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La Seine-Maritime, un amour fou !

Jusqu’au 23 octobre, se déroule en Seine-Maritime (76) le festival littéraire Terres de Paroles. Investissant, dans une cinquantaine de communes, châteaux, musées, librairies, théâtres mais aussi cafés-restaurants… Sur le thème de « L’amour fou», en référence à Nadja, le premier tome de la tétralogie d’André Breton, normand d’origine.

Loin des fumées et des odeurs nauséabondes qui planent sur la métropole rouennaise, la nature demeure fort accueillante et bienveillante aux abords du château de Bosmelet, ce joyau architectural du pays de Caux. En sa magnifique chapelle datant du XVIIIème siècle, le public se presse. Les amoureux de la littérature, simples lecteurs ou amateurs éclairés, « guichetiers » ou non, n’en déplaise à feu un président de la République, s’en sont venus prêter l’oreille à quatre grandes dames. Au nom de l’amour fou, fil rouge de cet original festival littéraire Terres de Paroles, qui décline ses lettres de noblesse jusqu’au 23 octobre en territoire seinomarin : Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, la comédienne Marie-Christine Barrault et la harpiste

Co Camille Dumarché

Claire Iselin… Une lecture musicale de haute tenue, captivante, émouvante entre voix mélodieuse et soliste talentueuse !

L’incroyable défi de cette initiative culturelle, qui semble d’ores et déjà avoir partie gagnée au regard de l’affluence constatée à chaque événement ? Mêler l’élite intellectuelle et bourgeoise au grand public rural et ouvrier, proposer la rencontre avec le livre et leurs auteurs sous tous ses angles et facettes : conférences, récitals, lectures, expositions, représentations théâtrales. Jusqu’à ce camion-librairie sillonnant bourgs et villages, falaises et vallées pour proposer les œuvres à l’affiche ! De l’ouvrage au panthéon des Lettres à la parole colportée au coin de la cheminée… Au « Bistro cauchois » comme à « La valé normande », deux sympathiques et guillerets cafés-restaurants de Sotteville-sur-Mer, l’écrivain Ludovic Roubaudi s’est fait conteur en ce samedi après-midi.

Comme l’écume des vagues, la parole roule et s’enroule, vole et tonne entre les murs. En écho à l’invitation inscrite en une du programme, un original « Gueuloir » improvisé entre chaises et tables pour le plus grand plaisir d’une assistance conquise et tout sourire ! Une opération qui se renouvellera tout le mois, bouche grande ouverte et voix tonitruante, au coin des rues, sur les places de marché, dans des granges et collèges, même sous une yourte. Pas encore sur les plages de galets ni du haut des falaises, par crainte des grandes marées ou des éboulements peut-être… « J’aimerais inviter les spectateurs à organiser des veillées où ils se raconteraient des histoires », commente le narrateur. « Raconter, c’est permettre de découvrir que dans les livres il y a du bruit et de la fureur, des larmes et des rires ».

Honneur donc à André Breton, le surréaliste et iconoclaste pourfendeur de tous les pouvoirs établis, tête d’affiche dont il se moquerait sans nul doute d’un festival en quête d’un nouveau souffle ! C’est en résidence au somptueux Manoir d’Ango, bijou de la Renaissance planté en terre normande et classé monument historique dès 1862 par Prosper Mérimée, avec vue sur son célèbre pigeonnier, qu’il entreprend l’écriture de Nadja. Louis Aragon, comme d’autres écrivains et artistes de la bande (Prévert, Duhamel), viendra régulièrement lui rendre visite. Fin août 1927, « ni roman, ni récit », il en a écrit « deux parties sur trois » et quitte le manoir pour Paris. Suivront Les Vases communicants (1933), L’Amour fou (1937) et Arcane 17 (1944). François Buot, éminent spécialiste et biographe du surréaliste, et Isabelle Diu, directrice de la Bibliothèque Jacques Doucet où sont conservés les manuscrits de Breton, en témoigneront lors d’une soirée débat de haut vol.

Plus intimiste, surtout revigorante et inspirante, la randonnée littéraire jusqu’au Cimetière marin de Varengeville-sur-Mer là où repose le peintre Georges Braque, citoyen du bourg : entre ciel et mer, vagues blanches et bleu azuré, vue grandiose sur Dieppe et les falaises du Tréport, la brise marine effeuillant les mots du poète. Une immersion atypique dans l’œuvre et la vie d’un monument de la littérature contemporaine ! Pour les accros de la marche et des belles lettres, de pas en pages, deux autres randonnées littéraires sont au programme du festival : sur les traces de Flaubert le 13/10 au départ de Ry, sur celles de Maupassant le 20/10 au départ d’Étretat.

En charge de l’action culturelle sur le département et directrice de la présente édition, Muriel Amaury se réjouit à raison du regain de jeunesse affiché par le festival. « L’objectif ? Inviter tous les publics à partir à la rencontre du livre, un festival comme coup de projecteur exceptionnel sur l’enjeu de la lecture ». Sont mobilisés pour l’occasion bibliothèques et librairies, incitant les partenaires à travailler au long cours sur le sujet, à rendre le festival vivant toute l’année. Des écoles maternelles aux collèges, du bistrot du coin aux chefs d’œuvre du patrimoine ainsi valorisés, un seul but : inscrire le livre, tel un amour fou, en première page de la vie de chacune et chacun, petits ou grands ! Yonnel Liégeois

 

Le musée Victor Hugo :

Pour tout amoureux des Belles lettres, une visite s’impose à la Maison Vacquerie ! Terre de paroles le temps d’un festival, la terre normande fut d’abord terre d’accueil de grands noms de la littérature. Breton, Flaubert, Fontenelle, Maupassant, Proust, mais aussi… Victor Hugo ! Qui rend visite à la famille Vacquerie dont il est devenu un ami proche, en leur résidence cossue de Villequier. Léopoldine, sa fille chérie, a épousé en février 1843 le fils Charles. Quelques mois plus tard, c’est la tragédie. De retour de Caudebec par la Seine, le 4 septembre, le canot chavire sous l’effet d’un coup de vent inattendu. Quatre noyés : l’oncle de Charles et son jeune fils de onze ans, Léopoldine et Charles âgés de 19 et 26 ans, le couple inhumé au cimetière de Villequier. Une disparition que Victor Hugo apprend seulement quatre jours plus tard, au détour d’un article de presse. Une douleur, un chagrin immenses pour le poète et romancier inconsolable.

