Archives de Catégorie: Musique/chanson

Le palmarès 2025/26 de la Critique

Le 15/06, sur la scène de l’Opéra-Comique (75), le Syndicat de la Critique Théâtre-Musique-Danse a dévoilé son palmarès pour la saison 2025/26. Le Grand Prix du théâtre est attribué à Pétrole de Sylvain Creuzevault, celui de la danse pour À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo et celui de la musique à Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck.

Cette saison 2025/2026, nous avons aussi beaucoup apprécié : Le projet Barthes (Sylvain Maurice), Psicofonia (Faustine Noguès), Les petites filles modernes, titre provisoire (Joël Pommerat), Le petit prince (Jean Bellorini) et L’école des femmes (Frédérique Lazarini). Yonnel Liégeois

Théâtre

Grand Prix, meilleur spectacle de l’année : Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Prix Georges Lerminier, meilleur spectacle créé en province : La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy. Création à La Filature, Scène nationale de Mulhouse

Prix Laurent Terzieff, meilleur spectacle théâtre privé : En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

Prix de la meilleure comédienne : Suzanne de Baecque dans Mémoire de fille, d’Annie Ernaux. Adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm & Elisa Lero

Prix du meilleur livre sur le théâtre : Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, de Lorraine Wiss (ENS Éditions, Lyon, 2026).

Danse

Grand Prix, meilleur spectacle de l’année : À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête, de Christian Rizzo

Meilleur spectacle Répertoire ou recréation : May B, de Maguy Marin — Création 1981

Meilleur livre : Les Archives de la danse, de Laurent Sebillotte (Éditions du CND)

Musique

Grand Prix, meilleur musical de l’année : Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Wajdi Mouawad. Direction musicale de Louis Langrée & Théotime Langlois de Swarte

Prix de la meilleure scénographie : Le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, mise en scène et scénographie d’Olivier Py & Pierre-André Weitz

Prix de la création musicale (hors opéra) : Whiteout, d’Eva Reiter. Ensemble Multilatérale, Festival Présences

Prix du meilleur livre sur la musique : Robinson Crusoé, numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra

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Charbon, amour et accordéon

Au Palais Royal (75), Jean-Philippe Daguerre présente Du charbon dans les veines. Une pièce consacrée aux mineurs du Nord et à leurs familles, entre espoirs sociaux et jolies romances. Quand l’accordéon résonne au fond de la mine, un spectacle aux cinq Molières.

Ici, tout est gris, sombre, avec des reflets brillants comme l’anthracite. Le décor d’Antoine Milian fait merveille dans cet univers imaginé par Jean-Philippe Daguerre, qui signe aussi la mise en scène (la pièce couronnée de cinq Molières en avril 2025). Du charbon dans les veines a pour horizon la petite ville de Nœux-les-mines, dans le département du Pas-de-Calais, en territoire minier du nord de la France. Nous sommes en 1958. Et chacun de ces détails a son importance, tant cette fiction romantique puise profond ses ressorts, dans un univers sensible et réaliste. En 1850, sont découverts des gisements de charbon sur le territoire de la petite commune d’un millier d’habitants. Elle en comptera jusqu’à 14 000 en 1962. Quant à l’exploitation du sous-sol, elle s’achèvera définitivement en 1968. Mais dix ans plus tôt, dans le café de Simone (Raphaëlle Cambray) les anciens côtoient les jeunes mineurs, autrement dit les pères et les fils.

Sosthène (Jean-Jacques Vanier) se sait condamné par la silicose qui lui ronge inexorablement les poumons. Il conserve pourtant sa faconde de « boute-en-train philosophe de comptoir », sans abandonner non plus la direction de l’harmonie locale, véritable fabrique de lien social. Dans cet ensemble musical, composé uniquement d’accordéonistes, on rencontre les deux fistons, Vlad et Pierre (Julien Ratel et Théo Dusoulié) amis comme des frères, mineurs comme tout un chacun. Ils creusent en sous-sol, préparent un concours de musiciens, élèvent des pigeons voyageurs. Et, comme tout le monde, ils regardent la télévision qui vient de faire son entrée au café ! Le Général de Gaulle passe aux actualités : il est question d’une cinquième République, proclamée en octobre, il est surtout question de la Coupe du monde de football qui doit se tenir en Suède. Parmi les joueurs sous le maillot tricolore, on distingue un fameux Raymond Kopaszewski, dit Kopa, enfant du pays, né de parents d’origine polonaise.

