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Quatre femmes en selle

Au théâtre Paris-Villette (75), Isabelle Lafon propose Cavalières. Quatre femmes libérées et impertinentes qui excellent dans l’art de se raconter et de nous conter de fantasques histoires. Entre légèreté et gravité, l’art dramatique en ses sommets !

Sur scène, la liberté a élu domicile : liberté de parole, liberté de ton, liberté de pleurer ou de rire, liberté d’aller et venir ! D’ailleurs, elles ont de l’espace sur le vaste plateau du théâtre pour vaquer à leurs petites affaires, chevaucher leurs désirs et hobbys : quatre femmes en selle, libres, libérées, impertinentes et Cavalières qui n’hésitent pas, si besoin, à monter sur leurs grands chevaux… Seul un trait de lumière marque leur entrée dans notre univers, trois tabourets dans l’immensité nue, l’art dramatique en son plus simple appareil, une heure trente de plaisir inégalé ! Denise (Isabelle Lafon) l’avoue d’emblée, l’entraîneuse de trotteurs préfère les chevaux aux enfants. Pourtant, elle a accepté la tutelle de la jeune Madeleine, handicapée.

Pour l’aider dans la gestion quotidienne, elle lance un appel à d’autres femmes : venir cohabiter chez elle. Les conditions, surprenantes mais indiscutables ? Avoir un rapport proche ou lointain au cheval, s’occuper sans faillir de l’enfant, habiter l’appartement pour un loyer avantageux mais y venir sans meuble… Saskia (Johanna Korthals Altes) l’ingénieure en bâtiment, Nora (Karyll Elgrichi) l’éducatrice spécialisée et Jeanne (Sarah Brannens) la serveuse de bar relèvent le défi. Chacune est porteuse d’une histoire singulière avec ses succès et ses échecs, des sauts d’obstacle réussis ou manqués. À tour de rôle, par petits mots déposés ou lettres interposées qui marquent sur scène décalage et proximité, elles soliloquent ou dialoguent entre elles. Sur l’attention à porter à Madeleine que nous ne verrons jamais, surtout à propos de leur existence de femme en quête d’un futur, d’une utopie peut-être à conquérir, en tout cas à construire.

Entre les quatre femmes, si incroyablement différentes dans leur parcours de vie, se nouent des liens forts de familiarité, de complicité. Ce qui n’exclut pas les prises de tête ou coups de colère, les embardées et foulées de traverse ! Les protagonistes s’exprimant toujours face au public, de la scène à la salle se tisse alors un étrange sentiment de connivence. Renforcé par les doutes, hésitations dont sont porteuses les quatre comédiennes oscillant en permanence entre l’improvisation et la trame de leur texte. Entre mots oubliés, usurpés, changés, la vie est là dans toute sa complexité, tout à la fois fluide et solide entre affirmations et contradictions : les choix individuels sont-ils frein ou moteur à un projet commun ? Sur quels critères se fondent la réussite ou l’échec du vivre ensemble ? Avec le seul poids des mots, du bel et bien-fondé nom de sa compagnie, Les Merveilleuses, Isabelle Lafon et ses trois comparses en font la démonstration. Sous couvert de peu ou de presque rien, l’essentiel au sens premier du terme, elles nous offrent un instant de théâtre à nul autre pareil, tout à la fois aride et lumineux,.

Le spectacle semble se construire devant nous, avec nous, complices de ce quatuor qui tente un possible autre, de faire cause commune en ne masquant rien de leurs aspérités. Elles comme nous, à cheval entre illusions et aspirations, certitudes et doutes… Sommes-nous au théâtre ou dans la vraie vie ? Prenante, émouvante, la question surgit devant un tel enchantement qui descend des cintres et se propage sur l’immensité désertique de la grande scène. Pourtant étonnamment, magnifiquement, extraordinairement habitée par quatre frêles silhouettes habillées d’un simple rayon de lumière. Mais quelle lumière, yeux écarquillés, pour éclairer ce chemin d’émancipation qui nous est proposé ! Yonnel Liégeois, photos Laurent Schneegans

Cavalières, Isabelle Lafon : Du 16 au 27/06, les mardi-mercredi-jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 19h. Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23).

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Kelly Rivière, une vie de rêves !

Au théâtre La Bruyère (75), Kelly Rivière présente La vie rêvée. Un « seule en scène » pour évoquer la vie d’une intermittente du spectacle… Avec tendresse et humour, les deux ingrédients qui ont nourri An Irish Story (au théâtre Firmin Gémier d’Antony), son premier spectacle et formidable succès. Entre rêve et réalité, rencontre avec une talentueuse comédienne.

« Rêver un impossible rêve, brûler d’une possible fièvre »… Suivre son étoile, peu importe les chances et le temps ? La quête hier du grand Jacques, Brel bien sûr, semble présentement s’apparenter pour beaucoup à celle de Kelly Rivière ! Une femme, des rêves pleins la tête mais qui, en dépit de la reconnaissance du public, paraît cultiver le doute en permanence… « Un héritage de jeunesse, probablement », avoue la comédienne avec bonhomie, détendue à la veille du grand départ pour une nouvelle saison artistique.

