Archives de Catégorie: Musique et chanson

Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens et musiciens, écrivains et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations-manifestations-projections-publications, que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Dans son numéro 335, le 1-hebdo pose la question à la une : comment rouvrir la culture ? Avec diverses contributions en tentative de réponse. La culture est le secteur le plus touché par la pandémie, juste derrière l’aéronautique ! À l’heure de la finance et de la production quoiqu’il en coûte, la voix des poètes ne porte plus, ne parvient pas à se faire entendre… Pourtant, une étude de l’institut Hermann-Rietschel de Berlin le certifie, les lieux culturels sont les lieux publics où le risque de contamination est le plus faible : il est double dans les supermarchés et les transports, triple dans les bureaux et multiplié par six dans les écoles secondaires.

 

– 1 442 pages, 35 chercheurs, 500 notices biographiques, plus de 600 documents iconographiques, articles et synthèses thématiques sur l’ensemble des éléments historiques et politiques soulevés par l’insurrection parisienne du 16 mars 1871, il y aura bientôt 150 ans… Nouvellement paru, La Commune de Paris retrace les multiples facettes de l’événement et les controverses qu’il suscite encore de nos jours. Une somme indispensable, incontournable (Les éditions de l’Atelier, 34€50).

 

– Jusqu’au 17/03, Arte.tv propose Murdoch, le grand manipulateur des médias. En trois épisodes, la saga du redoutable magnat de la presse ! Rigoureuse et explosive, une enquête fouillée sur les  dessous d’un journalisme vicié qui use du mensonge, de la corruption et de méthodes délictueuses pour manipuler et faire l’opinion. Une effarante immersion dans l’empire médiatique de Rupert Murdoch qui occupe une situation de monopole en Australie, fait la pluie et le beau temps en Angleterre, a contribué au triomphe de Trump et du Brexit.

 

– Sur France Inter, chaque dimanche à 14h, Zoé Varier propose Une journée particulière. Le principe ? Avec empathie et complicité, la journaliste tire le portrait d’un invité, qu’il soit intellectuel, scientifique, écrivain, célèbre ou anonyme, autour d’un événement qui a marqué sa vie. Une heure de dialogue, riche en partage et découvertes, hors des plateaux radio ou télé convenus.

 

– Le 19/03 à 20h50, France 5 diffuse Noire, de et avec Tania de Montaigne, dans une mise en scène de Stéphane Foenkinos. Avant Rosa Parks, en mars 1955, Claudette Colvin, jeune Noire d’Alabama, dit non : elle ne cède pas dans le bus sa place à un Blanc. Tania de Montaigne s’empare de son propre texte, l’adapte pour le théâtre et fait entrer l’auditoire dans la peau de son héroïne. Juste et sensible, finement éclairé et interprété, un spectacle qui émeut autant qu’il interroge sur le racisme d’hier à aujourd’hui.

 

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, reprend du service ! Au menu, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

 

– Frédéric Ciriez et Romain Lamy signent Frantz Fanon. Un roman graphique d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et le combat anticolonialiste du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé dans le combat pour l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux  couleurs de peau (La Découverte, 240 p., 28€).

 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

 

– Julie-Marie Parmentier, l’ancienne pensionnaire de la Comédie Française, fait tout dans son Petit Théâtre : les textes, les costumes, l’image, la lumière, le son ! Un authentique voyage dans l’histoire du théâtre, avec humour et poésie, érudit mais pas savant… On y croise Molière, les artistes de la Commedia dell’arte, Shakespeare, le théâtre du Moyen Âge, les mystères et farces, toute une palette de personnages haut en couleurs. Du beau travail, aussi attrayant qu’éducatif !

 

Michel Portal a fêté ses 85 ans sur la scène de la Grande Halle de la Villette ! Un concert de jazz à couper le souffle, disponible sur la plate-forme de France TV… Entre improvisations et nouvelles compositions, entouré de talentueux complices (Bojan Z., Bruno Chevillon, Jeff Ballard et Nils Wogram), le  clarinettiste et saxophoniste de renommée mondiale témoigne d’une créativité exceptionnelle.