Acquise en 1951 par le département de Seine-Maritime, transformée en musée Victor Hugo en 1959, la Maison Vacquerie plonge le visiteur, avec sobriété mais gourmandise, dans l’intimité des deux familles. Une belle et imposante demeure bourgeoise, résidence secondaire pour cet armateur prospère du Havre, où sont évoquées dans chaque salle, du rez-de-chaussée aux étages, les grandes heures de la vie des illustres occupants. En particulier la reconstitution émouvante de la chambre de Léopoldine, la salle consacrée à « Victor et la culture chinoise », le salon dédié à son exil à Jersey puis Guernesey… Tableaux, photographies, dessins, lettres et manuscrits ponctuent le parcours. Un site à classer plutôt sous le label « Maison d’écrivain ». Jusqu’au 31 décembre, se tient une curieuse exposition, « Hauteville House – Un récit graphique en Normandie ». Un étonnant dialogue entre les collections du musée représentant des paysages normands (dessins de Victor Hugo et diverses gravures) et les planches de Fred Duval, auteur de bandes dessinées. Y.L.

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Chaumont, le paradis des jardins

Jusqu’au 3 novembre se déroule, au domaine de Chaumont-Sur-Loire, le 28ème Festival international des jardins sur le thème du paradis. Du « Jardin qui chante » au « Jardin suspendu », en 24 parcelles colorées, une édition qui plante le décor de cet ailleurs voué au rêve et à l’imagination. Une rencontre poétique et fleurie entre artistes paysagistes et plasticiens.

 

Entre rives alanguies et bancs de sable, Saint-Nazaire à 291 km et le Mont Gerbier de Jonc à 721, toujours aussi sauvage mais un peu moins rebelle, s’étire la Loire. Un paysage grandiose, classé au Patrimoine mondial vivant de l’Unesco, qui s’affiche dans sa pleine majesté au pied du château de Chaumont en Loir et Cher, l’ancienne résidence de Catherine de Médicis puis de Marie Say, la future Princesse de Broglie… Célèbre depuis 1992 avec la création de son fameux Festival International des jardins, devenu propriété de la région Centre en 2007, le domaine de Chaumont s’enorgueillit ainsi de mêler l’art populaire, le jardinage, aux créations les plus audacieuses des plasticiens contemporains.

Que le paradis se pare de belles couleurs, ose affirmer le promeneur solitaire égaré en ces paysages bénis des dieux ! Qu’il est doux de flâner, entre senteurs capiteuses et visions paradisiaques… En ces lieux où le travail du végétal s’allie à celui du métal en parfaite symbiose,  la fleur ou l’arbuste soulignent l’ingéniosité de l’installation plasticienne, si ce n’est l’inverse ! « Cette 28ème édition du festival de Chaumont sur Loire joue encore une fois son rôle de laboratoire avec de remarquables innovations, notamment des végétaux et des matériaux inhabituels », souligne Bernard Faivre d’Arcier, le président du Domaine, « comme à l’accoutumée, cette édition entend générer poésie, idées vertes et oubli du quotidien ».

Entre compositions florales et audaces artistiques, sur chaque parcelle de surface identique, l’imagination a pris le pouvoir pour donner à voir au public, toujours plus important et enthousiaste d’une année à l’autre, de multiples interprétations de ce paradis, à la mode persane ou amérindienne par exemple. Paysagistes et plasticiens viennent du monde entier déposer leurs projets, avec l’espoir de les planter en terre sur les bords de Loire. Las, comme chaque année, seule une poignée, 24 pour cette édition 2019 auxquelles s’ajoutent les six « cartes vertes » offertes à des créateurs de renom, sera retenue par un jury présidé par le Prince Amin Aga Khan, grand amateur d’art et de jardins, fortement engagé dans la sauvegarde du Domaine de Chantilly.

Les parcelles élues ? Difficile de les décrire sur papier, tant l’originalité exige l’éveil des pupilles et le glissement des pas dans les allées ! En ces temps difficiles du Brexit, oser quelques vocalises au « Jardin qui chante » britannique ? Humer de subtiles senteurs, tel le  « Parfum du paradis » de la hollandaise Caroline Thomas ? Hésiter entre le naturel des plantes et le « cloud » artificiel « Au-delà des nuages » japonais ? Fouler le fragile « Jardin de verre » autrichien d’un pas hésitant ou, sur son tapis volant, gagner le « Jardin suspendu » typiquement français ?… Au sens fort du terme, la déambulation d’un espace à l’autre est authentique magie des sens : les couleurs à l’œil, les senteurs au nez, le chant des oiseaux et le bourdonnement des insectes à l’oreille…

La belle et capiteuse princesse persane du jardin « Mirage » semble aux aguets derrière chaque plante, fleur et arbuste. Tel Adam vaquant en totale harmonie dans son vert paradis, l’envoûtement et l’enchantement faisant leurs effets, avec gourmandise vient à la bouche l’envie de croquer la pomme ! En sa Divine comédie, depuis belle lurette Dante a sonné l’alerte, sur les chemins de la félicité sans désemparer rôde Lucifer en embuscade… À l’invitation de Voltaire, nouveaux Candide, d’aucuns rêvent de prendre racine en terre de Loire pour cultiver leur jardin de toute éternité ! À défaut, le visiteur peut aller errer sur l’ensemble des pelouses du domaine où « carte verte » est donnée à six paysagistes-plasticiens : l’élégante spirale du jardin tropical de John Tan, les arbres en tôle de Bernard Lassus, l’Eden d’Adam et Eve revisité par Collignon et Bitton, l’Agapè de Pierre-Alexandre Risser, le superbe Jardin africain de Leon Kluge.