Des origines que partage Bartek (Aladin Reibel), le syndicaliste blessé par l’existence. Les mineurs viennent de divers pays, notamment du Maroc. Leila (Juliette Behar) est la fille de l’un d’eux. Non seulement elle est mignonne, mais en plus elle est musicienne : Sosthène la recrute pour l’harmonie ! Ce qui entraîne quelques turbulences sentimentales, et aussi quelques éclaboussures racistes finalement sagement remises à leur place. Jean-Philippe Daguerre, qui s’est réservé là un petit rôle est à l’unisson de son équipe : parfait, avec autant de verbe que de justesse. Remarqué déjà avec ses précédentes pièces, Adieu Monsieur Haffman en 2016 – Le petit coiffeur en 2020, il développe ici des thèmes qui lui sont chers. En s’emparant de petits (ou sinistres) moments de l’Histoire, il les ramène au niveau de ceux qui les ont vécus pour les donner à mieux comprendre à tous. Ainsi, Du charbon dans les veines est une poésie contemporaine, sensible et subtile. Gérald Rossi, photos Grégoire Matzneff

Du charbon dans les veines, Jean-Philippe Daguerre : jusqu’au 28/06, les mardi et jeudi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h30. Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.59.76). Reprise au Théâtre Saint-Georges (75) à partir du 15/09/26.

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Drogue au féminin

Sur la scène de la Comédie de Reims (51), Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.

Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !

Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.

Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.

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Un prince au firmament

Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Le petit prince. Par le metteur en scène et directeur du TNP, l’adaptation du livre culte d’Antoine de Saint-Exupéry avec François Deblock et la troupe chinoise du Yang Hua Theatre. Un regard autre sur une œuvre emblématique à (re)découvrir, un spectacle d’une incroyable beauté. Fabuleux, magnifique !

Dans le cadre inspirant du théâtre parisien des Bouffes du Nord, une piste circulaire cernée de moult roses en leur petit vase… Revêtu de son blouson d’aviateur, un homme fend les lumières et pose son appareil, modèle miniature, dans la blanche cendrée. Panne de moteur, faible réserve d’eau, huit jours pour réparer – survivre – redécoller… Un petit d’homme s’avance, il parle mandarin. Peu importe, dans les fables et contes rien d’impossible, le langage est d’abord dialogue avant de se la jouer frontière ou barrière.

Il est peu dire que cette création du Petit prince, orchestrée par maître Bellorini, étonne et surprend, subjugue et éblouit ! Par la musique, le chant, la qualité d’interprétation de la troupe chinoise, l’incroyable prestation des deux jeunes comédiens Li Yichen le petit prince (13 ans) et Jin Zhenhe l’enfant chinois (6 ans) cet après-midi-là… En Chine, le livre de Saint-Exupéry se vend chaque année à deux millions d’exemplaires. Après l’adaptation des Misérables avec la même maison de production basée à Pékin, la poursuite de la collaboration s’annonce magistralement réussie : comme le Petit prince à la rencontre du renard, les uns les autres se sont merveilleusement, et poétiquement, « apprivoisés » !

Deux heures d’un spectacle total à l’imaginaire ébouriffant entre français et mandarin, musique et poésie Tang en date du VIIIème siècle pour dépoussiérer une œuvre universellement connue et la rendre inédite à l’œil et l’oreille d’un public invité ainsi à renouer avec son enfance. Invité aussi à mesurer la richesse du choc entre deux cultures pourtant si différentes, invité enfin en ces temps de guerre et d’intolérance à chanter la fraternité et à découvrir la profondeur du lien à nouer avec l’autre, rose ou renard, adulte ou enfant, proche ou étranger. Surtout lorsque la représentation s’ouvre avec le Ne me quitte pas de Jacques Brel en langue chinoise, forte émotion garantie. De François Deblock en convaincant narrateur à Xue Fei en magnifique conteur, de l’accordéoniste chinoise Chen Minhua aux chanteuses Liu Fanqing et Xiaoliu, c’est l’excellence émerveillée.

En quête d’amour ou d’amitié, au final épris de sa fragile rose à protéger, le petit d’homme vaque d’une planète l’autre sur son pousse-pousse, comme la Mère Courage de Bertolt Brecht sur sa carriole d’un champ de bataille à l’autre. La beauté des images, la puissance poétique entre musique et chants concourent au sublime, nous plongent au tréfonds de notre humaine condition. Qu’on se le dise, ce petit prince nous convie à de grands possibles ! Yonnel Liégeois

Le petit prince, Jean Bellorini : du 30/05 au 06/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Du 30/10 au 07/11, Théâtre de Carouge (Suisse). Le 20/11, Scène nationale de l’Essonne (Évry). Le 21/11, Scène nationale de l’Essonne, Évry en coréalisation avec l’EMC (Saint-Michel-sur-Orge). Les 26 et 27/11, Maison des arts de Créteil.