« Il faut que ça marche cette fois, autrement j’arrête, me suis-je souvent dit ! ». Celle qui rêvait d’être danseuse réalisera, encore gamine, qu’elle ne brillera jamais, étoile, dans un grand corps de ballet… « L’échec n’est pas chose aisée, demeure l’essentiel : oser rêver encore et toujours, ne jamais abandonner ses rêves, tel est le défi ». Des propos sincères, aujourd’hui Kelly Rivière constate qu’elle ne s’habitue toujours pas à capitaliser sur le succès, à la chaleur que le public lui témoigne, à la critique élogieuse devant son talent. Une réalité qui nourrit son nouveau « seule en scène » construit sur des résonances, des échos à sa propre vie : ses doutes face à l’avenir mais aussi sa découverte heureuse du théâtre, ses galères d’apprentie comédienne mais aussi le soutien d’une grand-mère aimante qui connut les douleurs de l’Assistance Publique… « Il est toujours difficile de passer de l’ombre à la lumière », reconnaît la jeune femme à La vie rêvée.

Bruyère et froufrou

Au théâtre La Bruyère, tout commence par la fin : salves d’applaudissements, musique galvanisante, saluts répétés en froufrou, bouquet de fleurs, messages réconfortants de la mamie… Pas du goût de la mère de Kelly Ruisseau qui doute fortement des capacités de sa fille à embrasser une carrière artistique ! Après un projet avorté de danseuse étoile, trop musclée – pas assez fine, il faut bien vivre et remplir le frigidaire pour la petite famille ! Des cachets minables, des castings hasardeux, ce n’est pas vraiment la vie rêvée… Sur scène, Kelly, la vraie, non seulement sait tout faire, chanter – danser – jouer – imiter, mais en plus elle nous raconte tout de sa vie d’artiste, d’hier à aujourd’hui. Avec humour, tendresse et talent, prêtant sa voix à tous les membres de la famille comme aux éphémères partenaires de scène. Plaisant et convaincant, le public conquis : au final, qu’on se le dise, les applaudissements sont authentiques et mérités !

Du Cours Florent où elle apprend le métier jusqu’à ses premiers rôles, le chemin ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. « Je fus d’abord traductrice, j’ai fait des animations théâtrales, enfin je me suis mise à l’écriture avec An Irish Story, mon premier spectacle ». Formidable : seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre ! La géniale franco-irlandaise s’inspirait d’une authentique histoire familiale pour nous entraîner avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. Une performance d’une rare qualité qu’elle reconduit à Paris sur les planches du théâtre de la Scala. Plus fort encore, récemment le metteur en scène Philippe Baronnet lui passait commande d’une pièce, Si tu t’en vas, dont elle fut aussi l’une des interprètes : Mme Ogier, l’enseignante qui tente de convaincre un élève de poursuivre ses études ! Une belle écriture, un échange houleux entre les deux protagonistes qui oscille entre émotion et provocation.

Mère de deux enfants en pleine croissance, une vie bien chargée pour l’auteure-interprète qui s’investit intensément dans ce qu’elle entreprend, en ce qu’elle croit. Qui ne refuse jamais d’animer des ateliers en milieu scolaire. Toujours émerveillée de constater ce que de telles initiatives provoquent, au collège Robert Doisneau dans le XXème arrondissement de Paris par exemple : une meilleure ambiance de classe, des dialogues entre élèves d’une richesse incroyable, des jeunes qui retrouvent la confiance en eux… « Les comédiens ne songent pas qu’à leur nom en haut de l’affiche, nombre d’entre eux s’engagent dans un formidable travail de proximité ». D’où l’incompréhension, voire la colère de Kelly Rivière face aux coupes budgétaires qui fragilisent le secteur culturel. « Outre des compagnies en voie de disparition, des artistes et techniciens réduits au chômage, c’est tout ce qui se joue à côté et que les décideurs ne voient pas qui se retrouve en danger de mort : l’ouverture aux autres, l’éveil culturel, le partage de savoirs, le soutien et l’accompagnement des jeunes générations vers toujours plus de créativité ».

Des valeurs que la citoyenne trouve plaisir à partager sur Montreuil (93), sa ville d’adoption depuis seize ans maintenant… Foulant régulièrement la scène du théâtre municipal Berthelot, partie prenante du collectif local Créature dédié aux écritures contemporaines. « Jouer à Paris c’est bien, m’investir dans ma ville, travailler localement c’est pas mal ! ». De la parole aux actes dès l’ouverture de saison, « soucieuse de porter haut et fort le service public de la culture ! ». Yonnel Liégeois

La vie rêvée, Kelly Rivière : jusqu’au 27/06, les vendredi à 19h et samedi à 18h30. Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris (Tél. : 01.48.74.76.99).

An irish story, une balade irlandaise

Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule en scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.