 

–  Il était une fois un gars du Nord qui n’avait point perdu l’accent ! Jacques Bonnaffé ? Un génial comédien qui n’a pas son pareil pour déclamer un texte ou improviser, s’approprier un rôle, susurrer ses quatre vérités : avec intelligence, humour et doigté ! Une « Brut de poésie » dont il fait lecture quotidienne : des auteurs du cru, de sa Picardie natale à Jean-Pierre Verheggen le Belge déjanté, L’Oral et Hardi couronné du Prix Nobelge avec sa Petite poésie qui ne connaît pas la crise puisque Ça n’langage que lui !

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

 

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.

Dans une nouvelle étude, l’Institut Hermann-Rietschel de Berlin s’est employé à quantifier et comparer les risques de contamination par aérosols (microgouttelettes en suspension dans l’air) dans les différents lieux publics. Ses conclusions sont édifiantes : les théâtres, salles de concert et musées respectant les consignes sanitaires habituelles apparaissent comme les lieux les plus sûrs de la liste. À titre de comparaison, même avec port du masque, le risque est double dans les supermarchés, triple dans les bureaux en openspace occupés à 20%, et multiplié par 6 dans les écoles secondaires à moitié remplies.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

Xavier Bertrand, Président de la Région Hauts de France
François Bonneau, Président de la Région centre Val-de-Loire
Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie
Renaud Muselier, Président de la Région Sud
Valérie Pécresse, Présidente de la Région Ile-de-France

Nathalie Appéré, Maire de Rennes
Martine Aubry, Maire de Lille
Jeanne Barseghian, Maire de Strasbourg
Bruno Bernard, Président de Lyon Métropole
Olivier Bianchi, Maire de Clermont Ferrand
Michaël Delafosse, Maire de Montpellier, Président de Montpellier Métropole
Emmanuel Denis, Maire de Tours
Marc Gricourt, Maire de Blois
Mathieu Hanotin, Maire de Saint-Denis
Anne Hidalgo, Maire de Paris
André Laignel, Maire de Issoudun
Nicolas Mayer-Rossignol, Maire de Rouen
Eléonore Moncond’huy, Maire de Poitiers
Eric Piolle, Maire de Grenoble
Arnaud Robinet, Maire de Reims
Johanna Rolland, Maire de Nantes
Jean-Marc Vayssouze-Faure, Maire de Cahors, Président de la commission culture de l’AMF.

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Jean Ferrat, un salut fraternel

Après Brassens, Brel et Ferré, disparaissait en mars 2010 Jean Ferrat, le quatrième mousquetaire de la chanson française. Deux artistes associent leurs talents pour conjurer l’absence de celui « qui aurai[t] pu vivre encore un peu ». Lyonel Trouillot et Ernest Pignon-Ernest livrent un bel hommage enchanté.

 

Ils sont là, son ombre, son visage, sa voix, son souvenir, qui, au fil des pages de Tu aurais pu vivre encore un peu…, nous replongent avec délectation dans les chansons-poèmes, chansons phares de Jean Ferrat. Ils sont deux, Lyonel Trouillot, poète haïtien, et Ernest Pignon-Ernest, peintre, né du côté de Nice cher à Jean Vigo. De leur rencontre, un jour, une fois multipliée par les hasards de la vie, est né le désir de ce livre, Tu aurais pu vivre encore un peu…

Un livre où, à armes égales, poète et peintre se livrent à une joute poétique de haute voltige pour évoquer à fleurets mouchetés l’œuvre en-chantée de Ferrat. Mots croisés, figures tutélaires issues du panthéon poétique et populaire du chanteur, on y croise Apollinaire et Verlaine, Lorca et Neruda, Hugo et Hölderlin, Triolet et Maïakovski, mais aussi Van Gogh, et l’on songe à Picasso qui tenait « le monde au bout de sa palette » et c’est cette France, ce peuple de France qui n’a jamais renoncé, qui apparaît ainsi au fil des pages.

« Nous sommes nombreux, écrit Lyonel Trouillot, dans les pays de langue française, à te devoir la lucidité de dénoncer ce qui n’était que crime au nom de l’avenir, sans trahir l’idée d’un monde avec moins de souffrances et d’injustices. Trahir ceux qui nous ont trahis. Sans trahir le rêve d’avenir ». En vis-à-vis des mots de Trouillot comme autant d’impromptus qui rompent la monotonie des récits hagiographiques, un portrait de Pignon-Ernest, dont les traits charbonneux creusent les sillons d’un visage d’où s’échappent des regards qui ne cillent pas, voguant du noir absolu au blanc en passant par des nuances de gris qui redonnent vie à chacun d’eux.

