Au studio Hébertot (75) pour l’une, à la Reine Blanche (75) pour l’autre, Lisa Wurmser propose Nage libre et Hervé Dubourjal Freud dernier combat. Au cœur de Vienne, la capitale autrichienne qui sombra hier sous le joug nazi, l’épopée de trois nageuses juives et les souvenirs tourmentés du célèbre psychanalyste.
Lisa Wurmser (Cie de la Véranda) a écrit et mis en scène Nage libre. À Vienne, Autriche en 1995, trois femmes se retrouvent au cabaret L’Enfer, après plus d’un demi-siècle d’exil. Il s’agit de nageuses juives autrichiennes, privées de leurs titres pour avoir refusé de participer aux jeux Olympiques de Berlin en 1936. Vienne doit les honorer en restituant leurs médailles. Un mystérieux maître d’hôtel les accueille… C’est une comédie enlevée autour d’un sujet tragique. Les dialogues sont vifs, semés de saillies humoristiques. On songe à l’esprit impayable de Billy Wilder, cité en passant, juif viennois qui fit des étincelles à Hollywood. Trois actrices d’instinct et de métier sûr (Flore Lefebvre des Noëttes, Francine Bergé, Bernadette Le Saché), chacune dans son registre, mènent le bal des mots dits avec brio.
Le maître d’hôtel (Nicolas Struve), devient directeur du cabaret puis conseiller municipal, chargé de réparer l’infamie historique. Les femmes, en robes rutilantes (costumes de Marie Pawlotsky), montent sur le podium. Sur un voile blanc tombé des cintres apparaît le visage d’Yzoula et s’entend la voix d’Anne Fischer dans une chanson d’autrefois. Dans Nage libre, on danse et on chante (musique d’Éric Slabiak), comme au cabaret de jadis, avant la terreur nazie qui fit dire à Brecht : « Et tout d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre… ? »
Sigmund Freud dut quitter Vienne par force le 4 juin 1938. Dans la pièce Freud dernier combat, dont il a signé le texte avec Aude de Tocqueville, Jean-Marie de Sinety, psychiatre et psychanalyste, l’imagine en 1934. Vieux, malade, bougon, soigné par sa fille chérie, Anna, il vaticine sur l’épouvante née de la situation politique et, surtout, il revient sur la figure énigmatique de son père Jacob, qui le hante. Hervé Dubourjal, le metteur en scène, incarne un Freud crédible en langue française, face à Moana Ferré qui joue Anna avec une élégance sensiblement vengeresse car, jadis analysée par ce père sévère et génial entre tous, elle va jusqu’à contester les fondements théoriques du complexe d’Œdipe. Un dispositif bi-frontal sert de cadre à ce biopic scénique qui met en jeu deux figures de l’exploration sans merci de la dynamique de l’inconscient. Jean-Pierre Léonardini
Nage libre, Lisa Wurmser : jusqu’au 31/05, du jeudi au samedi 19h, le dimanche 17h. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).
Freud dernier combat, Hervé Dubourjal : jusqu’au 03/05, le 30/04 à 21h, le 02/05 à 20h et le dimanche 03/05 à 18h. La Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.06.96).
Au Théâtre du Nord (59), Wang Jing présente Moi, Elles. Un spectacle qui interroge, à travers les relations mère-fille, l’exil et l’absence. Trois comédiennes-danseuses d’origines différentes, autant de destins pour une histoire aux dimensions universelles.
Elles viennent d’autres ailleurs, d’autres continents, elles sont là, parmi nous, étranges étrangères qui vivent ici. Elles viennent de Chine, d’Iran, du Mali, elles sont Moi, Elles. Quelles que soient leurs motivations, ou leurs raisons, elles sont ont conquis leur autonomie dans un pays qui ne sait plus accueillir. Elles sont les témoins de ces évolutions imperceptibles à l’œil nu, de ces valeurs humanistes qui s’estompent peu à peu. Elles se racontent avec pudeur, avec une économie de mots qui laisse au spectateur le soin d’imaginer la suite après les points de suspension. Des récits qui se distinguent par leur singularité, entremêlant à certains moments les langues maternelles et gagnant en puissance collective jusqu’à tisser un récit universel. Si le retour au pays natal n’est pas à l’ordre du jour, ni leur préoccupation, c’est le lien avec la figure maternelle qui leur permet de ne jamais sombrer, renoncer, de dépasser leurs angoisses existentielles.
