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1968, pandémie et trou de mémoire !

Après le H2N2 en 1957 (2,5 millions de morts), un nouveau virus grippal, le H3N2, frappe la planète en 1968. En provenance de Chine, il fera plus de 30 000 morts en France, un million dans le monde. Une pandémie occultée de la mémoire collective.

 

Qu’ils s’appellent Lydie, Éliane, Louis ou Daniel, elles et eux avaient la vingtaine ou la trentaine en 1969 et n’en ont – pas davantage que l’auteur de ces lignes – conservé la mémoire. Cet hiver-là, pourtant, 31 000 Français sont morts en deux mois de la grippe. Au décompte macabre, ils étaient plus de 50 000 aux États-Unis et un million dans le monde. Comment expliquer une telle béance de la mémoire, voire la relative indifférence dans laquelle s’est déroulée cette pandémie grippale ?

Cette année-là, la France digère les suites de Mai 68. Le Français a retrouvé le loisir de faire le plein de sa Renault 4L, De Gaulle a quitté l’Élysée au mois d’avril, Jacques Duclos a renvoyé dos-à-dos les deux finalistes de l’élection présidentielle, Georges Pompidou et Alain Poher d’un « bonnet blanc et blanc bonnet ». Un nouveau Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, séduit les foules en grimpant quatre-à-quatre les marches du perron de l’Élysée et annonce une « nouvelle société ». Le monde est hanté par les images des enfants mourant de faim, victimes de la guerre du Biafra, conserve le souvenir de l’invasion de Prague par les chars soviétiques au mois d’août 1968 et de la glaciation du Bloc de l’Est qui s’est ensuivi, sans compter cette guerre qui ravage le Vietnam. Bref, le monde et la France ont la tête ailleurs. S’il en fallait une confirmation, Le Monde daté du 11/12/69 la livre sous la plume de Claudine Escoffier-Lambiotte, médecin et chroniqueuse médicale du journal : « Des chiffres souvent fantaisistes pourraient inciter à croire que la France entière est alitée. Toute absence au travail est attribuée à « la grippe », et les enrhumés classiques de décembre se croient en danger de mort s’ils ne se livrent pas aux joies du repos absolu, des vitamines C et des boissons chaudes ». En contrepoint de la « grippette », associée à la paresse notoire des Français évoquée par la chroniqueuse du Monde, un médecin niçois se souvient : « Les gens arrivaient en brancard, dans un état catastrophique. Ils mouraient d’hémorragie pulmonaire, les lèvres cyanosées, tout gris. On n’avait pas le temps de sortir les morts. On les entassait dans une salle au fond du service de réanimation et on les évacuait quand on pouvait, dans la journée ou le soir ». Pas moins de 15% des cheminots du sud-ouest sont hors d’état de prendre les commandes de leur machine, la Caisse d’Assurance-maladie de Périgueux a fermé ses portes le 22 décembre faute de personnel, de même que pas mal écoles d’Aquitaine ou de Normandie privées d’enseignants.

Une semaine plus tard, le 18/12, le même journal balance entre légèreté et prise de conscience : « Les Français, comme la plupart des Européens, subissent les misères de l’hiver, rhumes et grippes en tête. Mais est-il bien utile d’ajouter à ces maux, somme toute banals, les risques d’une véritable psychose collective ? Toute l’Europe, sauf la Scandinavie, a été envahie par le virus A2, et en Allemagne fédérale notamment on enregistre cette semaine de très nombreuses absences dues à la grippe. Le chancelier Willy Brandt est lui-même alité ». Et d’ajouter, pour souligner la gravité de la situation : « Cette régression de la grippe en France ne signifie pas, loin de là, que tout risque de contamination soit écarté. Les cas de grippe observés en « queue d’épidémie », et que verront les praticiens jusqu’à fin janvier, sont souvent, par leurs complications, difficiles à soigner ». Cette grippe A (plus précisément virus H3N2) est née en février 1968 au cœur d’une Chine en pleine Révolution culturelle dont les Gardes rouges ont davantage le souci d’inculquer la « Pensée Mao Tsé Toung » que celui de la santé. Il fait une pause estivale avant de resurgir à Hong Kong dont la grippe à virus A prend le nom. C’est de ce qui est encore une colonie britannique, véritable plaque tournante, que le virus migre vers Singapour et le Vietnam. De là, des soldats américains permissionnaires vont l’importer aux États-Unis où il tue plus de 50 000 personnes. Il s’y repose le temps d’un été avant de voyager à la vitesse du Boeing 707 vers l’Europe. On connaît la suite avec ses 25 000 morts de décembre 1969 auxquels s’ajoutent les 6 200 de janvier 1970 pour la seule France.

Le H3N2 de 1968 n’est rien d’autre que le descendant d’un H2N2 qui a sévi une dizaine d’années plus tôt, en 1957. Au palmarès des pandémies grippales, ce H2N2 tient une bonne place avec 2,5 millions de morts dans le monde, 116 000 aux États-Unis et certainement – les statistiques ne sont pas précises – près de 25 000 en France. Si cette grippe est qualifiée d’« asiatique », c’est parce qu’elle est apparue dans le Yunnan et le Guizhou, transite par sa plateforme de Hong Kong et ne met que six mois à se répandre dans le monde. Avec une particularité qui la distingue notablement du covid-19 d’aujourd’hui : l’essentiel de ses victimes se situent dans les tranches d’âges inférieures à 70 ans. En clair, ce sont les forces vives qui sont les premières atteintes et à l’inverse de sa version « de Hong Kong » qui lui succédera dix ans plus tard, les places financières de New York et de Londres s’effondrent. Les virologues et autres épidémiologues expliquent cette ségrégation par l’âge des survivants de la grippe « espagnole » (une grippe importée des États-Unis dont seule la presse espagnole non soumise à la censure en 1918 avait eu le droit d’évoquer) dont le bilan se chiffre entre 30 et 50 millions de morts dans le monde. Les « vieux » de 1957 auraient développé les anticorps leur permettant de résister à ce nouvel assaut d’un virus.