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »

Le Petit Prince vient d’une planète à peine plus grande que lui sur laquelle il y a des baobabs et une fleur très précieuse, une rose, qui fait sa coquette et dont il se sent responsable. Le Petit Prince aime le coucher de soleil. Un jour, il l’a vu quarante-quatre fois ! Il a aussi visité d’autres planètes et rencontré des gens très importants mais qui ne savaient pas répondre à ses questions. Sur la Terre, il a apprivoisé le renard, qui est devenu son ami. Et surtout, il a rencontré l’aviateur, échoué en plein désert du Sahara. Alors, il lui a demandé : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! ».

« J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. »

Le petit prince, Antoine de Saint-Exupéry (Folio Gallimard, 104 p., avec des aquarelles de l’auteur, 7€50).

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Brel, Keersmaeker et Mariotte

Après le festival d’Avignon 2025, en tournée internationale, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.

Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.

Un solo sur La Valse à mille temps

Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon. Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.

La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanetteles Bourgeoisles Flamands versus les Flamingantsla Chanson des vieux amantsVesoulAmsterdamBruxellesQuand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.

Chacun sa grammaire pour danser Brel

Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…

La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : Du 28 au 30/05, Piccolo Teatro – Milan (Italie). Le 04/06, Leietheater – Deinze (Belgique). Les 16 et 17/07, Teatre Grec, Grec Festival – Barcelone (Espagne). Du 29 au 31/08, Gießhalle, Landschaftspark Duisburg-Nord, Ruhrtriennale – Duisburg (Allemagne).

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Michel Portal, hommage

Au cinéma Christine (75), le festival Jazz à Saint-Germain des Prés rend hommage à Michel Portal. Avec la projection du film de Benjamin Delattre, Quelques notes sur la liberté. Le musicien nous fait découvrir les coulisses de ses créations.

Disparu le 12 février à l’âge de 90 ans, Michel Portal était un virtuose de toutes les musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Natif de Bayonne en 1935, il fait ses classes au conservatoire de la ville pour s’afficher, quelques décennies plus tard, comme un grandiose électron libre et interprète. Soliste ou compagnon de route des plus doués de sa génération, français ou américains, du multi-instrumentiste Bernard Lubat au regretté guitariste Sylvain Luc, il écume petites ou grandes scènes d’Uzeste à Minneapolis, du New Morning à la fête de l’Huma… De Mozart au jazz, clarinette aux lèvres, il aura tout aimé, tout joué, tout vécu avec passion et intensité. Un homme attachant, d’une profonde et sincère humanité, un musicien à l’immense talent. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien réalisé en 2016 à l’occasion du Festival de jazz de Saint-Germain à Paris. Entre tradition et improvisation, des pépites désormais à savourer sur platine, de beaux et grands moments de musique et de convivialité. Yonnel Liégeois

La 25ème édition du festival Jazz à Saint-Germain des Prés, du 18 au 24/05. Au Christine Cinéma Club, projection du film Quelques notes sur la liberté : le 20/05 à 18h00 en présence du musicien Daniel Humair et de Benjamin Delattre, le réalisateur. Deux séances supplémentaires auront lieu les 23 et 24/05 à 14h00.

LE PRINCE DE LA CLARINETTE

Comme Obélix, aussi atypique qu’attachant, Michel Portal fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit ! « Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal fut considéré, par les critiques comme par ses pairs, comme « le prince de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

« Des musiciens de jazz ont pu me dire que je n’étais pas un jazzman… Et des classiques, que je n’étais pas un classique… C’est possible. Je réponds toujours que je suis musicien, mon itinéraire n’a pas de frontières ». Michel Portal

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher.

« Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ». Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, d’une note l’autre, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… Yonnel Liégeois

Portal, un souffle ardent

Michel Portal est un cas d’espèce dans le paysage musical français. Poly-instrumentiste virtuose (clarinettes, saxophones, bandonéon), il est à la fois soliste international, salué comme « la Callas des clarinettistes », et explorateur infatigable des musiques en liberté. Classique (Mozart, Brahms, Poulenc…), contemporaine (Berio, Boulez, Kurtág, Rihm…), jazz (avec des hommages à Monk, Parker ou Coleman), chanson (Barbara, Nougaro, Gainsbourg), musiques de film… Il traverse les genres comme on franchit des frontières imaginaires, avec le même souffle ardent.

Dans ce livre d’entretiens, Michel Portal se livre sans réserve. Il convoque ses souvenirs, ses rencontres, ses expériences, ses révoltes et ses émerveillements. Ce récit d’une vie musicale intense est aussi celui d’un homme libre, polymorphe et insaisissable. Un hommage vibrant à la musique comme terrain de jeu, de désir et de risque. Une célébration du son dans tout ce qu’il a de plus direct, de plus magique, de plus humain. Patrick Frémeaux

Le souffle Portal – Du classique au jazz : de Mozart à Monk, Franck Médioni (éd. Fremeaux&Associés, 160 p., 20€).