Le récit entremêle six voix qui vont parfois se superposer, parfois se répondre, et chacune des trois comédiennes-danseuses, Yelu Bao – Tishou Aminata Kane – Alice KudlakBao, va arpenter la scène, se dédoubler, se défier dans une chorégraphie hypnotique d’Ata Wong Chun Tat. En 15 tableaux imaginés par Éric Soyer, balayés de rais de lumière qui effleurent délicatement les corps et les visages, chacune d’elles apporte sa pierre à cet édifice intime et vertigineux conçu par l’autrice et metteuse en scène Wang Jing. Évitant le piège de l’autofiction, elle fait cause commune avec les deux autres récits dont elle endosse l’écriture, les relations mère-fille étant l’épicentre silencieux qui provoque des secousses telluriques intimes. Cela n’est en rien un plaidoyer mais une façon d’entrelacer les différences pour vaincre l’indifférence qui nous guette ; de sublimer, à travers la pluralité des voix, des corps et des histoires, l’humanité.
Dans le fracas du monde actuel, ce récit poétique diffracté devient l‘un de ces petits grains de sable qui grippent la machine à alimenter la haine et la peur de l’autre. La partition musicale, exécutée à vif sur le plateau par Uriel Barthélémi, alterne percussions orageuses et rugueuses avec des plages musicales murmurées qui s’échappent d’un clavier ou d’une flûte. Les trois interprètes impressionnent par leur jeu délicat et puissant, leur engagement performatif qu’elles partagent sur le plateau. Chaque séquence, si elle nous emporte dans un univers différent, semble être le prolongement de celle qui précède. Cela tient à la fluidité des déplacements, à ces arrêts sur image qui se prolongent dans l’ombre, dans un hors-champ palpable, à ce langage corporel et musical en parfaite osmose. Marie-José Sirach, photos Gwénola Bastide
Moi, Elles, Wang Jing : du 28 au 30/04, 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 27 au 29/05 au Théâtre Dijon-Bourgogne. Les 12 et 13/06 au centre culturel Anis Gras d’Arcueil. Le 27/11 au Centre d’art et de culture de Meudon. Le 10/12 au Théâtre d’Auxerre.
Sur la scène de L’Archipel, à Perpignan (66), François Gremaud présente Phèdre !. D’après Jean Racine, avec un point d’exclamation et Romain Daroles en formidable vulgarisateur : de la pédagogie théâtrale d’excellence ! Une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre les subtilités de la langue française.
François Gremaud, par la bouche de son interprète Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, à laquelle ensuite il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celle de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras. Le prodige ? Avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés. Nous nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie.
Le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins ! Rien de plus naturel, puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux, parfaitement pédagogique en fin de compte !
L’Éducation nationale devrait le recruter. Romain Daroles n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire, contemporain et classique… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre rudiments et subtilités de la langue française. Jean-Pierre Han
Phèdre !, François Gremaud : Les 28/04 à 20h30 et 29/04 à 19h. L’archipel, Scène nationale, avenue du Général Leclerc, 66000 Perpignan (Tél. : 04.68.62.62.00). Le 07/05 au Théâtre de L’usine, Saint-Céré. Du 13 au 16/05, au Théâtre de Namur (Belgique). Le 19/05 à la Scène de Bayssan, Béziers. Le 21/05 à l’Espace James Chambaud, Lons. Le 26/05 aux Arts, Théâtre-Cinéma de Cluny. Du 28 au 31/05 au Douze dix-huit, Le Grand-Saconnex (Suisse).
Au théâtre Artistic Athévains, à Paris, Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.
Au lendemain de la journée consacrée aux droits des femmes, il est peu d’affirmer que cette École fourbie par la plume de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né !Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.
C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe. Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille qu’il tient enfermée. Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon, à découvrir le monde… Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse, quittera son geôlier.
Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.
Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !
Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…
Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel
L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 04/06, le mardi à 20h, le mercredi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h30, le samedi à 17h et 20h30, le dimanche à 15h. Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). En juillet durant le festival d’Avignon, au théâtre du Chêne noir.
Au château des ducs de Bretagne, le musée d’histoire de Nantes présente Sorcières. Persécutée hier, revendiquée aujourd’hui, la sorcière n’a cessé de changer de visage. Une exposition qui interroge ce qu’elle dit de nos peurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de Catherine Halpern
Qu’elles soient juchées sur des balais ou réunies dans d’inquiétants sabbats, les sorcières hantent depuis des siècles les imaginaires, à la fois fascinantes et redoutées. Dans une riche exposition, le musée d’histoire de Nantes revient sur cette figure ambivalente, véritable miroir tendu à nos sociétés et à leurs peurs, à travers près de 180 œuvres et objets – peintures, manuscrits, gravures, objets de sorcellerie ou films. Le parcours s’ouvre sur l’Antiquité, avec la figure de la magicienne. Médée, représentée sur une amphore, ou Circé chez Homère qui transforme les compagnons d’Ulysse en porcs, incarnent des femmes détentrices de savoirs obscurs et de pouvoirs redoutables. Des traits qu’on retrouvera dans les représentations médiévales de la sorcière qui vont en faire progressivement l’ennemie de l’ordre chrétien. En 1326, le pape Jean XXII associe officiellement hérésie et sorcellerie. Puis, en 1486, le Malleus Maleficarum, célèbre traité de démonologie, fait de la sorcellerie une spécificité féminine.
