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Marcel Trillat, une figure du journalisme

Marcel Trillat n’est plus, notre ami et confrère est décédé le 18 septembre. Avec lui, disparaît une grande figure du service public radio-télévisé, plus encore une grande figure du journalisme. Nos routes se sont croisées pour la dernière fois en mai 2019 : à ma demande, Marcel avait accepté de participer à un débat au final de Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre, la pièce de Bérangère Vantusso donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil (93). Homme de cœur, homme de convictions, Marcel Trillat est un  symbole du journalisme engagé et enraciné, intègre dans son regard et son propos.

Alors journaliste à La Vie Ouvrière, ce fut l’une des voix de « Lorraine cœur d’acier » qui émit à Longwy à la fin des années 70 : l’une des premières « radio libre », une radio financée par la CGT pour soutenir les luttes syndicales dans la sidérurgie. Il fit ses armes à l’ORTF en 1965 à l’emblématique magazine « Cinq colonnes à la une ». Licencié en 1968 par le pouvoir gaulliste pour  faits de grève et de syndicalisme… En 1981, il rejoint Antenne 2, il est nommé directeur adjoint de l’information huit ans plus tard. Lors de la guerre du Golfe, il avait dénoncé sur la chaîne la manipulation de l’information autour de ce conflit.

Auteur de plusieurs reportages pour Envoyé spécial dans les années 1990, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000, il reste représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006. En 2007, il reçoit le Grand Prix de la SCAM, la Société civile des auteurs multimedia, pour l’ensemble de son œuvre. Il signa divers documentaires, d’une  qualité exceptionnelle, salués par l’ensemble de la profession : Étranges étrangers (1970), Travailleurs fantômes (1994), 300 jours de colère et Les prolos (2002), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007) et Des étrangers dans la ville (2013).

En hommage à cette grande figure du journalisme et du mouvement social, militant infatigable de la CGT et compagnon de route du PCF, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru à l’occasion de la sortie en 2012 du  coffret Un morceau de chiffon rouge. Yonnel Liégeois

 

Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro, dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale, elle durera presque deux ans ! « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier… Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois

Un morceau de chiffon rouge : Lorraine Cœur d’Acier, l’aventure inédite d’une radio. Un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900 heures d’archives sonores soigneusement conservées. Accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donne la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, la voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

Chronologie

12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Éviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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Eliza Hittman, le droit à l’avortement

Couronné du Grand Prix du Jury au festival de Berlin, en février dernier, Never, rarely, sometimes, always est un road-movie politique, intimiste, féminin. Le troisième film d’Eliza Hittman ? Une plongée terrible dans l’Amérique de Trump, où le droit à l’avortement est de plus en plus menacé.

 

Ça commence par un spectacle de fin d’année scolaire où elle chante devant une salle partagée entre indifférence et moqueries. Un public à l’image de la société américaine… Autumn, 17 ans, lycéenne en Pennsylvanie, est enceinte et a décidé d’avorter. Mais le consentement des parents est requis pour avorter dans cet État et de toute façon, au cœur de cette Amérique profonde, les différents guichets sociaux sont « pro-life » et voudraient l’en dissuader. Sans pouvoir compter sur sa famille ni sur le petit copain, elle n’a d’autre alliée, dans cette épreuve, que Skylar, sa cousine du même âge avec qui elle bosse régulièrement à l’épicerie du coin.

Dans Beach rats, son deuxième film (2017), Eliza Hittman filmait avec délicatesse les hésitations et les frustrations d’un jeune new-yorkais aux prises avec son identité sexuelle. On retrouve l’intérêt et le respect consacré à cette étape charnière de l’arrivée à l’âge adulte dans Never Rarely Sometimes Always. On y retrouve aussi cette sensibilité pour filmer l’intime à la bonne distance. Caméra à l’épaule, la cinéaste filme cette jeune femme comme une combattante dans son parcours pour interrompre sa grossesse aux États-Unis, où ce droit est menacé. Ni pathos, ni filtre pour cette chronique sociale sans concession qui prend l’allure d’un road-movie épique et tendu, lorsque Autumn et Skylar quittent leur Amérique rurale en direction de la grande métropole new-yorkaise, où existe une possibilité de soin. La cinéaste filme la solitude mais aussi la solidarité féminine, l’extrême vulnérabilité de ses héroïnes mais aussi leur pugnacité, l’ampleur de la menace masculine mais aussi une raison d’espérer. Pas de manichéisme donc, mais un faux suspense entretenu par le titre du film, Jamais, parfois, rarement, toujours, et la banalité douloureuse des abus sexuels subis au sein du cercle intime. L’interprétation de Sidney Flanigan, est admirable de retenue pendant tout le récit. Et l’émotion éclot quand, en bout de parcours, elle doit répondre aux questions « Il arrive à mon partenaire de me frapper… », « Il arrive à mon partenaire de m’obliger à avoir des relations sexuelles même quand je n’en ai pas envie… » par l’un des quatre adverbes Jamais, parfois, rarement, toujours (Never Rarely Sometimes Always).

