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Jeanneteau et Crimp font leur cinéma !

En prélude à une longue tournée, jusqu’au 1er février le Théâtre de Gennevilliers (92) propose Le reste vous le connaissez par le cinéma. Un texte de Martin Crimp, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau. La rencontre incongrue du mythe d’Oedipe avec un chœur d’adolescentes, pour interroger le monde dans lequel nous vivons. Original et percutant. Sans oublier Angélica Liddell à La Colline, Détails au Rond-Point et Nickel au CDN de Montreuil.

 

La seule question que l’on se posait, en juillet 2019, à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma : pourquoi n’est-ce pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes ? En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le « la » de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle.

Une réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (disons le Liban actuel…) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et chaises d’une salle de classe pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes issues de Gennevilliers, qui seront sur scène durant toute la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non-professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… Et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière : Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel ! Il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient servis par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj.

Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou, tout à la fois. Sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc… Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation. Jean-Pierre Han

Du 7 au 15/02/20, au TNS – Théâtre National de Strasbourg. Du 10 au 14/03, au Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France. Les 20 et 21/03, au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National.

À voir aussi

– Au Théâtre de la Colline : Angélica Liddell jusqu’au 09/02, auteure-interprète-metteure en scène, dans Una costilla sobre la mesa : Padre et Una costilla sobre la mesa : Madre. Deux spectacles d’une beauté et d’une force incroyables ! Le premier, tableau naturaliste et dissection du corps physique, le second, chant choral et prière païenne… La comédienne et performeuse espagnole se livre à corps et à cris dans cette double évocation et sublime hommage à son père et sa mère disparus. Aucun faux-semblant sur scène, Angélica Liddell ne transige pas avec la réalité et son vécu, nourrissant son propos de ses lectures, de sa réflexion sur la vie et la mort, de ses rapports avec le politique et la religion. La mise à nu, au propre comme au figuré, de la perte, de la douleur, de l’absence, mise en terre et retour à la terre de corps aimés mais désormais putréfiés. Sur scène, des mots crus et des corps nus, la merde et l’urine comme ultimes preuves de ceux-là qui hier encore étaient vivants. Mais aussi le chant de Nino de Elche, puissant-déchirant-hallucinant et la danse d’Ichiro Sugae, envoûtante et tourbillonnante… En deux volets, une lamentation élevée au rang d’opéra mortuaire, hymne à la vie qui fuit et à la mort qui s’en vient, un spectacle d’une rare beauté et d’une incroyable émotion créatrice. Yonnel Liégeois

– Au théâtre du Rond-Point : la pièce de Lars Norén jusqu’au 02/02, Détails, dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Lorca. Dix ans de la vie de quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui s’aiment et se haïssent, se fuient et se retrouvent, se trompent et se mentent… Le feuilleton de la vie quotidienne quand luxe et aisance matériels ne comblent pas les manques de la vie amoureuse, quand la vérité des sentiments se fissure sous le vernis social. « Le tout est tragique, le détail est comique (…) Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, une fois rassemblés, font une histoire », commente l’auteur. La mise à nu d’une société en déliquescence, tant dans ses relations intimes que dans ses rapports sociaux. Une pièce légère et profonde tout à la fois où, au cœur de la distribution, s’affiche une Isabelle Carré toujours aussi sincère et émouvante. Yonnel Liégeois.

– Au Nouveau Théâtre de Montreuil : dans une mise en scène de Mathilde Delahaye jusqu’au 01/02, la pièce Nickel, sur un texte signé aussi de Pauline Haudepin. Une œuvre originale, au sens plein du terme quand la représentation théâtrale s’efface presque à la confrontation du geste, de la danse et de la musique, quand le décor symbolique d’un acte à l’autre offre parfois plus de sens que la parole prononcée… Dans les bas-fonds d’une mine désaffectée, survivent des hommes et des femmes qui tentent de reconstruire autrement leur existence. Un à-venir fondé sur la liberté et la solidarité, sur l’accueil de l’autre et de la différence. Un spectacle nourri des danses et musiques urbaines en provenance des États-Unis, une tentative haute en couleurs et en sons pour imaginer le possible d’une société autre sur les ruines d’un monde en perdition. Yonnel Liégeois

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Marie Payen, la voix des sans-voie

Après la création au Théâtre des Deux Rives de Rouen (76) et une longue escale au Théâtre du Rond-Point (75), Marie Payen fait halte le 16 janvier au Carré, la Scène nationale de Château-Gontier (53). Avec Perdre le nord, une tragique mélopée délivrant la parole des réfugiés et sans-papiers. Superbe esthétique, force poétique et puissance politique.