Aux 16e et 17e siècles, les procès pour sorcellerie et les bûchers se multiplient en Europe, en particulier en Suisse, dans les Flandres, en Allemagne et en France, le plus souvent en milieu rural. Les accusées sont rarement des figures marginales extraordinaires : il s’agit le plus souvent de femmes ordinaires, pauvres, isolées, parfois simplement différentes. Brûler leur corps, c’est tenter d’anéantir un danger imaginaire, nourri par la rumeur, la peur et une misogynie profondément enracinée. Les artistes de l’époque participent à la construction de cet imaginaire en représentant sabbats et figures diaboliques, comme chez David Teniers le Jeune. Peu à peu pourtant, la sorcellerie est reléguée par les élites au rang de superstition. « Les sorcières ont cessé d’exister quand nous avons cessé de les brûler », écrit Voltaire dans ses Lettres philosophiques . La dernière condamnation à mort d’une femme pour sorcellerie a lieu le 13 juin 1782, en Suisse. L’image de la sorcière maléfique perdure néanmoins dans les cultures populaires, notamment à travers les contes, comme Hansel et Gretel des frères Grimm.
Un renversement s’opère au 19e siècle. Publiée en 1862, La Sorcière de Jules Michelet propose une vision romantique de la sorcière, figure féminine proche de la nature et dépositaire de savoirs anciens. Cette réinterprétation inspire de nombreux artistes, parfois dans une veine érotique assumée, comme en témoigne La Leçon avant le sabbat (1880) de Louis-Maurice Boutet de Monvel. Les préraphaélites et les symbolistes dépeignent à leur tour la magicienne ou la sorcière comme une femme mystérieuse, liée aux forces naturelles et à l’invisible. Dans le monde rural, guérisseuses, voyantes ou « sorcières » continuent d’être sollicitées pour soigner les maux du quotidien.
Au 20e siècle, la réhabilitation de la sorcière culmine avec sa réappropriation féministe. Aux États-Unis, l’écoféministe Starhawk se revendique sorcière ; en France, la revue Sorcières. Les femmes vivent, dirigée par Xavière Gauthier entre 1975 et 1982, fait de cette figure un symbole de puissance et d’émancipation. Tour à tour persécutée, fantasmée puis revendiquée, la sorcière révèle moins ce qu’étaient réellement ces femmes que les mécanismes sociaux qui les ont désignées. Derrière son balai et ses sortilèges se dessine une mécanique toujours à l’œuvre : celle qui, face à l’incertitude, transforme la rumeur en vérité et la différence en menace. Catherine Halpern
Sorcières : jusqu’au 28/06, 10h à 18h, fermé le lundi. Château des ducs de Bretagne, Muséed’histoire de Nantes, 4 place Marc Elder, 44 000 Nantes. À lire : Sorcières, la puissance invaincue des femmes, par Mona Chollet (La Découverte, 240 p., 19€).
Au théâtre du Rond-Point (75), Adama Diop propose L’apocalypse d’Adam et Aimée. De la fin d’un monde à l’éclosion d’une nouvelle ère, de Césaire à l’aujourd’hui, la poésie messagère d’une humanité autre. En compagnie du musicien Dramane Dembélé et de Jessica Martin-Maresco au chant, un trio magique et ensorcelant.
Dans la pénombre, de la scène couleur ocre la voix s’élève. D’abord légère, caressante, envoûtante, un père s’adresse à sa fille, Adam à Aimée. C’est L’apocalypse, le monde se meurt, « le monde s’est exilé, le soleil ne se lève plus, la terre ne tourne plus ». En sa tenue blanche, pieds nus, Adama Diop clame la noirceur du temps présent, il se rappelle « les affronts et les guerres, les dictateurs et leurs pulsions génocidaires ». Flûte et kora scandent les propos du griot-récitant. En toile de fond, des images mortifères qui alternent entre paysages dévastés par la pollution et sanglants affrontements policiers ou soldatesques…
Comédien aujourd’hui reconnu et adoubé par ses pairs, campé derrière son pupitre, Adama Diop déclame son adresse au public d’une voix posée, chantante et incisive. Le natif de Dakar sait conter, dans l’écume rouge sang des vagues de l’esclavage il a fait escale à Gorée, dans la trace d’Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal. Le puissant chant poétique découvert à l’adolescence, il le fait sien. D’une langue métissée, du créole au wolof, la même bouche pour crier la déchéance autant que la beauté du monde, la noirceur autant que la grandeur de l’humaine condition ! Dans le souffle du poète antillais, il se veut à son tour « la bouche des malheurs de ceux qui n’ont pas de bouche », sa voix « la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».