Découvert au festival de Sundance avant d’être primé en février dernier au festival du film de Berlin (Grand prix du jury), l’idée du film est née en 2012 à partir de l’affaire concernant Savita Halappanavar, une jeune femme indienne vivant en Irlande, décédée après que des médecins aient refusé d’interrompre sa grossesse alors qu’elle faisait une fausse couche. « J’ai commencé à faire des recherches sur le parcours des femmes irlandaises se rendant à Londres pendant 24 heures pour avorter, expliquait Eliza Hittman lors de la Berlinale, « j’étais frappée par ce voyage que beaucoup de femmes à travers le monde doivent faire ».

Rappelons que pour décrocher un second mandat lors de la prochaine élection présidentielle, en novembre prochain, Donald Trump courtise les électeurs de la droite religieuse en affichant régulièrement son opposition à l’avortement. Cette menace potentielle sur les droits constitutionnels des Américaines confère malheureusement à ce film ­­­­­une dimension supplémentaire d’urgence sociale et politique. Dominique Martinez

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Todd Haynes, le scandale du téflon

Dark Waters, le dernier film de l’Américain Todd Haynes, est sorti en DVD. À l’écran, le combat d’un avocat contre la firme internationale DuPont de Nemours et le téflon, un produit cancérigène. Un captivant thriller politico-judiciaire trop vite disparu des salles en raison du confinement.

 

Rien de vraiment nouveau mais du grand cinéma américain classique ! Dark Waters (Eaux sombres), le dernier film du cinéaste américain Todd Haynes – réalisateur de Loin du Paradis (2002), I’m Not There (2007), Carol (2015) – était à l’affiche depuis trois semaines quand le confinement a tiré le rideau. Sa sortie en DVD est donc l’occasion de (re)découvrir un thriller politico-judiciaire à la fois daté et très actuel.

L’argent

Le film retrace le combat de l’avocat idéaliste Robert Bilott contre la firme internationale DuPont de Nemours qui connaît un immense succès commercial grâce au téflon. Cette matière miracle qui rend les poêles à frire anti-adhésives s’est introduite dans à peu près toutes les batteries de cuisine américaines. La nocivité cancérigène du produit, la pollution mortelle qu’elle produit, elles, restent bien cachées. Quitte à devoir faire taire les vieux fermiers pouilleux de Virginie-Occidentale qui ne reconnaissent plus ni leur environnement – eaux pourries, exploitations contaminées – ni leurs bêtes devenues enragées avant de crever l’une après l’autre. Seulement, la firme a aussi proposé quantité d’emplois à une population locale modeste et qui n’a pas vu – ou préféré ne pas voir – le nombre grandissant de maladies, de décès, et de naissances d’enfants mal formés liés à l’implantation de l’usine…

L’enquête

L’enquête de Robert Bilott, incarné par un Mark Ruffalo, vieillissant et plus tenace que jamais, sert à remonter le fil et à dénoncer ce qui s’est révélé comme l’un des plus grands scandales sanitaires et écologiques de notre époque. Le récit se déploie selon la configuration classique d’un David contre Goliath, dans un système judiciaire américain cadenassé par le fric et le réseau des puissants. Cette mise en abîme révèle la solitude et l’usure face à l’ampleur d’une machine rendue presque invincible grâce à la docilité des populations précarisées. Adapté de faits réels, Dark Waters se situe quelque part entre le monumental Erin Brockovich de Steven Soderbergh et l’haletante enquête Spotlight de Tom McCarthy.