En leurs couleurs estivales, les jardins de Chaumont sont prétextes à flânerie « cultivée » entre sculpture des végétaux et taille des matériaux. Un double acte créateur pour l’oeuvrier, plasticien ou jardinier. Yonnel Liégeois, Photos Éric Sander pour le domaine de Chaumont

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Laurent Massonnat, la montagne pas à pas

Salarié d’un village vacances de Haute-Savoie, Laurent Massonnat est accompagnateur en moyenne montagne. Orléanais de naissance, il marche toute l’année. Par plaisir et pour sensibiliser le public à un environnement à préserver.

 

Penché sur son sac à dos, Laurent sort un t-shirt. « Pour celles et ceux qui auraient oublié, j’ai des gants et un bonnet. Une polaire de rechange, aussi ». Les lacets resserrés, le groupe d’une quinzaine de personnes quitte le parking, à l’invitation de Laurent Massonnat. Pour emprunter le sentier qui s’élève vers la forêt. Il est 9h30, départ pour le sommet du Môle, l’une des soixante-cinq randonnées que propose Laurent au départ de Samoëns… La lumière rasante du soleil accentue le relief. Elle met en valeur une mosaïque de couleurs composée de rouges, de jaunes et d’ocres orangés. Les hêtres succèdent aux épicéas, les épicéas aux noisetiers. « Ici, c’est un coin à champignons, à girolles grises, à cèpes », indique le guide de moyenne montagne depuis douze ans.

Il se définit comme un naturaliste. « J’aime sensibiliser les gens au milieu de la montagne, à l’habitat, à la flore, à la géologie, à la faune. Hier, je me suis couché avec une image de lagopèdes (ou poules de neige, ndrl). En voir trois, c’est déjà bien. Là, il y en avait douze, avec leur couleur d’hiver, tout blancs ». La pente, régulière, conduit bientôt les marcheurs au Petit Môle. Une courte halte, le temps de se désaltérer, de grignoter des fruits secs, un carré de chocolat. Là-bas, les nuages se sont levés sur la dent du Géant, les Grandes Jorasses, le sommet enneigé du mont Blanc. « Les bâtiments que vous voyez en bas, ce sont des usines de décolletage. C’est la vallée de l’Arve, qui est très liée à l’industrie automobile. Au moment de la crise de 2008, de nombreuses entreprises ont fermé parce qu’elles dépendaient d’un seul client ».

Il est bientôt 11h30, le groupe reprend son ascension vers le sommet. Culminant à 1863 mètres, le Môle offre une vue imprenable sur les massifs environnants. C’est de là que furent effectuées les premières estimations de la hauteur du mont Blanc. Contrairement à beaucoup de ses collègues, Laurent préfère rester derrière. « Si je vois quelqu’un en difficulté, je coupe l’itinéraire pour le rendre plus accessible. Je me porte en tête si le sentier est un peu piégeux. Ma priorité est d’accompagner ceux qui ont un peu de mal. Je leur donne des conseils techniques, je les aide moralement. En randonnée, le mental compte pour 70%. La marche est surtout une question de rythme. Quelqu’un qui ne fait jamais de sport et qui se retrouve dans le rouge, je suis quasiment sûr de pouvoir quand même l’amener au sommet ». Trouver le bon rythme, la bonne posture (pour ne pas couper sa respiration, par exemple…), les bons appuis, font partie des conseils usuels. Comme se munir de bâtons de marche. « Ils permettent d’économiser son énergie dans les montées et de soulager les articulations dans les descentes. Ils ont une autre fonction en cas de problème : avec deux paires de bâtons et deux sacs, on peut improviser un brancard ! Je croise les doigts, jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé ».

Laurent marche six jours sur sept, qu’il pleuve, vente ou neige. « Je marche tout le temps, même en vacances. Aussi, je fais attention sur le plan physique. Étant sujet aux tendinites, par exemple, je consomme très peu de produits laitiers et d’alcools ». Lassé, parfois, le montagnard ? « Jamais ! Il n’y a pas deux randonnées, deux individus qui se ressemblent. Ce qui est beau dans la marche, c’est explorer, découvrir. On se retrouve avec soi-même, on partage avec l’autre. Ce sont toujours des moments privilégiés ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, photos Daniel Maunoury

 En savoir plus :

Travailleurs indépendants pour la majorité d’entre eux, les accompagnateurs de moyenne montagne doivent être titulaires du diplôme d’État du même nom pour exercer. Ils ne peuvent pas évoluer sur des terrains qui nécessitent des techniques liées à l’alpinisme. Le salaire d’un accompagnateur en CDI est de 1650€, environ. Un travailleur indépendant perçoit de 170 à 270€ par randonnée. Leur syndicat professionnel, le Snam, revendique 2500 membres.

 

La FFRandonnée, un sigle qui marche :

Pour tous les accros de la rando culturelle ou sportive, une seule adresse, la Fédération française de randonnée pédestre ! Qui oriente, conseille et donne les coordonnées des clubs de randonnée, urbaine-champêtre-montagnarde, près de chez vous… Qui publie Passion Rando, un magazine trimestriel, édite de nombreux topos-guide sur les diverses régions de France, y compris la région parisienne : Les environs de Paris à pied, Paris à pied et La ceinture verte d’Ile-de-France. Sans oublier, outil indispensable, le Guide pratique du randonneur !