Aux doigts fantasques de Dramane Dembélé sur son ancestral kora, aux notes gouleyantes de sa flûte se mêle le chant hypnotique de Jessica Martin-Maresco. La fille, la femme, le monde en devenir, Aimée de son prénom, aimée de son père qui lui lègue la nature à protéger, l’humanité à remodeler, qui nous l’intime d’un cri primal autant que final « Réveillez-vous » ! De sa voix cristalline, presque éthérée, une mélopée d’une beauté sidérante, une invite à semer le futur et à ensemencer l’avenir, « soyons la sœur et le frère, la terre et la mer, soyons l’infiniment petit et l’infiniment grand ». Une supplique pour les vivants, la poésie incarnée. Réveillons-nous, soyons masculin et féminin en chacune et chacun, soyons le vent et les océans, soyons l’autre ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
L’apocalypse d’Adam et Aimée, Adama Diop : jusqu’au 18/04, le jeudi 19h30, le samedi 18h30 et le dimanche 15h30. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le texte est paru aux éditions Actes Sud (59 p., 9€80).
Au théâtre du Rond-Point (75), Mohamed El Khatib présente La vie secrète des vieux. Les voix d’hommes et de femmes qui, à 80 ans passés, n’ont pas leur langue dans la poche. Une histoire de gens ordinaires, extraordinaires.
« Compte tenu de leur âge, les personnes sur scène sont susceptibles, comme Dalida, de mourir sur scène », peut-on lire sur un écran au début du spectacle. Nous voilà prévenus. Sur les planches, Annie, Micheline, Salimata, Marie-Louise, Chille, Martine, Jean-Pierre, Jacqueline et Jean-Paul, moyenne d’âge, 85 ans environ, s’amusent eux aussi de la réaction du public à l’heure de nous conter leur Vie secrète. Un brin d’autodérision, une pincée d’ironie, et les premiers rires fusent. Qu’on les aime, ces vieilles et ces vieux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sans filtre, non par goût de la provocation mais parce qu’à leur âge, ils n’ont plus rien à perdre ni à prouver. Toutes et tous ont roulé leur bosse, aimé, eu maris, femmes et/ou amants. Ils n’ont peut-être pas toute la vie devant eux, mais ils vivent intensément l’instant présent, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Malgré leur assignation à résidence dans un Ehpad.
Des picotements quand vous tombez amoureux
Alors, pour une fois qu’on leur donne le premier rôle, ils ne vont pas se priver. Tour à tour, parfois interrompu par un ou une partenaire qui rouspète à voix haute, ils se racontent et leurs récits croisés s’aventurent dans les méandres de leur mémoire. Ils parlent pourtant au présent car ils sont vivants, bien vivants, et provoquent chez le spectateur des émotions de montagnes russes, où l’on passe du rire aux larmes, sans crier gare. Ils parlent d’amour et de désir. Et rien de plus formidable, de plus revigorant que de les entendre évoquer ces picotements qui vous saisissent quand vous tombez amoureux. Ils ont 80 piges au compteur et toujours un cœur d’ado.
À leurs côtés, dans un jeu d’équilibriste parfaitement maîtrisé entre son rôle de metteur en scène et d’acteur, Mohamed El Khatib orchestre délicatement cette partition, avec la complicité de Yasmine Hadj Ali, « française d’origine aide-soignante » dont la présence pétillante provoque des étincelles. Et un feu d’artifice en guise de bouquet final. El Khatib met en lumière des histoires de gens ordinaires. Chez lui, les gens normaux sont décidément extraordinaires. Marie-José Sirach
La vie secrète des vieux, conception et réalisation Mohamed El Khatib : Jusqu’au 18/04, du mercredi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).
Au Garage Théâtre, à Cosne (58), Jean-Louis Hourdin présente Le malheur innocent. Une « parlerie grave et joyeuse » où le comédien évoque la vie de Marianne, sa petite sœur trisomique. Un moment rare et beau, un « tombeau » de fraternité et d’amour.
C’est un lieu atypique que ce Garage Théâtre, en sortir de ville et bordure de campagne, où s’affairent à la mécanique le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou. Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…
Lorsque l’on pénètre dans cet « atelier » désormais consacré au Verbe et à la Musique, on aperçoit un homme, assis au fond, dans le coin gauche. On reconnaît ce visage, cette silhouette, cette haute figure du théâtre, Jean-Louis Hourdin qui se risque là à un exercice très personnel et touchant. Sous le titre Le Malheur innocent, il se livre à une « parlerie grave et joyeuse » en mémoire, en l’honneur de sa petite sœur Marianne. La dernière d’une fratrie composée en deux mouvements : les années trente, les années quarante. Jean-Louis Hourdin est l’avant dernier. Ses parents voulaient absolument une fille pour remplacer leur aînée, tuée par le bombardement américain des usines de Billancourt, plusieurs années auparavant, alors qu’elle venait de mettre à l’abri ses frères et sœurs dans la cave de la maison.