L’émotion

Le film détaille le travail de fourmi de l’avocat, l’évolution des actions en justice mais, également, les difficultés personnelles rencontrées. Bilott est emporté dans cette affaire parce qu’il est lui-même originaire de la zone sinistrée, parce qu’il va mettre en jeu sa carrière dans un grand cabinet d’avocats spécialisé dans la défense des industries chimiques… Son engagement personnel va se faire au prix de soucis de santé et de reproches familiaux amers. Une série de dates et d’intertitres ponctuent le récit, ils structurent autant un labyrinthe administratif complexe qu’une histoire de vie sinueuse. Les cartons finaux annonçant ce que des victimes ont obtenu indiquent un début de reconnaissance. Mais ce sont les scènes réelles, où les vrais protagonistes apparaissent à l’heure de l’épilogue, qui soulignent l’émotion contenue d’une histoire vraie.

Une histoire formidablement servie par un casting de choix : Mark Ruffalo, Anne Hathaway et Tim Robbins. Dominique Martinez

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Provost et sa Bonne épouse

Après plusieurs films consacrés à l’émancipation féminine, le cinéaste Martin Provost persiste et signe avec La Bonne Épouse. Une comédie corrosive, portée par un trio d’actrices époustouflant : Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, et Yolande Moreau.

 

C’est avec joie que l’on s’engouffre à nouveau dans les salles de cinéma après les films ou séries, parfois de très bonne qualité, vus sur un poste de télévision ou un écran d’ordinateur durant les trois mois de confinement. Cet enthousiasme est renforcé par la découverte du dernier film de Martin Provost, La Bonne Épouse, une comédie rythmée et acide sur les écoles ménagères d’avant 1968.

L’enseignement dans ces établissements où l’on apprenait aux jeunes filles à tenir leur foyer et servir leur mari sans moufter est le prétexte à tout dynamiter. Paulette Van Der Beck, la patronne des lieux (campée par Juliette Binoche), y enseigne avec élégance et ardeur comment tenir son foyer et satisfaire son mari (François Berléand). Mais la mort de celui-ci, la rencontre avec un amour de jeunesse et la ferveur de Mai 68 qui gronde à bas bruit vont faire vaciller ses principes.

Une époque pas si lointaine

Bien sûr, le scénario s’amuse de scénettes aujourd’hui totalement obsolètes, comme les cours de couture en vue de la constitution d’un trousseau, ou bien de certaines valeurs morales inculquées telles que celle la disponibilité totale et discrète de la femme au foyer à son mari et à ses enfants. Pourtant, l’époque n’est pas si lointaine où les femmes eurent enfin accès à un chéquier et à leur autonomie financière (1975).

À sa façon, légère, le film renvoie à l’urgence d’une prise de conscience sociale de la violence dont sont victimes les femmes. Pour preuve, l’analyse terrifiante du documentaire Féminicides de Lorraine de Foucher réalisé à partir d’une longue enquête du journal Le Monde. La domination masculine est donc loin d’être terminée…

La comédie, le rythme

Bien sûr, il y eut précédemment Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017), des films aux tons différents qui ont constitué une œuvre déjà tournée vers l’émancipation féminine. Mais Martin Provost s’offre ici la légèreté de la comédie. Sans évacuer les zones d’ombres de la période, le récit fait le pari d’un rythme endiablé avec des scènes hilarantes, des répliques qui fusent… et le plaisir des actrices et des acteurs.

Ce plaisir, Juliette Binoche, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau ne le cachent pas. Toutes trois incarnent avec tendresse des personnages féminins stéréotypés, tels que la bourgeoise un peu « prout-prout », la religieuse rigide, la sœur frustrée. En face, François Berléand et Édouard Baer relèvent vaillamment le défi en gent masculine dépassée. À la fois comédie musicale et plaidoyer émancipateur, la dernière scène du film insuffle une énergie qui force à bouger. Dominique Martinez

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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Jaugette, la Brenne en musique !

Du 17 au 19 juillet, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Sous la baguette, et au clavier de la pianiste d’origine russe Irina Kataeva-Aimard, présidente de l’association organisatrice ! Relevé avec bonheur depuis 2012, un défi permanent que ces rencontres musicales dans le parc naturel régional de la Brenne aux confins du Berry et de la Touraine.