64 rue du Dessous des Berges, 75013 Paris (Tél. : 01.44.89.93.90) : www.ffrandonnee.fr

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Bussang et son théâtre populaire

Voilà plus de 120 ans que le Théâtre du Peuple anime le village de Bussang, niché au cœur de la vallée vosgienne. Comme à ses débuts, le lieu mélange amateurs et professionnels et accueille un public panaché. Avec trois pièces à l’affiche, jusqu’en septembre. Retour sur une aventure hors du commun.

 

C’est en 1895 que Maurice Pottecher, jeune poète, marié à la comédienne Camille de Saint Maurice, dite « Tante Cam », a l’idée d’installer un théâtre dans son village natal, Bussang (Vosges). Son père, Benjamin, à la tête d’une importante usine de fabrication de couverts est ouvert aux idées humanistes. En tant que maire, il fait construire un hôpital, une école et même une gare où le train arrive depuis Paris. Il va donc financer le projet du fils qui participera à l’essor de la vallée. Elle est alors dynamique en cette fin du XIXe siècle quand on compte, outre l’entreprise Pottecher qui emploiera jusqu’à 300 personnes, sept usines textiles et des thermes qui amènent nombre de touristes.

Une aventure villageoise
L’idée est d’impliquer la population locale dans la vie du théâtre, tant dans la construction de la grande bâtisse en bois, avec son célèbre fond de scène s’ouvrant sur la forêt, que dans la réalisation des décors et des costumes, l’administration et les représentations. Les menuisiers et électriciens se font régisseurs quand les ouvrières du textile confectionnent les costumes. « La Passion de Jeanne d’Arc », « L’Anneau de Sakountala », « L’Empereur du Soleil couchant », « Le Château de Hans »… : les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des membres de la famille, tels le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher ou son père que l’on désigne comme le « Raimu vosgien ». S’y mêlent aussi des professionnels, tels « Tante Cam » ou Pierre Richard-Willm, une vedette de l’époque qui va participer à l’aventure et attirer un large public. Ils se chargeront de repérer et de former à la scène des habitants du village, de la directrice

©Jean-Louis Fernandez

de l’hôpital au secrétaire de mairie, mais aussi des ouvriers des usines.

L’utopie à l’œuvre
Pour devise « Par l’art pour l’humanité », Maurice veut bâtir « un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels ». Au Théâtre du Peuple se côtoieront le bourgeois local, l’ouvrier comme le touriste et l’intellectuel. Comme le souligne l’historienne Marion Denizot, « Maurice Pottecher met directement en pratique sa conception théorique d’un théâtre populaire. Il définit un répertoire écrit pour le public local (…). Les sujets sont prioritairement issus (…) de ce que l’on pourrait nommer le « folklore local » ». Dans le courant hygiéniste de l’époque et dans une démarche paternaliste, Maurice Pottecher entend offrir à la population des « loisirs sains ». Ainsi sa première pièce jouée en 1895, « Le Diable marchand de goutte » dénonce le fléau de l’alcoolisme. La démarche d’œuvrer à la démocratisation du théâtre s’inscrit aussi dans les idéaux d’alors, défendus par de grands noms tels Jules Renard, Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet ou Romain Rolland. Ils viendront saluer à Bussang la naissance du premier théâtre populaire. Sur des intuitions,

©Jean-Louis Fernandez

convictions et ambitions portées et partagées ensuite par Jean Vilar.

Un pari gagné
Un siècle et deux décennies plus tard, le Théâtre du Peuple continue de défendre sa mission première en proposant un théâtre exigeant et accessible au plus grand nombre. Le répertoire s’est élargi dès les années 1970 avec des pièces du répertoire (Shakespeare, Tchekhov, Brecht…) et des textes contemporains. Nombre de metteurs en scène de talent en ont pris les rênes à l’image de Tibor Egervari, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois, Vincent Goethals ou depuis 2017, Simon Delétang. Maintenant, l’activité se déploie tout au long de l’année avec des spectacles et des stages. Ce théâtre chargé d’histoire attire encore aujourd’hui une foule importante de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas des férus de théâtre. Amateurs et comédiens confirmés continuent à se côtoyer sur scène quand bénévoles et professionnels gèrent le lieu en pleine ébullition estivale. Une bien belle réussite ! Amélie Meffre

Du classique au contemporain :

Avec « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca, le metteur en scène Jean-Yves Ruf plonge le spectateur bussenet en plein siècle

©Jean-Louis Fernandez

baroque, le Siècle d’or espagnol ! Écrite en 1635, la pièce est le chef d’œuvre de Calderon, emblématique des questions qui agitent le dramaturge : la force de la liberté contre les puissances du mal. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond. En terre de Pologne, un vieux roi quelque peu « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un futur comportement bestial, il en fait un animal ! Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte, un délirant enchevêtrement de quiproquos, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Entre drame et comédie, une interprétation qui mêle comédiens amateurs et professionnels dans la tradition de Bussang ! Avec le jeune Sylvain Macia dans le rôle de Sigismond et l’affûté Thierry Gibault en roi Basile.

Pour basculer en totale modernité avec « Suzy Storck », le spectacle

©Jean-Louis Fernandez

en soirée… Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor, une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancoeurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente Simon Delétang, « qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale, une mise en scène minimaliste mais fort suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de Magali Mougel, une jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple s’enorgueillit à juste titre de mettre sous les feux de la rampe, une première depuis la disparition du « padre » et fondateur, Maurice Pottecher. Yonnel Liégeois

Koltès, d’Avignon à Bussang :

Après le succès remporté au récent festival d’Avignon, dans l’enceinte de l’emblématique Caserne, « Moi, Bernard » franchit la ligne des Vosges pour s’installer en la prairie de Bussang. Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… S’emparant de

©Marc Philippe

sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, dans une mise en scène de Laurent Frattale, la mise en lumière des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident. Qui brûle sa vie à la quête d’autres amours et d’autres cultures, d’autres continents et d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès. Yonnel Liégeois

À voir : « L’impromptu », lectures de textes contemporains du monde entier par les équipes artistiques de l’été. « Tartuffe » de Molière, dans une mise en scène de Jean de Pange au Théâtre de la Rotonde à Thaon-Les-Vosges (bus gratuit aller-retour au départ du Théâtre du Peuple). « La place royale » de Corneille, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, au Théâtre du Peuple de Bussang. « Faits d’hiver », cinq auteures et metteuses en scène présentent leur travail à Bussang, dans une expérience théâtrale inédite. 