Marianne, enfant de remplacement, naît trisomique. Si le médecin de la famille s’en rend compte immédiatement, il n’éclaire les parents qu’un an plus tard. Ils ont eu le temps de se rendre compte… Dès lors la petite fille est prise en mains avec patience, conscience, amour. Sa mère va lui apprendre à lire et à écrire, elle est intégrée dans une famille profondément catholique. Georges Hourdin, le père, est un grand homme de presse qui a fondé des journaux, un groupe très fertile. Un homme de foi, également. On ne dévoilera pas ici ce que nous dit Jean-Louis Hourdin. Il faut que chacun reçoive ses confidences au plus profond de son cœur. Il y a des documents, des films, et même une émission de télévision. Jean-Louis Hourdin lit des lettres, parle de sa mère, de son père. De Marianne. Une jeune fille des années 60 qui rêve d’écrire des chansons, lit Mademoiselle Ange Tendre et Salut les copains. Qui rêve aussi de se marier, d’avoir des enfants.
N’en disons pas plus. Ce serait abîmer ce moment extraordinaire d’une grande pudeur par-delà la « parlerie ». Marianne a vécu jusqu’à 78 ans. Pour les plus jeunes spectateurs, rappelons-le : Jean-Louis Hourdin appartient à la grande génération de l’école du TNS. Il a joué dès le milieu des années 60, notamment sous la direction d’Hubert Gignoux et signé des dizaines de mises en scène depuis le milieu des années 70. En Avignon, on n’oublie pas Léonce et Léna, Liberté à Brême. Pour Marianne, ce « tombeau » de fraternité et d’amour ! Armelle Heliot, in Le journal d’Armelle
Le malheur innocent, Jean-Louis Hourdin : le 17/04, 20h30. Entrée libre, participation au chapeau. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).
Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.
Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !
Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.
Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices, solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.
Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois
Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les 13 et 27/04, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 01.46.36.11.89). En juillet, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.
Le local des autrices
Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.
« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.
Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.
Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.
Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote
Au théâtre de la Cité Internationale, à Paris, Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.
Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.
Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.
Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 13/04, les jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le lundi à 20h. Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, 75014 Paris (Tél. : 01.85.53.53.85). Les 10 et 11/05 au théâtre d’Aurillac, du 04 au 25/07 au théâtre des Halles durant le festival d’Avignon.
Psicofonia, rompre le silence
Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.
En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.
Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.
En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation. « Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.
Une page d’histoire multiple
Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.
Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut
Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).
Au théâtre de Bligny (91), Merieme Menant présente Emma la clown ose Anne Sylvestre. Un spectacle où elle revisite le répertoire de l’artiste, autre que celui des fabulettes. Accompagnée au piano par Nathalie Miravette, entre humour et émotion, du grand art !
Anne Sylvestre s’est éteinte en 2020, des suites d’un AVC. Étincelante carrière entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important », écrit Brassens sur la pochette du deuxième album d’Anne Sylvestre. La voilà adoubée à juste titre. En octobre 1963, c’est la sortie de ses premières Fabulettes, « ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille », commente le journaliste et critique Jean-Pierre Léonardini. En 1989, ayant composé paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de la pièce qu’il avait écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. Jouée au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015.
Le doute n’est point de mise : Anne – Merieme – Nathalie, trois prénoms faits pour s’entendre, trois femmes faites pour se comprendre… La Miravette fut la pianiste de la Sylvestre pendant plus de dix ans. Merieme l’a rencontrée un soir, la grande dame venue la féliciter au final de son spectacle Emma la clown. L’une et l’autre le reconnaissent, sans fausse pudeur : amour, admiration et respect pour Anne Sylvestre, la femme et l’artiste ! De toute façon, ce spectacle devait voir le jour, il ne pouvait en être autrement, il suffit d’oser ! Emma la clown connaît son répertoire par cœur et elle en informe l’auditoire, les sondages l’ont révélé, « je suis la plus grande admiratrice sur la planète de l’auteure-interprète ».
Et en complicité avec Nathalie Miravette au piano, Emma la clown ose tout sur la scène du théâtre de Bligny. Jouant des mimiques de son personnage au nez rouge, s’emparant du balai maudit ou béni de la Sorcière comme les autres, flânant sur les berges du Lac Saint Sébastien, se dandinant telle la Bergère au chevet de son troupeau, Les blondes courant aux abris tandis que résonne impérativement le Tiens-toi droit… On rit beaucoup, la tendresse au rendez-vous, l’émotion surtout à l’évocation des Lettres d’amour. D’une chanson l’autre, ce n’est point un banal récital chansonnier auquel le public est convié, c’est un spectacle à part entière. Les deux interprètes, parole et musique, mêlent leur partition à la perfection. Un dialogue tout à la fois pudique et public entre les deux artistes où perle leur bonheur d’avoir croisé la route d’Anne la bourguignonne, douleur et nostalgie lorsqu’elle déserta la scène en 2020, presque une mort par effraction.