Comment expliquer la relative indifférence des épisodes de pandémies opposée à la psychose qui a saisi le monde en 2020 ? Outre la virulence inédite du microbe, Bernardino Fantini, historien suisse de la médecine, livre une explication puisée dans l’évolution de la société : « Ce changement d’attitude sociale est d’abord liée à l’espérance de vie. À l’époque, les plus de 65 ans étaient considérés comme des survivants de la mortalité naturelle. Alors qu’aujourd’hui, même la mort des personnes âgées est devenue un scandale ». Une histoire oubliée qui resurgit à la faveur de la crise du coronavirus. Alain Bradfer

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Cécile Rol-Tanguy, amour et liberté

Son parcours de résistante durant la seconde guerre mondiale fut unanimement salué. Le 8 mai 2020, Cécile Rol-Tanguy s’est éteinte à Monteaux (41). Longue est la liste des épithètes qu’elle a recueillis : héroïque, courageuse, exemplaire. Militante engagée dès l’adolescence, indissociable de son mari Henri (colonel Rol), elle a écrit avec lui une belle histoire d’amour, de liberté et d’égalité.

 

À quoi une jeune sténodactylo – une profession balayée par la bureautique – pouvait-elle rêver dans les années trente ? Certainement pas de se retrouver dans les salons de l’Élysée et de se voir épingler la médaille de Grand Officier de la Légion d’Honneur par un président de la République quelque soixante-dix ans plus tard. Cécile Le Bihan était de celles-là. Une fois le brevet élémentaire décroché, elle s’inscrit au cours Pigier qui a formé des armées entières de virtuoses du clavier de machine à écrire, vous pose derrière la Remington ou la Japy et assure à tout le moins un début de carrière. Pour elle, en 1936, ce fut au syndicat des Métaux de la CGT de la région parisienne. La suite ? Une affaire de convictions et… la rencontre d’un homme !

Côté convictions, Cécile Le Bihan a de qui tenir. Son père François, ouvrier électricien, est passé par la SFIO (l’ancêtre du Parti socialiste) avant de rejoindre les rangs du Parti communiste après le congrès de Tours de 1920. Pétri de son idéal, il en a transmis les gènes à sa fille qui adhère à l’Union des jeunes filles de France (l’une des antichambres du Parti communiste) en 1936, l’année même de son embauche au syndicat des métallos. La rencontre ? Celle d’Henri Tanguy. Un ouvrier breton hautement qualifié, mais une forte tête qui a été virée de plusieurs entreprises pour y avoir monté des cellules du Parti communiste, des sections de la CGT et surtout y avoir suscité des mouvements de grève. Inscrit sur la liste noire du patronat local, il retombe sur ses pieds en accédant au secrétariat des métallos parisiens de la CGT en 1936. Cécile a tout juste 18 ans, Henri 28 : dix ans d’écart mais une foi commune dans la lutte contre ce fascisme qui ronge l’Europe. L’homme a effectué son service militaire dans un bataillon disciplinaire en Algérie et en est sorti soldat de Première classe. Il y a fait ses armes, qu’il mettra au service des Brigades internationales de la guerre d’Espagne dans lesquelles il embarque en 1937. Avec Cécile Le Bihan pour marraine de guerre. Ainsi naissent les idylles.

Henri Tanguy, de retour d’Espagne en 1939, blessé et avec un surnom de guerre « Rol » emprunté à son ami Théo abattu par les franquistes, épouse Cécile Le Bihan en avril. Lucide, son futur mari l’avait prévenue : « La guerre, c’est dans six mois… », une prémonition dont elle se moquait. En juin 1940, alors que les troupes allemandes déferlent sur Paris, leur première fille, Françoise, née sept mois plus tôt, meurt faute de soins appropriés à l’hôpital. Henri Tanguy, mobilisé sur le front, est introuvable. Démobilisé en août 1940, Henri Tanguy retrouve une épouse et un syndicat entrés dans une clandestinité partagée le temps que durera la guerre. De l’automne 1940 à l’été 1941, Cécile désormais Tanguy a repris son travail de dactylo et tape à la machine les bulletins de liaison entre les comités populaires de métallos. Son père, arrêté en 1941, déporté à Auschwitz, y meurt en 1942.

Le couple Tanguy, dont le mari se dissimule sous le surnom de Rol et son épouse qui s’appelle au gré des circonstances Jeanne, Yvette ou Lucie, est entré dans la Résistance. Lui, chez les Francs-tireurs et Partisans, elle, comme agent de liaison. Ils se déplacent de planque en planque et sauvegardent un semblant de vie de couple. Il organise les troupes, elle assure les liaisons. Qui soupçonnerait cette mère de famille poussant le landau d’Hélène, née en 1941 ou de Jean venu au monde deux ans plus tard, d’y dissimuler des armes ou des papiers dans le panier de topinambours et de rutabagas ?

Ainsi va la guerre, jusqu’au 18 août 1944 où celui qui est devenu le colonel Rol, chef pour la région parisienne des Forces françaises de l’Intérieur (FFI), installe son poste de commandement 26 mètres sous terre, dans les catacombes de Paris, Place Denfert-Rochereau. Cécile Tanguy (qui ne sera Rol-Tanguy qu’en 1970, lorsque qu’un décret admettra le double patronyme) y reprend du service. Penchée sur sa machine (une Remington ou une Japy ?), elle frappe ce mémorable appel à l’insurrection des Parisiens qui facilitera l’entrée dans la ville des troupes de la 2ème Division blindée de Leclerc : « Aux patriotes aptes à porter les armes (…) La France vous appelle ! Aux armes citoyens ! »

Après avoir vécu à Montreuil (93), Cécile Rol-Tanguy s’éteint à 101 ans dans la maison familiale de Monteaux, en Loir-et-Cher. Un 8 mai 2020, jour anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale : tout un symbole ! Alain Bradfer 

 

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Lino Ventura, le Parmesan de Montreuil

La Première Guerre mondiale a décimé la population masculine, l’industrie et le bâtiment recrutent alors au-delà des Alpes. C’est à Montreuil, en 1927, que le futur Lino Ventura, le petit « macaroni » débarqué de Parme, s’installe avec sa mère. Sans oublier Les ritals, l’adaptation du roman de Cavanna sur les planches de La scène parisienne !

