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Le paradis d’Anne Baquet

Au théâtre du Lucernaire (75), Anne Baquet chante au paradis ! Un récital déjanté, où la soprano s’empare des plus belles compositions entre classique, jazz et pop. De Bach à Juliette, de Rachmaninov à Prévert, de Chopin à François Morel…

Dans ce tour de chant malicieux qui combine classique, jazz et pop, art lyrique et chansons populaires, composition et improvisation, Anne Baquet propose un mélange aussi humoristique que poétique, aussi savant que farfelu et surréaliste. Une immense voile blanche, à cheval sur un piano, occupe une grande partie de la scène. Elle se dresse tout à coup, dévoilant une immense silhouette qui surplombe le piano, enveloppée de cette immense pièce de tissu immaculé. Un ange tout droit descendu du ciel, ou une femme qui attend d’y monter. C’est Anne Baquet au Paradis, qui s’amuse déjà de la superposition qu’on applique entre son ascension au ciel, son récital dans la salle la plus haute du Théâtre du Lucernaire, dénommée salle « Paradis » et la référence, dans un théâtre, aux places haut perchées où se pressait le public populaire.

Il n’y a pas que la silhouette qui se trouve « perchée ». La voix aussi flirte avec les hauteurs. Parce qu’Anne Baquet a une tessiture de soprano, qu’elle exploitera tout au long du spectacle dans toutes ses gradations. Sarah Franck, in Arts-Chipels

Habituée du Lucernaire, Anne Baquet, cette exceptionnelle soprano, nous gratifie d’un spectacle nouveau, original, composé d’un bouquet d’une vingtaine de chansons, avec des reprises et beaucoup de créations, issues du classique, de la pop music, du jazz ou de la variété. Joyeux, drôle, sensible, son répertoire va de Prévert à Moustaki, de François Morel à Marie‑Paule Belle, de Juliette à Chopin, en passant par Bach ou Rachmaninov. Magnifiquement mise en scène, avec panache et cocasserie, par le talentueux Gérard Rauber, elle est accompagnée au piano, avec une charmante complicité, par Damien Nédonchelle, qui passe avec virtuosité du registre du piano‑bar à celui de l’orchestre symphonique.

Nous assistons à un véritable show de music‑hall, mâtiné d’opéra, mené tambour battant par une artiste qui déploie des qualités de chanteuse lyrique exceptionnelle, d’humoriste désopilante et de danseuse pittoresque. On rit beaucoup et l’on reste admiratif devant l’énergie déployée et la performance d’une comédienne excellente dans tous les registres, y compris celui de l’émotion. Anne Revanne, in RegArts

Je l’aime tant, quand elle fait l’Anne ! Et c’est exactement pour ça qu’on l’adore ! C’est le troisième spectacle qu’elle nous propose au Lucernaire après « ABCd’airs » et « Come Bach », c’est au Paradis, la petite salle tout en haut du théâtre, qu’elle nous présente son nouveau spectacle, un piano-voix inédit. À son piano, Damien Nédonchelle pose ses premières notes. Un joyeux trille. Et puis la voilà. Une apparition saisissante, totalement inattendue, et qui provoque un premier rire. Des rires, il y en aura beaucoup d’autres…

Et nous de retrouver le talent lyrique d’Anne Baquet. La soprano nous ravit toujours autant de son timbre assez particulier, de sa technique irréprochable, de son impressionnante tessiture. Il serait superfétatoire de rappeler ici l’incroyable parcours de la chanteuse et surtout sa capacité à appréhender tous les répertoires avec le même engagement, la même passion, et la même énergie. Mademoiselle Baquet nous propose en effet un récital éblouissant, elle nous rappelle aussi l’importance de ce genre majeur qu’est la chanson. En trois minutes, il faut installer un univers, des personnages, un décor. Elle y parvient dès les premières secondes, elle a cette capacité à faire vivre les mots parfois d’un simple regard, d’une simple note, d’un simple silence, parfois.

Chanteuse lyrique, soprano, soit. Comédienne, clown, mime, danseuse, aussi. Yves Poey, in De la cour au jardin

Anne Baquet au Paradis : jusqu’au 23/08, du mercredi au samedi à 19h et le dimanche à 15h30, photos Alexis Rauber.  Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Jaugette, musique et éveil des sens !

Du 24 au 26/07, sous la houlette de la pianiste Irina Kataeva, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Au cœur du parc naturel de la Brenne, entre portées de notes et ambiances ludiques, de Schubert à Sofia Goubaïdoulina.