Plus qu’une œuvre spectaculaire ! Avec Perdre le nord, Marie Payen revisite en beauté la tragédie antique, une authentique « épopée du dire » où les mots prennent corps sur la scène. Un voile plastique qui enrubanne la comédienne, trois cercles lumineux au sol pour distiller une hypothétique éclaircie au cœur de

© Arnaud Bertereau

ces cris de détresse, un original et dramatique « objet théâtral non identifiable » selon le propos d’Hervé Audibert, architecte éclairé et maître des lumières du spectacle.

Les yeux cernés de noir, fragile et frêle dans sa tunique de plastique, Marie Payen se révèle pourtant irréductible pythie ! Clamant les mots surgissant du fonds du corps, venus de loin et se répétant depuis des millénaires… Ceux des exilés et des réfugiés de tout temps, des bannis et damnés de la terre en quête d’espoir, de fraternité, d’un havre d’humanité. Elle en appelle à Ulysse et Enée, Moïse et Abraham, même à Jésus dit le christ : mythe, conte,

© Arnaud Bertereau

épopée ? Mensonges et billevesées peut-être, puisque depuis lors rien ne semble avoir changé. Des peuples humiliés, déplacés, exploités et rejetés hors de leurs frontières pour errer à tout jamais.

D’un imperceptible mouvement de la main, tout autant expressif que poétique, Marie Payen devient l’enfant crucifié, sacrifié dans les montagnes ou les dunes, noyé dans le sable ou la vague. Un cri de détresse, un appel au secours qui est aussi celui de la mère dont le policier a vidé le sac boulevard de La Chapelle à Paris et écrasé du pied le morceau de pain généreusement donné. L’humanité piétinée, la fraternité bafouée, ni tract ni manifeste, la comédienne lance les mots qui, tragiques et poétiques tout à la fois, percent au corps le coeur du public. Un spectacle d’une intense religiosité, une émouvante et authentique prière païenne lorsque l’homme ou la femme, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, sont nommés mieux que frère et soeur en humanité, dieux vivants à

© Arnaud Bertereau

aimer et respecter. Sans papiers peut-être, mais pas sans voix. Des voix que Marie Payen emprunte, fait siennes. La voix des sans-voie.

« Faire entendre l’odyssée des réfugiés en tournant le dos au réalisme et en gagnant les hauteurs du mythe », écrit Gérard Naly dans La Vie. Sur les planches, « résonnent la voix du Nord et la voix du Sud avec la force du poème, un moment juste et rare », poursuit le chroniqueur. Lors de l’apparition du premier campement de réfugiés dans le nord de Paris, Marie Payen s’y est rendu. Pour soutenir, aider, échanger, écouter et, au final, oser une parole sous le regard de Leila Adham et sur la musique de Jean-Damien Ratel. « La voici, surgissant dans une invraisemblable robe de mariée en plastique transparent, prête à perdre le nord pour rencontrer ces exilés du sud fuyant guerre, horreur et misère », souligne Thierry Voisin dans Télérama. « Ils s’appellent Abdou, Fawad, Haben et Mouheydin, vivent dans la rue ou dans des camps de fortune. Marie Payen a recueilli leurs récits, qu’elle porte aujourd’hui comme une seconde peau. Et les restitue chaque soir de

© Arnaud Bertereau

manière différente. « Rien n’est écrit », dit-elle. Tout est spontané, comme une offrande, un tribut à tous ces recalés de l’Europe ». Une Europe devenue fosse commune des migrants que le romancier italien Erri De Luca évoquait déjà entre théâtre et poèmes, Le dernier voyage de Sindbad et Aller simple… En Méditerranée, « le chargement le plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison ».

Mieux qu’un spectacle, une danse des mots sublimée en poème émouvant et percutant. Une incantation qui se renouvelle chaque soir de représentation, à l’image de la voix unique et multiple de tous ces exilés. Comme si le temps était suspendu à l’énoncé de la parole à venir, la tragique mélopée du temps présent. Superbe esthétiquement, très forte poétiquement, puissante politiquement. À voir absolument, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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Bérangère Vantusso, une belle carcasse !

Au lendemain de son succès au récent Mondial des marionnettes de Charleville, Alors Carcasse, dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, poursuit sa route. Un spectacle étonnant et déroutant sur notre rapport au monde, dehors et dedans. Sans oublier Qui croire, sur les planches de la Comédie de Béthune (62) et L’histoire d’une femme au Rond-Point (75).

 

Déroutante, surprenante Bérangère Vantusso, la metteure en scène et directrice du Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine ! Après son original Longueur d’ondes-histoire d’une radio libre, elle ose battre les planches avec une pléiade de bâtons ou tiges de bois, tout autant désarticulés qu’ordonnés. S’emparant avec audace du texte de Mariette Navarro, elle le morcèle et le dissèque sans désemparer à coups de barre finement orchestrés. Quid de cette étrange Carcasse, subtilement désossée, au cœur ou en lisière de la scène du monde ?

