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ATD, la voix des pauvres

Depuis 1979, l’association ATD-Quart Monde porte la voix des pauvres et des exclus au sein du Conseil économique, social et environnemental. Un siège supprimé en vertu de la réforme du CESE… Une décision dénoncée par moult personnalités, associatives-syndicales-politiques, qui appellent à soutenir une pétition nationale.

Deux. C’est le nombre de sièges dévolus aux représentants de la lutte contre la pauvreté sur les 175 que comptera le nouveau Conseil économique, social et environnemental (CESE). Deux sièges pour les 15 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Si la réforme du CESE a fait peu de bruit, la loi organique du 15 janvier 2021 a pourtant changé son rôle et sa composition, passant notamment de 233 membres à 175. Les sièges destinés aux associations luttant contre la pauvreté ont ainsi été réduits de trois à deux – l’un pour la Croix Rouge, l’autre pour le collectif Alerte, tandis que le siège jusqu’ici tenu par ATD Quart Monde a été supprimé.

Troisième assemblée de la République, le CESE a pourtant vocation à représenter la société dans son ensemble. ATD Quart Monde y porte la parole des plus exclus depuis 1979 et y apporte une expertise unique et irremplaçable, construite à partir de la pensée, du savoir et de l’expérience des personnes les plus pauvres. Les travaux portés par ses représentants successifs ont inspiré et initié d’importantes avancées législatives, parmi lesquelles la création du RMI (ancêtre du RSA), de la Couverture maladie universelle (CMU) ou encore du Droit au logement opposable (DALO).

Fidèle à ce qui fonde ATD Quart Monde, ses avis et rapports y ont été réfléchis et construits avec des personnes en situation de pauvreté : plus qu’une représentation, c’est une réelle participation des plus pauvres qu’ATD Quart Monde apporte au sein du CESE. Aujourd’hui, alors que la pauvreté s’accroît en France, il est plus que jamais nécessaire de continuer à faire entendre cette voix.

Les dix millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – dont plus de deux millions dans l’extrême pauvreté –, les quatre millions de personnes mal-logées, les trois millions de chômeurs de longue durée, les trois millions d’enfants de familles vivant sous le seuil de pauvreté, doivent pouvoir porter leur parole jusque dans les plus hautes instances de la République. Cela commence évidemment au CESE, un lieu où se côtoient des mondes différents et qui porte le dialogue dans son ADN. Dialogue indispensable dans une société de plus en plus fracturée et qui ne saurait faire l’impasse sur 15% de la population. Sinon, comment prétendre vouloir faire du CESE « un carrefour des consultations citoyennes », selon les propres mots du président de la République ?

Oui, le CESE peut devenir l’avant-garde de la démocratie participative. Mais pour cela, il se doit d’être représentatif de l’ensemble de la société, sans oublier celles et ceux qui sont déjà bien trop souvent oubliés. Celles et ceux qui se battent au quotidien pour survivre ont beaucoup à apporter, au CESE comme ailleurs, pour construire les réponses à la pauvreté et contribuer à l’ensemble des politiques publiques. Le prochain mandat du CESE commençant début mai, il reste peu de temps au gouvernement pour revenir sur son choix.

En signant ce texte, nous l’appelons à réintégrer sans attendre ATD Quart Monde au sein du CESE, aux côtés de la Croix-Rouge et du Collectif Alerte, et donner ainsi à la troisième chambre de la République les moyens de rester fidèle à sa devise : « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les Droits de l’Homme ».

Parmi les premiers signataires : Manon Aubry, députée européenne (LFI)… Annick Berthier, présidente d’Emmaüs France… Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité… Mireille Delmas-Marty, juriste et professeur honoraire au Collège de France… Christophe Devys, président du Collectif ALERTE… Véronique Fayet, présidente du Secours catholique… Olivier Faure, député (PS) et premier secrétaire du Parti socialisteCaroline Janvier, députée (LREM)… Fiona Lazaar, députée (NI) et présidente du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE)… Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT… Edgar Morin, sociologue et philosophe… Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île-de-France (LR)… Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre… Fabien Roussel, député (PCF) et secrétaire national du PCF…

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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social.

Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Au temps des coupeurs de poils…

Coupeur de poils, garde champêtre, garde messier, cantinière… Autant de professions ou de fonctions qui ont évolué, se sont raréfiées ou ont disparu des registres de Montreuil (93), et de toute ville. Sont convoqués au titre des causes : le progrès technologique et technique, la baisse de l’activité agricole, l’urbanisation et l’évolution de la fiscalité. Revue de détails

Le premier, le coupeur de poils, a été victime de la mécanisation conjuguée à la disparition de l’industrie de la peausserie, dont les établissements Chapal à Montreuil (93). Les autres ont succombé à l’urbanisation ou à la mise en concession de certaines activités. Les ancêtres des policiers municipaux d’aujourd’hui étaient quatre gardes champêtres, nommés par le conseil municipal et assermentés, au salaire mirobolant de 1500 francs annuels (soit un peu plus de 500 € actuels par mois) en 1905, revalorisé à un peu plus de 1100€ par mois en 1930. Lesquels gardes champêtres étaient flanqués d’auxiliaires et, un cran au-dessous dans la hiérarchie des agents du maintien de l’ordre, d’une quarantaine de gardes messiers. Cette fonction, propre à la ruralité, consistait à surveiller les récoltes. En l’occurrence, à Montreuil, celle des pêches.

Nommée chaque année par le conseil municipal, et jusqu’au XIXème siècle armée de piques, cette brigade escortait les porteuses de paniers de fruits jusqu’aux halles de Paris. Disparus, le fossoyeur et son auxiliaire, du fait de la mise en concession de la prestation. Sont aussi tombés en désuétude le brigadier appariteur ou le porteur, de même que le tambour afficheur (un peu moins de 400€ par mois de salaire), remplacé au XXIème siècle par un panneau d’affichage électronique. Les roulements de sa caisse claire avaient à tout le moins le mérite d’attirer l’attention.

De la cantinière à l’agent de restauration scolaire

Le cantonnier, qui avait fait son apparition au XVIIIème siècle, est devenu à la fin du XXème un agent d’exploitation, et la cantinière est dorénavant agent de restauration scolaire. Cette révision sémantique reflète une hausse des exigences. Ces agents formaient à eux seuls un petit régiment de trente-quatre personnes avec sa hiérarchie qui s’étalait de l’agent voyer aux cantonniers des chemins vicinaux, au bas de l’échelle, en passant par les auxiliaires dont un paveur. Disparu également l’octroi, qui rapportait gros à la ville : 363699 francs (1,469 million actuel d’euros) pour la seule année 1904. Et cela, en ne dépensant guère plus de 31000 francs (130000 €) pour rémunérer le personnel. Avec son préposé en chef basé à la mairie, la quinzaine d’agents était répartie sur les onze bureaux placés aux entrées de Montreuil. Sauf à disposer d’un « passe-bout » si la marchandise ne faisait que transiter par la ville, à peu près tout ce qui y entrait était taxé. Une forme d’incitation à la production locale avant l’heure. Il fallait s’acquitter de 1,50 franc (6 €) pour un hectolitre de vin, 2,50 francs (10 €) pour un porc et 8 francs (33 €) pour un bovin. Mais l’essentiel des recettes se réalisait avec le pétrole, le charbon et les matériaux de construction.

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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Avant HLM et périph, la « zone »

Certains les appelaient « zoniers », d’autres, plus péjorativement, les traitaient de « zonards ». Ils étaient très pauvres et habitaient ce qu’on appelait alors, à la fin du XIXème siècle, la « zone ». Une bande de terrains vagues, futurs bidonvilles tout autour de Paris, à proximité des fameuses fortifications voulues par Adolphe Thiers et chantées plus tard par Fréhel.

 

À l’origine, en 1840, il y a la décision d’Adolphe Thiers, chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères, de doter Paris d’un mur d’enceinte long de 34 kilomètres, large de six mètres, haut de dix mètres. Avec ce qu’il faut pour la défendre : un fossé de quarante mètres, une contrescarpe et surtout un glacis de 250 mètres décrété non aedificandi, c’est-à-dire inconstructible. Le tout pour 140 millions de francs investis dans un projet totalement dépassé à une époque où d’autres villes européennes telles que Barcelone et Vienne envisagent de démanteler leurs fortifications. Entamée en 1841, la construction s’achève en 1844 avec ses dix-sept portes, ses vingt-trois barrières, ses huit passages pour le chemin de fer et surtout ses quatre-vingt-quinze bastions.