 

À l’heure où les contraintes sanitaires dues à la pandémie ont eu raison de nombreuses manifestations culturelles et festives, Irina Kataeva-Aimard et ses amis maintiennent leur rendez-vous estival organisé cette année sur le thème Esprit et Musique. L’association « Le manoir des arts de Jaugette » avait à cœur de présenter des œuvres illustrant cette belle citation de Sophia Shérine Hutt affichée en tête de programme, « la musique est à l’âme ce que l’été est à la fleur ». Pour servir ce projet poétique, de grands compositeurs !

Impossible cette année, de ne pas consacrer une soirée à Ludwig van Beethoven dont on célèbre le 250ème anniversaire de sa naissance. Et pour succéder à l’auteur de la symphonie pastorale, un autre compositeur allemand, Bach, que l’on découvrira par le son et par le geste… « Bach, ça s’écoute et ça se voit », souligne Irina : des danseurs russes accompagneront donc la musique interprétée par une formation clavecin et violon. Hommage également à Olivier Messiaen avec son Quatuor pour la fin du temps composé dans les camps de travail en 1940. « C’est une œuvre qui n’a rien de pessimiste, au contraire elle donne à ressentir la beauté éternelle », explique Irina. Grands classiques et œuvres contemporaines céderont ensuite la place au cinéma et au jazz. Un film de Mélies sera projeté sur une création du compositeur argentin Graetz. Enfin, un trio de jazz clôturera cette neuvième édition des rencontres musicales. Comme toujours, l’éclectisme est bien le maître mot d’une programmation qui sera en grande partie présentée en extérieur, dans le verger de Jaugette spécialement aménagé pour cette édition 2020 : construction d’une scène, installation de panneaux acoustiques en pleine nature.

Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales ! La pianiste a grandi loin de la Brenne, à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », reconnaît-elle bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initia très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980, elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex Union Soviétique. En France, où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie sa participation dans de très nombreux festivals. Elle joue Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.

Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.

Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème /XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre un lieu de villégiature certes, surtout une formidable opportunité pour façonner un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments puis elle crée une association. Au final, trois festivals de musique classique par an mariant des concerts d’instruments anciens, la création d’œuvres contemporaines, les prestations de groupes folkloriques, les conférences et les master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque rencontre son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants d’une région éloignée des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite, habituée aux lieux de cultures des métropoles ».

L’idée n’est pas non plus de plaquer artificiellement un lieu de spectacle. Son désir le plus cher ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres musicales de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et des artistes de renommée internationale, il en est passé durant cette décennie ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. L’hôte du Manoir des Arts se dit aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps : il présenta un atelier consacré à Gamako, un groupe africain.

« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.

Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ».

Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts, et des Rencontres musicales de Jaugette, un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton

 

Un festival éclectique

Entre musique de la Renaissance, musique contemporaine et grands classiques de jazz, les rencontres musicales de Jaugette offrent à vivre des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne ! Trois jours magiques :

Le vendredi 17 juillet, à 20h : récital de piano Beethoven par Pierre-Laurent Aimard.

Le samedi 18 juillet, à 17h : Reflets, un hommage de Jean- Luc Darbellay à Olivier Messiaen. Quatuor pour la fin du Temps par Sona Khochafian (violon), Alain Billard (clarinette), Irina Kataeva (piano) et Pierre Strauch (violoncelle). À 20h30 : « Je regarde Bach » par Olga Pashchenko au clavecin, François Benois-Pinot au violon et les danseurs Konstantin Mishin et Ira Gonto.

Le dimanche 19 juillet, à 10h30 et 11h30 : « Madrigaux de Renaissance » par l’Ensemble Perspectives, concert hors les murs à la Chapelle de Plaincourault à Mérigny. À 14h30 et 16h : Ciné-concert Georges Méliès, « Le magicien du cinéma », sur une musique originale de Carlos Grätzer par l’Ensemble Sillages dirigé par Gonzalo Bustos. À 18h : « Hommage à Gershwin », avec le Trio de jazz de Thierry De Michaux (Jean Pierre Rebillard, Jean-Yves Roucan et Thierry De Michaux).

Rens. : www.jaugette.com , www.destination-brenne.fr (Tél. : 02 54 28 20 28 ou 06 75 70 65 79)

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Alice Guy, pionnière du cinéma

Le documentaire long-métrage de Pamela B.Green, Be natural, rend hommage à Alice Guy-Blaché. L’histoire cachée de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

 

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé en 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. Sa sortie nationale était programmée le mercredi 18 mars, la Covid 19 lui a coupé le souffle… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

À noter :

– Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

– Le Prix Alice Guy 2020 a été attribué à Papicha de Mounia Meddour. Il avait récompensé en 2019 Un amour impossible de Catherine Corsini.