 

C’était en juin 1927. Luisa Borrini quitte Parme et une Italie rongée par la misère. Elle emmène son fils d’à peine huit ans, Angiolino, avec un double espoir : retrouver Giovanni Ventura, le père de l’enfant parti se faire oublier à Paris, y gagner une vie moins sordide. Avec le gamin, elle s’installe au 57 de la rue de Romainville, dans une maison sans eau ni électricité. Comme beaucoup de ses compatriotes,elle a rejoint une des petites communautés qui parsèment l’Est parisien. Avec une prédilection pour Nogent, Montreuil et Bagnolet… Angiolino fréquente l’école élémentaire du quartier. Pas longtemps. Il évoquera plus tard les brimades subies par cette mère qui ne parle pas français. Lui n’est rien d’autre que l’un des « macaronis » de l’école, qu’il quitte à neuf ans pour faire des petits boulots. En 1930, Luisa trouve un travail de femme de ménage dans un hôtel parisien, le tandem migre vers le 9ème arrondissement de Paris. Vingt-trois ans plus tard, après une brève carrière de lutteur puis de catcheur, Angiolino devenu Lino Ventura tient son premier rôle dans Touchez pas au grisbi.

Le jeune garçon et sa mère n’ont jamais fait que participer à un vaste exode d’Italiens, qui connut son acmé au cours des années 1920. Au lendemain de la Grande Guerre 14-18 qui a décimé la population masculine, les secteurs de l’industrie et le bâtiment sont avides de main-d’oeuvre. « Entre 1870 et 1970, c’est comme si un village de 600 habitants disparaissait tous les jours », résume la chanteuse montreuilloise Anna Andreotti qui a recueilli les témoignages de ceux qui ont traversé les Alpes. De celles débarquant le foulard noué sur la tête et dont la seule sortie autorisée était la messe. Aussi importantes soient-elles, les arrivées ne se traduisent pas par un effet de masse. La communauté des Italiens immigrés s’éclate en « petites Italies », selon une étude menée par Marie-Claude Blanc-Chaléard. Ce petit monde se satisfait d’un habitat précaire dans des baraques érigées sur les friches de la ville ou de maisons sommaires bâties sur les mêmes terres. Les hommes, célibataires ou venus seuls, se contentent d’hôtels modestes. Tous se retrouvent à effectuer les travaux les plus pénibles dans le bâtiment ou l’industrie. Les femmes ne sont pas épargnées, astreintes aux tâches les plus rudes. « Chez Bailly, usine de produits pharmaceutiques, au lavage des bocaux, il n’y avait que des Italiennes parce que c’était le plus dur », se souvient Mme Silva, citée par Marie-Claude Blanc-Chaléard.

Les immigrés italiens, tout européens qu’ils soient, sont rejetés autant au titre de ce statut social, qui les relègue dans des zones inhabitables pour les autochtones, que par un mode d’existence méditerranéen, jugé bruyant et négligé, dont ils ne peuvent se départir. Le dédain s’efface lorsqu’ils sortent l’accordéon pour animer les fêtes champêtres des parcs de Montreuil. Le musette transcende alors les différences culturelles, mais c’est sur le terrain de la politique que les fraternités se nouent autant que les fossés se creusent. Au point de rejouer une version montreuilloise de don Camillo et Peppone… Côté don Camillo, les Italiennes qui entendent ne pas rompre avec les fondements du catholicisme transalpin et côté Peppone, les antifascistes qui s’allient aux communistes de plus en plus victorieux dans cette banlieue devenant rouge. Pour la jeunesse, les deux institutions que sont l’Église (et ses patronages) et le Parti communiste (et ses organisations sportives) deviennent des lieux de brassage et donc d’intégration.

Le décret Laval de 1932, qui limite à 10% les étrangers à l’embauche (conséquence de la crise de 1929), et la mobilisation par Mussolini des hommes, fussent-ils émigrés, font disparaître 35% de la population italienne des statistiques de Montreuil. Jusqu’à son retour, à compter du milieu des années 50, attirée par la construction des HLM de la ville. Alain Bradfer

Les « ritals » de France

Au temps glorieux de la puissante sidérurgie lorraine, le patronat organisait à pied, en camions ou en wagons, le passage de la frontière pour cette main d’œuvre italienne bon marché, dont il manquait tant ! « En 1956, nous fûmes 42 jeunes de vingt ans à passer ensemble la frontière », se souvient Carlo. « Je suis arrivé un 23 mai à Villerupt et le 25, je partais au boulot dans le brouillard et le froid. Sans gants ni chaussures de travail. Mon seul réconfort, dans le bruit et la poussière ? Les copains de l’usine qui parlaient tous la même langue que moi ». En cette région, les « ritals » iront jusqu’à constituer presque 70% de la population !