Cinq comédiens sur les planches, bâtons d’équilibriste en main… Qui se croisent, virevoltent au fil de la narration, s’entrechoquent, composent ou brisent des lignes aussi expressives qu’énigmatiques ! Symbole fantasmagorique d’un squelette en dé(re)composition, membres éparpillés, la parole surgissant outre-tombe ou autre monde de ce ballet décharné : le choc est puissant, les lumières évanescentes, l’esthétique bouleversante pour le spectateur fort de son seul imaginaire pour braver la radicalité du questionnement. Qu’en est-il de notre monde et de notre temps ? Le fuir ou l’affronter, franchir le pas ou s’en abstenir, s’en mêler ou l’ignorer, s’emmêler ou jouer au solitaire ? « Carcasse nous ressemble étrangement », assure Bérangère Vantusso, « qui cherche maladroitement une présence au monde, avide d’humanité dans sa demande incertaine et naïve ». Un squelette qui se veut figure pensante et aimante, pas qu’un assemblage d’os sans chair ni vie, en quête d’une humanité à remodeler.

Un théâtre d’objets au lyrisme affiché, une mise en scène hardie pour donner à voir et entendre autrement le bruit des catacombes ou la petite musique du monde, une surprenante chorégraphie d’images aussi belles que déroutantes pour extraire la substantifique moelle d’un peu banal corps-texte et/ou cortex. Yonnel Liégeois

Les 14 et 15/11 au Festival International de Marionnettes de Neuchâtel. Du 27 au 29/11 au Théâtre de Sartrouville, CDN des Yvelines. Les 5 et 6/12 au Manège, Scène nationale de Reims. Du 4 au 6/02/20 au NEST, CDN de Thionville-Lorraine. Du 12 au 14/02/20 au TJP – CDN de Strasbourg, Grand Est. Le 4/03/20 au Théâtre Jean Arp – Clamart, scène territoriale pour la marionnette et le théâtre d’objet, en partenariat avec le Festival MARTO. Du 12 au 15/03/20 à La Manufacture des Œillets, CDN d’Ivry.

 

À voir aussi :

 – Seule en scène, aujourd’hui sur le plateau de la Comédie de Béthune (62), auréolée d’un halo de lumière tout aussi oppressant qu’envoûtant, une femme soliloque. Plus qu’un corps, une voix impose sa présence. Obsédante. En quête d’une voie à suivre ou à fuir, celle de la foi et de ces mystiques qui ont marqué de leur empreinte l’histoire des religions… Avec ces questions lancinantes : la religion est-elle cancer du monde ? Les mystiques sont-ils de grands psychotiques ?

Impressionnante Sophie Engel qui se demande Qui croire, se marie corps et âme avec le texte de Guillaume Foix, psalmodie sa quête telle une prière adressée à un hypothétique créateur, fait figure de revenante en proie à de multiples doutes existentiels ! Qui est-elle vraiment, une femme parmi tant d’autres reconnue seulement lorsqu’une société foncièrement patriarcale et aliénante lui confère figure emblématique ou banale usurpatrice, fausse messagère et vrai travesti, à l’image de l’historique Delores Kane prétendue réincarnation de Jésus ? De belle facture, un spectacle hors norme, dérangeant et surprenant. Y.L.

Une autre femme, seule en scène aussi, cette fois au Théâtre du Rond-Point (75) ! Venue conter son Histoire … Qui débute par ce cycliste lui administrant en roulant une violente claque sur les fesses, au point de la faire chuter sur la chaussée ! De cet instant, des passants penchés sur son sort à tous les autres (le pompier, le marchand de tabac, le collègue de bureau, le voisin de palier, le vendeur du supermarché, le médecin, son compagnon et même son père…), aucun homme n’échappera à sa vindicte incendiaire.

Une intarissable litanie sur ces maudits mots dits par ceux-là très fiers de leur « gros paquet » entre les jambes. Un monologue écrit et mis en scène par Pierre Notte, bien avant que plus de la moitié du genre humain soit invitée à balancer son porc !  Dont Muriel Gaudin s’empare avec délectation, faisant défiler la gente masculine au banc des accusés… Le verdict est sans appel, aucune lueur d’espoir pour ces hommes qui refuseraient pourtant de sombrer dans la phallocratie ou la misogynie. D’un humour grinçant, la mise en mots souvent juste d’une dénonciation féminine, pas vraiment la mise en actes d’un combat féministe. Y.L.

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La Seine-Maritime, un amour fou !

Jusqu’au 23 octobre, se déroule en Seine-Maritime (76) le festival littéraire Terres de Paroles. Investissant, dans une cinquantaine de communes, châteaux, musées, librairies, théâtres mais aussi cafés-restaurants… Sur le thème de « L’amour fou», en référence à Nadja, le premier tome de la tétralogie d’André Breton, normand d’origine.