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Amalric, l’agent déjanté

Jusqu’au 05/06, ARTE.TV invite à revoir la série L’agent immobilier. Signés par Etgar Keret, quatre épisodes qui allient humour grinçant et surréalisme déjanté. Avec, au côté d’Eddy Mitchell, un Mathieu Amalric complètement allumé qui, dans les colonnes de l’hebdomadaire Marianne, répond aux questions de notre confrère Benoît Franquebalme.

 

Benoît Franquebalme – Vous êtes admirateur du travail de l’écrivain israélien Etgar Keret ?

Mathieu Amalric – C’est un immense écrivain. Ses nouvelles sont magnifiques, délirantes… On y passe de situations quotidiennes à des fantasmagories, des poissons qui parlent, des temps qui s’enchevêtrent…. Le scénario est très lié à la vie de ses parents, il l’a écrit en pensant à moi. C’est génial qu’un écrivain qu’on admire vous propose de devenir un personnage de son monde.

B.F. – Qu’y a-t-il d’israélien dans la série ?

M.A. – Ça se sent dans la vitesse, une sorte d’impolitesse. En Israël, on n’a pas le temps, on se dit les trucs cash. Il n’y a pas le filtre de la politesse française, filet de mensonges et d’hypocrisie. On ne sait pas ce que l’autre pense, il faut décoder. En Israël, il n’y a pas ça. Et puis, on a pu faire de l’humour juif, comme se moquer d’un type qui a survécu aux camps. Il y a du belge aussi. On a tourné là-bas, on sent l’esprit gourmand des Wallons.

B.F. – Votre personnage tombe dans les escaliers, se bat, se casse le bras

M.A. – C’est très proche du slapstick avec des chutes, une succession de catastrophes, des coups dans la gueule. Ça me fait penser à After Hours de Martin Scorsese. Quand on regarde le premier épisode, on ne pense pas qu’on finira avec quelque chose d’aussi bouleversant. Au début, mon personnage met ses parents dans une case : « Ma mère, je la déteste, mon père est inconséquent ». On fait tous ça. L’agent immobilier montre comment passé et avenir sont des notions gazeuses, floues dans nos têtes. Surtout en ce moment.

B.F. – L’immeuble du héros est comme un grand cabinet de psychanalyse…

M.A. – Pendant la préparation, Keret me donnait des choses sur son père mort et sur sa mère en train de mourir. Sur un tournage, en quelques semaines, on accède à des émotions intenses qu’on ne pourra peut-être jamais vivre en famille. Comme quand on parle à des inconnus. On se dit en trois minutes l’essentiel. C’est mille fois mieux qu’une psychanalyse. Finalement, la famille est le pire endroit pour se dire des choses. D’ailleurs, actuellement, on voit bien que le travail est une manière de partir de la maison (rires). Cela dit, à cause de la distance, on arrive parfois mieux à se parler.

B.F. – Vous êtes où en ce moment ?

M.A. – Je vis en Bretagne, près de Morlaix. Il se trouve que je ne suis ni avec mes parents, ni avec mes enfants. Trois garçons de 12, 20 et 22 ans. Je suis avec mon amoureuse, la soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan. Imaginez mon bonheur de l’entendre travailler tous les jours sur Mahler. Je chante aussi du Haendel avec elle. J’essaie d’amener de cette rigueur dans mon métier. On fait du cinéma parce qu’on n’a pas réussi à être un musicien, un peintre, un grand cuisinier, un grand jardinier…

B.F. – Vous venez de consigner une tribune demandant des mesures concrètes pour la culture. Pourquoi ?

M.A. – Nous demandons à l’État un système de sauvetage pour ce secteur qui emploie 1,3 million de personnes en France. Il faut édicter des règles qui ne soient pas absurdes. Sinon, les exploitants de cinéma vont être obligés de ne prendre que des blockbusters. Il n’y aura plus la place pour le reste, comme c’est déjà le cas en Allemagne ou en Italie.

B.F. – Que vous inspire la période actuelle ?

