « Mais de quoi avaient donc peur ces vaillants flics qui nous ont assommés hier soir devant les grilles de la Cinémathèque de Chaillot ? De quelques pancartes dressées à la hâte, de quelques cris désordonnés d’un millier de jeunes scandant « Langlois, Langlois » et « Malraux démission » ? », ai-je donc écrit dans les colonnes du journal le 15 février*. Et de poursuive : « Monsieur Malraux, vous êtes un chef ! Vous avez gagné cette première manche, vous avez répondu à Chabrol, Godard et Truffaut en fendant leurs crânes, en cassant leurs lunettes, en détruisant leurs caméras et en confisquant leurs pellicules… Il est un peu triste d’avoir été ce que vous avez été pour finir dans la peau d’un poujadiste qui fait « tabasser » cinéastes, critiques ou étudiants qui ont l’âge de vos fils et se battent pour le respect des œuvres d’art… Quant à vos fonctionnaires modèles, vous savez les choisir. Il vous reste tout de même pour faire fonctionner la Cinémathèque de « passer à tabac » Fritz Lang, Marcel Carné, Orson Welles et Rossellini ! Ce sera plus difficile ».

 

Rappelons qu’en 1968 la télévision n’avait guère l’impact dont elle bénéficie de nos jours et que le cinéma était, comme l’avait compris Lénine en son temps, un champ d’affrontement des idéologies, un dialogue des cultures et une vitrine des diversités sociales. Le climat étouffant qui régnait en ces dernières années du pouvoir gaulliste agitait les campus universitaires que le combat pour la Cinémathèque stimulait depuis que le jeune Daniel Cohn-Bendit s’était rallié à cette cause. Parallèlement, ce leader turbulent de Nanterre allait créer le Mouvement du 22 Mars qui contenait en germe l’explosion de la rébellion des étudiants dès les premiers jours de mai.

L’utopie matrice s’exprimait pour cette génération par le refus de la société de consommation, ainsi que par l’envie de changer le monde, en libérant l’individu du poids des contraintes morales, sociales et religieuses. Que le cours des événements ait conduit ce mouvement anarcho-idéaliste à être récupéré par les syndicats et les partis politiques de gauche ne change rien à la vérité historique. Personne ne contestera que les accords de Grenelle ont consacré un mieux-être de la classe ouvrière et de milliers de salariés.

 

Au-delà de cet acquis social, et grâce à la révolte des jeunes, Mai 68 aura été une victoire des lettres sur les chiffres et une exaltation des valeurs spirituelles et culturelles qui nous rend nostalgiques aujourd’hui. L’économie de marché, par ses excès, abolit toute velléité de fronde. Cet état de choses comporte d’autres menaces à l’horizon, à savoir des ripostes de plus en plus violentes de certaines catégories sociales. Commémorer ces événements de Mai 68 conduit forcément notre société à faire un sacré retour sur elle-même, à une prise de conscience qui laissera des traces. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Page 25, in Pour un cinéma de combat (éditions Le passage, 393 pages, 20€) : à travers un choix d’articles, parmi les 6000 critiques publiées entre 1960 et 1978 dans Combat et Le Quotidien de Paris, les partis-pris et coups de cœur d’Henry Chapier en l’honneur du grand écran et des plus grands réalisateurs ! À noter qu’André Malraux fera machine arrière : évincé, Henri Langlois sera réintégré dans ses fonctions à la direction de la Cinémathèque le 22 avril 1968.

 

Chapier, un homme libre

Henry Chapier était un esprit libre, un homme libre. L’ouverture, la conviction le caractérisaient. L’une ne cédait jamais rien à l’autre. La détermination, l’humour et la malice lui permettaient de ne jamais renoncer aux forces de la rencontre. C’était une figure extrêmement attachante.

En 1995, il est à la tête de la Maison Européenne de la Photo (MEP) tout nouvellement créée, rue de Fourcy dans le Marais. Très vite, premier Président de la MEP, accompagné de Jean-Luc Monterosso qui en est le directeur, il reçoit la direction de la CGT-Paris qui le sollicite pour se faire présenter le nouvel établissement parisien consacré à la photographie et à sa création.

 

Quelques mois plus tard, en 1996, année du soixantième anniversaire du Front Populaire, la MEP, la CGT-Paris et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière organisent une exposition commune croisant des regards photographiques sur 1936. Ceux des « grands », des « maitres » de la photo complices du mouvement ouvrier (Doisneau, Cartier-Bresson, Rosny…) et ceux tels qu’on les trouve dans les archives de la Vie Ouvrière et de la CGT. L’idée et la proposition en reviennent à Henry. Ses collaborateurs et collaboratrices apporteront leur compétence, Jean-Michel Leterrier et moi disposerons de la logistique de la MEP pour la réalisation. Henry, et Jean-Michel Leterrier pour la Confédération, seront les commissaires de l’exposition.