Du rejet viscéral à l’intégration réussie, ce ne fut pas vraiment la « dolce vita » pour les « ritals » de France ! « Si vous passez un jour à l’heure de midi vers Mont-Saint-Martin ou Villerupt près d’une des nombreuses cantines italiennes », écrit L’Etoile de l’Est en juillet 1905, « votre odorat est désagréablement chatouillé par des odeurs d’abominables ratatouilles. Des vieilles sordides, à la peau fripée et aux cheveux rares, font mijoter des fritures étranges dans des poêles ébréchées. Et les bêtes mortes de maladie à des lieux à la ronde ne sont pas souvent enfouies », poursuit le journal local, « elles ont leur sépulture dans l’estomac des Italiens qui les trouvent excellentes pour des ragoûts dignes de l’enfer. La saleté chronique et la façon de vivre déplorables des Italiens font courir de sérieux dangers de contamination à la population indigène », conclut doctement le chroniqueur. Et L’Est Républicain d’ajouter que « les Italiens regroupés dans un ou plusieurs quartiers donnent l’impression qu’Hussigny ou Villerupt sont devenus des vieux quartiers de Rome et de Naples, pouilleux à souhait sous le clair soleil ».

Sociologues et chercheurs sont formels, l’immigration italienne en France constitue le plus ancien et le plus fort courant migratoire sur notre territoire. D’indésirables Les Ritals, selon le fameux roman autobiographique de Cavanna, deviennent pourtant indispensables à la bonne marche de l’économie française. Jusque dans les années 60 où le courant se tarit, cédant la place au « bougnoule ». Une page de l’histoire se tourne, une autre commence à s’écrire. Yonnel Liégeois

À voir : Les ritals, jusqu’au 26/04 au Théâtre La scène parisienne (75). Accompagné de l’accordéoniste Grégory Daltin, le comédien d’origine sarde Bruno Putzulu s’empare des mots de Cavanna. Avec verve et couleurs… « Pas besoin d’avoir baigné dans les macaronis pour être conquis…Dans un one man show tendrement bercé à l’accordéon, Putzulu retranscrit cet univers à cœur ouvert », commente Charlie Hebdo. Et le quotidien Le Parisien d’ajouter, « un hommage aux Italiens installés à Nogent depuis le milieu du XIXe siècle… On y retrouve le sel du roman et de la vie de ces Italiens dans un spectacle qui fait autant rire que pleurer ».

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Le Mali et Montreuil, une longue histoire

L’affirmation, fort répandue, consacre la ville de Montreuil (93) comme la deuxième capitale du Mali : Bamako-sous-Bois ! Des relations entre la ville et l’ancien Soudan français placées sous le signe de l’humanisme et de la coopération décentralisée… Nées à la fin des années 1950, elles sont permanentes, chaleureuses et fraternelles.

 

L’histoire commence dans les années 1960. Le Soudan français, ainsi qu’on l’appelle alors, englobe l’actuel Mali, le Niger et la Haute-Volta qui deviendra Burkina Faso sur décision du leader panafricain Thomas Sankara. Une entité qui éclate au moment des indépendances. Dès la fin des années 1950, quelques militants syndicalistes et communistes s’étaient rendus dans ce Soudan français pour y apporter leur soutien aux mouvements de la décolonisation et ont noué des liens avec Mobibo Keita, futur père de l’indépendance et premier président de la République malienne. Parmi eux, Marcel Dufriche, conseiller municipal de Montreuil depuis 1959 avant d’en devenir le maire en 1971. Une mécanique va s’engrener autour de Montreuil et de ces militants reçus dans les familles maliennes. Ils n’étaient autre que « les étrangers de dieu », « ils étaient mieux traités que les enfants de la famille », précise Lassana Niakaté, le président de l’Association des Maliens de Montreuil. Et par effet miroir, un Malien attend une attitude identique de la part de celui auquel il est étranger.

L’indépendance acquise en 1960, le Mali requiert une aide au développement. À laquelle la France est disposée en troquant l’équipement du pays contre l’envoi d’une main-d’œuvre dont l’ancienne métropole, prise dans le tourbillon de croissance des « Trente Glorieuses », avait un ardent besoin. Une époque où les cars des constructeurs automobiles français sillonnent le Maroc pour recruter ceux qui seront les « ouvriers spécialisés », au bas de l’échelle salariale, des ateliers de Montbéliard ou de Boulogne-Billancourt. Les premiers arrivants logent dans des caves à Vincennes et balaient les rues de Paris dans la journée. Ce fut le sort de Niama Keita, qui débarqua en France en 1965. À l’époque, on arrivait à Marseille en partant d’Abidjan, à Bordeaux si l’on

Le président malien à Montreuil

avait embarqué à Dakar. Dans l’un et l’autre cas, au tarif de 45 000 francs CFA d’alors, soit 45 € aujourd’hui…

Que ce soit Marseille ou Bordeaux, la destination finale ne pouvait être que Montreuil ! « Une ville qui était plus connue des Maliens que Paris », se souvient Lassana Niakaté, arrivé au milieu des années 1980 au foyer Bara. Un foyer ouvert en 1968, dont l’état de délabrement fit récemment l’actualité. D’autres furent aménagés dans des entrepôts désertés, au gré de la désindustrialisation de la ville. À destination unique, Montreuil, origine presque unique, Kayes ! Cette ville-département, capitale du Soudan Français à la fin du XIXème siècle avant la désignation de Bamako, est proche du Sénégal. Une proximité qui conduit jeunes et vieux à traverser la frontière pour aller récolter l’arachide sénégalaise et rentrer au pays avec de quoi acquitter l’impôt colonial. « C’était une humiliation pour une famille de ne pas pouvoir payer l’impôt », rappelle Lassana Niakaté. C’est aussi ce qui fit de Dakar un port d’émigration. C’est ainsi que des Maliens, nationalisés sénégalais par une carte d’identité obtenue à bon compte, redeviennent maliens à leur arrivée en France.