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (1ère diffusion : 02/11/2016).

 

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Ibsen, ennemi du peuple ?

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883 ! Un chef-d’œuvre revisité par Jean-François Sivadier sur les planches de l’Odéon. Sans oublier Le champ des possibles, de et avec Elise Noiraud, au théâtre de La Reine Blanche.

 

Peu importe, après tout, les raisons et les circonstances de cette création, le texte d’Un ennemi du peuple demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à Un ennemi du peupleSur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Jean-François Sivadier, accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe.

Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela…

Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville, et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l’interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès.

Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution, on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier. Qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre car la pièce, malgré la teneur de son sujet, ne manque pas non plus d’accents comiques… Le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole, et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Le champ des possibles : jusqu’au 22/06, au Théâtre la Reine Blanche. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute, à l’entendre, que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour écrire son spectacle ! Il était donc une fois une jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. Sans que la critique ait besoin, pour justifier son propos élogieux, d’en référer à quelques prédécesseurs masculins reconnus, tels Caubère ou consorts signant avec succès leurs sagas scéniques en solitaire… À l’instar de son héroïne en quête de maturité, Elise Noiraud use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Sylvain Delzon, chercheur en écophysiologie

Au sein de l’Inra, l’Institut national de recherche agronomique, Sylvain Delzon étudie la réponse des forêts aux variations climatiques. Avec une interrogation : les espèces sauront- elles s’adapter aux changements à venir ?

 

Sylvain progresse à travers les taillis jusqu’à un pin maritime élancé. Il y prélève une carotte afin de mesurer la croissance du conifère. « Je suis un peu le plombier des arbres, j’étudie leur tuyauterie », plaisante-t-il. Ce chercheur de l’Institut national de recherche agronomique vient régulièrement en forêt de Pierroton, un domaine de l’Inra. « On peut s’y rendre compte de l’impact du changement climatique en regardant la date d’apparition des feuilles au printemps, leur sénescence à l’automne. Une première constatation : les arbres du Sud-Ouest mettent en place leurs feuilles plus tôt qu’il y a dix ans ». Ce jeune directeur de recherches exerce ses talents au sein de l’unité Biodiversité-Gènes-Communautés, où il étudie la résistance et les capacités d’adaptation des arbres. Une partie de son travail s’effectue sur le terrain, l’autre en labo.

L’équipe de Sylvain Delzon est basée sur le campus universitaire de Pessac, près de Bordeaux. Postdocs, techniciens, ingénieurs de toutes nationalités y œuvrent à ses côtés. Il nous montre l’une des machines avec lesquelles il travaille : le Cavitron. « Le premier prototype, nous l’avons bricolé dans le couloir lors de la création de l’équipe », se remémore-t-il. En simulant la sécheresse, la centrifugeuse permet d’observer la résistance des essences. Démonstration, Sylvain y introduit une tige de genêt à balais. « Quand on centrifuge, cela tire la colonne d’eau dans la branche, comme quand l’arbre pompe l’eau du sol. En vingt minutes, on peut concrétiser sa vulnérabilité », explique-t-il en indiquant des courbes sur l’ordinateur. Au départ d’un projet de recherche, il y a un questionnement : « toutes les espèces ont évolué pour coloniser de nouveaux milieux. Mais si les arbres sont capables de s’adapter au changement climatique, à quelle vitesse ? » Les expériences sur le chêne tempéré menées par son labo ont prouvé sa résistance, à rebours des publications existantes. « C’est pour cela qu’il faut utiliser différentes techniques pour valider nos résultats et éviter les biais ».

En tant que chef des projets, Sylvain Delzon gère les budgets et consacre une grande partie de son temps à la pêche aux financements. « Le métier a beaucoup évolué, il y a quinze ans les laboratoires avaient de l’argent. De nos jours, il faut décrocher des projets pour travailler, la compétition est exacerbée ! Je dois donc beaucoup rédiger pour répondre à des appels à projets, c’est indispensable pour constituer des équipes. Mais on a moins de 10% de chance de décrocher un projet. C’est très dur pour les jeunes qui n’ont pas beaucoup publié et qui souhaitent développer leur programme de recherche. Or, la recherche fondamentale est essentielle, sans elle pas de recherche appliquée ». Un projet dure trois ans environ, parfois plus comme celui en cours autour du dépérissement de la vigne. « Le temps de la recherche est un temps long. Il faut de la patience, de la ténacité. La curiosité va de pair avec la non-conformité ».

Une qualité qui pousse le chercheur à s’aventurer, toujours plus, hors des sentiers battus ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Repères

La publication d’articles par un chercheur est essentielle au partage des connaissances scientifiques, qui constituent un bien public. Pour être publié, l’auteur doit soumettre ses écrits à une revue, qui les fera évaluer par ses pairs. Historiquement, l’édition de ces journaux scientifiques résultait de structures à but non lucratif (sociétés savantes, revues universitaires…). En trente ans, cette édition est passée entre les mains de grands groupes privés qui revendent à prix d’or leurs abonnements. Une marchandisation des connaissances dénoncées par des scientifiques qui proposent des modèles de publication en open source. Avec son collègue et complice Hervé Cochard, Sylvain Delzon a fondé une revue scientifique alternative, Journal of Plant Hydraulics, en libre accès à la publication et à la lecture. « Avec sa carrure de rugbyman australien et son allure de « farmer » nord-américain, Sylvain Delzon est un écophysiologiste pure souche. Reconnu internationalement pour ses travaux en hydraulique et ses résultats sur la résistance à la sécheresse des arbres », écrit la journaliste Patricia Léveillé. « Ce robuste défenseur du sud-ouest fait évoluer à toute vitesse les recherches sur l’adaptation des forêts au changement climatique ». En 2015, Sylvain Delzon fut honoré du Laurier Espoir scientifique de l’Inra.