Elle se tient au Forum des Halles, dans la Cour Carrée, dans les grandes salles de l’ancien Forum des Images. Le choix de ce lieu central, accessible, de plain-pied, permet à de très nombreux parisiens (ou même touristes) de visiter cette exposition gratuite. Elle rencontre un vif succès. Dans son compte-rendu, un chroniqueur de la revue Etvdes cite Simone Weil : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie ». C’est bien cela en effet qui saute aux yeux dans ces photos à travers ces grèves, ces occupations d’usines et de commerces, ces premiers congés payés. C’est bien ce qui était exposé là.

 

Un grand respect des êtres animait Henry Chapier, sans distinction d’aucune sorte. Toutefois, il manifestait une attention particulière, une tendresse pour les gens de peu, les petites gens, pour lesquels il m’a plus d’une fois demandé un appui, un soutien. Et il ne fallait pas tarder, mobiliser les ressources de la CGT, qu’il surestimait sans doute un peu. Il était très attaché au mouvement ouvrier et à la CGT. Il en attendait certainement plus que nous ne pouvions lui donner. J’ai l’impression que nous étions comme en retard sur lui dans la recherche de complicités. Il n’en nourrissait aucun ressentiment, il répondait toujours à notre appel. À Cannes ou ailleurs, la CGT était toujours reçue avec beaucoup de gentillesse, d’égards, dans les premières places. Avec honneur, à son rang, mais sans affectation.

Certains auraient légitimement pu en être jaloux, lui… il s’en amusait. Jean-Pierre Burdin, ancien conseiller confédéral Culture à la CGT

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Les batailles de Guillaume Senez

Après le départ de sa compagne, Olivier se démène pour élever seul ses enfants alors que les injustices se multiplient dans son travail. Nos batailles ? Réalisé par Guillaume Senez, un film social, tout en retenue.

 

Un vaste centre d’empaquetage et de distribution de marchandises où s’activent des salariés empressés. Leurs gestes sont accélérés, dictés aux corps par des impératifs de productivité fixés par une direction sans état d’âme. Sur une passerelle, Olivier contrôle le travail de son équipe. Il est celui qui joue les zones tampon dans une entreprise qui se déshumanise, le contremaître concerné qui relaie les souffrances des collègues et s’insurge quand l’un d’eux n’est pas reconduit. À la maison, l’attendent ses deux jeunes enfants. Bientôt leur mère va partir sans explication, sinon ce mal être laissé comme une trace derrière elle, laissant leur père seul sur tous les fronts.

Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Nos batailles a reçu un accueil critique élogieux. Le réalisateur Guillaume Senez, qui signe là son deuxième film, renoue avec un cinéma social qui place le monde du travail au cœur de son propos sans délaisser la sphère intime. Olivier, un personnage au regard doux sous des airs bravaches, magnifiquement interprété par un Romain Duris à fleur de peau, doit composer avec la disparition de sa compagne et les trous d’airs générés par ce vide. Réapprendre à préparer les repas et habiller les enfants, jongler avec un emploi du temps qui se referme comme un étau alors que dans son boulot les coups tordus éveillent chez lui le désir de rendre coup pour coup. « Tu vas faire comme ton père », figure du grand absent, lui reproche sa propre mère venue à la rescousse le seconder dans ses tâches quotidiennes, alors qu’Olivier se laisse happer par son engagement syndical.

Si Guillaume Senez met en scène un homme sur tous les fronts, tiraillé entre ses obligations vis-à-vis de ses enfants et les batailles qu’il mène dans son travail, dans Nos batailles il brosse surtout avec brio le portrait d’un personnage en prise avec son temps. Un bagarreur qui fait le choix de tout assumer : sa condition nouvelle de père célibataire, l’héritage paternel qui le rattrape et le refus de se compromettre, avec toutes les conséquences qu’elle implique. Un film sur un homme qui se tient droit face aux vents violents du libéralisme. Cyrielle Blaire

« Je connais pas mal de couples dont les fins de mois sont difficiles, chacun travaille mais leur situation reste précaire (…).  Il fallait que j’écrive là-dessus, sur cette harmonie si difficile à préserver ». Guillaume Senez, réalisateur de Nos batailles.