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Prévert, 80 ans de Paroles !

Le 10 mai 1946, il y a 80 ans, paraît Paroles, le recueil de Jacques Prévert. L’un des ouvrages les plus connus au monde, de la maternelle à la terminale et au-delà… Un événement de librairie, un coup de maître : 5 000 exemplaires partent dès la première semaine, 25 000 la première année, 60 000 exemplaires sont tirés en 1948 ! Au lendemain de la guerre, Prévert a représenté l’incarnation d’un modèle de liberté, un maître pour les jeunes, les premiers de la classe comme les cancres auxquels il vouait une tendresse particulière. Boris Vian, Juliette Gréco, Mouloudji, Charles Aznavour et autres gamins privés de leur jeunesse, se sont retrouvés en lui au sortir des années 40-45. Depuis lors, enfants et adultes, artistes ou non, lisent, récitent ou chantent les poèmes de Paroles.

S’éteint en terre normande, le 11 avril 1977, Jacques Prévert, l’auteur des Feuilles Mortes. « L’une des cinq chansons françaises qui ont fait le tour du monde, avec une version japonaise, chinoise, russe, arabe… », soulignait Françoise Canetti en 2017, l’année du 40ème anniversaire du décès du poète où nouveautés littéraires et discographiques se ramassaient à la pelle ! Elle fut la maître d’œuvre d’un formidable coffret de trois CD rassemblant 45 chansons et 25 poèmes du grand Jacques avec pas moins de 35 interprètes. De Cora Vaucaire à Bob Dylan, d’Iggy Pop à Jean Guidoni, de Jeanne Moreau à Philippe Léotard… Clope au bec, chapeau sur la tête et toutou à ses pieds, le regard songeur sur les quais de Seine comme l’immortalisa son copain photographe Robert Doisneau, Prévert s’en moquerait aujourd’hui : près de 500 établissements scolaires portent son nom, le plaçant juste derrière Jules Ferry en tête de ce classement honorifique !

Une notoriété qui eut l’heur de déplaire à certains. « Jacques Prévert est un con », déclarait sans préambule Michel Houellebecq dans un article aux Lettres Françaises en 1992. Pourquoi ? Parce que ses poèmes sont appris à l’école, qu’il chante les fleurs et les oiseaux, qu’il est un libertaire donc un imbécile… Si d’aucuns n’apprécient guère les auteurs populaires, ils furent pourtant nombreux, les gens de renom, à saluer la sortie du recueil Paroles en 1946 : André Gide, René Char, Georges Bataille, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ! « Ses détracteurs n’ont certainement pas lu toute son œuvre, mon grand-père avait conscience d’être enfermé dans son rôle de poète des écoles », déplore Eugénie Bachelot-Prévert. Pourtant, « il a aussi écrit des textes très subversifs, en réalité les personnes qui l’attaquent estiment que la poésie doit être réservée à une élite ». Avec Prévert, il faut apprendre à dépasser les clichés, à goûter la force de son verbe autant que celle de ses engagements politiques et sociaux, à mesurer la pluralité de son talent.

Qui ne se souvient du célèbre Dîner de têtes, du Cancre ou de Barbara ? Des poèmes passés à la postérité que des générations de lecteurs, d’abord en culottes courtes puis montés en sève sous leurs cheveux blancs, ne cessent de déclamer avec bonheur et volupté… La mémoire, tenace, ne peut oublier ce qui fait trace ! D’aucuns pourtant l’ignorent, selon l’expression même du grand Jacques, certains de ces poèmes furent proférés, « gueulés » en des lieux où la poésie ordinairement n’avait pas droit de cité : à la porte des usines, au pied de la mine. Ainsi, en va-t-il de cette hilarante et pourtant dramatique Pêche à la baleine écrite en 1933 et publiée dès 1946 dans le recueil Paroles. C’est ce que nous révèle André Heinrich, patient et éminent collecteur de l’intégralité des Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre. Même s’il refusa toujours de « se faire mettre en cellule », Prévert très tôt afficha une sensibilité proche des milieux communistes. Déjà, au temps du surréalisme, avec Tanguy et Duhamel, le trio infernal clamait son indépendance, juste pour contrarier André Breton dont il ne supportait pas l’autoritarisme ! Ami du peuple, des pauvres et des miséreux, Prévert ne cessera de dénoncer l’injustice mais il demeurera toujours rétif à tout embrigadement, tout système, toute hiérarchie. À l’image de son compère Boris Vian, dont il sera voisin de palier cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge.