Loin des fumées et des odeurs nauséabondes qui planent sur la métropole rouennaise, la nature demeure fort accueillante et bienveillante aux abords du château de Bosmelet, ce joyau architectural du pays de Caux. En sa magnifique chapelle datant du XVIIIème siècle, le public se presse. Les amoureux de la littérature, simples lecteurs ou amateurs éclairés, « guichetiers » ou non, n’en déplaise à feu un président de la République, s’en sont venus prêter l’oreille à quatre grandes dames. Au nom de l’amour fou, fil rouge de cet original festival littéraire Terres de Paroles, qui décline ses lettres de noblesse jusqu’au 23 octobre en territoire seinomarin : Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, la comédienne Marie-Christine Barrault et la harpiste

Co Camille Dumarché

Claire Iselin… Une lecture musicale de haute tenue, captivante, émouvante entre voix mélodieuse et soliste talentueuse !

L’incroyable défi de cette initiative culturelle, qui semble d’ores et déjà avoir partie gagnée au regard de l’affluence constatée à chaque événement ? Mêler l’élite intellectuelle et bourgeoise au grand public rural et ouvrier, proposer la rencontre avec le livre et leurs auteurs sous tous ses angles et facettes : conférences, récitals, lectures, expositions, représentations théâtrales. Jusqu’à ce camion-librairie sillonnant bourgs et villages, falaises et vallées pour proposer les œuvres à l’affiche ! De l’ouvrage au panthéon des Lettres à la parole colportée au coin de la cheminée… Au « Bistro cauchois » comme à « La valé normande », deux sympathiques et guillerets cafés-restaurants de Sotteville-sur-Mer, l’écrivain Ludovic Roubaudi s’est fait conteur en ce samedi après-midi.

Comme l’écume des vagues, la parole roule et s’enroule, vole et tonne entre les murs. En écho à l’invitation inscrite en une du programme, un original « Gueuloir » improvisé entre chaises et tables pour le plus grand plaisir d’une assistance conquise et tout sourire ! Une opération qui se renouvellera tout le mois, bouche grande ouverte et voix tonitruante, au coin des rues, sur les places de marché, dans des granges et collèges, même sous une yourte. Pas encore sur les plages de galets ni du haut des falaises, par crainte des grandes marées ou des éboulements peut-être… « J’aimerais inviter les spectateurs à organiser des veillées où ils se raconteraient des histoires », commente le narrateur. « Raconter, c’est permettre de découvrir que dans les livres il y a du bruit et de la fureur, des larmes et des rires ».

Honneur donc à André Breton, le surréaliste et iconoclaste pourfendeur de tous les pouvoirs établis, tête d’affiche dont il se moquerait sans nul doute d’un festival en quête d’un nouveau souffle ! C’est en résidence au somptueux Manoir d’Ango, bijou de la Renaissance planté en terre normande et classé monument historique dès 1862 par Prosper Mérimée, avec vue sur son célèbre pigeonnier, qu’il entreprend l’écriture de Nadja. Louis Aragon, comme d’autres écrivains et artistes de la bande (Prévert, Duhamel), viendra régulièrement lui rendre visite. Fin août 1927, « ni roman, ni récit », il en a écrit « deux parties sur trois » et quitte le manoir pour Paris. Suivront Les Vases communicants (1933), L’Amour fou (1937) et Arcane 17 (1944). François Buot, éminent spécialiste et biographe du surréaliste, et Isabelle Diu, directrice de la Bibliothèque Jacques Doucet où sont conservés les manuscrits de Breton, en témoigneront lors d’une soirée débat de haut vol.

Plus intimiste, surtout revigorante et inspirante, la randonnée littéraire jusqu’au Cimetière marin de Varengeville-sur-Mer là où repose le peintre Georges Braque, citoyen du bourg : entre ciel et mer, vagues blanches et bleu azuré, vue grandiose sur Dieppe et les falaises du Tréport, la brise marine effeuillant les mots du poète. Une immersion atypique dans l’œuvre et la vie d’un monument de la littérature contemporaine ! Pour les accros de la marche et des belles lettres, de pas en pages, deux autres randonnées littéraires sont au programme du festival : sur les traces de Flaubert le 13/10 au départ de Ry, sur celles de Maupassant le 20/10 au départ d’Étretat.