Communautarisme accuseront certains, simple respect des traditions séculaires soutiendront d’autres. La vie dans les foyers s’organise selon le principe de solidarité qui prévaut dans les villages : ceux qui n’ont aucun revenu sont les hôtes à table de ceux qui ont les moyens de nourrir la collectivité. Que deviennent ces Maliens, à l’heure de la retraite ? Les célibataires rentrent au pays. Les autres, qui ont fondé un foyer à Montreuil, se sentent immigrés dans leur village. Alain Bradfer

 

Les Maliens à Montreuil

Montreuil, première ville du département de Seine-Saint-Denis par le nombre de ses habitants, s’affiche souvent, non sans fierté, comme la « seconde ville malienne au monde », après Bamako ! D’aucuns la surnomment avec humour « Bamako-sous-Bois »… Montreuil compte en effet une population malienne très importante : de 6 000 à 10 000 personnes selon la mairie, qui estime d’ailleurs que la ville accueille la plus grosse communauté malienne de France. 10 % de la population de la ville est malienne ou d’origine malienne.

Dans cette ville, l’Insee comptait, en 2012, 25,63 % d’immigrés. Sur ses 103 520 habitants, 26 530 étaient ainsi nés à l’étranger. Impossible cependant, avec les statistiques officielles, de confirmer ou d’infirmer la légende urbaine : contrairement aux pays du Maghreb (4752 habitants originaires d’Algérie, 2117 du Maroc et 1645 de la Tunisie), l’Insee ne fait pas le détail des « autres pays d’Afrique » dont sont originaires les immigrés de la ville. Ils étaient en tout cas, en 2012, 8186 Africains à vivre dans la commune de proche banlieue parisienne. Un chiffre plus élevé que pour les autres villes de même taille.

La communauté malienne de France est l’une des plus importantes diasporas d’Afrique noire de l’Hexagone. Elle compte environ 120 000 ressortissants, selon les chiffres relativement constants de l’ambassade du Mali. En Europe, c’est aussi en France que les Maliens sont les plus nombreux. La plupart vivent en région parisienne. À leur arrivée, ils vont généralement gonfler la surpopulation des foyers de travailleurs. Montreuil en compte six sur son territoire.

Le plus connu de ces foyers, en région parisienne, est le foyer Bara de Montreuil. Comme d’autres établissements de ce type, avant fermeture pour rénovation, c’était une véritable ruche humaine. On y trouvait des ateliers de couture, de réparation en tous genres, un lieu de prière, des petits étals de vente de cigarettes, de briquets, de produits de toute nature… Le foyer Bara était aussi, il le reviendra de plus belle au lendemain de sa reconstruction, le cœur politique historique de la diaspora malienne à l’étranger. Président de la République et ministres maliens en visite à Paris manquent rarement l’occasion d’y faire une visite. La diaspora de France, bien plus que celle d’Espagne ou d’Italie, est pour eux un enjeu important en termes d’influence et de transferts d’argent. Yonnel Liégeois

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Montreuil, ses cheminées et fumées

Le 12 octobre, la ville de Montreuil (93) organise un colloque sur « La désindustrialisation 1970-1990, histoire et mémoires ». Retour sur le patrimoine industriel de la ville, ses spécificités et son rôle dans l’évolution de la cité.

 

La disparition des cheminées, gratte-ciel des villes industrielles, témoigne de la mutation de l’activité économique et de la désertion des usines. Ces cheminées étaient à l’est des grandes métropoles, en sorte que leurs fumées, poussées par les vents dominants d’ouest, n’en empuantissent pas l’air. À l’ouest donc, les résidences bourgeoises, à l’est les ateliers et les ouvriers qui les servent. Il en subsiste une à Montreuil, dans ce qui fut les ateliers des pianos Klein, au 26 de la rue de Robespierre. Elle a cessé de cracher vapeurs et fumées depuis des décennies, dernier témoin industrieux de la ville.

Au milieu du XIXème siècle, Paris a chassé vers sa banlieue les activités que le prix du mètre carré urbain et les nuisances rendaient insupportables au cœur de la capitale. Les ateliers migrent, les sièges des entreprises demeurent parisiens. Parmi les premiers délocalisés vers Montreuil, les peausseries Chapal abandonnent la rue Roquépine en deux séquences, en 1857 pour partie et en 1897 pour la totalité. Les Chapal font figure de pionniers dans ce qui deviendra une vocation de Montreuil dans le traitement de la peau de lapin : les Jumel, Hugon et Fourniers suivent. Et avec eux, leurs clients de la pelleterie et de la chapellerie, leurs fournisseurs de la chimie des teintures et des traitements.

Près des fortifications parisiennes, les horticulteurs du bas de la ville résistent à l’invasion industrielle mais ils cèdent leurs lopins de terre à des prix sans aucune mesure avec ceux en cours à Paris. Dans la foulée des Chapal, Pierre-François Jumeau, inventeur de la poupée à tête de porcelaine et bras en cuir, quitte Paris et s’installe rues de Paris et François-Arago. En 1890, un millier d’ouvriers et d’ouvrières sortent 300 000 poupées par an. L’entreprise fusionne en 1899 avec la Société française des bébés et jouets, avant de passer sous le contrôle de l’allemand Fleischmann qui fait évoluer les méthodes de production, au point de produire un million de poupées avec 150 travailleurs. Une quinzaine de de fabricants parisiens fondent Jouets de Paris et plantent leur usine à Montreuil en 1908. L’année suivante, le lieu est victime d’un incendie ruineux. Une nouvelle usine JEP prend le relais au milieu d’une éclosion d’une vingtaine d’entreprises dans le secteur. Dont Dreyfus & Syam, Lefebvre & Vilain, Camelin…

Capitale du jouet, capitale de la peau de lapin, Montreuil présente au début du XXème siècle un paysage industriel bien plus complexe. En 1906, Fernand Bournon, l’historien de Paris constate qu’« il est presque impossible d’assigner à une catégorie d’industrie la prédominance sur les autres ». À la petite métallurgie s’ajoute la transformation du bois, avec plus de 150 établissements. Le plus emblématique ? Cavillet (qui deviendra la Société parisienne de tranchage et déroulage), fondé à Saint-Mandé  en 1870, s’installe au 82 rue de Lagny. Il n’en subsiste aujourd’hui que l’enseigne en style Art nouveau ouvrant désormais sur un complexe immobilier.