Jacquot l’anarchiste ne pouvait supporter la charité mielleuse du cercle familial, les généraux, les évêques et les patrons… Alors, il écrit des textes et des chansons pour la FTOF, la Fédération du Théâtre Ouvrier Français, d’inspiration communiste. Qu’il joue ensuite, avec la bande des joyeux lurons du groupe Octobre (Maurice Baquet, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières, Paul Grimault, Pierre Prévert…), aux portes des usines Citroën en grève par exemple ! Un grand moment de révolte où le nom du patron rime avec millions et citron, un appel ouvert à la grève généralisée clamé à la Maison des syndicats en mars 1933… Suivront d’autres pamphlets, devenus des classiques aussi célèbres que les écrits dits « poétiques » de Jacques Prévert : La bataille de Fontenoy, L’émasculée conception ou La famille Tuyau – de – PoêlePrévert brandit haut « La crosse en l’air » contre cette société qui s’enrichit sur le dos des exclus. C’est pour tous ces gens de peu qu’il part en croisade « crier, hurler, gueuler… Gueuler pour ses camarades du monde entier, ses camarades cimentiers…, ses camarades égoutiers…, ses camarades surmenés, exploités et mal payés…, pour ses camarades de toutes les couleurs, de tous les pays ». La lecture réjouissante d’une œuvre puissante qui, de nos jours, n’a rien perdu de son acuité.

Une œuvre, une écriture que Prévert le scénariste décline aussi au cinéma avec les plus grands réalisateurs (Marcel Carné, Jean Renoir, Paul Grimault…) et comédiens (Jean Gabin, Arletty, Michèle Morgan, Michel Simon, Louis Jouvet…) de son temps ! Des répliques ciselées au cordeau, passées à la postérité, dont chacun se souvient (« Bizarre, moi j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre », « T’as d’beaux yeux, tu sais ») comme des films culte dont elles sont extraites : « Le crime de monsieur Lange », « Drôle de drame », « Quai des brumes », « Les enfants du paradis »… Le cinéma ? Un art auquel l’initie son frère Pierre dans les années 30, qu’il affine après guerre en compagnie de Paul Grimault, l’un des précurseurs du cinéma d’animation en France. Ensemble, ils signent « Le roi et l’oiseau », un authentique chef d’œuvre à voir ou revoir absolument.

Prévert adore aussi rassembler des éléments divers (photos, tissus, dessins..) pour épingler encore le monde par-delà les mots… Des collages qu’il offre ensuite à Minette sa fille ou à Picasso son ami. C’est en 1948, suite à un grave accident, que Prévert alité se prend à jouer du ciseau, de la colle et du pinceau. Un passe-temps qui se transforme très vite en une véritable passion, encouragée par ses potes Picasso et Miro. Il maraude gravures et documents chez les bouquinistes des quais de Seine, il taille menu les photographies de Brassaï et de Doisneau, il cisaille sans vergogne images et cartes postales. Au terme de son existence, il aura réalisé pas loin de 1000 collages, d’aucuns étonnants de beauté, d’humour et d’imagination. De surprenantes œuvres d’art au parfum surréaliste et fantaisiste, méconnues du grand public… En un superbe coffret, outre le recueil Paroles, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’y ajouter un fascicule des plus beaux collages de Prévert. Où l’humour et la couleur explosent à chaque page, un superbe cadeau à offrir, voire à s’offrir !

Au panthéon de La Pléiade, la célèbre collection sur papier bible, Jacquot l’anticlérical doit bien rigoler en son éternelle demeure. Il en est une, en tout cas, qu’il n’a jamais déserté de son vivant, qui nous le rend immortel : celle du Verbe proclamé, chanté, colorié ou filmé. « La poésie, c’est ce qu’on rêve et qu’on imagine, ce qu’on désire et ce qui arrive, souvent », écrivait Jacques Prévert. À vos plumes, poètes des villes et des champs, v’là le printemps ! Yonnel Liégeois

Devant le magasin Mérode, Robert Doisneau, Paris 1953

À lire, à écouter :

– Jacques Prévert, œuvres complètes : deux volumes à La Pléiade, sous la direction de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster. Paris Prévert, de Danièle Gasiglia-Laster en collaboration avec Fatras/Succession Jacques Prévert.

Paroles : un coffret comprenant le recueil de poèmes et un fascicule de collages.

Jacques Prévert n’est pas un poète : une biographie dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux.

Prévert&Paris, promenades buissonnières, Le cinéma dessiné de Jacques Prévert : les principaux ouvrages signés par Carole Aurouet, docteur en littérature et civilisation françaises à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle et éminente érudite de l’univers « prévertien ».

– Jacques Prévert, ces chansons qui nous ressemblent : un coffret de trois CD comprenant 70 chansons et poèmes.