En charge de l’action culturelle sur le département et directrice de la présente édition, Muriel Amaury se réjouit à raison du regain de jeunesse affiché par le festival. « L’objectif ? Inviter tous les publics à partir à la rencontre du livre, un festival comme coup de projecteur exceptionnel sur l’enjeu de la lecture ». Sont mobilisés pour l’occasion bibliothèques et librairies, incitant les partenaires à travailler au long cours sur le sujet, à rendre le festival vivant toute l’année. Des écoles maternelles aux collèges, du bistrot du coin aux chefs d’œuvre du patrimoine ainsi valorisés, un seul but : inscrire le livre, tel un amour fou, en première page de la vie de chacune et chacun, petits ou grands ! Yonnel Liégeois

 

Le musée Victor Hugo :

Pour tout amoureux des Belles lettres, une visite s’impose à la Maison Vacquerie ! Terre de paroles le temps d’un festival, la terre normande fut d’abord terre d’accueil de grands noms de la littérature. Breton, Flaubert, Fontenelle, Maupassant, Proust, mais aussi… Victor Hugo ! Qui rend visite à la famille Vacquerie dont il est devenu un ami proche, en leur résidence cossue de Villequier. Léopoldine, sa fille chérie, a épousé en février 1843 le fils Charles. Quelques mois plus tard, c’est la tragédie. De retour de Caudebec par la Seine, le 4 septembre, le canot chavire sous l’effet d’un coup de vent inattendu. Quatre noyés : l’oncle de Charles et son jeune fils de onze ans, Léopoldine et Charles âgés de 19 et 26 ans, le couple inhumé au cimetière de Villequier. Une disparition que Victor Hugo apprend seulement quatre jours plus tard, au détour d’un article de presse. Une douleur, un chagrin immenses pour le poète et romancier inconsolable.

Acquise en 1951 par le département de Seine-Maritime, transformée en musée Victor Hugo en 1959, la Maison Vacquerie plonge le visiteur, avec sobriété mais gourmandise, dans l’intimité des deux familles. Une belle et imposante demeure bourgeoise, résidence secondaire pour cet armateur prospère du Havre, où sont évoquées dans chaque salle, du rez-de-chaussée aux étages, les grandes heures de la vie des illustres occupants. En particulier la reconstitution émouvante de la chambre de Léopoldine, la salle consacrée à « Victor et la culture chinoise », le salon dédié à son exil à Jersey puis Guernesey… Tableaux, photographies, dessins, lettres et manuscrits ponctuent le parcours. Un site à classer plutôt sous le label « Maison d’écrivain ». Jusqu’au 31 décembre, se tient une curieuse exposition, « Hauteville House – Un récit graphique en Normandie ». Un étonnant dialogue entre les collections du musée représentant des paysages normands (dessins de Victor Hugo et diverses gravures) et les planches de Fred Duval, auteur de bandes dessinées. Y.L.

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Flora Tristan, une femme actuelle

Née en 1803, Flora Tristan est l’une des grandes figures qui ont inspiré le mouvement ouvrier et le féminisme. Olivier Merle publie Le Destin tourmenté de Flora Tristan. Une BD en trois volumes pour retracer son histoire et saluer sa mémoire.

 

Jean-Philippe Joseph – Comment avez-vous découvert Flora Tristan ?

Olivier Merle – Au départ, je voulais écrire une biographie sur Paul Gauguin. Lors de mes recherches, j’ai appris en lisant Le paradis un peu plus loin, de Vargas Llosa, que sa grand-mère était Flora Tristan. Il en parlait comme d’un personnage extraordinaire. A mon tour, je me suis passionné pour elle, jusqu’à me procurer la thèse de 700 pages que lui a consacrée dans les années 1920 l’universitaire Jules Puech. Et de publier, au final, Le Destin tourmenté de Flora Tristan.

J-P.J. – Qui était cette femme ?

O.M. – Flora est issue de la noblesse espagnole. Son père avait fait fortune au Pérou. A sa mort, sa mère et elle se retrouvent à vivre dans un taudis à Paris, le mariage des parents n’ayant pas été reconnu civilement. A 17 ans, elle est ouvrière coloriste chez un lithographe et devient son épouse. Il s’agissait probablement d’un mariage à moitié arrangé, à moitié forcé. Victime de violences conjugales, elle fuit avec ses deux garçons et sa fille. Toute sa vie, elle militera pour le rétablissement du divorce, aboli en 1816.

J-P.-J. – Pour subvenir à ses besoins, elle entre au service de deux aristocrates anglaises…

O.M. – Oui. Flora (qui a appris à lire et à écrire toute seule) va découvrir Mary Wollstonecraft (1759-1797), la mère de Mary Shelley, l’auteure de Frankenstein. Mais elle est surtout une pionnière du féminisme. De retour à Paris, Flora fréquente les socialistes utopiques (Charles Fourier, les saint-simoniens…), des écrivains, des ouvriers, des militants. Elle se dit socialiste et féministe. Le féminisme de Flora est universel. Pour elle, le féminisme est la clé de l’humanisme.

J-P.-J. – Elle est un témoin de son époque. Et, en même temps, ses écrits sont d’une étonnante actualité…

O.M. – Elle aimait parler aux gens, les écouter, rendre compte du quotidien des invisibles, des plus défavorisés. Sa condition d’ouvrière et de domestique y est bien sûr pour quelque chose. Elle a connu les bas-fonds à Londres, elle a été confrontée à la réalité de l’esclavage au cours de son voyage au Pérou pour tenter de se faire reconnaître par sa famille paternelle. Son premier livre, publié en 1835, est Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères. Dans cet essai, elle plaide pour la création d’une Société chargée de leur accueil et de leur instruction afin de faciliter leur insertion et éviter qu’elles soient les doubles victimes de la xénophobie et de l’exploitation, notamment sexuelle.