La muraille érigée, il n’y a plus qu’à attendre l’ennemi. L’armée de Bismarck se pointe en 1870. Mais alors que l’on imaginait les troupes allemandes monter à l’assaut de Paris, leur stratégie est plus retorse. L’essentiel des batailles se déroule dans la grande banlieue. Autant de batailles perdues par les Français et qui permettent à l’ennemi de s’installer en coupant les routes d’approvisionnement de la capitale. Paris assiégé, Paris affamé se nourrit des animaux du Jardin des Plantes, les éléphants, les chats et les rats passent à la casserole. Paris capitule et, le 1er mars 1871, Thiers autorise une occupation symbolique des Champs-Élysées par l’armée de Bismarck. Pas question d’assaut, les troupes sont entrées par la grande porte.

L’inanité du mur d’enceinte démontrée, la question se pose de son démantèlement qui sera décidé en 1919. L’envahisseur rentré chez lui en s’offrant au passage l’Alsace et la Moselle, Parisiens et banlieusards investissent le fameux glacis de 250 mètres – qui atteignait jusqu’à 1 000 mètres entre Vincennes et Montreuil – pour en faire un lieu de promenade dominicale. Des caboulots, où l’on sert un vin ni pire ni meilleur qu’ailleurs, s’y installent. Mais les militaires, tout penauds qu’ils soient de leur défaite, n’en tiennent pas moins à leur autorité et interdisent toute construction en dur. Les « puces » de Montreuil, qui datent de Louis XIII, y trouvent encore plus de surface pour s’étaler.

La « zone » voit débarquer une autre population dans son versant montreuillois : les manouches. Plus précisément les kalderashs de Bessarabie, spécialisés dans la chaudronnerie et le cuivre, auxquels se sont ajoutés des vanniers. Ils y forment une sorte d’aristocratie avec leurs roulottes ou au pire une tente, démontrant qu’ils n’étaient là que de passage. Une telle friche, aux portes d’un Paris redessiné par Haussmann et devenu inabordable pour le petit peuple, relève de l’aubaine pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir mieux qu’une baraque en planches. Les ancêtres des bidonvilles des années 1950 naissent sur cette ceinture parisienne au tout début du 20ème siècle. Ils seront jusqu’à 40 000 à coloniser ce qui fut ce glacis.

Une population miséreuse qui, de Montreuil et Bagnolet, villes industrieuses, vit d’expédients. Elle loue ses bras, fait commerce des déchets des usines qu’elle récupère. Le tout dans des conditions d’hygiène épouvantables. L’eau est fournie par les fontaines et, vaisselle et toilette faites, déversée dans ce qui fut le fossé de l’enceinte. La marmite est mise à bouillir sur un tas de pierres et sur un feu qui, parfois, se communique à la baraque. Jusqu’à ce que s’esquissent des rues, des impasses et même des jardinets clôturés.

La fin de la récréation sonne en 1919 avec l’entreprise de démolition de l’enceinte, signant du même coup le démantèlement de la zone. Les opérations commencent par le sud et l’ouest de Paris, pour se conclure par Bagnolet et Montreuil en 1930. À qui appartenait cette zone de « non droit » ? Il est décidé que Paris l’annexera. La capitale y construira des habitations à loyer modéré de briques rouges. Et le périphérique à partir de 1958. Alain Bradfer

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Olivier Norek, un tonton flingueur !

En disponibilité de la police, Olivier Norek écrit des romans noirs. Où il dénonce la corruption des élites, le sort réservé aux migrants, le malaise des policiers. Des livres qui, espère l’ex-lieutenant, « apportent de la réflexion ».

 

Jean-Philippe Joseph – Il y a sept ans, vous avez mis votre carrière de policier entre parenthèses pour écrire des romans noirs. Vos personnages, de flics notamment, apparaissent toujours très humains…

Olivier Norek – Je ne pense pas que l’on puisse exercer le métier de flic en se départant d’une certaine humanité. Notre quotidien est fait de ce que l’homme recèle de pire en lui. Si tu es un bloc de granit, il n’y a pas d’échange, tu ne comprends ni les victimes ni les criminels. Si je suis devenu flic, c’est pour aider l’autre, réparer des injustices, faire de la prévention.

J-P.J. – Pourquoi avoir quitté la police ?

O.N. – Je suis parti parce qu’on me proposait une nouvelle vie. J’ai passé dix-sept ans dans la violence, l’ultra-violence, le côté sombre des choses. Aujourd’hui, on me propose un peu plus de lumière, des choses un peu plus simples, un peu plus agréables. J’aurais adoré enseigner, mais un enseignant doit être beaucoup plus solide qu’un flic. Il doit faire régner l’ordre dans sa classe pour parvenir à transmettre, sauf qu’il se retrouve seul face à trente gamins. Sans renfort en cas de problème.

J-P.J. – La vie d’auteur doit vous changer…

O.N. – Pas tant que ça ! J’ai autant d’adrénaline, d’émotions. La seule différence ? Je ne me fais pas insulter, je ne me bagarre plus toutes les semaines, et ça me va bien. Quand t’es flic, tu ne vois pas les couches de stress, de violence, de haine qui s’ajoutent les unes aux autres. Ce n’est pas un métier de se battre et de se faire cracher dessus tous les jours. Ce n’est pas un métier de travailler entre dix et quatorze heures par jour, payées huit…

J-P.J. – Est-ce que ça justifie les violences commises par des policiers ?

O.N. – Bien sûr que non. Ça fait plus d’un an qu’on demande aux policiers des choses qui ne sont pas de leur ressort. Balancer de la lacrymo à longueur de soirée sur des migrants qui veulent passer en Angleterre, sur des militants ou des citoyens lambda, ne fait pas partie de l’ADN du policier. Ce n’est pas un hasard si, sur cette même période, on a enregistré le plus grand nombre de suicides dans la profession.

J-P.J. – Réintégrerez-vous la police ?

O.N. – J’étais amoureux de ce métier quand je l’exerçais. Maintenant, je suis amoureux de ceux qui le font et j’en parle. Je n’en suis pas sorti. J’ai trouvé un métier qui me permet aussi d’être utile à l’autre. Médecin, enseignant, policier, agriculteur sont  des vocations. Et c’est avec eux – eux qui soignent, éduquent, protègent, nourrissent – que l’on se montre les plus violents. On ne leur paye pas leurs heures supplémentaires, on leur enlève des moyens, du personnel, et ils continuent de travailler. Certains matins, tu as envie de tout envoyer balader. Et puis, quand tu arrives au commissariat, et que tu croises une victime avec le visage en vrac, tu te dis « allez, encore une journée… ».

J-P.J. – On vous sent  très engagé dans vos livres. Avez-vous déjà pensé à l’action politique ou syndicale ?

O.N. – Je parlerais trop ! Lorsque j’entends Macron donner des leçons à Bolsonaro, alors que les deux tiers du soja qu’on consomme viennent des zones déforestées en Amazonie, ou Brune Poirson, la  secrétaire d’Etat (auprès du ministère de la Transition écologique et solidaire, ndlr), en couverture de Paris Match nettoyant une plage en Inde alors que, quand elle y travaillait pour Veolia, elle a fait privatiser l’eau pour la revendre plus cher, ça me rend dingue… Alors, j’écris des bouquins. Je préfère hurler en liberté que de crier assis sur un coussin. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus :

Né en 1975, Olivier Norek a étudié le droit avant d’effectuer des missions humanitaires en ex-Yougoslavie et au Surinam. Devenu lieutenant de police judiciaire en Seine-Saint-Denis, il publie Code 93 en 2013, premier volume de la trilogie du capitaine Coste. Entre deux mondes, sur la jungle de Calais, sort en 2017. Son dernier roman, Surface (2019), est en cours d’adaptation pour la télévision, de même que Code 93. « Amateurs de situations limites et d’images fortes, découvrez Norek », dit de lui Pierre Lemaitre dans  son Dictionnaire amoureux du polar.

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Georges Arnaud, l’écrivain des taulards

Mondialement connu pour son premier roman, le Salaire de la peur, adapté au cinéma par Clouzot en 1953, Georges Arnaud a d’abord écrit  Schtilibem 41. Un de ces écrits de prison qui ne mâchent pas leurs mots.

 

Un petit livre, pas de ces poids lourds estampillés best-sellers. Juste un petit livre, Schtilibem 41, dix chapitres au compteur, dix nouvelles écrites au scalpel, sans rature, nerveuses, cruelles, lucides. Ça raconte la prison. Ça sent la peur, la sueur, le rance, la merde, le vomi. Tout ce qu’on ne veut jamais voir, ni entendre. Ce n’est pas de la littérature de salon, de la littérature confite pour faire pleurer Margot dans les chaumières. Ici, entre ces murs qui suintent la haine du flic, du bourgeois, de la justice, on éprouve jusque dans sa chair cette douleur à vif que seuls peuvent ressentir ceux qui sont de l’autre côté, à l’abri du regard des « bons » citoyens.