Il est jusqu’à l’alimentaire à se tailler une place de choix dans cet univers crachant la fumée : une biscuiterie, la Basquaise, un grand de la confiserie, Krema et une brasserie, Bouchoule, devenue un lieu d’exposition pour les artistes. Au nombre des 750 entreprises qui subsistaient dans les années 50, employant 20 000 personnes, il faut ajouter Grandin, fabricant de radios et téléviseurs perdu dans la nébuleuse Thomson-CSF. Et l’autre électronicien, Haftermeyer devenu Temex, dont l’immeuble Art déco, à l’angle de la rue des Caillots et de l’avenue Faidherbe, vaut le déplacement et le coup d’œil. Autre temps, autres mœurs : les plus petits ateliers furent transformés en lofts, les plus grands en complexes d’immeubles ! Ainsi vit et va la ville. Alain Bradfer

 Programme du 12/10, en la salle des fêtes de la mairie :

– 10h00 : Introduction, par les historiens Xavier Vigna et Nicolas Hatzfeld

– 10h20 : Conférence de l’historienne Amandine Tabutaud, « Les travailleuses, salariées, confrontées à la désindustrialisation »

– 11h40 : Conférence d’Antoine Furio, chargé de mission sur « Le patrimoine industriel »

– 14h00 : Table ronde avec Henri Rey, Marc Giovaninetti et Jean-Pierre Brard

– 15h00 : Visite des sites industriels de Dufour, Krema et Grandin

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Montreuil, en route vers la laïcité

Alors que Paris s’agite depuis près de trois ans, le 14 juin 1792, la population de Montreuil (93) est conviée à la plantation d’un arbre de la Liberté. Un peuplier, l’arbre du peuple, sur le parvis de l’église St Pierre-St Paul. De 1792 à 1905, la laïcité en marche.

 

Ce 14 juin 1792, pour la plantation de l’arbre du peuple, toute la municipalité est présente, vêtue de ses décorations civiques. Il y a également la Garde nationale, armée, drapeau déployé. « Ledit arbre fut élevé en présence de tous les citoyens, qui marquèrent une joie vive et tressaillante », selon le compte-rendu de l’époque. Une fois l’arbre planté, la municipalité au complet, la Garde nationale et la foule s’engouffrent dans l’église pour un « Te deum d’action de grâce ». Moins d’un an plus tard, le 24 mars 1793, une nouvelle municipalité est élue. Du coup, un nouvel arbre est planté, toujours sur le parvis de l’église et ensuite, toujours le fameux « Te deum » ! La Révolution, bonne fille, cède à

Fresque dans la salle du Conseil de la mairie de Montreuil

l’action de grâce pour autant que le curé soit « constitutionnel », c’est-à-dire en rupture de ban avec le Vatican.

Les relations se gâtent le 14 novembre 1793 lorsque la société populaire demande que le conseil général de la commune partage avec elle la fête de la Raison et, à ce titre, que tous les signes religieux disparaissent de la vue des citoyens. Le conseil général réquisitionne huit maçons, chargés de démonter ces symboles, vendus immédiatement aux enchères. Le 17 novembre, trois jours plus tard, le conseil général apporte à la Convention siégeant à Paris l’argenterie des objets de culte et soumet une pétition pour l’enlèvement des cloches qui serviront à fondre des canons. Le 3 décembre de la même année, il n’est plus question de pierres ni de cloches, mais de dentelles : deux couturières de la ville sont chargées de découdre les galons de vêtements servant au culte. Autre temps, autre culte, l’église St Pierre-St Paul est rebaptisée « Temple de la Raison », nom inscrit sur son frontispice, et la société populaire y tient ses séances. La déchristianisation de Montreuil s’achève avec la loi du 8 juin 1795, qui rappelle la liberté de culte.

Le 18 juin, le conseil municipal est saisi d’une pétition pour rétablir les catholiques dans leurs droits. Forts de cette loi, ceux-ci réinvestissent les lieux dont ils avaient été chassés. Un siècle plus tard, le 22 novembre 1880, est votée par le conseil municipal – le libre-penseur et franc-maçon Arsène Chereau étant maire – une résolution demandant que non seulement les crucifix soient décrochés des salles de classe, mais encore que les prières précédant les cours soient interdites, que les instituteurs ne soient plus contraints de mener leurs élèves au catéchisme. Ainsi en sera-t-il. Mais il ne s’agit là que d’un hors-d’œuvre avant le plat principal, servi par la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État.

Bien que les radicaux-socialistes de l’époque s’en revendiquent encore, on ne parle plus d’anticléricalisme mais de laïcité. Un mot nouveau pour un concept nouveau, auquel ont cédé Amélie et Achille Tessier. Ces deux instituteurs, libres-penseurs et vraisemblablement francs-maçons, ont ouvert en 1879, au 9 de la rue Alexis-Pesnon, un pensionnat de jeunes filles où se pratique « l’éducation intégrale ». À savoir que l’on y privilégie le développement physique autant qu’intellectuel des élèves, à l’exclusion des travaux manuels ! Si les traces du pensionnat ont disparu des archives dans la tourmente de 1914, on a retrouvé son principe fondateur : « La seule maison de France où les jeunes filles sont réellement élevées dans les principes de la liberté de conscience, à l’abri de toute influence superstitieuse et en dehors de tout dogme confessionnel ». En juin 1886, lors de la fête de la Ligue anticléricale donnée en l’honneur de Garibaldi et Victor Hugo, une dizaine de jeunes filles du pensionnat Tessier sont invitées à entonner La Marseillaise.