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Erri De Luca, l’œuvrier de la plume

À l’occasion de la parution de son dernier roman, Le tour de l’oie, le grand auteur italien Erri De Luca évoque ses années de jeunesse, ses combats et convictions avec le public français. À l’heure où Gallimard publiait Les poissons ne ferment pas les yeux et le Mercure de France Les saintes du scandale, tandis que ressortait en poche chez Folio Le poids du papillon, le ciseleur de mots au regard bleuté et envoûtant se confiait en exclusivité à Chantiers de culture. Retour sur une rencontre passionnante.

 

Yonnel Liegeois – Dans Le poids du papillon, vous dépeignez trois figures au fil des pages. Celles d’un braconnier, d’un chamois, et d’un papillon

Photo Daniel Maunaury/DR

justement : sous laquelle des trois avancez-vous masqué ?

Erri De Luca – Aucune, je suis juste le lieu de l’histoire, l’endroit où elle se déroule : je profite des droits d’auteurs mais je crois être seulement un rédacteur d’histoires ! Un « récolteur d’histoires » plus précisément, qui sont miennes ou d’autrui, envers lesquelles je suis à l’écoute. Vous le savez, je suis un pratiquant d’alpinisme, plus encore je suis un « écouteur » d’alpinisme. Quand des montagnards se sentent à l’aise, à l’écart des grandes voies ou des grandes parois, ils bavardent, ils se racontent. J’aime écouter, et retenir bien sûr. À la publication de Sur la trace de Nives (le récit de ses expéditions himalayennes dans les pas de la célèbre alpiniste italienne aujourd’hui disparue, ndlr), elle-même s’étonnait que j’aie pu retenir ainsi nos conversations sans jamais prendre de notes, je suis une espèce de réservoir d’histoires ! Dans l’un des psaumes de David, il y a une image qui me plaît où il prétend que « la divinité lui a creusé des oreilles ». Un verbe concret, manuel que les traducteurs modernes de la Bible délaissent au profit de « former », alors que dans l’hébreu ancien c’est le même mot qui définit l’action de creuser un puits. Qu’est-ce à dire, sinon que l’oreille de David est un puits où la parole divine entre et demeure ? Une transmission où, telles des gouttes d’eau, pas un mot ne se perd. Un puits où les mots peuvent être récupérés sans jamais gaspiller la réserve. Les histoires se présentent, ainsi, pour moi : des provisions dont je peux m’abreuver à tout moment.

Y.L. – À lire cette histoire de braconnier à l’heure de sa dernière chasse, on se dit que vous aimez bien laisser traîner une oreille sur les chemins de traverse ?

E.D-L. – Là ou ailleurs ! J’écoute, j’écoute où que je sois,  là où je suis dans l’instant. J’ai écouté des braconniers et des chasseurs sans être moi-même ni l’un ni l’autre. Avec cette expérience de la montagne qui nourrit mon imaginaire, comme elle nourrit celui de tous ceux qui vont s’égarer là-haut : l’écoute des pierres, des arbres, des animaux… On ne peut défier la nature, je suis une fourmi face à un géant. Devant elle je suis à la rigueur un passant, celui qui bénéficie d’un sauf-conduit provisoire, jamais un résident.

Y.L. – Deux éléments sont frappants dans votre roman : d’abord la solitude de vos deux héros, chamois et braconnier, ensuite le fait que l’histoire se déroule intégralement sur les hauteurs, loin de la foule et de l’agitation. Faut-il donc désormais fuir la société pour se faire homme et braver l’altitude pour atteindre notre humanité ?

E.D-L. – J’apprécie la société parce qu’elle permet à une grande partie de ses membres de vivre, ou de survivre. Pour moi, la vraie question, ce n’est pas le choix de la solitude mais la pratique de l’isolement. La solitude relève d’une démarche poétique, pour ma part je suis né et j’ai grandi dans l’isolement quand, à 18 ans, je me suis retrouvé au cœur d’une génération d’insurgés : comme on retourne sa veste, mon caractère en fut renversé ! J’ai connu la violence faite et subie, je ne vivais que pour la cause. Tout le reste de mon existence, mes amours, mes lectures, je les vivais comme des éléments extérieurs à moi-même C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi : je ne pouvais déserter ce combat, j’ai quitté Naples à cette époque pour appartenir totalement à la cause.

Y.L. – Entre votre précédent roman, Le jour avant le bonheur et celui-là, semble s’opérer justement comme un glissement entre révolte et apaisement. L’homme, et l’écrivain, aurait-il enfin touché à la sérénité, à défaut de n’être plus

Photo Daniel Maunaury/DR

un révolté ?

E.D-L. – Révolté, on ne l’est jamais seul, c’est un mot qui a horreur du singulier ! La révolution concerne une multitude en lutte, sans ce collectif être révolté n’a aucun sens, le mot a nécessité d’être relié à une expérience chorale. Je dois mon éducation sentimentale, qui englobe mes indignations, à ma ville de Naples. C’est là que se sont formées mes colères, mes compassions, mes hontes, c’est là où elles se sont ancrées historiquement et collectivement. C’est pourquoi j’éprouve quelques réserves à l’égard du titre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel. « Indignons-nous » oui, d’autant que pour s’indigner il faut avoir expérimenté la honte. Je considère la honte comme le sentiment politique par excellence : c’est elle qui oblige à réagir, plus que la colère qui s’éteint et n’est que passagère. La honte, c’est une lèpre sur la peau qui a besoin d’être soignée ! L’indignation de ma jeunesse ?  Une réponse à la honte d’appartenir à un monde qui fut responsable des pires massacres de l’humanité, je suis d’un siècle où l’histoire majeure est entrée dans les histoires mineures de chacun.