Georges Arnaud (1917-1987), de son vrai nom Henri Girard, est accusé en 1941 d’avoir assassiné à coups de serpe père, tante et domestique dans le château familial d’Escoire, en Périgord. Aucune preuve, aucun mobile, une instruction à charge, et une vox populi qui se repaît de conduire à l’échafaud ce fils de bonne famille aux mœurs « dissolues ». Défendu par Maurice Garçon, célèbre avocat et ami de la famille, Georges Arnaud sera acquitté. Il dilapidera l’héritage et, criblé de dettes, partira pour le continent sud-américain. Il sera chercheur d’or, barman, conducteur de camion, traînera dans des bouges infréquentables et fréquentera tout ce que la terre compte de méchants garçons. Retour en France dans des conditions aussi rocambolesques que son départ. Comment en vient-il à l’écriture ? Peu importe… Il publie son premier roman, le Salaire de la peur, en 1950. Il a déjà écrit Les oreilles sur le dos et Schtilibem 41.

En langage argotique, Schtilibem signifie prison. Le ton est donné. Arnaud écrit en employant un argot presque savant tant il est distillé avec panache, portant ainsi l’estocade à une langue trop propre sur elle pour raconter la prison. Les mots surprennent, certains vous sont familiers, d’autres pas, mais ce qui s’impose, c’est une langue, une musique, une audace langagière qui ne s’embarrasse pas de tournures alambiquées. Pas un mot de trop, pas une phrase de trop. On est saisi par la force des images, la puissance du verbe. C’est nerveux, sec comme un coup de trique. On pense à François Villon, Jehan Rictus, Jean Genet, à Antonin Artaud. Pierre Mac Orlan préfacera cet ouvrage paru au Mercure de France en 1953. Georges Arnaud retournera en prison pour son engagement pour l’indépendance de l’Algérie.

Les éditions Finitude ont réédité cet ouvrage il y a quelque temps. Le rappeur Vîrus et le musicien Akosh devaient jouer à la Maison de la poésie Schtilibem 41. En raison de la pandémie, tout a été décalé. On peut trouver des capsules vidéo de cette collaboration sur le Net. En attendant, on peut feuilleter ce livre « le dimanche/le lundi/et le mardi/et puis mercredi/et puis jeudi/et puis vendredi/et puis samedi/et puis merde ». Marie-José Sirach

Schtilibem 41, de Georges Arnaud (Éditions Finitude, 80 pages, 11 euros).

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À lire ou relire, chapitre 6

En ces jours de fêtes, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres : biographie, illustration, récit, roman, polar… Tous les styles à tous les prix, du plaisir toujours entre les lignes ! Yonnel Liégeois

 

BIOGRAPHIE :

Marie Curie, une femme dans son siècle : Préfacé par Hélène Langevin-Joliot, un superbe album en hommage à la jeune émigrée polonaise, à la scientifique couronnée de deux prix  Nobel (de physique en 1903, de chimie  en 1911) ! De son enfance jusqu’au transfert de ses cendres au Panthéon en 1995, Marion Augustin nous conte les mérites d’une femme qui conjugua discrétion et sagesse avec la même intelligence, qui ne sacrifia jamais à la science sa quête d’amour : la première docteure es-sciences, la première professeure en Sorbonne, la première femme à recevoir le Nobel ! Un livre grand format, riche de moult documents et photographies (Gründ, 240 p., 30€).

Toussaint Louverture : Sudhir Hazareesingh, historien et professeur à Oxford, l’affirme : « Premier « modèle noir », Toussaint Louverture a inspiré Victor Schoelcher, le militant antiesclavagiste Frederick Douglass et les plus grandes contestations du colonialisme, dont le mouvement de la négritude porté par Aimé Césaire ». Du jeune Haïtien, enfant des Lumières, à celui qui décréta l’indépendance de son île en 1801, une époustouflante biographie qui nous révèle toutes les facettes du personnage : un visionnaire fin diplomate, un chef de guerre hors-pair, un législateur avisé…. Une figure marquante dans l’histoire émancipatrice des peuples (Flammarion, 592 p., 29€).

Nathalie Sarraute : Professeure émérite à l’université d’Oxford, proche de l’écrivaine qu’elle a fréquenté assidûment, Ann Jefferson analyse avec finesse, et sans complaisance, le parcours de la jeune émigrée russe et juive, l’œuvre surtout de celle qui fut considérée un temps comme la figure de proue du Nouveau Roman… D’une discrétion légendaire, en doute permanent sur son statut d’auteure, Nathalie Sarraute a signé parmi les textes des plus percutants du XXème siècle : de Tropismes à Pour un oui pour un non, sa pièce de théâtre la plus célébrée et jouée. Un regard instructif et plaisant sur la table de travail d’une grande dame de plume (Flammarion, 490 p., 26€).

 

ILLUSTRATION :

Le corps de la lettre : De A à Z, Jacquie Barral décline l’alphabet en des formes aussi originales qu’extravagantes. Le  dépaysement du dessin à l’encre noire s’allie et se marie amoureusement au texte de Pierre Bergounioux… Une histoire savamment instruite, ludique et poétique, de la découverte de la lettre à l’émergence de l’écriture, que l’écrivain conte d’un phrasé toujours élégant (à poursuivre avec Le premier mot). D’une naïve beauté déconcertante, un petit livre d’art par le format mais un grand puits de réflexion quand l’auteur mêle son itinéraire personnel à celui de l’écriture à travers les siècles : du chasseur-cueilleur à l’ordinateur ! (Fata Morgana, 64 p., 13€).

Frantz Fanon : Un roman graphique à dire vrai, signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy. Un magnifique ouvrage, d’une fulgurante audace, pour nous plonger dans la vie et le combat anticolonialiste du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé dans le combat pour l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux  couleurs de peau (La Découverte, 240 p., 28€).

J’avais un rendez-vous : Le dernier ouvrage d’Hugo Pratt, certainement le plus grand maître de la bande dessinée ! Dans une explosion de couleurs, le créateur de Corto Maltese nous embarque pour un ultime voyage à la découverte des îles du Pacifique : Pâques, Fidji, Cook, Samoa… Entre croquis, photos, aquarelles, planches, la nouvelle édition d’un ouvrage paru initialement en 1992, enrichi d’inédits, où Pratt fait retour sur sa vie, ses rencontres, ses amours et ses découvertes. Une sorte d’autobiographie, empreinte d’un profond humanisme pour le franc-maçon qu’il fut, soulignée d’un trait de crayon d’une délicatesse infinie (Le Tripode, 224 p., 29€).

 

Récit :

Idiotie : L’homme, disparu en 2020 et par qui le scandale arriva en 1970, Eden, Eden, Eden censuré pendant plus de dix ans, nous proposait dans son ultime ouvrage couronné du prix Médicis un édifiant retour sur existence ! Une famille mortifiée pour actes de Résistance, une jeunesse errante, une aversion envers la guerre d’Algérie qui l’a enrôlé, une rébellion contre les pouvoirs constitués, un goût prononcé à braver les interdits dans le réel autant que par la plume… Le parcours d’un écrivain atypique à l’écriture singulière, une œuvre littéraire saluée par ses pairs : du prix Nobel Claude Simon à Michel Foucault, de Philippe Sollers à Roland Barthes (Folio, 304 p., 8€50).

La panthère des neiges : Le baroudeur des cimes, l’aventurier de la taïga, l’aviné des toits se révèle apaisé, aux aguets pour entrevoir « une ombre magique ». Qui est vraiment l’animal, la belle secrète du Tibet ou l’écrivain aux défis les plus improbables ? Après s’être refait une santé Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson traque l’apparition d’un animal mythique au sommet des cols enneigés d’Asie. D’anecdotes en déconvenues, jusqu’à la vision finale, un rafraîchissant récit, prix Renaudot 2019, qui interroge notre rapport à la nature entre l’indispensable et le superflu, les petits arrangements de la vie et la splendeur des grands espaces (Gallimard, 176 p., 18€).

Impossible : Erri de Luca, l’emblématique transalpin, ose un original détour sur son passé révolutionnaire. Mort accidentelle ou meurtre intentionnel ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, un face à face qui se joue en haute montagne, un dialogue qui emprunte les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils (Gallimard, 174 p., 16€50).

 

Roman :

L’art de la joie : D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… Un roman culte, un classique de la littérature italienne qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer. Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés (Le Tripode, 798 p., 14€50).

Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace : Trois personnages aux destins contrariés : une prof d’allemand en mal d’existence, le gardien d’une station de pompage désaffectée, une lycéenne en quête d’un étrange petit boulot… À l’une comme l’autre, la vie ne fait pas de cadeau entre solitude, misère sociale, noirceur des immeubles comme des jours à venir. Jusqu’à découvrir encore plus pauvre que soi, migrants – paumés –malades, et oser goûter à nouveau aux mots dignité et fraternité. Signée Thierry Beinstingel, la peinture forte d’une société en totale déliquescence où trois êtres tentent pourtant de reconquérir leur humanité. Pour faire trace (Fayard, 286 p., 19€).