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Berlioz, fantasque compositeur

Au théâtre du Châtelet (75), Géraldine Aliberti-Ivanez présente Berlioz trip orchestra. Le portrait prodigieusement hallucinant d’Hector Berlioz à l’heure où il compose sa Symphonie Fantastique. Avec Régis Royer, prodigieusement halluciné à l’heure où sa voix bat la mesure, et l’Orchestre de chambre de Paris.

Paris 1827, lever de rideau au théâtre de l’Odéon où l’on joue Hamlet… Dans la distribution la comédienne anglaise Harriet Smithson, dans la salle le jeune Hector Berlioz qui en est amoureux fou : las, une passion romanesque qui n’est pas partagée, aucune réponse à la quarantaine de lettres qu’il lui a adressées ! Douterait-elle de son génie ? Il n’en manque point, il va lui prouver, elle ne pourra plus se dérober. Décision est prise, il le proclame grandiloquent, il va composer une œuvre dont on ne cessera de parler, que le monde entier ne cessera de jouer, d’écouter et de louer. Impressionnante, hallucinante, « dé-concertante », carrément fantastique pour orchestre de 467 musiciens, 12 bassons et 30 pianos… Du grandiose, du jamais vu ni entendu, du lourd comme d’aucuns le signalent avec humour, du Berlioz trip orchestra, du costaud !

Les partitions étalées au sol, foulées au pied par un compositeur halluciné, qui bat autant la mesure qu’il se débat avec ses démons intérieurs. Shooté à l’opium et à d’autres substances illicites comme l’on dit communément, imbu de sa personne, perclus d’envies de meurtre, roulant à terre dans sa bestiale déchéance… Fantôme ambulant mais inspiré de milliers de notes se bousculant à portée de lignes, l’archet caracolant sur les cordes du violon les doigts sur les pistons de la trompette, la marche triomphale tambourinant dans son esprit embrumé pour rebondir sur la grosse caisse. Qu’est-il donc, cet imaginaire homme d’orchestre gesticulant à en perdre la raison, noyant son chagrin dans l’étreinte d’un banal bout de chiffon ? Berlioz, mais c’est bien sûr Hector, c’est Régis Royer personnifié, le comédien fantastiquement déjanté à la chemise échancrée et au cheveu ébouriffé comme son maître compositeur ! Délirant, déroutant dans l’outrance et la démesure tandis que s’égrènent d’une rangée l’autre de spectateurs, entre cris et saillies verbales, les accents mélodieux et fulgurants d’une improbable mais authentique Symphonie Fantastique achevée en 1830, extraits sonores de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg.

Musicologue, habituée à travailler avec de grandes formations, Géraldine Aliberti-Ivanez orchestre avec doigté plus qu’elle ne met en scène l’accouchement de cette œuvre grandiose. Nous plongeant dans la création à l’heure où les notes s’harmonisent, nous conviant image et son à passer avec intelligence du sol mineur au ré bémol majeur, nous faufilant dans la fosse d’orchestre afin de mieux comprendre… Pour néophytes, amateurs éclairés, musiciens patentés : c’est goûteux, fabuleux, c’est fantastique ! Yonnel Liégeois

Berlioz trip solo, Géraldine Aliberti-Ivanez : le 11/05 à 20h, en version symphonique avec l’Orchestre de chambre de Paris. Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris (Tél. : 01.40.28.28.40).

Rage, Colère, Révolution

« Passionnée par toutes les musiques, autant savante que populaire, et issue des quartiers populaires, il me tient particulièrement à cœur de reconnecter la musique avec l’époque et ses enjeux sociétaux dans laquelle elle se diffuse. La musique classique est largement subventionnée alors qu’elle ne touche qu’une petite tranche de la population. Symbole d’un pouvoir et d’une organisation politique dont les pouvoirs publics font tout pour brandir comme un étendard et maintenir encore debout, la musique classique semble totalement déconnectée du réel alors qu’elle nous raconte, dans son for intérieur, des questions de rage, de colère, d’exaltation, de révolution, qui racontent si bien notre époque actuelle ».

« J’aimerais que ce spectacle donne le courage à tout un chacun de réaliser ses rêves les plus fous et défier les obstacles les
plus difficiles. Je crois que c’est cette énergie qu’insuffle le spectacle ! La folie au service du rêve ».

Géraldine Aliberti-Ivanez, auteure et metteure en scène

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Joachim Latarjet, musicien poète

Au Quartz, la scène nationale de Brest (29), Joachim Latarjet présente C’est mort (ou presque). Sous le regard du metteur en scène Sylvain Maurice, la mise en musique des textes du poète Charles Pennequin. Fulgurants, extravagants et drôles… Un spectacle où la parole résonne fort d’une note à l’autre.