J-P.-J. – Cinq ans avant Le Manifeste de Marx et Engels, elle appelle à l’union ouvrière…

O.M. – Marx connaissait Flora, il la cite d’ailleurs, plusieurs fois, dans La Sainte Famille. L’Union ouvrière est d’abord un livre, sorti en 1843. Il s’agit d’une vaste enquête sociale sur la réalité du prolétariat, les conditions de travail, les rapports de subordination aux patrons. Son idée est que les ouvriers et les ouvrières doivent se constituer en une classe « solide et indissoluble », payer quelqu’un pour les représenter et défendre la cause devant la nation et dans les cercles du pouvoir. Elle veut faire reconnaître la « légitimité de la propriété des bras », la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes. Elle postule aussi que « l’égalité en droit de l’homme et de la femme est l’unique moyen de constituer l’Unité humaine ». Elle imagine des maisons ouvrières où les jeunes pourraient apprendre à lire et à compter, et les anciens finir leurs jours dignement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

« Il n’est sans doute pas de destinée féminine qui, au firmament de l’esprit, laisse un sillage à la fois aussi long et aussi lumineux que celle de Flora Tristan ». André Breton

« Ma grand-mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien, je me fie à Proudhon… Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres, l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument… Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le Père Enfantin le compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, etc. Entre la vérité et la fable, je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut ». Paul Gauguin

 Repères

Olivier Merle enseigne les arts appliqués. Il signe un premier scénario de BD avec Tranquille courage, l’histoire d’un fermier, Auguste, qui se porte au secours et recueille un aviateur américain en 1944. Il publie ensuite Âmes nomades, sur la question des migrants. Le premier volet de la trilogie Le Destin tourmenté de Flora Tristan est sorti fin 2018. Il est l’auteur des dessins et du scénario. Le deuxième tome est prévu courant 2019.

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À lire ou relire, chapitre cinq

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. De Pierre Lemaitre à Sigriour Hagalin Björnsdottir, de Léon Arditti à Véronique Mougin, de Barnabé Laye à Philippe Gitton. Pour, au final, plonger dans la saga de Roslund/Hellström ou déguster le dernier opus du regretté Andrea Camilleri… Bonne lecture !

 

Couronné du prix Goncourt en 2013 pour Au revoir là-haut, Pierre Lemaître poursuit sa saga de l’après-guerre avec la publication du deuxième volet de sa trilogie. Couleurs de l’incendie s’ouvre en cette année 1927 par les funérailles de Marcel Péricourt, le puissant patron d’un immense empire financier. La bourgeoisie d’alors, comme à son habitude au lendemain de toute catastrophe nationale, a su tirer profit du conflit de 14-18, accumuler les intérêts de l’effort de guerre et faire fructifier la manne financière de la reconstruction… Édouard le fils s’étant suicidé dans le tome précédent, c’est donc sa sœur Madeleine qui hérite du magot. Une situation originale, déjà, dans le contexte d’alors : une femme à la tête d’une grosse banque ! Le second intérêt de ce roman fleuve ? Outre une intrigue à rebondissements menée de main de maître, la chute et la re-naissance de l’héritière (Lemaître n’a point abandonné son coup de plume affiné dans l’exercice du roman noir), avec la justesse historique qu’il sied en pareilles circonstances il nous place avec ravissement et talent aux premières loges de la crise financière de 1929 et dans les premières lueurs de l’incendie qui va bientôt embraser l’Europe. Boursicotage, évasion fiscale, magouilles politiciennes et presse aux ordres, l’histoire bégaye à défaut de se répéter. Plus qu’un gros roman de plus de 600 pages, un grand roman à l’écriture flamboyante.

Et il est encore question de crise et d’incendie humanitaire dans L’île, le premier roman de la journaliste islandaise Sigriour Hagalin Björnsdottir !  Une catastrophe inattendue à l’heure où l’Islande se retrouve coupée et isolée de toute communication extérieure, internet-radio-téléphone-télévision… Comment vivre, et surtout survivre, dans un pays dépendant désormais de ses seules ressources et capacités ? Comment assurer le quotidien d’une population livrée à elle-même ? Un climat angoissant auquel tente de répondre un gouvernement de crise qui glisse progressivement vers une politique d’exclusion et d’apartheid : préférence nationale, chasse à l’étranger, milices privées et sélection dans l’approvisionnement… Un roman de politique-fiction où fraternité et solidarité sont mises à mal, où la haine l’emporte sur l’amour de l’autre, où les instincts les plus bas sèment la terreur et la mort. Une parabole angoissante sur l’avenir de l’humanité, d’un petit fjord à notre grande planète.