Un monde à portée de main : Pour parfaire son apprentissage dans les arts plastiques, Paula suit les cours d’un prestigieux institut bruxellois. L’objectif ? Maîtriser le trompe l’œil… Il lui faudra, non sans retouches et repentirs, comprendre ce qu’est l’apparence du vrai, intérioriser surtout ce que « copier » veut dire. Un roman de Maylis de Kerangal d’une rare beauté, sensuelle et poétique, où l’acte de création est sujet premier. De faux marbres aux peintures de Lascaux, autant que l’œil, la main invite à regarder l’autre et le monde autrement… Une lecture à prolonger avec À ce stade de la nuit, un petit opuscule bouleversant, un regard autre sur le monde des migrants (Folio, 336 p., 8€).

 

Polar :

Dictionnaire amoureux du polar : Prix Goncourt 2013 pour Au revoir là-haut, mais aussi auteur de romans noirs, Pierre Lemaitre le reconnaît, le lecteur lui en dressera procès-verbal, « il y a des oublis impardonnables, des injustices criantes, des jugements contestables » : tout ce qui fait le bonheur de cette collection de dictionnaires amoureux ! De Ackroyd (Roger) à Wolfe (Nero), le maître du polar commente ses coups de cœur (dont Jonquet, Indridason, Montalban et Padura pour les nôtres), égratignant quelques plumes reconnues, invitant à la découverte d’auteurs oubliés ou méconnus, partageant surtout ses goûts pour cette littérature  de haute facture dénonçant « le monde tel qu’il va mal » (Plon, 816 p., 27€).

Les roses de la nuit : Dans le cimetière, le cadavre d’une jeune femme  sur la tombe d’un Père de la nation islandaise… Le climat social s’est dégradé à Reykjavik, la drogue fait des ravages, la concentration des quotas de pêche produit chômage et pauvreté. Plus qu’une banale enquête policière, toujours sous la conduite d’Erlendur son commissaire attitré, Arnaldur Indridason bouscule les clichés carte postale, immensités enneigées et sources d’eau chaude, pour nous plonger dans les réalités nauséabondes d’un pays en perte de sa culture ancestrale. Un auteur mondialement reconnu, traduit en 40 langues et couronné de nombreux prix littéraires, tant en France qu’à l’étranger (Métailié, 248 p., 21€).

Paz : Infiltré chez les narcotrafiquants, dans la moiteur de la forêt colombienne, un homme risque sa vie au quotidien. Entre corruption au plus haut de l’État et règlements de compte à profusion, un roman haletant, à multiples rebondissements. Le sens de l’intrigue, une écriture sèche et incisive, une documentation au-dessus de tout soupçon : après Zulu qui l’avait révélé au grand public, Mapuche et Utu, Caryl Férey s’impose comme une grande plume de la littérature. « Chacun de ses livres est un réquisitoire contre ce qu’il nomme le fascisme ordinaire, et le néolibéralisme auquel il est intimement lié », commente Lemaitre le maître, « si vous lisez un roman de Caryl Férey, vous les dévorerez tous » (Série noire, 536 p., 22€).

 

Avec deux chroniques de Jean-Pierre Burdin, au fil de l’eau :

Le pont de Bezons : Personne ne s’avisait de marcher le long de la seine. Les gens sont raisonnables. Cela n’a pas de sens de marcher le long de la Seine. Après il faut revenir. On est bien avancé. Cet exergue d’Aragon, tiré d’Aurélien, ouvre le carnet du cheminement que tient Jean Rolin. Va-et-vient erratique dans les méandres de la Seine dans ces territoires mal aimés, pas regardés, à l’abandon entre Melun et Mantes. En sautant Paris pieds joints, l’auteur va quêter et trouver du sens. Sous ses pas, le sens lève, à l’image de l’envol des oiseaux qui, comme les laissés pour compte de notre urbanité, s’abritent dans les plis d’un terrain. Vague seulement pour qui ne les traverse pas en piéton… On pense à un autre texte d’Aragon tiré du Con d’Irène : je parle d’un langage de décombre où voisinent les soleils et les plâtres. Les soleils se lèvent pont de Bezons (P.O.L., 230 p., 19€).

L’or du temps : C’est à un tout autre voyage le long de la Seine que nous convie François Sureau. D’une toute autre intention, d’une autre écriture encore. Cette descente de la Seine nous plonge dans l’écoulement du temps. Pas pour nous en livrer l’histoire mais pour découvrir des galets d’or laissés là, polis par les eaux. On peut penser à la Muse endormie de Brancusi que toutefois Sureau n’évoque pas. Il y avait à craindre une sorte de galerie de portraits édifiants ou d’inventaires de monuments. L’écriture forte, dense de François Sureau nous ouvre un libre album où l’on découvre des lieux à deux pas de chez soi, insolites, oubliés… ou encore des personnages souvent inconnus et toujours méconnus. Le point commun entre tous ? N’avoir jamais cédé sur leur désir et leur destin. On apprend beaucoup (Gallimard, 848 p., 27€50).

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Alice Zeniter et son Art de perdre

Aujourd’hui disponible en édition de poche et récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt des Lycéens en 2017, L’Art de perdre est le quatrième roman d’Alice Zeniter. L’un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

 

Trois parties, trois époques, trois personnages dans L’art de perdre pour raconter la guerre d’Algérie du côté des perdants ! La première époque raconte la vie d’Ali le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro. Micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d’enfants. Enrôlé dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki », ces Algériens accusés d’avoir été à la botte de l’armée française au moment de la guerre d’indépendance. Il parvient à fuir de justesse l’Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l’Hexagone, la famille sera d’abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d’être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d’émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l’école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d’une femme française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d’occulter son passé. Afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique. Le troisième personnage, c’est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l’Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique.

Jusqu’à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

Si Alice Zeniter s’est inspirée de sa propre histoire, elle s’est aussi beaucoup documentée. De Wikipédia aux archives les plus enfouies de l’Algérie… Cette démarche d’investigation confine à une reconstitution minutieuse de l’environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l’Histoire sont beaucoup plus qu’un simple décor. Humain, réaliste et tout à la fois romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du XXème siècle. Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l’on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L’Art de perdre afin d’en tirer toute la profondeur.

Un roman fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN, impressionnant d’atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente au camp de transit de Rivesaltes… Il y a les livres scolaires qui racontent l’histoire officielle commune entre la France et l’Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le roman d’Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et un élan littéraire qui envoient d’emblée l’ouvrage au rayon des grandes oeuvres. Dominique Martinez

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La République, rempart contre l’obscurantisme

En pleine crise économique et sociale, le chef de l’État relance son projet de « stratégie contre les séparatismes ». Alors que la puissance publique devrait veiller à la cohésion nationale et à l’apaisement des tensions, elle prend le risque de stigmatiser la population musulmane et certains territoires, estime Malik Salemkour. Entretien avec le président de la Ligue des droits de l’Homme.

 

Christine Morel – Le président de la République s’est exprimé en prévision d’un projet de loi à l’automne. Ayant maintes fois repoussé le sujet, n’a-t-il pas laissé s’installer la confusion dans le débat public ?

Malik Salemkour – En effet, le problème c’est que depuis fin 2019 le président de la République a inscrit dans l’espace public ce débat sur « le séparatisme » et « les séparatismes » sans jamais bien le définir. À chaque fois, notamment à Mulhouse en février, ses exemples portent sur l’Islam et les relations entre l’Islam et l’État. Donc finalement, à chaque fois, bien qu’il s’en défende, le débat sur le séparatisme alimente la stigmatisation de l’Islam et des musulmans. Après, c’est évident qu’il faut lutter contre le terrorisme et les comportements sectaires. Toutefois, ayant réduit les moyens de la Mission de lutte contre les sectes, le gouvernement est un petit peu ambigu. Ce qui est clair aussi, mais pas suffisamment réaffirmé, c’est que l’obscurantisme avance lorsque la République recule. Or, les propositions de Jean-Louis Borloo sur la politique de la ville et sur la politique des quartiers n’ont pas été retenues. Quant au plan de relance, il ne tient pas compte de la nécessité de remettre du service public et des moyens pour l’égalité, notamment en matière d’accès à l’emploi mais aussi pour travailler sur l’égalité entre les femmes et les hommes, sur la lutte contre le patriarcat. Et la question ne relève pas d’une religion. C’est celle des femmes qui aujourd’hui affirment légitimement qu’elles ont non seulement des droits, mais des droits égaux à ceux des hommes y compris pour vivre habillées comme elles le souhaitent dans l’espace public. Tout cela relève d’un travail d’éducation, d’éducation populaire et d’un soutien aux associations.

C.M. – Parler de lutte contre le séparatisme n’est donc pas la bonne porte d’entrée pour traiter de ces questions ?