Y.L. – Osons la comparaison entre la position de chefs d’état actuels et l’attitude du roi des chamois : comme lui, ne vaut-il pas mieux se retirer élégamment plutôt que de risquer le mandat, le combat de trop ?

E.D-L. – À la différence de l’homme, l’animal sait lorsque vient le moment de se retirer. Il sait, dans le présent, ce qu’il doit faire. Aucun animal ne se repentit de ce qu’il a fait. À contrario, l’espèce humaine est peu lucide dans le présent, trop alourdie de cet immense passé chargé sur les épaules de chacun d’entre nous. Non seulement nous sommes surchargés de passé, mais en plus nous avons cette incroyable faculté d’imaginer le futur, de l’organiser : nous sommes ainsi coincés entre cette immensité du temps passé et celle du temps futur ! Alors, nous trébuchons dans le présent, souvent incapables de réagir au bon moment… La bête, au contraire, est précise, exacte à l’heure du rendez-vous, concentrée sur le présent parce que distraite ni par le passé ni par le futur : le chamois sait qu’il a épuisé ses forces et qu’il doit sortir de l’arène. Comme la mer est formée d’une myriade de gouttes, la vie est composée d’instants et le poids du papillon a exactement le poids du dernier instant, celui de l’ultime gouttelette. La supériorité de l’animal, la faiblesse de l’homme : l’animal sait quand il va mourir, le chasseur non.

Y.L. – Et le rendez-vous entre le chamois et le chasseur, à la vie à la mort, se joue dans un décor grandiose ! Loin du délabrement actuel de l’Italie berlusconienne ?

E.D-L. – La vie politique italienne ? Pour moi un sujet inintéressant, insignifiant… Je reste toujours émerveillé à l’écoute de gens d’autres pays qui se posent encore la question ! Il faut s’interroger aujourd’hui au delà de l’Italie : la politique a changé de centre, l’Europe n’est plus un centre, elle est une espèce de grande Suisse : une expression économique, une entité qui a juste unifié et sa monnaie et sa police. Ce qui rend l’ensemble peu intéressant, au contraire de ce qui se passe dans les pays au sud de la Méditerranée. En Turquie et en Syrie, là se joue l’avenir ! De même qu’en Amérique du Sud et en Afrique : je m’imagine un jour, nous Européens, devenir à notre tour les émigrants en Afrique… L’histoire offre parfois de belles surprises ! D’autant que nous Italiens, nous avons l’expérience, d’un bateau l’autre nous fûmes les meilleurs passagers du XXème siècle. En troisième classe, certes, mais ce siècle fut celui des grandes migrations pour nous. Y compris pour moi, qui suis venu travailler sur les chantiers en France… Je fus certainement  le dernier italien, ouvrier maçon en France : le chef d’équipe était déjà portugais, l’italien l’entrepreneur qui organisait l’embauche !

Y.L. – Vous ne craignez donc point l’arrivée en masse de ces Africains qui débarquent à Lampedusa ?

E.D-L. – Aucunement, parce que l’Italie est une forme de pont jeté par l’Europe en direction du sud de la Méditerranée. De tout temps. C’est un fait historique, la géographie a bâti l’histoire de l’Italie. C’est donc un non-sens de construire des barrages pour rejeter à la mer des hommes qui fuient la guerre. Plus forte que le risque du naufrage et de la mort, ils éprouvent la nécessité de la fuite. Obéissons à notre géographie, laissons les passer, ils émigreront un peu partout en Europe, ils sont déjà arrivés à Paris : nous ne pouvons mettre un condom à l’Europe ! On peut arrêter un train, un avion, à pied l’homme passe partout. Même aux États-Unis, la frontière avec le Mexique est perméable.

Y.L. – À vous entendre parler aussi passionnément de l’avenir du monde, on est loin d’imaginer l’homme, autodidacte, plongé dans l’étude de l’hébreu ancien !

Photo Daniel Maunaury/DR

Cette langue vous subjugue toujours autant ?

E.D-L. – Je ne m’en lasse point ! Tous les jours, chaque matin au lever, en fait avant même le matin parce que je me lève très tôt, je lis un chapitre de la Bible en hébreu ancien. Pas mon livre de chevet donc, celui du réveil : un besoin, une nécessité ! Avec ces lignes qui marchent de droite à gauche, la rencontre de mes paupières occidentales avec ces lettres orientales produit de l’énergie dans mon corps ! Une expérience qui renouvelle mon point de vue : en tant que laïc je ne m’autorise pas à tutoyer la divinité, il n’empêche, c’est dans cette langue que s’est fondée la civilisation du monothéisme. Et dans cette langue, cette langue seule, cette civilisation est encore là présente, toute entière. Ce qui me donne l’impression de la recevoir à la source. Je suis un peu comme Livingston, remontant à la source du Nil. Lentement, avec discipline… Révolutionnaire, l’indiscipline était ma maîtresse. La discipline, la règle, les contraintes, les horaires, je les ai appris grâce à la vie ouvrière. La « vie ouvrière », une belle expression pour moi…

Y.L. – Le Nil, disiez-vous, le sable et l’immensité désertique donc… N’est -t- il pas paradoxal d’affirmer dans « Le poids du papillon » qu’il n’y a pas plus grand silence que celui de la neige ?