An Irish Story, une histoire irlandaise, de et avec Kelly Rivière : Le 11/06, 20h30. Théâtre Firmin Gémier, 13 rue Maurice Labrousse, 92160 Antony ( Tél. : 01.41.87.20.84).

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Christiane Cohendy, une grande dame

Le 5 juin, à l’âge de 81 ans, Christiane Cohendy s’est éteinte à Paris. Elle fut intensément de la belle aventure de la seconde génération de la décentralisation. Elle a brillé chez les classiques et les modernes avec une foule de metteurs en scène.

Christiane Cohendy, après une existence d’actrice d’exception, s’est éteinte à Paris le 5 juin, à l’âge de 81 ans. Elle a participé, de tout son cœur, à la grande aventure novatrice du théâtre public, sans pour autant négliger de fécondes incursions dans le privé. En 1996, elle obtenait un Molière pour son interprétation dans Décadence, de l’auteur britannique Steven Bercoff, mise en scène par Jorge Lavelli. En 2009, elle avait été nommée pour un second rôle, dans Equus, de Peter Shafter, sous la direction de Didier Long. En 2018, elle était encore sélectionnée pour Tableau d’une exécution, de Howard Baker, mise en scène de Claudia Stavisky au théâtre des Célestins de Lyon.

Née à Clermont-Ferrand dans une famille ouvrière, c’est là-bas qu’elle s’initie au théâtre. Douée pour l’étude, elle apprend l’allemand. Tout commence vraiment en 1972, avec la fondation du Théâtre Éclaté d’Annecy, par un spectacle d’intervention véhément, la Farce de Burgos, dont j’ai encore des images en tête. Une création collective, aux côtés d’Alain Françon, Evelyne Didi, André Marcon, Alexandre Guini et Brigitte Lauber.

Une brillante Célimène

Deux ans après, c’est Trotsky à Coyoacan, de Hartmut Lange, mise en scène d’André Engel, qu’elle retrouvera plus tard dans des événements de théâtre magnifiquement singuliers. Cela aura lieu lors de son insertion au Théâtre national de Strasbourg, dans l’élan audacieux qu’imprime Jean-Pierre Vincent à cette institution. En 1975, elle est de Germinal, œuvre scénique phare qui rebat les cartes du naturalisme. La même année, elle est du Faust Salpêtrière, conçu par Klaus Michael Grüber – qui se révèle alors en France avec éclat -et André Engel, avec lequel on la verra dans des productions hors les murs du théâtre, d’une densité poétique et politique inouïe : Baal, de Brecht, Week-end à Yaïck d’après Essenine, Kafka Théâtre complet. Elle a été dans le Misanthrope, sous la direction de Vincent, une brillante Célimène à part, face à Philippe Clévenot en Alceste.

Une présence unique

À ce point du récit, je mesure déjà la gageure que supposerait la nomenclature exhaustive de tout ce que Christiane Cohendy a prodigalement offert à l’art de jouer, de tout son corps, de sa voix, de sa présence unique. Plus de soixante-quinze pièces, une vingtaine de films, autant pour la télévision. Elle a joué Racine (dans Phèdre, par Chéreau), l’Orestie d’Eschyle (par Lavaudant), Shakespeare, Kleist, Oscar Wilde, Claudel, Pirandello, Bernanos, Camus, Gorki, Tchekhov, Beckett, Goldoni, Marie Ndiaye, Serge Valletti, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Pierre Siméon, j’en passe et non des moindres.

Elle fut la partenaire de Roman Polanski dans la Métamorphose et la mère d’un Hamlet que jouait Charles Berling. Elle a été choisie par une foule de metteurs en scène d’obédiences diverses (au premier rang desquels Matthias Langhoff), tous sachant qu’elle apportait dans son travail de théâtre une dignité exemplaire, étant de surcroît une partenaire amicale, chaleureuse, compréhensive, néanmoins ferme sur le respect dû au droit dans son métier, surtout dans le privé, où les règles sont autres. Elle a signé avec talent une poignée de mises en scène. Elle a enseigné au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Grande dame, une notion si passablement galvaudée, va comme un gant à Christiane Cohendy, femme exquise, cultivée, sans cesse attentive à l’autre, dans sa vie comme sur le plateau.

Une conteuse fabuleuse

Ces temps derniers, deux mois, au bas mot, à l’instigation de son amie Claudia Stavisky, qui la mit en scène dans des spectacles ô combien mémorables (la Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Tableau d’une exécution de Howard Baker, la Trilogie de la villégiature de Goldoni et Rabbit Hole de David Lindsay-Abaire), nous nous retrouvions chez Christiane, non loin de la porte de Bagnolet. Dans son petit appartement ensoleillé, elle nous confiait les souvenirs de sa vie en théâtre. C’était un plaisir, comment l’exprimer, bouleversant, car nous la savions en soins palliatifs. C’était une conteuse fabuleuse, à la mémoire vive si expressive. Nous buvions du café. Le temps allait trop vite. Son Molière coinçait la fenêtre, pour éviter les courants d’air. C’est un crève-cœur, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre. Jean-Pierre Léonardini

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Massini, femmes et ouvrières

Au théâtre de L’épée de bois, à la Cartoucherie (75), Olivier Mellor présente 7 minutes (comité d’usine). Une pièce de Stefano Massini, interprétée par la Compagnie du berger. Au retour de négociations avec les repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante qui porte le monde du travail au-devant de la scène.