M.S. – Concernant la préparation du projet de loi sur le séparatisme, les pistes évoquées par Marlène Schiappa et Gérald Darmanin mélangent un peu tout. Il y a, par exemple, le non-recours aux imams détachés et le financement des cultes. C’est très bien, mais faut-il lier ces sujets au séparatisme ? La notion de séparatisme est quand même marquée historiquement. Elle vise des gens qui ne s’inscrivent pas dans la République et veulent en sortir. Or, les musulmans sont parmi les premiers à affirmer leur droit à l’égalité, à la non stigmatisation et donc à la reconnaissance du racisme. S’il peut y avoir débat autour du terme d’islamophobie qui désigne ce racisme, le 10 novembre 2019, celles et ceux qui manifestaient contre « l’islamophobie » demandaient l’égalité des droits, la justice et la non-discrimination. Ce n’était donc pas un mouvement séparatiste puisqu’il affirmait sa volonté d’être pleinement dans la République et qu’il ne visait pas à imposer une loi au-dessus des autres. Qu’il y ait des avis divergents sur la pratique religieuse, musulmane ou autre, comme quand une partie du monde catholique s’oppose à l’IVG, c’est heureux. Et ce sont la société française et la loi qui font rempart. De la même façon, lorsque les intégristes considèrent que les enfants doivent pratiquer ou s’habiller de manière particulière, la société réagit. Dans un cas comme dans l’autre, est-ce pour autant du séparatisme ? Il faudrait plutôt s’interroger : comment on essaie d’apaiser la société française, comment on lutte contre les dérives sectaires, contre les écoles non conventionnées de toutes obédiences qui déploient des incitations à la haine, à l’injustice ou à l’inégalité entre les femmes et les hommes. Ce ne sera certainement pas avec cette loi qui crée un sentiment de suspicion, surtout un climat de division.

C.M. – Avant d’évoquer celle sur le séparatisme, le chef de l’État voulait revoir la loi sur la laïcité. N’y aurait-t-il pas une confusion omniprésente entre les deux ?

M.S. – Oui, mais nous avons une vraie difficulté aujourd’hui. Depuis une dizaine d’années, la question de l’incompatibilité de l’Islam dans la République est posée par certains. Toutes les religions, dès lors qu’elles respectent la loi et l’ordre public, ont leur place. Il n’y a pas à définir comment on doit penser, comment on doit pratiquer, est-ce qu’on doit croire en Dieu, lequel, etc… Sauf que certains pointent l’idée qu’il y aurait des religions intégrées, acceptées, acceptables et d’autres qui, par essence, ne pourraient pas l’être. Or, il y a aussi un catholicisme politique qui veut fonder une certaine vision de la famille, une certaine vision du droit des femmes, une certaine vision de l’éducation sectaire, voire intégriste. Autant de visées qui doivent être combattues par les lois de la République, la laïcité doit protéger chacune et chacun de sa liberté de conscience, de sa liberté de croire ou de ne pas croire. Il peut y avoir des débats qui mettent en conflit des droits et des libertés, la question du voile divise depuis 1989 la société française. Quel est le degré entre la liberté de pratiquer et de porter des signes religieux et celui de l’émancipation, de l’égalité ? En France, on a le droit d’être aliéné, d’être dépendant ! L’enjeu fondamental ? Que la République permette à chacune et chacun en l’espèce de pouvoir s’émanciper, de pouvoir changer de religion, de pouvoir appliquer les règles qu’elle veut, et non celles d’une religion. C’est cela qu’il faut affirmer, c’est cela qu’il faut défendre.

C.M. – Ne chercherait-on pas à judiciariser le communautarisme ?

M.S. – Là-dessus, le président de la République a été clair. Dès octobre 2019, il a souscrit à l’idée que ce terme ne veut rien dire, il ne l’a plus utilisé. Heureusement qu’il y a des communautés, de destin, territoriale ou affinitaire… Si le terme de communautarisme est mal défini, on voit bien ce qu’on veut lui faire dire : des gens qui astreignent un groupe à définir ses propres règles, ses propres lois qui ne seraient pas celles de la République. D’où la nécessité à réaffirmer, sur l’ensemble de l’espace public, la liberté, l’égalité et la fraternité. Dans tous les quartiers, sur tous les territoires, chacune et chacun est un sujet de droit, non le sujet d’une religion ou d’une secte : être libre en conscience, être libre dans sa foi ou sa non foi.

C.M. – Le climat est déjà très tendu… Gérald Darmanin prépare la loi sur le séparatisme et pointe en même temps « l’ensauvagement d’une partie de la société ». Comment l’analysez-vous ?

M.S. – Nous sommes en effet dans un climat de violence verbale et de haine, notamment sur les réseaux sociaux, de faits divers qui sont insupportables. Est-ce pour autant de « l’ensauvagement » ? Le ministre de la justice et le président de la république sont venus corriger ce terme, mais celui-ci laisse entendre qu’il y aurait, en France, des sauvages, donc des individus non éduqués qui, par essence, ne seraient pas des citoyens et seraient même structurellement dans l’incapacité de l’être. Oui, il y a de la violence, donc il faut la combattre, oui, il y a de la haine en ligne, alors il faut travailler sur comment ça se diffuse et comment on la prévient. C’est ce que fait l’Observatoire de la haine en ligne mis en place par le CSA. Après, se pose une question de fond : comment on remet la population française en capacité de délibérer de façon contradictoire mais pacifique ? C’est aujourd’hui un véritable enjeu, notamment concernant la façon dont l’information est portée. C’est trop souvent en favorisant les tensions, par le choix de caricatures ou de têtes de gondoles condamnées pour incitation à la haine raciale, tel Éric Zemmour. Comment pacifier le débat ? Dans le dialogue civil, dans le dialogue social, l’État d’abord doit être exemplaire, en ne rejetant pas les oppositions ou les critiques par l’arrogance et le mépris. Je pense au mouvement des gilets jaunes mais il en va de même quand des citoyens considèrent que les questions environnementales sont essentielles, quand une convention citoyenne affirme que telle ou telle mesure devrait être prise : l’exécutif ne doit pas les comparer à la secte reculée des Amish et laisser entendre qu’ils ne sont « pas au niveau ». La parole publique des hommes et femmes politiques – encore plus celle du gouvernement – se doit de respecter chacun. Des opinions contradictoires ne peuvent pas être reçues avec mépris, par le dénigrement et finalement par l’indignité.

C.M. – À vous écouter, l’exécutif mine à lui seul la cohésion nationale…

M.S. – C’est clair ! Quand on commence à dire qu’il y a des ennemis de l’intérieur et des acteurs qui agiraient pour détruire la République, je crois qu’on est dans la disproportion. En plus, on coure le danger de jeter les musulmans, notamment, entre des mains qui ne sont pas celles de la République. Or, celle-ci doit au contraire accueillir chacun, qu’il soit croyant ou pas. De plus, alors qu’il y a tant d’enjeux économiques, sociaux, environnementaux et sanitaires à l’actualité, il faut s’interroger sur l’opportunité de ce projet de loi. Mettre le séparatisme en pâture dans le débat public ne va pas aider à la cohésion nationale dont on a besoin dans une période de crise profonde. Pendant le confinement, la solidarité était pleine et entière, il n’y avait que des habitants en France, quels que soient leur religion et leur âge : on était tous ensemble à essayer de vivre ces moments difficiles. Face à la crise économique et sociale qui pointe, à ces centaines de milliers de chômeurs et aux difficultés économiques que beaucoup vont vivre, il y a besoin d’union et de solidarité. Nous n’avons pas besoin d’un État qui vient jeter la suspicion sur une partie de la population et sur certains territoires, nous avons besoin d’une puissance publique qui rassemble et protège. Propos recueillis par Christine Morel

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Frantz Fanon, figure du tiers-mondisme

Spectaculaire, la fresque réalisée à Montreuil (93) par le street artiste JBC : une effigie de Frantz Fanon ! Le psychiatre et essayiste martiniquais fut très impliqué dans le combat du FLN en Algérie. Une figure majeure de l’anticolonialisme et du tiers-mondisme.

 

Il fut l’ancêtre des « french doctors » en leur ajoutant une dimension révolutionnaire et littéraire. Un Français qui partage avec Jacques Derrida le paradoxe d’être davantage étudié dans les universités américaines que dans leurs homologues françaises. Il est vrai que Fanon, né Frantz à Fort-de France et enterré Omar Fanon à Aïn Kerma en Algérie, aura du attendre que soient à peu près cicatrisées les séquelles de la guerre d’Algérie pour retrouver droit de cité dans les facultés de l’hexagone.