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Amin, des vies écartelées

Trois ans après le succès de Fatima couronné, entre autres prix, du César du meilleur film, le cinéaste Philippe Faucon revient à l’écran avec Amin. La chronique sociale, et sensible, d’un ouvrier sénégalais venu travailler en France pour nourrir sa famille restée en Afrique. Rencontre avec le réalisateur.

 

Dominique Martinez – Comment est née l’idée de ce film, Amin ?

Philippe Faucon – C’est parti de l’histoire familiale de Yasmina Nini-Faucon (coscénariste et épouse du cinéaste, ndlr). Il s’agissait d’un proche qui avait laissé sa femme et ses enfants pour venir travailler en France et leur envoyer de l’argent. Par nécessité vitale, humaine, mais aussi en raison de la séparation durant de longues périodes, il y avait rencontré une femme avec laquelle il avait eu une histoire. Les époques sont différentes, puisqu’il s’agissait alors de l’immigration maghrébine des années 1960-1970, mais nous nous sommes demandé si l’on retrouvait une situation identique dans les immigrations d’aujourd’hui, celles d’Afrique subsaharienne. Nous avons donc rencontré, dans des foyers de travailleurs, des hommes venus seuls en France afin de subvenir aux besoins de leur famille laissée au pays. Nous avons eu envie de raconter cette histoire parce qu’elle nous a semblé assez absente des écrans de cinéma.

 

D.M. – Ce film marque une rupture. Pour la première fois, vous filmez autant en France que dans le pays d’origine…

P.F. – Amin, c’est le portrait de ces gens qui sont venus apporter leur force de travail en France et qui ont des vies écartelées. Des séparations que ceux qui sont restés au pays vivent aussi. C’est pourquoi il nous a semblé important de situer le fil ici et là-bas, aux deux pôles de l’existence du personnage principal qu’est Amin. Ici, c’est la vie autour du travail, là-bas la vie des gens qui l’attendent, dont celle de ses enfants qu’il ne voit pas grandir et avec lesquels il a parfois du mal à renouer un lien. Il était essentiel d’aborder le sujet par les deux versants.

 

D.M. – Choix du sujet, réalisation réaliste et attachée aux gestes du quotidien : faites-vous un cinéma politique ?

P.F. – J’aime raconter les choses par le concret, les corps, les regards, les gestes des personnages. Sur ce registre, le cinéma offre des possibilités plus amples que les mots, la littérature. C’est donc tout autant un geste cinématographique que politique. Si le propos n’est pas incarné, il n’a pas de portée. Il tombe à plat.

 

D.M. – Contrairement à ce que laisserait penser le titre de votre long-métrage, il s’agit d’un film choral. Pourquoi ?

P.F. – Il rassemble des personnages avec des itinéraires différents mais qui ont en commun le fait que leurs parcours sont toujours en marge et teintés de solitude. Ces gens n’ont pas toujours les codes, les repères, la langue. Ils ont ainsi tendance à se retrouver entre eux dans les foyers, seuls endroits où Amin, d’habitude asse mutique, s’ouvre un peu. La pluralité des personnages me permettait aussi de décrire plusieurs générations d’immigration : il y a la solitude de ce jeune de vingt ans, celle d’Amin  la quarantaine, mais aussi celle d’Abdelaziz qui est sur le point de prendre sa retraite et de repartir dans son pays après avoir traversé toute une vie entre deux rives. À chaque fois, c’est la même situation d’écartèlement, d’exil, de vies recommencées dans lesquelles les femmes se débattent également. En l’absence des maris, elles ont dû développer des ressources pour avancer et pour soutenir leurs enfants, malgré la tutelle qu’elles subissent de la part des frères aînés ou bien de leur belle-famille. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Déracinement

Amin, la quarantaine, est venu seul du Sénégal pour travailler sur les chantiers de construction en France. Pénibilité du travail, complicité et solitude au foyer des travailleurs où chacun poursuit son rêve d’émancipation, manque cruel de la famille et des siens restés au pays mais qu’il fait vivre grâce à l’argent qu’il envoie scrupuleusement… Tout çà en vaut la peine, ses sacrifices doivent permettre à sa femme ainsi qu’à ses trois enfants de bientôt pouvoir aspirer à un avenir meilleur.