Tension extrême sur la scène du Centre culturel Jacques Tati d’Amiens (80) là où fut créée la pièce en janvier 2026, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.

Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel !

Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 100 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 100 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 100 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la mise en scène d’Olivier Mellor, sublimée par un excellent trio de musiciens, semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité.

Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches de L’épée de bois à la Cartoucherie, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène de Mellor, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Karine Dedeurwaerder, Blanche seule l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». Et la déléguée de conclure, « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! « C’est une pièce sur les limites, les renoncements, la tension qu’il faut traverser pour rester unies », commente Olivier Mellor, « peu représentées sur scène, les luttes ouvrières au féminin se jouent ici sans héroïne ni cheffe mais à travers une parole collective, fragile et forte ». Et le directeur de la Compagnie du berger de poursuivre : « l’espace clos devient celui de l’épreuve : il faut s’écouter, argumenter, convaincre, faire un pas vers l’autre ».

Cent minutes de confrontation frontale, houleuse mais captivante entre les salariées de l’entreprise Picard & Roche, pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois, photos Alexandre Tourte

7 minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène d’Olivier Mellor : du 11 au 28/06, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30. Théâtre de L’épée de bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).

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George et ses marionnettes

Au théâtre Jean Lurçat d’Aubusson (23), la compagnie Les anges au plafond présente George sans S. Pour célébrer les 150 ans de la mort de George Sand, un spectacle jouissif sur la vie de la romancière. Avec marionnette géante et doublage en langue des signes.

Sur la scène de l’Espace Marc-Sangnier à Mont-Saint-Aignan, l’un des trois lieux de création du CDN de Normandie-Rouen (76), de longues minutes de silence avec vue sur le décor fourmillant d’accessoires, un dépaysement complet… Comédienne sourde, Angela Ibanez Castano joue et campe en langue des signes le prologue qui ouvre George sans S, la nouvelle création de la compagnie Les anges au plafond. Un moment singulier, d’une grande force expressive et poétique !

Durant plus d’1h30, le spectacle va dérouler la vie de George Sand, cette femme à l’incroyable destin. Féministe d’avant-garde qui gagnera son procès en divorce dans un monde encore très misogyne et patriarcal, républicaine affichée qui s’engagea dans la révolution de 1848 au côté de Ledru-Rollin, écologiste de la première heure qui prend défense de la forêt, fumeuse invétérée, costumée d’un pantalon malgré l’interdiction légale alors faite aux femmes, amoureuse et amante libérée aux yeux de tous… En même temps et à la fois, mère attentionnée et romancière prolifique avec plus de 70 romans, nouvelles et pièces de théâtre ! En sa maison de Nohant, tout fait sens, art et culture : l’écriture, la poésie, la musique, la nature, mais encore… le théâtre de marionnettes !

Une aubaine pour Camille Trouvé et Brice Berthoud, metteurs en scène (en collaboration avec Jonas Coutancier) et directeurs du CDN de Rouen, dont la compagnie est spécialisée dans l’art du pantin sous toutes ses formes, petit ou grand, de bois ou de papier ! Maurice, le fils de George, avait son castelet en la demeure familiale, sa mère écrivit même des textes pour le fiston et créa des costumes pour les pantins à gaine. Un petit théâtre installé au rez-de-chaussée de la maison, qui fonctionna durant près de trente ans. C’est donc avec délicatesse et finesse que Camille, aussi comédienne, manie la marionnette géante de son héroïne, au côté de trois partenaires. Avec d’autres figures de bois ou carton, animées ou non : un cerf, un chien, un lion, des arbres et lampadaires

Un spectacle haut en couleurs, entre passion et émotion, à forte charge historique et d’une grande beauté visuelle. Des bains au lac à la claire défense des libertés de mœurs, de la foi en une République progressiste aux convictions affichées en la force novatrice de la culture, autant de pistes à suivre et de combats majeurs à poursuivre pour les générations futures. Yonnel Liégeois, photos Fabrice Robin

George sans S, Camille Trouvé – Brice Berthoud et Jonas Coutancier : le 07/06 à 18h, le 08/06 à 14h30, le 09/06 à 19h30. Théâtre Jean Lurçat, Scène nationale, avenue des Lissiers, 23 200 Aubusson ( Tél. : 05.55.83.09.09). De novembre 2026 (Bourges) à mai 2027 (La Roche-sur-Yon), une longue tournée nationale.