Autant qu’un petit français de Martinique, c’est un futur républicain forcené qui naît en 1925, fils d’un fonctionnaire des douanes, franc-maçon comme l’est à l’époque la petite bourgeoise radicale-socialiste de l’île. L’élève du Lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France est aussi brillant que le sera l’étudiant, quelques années plus tard, de la Faculté de Médecine de Lyon. Entretenu pour expliquer son évolution, un mythe est à détricoter : il ne fut jamais l’élève d’Aimé Césaire, poète et chantre de la négritude. En revanche, le lycéen de 17 ans, pas encore bachelier, rejoint clandestinement la Dominique en 1942 pour s’enrôler dans les Forces de la France Libre. Fanon entend défendre cette République qui, en 1848, a aboli l’esclavage. Le débarquement de l’Amiral Robert quelques mois plus tôt, avec 10 000 marins pour appliquer les lois de Vichy, achève de le convaincre. Sa candidature est rejetée et il regagne le Lycée Schoelcher jusqu’en 1944.

À 19 ans, il peut intégrer le 5ème Bataillon de Marche des Antilles et arrive à Casablanca pour y attendre le débarquement de Provence. Au commencement, les notes du livret militaire ne sont guère brillantes. On passe de « soldat quelconque au mauvais esprit » à « élève brillant mais esprit militaire douteux » avant d’atteindre en avril 1944 « s’est révélé courageux et de sang-froid. Fait l’admiration de ses camarades. Blessé et cité ». C’est à Casablanca qu’il prend conscience de la société racialisée dans laquelle il est appelé à évoluer. Le camp y est divisé en trois sections : les Européens auxquels sont assimilés les 500 Antillais parce que citoyens français, les Arabes « indigènes » et enfin les « Sénégalais » qui regroupent tous les ressortissants de l’Afrique noire française. Son bataillon remonte le Rhône, atteint le Doubs en plein hiver avant Strasbourg qu’il est chargé de libérer. La propagande hitlérienne usant du « nègre qui violera vos femmes s’il n’est pas cannibale » a fait son œuvre. La population libérée craint ses soldats « de couleur ». Et l’attitude de la hiérarchie militaire, forcément blanche, en ajoute au désappointement dont il fait part à ses parents dans une lettre du 12 avril 1945 : « Aujourd’hui, il y a un an que j’ai quitté Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète. Je doute de tout, même de moi… Je me suis trompé ». Cette confrontation à la vision du noir, même antillais, par le Français de métropole, l’ouvre à la réalité du fait colonial.

Retour à Fort-de-France en 1945, il y passe son bac. Lecture passionnée des philosophes Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. Actif soutien à la candidature d’Aimé Césaire aux législatives. Il entre ensuite à la Faculté de Médecine de Lyon avant d’intégrer l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère où il rencontre son maître de stage André Tosquelles et des pratiques de traitement en décalage avec la doxa de l’époque. En 1952, Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs: un essai vigoureux et volontiers satirique, dans lequel il interroge l’aliénation et les relations Noirs-Blancs. Nommé en 1953 médecin-chef d’une division psychiatrique de l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie, il découvre un univers psychiatrique conformiste, mâtiné d’esprit colonialiste, ségrégant Européens et « indigènes ». Sa prise de conscience du fait colonial continue de se parfaire lorsqu’il doit traiter des tortionnaires de la police française. L’hôpital de Blida-Joinville ayant hébergé clandestinement des combattants des deux organisations indépendantistes, l’Armée de libération nationale (ALN) et le Front de libération nationale (FLN), Robert Lacoste, gouverneur du territoire, expulse Fanon, croit-il, vers Paris.

Le militant anticolonialiste et tiers-mondiste rejoint en fait Tunis. Il y exerce son travail de psychiatre dans un hôpital déserté par les Français et devient ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Il collabore à l’organe de presse du FLN, El Moudjahid, dont il devient l’un des principaux rédacteurs. En 1959, il publie L’an V de la révolution algérienne (aussi appelé Sociologie d’une révolution). L’année suivante, atteint d’une leucémie, Fanon travaille sur Les damnés de la terre. En 1961, affaibli, il rencontre Jean-Paul Sartre à Rome pour trois jours de conversations ininterrompues. Dont le philosophe tirera la substance de la préface, tant souhaitée par Fanon, de son dernier ouvrage qui deviendra un  classique mondial de la littérature politique de combat. Les damnés de la terre ? Un élément d’enseignement dans la plupart des universités américaines aujourd’hui. Frantz Fanon meurt aux États-Unis le 6 décembre 1961, quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie. Alain Bradfer

La fresque de JBC, sise à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du  160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.

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Camille Peugny, la fracture sociale

Dans les colonnes du quotidien Libération, Camille Peugny répondait aux questions de notre consœur Laure Bretton. Pour le sociologue, l’épidémie de coronavirus révèle la fracture entre deux mondes : les « vainqueurs de la mondialisation » sont chez eux, tandis que ceux qui sont « à leur service » sont dehors. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Sociologue, Camille Peugny enseigne à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Spécialiste des inégalités sociales, il est l’auteur de Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale et Le déclassement.

 

Laure Bretton – Cette crise agit-elle comme un miroir grossissant des inégalités au travail ?

Camille Peugny – La crise que nous traversons rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles dans le fonctionnement social de notre pays. Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles : protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… Ce sont eux les premiers de cordée : comme en montagne, ils assurent les autres pour leur survie.

L.B. – L’économie française étant de plus en plus « tertiarisée », on avait perdu de vue ces cols bleus…

C.P. – Dans l’économie mondialisée, le modèle de référence c’est plutôt le cadre très diplômé, mobile et vendant très cher ses compétences sur le marché du travail. La réalité, c’est que ce genre de société n’est rendu possible qu’à la condition qu’une armée de l’ombre s’occupe de leurs enfants après l’école ou nettoie leurs appartements. On peut aussi parler de la caissière du supermarché parisien qui reste ouvert jusqu’à 23h pour que le cadre supérieur puisse aller s’acheter un repas sous-vide en sortant du boulot. Cette organisation aggrave la dualisation du travail. On peut même parler de deux marchés du travail : le premier, celui des salariés qualifiés, et le deuxième auquel sont cantonnés les autres, sous ou mal payés et mal protégés. Avec cette crise, on a fait rentrer chez eux bon nombre de « vainqueurs » de la mondialisation et on laisse dehors ceux qui sont en partie à leur service.

L.B. – Certains appellent à un changement de paradigme social après la crise. Vous pensez qu’on ira vers une plus grande prise en compte de ces invisibles ?

C.P. – Il est toujours compliqué de faire des prédictions en pleine crise. Je crois qu’on ne peut pas attendre d’effet magique : tous les gens qui applaudissent les soignants à 20 heures ne vont pas subitement se transformer en défenseurs du service ou de la dépense publics. Mais il peut quand même y avoir des changements, comme arrêter de supprimer des lits dans les hôpitaux ou revaloriser les salaires des personnels hospitaliers… Tout le reste sera un combat. Ce qui caractérise ces premiers de cordée, hors personnel soignant, c’est qu’ils sont isolés. Ceux qui travaillent dans le service à la personne ou les caissières n’ont pas de collectif de travail. Cela les fragilise. Un livreur est seul dans son camion, sans mobilisation syndicale possible. Ce sera un combat politique de longue haleine pour prendre en compte cette division du travail. Mais on ne peut plus ignorer le déséquilibre total entre la hiérarchie des revenus et du prestige social d’un côté et celle de l’utilité sociale de l’autre.

L.B. – Le registre martial adopté par l’exécutif visait à mobiliser les Français pour qu’ils continuent à travailler. Le trouvez-vous adapté ?

C.P. – Pas du tout : les salariés dont on parle ne sont pas en guerre, ils sont au travail. L’aspect positif de cette catastrophe, c’est que tout le monde les voit alors qu’on fermait les yeux sur leurs conditions de travail jusque-là. On peut aussi rappeler que la réforme des retraites prévoit la suppression des régimes spéciaux, bénéficiant justement à une partie de ces salariés de l’ombre.

L.B. – Vous êtes un promoteur de la « société du care », du soin. C’est dans cette direction qu’il faut aller, une fois la crise sanitaire passée ?

C.P. – Une des perspectives d’avenir, c’est que l’épidémie et ses conséquences économiques et sociales nous amènent à repenser les relations entre groupes sociaux. On a parlé de « société de la connaissance », il faut aujourd’hui inventer une nouvelle économie des rapports sociaux. Mais il faut défendre une idée extensive du « care » qui ne se limiterait pas au soin porté aux malades, aux personnes âgées et aux enfants. Nous devons l’étendre à toutes ces fonctions qui permettent à la société de tenir debout. La caissière du Monoprix parisien qui habite en banlieue et qui termine à minuit fait partie de ce « care ». Il est urgent de repenser la place de ceux qui sont au service des autres. Propos recueillis par  Laure Bretton

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Armand Gatti, porteur de feu

Il y a trois ans, le 6 avril 2017, disparaissait Armand Gatti. Un baroudeur par tout temps, un poète combattant au langage en fusion, un grand homme de plume et de scène. Sous le titre Comme battements d’ailes, Gallimard publie une sélection de ses  poèmes.

En ces temps de confinement, à lire, acheter ou télécharger : Comme battements d’ailes, poésie 1961-1999 (224 p., 9€30).