M.A. – C’est une comédie humaine passionnante car elle exalte l’homme dans tous ses côtés, du marché noir à la solidarité. On a des règles faites par des gens qui font semblant de savoir. Ils doivent composer avec le peuple français qui, avant tout, va râler. Va-t-on retourner dans nos réflexes de hamster faisant tourner sa roue ? Que vont devenir ces gens qu’on a nommés « héros », alors qu’avant, on voulait détruire le système d’assistance publique ? Ça va prendre longtemps avant d’avoir un vaccin. En attendant, il paraît qu’il faut aller quelque part, avancer, qu’il faut de la croissance. Pourquoi ? On n’en sait rien. Moi, en ce moment, je regarde le printemps et pousser le lilas. Ça dure peu le lilas…

B.F. – Les réalisateurs racontent avoir choisi Eddy Mitchell en le voyant avaler ses cachets avec du whisky face à eux…

M.A. – (Rires) C’est un sage qui détecte vite ce qu’il va aimer. Il ne se fait pas chier avec des gens avec qui il n’a pas envie d’être. Il m’a donné le virus du cinéma avec l’émission La dernière séance. Avec lui, Claude-Jean Philippe, Patrick Brion… ma cinéphilie a été d’abord télévisuelle. L’avoir comme papa, c’était génial. Mon admiration ? Il l’a reçue comme un ours qui prend un petit peu de miel : « Pas trop de compliments, on va passer à autre chose ». Il a une voix tellement douce… Ses chansons, ce sont presque des aubades (Mathieu fredonne La dernière séance).

B.F. – Vous aussi ne voulez pas vous emmerder avec des gens avec qui vous ne voulez pas être ?

M.A. – Ah oui ! Surtout qu’à la base, je voulais être réalisateur et pas acteur. C’est Arnaud Desplechin qui m’a inventé comme comédien avec Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) en 1996. Donc, je ne joue que quand ce sont des personnes irrésistibles. Sinon, je réalise. Etgar, Éric Rochant, les frères Larrieu, Wes Anderson… ils me hissent vers des zones inexplorées. Ce qui me touche aussi, ce sont les jeunes qui ont envie de me prendre… comme un oncle. Ça me nettoie du poison du « C’était mieux avant ».

B.F. – Après L’agent immobilier, vous avez enchaîné avec le tournage de la dernière saison du Bureau des légendes

M.A. – Éric Rochant (showrunner du Bureau) est un génie parce qu’il travaille comme un chien. La star de la série, c’est l’écriture. J’y parle russe et c’était troublant. J’ai vécu trois ans à Moscou quand j’étais enfant. Je croisais peu de Russes car, sous Brejnev, tout était fait pour qu’ils ne voient pas les étrangers. J’étais inscrit dans un conservatoire de musique. À 12 ans, je jouais très bien du piano. Quand j’ai présenté mon film Tournée là-bas, j’ai retrouvé ma prof. Elle vivait toujours dans le même appartement.

B.F. – L’agent immobilier évoque très fort Kafka, non ?

M.A. – Oui mais Kafka avec un grand cœur. En ce moment, je suis plutôt plongé dans Robert Musil (1880-1942) et L’homme sans qualités. C’est faramineux, drôle. Je le lis pour la troisième fois. L’histoire se passe en 1913, juste avant la catastrophe. Ça pourrait être écrit aujourd’hui. On pense que les choses changent mais on refait les mêmes conneries. Je conseille aussi Harlem Quartet de James Baldwin, le plus beau roman d’amour du monde. Et les nouvelles d’Etgar Keret.

B.F. – Et votre projet d’adapter Le Rouge et le Noir ?

M.A. – Pour l’instant Musil a gagné. Comme, je n’ai pas fait d’études, que j’ai travaillé dès 17 ans, plancher sur ces livres me permet d’être dans ce bonheur-làLe Rouge et le Noir, je m’en suis beaucoup servi dans mon film La Chambre bleue, adapté de Georges Simenon. Ce dernier adorait Stendhal. C’est notamment pour ça que j’ai appelé mon héros Julien, comme Julien Sorel. Propos recueillis par Benoît Franquebalme

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Adieu, Michel Piccoli !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre d’Emmanuelle Béart. La comédienne s’adresse à Michel Piccoli, disparu le 12 mai. L’adieu à un monstre sacré du cinéma et de la scène, qui fut son partenaire de jeu dans La Belle Noiseuse, le film de Jacques Rivette. Grand Prix du jury au festival de Cannes 1991.