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Iran, la voix des femmes

Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris, Gilles David a présenté Au plus près de ces voix. L’adaptation du récit poétique de Chahla Chafiq, avec Jean-Paul Sermadiras en récitant et la chanteuse iranienne Salmi Elahi. La conversion d’un enseignant, en faveur du mouvement Femme, Vie, Liberté.

Chahid Chafiq vit en France depuis 1982, après avoir quitté son Iran natal assujetti au pouvoir islamiste. Elle écrit, en français et en persan, des essais, des romans, de la poésie, des nouvelles. L’une d’entre elles, Au plus près de ces voix, gagne le théâtre grâce à la Cie du PasSage, dans une mise en scène de Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française. L’adaptation scénique est due à Jean-Paul Semardiras. C’est lui qui, d’entrée de jeu, s’adresse à nous de plain-pied. Cet homme de haute taille, à longs cheveux d’argent, nous apprend qu’il enseigne l’histoire et la géographie. On saisit, peu à peu, que sans consentir en son for intérieur au régime des mollahs, il ne se mouille pas, comme on dit familièrement.

Il y a que son épouse a la voix belle et aime chanter. Il redoute qu’elle se produise en public, au mépris d’une loi tyrannique… À point nommé, surgit du fond de scène l’éblouissante apparition de la chanteuse Salmi Elahi, dans une longue robe blanche conçue par Cidalia Da Costa. Sa voix pure s’élève, dans un lamento déchirant en langue persane. Elle devient ainsi la vivante allégorie de l’admirable mouvement de révolte historique, désormais universellement connu sous le mot d’ordre de « Femme, Vie, Liberté ! ». Salmi Elahi, au fil de la parole de l’homme, va devoir insensiblement incarner, à nos yeux, la figure rebelle de la poétesse et théologienne Tâheret (1817-1852) qui, en 1848, eut le front de jeter son voile devant une assemblée d’hommes.

Le professeur nous dit qu’à la vue de son visage nu, un homme s’égorgea sur-le-champ. Un de ses maîtres en religion avait baptisé Tâheret « consolation des yeux ». Elle fut tuée quatre ans plus tard à Téhéran, anticipant un destin funeste de femmes, qui se perpétue. Quelques images vidéo (Ludovic Lang), en noir et blanc, rappellent soudain les manifestations de rue contre l’oppression, tandis que Salmi Elahi profère des mots jadis écrits et prononcés par Tâheret.

« Nul cheikh ne siégera plus sur le trône de l’hypocrisie !
Nulle mosquée ne fera plus commerce de la piété ! (…)
La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité.
L’ignorance sera démolie par la force de la vérité.
La justice étendra son tapis en tout lieu
et l’amitié plantera ses arbres partout. »

« L’aube véritable », Tahireh Qurrat al-‘Ayn, traduction de Jalal Alavinia

La morale sous-jacente du récit scénique ? Le professeur vaincra peut-être enfin sa peur quant au désir de chanter de son épouse. Les deux interprètes, d’une rigoureuse intensité, se détachent sur un fond noir, sous les lumières savantes de Jean-Luc Chanonat. Au plus près de ces voix touche droit au cœur, avec la sobre dignité d’une intelligence d’essence poétique. Jean-Pierre Léonardini

Au plus près de ces voix, Gilles David : vu au 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 18h30, au Théâtre de la Porte Saint-Michel (Tél. : 09.80.43.01.79).

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Antigone, en toute conscience

Au théâtre de Poche-Montparnasse (75), Didier Long présente Antigone. D’après Sophocle, la pièce de Jean Anouilh écrite en 1942 et jouée pour la première fois en 1944… Un drame de conscience entre respect de la loi et transgression morale.

Sur la scène exiguë du Poche-Montparnasse, des blocs de couleur sombre et de tailles diverses, une lumière tamisée pour accueillir les comédiens qui allument une petite lampe au-dessus de leur tête lors de leur entrée… Présentation faite, l’une et l’autre rejoignent leur siège d’infortune. Les protagonistes sont campés, Antigone présente, la tragédie frappe ses trois coups.

De Sophocle à Anouilh

Depuis Sophocle et les années 440 avant Jésus-Christ, l’histoire ne nous est point étrangère. Fille d’Œdipe, Antigone n’admet pas le sort réservé à ses deux frères morts en un combat fratricide : l’un gratifié d’une sépulture officielle, le corps de l’autre jeté en pâture aux vautours… Contre la volonté des dieux, Créon le despote et maître de Thèbes s’obstine en son dessein funeste. Lorsqu’il se résout à changer d’avis, il est trop tard : la jeune Antigone s’est pendue, dans la grotte où elle était emmurée sur ordre du tyran. La pièce de Jean Anouilh, écrite en 1942 en plein conflit mondial, change la focale. Il n’est plus question de débat entre justice divine et loi humaine, il s’agit de convictions et résistance morale contre l’injustice de l’ordre établi.