Emma la clown a osé, elle a bien fait et elle le fait bien ! Un spectacle comique assurément, émouvant et touchant certainement, revitalisant absolument. Yonnel Liégeois
Emma la clown ose Anne Sylvestre, Merieme Menant et Nathalie Miravette : le 04/04, 20h30. Théâtre de Bligny, Centre hospitalier, 91640 Briis-sous-Forges. Vente des billets sur place le jour du spectacle, réservation en mairie de Briis-sous-Forges : par téléphone (01.64.90.70.26), par e-mail (accueil@briis.fr). Le 08/05 au festival Bernard Dimey à Nogent (52), le 16/05 au festival de l’Oreille en fête à Salins les Bains (39), le 22/05 au festival d’Anères (65), le 28/08 à la Scène Volubile de Guissény (29).
Sur la scène de La Manufacture, à Nancy (54),Julie Delille présenteJe suis la bête. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : l’histoire d’une enfant abandonnée, réfugiée en forêt. Entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.
Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre de la Manufacture. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.
Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Julie Delille, interprète et metteure en scène, directrice du Théâtre du Peuple de Bussang (88), se joue à merveille du texte d’Anne Sibran. Dans cette version scénique revisitée à l’occasion du 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.
Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.
Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.
Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle intense et fascinant, d’une suprême beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison. D’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes, quand la comédienne libère moult images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Yonnel Liégeois
Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : le 08/04 à 19h, les 09 et 10/04 à 20h. Théâtre de la Manufacture, CDN Nancy Lorraine, 10 Rue Baron Louis, 54000 Nancy (Tél. : 03.83.37.42.42) . L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.
Au théâtre de la Colline (75), Pauline Bureau présente Entre parenthèses. D’une enquête policière poursuivant un pédocriminel en série à la mémoire traumatique d’une jeune femme violée dans son enfance… Dans une mise en scène et en image minutieuse, alternent retour du refoulé pour la victime et condamnation des violences par la justice.
Des cas de viol d’enfants, enterrés pendant trente ans, refont surface grâce à deux policières acharnées. Entre parenthèses, c’est l’histoire d’Alma, une enfant qui n’a pas les mots et d’une femme qui va les trouver, comme Adélaïde Bon l’a fait dans son récit, La Petite Fille sur la banquise : « J’ai écrit pour toucher du doigt ma vérité, pour ne pas laisser mon histoire à l’auteur du viol. L’autrice c’est moi ». Parallèlement, deux policières de la brigade des mineurs remontent le temps, sur les traces du violeur qui aurait sévi sur 72 fillettes. Tandis que les commissaires font des recherches, Alma, de son côté tente de surmonter l’amnésie traumatique qui l’empêche de se souvenir du viol et de comprendre les séquelles psychiques qu’il lui a laissées. Pauline Bureau est elle-même allée sur le terrain. Elle a consulté les archives de l’affaire jugée en avril 2016, a rencontré avocats et psychologues, assisté à des procès d’assises. Elle tisse ce double matériau pour construire une pièce documentaire pour huit interprètes, certains endossant plusieurs rôles.
Un espace unique pour récits pluriels
La scénographe d’Emmanuelle Roy a conçu un espace modulable. Côté jardin, le domicile d’Alma ; côté cour, le bureau de la brigade des mineurs. Entre les deux, au centre, un écran où seront projetés les réminiscences traumatiques d’Alma, inspirées par le texte d’Adelaïde Bon. Il s’ouvre sur une sorte de boite noire où l’héroïne se retire pour y rejouer des scènes muettes du passé. Les vidéos de Clément Debailleul rendent de manière sensorielle le ressenti de l’héroïne. Les images accompagnent ses crises d’angoisse et les moments de dissociation où elle se revoit enfant, dans l’escalier de l’agression. Scènes que Kim Héloïse Janjaud interprète avec délicatesse et sans pathos. Sur les murs s’inscrivent dates et lieux, permettant aux spectateurs de se repérer dans cette double intrigue, qui se termine en procès, après des allers et retours dans le temps, entre l’enfance et âge adulte d’Alma
Pauline Bureau reconstitue étape par étape ces démarches parallèles. On suit par le menu le travail des policières sans qu’aucune étape ne nous soit épargnée : portrait robot du prédateur, recherches d’ADN, ouverture des scellés et autres procédures pour identifier le criminel,Giovanni Costa. Au bout de cette longue traque, il fut condamné, à l’âge de 77 ans, à 18 ans de prison pour des crimes commis depuis les années 1990. Coraly Zahonero joue une Vanessa Wagner offensive, en duo avec Rebecca Finet tout aussi pugnace dans le rôle de Johanne Lacaille, une enquêtrice expérimentée à la retraite, appelée en renfort. Pauline Bureau leur invente des motivations personnelles de se battre au nom de toutes les enfants abusées. En écho se déroule le long calvaire d’Alma avec de nombreux interrogatoires, entretien avec l’avocate, confrontation caricaturale avec l’experte judiciaire… Tout cela pour montrer que rien n’est épargné aux victimes, mais qui nuit à l’économie globale du spectacle. Fallait-il s’appesantir si longuement et à répétition sur ses crises de boulimie, ses pertes de contrôle ? Et pourquoi avoir convoqué sur scène le personnage du violeur, d’autant qu’il a tout d’une grossière caricature de méchant ? On ne peut que le regretter car ce spectacle répond à une nécessité : en finir avec le silence viral qui recouvre les faits de viols sur mineurs.