Une petite estrade, tout autour moult micros et instruments de musique, C’est mort (ou presque)… Authentique homme-orchestre sous l’œil avisé du metteur en scène Sylvain Maurice, l’homme entame sa partition d’une incroyable originalité ! C’est lui déjà qui accompagnait musicalement Vincent Dissez dans son inoubliable interprétation de Réparer les vivants, l’adaptation du récit de Maylis de Kérangal par le même dramaturge. Quelques doigts qui tapotent la console à proximité, battements de cœur ou sons venus d’ailleurs, Joachim Lartajet se la joue poète au grand large à lui tout seul. Des mots aux notes, c’est tout bonheur, enivrant, envoûtant ! Sur les traces de Pennequin l’écrivain, coutumier des lectures publiques scandées en musique, l’artiste virtuose s’empare à son tour des vers et rimes extraits de divers textes, dont le fameux Pamphlet contre la mort.

Un récital où mots et notes se mêlent et s’entremêlent quand le musicien disparaît derrière son imposant tuba, quand les jeux de lumière et d’ombre transforment guitares et trombone en spectres vivants… Ce n’est plus de la musique seule, ou de la récitation textuelle en solitaire, c’est un concert inattendu où parole et musique s’accouplent avec frénésie entre jazz, rock et pop, une jouissance orgiaque entre strophes déclamées et lignes mélodiques. De la poésie vivante dont on s’abreuve, bouche et oreilles, un spectacle total entre la vie et la mort, entre pensées moribondes et rage de vaincre. Un spectacle d’une rare puissance, d’une incroyable beauté entre récital poétique et concert symphonique, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

C’est mort (ou presque), Joachim Latarjet : le 12/05 à 20h30 et le 13/05 à 19h. Le Quartz, 60 rue du Château, 29000 Brest (Tél. : 02.98.33.95.00).

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Mozart, en voyage à Paris

Au théâtre de l’Essaïon (75), Camille de Léobardy présente Mozart, le dernier voyage à Paris. En quête de reconnaissance, un séjour à la capitale que le célèbre compositeur entreprend au printemps 1778.

La musique est un jeu : au théâtre de l’Essaïon, Camille de Léobardy s’investit plaisamment dans ce jeu en donnant corps au divin Mozart. À Paris, on avait vu, quinze ans auparavant, le prodigieux enfant, présenté par son père. Le voici de nouveau, en 1778 pour un Dernier voyage à Paris, jeune homme en quête de reconnaissance comme compositeur. Nul ne sait, alors, qu’il ne reviendra pas, et qu’il aura une vie brève, de 35 ans seulement. Interpréter Mozart sur scène, c’est déjà balancer entre les convenances salonnardes et les enjeux de notoriété, dans cette société nobiliaire dans laquelle l’artiste n’est qu’un valet.

C’est surtout, dans les catacombes du théâtre, faire vibrer sa musique ! Au piano, au chant et à la danse, Camille de Léobardy déroule les thèmes et variations qui subliment les mélodies naïves de cette époque de galanterie. Son chant jubilatoire fait exulter et magnifier la créativité du salzbourgeois, la reprise de ses lettres abondantes raconte les heurs et malheurs de la vie, ajoutant à la joie si naturelle comme une touche de mélancolie. Toute cette existence, vouée au beau, est déployée avec une riche gestuelle et une voix vibrante. Pour les mélomanes, de la comédie bien jouée, et une page d’histoire qui rend presque intime le bel Amadeus, si jeune, si génial. Pierre-Marie Turcin

Mozart, le dernier voyage à Paris, Camille de Léobardy : jusqu’au 06/06, les jeudi-vendredi-samedi à 21h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre Essaïon (75), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 26/05, les lundi et mardi à 19h. Le théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Pari (Tél. : 01.42.78.46.42). Durant le festival d’Avignon, au Théâtre des Barriques (8 rue Ledru Rollin) : du 04 au 25/07, tous les jours à 16h50, sauf le mercredi.

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Le monde, de Césaire à Diop

Au théâtre du Rond-Point (75), Adama Diop propose L’apocalypse d’Adam et Aimée. De la fin d’un monde à l’éclosion d’une nouvelle ère, de Césaire à l’aujourd’hui, la poésie messagère d’une humanité autre. En compagnie du musicien Dramane Dembélé et de Jessica Martin-Maresco au chant, un trio magique et ensorcelant.