Bruno Doucey, l’éditeur qui a porté ce remarquable projet, parle de cet ouvrage « comme autant d’étoiles d’une constellation fraternelle ». Et l’on songe alors à ces mots de Van Gogh : « Encore une fois, je me suis laissé aller à faire des étoiles trop grandes… ». Celles-ci touchent au firmament. Marie-José Sirach

Tu aurais pu vivre encore un peu…, par Ernest Pignon-Ernest et Lyonel Trouillot (Éditions Bruno Doucey, 96 p., 25€)

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Pierre Dac, pensées pour 2021 !

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, confinés ou non selon votre implantation géographique, meilleurs vœux pour 2021. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !    Yonnel Liégeois

 

 

Ce n’est pas en restant en arrière qu’on peut aller de l’avant, il est donc inutile de trop s’attarder sur l’année écoulée : tranquillement suspendu la tête en bas au fond de la grotte, un chauve sourit ! D’autres moins, en ces temps de pandémie.

Il est beau le progrès ! Surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter… Un vaccin découvert et mis au point en quelques mois, une première scientifique dont  bénéficieront d’abord les puissances occidentales, les nantis et les riches… Les milliers de gens entassés dans les camps de réfugiés aux frontières libyenne ou turque, les peuples d’Afrique, les paysans des campagnes hindoues ? Sans scrupule, les avis mortuaires nous le confirmeront : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Nul n’aura trouvé où brancher les congélateurs surpuissants capables d’entreposer le vaccin et de le sauver !

Malgré la Covid-19, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient maçon, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi, dont Éric Zemmour… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2021, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Depuis le début de la pandémie, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir : « aucun intérêt à porter un masque, surtout lorsque son mode d’emploi est compliqué » professe une responsable politique, « obligation d’en faire usage sous peine d’une amende sévère » réplique un autre le lendemain … Au risque d’une sanction qui tournera à la baston si le citoyen récalcitrant croise malencontreusement trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru, pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut plus présenter au juge d’images promptes à le disculper. Des gilets jaunes aux victimes des tirs LBD, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Faut-il croire en un autre monde en 2021 ? Le monde de demain aux couleurs de la devise républicaine, chacun y aspire… Las, les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir : si la matière grise était rose, personne n’aurait plus d’idées noires ! Puisque le lagon est à la lagune ce que chacun est à sa chacune, qu’un tien vaut mieux que deux tu l’auras, il reste encore à chacune et chacun le loisir de feuilleter un bon livre en prévision de jours heureux : Terres promises de Milena Agus, D’acier de Silvia Avallone, Trop beau d’Emmanuelle Heidsieck, L’échelle de Jacob de Ludmila Oulitskaïa, Georges Sand à Nohant de Michelle Perrot, Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson, De ce côté-ci de la mer de Gianmaria Testa (préfacé par Erri De Luca)… Attention, toutefois, à ne pas trop étaler sa culture, le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui !

Comme parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir, c’est l’heure du point final. D’où ce message prophétique, en guise de conclusion : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !                                                                                     À la manière dePierre Dac, Pensées.

 

Du côté d’ailleurs :

Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme propose, à la réouverture de ses portes, Pierre Dac, Du côté d’ailleurs. Une exposition qui éclaire l’œuvre de l’humoriste et la replace parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…).

Né André Isaac (1893-1975), l’inventeur du biglotron et du schmilblick fonde en 1938 L’Os à moelle, « Pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour », un hebdomadaire à l’esprit loufoque : les petites annonces proposent de la pâte à noircir les tunnels, des porte-monnaie étanches pour argent liquide, des trous pour planter les arbres… Résistant de la première heure, emblématique animateur de Radio-Londres, il lance son génial refrain « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ».