En cet été 2026, du 24 au 26/07, les mondes de la musique et de l’art vont se conjuguer en un original projet poétique et ludique ! Une authentique invitation à l’évasion, marque de fabrique du festival de Jaugette depuis 2012... Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales : la pianiste a grandi à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », elle le reconnaît bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initie très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980 elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex-URSS. En France où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie concerts et festivals, jouant Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.

Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.

Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème et XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre plus qu’un lieu de villégiature, surtout un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments et crée une association. Au final, trois festivals de musique par an marient concerts d’instruments anciens, création d’œuvres contemporaines, prestations de groupes folkloriques, conférences et master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque initiative, son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants éloignés des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite des métropoles ».

Son désir le plus cher, en créant un tel festival ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et il en est passé, depuis 2012, des artistes de renommée internationale ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. Elle fut aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps, qui anima un atelier consacré au groupe africain Gamako.

« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.

Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ». Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton

Rens. : www.jaugette.com , www.destination-brenne.fr (Tél. : 02.54.28.20.28 ou 06.75.70.65.79)

Musique, peinture et yoga !

En cette édition 2026, le festival souhaite redonner à la musique sa dimension première : un art de l’intériorité, du partage et de l’éveil des sens. C’est une expérience artistique rare, intime et apaisante qui est ainsi proposée. Des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne : trois jours magiques !

Si tout le monde connait Franz Schubert, ne serait-ce que de nom, si ce n’est par ses notes, Sofia Goubaïdoulina reste plus confidentielle. Or cette dernière, compositrice russe (tatar) majeure de la musique contemporaine, est reconnue pour ses œuvres profondément spirituelles, son langage sonore très personnel et un usage novateur des timbres et des instruments. Par-delà les époques et les langages, les œuvres de Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina se répondent dans une même quête de l’essentiel : celle de la couleur sonore, du silence habité et d’une méditation profonde sur la condition humaine. Leur musique, d’une intensité intérieure rare, invite l’auditeur à une véritable expérience de contemplation. Associer Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina et en faire le fil rouge de l’édition 2026 du Festival de Jaugette c’est faire écho a cette envie inspirante de relier musique, contemplation, nature et arts visuels pour offrir un supplément de poésie à ce moment musical.

À l’exception du concert du samedi soir, chaque programme fera entendre un dialogue subtil entre ces univers : musique, arts visuels et méditation. Musique de chambre instrumentale et vocale, récital de piano, sieste musicale autour du Handpan (instrument aux résonances méditatives ) accompagnée des improvisations d’une artiste peintre iranienne, séances de yoga et de méditation dans le parc du Château de Charnizay, promenades et découvertes des étangs de la Brenne. Autant de moments pensés comme des respirations sensibles, offrant au public une immersion dans un univers de sérénité, d’écoute et de présence au monde !

Durant le festival, les artistes et musiciens donnent rendez-vous au public au cœur du Parc Animalier de la Haute Touche.

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Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre des Barriques, en Avignon (84), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 25/07, 16h50 sauf le mercredi. Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, 84000 Avignon (Tél. : 04.13.66.36.52).

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Ariane, la fée d’Avignon

À la Scala d’Avignon (84), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.

Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.

Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.

« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche de la Scala Provence.

Formidable conteuse, la Jeannette de Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto

Touchée par les fées, Ariane Ascaride : le 20/07, à 16h00. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon. (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Zucco, fureur et mort

Au théâtre du Girasole, en Avignon (84), Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie entre violence, amour et mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Girasole, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux) qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, amour et désir de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 25/07, tous les jours à 18h50 sauf le mercredi. Le théâtre du Girasole, 24 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.74.42). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Ubu président, merdre alors !

À l’Arrache-Coeur d’Avignon (84), Isabelle Starkier présente Ubu Président. Une adaptation du chef d’œuvre d’Alfred Jarry, signée Mohamed Kacimi. Deux chômeurs patentés, père et mère Ubu, rêvent devant le frigo vide : gagner l’élection présidentielle.