Un décor minimaliste, des costumes d’aujourd’hui, les protagonistes s’avancent à tour de rôle en bord de scène. Pour des échanges vifs, serrés, tumultueux, dans une gestuelle puissamment expressive où la force des mots tentent d’infléchir l’inéluctabilité des maux. « Certes, c’est une sale besogne mais la loi l’oblige pour sauver la nation », plaide Créon, « aucun diktat ne peut faire obstacle à la conscience morale », rétorque Antigone. Fragilité d’un être en accord avec de hautes valeurs contre des décisions iniques au nom d’une prétendue justice…

Le dilemme est de toute modernité ! Un cri de colère contre lois et décisions injustes et immorales, un sublime acte de résistance au péril de sa vie… Qui interpelle chacun, d’hier à aujourd’hui, face à des choix « œdipiens » : se taire ou se rebeller ? Vendre son âme ou s’opposer ? Une mise en scène au cordeau, des acteurs habités, une interprétation saisissante et émouvante. Yonnel Liégeois, photos Sébastien Toubon

Antigone, Didier Long : jusqu’au 12/07, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21). Plus tôt dans la journée ( les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h), entre en scène Madame de Sévigné. Béatrice Agenin lit ses lettres, Sébastien Lapaque les commente : au temps de Louis XIV, une femme libre.

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Petites filles et grands défis

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui des adultes et celui d’adolescentes en rébellion. Un spectacle étrange et déroutant.

Sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.

D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…

Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !

Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat

Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 03 au 18/06, lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h. TNS, Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00).

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Drogue au féminin

Sur la scène de la Comédie de Reims (51), Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.

Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !

Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.

Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.

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Brel, Keersmaeker et Mariotte

Après le festival d’Avignon 2025, en tournée internationale, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.

Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.

Un solo sur La Valse à mille temps

Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon. Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.

La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanetteles Bourgeoisles Flamands versus les Flamingantsla Chanson des vieux amantsVesoulAmsterdamBruxellesQuand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.

Chacun sa grammaire pour danser Brel

Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…

La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : Du 28 au 30/05, Piccolo Teatro – Milan (Italie). Le 04/06, Leietheater – Deinze (Belgique). Les 16 et 17/07, Teatre Grec, Grec Festival – Barcelone (Espagne). Du 29 au 31/08, Gießhalle, Landschaftspark Duisburg-Nord, Ruhrtriennale – Duisburg (Allemagne).

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Molière, une formidable école !

Au théâtre Artistic Athévains, à Paris, Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes. N’hésitez plus, la programmation parisienne touche à sa fin !

Au lendemain de la journée consacrée aux droits des femmes, il est peu d’affirmer que cette École fourbie par la plume de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.

C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe.
Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille
qu’il tient enfermée.

Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon,
à découvrir le monde…

Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse,
quittera son geôlier.

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.

Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !

Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…

Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel

L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 04/06, le mardi à 20h, le mercredi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h30, le samedi à 17h et 20h30, le dimanche à 15h. Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). En juillet durant le festival d’Avignon, au théâtre du Chêne noir.

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre de La Comédie Bastille (75), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches de la Comédie Bastille, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 29/06, le lundi à 21h, le mardi à 19h. Dates supplémentaires : les samedis 23/05 et 30/05 à 15h, le mardi 19/05 à 20h. La Comédie Bastille, 5 rue Nicolas Appert, 75011 Paris (01.48.07.52.07).

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Seul sous les projecteurs

Au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), se déroule le festival Sens. Un mois de découvertes de pièces interprétées en solo, le plus souvent des créations audacieuses.

Elle donne corps et vie à pas moins de dix-huit personnages. Passionnés, sensibles et truculents, bousculés par l’existence, mais rebelles chacun à sa manière. Pourtant elle est seule en scène. Car tel est le principe de ce festival qui pour la seconde année, et pendant plus d’un mois, invite sur le plateau des spectacles qui se jouent en solo (ou presque). Dans Rosy et moi – 274 jours, Elodie Menant est Valentine, une jeune femme qui découvre que son horizon vital est subitement bouché quand les médecins lui diagnostiquent une sclérose en plaques. Des traitements médicaux sont disponibles, mais aujourd’hui aucun ne permet de guérir. La pièce s’inspire du récit-témoignage de Marine Barnerias (éditions Flammarion) dans lequel elle raconte sans fausse pudeur la découverte de sa maladie, puis son refus d’envisager pour toute solution un avenir en fauteuil roulant. La jeune femme découvre alors sa force pour réaliser des rêves. Elle va voyager, loin, pour découvrir d’autres cultures, d’autres sociétés, d’autres amitiés. Pour continuer à vivre en dépit de la forme incurable de sa maladie. Mise en scène par Éric Bu, Élodie Menant que l’on a pu applaudir notamment dans Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty, spectacle qui lui a valu deux Molière en 2020, déploie une belle énergie. Peu d’accessoires lui sont nécessaires sur le plateau vide, mais avec beaucoup d’humour, elle redonne espoir.