Dans la pénombre, de la scène couleur ocre la voix s’élève. D’abord légère, caressante, envoûtante, un père s’adresse à sa fille, Adam à Aimée. C’est L’apocalypse, le monde se meurt, « le monde s’est exilé, le soleil ne se lève plus, la terre ne tourne plus ». En sa tenue blanche, pieds nus, Adama Diop clame la noirceur du temps présent, il se rappelle « les affronts et les guerres, les dictateurs et leurs pulsions génocidaires ». Flûte et kora scandent les propos du griot-récitant. En toile de fond, des images mortifères qui alternent entre paysages dévastés par la pollution et sanglants affrontements policiers ou soldatesques…

Comédien aujourd’hui reconnu et adoubé par ses pairs, campé derrière son pupitre, Adama Diop déclame son adresse au public d’une voix posée, chantante et incisive. Le natif de Dakar sait conter, dans l’écume rouge sang des vagues de l’esclavage il a fait escale à Gorée, dans la trace d’Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal. Le puissant chant poétique découvert à l’adolescence, il le fait sien. D’une langue métissée, du créole au wolof, la même bouche pour crier la déchéance autant que la beauté du monde, la noirceur autant que la grandeur de l’humaine condition ! Dans le souffle du poète antillais, il se veut à son tour « la bouche des malheurs de ceux qui n’ont pas de bouche », sa voix « la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

Aux doigts fantasques de Dramane Dembélé sur son ancestral kora, aux notes gouleyantes de sa flûte se mêle le chant hypnotique de Jessica Martin-Maresco. La fille, la femme, le monde en devenir, Aimée de son prénom, aimée de son père qui lui lègue la nature à protéger, l’humanité à remodeler, qui nous l’intime d’un cri primal autant que final « Réveillez-vous » ! De sa voix cristalline, presque éthérée, une mélopée d’une beauté sidérante, une invite à semer le futur et à ensemencer l’avenir, « soyons la sœur et le frère, la terre et la mer, soyons l’infiniment petit et l’infiniment grand ». Une supplique pour les vivants, la poésie incarnée. Réveillons-nous, soyons masculin et féminin en chacune et chacun, soyons le vent et les océans, soyons l’autre ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

L’apocalypse d’Adam et Aimée, Adama Diop : jusqu’au 18/04, le jeudi 19h30, le samedi 18h30 et le dimanche 15h30. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le texte est paru aux éditions Actes Sud (59 p., 9€80).

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Zucco, fureur et mort

Au Théâtre 14, à Paris, Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie, comme celle du dramaturge décédé du sida à la fleur de l’âge. Entre violence et fureur de vivre, désir d’amour et de mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Théâtre 14, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux)qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, amour et désir de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 18/04, les mardi-mercredi-vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Olympe, féministe au temps présent

Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.

En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation« Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.

Une page d’histoire multiple

Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut

Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).

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Déshabillez-moi, déshabillez-vous !

Sur la scène de la Comédie de Béthune (62), Bérangère Vantusso présente Faire le beau. La manière de nous habiller en dit long sur notre rapport au monde. De la blouse d’école au bleu de travail, un défilé haut en couleurs, ludique et poétique.

Sur la grande scène du Théâtre de Montreuil (93), ils vont et viennent, font le beau, s’habillent et se déshabillent, défilent et disparaissent. Derrière un grand rideau stylisé, sont nichés les trésors, des dizaines d’habits et de vêtements : de la bonne sœur à l’ouvrier du bâtiment, de la blouse d’école au jogging du sportif… Les cinq garçons et filles paradent avec adresse et précision, jeunes et tous élèves de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia, le Centre dramatique national de Tours dirigé par Bérangère Vantusso.

Pour sa nouvelle création, la metteure en scène s’est interrogée à rebours de la pensée commune : et si l’habit faisait le moine ? Toujours en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey, elle orchestre un affriolant duo entre parole et vêtement ! Aux changements d’habit, endossé en solo ou à plusieurs, se déclament en cortège tirades et citations, de La distinction de Pierre Bourdieu au Goût du moche d’Alice Pfeiller, du Système de la mode de Roland Barthes à Quand les vêtements nous déshabillent de Patrick Avrane… Une cavalcade de couleurs et de mots qui en dit long sur le monde du costume, les modes et coutumes, les préjugés de classe selon ce que portent hommes et femmes au fil des temps.

La troupe s’en donne à cœur joie, humour et poésie envahissent l’espace, la musique aussi avec la guitare de Tatiana Paris. Sous les apparences d’une fantasque comédie burlesque, entre sérieux et légèreté, Bérangère Vantusso transforme un défilé de haute prestance en une audacieuse analyse sociologique de ce brin de tissu qui couvre ou dénude les corps. Finement cousu, de fil en aiguille, un spectacle qui nous déshabille avec maestria, élégance et drôlerie, comme nos habitudes vestimentaires. Un régal pour l’œil et l’esprit, de la tête aux pieds, le miroir de nos lubies et fantasmes. Yonnel Liégeois, photos Ivan Boccara

Faire le beau, Bérangère Vantusso et Nicolas Doutey, avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris : les 08 et 10/04 à 20h, le 09/04 à 18h30. La comédie de Béthune, 138 rue du 11 novembre, 62400 Béthune (Tél. : 03.21.63.29.19).

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