Ultime résurgence du combat laïque à Montreuil, en 1951 le personnel de la garderie du parc Montreau adresse une lettre à plusieurs groupes de l’Assemblée nationale. La demande ? « Faire tout leur possible pour que soient rejetés les propos antilaïques » ! Depuis, le feu s’est assagi. Faute de combattants ? Faute de combats à mener ? Les questions restent ouvertes. Alain Bradfer

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Montreuil, 80 ans d’histoire vivante

Seul musée de France voué à l’histoire du mouvement ouvrier, le Musée de l’Histoire Vivante sis à Montreuil (93) fête cette année ses quatre-vingts ans d’existence. L’occasion d’une exposition, mais aussi l’expression d’une ambition. Un joyau de culture dans un écrin de verdure !

 

L’histoire peut avoir l’ironie facile et parfois cruelle. Théophile Sueur, industriel en cuir et peaux, a fait édifier en 1872 une gentilhommière au cœur d’un parc des hauts de Montreuil, à quelques encablures de ses usines. Pouvait-il imaginer que l’un de ses successeurs (il fut maire de la ville de 1866 à 1876, sautant allègrement du second Empire à la IIIème République), Hilaire Fernand Soupé, communiste bon teint qui rompra avec le PCF  pour adhérer en 1940 au PPF de Doriot, convaincrait en 1937 le conseil municipal de se porter acquéreur de l’édifice. Deux ans plus tard, en 1939, le maire Soupé coupe le ruban de ce qui est devenu le Musée de l’Histoire Vivante, avec une exposition consacrée au 150e anniversaire de la Révolution, voué dès son origine à l’édification des masses par la narration de l’épopée communiste. Bon sang montreuillois ne saurait mentir. Et cela, sous les cheminées marquées des initiales encore visibles de Théophile Sueur !

C’était il y a quatre-vingts ans. Une ouverture éphémère, puisque le tout jeune musée est contraint de fermer ses portes en 1940 sur injonction d’Alfred Spengler, maire désigné par le régime de Vichy. Les portes rouvrent en 1946, en s’inscrivant dans la ligne tracée en 1939. « Il était dans une linéarité de la philosophie de la révolution communiste, demeuré dans une position statique alors que le Parti communiste évoluait de son côté », concède Frederick Genevée, Président de l’Association du musée. Difficile d’en sortir d’autant que, de 1946 aux années 80, la municipalité assure le financement. À mesure que les années passent, le public se restreint à celui des militants ou des organisations liées au Parti, à quelques délégations étrangères sympathisantes. Marcel Dufriche, maire de 1971 à 1984, en prend conscience. Il charge ses responsables de l’époque de ranimer ce corps malade en lui conservant son identité et les portes se referment jusqu’en 1987.

À la réouverture en 1988, l’esprit subsiste mais la méthode a changé. « Nous sommes dans une démarche pédagogique en plus d’être culturelle », énonce Véronique Fau-Vincenti, conservatrice du Musée. « La démarche a toujours été pédagogique et didactique, la différence étant que c’était partisan et que ce ne l’est plus », renchérit Éric Lafon, directeur scientifique de l’institution. « Nous sommes un musée de banlieue avec pour vocation de démontrer qu’il y a des mouvements de banlieue », ajoute-t-il. Ce que Frederick Genevée  confirme : « C’est un projet inscrit dans une ville et un département de Seine-Saint-Denis avec une histoire industrielle et politique qui résonne ». Il en dégage un fil conducteur, « on sait d’où l’on vient et l’on questionne davantage que d’apporter des réponses ». Dégagé de l’empreinte partisane, le Musée de l’Histoire Vivante, consacré en 2002 par son intégration aux Musées de France, ambitionne désormais d’être le seul en France voué à l’histoire du mouvement ouvrier. Là où d’autres l’ont précédé en Europe. Une ambition qui suppose la collecte de ces objets militants qui dorment dans les caves des organisations ou de militants qui en mesurent mal la valeur muséale.

Dans le droit fil des luttes populaires, les années se suivent  comme autant d’anniversaires à commémorer par autant d’expositions. Après 1936 en 2016, la Révolution russe de 1917 en 2017, celle de 1848 en 2018, s’annoncent celles de 2020 et le congrès de Tours, fondateur du Parti communiste français, et les 150 ans de la Commune en 2021. Plus modestement, et sur le mode de l’autocélébration, le Musée fête ses 80 ans d’existence avec l’exposition « Ouvrier.e.s ». Un hommage aux ouvriers et ouvrières, de la représentation de leur travail à leurs délégués en passant par l’usine et les figures mythiques.  « Une seule exposition par an », regrette Véronique Fau-Vincenti, « faute de moyens ». S’ajoutera toutefois cette année un hommage rendu à Jules Durand à partir du 18 mai. Jules Durand ? Un docker havrais, syndicaliste libertaire, condamné à mort, gracié par Armand Fallières et mort à l’asile en 1926. Un musée de l’histoire ouvrière, mais aussi de sa condition. Alain Bradfer

 

Une expo pour un à-venir

« Par cette exposition au titre symbolique, « Ouvrier.es », nous ne célébrons pas seulement les quatre-vingts ans de notre institution », affirme avec conviction Éric Lafon, « de salle en salle, par les documents, images et objets que nous valorisons, nous attirons aussi le regard du public et des décideurs sur toutes les potentialités de notre musée ». Pour le directeur scientifique du Musée de l’Histoire vivante, il s’agit d’offrir in visu la préfiguration de ce que pourrait être dans un futur proche un grand musée dédié à l’histoire du mouvement ouvrier. Avec autant d’expos marquantes à la clef, déclinées aujourd’hui dans un espace limité : de l’ouvrier paysan à l’ouvrier des villes, de la fabrique à l’atelier et de la manufacture à l’usine, de la place des femmes à l’entreprise, des grandes figures de l’épopée ouvrière (le mineur, le cheminot, le métallo…), de l’ouvrier dans la littérature et au cinéma… L’homme fourmille d’idées, de rêves et de projets, l’association qui préside à l’avenir du lieu aussi ! D’autant que nichent ici quelques trésors qui méritent une visite : le bureau de travail de Jaurès, le riche fond d’archives de Louise Michel et de Jules Vallès…