Après La désintégration (2011) et Fatima (2015), Philippe Faucon creuse son domaine de prédilection et revient avec une nouvelle histoire d’immigration. À l’heure où l’Europe est en proie aux nationalismes et au repli sur soi, son scénario prend volontairement place autant ici que là-bas. Les deux mondes sur le même plan à l’écran, c’est déjà beaucoup ! Les personnages existent, agissent. Les femmes, notamment, sont dotées d’une vraie stature qui leur fait si souvent défaut dans la fiction. Évitant les poncifs néocolonialistes et tout racolage, Amin est une chronique d’un réalisme épuré et sensible. Sans juger ni s’égarer, elle s’aventure dans les voies de l’intime et explore les faces cachées de notre société. Grâce à  une mise en scène délibérément adossée au concret, aux gestes, aux regards, aux corps, elle touche juste et réussit encore à étonner. Sobre et discrètement puissant. D.M.

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Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

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Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

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Dogman et Le poirier sauvage, deux films pour l’été

En salles depuis le 11/07 pour Dogman de Matteo Garrone, depuis le 08/08 pour Le poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan…Deux films qui retiennent l’attention et méritent une pause rafraîchissante dans nos salles obscures. D’une vie de chien à… la vie de famille !

 

D’une vie de chien…

D’abord il y a ces aboiements, cette mâchoire d’un molosse enragé qui vous saute à la figure. Un pitbull blanc, attaché, qui menace celui qui essaie prudemment de le laver. Ça pourrait mal finir. Il faut y aller doucement avec les animaux. Marcello, toiletteur pour chiens à la fois discret et gentil, tient boutique dans une banlieue décrépite du sud de l’Italie. Il sait s’y prendre avec les bêtes, vend un peu de coke pour arrondir les fins de mois et emmène sa petite fille faire de la plongée loin de chez eux dès qu’il peut. C’est un homme bon, un candide, presque, comparé à ses voisins commerçants. Le retour de Simoncino qui vient de sortir de taule, armoire à glace, accro à la cocaïne et à la castagne, ne lui fait d’abord pas peur. C’est l’enfant du quartier, on le tolère. Jusqu’à ce qu’il terrorise tout le monde.

L’auteur de Gomorra (2008) et de Tale of tales (2015) s’est inspiré d’un fait divers pour raconter ce conte social et urbain en forme d’hommage appuyé au néoréalisme italien. La vie quotidienne des petites gens comme elle va, entre fiction et documentaire. Ici, outre le décor majestueux d’un vieux quartier HLM antique comme décroché du monde, c’est la candeur du protagoniste principal qui s’impose comme la carte maîtresse du film : il est de tous les plans et le récit est entièrement filmé de son point de vue. Un rôle de loser dans lequel Marcello Fonte fait merveille et qui lui a valu le prix d’interprétation au Festival de Cannes. Dogman est une auscultation émouvante des zones d’ombre de l’âme humaine et une jolie variation sur l’impasse de la violence.

 

…à la vie de famille

L’erreur majeure serait de se laisser décourager par les trois heures huit minutes du Poirier sauvage, l’équivalent de trois épisodes d’une série lambda. Si l’on connaît le caractère contemplatif du cinéma de Nuri Bilge Ceylan, dont le précédent opus Winter sleep avait reçu la Palme d’or à Cannes en 2014, on connaît aussi sa propension à étirer ou comprimer le temps, une heure-trois heures-cinq heures-finalement c’est pareil… Ainsi qu’à écrire des dialogues à l’infini pour mieux disserter sur l’art, la création, la religion, l’amour au beau milieu des affaires courantes et quotidiennes de la famille, du village, de la société. Au beau milieu d’un écrin somptueux fait de paysages, d’animaux, de lumière et d’amour absolu pour le monde paysan. De retour dans son village natal d’Anatolie, le jeune Sinan, qui a toujours rêvé d’être écrivain, cherche l’argent pour publier son manuscrit, tandis que l’addiction au jeu de son père a plongé toute la famille dans un cycle de dettes sans fin.

De ce scénario minimaliste, Ceylan livre un film magistral d’abord en forme d’hommage à la relation père-fils, au portrait d’un jeune artiste puis au portrait de famille. Il ne choisit pas et traite de tout, prend le risque de se perdre sans se perdre jamais, joue sans crier gare la carte de l’onirisme. Pour rendre son récit accessible par sa capacité à appréhender la complexité des relations, par l’ampleur de sa mise en scène et par la beauté poétique de sa photographie. Ceylan ne surplombe pas son spectateur. Simplement, il ne lâche rien de l’exigence artistique au service d’histoires de jeunes profs diplômés qui deviennent flics par manque de postes, de vieux profs qui s’égarent en jouant aux courses pour essayer de tromper la pauvreté, de puits sans eau et de poiriers sauvages. Dominique Martinez

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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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