 

Avignon, le 18 mai 2020

Ce soir nous ne sommes pas septembre, et j’ai froid en ce doux jour de mai.

S’il faut que tu partes ô pars, mon ami, du jour où l’on vient le départ est promis.

Michel a fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies, nos mains redessinent les trajectoires de chacun de ses souvenirs. La bicyclette des choses de la vie parcourt les sentiers de nos mémoires. Tes gestes, tes regards, tes mots, ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées.

Michel, tu les aimes mes pieds ?

Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que trahit la tendresse de deux grands yeux rieurs. Michel, comme si tout était une blague, ou comme si l’on ne pouvait plus guère s’illusionner sur soi même. En marchant le long des routes cinématographiques, j’ai croisé ton chemin, nos corps se sont fracassés l’un contre l’autre, jusqu’à se tordre, se déformer… Je garde le souvenir de tes mains grandes comme des palmes, tout un monde en mouvement, prêtes au combat de la création, de ton visage beau, inflexible et furieux. Non tu n’as pas quitté mes yeux. Je ferme mes paupières. Comme il m’en vient, des souvenirs. J’ai la gorge pleine de larmes comme dirait notre amie Jeanne.

Michel, Tu les aimes mes fesses ?

Pardon de cette indélicatesse, tu as rendez-vous, je ne veux pas te retenir, juste te dire que le combat continue, que ce corps que tu as pétri et pétri et repétri sous les yeux du grand Jacques, cette terre que tu as modelée de tes paumes, n’oublie rien de ce que tu lui as insufflé. Le combat continue entre l’ombre et la lumière, entre la lucidité et la ferveur. En désaccord avec notre temps, c’était, dis-tu, notre raison d’être.

Sur ton chemin vers les étoiles, embrasse Vincent, François, Paul et les autres.

Adesias Michel, Emmanuelle Béart

 

Piccoli, le monstre

Jean Renoir, Alain Resnais, Agnès Varda, Alain Cavalier, Claude Sautet, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Luis Buñuel, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, Marco Bellocchio, Ettore Scola, Manoel de Oliveira, Nanni Moretti : du Mépris à La grande bouffe, de Belle de jour aux Choses de la vie, de La belle noiseuse à Habemus papam, Michel Piccoli a tourné avec les plus grands réalisateurs de cinéma.

Jean-Louis Barrault, Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau, Claude Régy, André Engel : Michel Piccoli a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène de théâtre. En 1984, le Syndicat de la critique lui décerne le prix du meilleur comédien pour son rôle dans Terres étrangères d’Arthur Schnittzler, au Théâtre des Amandiers.

Homme sincère et discret, il demeura toujours fidèle à ses engagements de jeunesse. En 1953, il tourne Horizons, un film commandé par la CGT pour son 29°congrès confédéral. Benoit Frachon, alors secrétaire général, y joue son propre rôle ! Dans Les copains du dimanche réalisé en 1956 par Henri Aisner, à l’initiative encore de la CGT, il tient le rôle d’un directeur d’Aéro-club. Dans ce même film, joue également Jean-Paul Belmondo, dont c’est le premier rôle. Sur son site, François Bon nous révèle que Michel Piccoli a tenu la main de Bernard-Marie Koltès, le grand auteur dramatique, au moment de sa mort. Un témoignage bouleversant recueilli dans les couloirs de Radio France…  La très suggestive bande-annonce de Je rentre à la maison montre l’étendue de la  palette de jeu de Michel Piccoli : un très beau film de Manoël de Oliveira où il joue un rôle majeur.

À l’image de l’inoubliable Gérard Philipe, statut de star et notoriété publique ne l’empêchent nullement de renouveler chaque année son adhésion au SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Au côté de Jack Ralite, en 1987 il s’engage pleinement dans la tenue des États généraux de la culture. Un souvenir personnel : en charge d’un dossier pour l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, « Ces étrangers qui ont bâti la France : les Italiens », je le sollicite pour un entretien. Indisponible, il s’en excuse. Élégance du geste pour le journaliste méconnu que je suis : « l’ancien étranger avec papiers » renouvelle ses regrets par écrit ! Yonnel Liégeois

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