De l’opéra de Paris au seul en scène

Ce festival, dénommé « SenS » (avec deux grand s) est « un rendez-vous précieux » estime Delphine Depardieu, marraine de cette deuxième édition. À l’affiche, pas moins de quatorze spectacles qui sont des créations récentes pour la plupart. Tel est le cas du Rappel des oiseaux, mis en scène et adapté par Orianne Moretti, d’après Le journal d’un fou de Nicolas Gogol. La chorégraphie est de Bruno Bouché. Le danseur étoile Mathieu Ganio, qui a récemment pris sa retraite de l’Opéra national de Paris, est accompagné au piano par Guilhem Fabre. Il incarne ce personnage décalé, fonctionnaire subalterne qui comprend le langage des chiens et croit être le roi d’Espagne. Musique, danse et texte se répondent étonnamment, comme dans un miroir à plusieurs faces.

Parmi les autres pièces à découvrir, Être ou ne pas être. William Mesguich est l’interprète et l’auteur (avec la participation de Rebecca Stella pour l’écriture et la mise en scène) de ce spectacle qui sera repris en juillet à Avignon. Également ici puis dans le Off avignonnais, notons un original 22 minutes avec Benoît Solès. Pour la première fois seul sur les planches, il est mis en scène par Tigran Mekhitarian. Auteur du texte, il interprète Ali Agça, le jeune turc qui tenta d’assassiner le pape Jean-Paul II en 1981. Le comédien s’est distingué en 2018 avec sa poignante Machine de Turing. Vive la curiosité ! Gérald Rossi

Festival « Seul.e en Scène » : jusqu’au 07/06. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).

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Iran, des voix proches et lointaines

Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris, Gilles David présente Au plus près de ces voix. L’adaptation du récit poétique de Chahla Chafiq, avec Jean-Paul Sermadiras en récitant et la chanteuse iranienne Salmi Elahi. La conversion d’un enseignant, en faveur du mouvement Femme, Vie, Liberté.

« Aucun danger, je ne risque rien », songe l’homme, déambulant sur les boulevards de Téhéran. Au loin des cris, des sirènes, des chants, une manifestation de plus contre le régime au pouvoir… Le professeur d’histoire à la retraite se déclare démocrate, heureux d’être père de deux garçons en ces temps où les filles se voient contraintes de porter le voile. Fier d’avoir autorisé la libre expression de ses élèves, tempérant seulement l’ardeur des débats quand la parole devenait sulfureuse, surtout dangereuse pour leur avenir. Il se souvient surtout d’une élève enflammée, sa parole intelligente et sa voix convaincante. Qu’est-elle devenue ? Aujourd’hui disparue, probablement exécutée… À sonner l’heure de les écouter au plus près, ces voix proches et lointaines ! Celles que fait entendre Chahla Chafiq, l’écrivaine et sociologue iranienne réfugiée en France depuis 1981.

L’enseignant se remémore, s’interroge. Sur son comportement d’hier à aujourd’hui, refusant la violence par sagesse, préférant distance et recul face aux soubresauts politico-religieux, privilégiant les chemins de la connaissance aux sentiers de la révolte. Jusqu’à la mort de la jeune Mahsa Amini en 2022 sous les coups de la police des mœurs, jusqu’à la création du mouvement Femme, Vie, Liberté au lendemain de son décès, jusqu’à la vision de toutes ces femmes, jeunes ou non, qui bravent les diktats des ayatollahs au risque de leur vie… Par complaisance et mutisme, lui complice du régime par peur et non par sagesse ? La remise en cause est frontale, brutale. N’a-t-il pas interdit à son épouse bien aimée, et amoureuse du chant, de se produire en concert public : pour la protéger d’hypothétiques ennuis, elle qui aspirait à faire entendre sa voix, surtout pour se protéger lui d’éventuelles représailles sur sa carrière. Au nom perdu de son ancienne élève, surgit et s’impose alors celui de Taheret qu’au siècle précédent, déjà, les religieux ont assassiné !

Rebelle et insoumise, la poétesse et théologienne de renom peut être considérée comme la première féministe iranienne. Très tôt, elle s’intéresse à la littérature et à la poésie, à la religion comme à la politique. Passant outre les remontrances familiales ou conjugales, professant des idées et convictions qui dérangent…Dans la Perse des années 1840-50, elle s’oppose aux mollahs corrompus et dénonce l’hypocrisie de la société. « Elle prône l’égalité des hommes et des femmes, réclame une réforme profonde de la société sur le divorce et l’héritage, critique directement la charia », commente l’iranologue Yves Bomati. En 1848, lors d’une conférence publique, bravant l’interdit, elle enlève son voile devant tous les hommes ! Un geste qui lui sera fatal, elle est étranglée avec son propre foulard.