 

Des cinq membres d’une même famille embarqués eux-aussi dans une innommable catastrophe humanitaire, la plus terrifiante du siècle dernier, seuls deux survivront. Deux frères, Oscar et Léon, déportés au camp de la mort d’Auschwitz… Hôtel Excelsior, Nice, en ce 13 décembre 1943 il ne fait pas bon d’être juif ! De cette date jusqu’à ce 11 avril 1945 où un soldat américain lui offre la cigarette de la liberté, non sans détails sur les horreurs quotidiennes, Léon Arditti conte avec pudeur l’impérieuse nécessité qui l’anime de rester homme au cœur de l’inhumanité absolue. Vouloir vivre s’impose comme un incontournable témoignage sur la capacité de chacune et chacun à résister à une barbarie sans nom lorsque les fumées des chambre à gaz noircissent le ciel et que pendent aux cordes sur la place du camp les corps des condamnés du jour… Le retour d’un voyage en enfer qui, paradoxalement, ravive une lueur d’espoir pour les générations futures qui refusent de céder aux sirènes de l’obscurantisme et du populisme.

Une histoire vraie à rapprocher de celle de Tomi qui, dans l’enfance, se refuse obstinément à exercer le métier de tailleur, celui de son père ! Dans sa Hongrie natale, gamin, il préfère grimper aux arbres et mater les filles… Jusqu’à ce jour de 1944 où il connaîtra la déportation et l’enfer des camps (Auschwitz, Birkenau, Buchenwald, Dora, Bergen Belsen…) à l’âge de 14 ans. Comment survivre au plus sombre de l’apocalypse ? En se déclarant tailleur à la face des SS, lui qui n’y connaît rien à l’étoffe des héros, et en raccommodant les pyjamas de ses compères déportés… Une vie qui ne tient qu’à un fil, pour devenir à la Libération le grand nom d’une haute maison de couture ! Un parcours presque incroyable que celui de ce jeune cousin d’alors dont Véronique Mougin, une auteure familière aux lecteurs de Chantiers de culture, nous conte l’épopée avec tendresse et humour à l’heure la plus sombre des atrocités ! Où passe l’aiguille ne cultive pas l’esprit de ressentiment, l’auteure nous gratifie d’un roman où l’insouciance et l’espoir s’affichent à chaque page, comme la joie d’être encore vivant longtemps après.

 

Comme l’horreur est la mieux partagée au monde, nous poursuivons notre périple littéraire. Sur un autre continent, l’Afrique, et à une autre époque, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey, sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.

Des couleurs, senteurs et saveurs dont Philippe Gitton se fait aussi conteur et passeur… Au pas de notre porte, au cœur de ce 18ème arrondissement de Paris dont il a arpenté rues et places durant de longues années ! Du haut de sa tour HLM, il a scruté, noté avec patience et tendresse la vie de ces gens de peu pour qui les mots fraternité et solidarité trouvent toujours sens. Pour publier enfin son premier recueil de nouvelles, À chacun sa croix*, dont les lecteurs de Chantiers de culture avaient reçu quelques primeurs… Un volume de vingt histoires courtes pour donner à voir et entendre le quotidien de cet atypique quartier de Paris, multicolore et multiforme, petit coin de paradis ou d’enfer selon les heures du jour. Un don d’observation de premier ordre, la justesse du trait pour affiner un portrait, la finesse de la plume hors tout effet littéraire, autant de qualités à confirmer lors d’une prochaine publication.

 

Et de quitter le Paris populaire pour plonger à en perdre haleine dans une saga en trois gros volumes dont on ne ressort pas indemne… Au cœur des services secrets suédois, dans les pas de l’agent Piet Hoffmann, l’homme le plus recherché de la planète ! Trois secondes, Trois minutes, Trois heures : trois romans, dont les deux premiers surgis de la plume du duo Roslund/Hellstrom, qui nous content les tribulations d’un homme infiltré dans la mafia polonaise puis colombienne avant qu’au retour du Niger, où il a passé contrat avec un réseau de trafiquants, il découvre soixante-trois réfugiés morts dans un container sur les quais du port de Stockholm. Outre les magouilles, intrigues et chausse-trappes entre services secrets concurrents, cette saga originale a le mérite de nous transporter dans toutes ces contrées maudites, hauts lieux du blanchiment d’argent et de la traite humaine, dont l’actualité rend si peu souvent compte. Une opacité que les auteurs percent au grand jour, des complicités institutionnelles aux pots de vin coutumiers, sous une forme romanesque de belle envolée. Le roman noir de l’été, la saga dont le lecteur, vacancier ou non, ne peut se détacher, sinon de mort violente à cause d’une balle perdue !