Le viol sur mineur de moins de 15 ans
Il dénonce l’inertie de la police et la justice sur ces questions. Au moment des faits, trente ans auparavant, les deux policières furent empêchées d’approfondir leur enquête sur ce criminel qui avait déjà sévi par trois fois, dans les cours et escaliers d’immeuble du 17e arrondissement de Paris. Pour la loi, les attouchements ou agressions sexuelles n’étaient pas encore systématiquement qualifiés de viol. Sous la pression des mouvements féministes, ce n’est que depuis 2021 que le législateur considère que « tout acte sexuel entre un majeur et un mineur de moins de 15 ans est considéré comme un viol ». Du côté des petites victimes, c’est aussi le règne du silence. À leur âge, elles ne sont pas armées mentalement pour mettre des mots sur ce qui leur est arrivé et le traumatisme déclenche chez elles une amnésie. Quant aux parents, ils occultent souvent les faits, ravalés au rang de secret de famille.
Après Neige, Pour autrui et Dormir cent ans, la metteuse en scène poursuit, avec Entre parenthèses, son exploration des liens entre intime et politique. Sa pièce apporte de l’eau au moulin des revendications actuelles, formulées notamment par la Fondation des femmes : « Nous demandons une loi intégrale contre les violences sexuelles, qui se pencherait sur les dysfonctionnements de nos institutions qui donnerait un cadre et les moyens d’agir et de protéger, afficherait une réelle volonté de lutter contre la culture du viol dont nous sommes abreuvés (via le porno), dès le plus jeune âge. (…) Une loi intégrale pour prendre enfin au sérieux toutes les victimes ». Malgré le talent des comédiens, le spectacle peut paraître laborieux par son abondance de détails. Pour autant, il faut vraiment le prendre comme un plaidoyer. Mireille Davidovici
Entre parenthèses, Pauline Bureau : jusqu’au 19/04, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). La Petite Fille sur la banquise, Adelaïde Bon (Le Livre de poche, 256 p., 8€40).
Tournée : le 28/04 à la Scène nationale 61, Alençon-Flers-Mortagne. Les 06 et 07/05 à la Maison des Arts, Scène nationale de Créteil. Du 17 au 22/11 au Centquatre, Paris. Les 13 et 14/01/27 à La Passerelle, Scène nationale St Brieuc. Les 21 et 22/01 au Théâtre de Sartrouville, Centre dramatique national de Sartrouville. Le 29/01 au Théâtre Roger Barat, Herblay-sur-Seine. Les 11 et 12/03 au Théâtre du Beauvaisis, Scène nationale de Beauvais. Les 18 et 19/03 au Bateau feu, Scène nationale de Dunkerque.
Jusqu’au 26 avril, les Archives départementales de la Gironde présentent Effacées, l’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951). Une exposition sur une histoire peu connue, qui en dit long sur le sort réservé aux femmes et aux filles qui ne filaient pas droit sur un chemin plus qu’étroit.
À 35 km de Bordeaux, trône le château de Cadillac en plein cœur du vignoble. Si son apparition remonte au début du 17e siècle avec l’ascension du premier duc d’Épernon, son propriétaire et favori du roi Henri III, l’exposition aux Archives départementales de la Gironde nous retrace un tout autre récit. Qui démarre en 1822, le lieu acquis trois ans plus tôt par l’État qui en fait la première prison française destinées aux femmes jusqu’en 1891, puis un établissement de correction pour mineures jusqu’en 1951. Pour raconter ces 130 ans d’un enfermement au féminin longtemps passé sous silence, cinq archivistes dont Cyril Olivier, coordinateur des recherches, ont fouillé les rayons en quête de traces, forcément parcellaires. « Si l’on peut établir qu’environ 10 000 femmes ont été détenues au château de Cadillac, on ne connaît pas le nombre exact des pupilles. Certains documents livrent des indices tels une facture de menuisier pour la réfection de 140 cellules « cages à poules », explique Cyril Olivier. Après l’incendie d’une partie du château en 1928, on estime qu’une cinquantaine de jeunes filles y vivaient en permanence.