Franc-maçon auteur du fameux Rituel des voyous, il est l’inoubliable Sâr Rabindranath Duval au côté de Francis Blanche. En compagnie de Léo Campion, lui-aussi franc-maçon et anarchiste libertaire, il s’illustre dans Signé Furax, le célèbre feuilleton radiophonique. Il crée ensuite la série Bons baisers de partout, une parodie en 740 épisodes des séries d’espionnage des années 1960, diffusée sur France Inter. En 1965, il se déclare candidat à la présidentielle avec le M.O.U., le Mouvement ondulatoire unifié. Son slogan de campagne ? « Les temps sont durs, votez MOU ! » Sa popularité toujours montante inquiète l’Élysée. Un conseiller du Général lui demande de se retirer, l’ancien résistant accepte par fidélité à celui qui fut le chef de la France libre. Publiées la première fois en 1972, les Pensées du « Maître 63 », en rapport avec la petite taille de leur auteur, n’ont rien perdu de leur force satirique. Y.L.

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Black Magic Women, musique !

Avec Soul district-Ladies first, le label Panthéon convoque 22 artistes afro-américaines qui ont en commun de dénoncer les injustices dont elles sont victimes. Une compilation scintillante, et émouvante, de titres interprétés par des chanteuses noires dans l’Amérique des années 1970, déchirée par la lutte en faveur des droits civiques. Un beau cadeau de dernière heure.

 

Des voix d’or. Et des paroles fortes. Sortie en septembre, la compilation Soul district – Ladies first, distribuée par le label Panthéon, fait la part belle à de grandes voix féminines de la soul. Ségrégation raciale, harcèlement policier, violences sexistes, bleus à l’âme …Toutes expriment leur réalité de femme noire dans une Amérique vacillant alors entre révoltes et espoirs. Égérie de James Brown, la texane Vicky Anderson, y interprète ainsi le punchy et féministe I’m Too Tough for Mr. Big Stuff. Également conviées sur cette généreuse playlist de 22 titres, enregistrés entre 1969 et 1975, Lyn Collins – grande voix funk des années 1970 et autre complice du parrain de la soul –, ainsi que Marlena Shaw et le poignant Woman in the Ghetto. Très maîtrisée, cette édition rassemble des faces B sorties chez Polydor, Stax Records ou Motown. Ces deux derniers labels « noirs », furent des rivaux notoires.

Au nord des États-Unis, règne la Motown avec ses stars ou artistes en devenir (The Supremes, Marvin Gaye, The Jackson Five, Stevie Wonder….). « Née à Détroit, berceau de l’automobile, la Motown produisait une soul influencée par la pop, une musique parfois assez lisse avec de jolies mélodies, écrites pour plaire aussi bien à un public noir que blanc, qui étaient contrôlées avant tout passage à la radio, comme pour les pièces autos », explique Christophe Geudin, rédacteur en chef de Funk-U Magazine. Pas question d’y diffuser des messages politiques, même s’ils perçaient parfois. « Berry Gordy, patron de la Motown détestait ! Lors des émeutes raciales de Watts en 1965, le tube Dancing in the Street des Martha and the Vandellas passait en boucle, Gordy n’appréciait pas, comme il a peu goûté que Marvin Gaye parle d’écologie en 1971 dans son album What’s Going On ».

Chez Stax, c’est une autre histoire. Les messages militants ont toute leur place. Jim Stewart et Estelle Axton, frère et sœur blancs, créent le label à Memphis (Tennessee). Dans les années 1960, ils transforment le Capitol, un cinéma désaffecté, en studio d’enregistrement. La maison de disques – dont les titres inspireront les yé-yé français – héberge alors des talents tels Otis Redding, Wilson Pickett ou Isaac Hayes. Stax, qui mettra la clé sous la porte en 1975 pour renaître en 2007, fut aussi le modèle d’une politique d’intégration raciale inédite à l’époque dans le sud des États-Unis, Noirs et Blancs se côtoyant dans les studios. Enregistrés il y a un demi-siècle, les thèmes de cette compilation n’ont pas pris une ride dans une Amérique fracassée par quatre années de mandat Trump. Eva Emeyriat

Soul District – Ladies First, Panthéon Records. CD (14,99 €)/vinyle (21,99 €).

« Je suis une femme du ghetto. Écoute-moi, législateur. Comment élèves-tu tes enfants dans un ghetto ? Nourrir un enfant et en affamer un autre. Dis-moi, dis-moi, législateur ». Marlena Shaw, extrait des paroles de Woman of the Ghetto (1969)

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Anne Sylvestre, une sorcière pas comme les autres !

Elle écrivait les paroles et la musique qu’elle interprétait à sa façon, si personnelle. Anne Sylvestre a quitté la scène du monde à 86 ans, le 30 novembre à Paris. Laissant à sa suite une tresse de chansons mémorables, déjà fêtées et classiques de son vivant.