 

Dans l’aigre après-midi du 12 avril 2017, nous étions nombreux, au funérarium du Père-Lachaise, à rendre à Armand Gatti (de son vrai nom Dante-Sauveur Gatti, né à Monaco en 1924 d’un père balayeur et d’une mère femme de ménage) les honneurs dus à son rang, tout en haut de l’échelle des poètes combattants. Ainsi nous accompagnions avec cœur ce porteur de feu à la grande force libératrice, maquisard à 18 ans, arrêté, déporté, évadé, engagé dans les parachutistes britanniques, écrivain multiple, proche aussi bien de Boulez que d’Henri Michaux, grand reporter, grand voyageur dialoguant avec Mao, Guevara et tutti quanti, cinéaste, inventeur d’un « théâtre des possibles »… Bref, autant de vies que les chats qu’il aimait tant.

Chez Gallimard, sous le titre Comme battements d’ailes, paraît une sélection de ses poèmes, choisis et présentés, « éclairés » en somme par Michel Séonnet. Ce sont autant d’étages d’une fresque lyrique vertigineuse lancée à l’assaut du ciel, à  partir d’un « je » infiniment reconnaissant, à l’égard du père (l’éboueur Auguste G.), des compagnons de Résistance, des lutteurs de classe d’ici et là-bas sous l’étendard de l’anarchie, dans un brassage perpétuel de langage en fusion où se pressent des éléments métaphysiques d’hier liés au concret le plus âpre, au sein d’une frénésie d’écriture – ô combien contrôlée – littéralement d’ordre cosmogonique.

Cela s’ouvre sur Mort-Ouvrier (1961), où il est dit « Notre siècle qui es sur terre / que ton nom soit apaisé / mais que ta révolte arrive ». Viennent ensuite le Poème de Berlin (1971), la Première lettre (1978), Poème  cinématographique (1984), Docks (1990), un hymne vibrant de couleurs à la gloire de Sauveur Lusona, son grand-père qui fit « des docks de Marseille / un jardin japonais », pour finir par la Parole Errante (1999), foudroyante traversée du langage où Gramsci côtoie le kabbaliste Aboulafia, tout en sachant que « le mot chien n’aboie pas ».

L’ensemble constitue seulement des extraits d’une œuvre-monde poétique qui n’a cessé de nimber Gatti (il se rêvait un « devenir d’oiseau ») d’une aura unique tout au long de sa vie d’homme chaud et vivant. Un reste d’idéalisme m’incite à souhaiter que ce volume Comme battements d’ailes arrive par miracle dans les mains de jeunes gens qui pourraient en être atteints,  ainsi que le furent d’anciens jeunes gens dont je fais définitivement partie. Cela dit au nom d’un principe Espérance qui n’a pas encore articulé son dernier mot. Jean-Pierre Léonardini

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Didier Bezace, la douleur du partir

Comédien, metteur en scène, Didier Bezace est décédé le 11 mars. Cofondateur du Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet, l’ancien directeur de La Commune (1997-2013), le Centre dramatique national d’Aubervilliers (93), fut un éminent serviteur du théâtre public. Récompensé de plusieurs Molière, homme de talent sur et hors les planches, au cinéma comme à la télévision, exigeant et d’une extrême rigueur, surtout chaleureux et grand partageur.

Nombre de spectacles qu’il mit en scène nous reviennent en mémoire, images et émotions fortes : La Femme changée en renard de David Garnett, L’École des femmes de Molière avec Agnès Sourdillon et Pierre Arditi,  La Noce chez les petits bourgeois et Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht, La Tige, le poil et le neutrino de Thierry Gibault, Savannah Bay de Marguerite Duras avec l’emblématique Emmanuelle Riva… Des mises en scène tissées au cordeau, aussi gouleyantes que savantes, celles-ci et tant d’autres à Aubervilliers, en Avignon, à Grignan ou bien ailleurs. Bezace ? Un  compagnon fidèle, dirigeant souvent une bande de comédiens

Co Sonia Barcet

choyés et attitrés. Molière, Marivaux, Brecht, Feydeau mais aussi Duras, Garnett, Keene, Tabucci : autant d’auteurs qu’il servit avec constance et jubilation.

En 2015, doubles retrouvailles ! D’abord, à Grignan : en la cour du château, avec son réjouissant Quand le diable s’en mêle, la mise en scène de trois courtes pièces de Georges Feydeau (Léonie est en avance , Feu la mère de Madame , On purge bébé )… Ensuite, à la Comédie de Saint-Etienne en compagnie de Catherine Hiegel, deux « monstres sacrés » ou « bêtes de scène » attitrées, pour un éblouissant Retour au désert de Bernard-Marie Koltès mis en scène par Arnaud Meunier. Jusqu’à son ultime apparition en 2019 au Théâtre du Lucernaire dans Il y aura la jeunesse d’aimer : au côté d’Ariane Ascaride, un duo emblématique rendait hommage à un couple mythique dans un choix de textes d’Elsa Triolet et Louis Aragon.

En 2012, il nous accordait un entretien à l’occasion de la création de « Un soir, une ville… ». Rassemblées sous un même titre, trois courtes pièces de l’auteur australien Daniel Keene qu’il révéla au public français. Mieux que de vains propos de circonstance, Chantiers de culture invite ses lecteurs à retrouver les mots-mêmes du génial passeur que fut Didier Bezace, passions et convictions ouvertement affichées.

 

Yonnel Liégeois – Pourquoi avoir choisi, aujourd’hui, de mettre en scène ces trois courtes pièces de Daniel Keene ?

Didier Bezace – J’entretiens un compagnonnage de longue date avec Daniel Keene. Je suis ravi d’être devenu en quelque sorte le porte-parole sur scène d’un homme qui jette un regard si précieux sur le monde. La grande force de son théâtre ? Montrer les « invisibles » : les chômeurs, les perclus de solitude, les malades atteints de pathologies lourdes. Toutes ces petites gens que le théâtre ignore trop souvent. Et Daniel, dans une écriture ni pessimiste ni désespérée, le fait avec beaucoup de respect et d’affection, avec un regard nourri d’espoir ! Il donne à voir des hommes et des femmes à qui l’on dénie souvent le droit à la représentation, encore plus à une esthétique. Daniel sait allier le sens du réel à une poétique du théâtre. Mettre en scène ce théâtre-là est pour moi un vrai choix.

Y.L. – N’est-ce pas ces mêmes lignes de force qui vous avaient conduit à accepter la direction du Théâtre de la Commune en 1997 ?

D.B. – Oui, même si à cette date je répondais d’abord positivement à un appel de Jack Ralite, alors sénateur-maire d’Aubervilliers. Avec une mission première : contribuer à la refondation sur un territoire bien déterminé de ce théâtre initié par Gabriel Garran, une grande figure du spectacle vivant qui fera de ce lieu en 1965 le premier théâtre permanent en banlieue parisienne. L’objectif ? Séduire et conquérir le public en faisant le choix de la création sur ce département, le « 9-3 ». Trop de gens, par méconnaissance ou par peur, portent un regard injuste sur la banlieue. En fait, c’est un territoire riche de sa diversité, fort de ses contradictions autant que de ses possibles… J’y ai découvert un public pour qui faire théâtre a du sens, pour qui c’est une autre façon d’interroger la vie. Un mouvement de la pensée, ici comme ailleurs, dont les citoyens ont besoin. Selon moi, travail et création vont de pair : si le travail s’étiole, la création s’abîme ! Les hommes ont besoin du travail pour être eux-mêmes, le chercheur Yves Clot analyse ce double mouvement avec justesse et beaucoup de pertinence.

Y.L. – Si globalement la société française va mal, qu’en est-il de la culture : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

D.B. – Ni l’un ni l’autre, je suis combatif d’abord, et j’essaierai de le rester ! Mon inquiétude, si je puis m’exprimer ainsi, ne concerne pas spécialement le monde de la culture, elle se porte d’abord et avant tout sur l’état mental qui caractérise notre pays actuellement. Cette déliquescence, ce renfermement sur soi-même,  cet individualisme exacerbé, ce manque de sens de l’intérêt collectif et de l’effort font des dégâts dans tous les domaines et ils en font forcément dans celui de la culture. Comme dans celui de la vie sociale, du travail et de l’entreprise, du service public en général : il y a quelque chose d’une ambition collective qui manque au citoyen français. On vit dans une France de luxe qui produit aussi une grande pauvreté : un paradoxe insupportable, d’une certaine façon. Une affaire de citoyenneté que l’on doit analyser et changer collectivement, sans attendre une réponse des seules élites. Et plus cet état de médiocrité empire, plus on demande à la culture de nous en distraire ! C’est ça qui m’inquiète le plus, culturellement parlant : on crée un conformisme de la distraction, plutôt que de penser l’art comme moyen d’investigation de nos propres existences. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : D’une noce à l’autre…

« Je suis venu à la Commune avec une Noce (chez les petits bourgeois, ndlr), celle de Brecht, créée  quelques semaines auparavant au Festival d’Avignon. J’en repars aujourd’hui après une autre Noce qui ne nous vient pas d’Allemagne mais de Roumanie (Que la noce commence, d’après Au diable Staline, vive les mariés ! d’Horatiu Malaele et Adrian Lustig. NDLR)… C’est une coïncidence que je n’ai pas prévue, confortant au fil des spectacles et des saisons ma volonté de construire un répertoire de théâtre populaire au cœur de la banlieue : notre art, né du peuple,doit y retourner ».