« Nul cheikh ne siégera plus sur le trône de l’hypocrisie !
Nulle mosquée ne fera plus commerce de la piété ! (…)
La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité.
L’ignorance sera démolie par la force de la vérité.
La justice étendra son tapis en tout lieu
et l’amitié plantera ses arbres partout. »

« L’aube véritable », Tahireh Qurrat al-‘Ayn, traduction de Jalal Alavinia

Dans la mise en scène sobre et épurée de Gilles David, seules importent les voix. Celle de Jean-Paul Sermadiras, grave et tourmentée, celle de Salmi Elahi au chant guttural et perçant, deux voix qui dialoguent et s’interpellent. D’une grâce totale, d’une tragique beauté, d’une urgence absolue tandis que sont projetées les images d’une répression massive et sanguinaire. Yonnel Liégeois

Au plus près de ces voix, Gilles David : les 12 et 13/05, 20h. 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 18h30, au Théâtre de la Porte Saint-Michel (Tél. : 09.80.43.01.79).

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Berlioz, fantasque compositeur

Au théâtre du Châtelet (75), Géraldine Aliberti-Ivanez présente Berlioz trip orchestra. Le portrait prodigieusement hallucinant d’Hector Berlioz à l’heure où il compose sa Symphonie Fantastique. Avec Régis Royer, prodigieusement halluciné à l’heure où sa voix bat la mesure, et l’Orchestre de chambre de Paris.

Paris 1827, lever de rideau au théâtre de l’Odéon où l’on joue Hamlet… Dans la distribution la comédienne anglaise Harriet Smithson, dans la salle le jeune Hector Berlioz qui en est amoureux fou : las, une passion romanesque qui n’est pas partagée, aucune réponse à la quarantaine de lettres qu’il lui a adressées ! Douterait-elle de son génie ? Il n’en manque point, il va lui prouver, elle ne pourra plus se dérober. Décision est prise, il le proclame grandiloquent, il va composer une œuvre dont on ne cessera de parler, que le monde entier ne cessera de jouer, d’écouter et de louer. Impressionnante, hallucinante, « dé-concertante », carrément fantastique pour orchestre de 467 musiciens, 12 bassons et 30 pianos… Du grandiose, du jamais vu ni entendu, du lourd comme d’aucuns le signalent avec humour, du Berlioz trip orchestra, du costaud !

Les partitions étalées au sol, foulées au pied par un compositeur halluciné, qui bat autant la mesure qu’il se débat avec ses démons intérieurs. Shooté à l’opium et à d’autres substances illicites comme l’on dit communément, imbu de sa personne, perclus d’envies de meurtre, roulant à terre dans sa bestiale déchéance… Fantôme ambulant mais inspiré de milliers de notes se bousculant à portée de lignes, l’archet caracolant sur les cordes du violon les doigts sur les pistons de la trompette, la marche triomphale tambourinant dans son esprit embrumé pour rebondir sur la grosse caisse. Qu’est-il donc, cet imaginaire homme d’orchestre gesticulant à en perdre la raison, noyant son chagrin dans l’étreinte d’un banal bout de chiffon ? Berlioz, mais c’est bien sûr Hector, c’est Régis Royer personnifié, le comédien fantastiquement déjanté à la chemise échancrée et au cheveu ébouriffé comme son maître compositeur ! Délirant, déroutant dans l’outrance et la démesure tandis que s’égrènent d’une rangée l’autre de spectateurs, entre cris et saillies verbales, les accents mélodieux et fulgurants d’une improbable mais authentique Symphonie Fantastique achevée en 1830, extraits sonores de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg.

Musicologue, habituée à travailler avec de grandes formations, Géraldine Aliberti-Ivanez orchestre avec doigté plus qu’elle ne met en scène l’accouchement de cette œuvre grandiose. Nous plongeant dans la création à l’heure où les notes s’harmonisent, nous conviant image et son à passer avec intelligence du sol mineur au ré bémol majeur, nous faufilant dans la fosse d’orchestre afin de mieux comprendre… Pour néophytes, amateurs éclairés, musiciens patentés : c’est goûteux, fabuleux, c’est fantastique ! Yonnel Liégeois

Berlioz trip solo, Géraldine Aliberti-Ivanez : le 11/05 à 20h, en version symphonique avec l’Orchestre de chambre de Paris. Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris (Tél. : 01.40.28.28.40).

Rage, Colère, Révolution

« Passionnée par toutes les musiques, autant savante que populaire, et issue des quartiers populaires, il me tient particulièrement à cœur de reconnecter la musique avec l’époque et ses enjeux sociétaux dans laquelle elle se diffuse. La musique classique est largement subventionnée alors qu’elle ne touche qu’une petite tranche de la population. Symbole d’un pouvoir et d’une organisation politique dont les pouvoirs publics font tout pour brandir comme un étendard et maintenir encore debout, la musique classique semble totalement déconnectée du réel alors qu’elle nous raconte, dans son for intérieur, des questions de rage, de colère, d’exaltation, de révolution, qui racontent si bien notre époque actuelle ».

« J’aimerais que ce spectacle donne le courage à tout un chacun de réaliser ses rêves les plus fous et défier les obstacles les
plus difficiles. Je crois que c’est cette énergie qu’insuffle le spectacle ! La folie au service du rêve ».

Géraldine Aliberti-Ivanez, auteure et metteure en scène

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