 

Anne Sylvestre s’est éteinte le 30 novembre à Paris, à l’âge de 86 ans, des suites d’un AVC. Étincelante carrière (fêtée il y a deux ans, après une ultime tournée et un triple CD, Florilège : 60 ans de chanson, déjà !), entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or à la Contrescarpe, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. Riche époque où des textes à vocation poétique, dans des lieux clos enfumés et hantés par des publics fervents, participaient à la reconstruction morale du pays.

En 1962, à Bobino, elle passe en première partie du chanteur de charme Jean-Claude Pascal. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. Brassens, sur la pochette du deuxième 25 cm d’Anne Sylvestre, écrit : « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important ». La voilà adoubée à juste titre. Ne l’a-t-on pas souvent qualifiée de « Brassens en jupons » ? En octobre 1963, c’est la sortie d’un 45 tours avec ses premières Fabulettes, ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille.

Entre 1963 et 1967, elle est couronnée à quatre reprises par le grand prix international du disque de l’académie Charles-Cros. En 1968, elle quitte la maison Philips pour confier ses intérêts à Gérard Meys, avant de fonder, après un énorme succès au Théâtre des Capucines, sa propre maison de disques, simplement baptisée Sylvestre, distribuée par Barclay. Son premier album sous ce label personnel sera, en 1973, les Pierres de mon jardin. Un an plus tard, de Marie Chaix, sœur d’Anne Sylvestre, sort un livre, Les lauriers du lac de Constance, qui fait la lumière sur le passé de leur père, Albert Beugras, qui fut le bras droit de Philippe Doriot, fondateur du Parti populaire français (PPF), plus que compromis dans la collaboration. D’Anne, ce passé fut une blessure secrète, effleurée dans une ou deux chansons.

Une guitare qui la protégeait de sa timidité native

En 1969, elle avait enregistré, avec Boby Lapointe, un titre d’anthologie, Depuis l’temps que j’l’attends mon prince charmant. Entre 1975 et 1978, elle sort cinq albums et chante pour la première fois avec des musiciens, sans la guitare qui protégeait sa timidité native, laquelle participe de son charme. Son premier enregistrement public s’effectue à l’Olympia, en 1986. Partageant l’affiche avec la chanteuse québécoise Pauline Julien, l’année suivante, Anne goûtait au théâtre avec la création de Gémeaux croisées, dans une mise en scène de Viviane Théophilidès. Ce spectacle connut une longue tournée en France, en Belgique, au Québec. En 1989, ayant écrit paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de cette pièce que j’avais écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. C’était joué au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015. Autre blessure.

La collaboration théâtrale avec Viviane Théophilidès s’est poursuivie avec – à destination du jeune public – Lala et le cirque du vent (texte et musique d’Anne), avec la chanteuse Michèle Bernard, sa « sœur de scène ». Ce fut ensuite la Fontaine-Sylvestre, où Anne et Viviane revisitaient de concert l’univers enchanteur du grand fabuliste. Entre 1990 et 1992, escortée au piano par Philippe Davenet, Anne partait en tournée avec son Détour de chant. Le musicien François Rauber, arrangeur émérite, fut fidèle à Anne jusqu’à sa mort en 2003, l’année où elle publiait l’album Partage des eaux, suivi, en 2007, d’un autre intitulé Bye mélanco. Plusieurs écoles portent son nom. Ses titres sont désormais classiques, depuis la Faute à Eve jusqu’à Gay, marions-nous et Non, tu n’as pas de nom, en passant par Une sorcière comme les autres, les Amis d’autrefois, tant d’autres. Anne était déjà infiniment populaire et noble, soit un classique de la poésie chantée. Jean-Pierre Léonardini

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, disparaît Jacques Brel. Il est vraiment fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. L’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent à jamais les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music.

À consulter : le site internet officiel.