L’intitulé de l’exposition se justifie à plus d’un titre : rares sont les documents produits par la prison comme la maison de correction qui ont été conservés. Certains bien qu’obligatoires n’ont sûrement jamais existé comme les dossiers individuels des mineures demandés en vain dans les années 1930 par une circulaire, alors que pointe le scandale des colonies pénitentiaires (1), indique l’archiviste. Restent les archives de la préfecture et de l’État quant aux coûts financiers et au maintien de l’ordre. « Grâce à ces traces administratives, on sait ce qu’elles mangent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles fabriquent. Les rapports annuels des directeurs ou des directrices nous renseignent aussi sur leurs emplois du temps, sur les mutineries ou les tentatives d’évasion». En majorité déjouées, elles étaient nombreuses tant les conditions d’incarcération étaient terribles à l’image des punitions : diète, retenue sur salaire, camisole de force, lance à incendie, cachot… « Effacées », les prisonnières comme les pupilles l’étaient, vu le peu de considération de l’institution à leur égard.
Le cas de Cadillac Au tournant du 20e siècle, la prison devient l’une des trois écoles de préservation publiques destinées aux jeunes filles en France, avec celle de Doullens (Somme) et de Clermont (Oise). L’étude de l’établissement est assez récente. En 1987, la psychologue Béatrice Koeppel publie Marguerite B, une fille en maison de correction sur une jeune fille qui s’y est suicidé en 1950. En 2018, Anna Le Pennec consacre une thèse d’histoire aux Femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXème siècle (2). « Il y a deux ans, nous avons fouillé les archives afin de livrer un récit chronologique de l’établissement, sortir du prisme de Marguerite alors que bien d’autres pupilles ont mis fin à leurs jours. Livrer une vue d’ensemble au-delà des fantasmes », raconte Cyril Olivier. Ainsi, dans les années 1930, le ministère de la Justice charge le photographe Henri Manuel de rendre compte du quotidien d’une trentaine d’établissements pénitentiaires dont le château de Cadillac. « Si ses clichés relèvent de la mise en scène afin de donner une image positive du lieu, ils renseignent sur la vétusté du château, sur le fait que les pupilles participaient aux tâches ménagères comme au jardinage ».
Devenue école de préservation en 1905 puis institution publique d’éducation surveillée (IPES) en 1940, elle est destinée aux jeunes filles acquittées par la justice pour avoir agi sans discernement et placées jusqu’à leur majorité. D’autres y sont envoyées sur décision du père alors tout puissant. Vols, vagabondages, enivrements, relations sexuelles consenties ou non, parents déficients… Les motifs d’enfermement de ces mineures, issues des classes sociales les plus pauvres, sont multiples. Leurs conditions de vie au château sont effroyables au point qu’à la veille de l’adoption de l’ordonnance de 1945 qui actera le devoir de prévention vis-à-vis des mineurs, le docteur Blouin écrit : « Elles ne sont pas vêtues, leur cachot est un parc à cochons et leur dortoir un pigeonnier ». Il faudra attendre 1951 et le suicide de deux jeunes filles pour que l’établissement ferme enfin ses portes. L’exposition, riche de quelque 200 documents, des créations de l’artiste Agnès Geoffray et de diverses conférences, les sort de l’oubli. Vraiment, il était temps ! Amélie Meffre
Effacées. L’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951) : jusqu’au 26/04, entrée libre et gratuite. Du lundi au vendredi 9h-17h, les samedi et dimanche 14h-18h. Archives départementales de la Gironde, 72 cours Balguerie-Stuttenberg, 33300 Bordeaux.
Une réalité historique à rapprocher du scandale du Bon Pasteur : l’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, tant en Irlande qu’en France.
(1) Sur la révolte des enfants du bagne de Belle-Île en 1934, on peut lire le formidable roman de Sorj Chalandon L’Enragé (Le livre de poche, 432 p., 9€90), dont Emmanuelle Bercot tourne l’adaptation cinématographique.
Pour aller plus loin : Marguerite B., Une jeune fille en maison de correction, Béatrice Koeppel (Hachette, 1987). Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles, Véronique Blanchard et David Niget (Textuel, 2016). Vagabondes. Les écoles de préservation pour les jeunes filles de Cadillac, Doullens et Clermont, Sophie Mendelsohn et Henri Manuel (L’Arachnéen, 2015). Vagabondes, voleuses, vicieuses. Adolescentes sous contrôle, de la Libération à la libération sexuelle , Véronique Blanchard (Les Pérégrines, 2019). La Révolte des filles perdues, Dorothée Janin (Stock, 2023). La violence dans les maisons centrales de femmes de Cadillac et de Montpellier au XIXe siècle, Anna Le Pennec (Criminocorpus, 2015)
À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Emérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.