Maître du roman noir, père du célèbre commissaire Montalbano dont il a narré les enquêtes en moult ouvrages, mais aussi homme de théâtre et scénariste, l’auteur d’origine sicilienne Andrea Camilleri nous a quittés en ce mois de juillet. Un auteur prolifique dans tous les domaines littéraires, orfèvre en la ciselure d’une intrigue policière ou romanesque, créateur émérite d’une langue qui mêlait avec intelligence et poésie l’italien classique et le parler sicilien de ses origines. Camilleri nous offre à titre posthume Noli me tangere (Ne me touche pas, ndlr), son ultime roman paru en France. Un ouvrage de facture originale, dont nous tairons le secret de composition, qui nous dresse le portrait, aussi émouvant qu’attachant, d’une femme éprise de liberté et fascinée par la fresque de Fra Angelico au titre éponyme. Sous les pas de Laura, mystérieusement disparue mais semant quelques adresses tout au long de son périple, s’égrène une étrange musique entre révolte et nostalgie, douceur d’être et pulsion de mort. Un court roman pour une fulgurante illumination. Yonnel Liégeois

*À commander : Librairie Coeur de Brenne, 4 rue du pont Malientras, 36290 Mézières-en-Brenne. Courriel : karen.mahoudeau@gmail.com

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Quand le PIB prend l’ascenseur, Avignon 2019

Si le Off du festival d’Avignon 2019 tire sa révérence le 28 juillet, il est encore temps d’aller applaudir quelques pépites : Paysage intérieur brut à Présence Pasteur et J’arriverai par l’ascenseur de 22h43 au Théâtre Arto. Sans oublier une ultime sélection de spectacles.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse d’un pays, le produit intérieur brut ou, s’il l’est, c’est au travers de ce qu’elle nous en propose dans son Paysage Intérieur Brut à Présence Pasteur. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage (une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne), de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués. Quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à

Saint-Brieuc dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage, un texte étonnant.

Portrait d’une certaine Bernadette, effectivement, mais aussi évocation des personnes de son entourage : mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire. Un délire et des hallucinations activés par la prise de Lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose » : tout l’art du théâtre, aurait dit Roger Vitrac !

Avec juste le temps de quitter la ferme et de ne pas rater au Théâtre Arto celui qui l’a promis : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 ! Et d’espérer illico que l’auteur et interprète Philippe Soltermann (l’un et l’autre, d’aussi belle facture) ne nous tienne pas rigueur si nous lui avouons ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » du chanteur, lui en l’occurrence… Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant de beaucoup plus intéressant. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, à savoir 22h43, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou mais qui, en

réalité, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables.

C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession, c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec une maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline… Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Chacun sa famille ! : Laurent Viel et Enzo-Enzo, Théâtre le Casteban. Sur des chansons originales de Pascal Mathieu et Romain Didier (le poète-parolier du regretté Allain Leprest), accompagnés à la guitare par Thierry Garcia, les deux interprètes s’en donnent à cœur joie. Au menu, la famille orchestrée sous tous les angles… Un spectacle musical à l’humour corrosif, mordant et émouvant.

Les Chatouilles ou La danse de la colère : Un texte d’Andréa Bescond, mis en scène par Éric Métayer, Théâtre du Chêne Noir. L’histoire d’Odette, une petite fille dont l’enfance a été volée par un « ami de la famille ». Avec Déborah Moreau, magistrale, pour brandir le flambeau de cette ode à la vie.

La Machine de Turing : Un texte de Benoit Solès, mis en scène par Tristan Petitgirard, Théâtre Actuel. L’incroyable destin d’Alan Turing, père de l’informatique moderne et mathématicien de génie. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il a brisé le code secret de la machine Enigma, le système de cryptage réputé inviolable de l’armée allemande. Poursuivi et condamné ensuite par la justice pour son homosexualité, il se suicide en 1954.

Les Filles aux mains jaunes : Une pièce de Michel Bellier, mise en scène de Johanna Boyé, Théâtre Actuel. Dans les usines d’armement, les femmes remplacent les hommes partis à la guerre de 14-18. Face à des conditions de travail déplorables, aux injustices salariales, quatre femmes solidaires ! Combatives et révoltées, libertaires et féministes avant l’heure… Une histoire d’émancipation, toujours d’actualité, pour conquérir l’égalité homme-femme. Au travail comme au foyer.

Le Syndrome du banc de touche : Texte et jeu Léa Girardet, mise en scène de Julie Bertin, Théâtre du Train bleu. Une mise en perspective ludique entre Lionel Charbonnier, l’ancien joueur d’Auxerre et gardien remplaçant des Bleus en 1998, et une comédienne en mal de reconnaissance ! L’une et l’autre, seconds couteaux dans leur aire de jeu, mal aimés des planches ou des vestiaires mais animés d’une sacrée envie de gagner… Décalé et plein d’humour, un spectacle qui touche au but.

Yonnel Liégeois

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