« Le théâtre n’a pas de mémoire et ce livre n’y pourra rien. Il me donne juste l’occasion de m’arrêter un moment avant de partir et de réfléchir à une démarche artistique que j’ai construite au présent d’année en année, pendant quinze ans. À travers les témoignages, les réflexions, les images, il fait resurgir, pêle-mêle et sans volonté chronologique, des objets, des bouts d’espace, des regards, des gestes et des expressions volés sur scène… Ce sont les moments de la création théâtrale telle que j’ai voulu la vivre en banlieue à Aubervilliers, entouré d’une équipe fidèle qui m’a accompagné durant tout ce temps ». Un superbe album nourri de mémoire, d’histoire et d’espoir (D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue, par Didier Bezace. Les solitaires intempestifs, 210 p., 23€).

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Lino Ventura, le Parmesan de Montreuil

La Première Guerre mondiale a décimé la population masculine, l’industrie et le bâtiment recrutent alors au-delà des Alpes. C’est à Montreuil, en 1927, que le futur Lino Ventura, le petit « macaroni » débarqué de Parme, s’installe avec sa mère. Sans oublier Les ritals, l’adaptation du roman de Cavanna sur les planches de La scène parisienne !

 

C’était en juin 1927. Luisa Borrini quitte Parme et une Italie rongée par la misère. Elle emmène son fils d’à peine huit ans, Angiolino, avec un double espoir : retrouver Giovanni Ventura, le père de l’enfant parti se faire oublier à Paris, y gagner une vie moins sordide. Avec le gamin, elle s’installe au 57 de la rue de Romainville, dans une maison sans eau ni électricité. Comme beaucoup de ses compatriotes,elle a rejoint une des petites communautés qui parsèment l’Est parisien. Avec une prédilection pour Nogent, Montreuil et Bagnolet… Angiolino fréquente l’école élémentaire du quartier. Pas longtemps. Il évoquera plus tard les brimades subies par cette mère qui ne parle pas français. Lui n’est rien d’autre que l’un des « macaronis » de l’école, qu’il quitte à neuf ans pour faire des petits boulots. En 1930, Luisa trouve un travail de femme de ménage dans un hôtel parisien, le tandem migre vers le 9ème arrondissement de Paris. Vingt-trois ans plus tard, après une brève carrière de lutteur puis de catcheur, Angiolino devenu Lino Ventura tient son premier rôle dans Touchez pas au grisbi.

Le jeune garçon et sa mère n’ont jamais fait que participer à un vaste exode d’Italiens, qui connut son acmé au cours des années 1920. Au lendemain de la Grande Guerre 14-18 qui a décimé la population masculine, les secteurs de l’industrie et le bâtiment sont avides de main-d’oeuvre. « Entre 1870 et 1970, c’est comme si un village de 600 habitants disparaissait tous les jours », résume la chanteuse montreuilloise Anna Andreotti qui a recueilli les témoignages de ceux qui ont traversé les Alpes. De celles débarquant le foulard noué sur la tête et dont la seule sortie autorisée était la messe. Aussi importantes soient-elles, les arrivées ne se traduisent pas par un effet de masse. La communauté des Italiens immigrés s’éclate en « petites Italies », selon une étude menée par Marie-Claude Blanc-Chaléard. Ce petit monde se satisfait d’un habitat précaire dans des baraques érigées sur les friches de la ville ou de maisons sommaires bâties sur les mêmes terres. Les hommes, célibataires ou venus seuls, se contentent d’hôtels modestes. Tous se retrouvent à effectuer les travaux les plus pénibles dans le bâtiment ou l’industrie. Les femmes ne sont pas épargnées, astreintes aux tâches les plus rudes. « Chez Bailly, usine de produits pharmaceutiques, au lavage des bocaux, il n’y avait que des Italiennes parce que c’était le plus dur », se souvient Mme Silva, citée par Marie-Claude Blanc-Chaléard.

Les immigrés italiens, tout européens qu’ils soient, sont rejetés autant au titre de ce statut social, qui les relègue dans des zones inhabitables pour les autochtones, que par un mode d’existence méditerranéen, jugé bruyant et négligé, dont ils ne peuvent se départir. Le dédain s’efface lorsqu’ils sortent l’accordéon pour animer les fêtes champêtres des parcs de Montreuil. Le musette transcende alors les différences culturelles, mais c’est sur le terrain de la politique que les fraternités se nouent autant que les fossés se creusent. Au point de rejouer une version montreuilloise de don Camillo et Peppone… Côté don Camillo, les Italiennes qui entendent ne pas rompre avec les fondements du catholicisme transalpin et côté Peppone, les antifascistes qui s’allient aux communistes de plus en plus victorieux dans cette banlieue devenant rouge. Pour la jeunesse, les deux institutions que sont l’Église (et ses patronages) et le Parti communiste (et ses organisations sportives) deviennent des lieux de brassage et donc d’intégration.

Le décret Laval de 1932, qui limite à 10% les étrangers à l’embauche (conséquence de la crise de 1929), et la mobilisation par Mussolini des hommes, fussent-ils émigrés, font disparaître 35% de la population italienne des statistiques de Montreuil. Jusqu’à son retour, à compter du milieu des années 50, attirée par la construction des HLM de la ville. Alain Bradfer

Les « ritals » de France

Au temps glorieux de la puissante sidérurgie lorraine, le patronat organisait à pied, en camions ou en wagons, le passage de la frontière pour cette main d’œuvre italienne bon marché, dont il manquait tant ! « En 1956, nous fûmes 42 jeunes de vingt ans à passer ensemble la frontière », se souvient Carlo. « Je suis arrivé un 23 mai à Villerupt et le 25, je partais au boulot dans le brouillard et le froid. Sans gants ni chaussures de travail. Mon seul réconfort, dans le bruit et la poussière ? Les copains de l’usine qui parlaient tous la même langue que moi ». En cette région, les « ritals » iront jusqu’à constituer presque 70% de la population !

Du rejet viscéral à l’intégration réussie, ce ne fut pas vraiment la « dolce vita » pour les « ritals » de France ! « Si vous passez un jour à l’heure de midi vers Mont-Saint-Martin ou Villerupt près d’une des nombreuses cantines italiennes », écrit L’Etoile de l’Est en juillet 1905, « votre odorat est désagréablement chatouillé par des odeurs d’abominables ratatouilles. Des vieilles sordides, à la peau fripée et aux cheveux rares, font mijoter des fritures étranges dans des poêles ébréchées. Et les bêtes mortes de maladie à des lieux à la ronde ne sont pas souvent enfouies », poursuit le journal local, « elles ont leur sépulture dans l’estomac des Italiens qui les trouvent excellentes pour des ragoûts dignes de l’enfer. La saleté chronique et la façon de vivre déplorables des Italiens font courir de sérieux dangers de contamination à la population indigène », conclut doctement le chroniqueur. Et L’Est Républicain d’ajouter que « les Italiens regroupés dans un ou plusieurs quartiers donnent l’impression qu’Hussigny ou Villerupt sont devenus des vieux quartiers de Rome et de Naples, pouilleux à souhait sous le clair soleil ».

Sociologues et chercheurs sont formels, l’immigration italienne en France constitue le plus ancien et le plus fort courant migratoire sur notre territoire. D’indésirables Les Ritals, selon le fameux roman autobiographique de Cavanna, deviennent pourtant indispensables à la bonne marche de l’économie française. Jusque dans les années 60 où le courant se tarit, cédant la place au « bougnoule ». Une page de l’histoire se tourne, une autre commence à s’écrire. Yonnel Liégeois

À voir : Les ritals, jusqu’au 26/04 au Théâtre La scène parisienne (75). Accompagné de l’accordéoniste Grégory Daltin, le comédien d’origine sarde Bruno Putzulu s’empare des mots de Cavanna. Avec verve et couleurs… « Pas besoin d’avoir baigné dans les macaronis pour être conquis…Dans un one man show tendrement bercé à l’accordéon, Putzulu retranscrit cet univers à cœur ouvert », commente Charlie Hebdo. Et le quotidien Le Parisien d’ajouter, « un hommage aux Italiens installés à Nogent depuis le milieu du XIXe siècle… On y retrouve le sel du roman et de la vie de ces Italiens dans un spectacle qui fait autant rire que pleurer ».

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