Personne n’en doute au MHV : les collections actuelles pourraient être le fondement d’un musée plus grand, plus moderne, plus accessible. Et conduire, sur le site actuel réaménagé et agrandi par exemple, à l’inauguration d’un Musée d’Histoire du Mouvement Ouvrier. Toujours inexistant en France, contrairement à d’autres pays européens ! D’ores et déjà, organisations syndicales, mutualistes et coopératives ont affiché leur soutien à un tel projet. Un haut-lieu de l’histoire du travail enracinée dans une réflexion historiographique rigoureuse, un haut-lieu d’une histoire vivante d’hier au temps présent enracinée dans son incontournable dimension internationale. Yonnel Liégeois

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Jacques Brel, citoyen de Montreuil

De 1955 à 1958, Jacques Brel vécut à Montreuil (93), 71 rue du Moulin à vent. Il y composa une vingtaine de chansons. Dont Quand on n’a que l’amour, en 1956, l’un de ses premiers grands succès. Aujourd’hui un classique de la chanson française, un incontournable.

 

C’était au temps où Montreuil était encore une banlieue ouvrière et Paris déjà un mirage pour les bourses plates des « artistes en devenir », contraints de cachetonner dans les cabarets. Parmi eux, un dénommé Jacques Romain Georges Brel pour l’état-civil, fils d’une famille de la bourgeoisie industrielle bruxelloise qui a choisi de gratter la guitare plutôt que le papier dans l’entreprise paternelle qui l’emploie de 1947 à 1953. Mais l’employé du service commercial des cartonneries Vanneste& Brel se sent très tôt pousser l’âme d’un poète. Il écrit, compose et livre ses œuvres dans des cabarets bruxellois. C’est ce jeune homme de 24 ans au physique efflanqué que Jacques Canetti, le découvreur de talents de la chanson française et propriétaire du théâtre des Trois Baudets, tire des limbes en 1953. Ce n’est pas encore une consécration, tout juste une reconnaissance qui lui ouvre quelques scènes parisiennes et les premières tournées.

Le début de carrière du jeune Brel ressemble à tous les autres, fut-il adoubé par Canetti. Il aligne les prestations dans les cabarets parisiens, jusqu’à six dans la même soirée. Il est plus souvent à Paris qu’à Bruxelles où vivent Thérèse Michielsen (« Miche » pour les intimes), épousée en 1950 et ses deux filles. Une vie déchirée que la mère de Brel tente de recoudre en 1955 et suggère à « Miche » de s’installer à Paris. « Alors que son mari est en tournée en Afrique, Miche se présente dans une agence immobilière qui lui trouve, malgré les ressources réduites dont elle dispose, une maisonnette à Montreuil », raconte Ivan Aveki, un artiste belge qui a retracé la vie parisienne de Brel. Une « maison-wagon », de ces maisons de bois avec un bout de jardin comme il en existait à l’époque. La famille Brel s’installe au 71 de la rue du Moulin-à-vent. C’est au retour d’Afrique que le grand Jacques découvre la maison après un épisode cocasse. Tel qu’Ivan Aveki le raconte, il prend un taxi en pleine nuit et donne au chauffeur une adresse notée sur un papier. Un chauffeur qui, à un moment de la course, demande à Brel de le guider dans les rues à peine éclairées et mal signalées. S’ensuit une réplique surréaliste : « Navré, mon vieux ! Je rentre chez moi, mais je ne sais pas où c’est et j’y vais pour la première fois ».

Pierre, frère de Jacques, se souvient des lieux avec la condescendance qui sied au bourgeois bruxellois : « Je n’y suis allé qu’une seule fois… La maison était en bois comme toutes celles qui l’entouraient dans le quartier et qui se ressemblaient. La voiture était une 4 CV garée devant la porte. À l’intérieur de la bicoque, la décoration était simple : il y avait peu de meubles, vu les maigres finances. Notre mère se lamentait parfois sur le sort de Jacques et Miche. Elle est intervenue pour les aider à acheter un frigo… ». Prenant son frère à contrepied, Jacques se sent privilégié lorsqu’il déclare en 1958 à un hebdomadaire belge : « Il m’est nécessaire de vivre ici. Savez-vous que je suis le seul du quartier à avoir l’eau courante ? L’hiver, quand la fontaine du coin est gelée, mes voisins viennent chercher de l’eau chez moi. À une dizaine de kilomètres de Paris, n’est-ce pas une honte ? Beaucoup n’ont pas le gaz, ni même l’électricité. Et pourtant, ce sont d’honnêtes gens qui travaillent et seraient en droit d’avoir une existence plus facile. Pour moi qui suis privilégié et qui vis dans un milieu, il faut bien le dire, souvent artificiel, il est bon que je me retrempe dans la réalité. En vivant ici, je ne risque pas de l’oublier ! ».

Aussi spartiates soient-elles, les conditions du logement n’affectent pas la veine poétique de l’artiste. C’est au cours des trois ans passés dans cette maison-wagon qu’il compose une vingtaine de chansons dont Quand on n’a que l’amour en 1956, son premier grand succès, et Au printemps qui confirme en 1958 la vedette en devenir. Jacques Brel quitte Montreuil en 1958 pour une chambre d’hôtel proche de la place Clichy, à deux pas des cabarets de Montmartre. Et de revenir, vingt après et la gloire acquise, à quelques encablures de Montreuil. À Bobigny, pour y mourir en octobre 1978. Alain Bradfer

Voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma. Le petit film réalisé par Ivan Aveki : https://youtu.be/AmcvffYfROo

Lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

Applaudir : « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture. Chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

Découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

 

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