E.D-L. – C’est en fait une question de stabilité, de pression sur la terre qui contribue à cette impression de silence. Dans le désert, où j’ai dormi quelquefois, j’ai souvent eu la sensation que même l’étoile faisait du bruit ! Au final toutefois, en montagne comme au désert, le bruit est présent parce que le règne minéral est un monde du vivant. Et puis, au plus profond du silence, il y a le bruit du vent, le bruit de notre corps, celui de notre cœur qui bat, que l’on grimpe ou que l’on marche… Notre corps a une cadence musicale. Quand j’étais à l’usine ou sur le chantier, mon corps épousait le rythme du travail. Au point d’avoir parfois envie de chanter. Non parce que le travail me rendait heureux, juste parce que notre corps est musical. D’où le choix d’écrire mes livres à la main ! La frappe n’intervient qu’au stade ultime, pour la remise du manuscrit. Le corps ? Une formidable machine que nous exploitons sans vraiment bien la connaître. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’homme et la bête

Le poids du papillon ? Une incroyable histoire entre un braconnier, un chamois et un papillon, une fable, une parabole à vrai dire où l’on voit s’affronter trois maîtres en leur domaine : le dieu de la chasse, le roi de la horde et le prince de la légèreté. Dans la majesté des cimes enneigées, loin du tumulte de la cité, sur ces hauteurs escarpées où le sabot de l’animal se pose avec assurance là où le pied de l’homme se fait tremblant. Un combat de titans entre l’homme et la bête, narré avec ce souffle épique et poétique cher à De Luca : une légèreté de la phrase, à l’image de celle du papillon qui virevolte d’un héros à l’autre, entre ciel et terre. Vaincre ou mourir ? Selon De Luca, le dernier mot est ailleurs : vivre en harmonie avec soi-même.

 

Des poissons et des saintes

Chez Erri de Luca, le paradoxe n’est point de mise ! Dans un même élan, l’écrivain sait se faire aussi magistralement conteur de la petite comme de la grande histoire, du portrait d’un enfant parmi tant d’autres à celui de saintes à la biographie consacrée dans les pages de la Bible… Avec le même étonnement, la même jubilation pour le lecteur : d’un authentique récit d’initiation dans Les poissons ne ferment pas les yeux à la revisitation de ces portraits de femmes qui eurent pour nom Ruth, Bethsabée ou Marie dans Les saintes du scandale, le romancier italien use du même verbe léché et poétique pour nous rendre ses héros de plume, le gamin napolitain en vacances au bord de mer comme ces figures féminines historiques, formidablement proches et attachants … La découverte du monde des adultes et du verbe « aimer » pour l’un, la puissance de leur féminité pour les autres ! Entre le parler napolitain et la musique de l’hébreu ancien, la langue d’Erri De Luca ne marque aucune frontière, sinon celle du souvenir ou de la méditation pour l’un et l’autre genre littéraire. Du bel et grand art.

 

Portrait

Du marteau au stylo

Autodidacte, Erri De Luca a tout fait, tout appris de ses mains. A manier la faucille et le marteau de la révolution, comme la plume et le stylo pour l’écriture… Sa vraie rencontre avec les livres ? Pas à l’école, mais à la maison. « Une famille pauvre, mais riche en livres. S’il y avait eu des armes au mur, peut-être serai-je devenu chasseur ! C’est dans les livres que j’ai découvert la meilleure part de moi-même. Lecture et écriture ont toujours accompagné ma vie alors que je n’ai commencé à publier que très tard, vers l’âge de quarante ans ». Le gamin découvrit les livres en dévorant ceux de son père. Une frénésie de lectures qui a nourri sa passion de l’histoire autant que sa volonté de changer le monde… Ouvrier à la chaîne de la Fiat, militant de « Lotta Continua » durant les années de plomb, maçon sur les chantiers du bâtiment en France, l’homme a trempé sa plume au dur labeur quotidien, avec la lecture et l’écriture toujours à la fin d’une journée de travail, un temps sauvé contre le temps vendu ! Le livre, compagnon de tous les jours, à l’usine comme au temps de la révolution : l’homme ne renie rien de ses engagements antérieurs, défendant en son temps la cause de Cesare Battisti jusqu’au bout, s’insurgeant « contre cet État italien qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps ».

Son ambition aujourd’hui, de livre en livre ? Explorer notre humanité trébuchante au regard de ce siècle tourmenté où s’est commis en Europe « le plus grand massacre de l’humanité, une génération avant la mienne ». Et tenter de renouer avec la vie, « au rez-de-chaussée de la ville », dans les souterrains napolitains ou au sommet de l’Himalaya, à la fréquentation surtout des gens de peu, ses compagnons de travail « d’une humanité parfois brutale mais honnête et loyale ». Il le reconnaît, un apprentissage rude sur les chantiers au contact par exemple de ces ouvriers napolitains déracinés, nostalgiques de leurs terres, de leurs familles. « Je fus durablement touché par leurs souffrances, leurs cous tordus ou tendus vers leurs origines ». Naples ? La ville où il naquit en 1950, la ville de tous les apprentissages et de toutes les révoltes pour celui qui en fit souvent matière à roman : Pas ici, pas maintenant, Montedidio, Le jour avant le bonheur… De Luca ne se veut pourtant point écrivain de terroir. Ses héros sont figures de proximité certes, napolitaines ou populaires, mais il les convoque d’une plume légère et jamais prisonnière, s’évadant d’emblée du singulier vers l’universel. Se risquant même, lui le laïc invétéré qui s’interdit de tutoyer la divinité, sur les chemins plus austères de la spiritualité : l’apprentissage, en solitaire, de l’hébreu ancien. Pour tenter, comme le montagnard au pied du sommet ou le saumon sautant le gué, de remonter sans relâche à la source de vie. Ultime étape avant la mort.

Raconteur d’histoires ou passeur de mémoire, en tout cas vrai montagnard, l’ouvrier devenu écrivain sait mieux que quiconque accoucher vertiges poétiques et textes flamboyants sur notre humanité vacillante, et pourtant sans cesse renaissante. Erri De Luca ? Une langue ciselée, un souffle épique, le mot juste… Prix Fémina  étranger en 2002 pour Montedidio, l’un des plus grands auteurs italiens contemporains.

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