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Ovationnée lors des « Zébrures d’automne », le nouveau label du festival des Francophonies à Limoges (87), la pièce Congo jazz band de Mohamed Kacimi entame une longue tournée. Entre humour et tragédie, musique et chansons, près d’un siècle de colonisation belge du Congo nous est conté. Magistralement mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

 

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie, la conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… De leur jeu, de leur voix, de leur chant et de leur musique (Alvi Bitemo, Abdon Fortuné Koumbha, Dominique Larose, Marcel Mankita, Miss Nath, Criss Niangouna), les interprètes de cet original Congo jazz band mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, d’hier à aujourd’hui scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant près de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons. Evoquées sous forme de moult séquences contées et dansées, entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez et chantez à la vision de cet incroyable Congo jazz band, ne manquez surtout pas le rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

Du 20/10 au 03/11, aux Récréâtrales de Ouagadougou (Burkina Faso). Le  01/12, à Bressuire (Deux-Sèvres). Le 04/12, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Le 12/12, au festival Passage(s) de Metz (Moselle). Le 07/01/21, à Maubeuge (Nord). Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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Léonora Miano, hommage à tonton Manu

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Léonora Miano. Née au Cameroun, partageant sa vie entre le Togo et la France, l’écrivaine rend un dernier hommage à Manu Dibango. Le musicien qui fit briller les lumières d’Afrique dans le monde entier.

À lire, commander ou télécharger : Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun. Ses œuvres majeures : une trilogie consacrée à l’Afrique, dont Contours du jour qui vient (Plon, prix Goncourt des Lycéens 2006). La Saison de l’ombre (Grasset, prix Femina 2013) et Rouge impératrice (Grasset, 2019).

  

Lomé, Togo

Tonton Manu,

C’est ainsi que je t’appelais. D’ailleurs, même si nous ne nous fréquentions pas, c’est ce que tu étais. Mon premier souvenir de toi me ramène à ma toute petite enfance. Mes parents reçoivent, dans notre maison du quartier Kumasi à Douala, un type à l’allure impressionnante. Un géant au crâne rasé et à la voix grave, dont le rire fait trembler la terre.

Quand tu seras parti, papa me tendra un 45 tours avec toi sur la pochette. Tu étais déjà si célèbre que l’on t’avait requis pour promouvoir un des nouveaux modèles de la marque Toyota. Cette chanson promotionnelle fut gravée sur un disque. Le Cameroun dansa au son de La Toyota Corolla est fantastique, exactement comme s’il s’était agi de n’importe lequel de tes tubes. Tu avais mis, dans ce morceau, la même exigence, la même créativité, la même chaleur, que dans tout ce que tu nous as offert.

Au fil des années, ton nom devint celui d’une divinité de la musique. Arrivant à Paris, les musiciens africains, de toutes origines, se mirent à ta recherche. Te côtoyer. Apprendre auprès de toi. Beaucoup devinrent des vedettes parce qu’ils avaient joué avec toi. Et l’Afrique abolit ta nationalité. Tu venais du Cameroun, mais tu étais à tous, et tu offrais le monde. Sans lever le poing ni faire de grands discours. Simplement en mêlant les musiques, en présentant tes orchestres dont les visages avaient toutes les couleurs. Tes choristes, d’où qu’elles viennent, apprirent à prononcer les mots du douala, cette langue à laquelle tu ne renonças pas. Ses rythmes, ses intonations, te donnaient cet accent unique. Dans toutes les langues, tu parlais celle-là.

Pourtant, quand tu souhaitas retrouver ton pays, lui apporter ta lumière, on voulut l’éteindre. Le public fut au rendez-vous, mais d’autres te mirent des bâtons dans les roues. Cette période prit des allures de film noir avec, au générique, toutes les crapules imaginables. Il fallut plier bagage, renoncer. La France sut t’accueillir à nouveau, te célébrer et te chérir. Tu t’es éteint en France, après soixante années d’une carrière incomparable.

Soixante ans à faire vibrer ton saxophone sur les scènes du monde. Tu as toujours été là, présence africaine lumineuse. Un jour, tu rejoindrais les étoiles, mais nous te souhaitions un voyage paisible. Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux : frontières closes, rassemblements interdits, impossible de te rendre l’hommage mérité. Nous devions venir, et nous serions venus. Des quatre coins du monde. On se serait fait beaux. On aurait eu du style. On aurait dansé pour chasser le chagrin, t’ouvrir le passage vers l’autre vie. Il y a une danse pour cela, qui fait couler les larmes et apaise en même temps. Tu aimais que l’on danse.

Alors, on danse. Et on te remercie. Bon voyage, tonton Manu.

Léonora Miano

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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