Père Ubu, imaginé dès 1896 par l’écrivain facétieux Alfred Jarry, était dès ses origines obscures à la fois capitaine de dragons, comte de Sandormir, roi de Pologne, docteur en pataphysique, grand maître de l’ordre de la Gidouille, etc. Désormais, sous la plume de l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, qui adapte l’œuvre célébrissime, Ubu veut devenir Président. Le drame, c’est qu’il est élu ! Pour cette nouvelle version, la mise en scène est d’Isabelle Starkier, les musiques signées Alain Territo. Ubu Président est devenu une désopilante comédie musicale. Avec Stéphane Miquel, dans la peau grasse du père Ubu, parfait dans ce rôle de grand guignol effrayant. Clara Starkier est une mère Ubu d’une belle sottise, qui roucoule d’amour pour son débile d’époux. Les musiciens comédiens Stéphane Barriere, Michelle Brûlé et Virgile Vaugelade sont autant à l’aise instruments en main que lorsqu’ils chantent ou jouent la comédie.

Mohamed Kacimi a frappé juste. Père Ubu est un beau parleur, qui éructe, harangue des foules avec une démagogie fantastique et n’a qu’un seul et unique but : capter pour lui et ses amis, mais en vérité surtout pour lui, toutes les richesses de la nation. Si l’on efface un peu, juste un peu, la farce, l’image de personnages actuels se matérialise sans la moindre erreur possible. Donald Trump par exemple… Passer de chômeur professionnel à locataire du palais présidentiel ne pose aucun cas de conscience à Ubu. Du moment qu’il y a du fric à faire. Les pauvres seront toujours plus fauchés ? Qu’importe à ces personnages qui flirtent avec les idéologies les plus nauséabondes. Voilà « une réflexion sur les enjeux mondiaux contemporains tout en redécouvrant ce classique de la littérature française », pointe l’auteur.

Le langage vert de père et mère Ubu est conservé, juste un peu modernisé. Leur « risible et terrifiante » ascension sociale mériterait presque que l’on précise dans le programme que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… ». Gérald Rossi, photos Elie Benzekri

Ubu président, Isabelle Starkier : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h sauf les mercredi. Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13-15 rue du 58° Régiment d’Infanterie, 84 000 Avignon (Tél. : 09.85.09.97.42).

« Ubu c’est l’emblème du tyran, mais d’un tyran ridicule, pathétique, comme notre 21ème siècle sait en produire à la pelle – à tarte ! C’est celui devant lequel on hésite entre rire et pleurer, celui qui n’a plus même l’air vrai : un dictateur en carton-pâte maquillé sous les oripeaux populistes de la démocratie ». Isabelle Starkier, metteure en scène

« J’ai conçu cette pièce comme un cri d’alarme. À travers les aventures grotesques d’Ubu, je veux montrer comment la démocratie peut basculer, d’un moment à l’autre, dans l’absurde et la violence quand la démagogie l’emporte sur la raison. C’est l’ambition que je porte avec cet Ubu : faire du rire une arme contre l’obscurantisme, rappeler que l’art reste un des derniers remparts contre la folie des hommes ». Mohamed Kacimi, auteur

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De la rumba en Avignon…

Au théâtre des Doms, en Avignon (84), Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs avignonnais, Théâtre des Doms, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !

Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : jusqu’au 25/07, tous les jours à 19h45 sauf le mercredi. Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, 84 000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.99).

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Reggiani, un italien en Avignon

Au théâtre de la Bourse du travail d’Avignon (84), Annick Cisaruk et David Venitucci ont Rendez-vous avec Serge Reggiani. C’est moi, c’est l’Italien / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… Une immersion poignante dans l’univers du sublime comédien et chanteur : silenzio !

Certes L’Italien, la chanson écrite par Jean-Loup Dabadie, n’est pas inscrite au récital d’Annick Cisaruk. Peu importe, quel récital : la chanteuse et comédienne vit, danse et chante intensément l’univers du copain de Vincent, François, Paul et les autres et de Casque d’or ! Après avoir côtoyé Barbara, Ferré, Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci prêtent musique et voix à Serge Reggiani qui mit à profit ses talents de comédien pour faire exister pleinement ses chansons sur scène. Un spectacle qui explore toutes les époques de Reggiani en gardant la quintessence du répertoire de ce très grand interprète qui a marqué la chanson française et inspiré les plus grands auteurs et compositeurs : de Boris Vian à Jacques Prévert en passant par Georges Moustaki, Jean-Loup Dabadie, Claude Lemesle, Bernard Dimey ou Michel Legrand !

Dans la lignée de leur précédents spectacles, avec l’élégance et l’exigence qui sont leur marque de fabrique, Annick la chanteuse et David l’accordéoniste nous font (re)découvrir la diversité du répertoire du beau Serge sous son meilleur jour. Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en blanc, longue crinière caressant les épaules, enchaîne de la voix en l’espace du théâtre de la Bourse du travail d’Avignon… Regard complice, œil malicieux, elle se révèle convaincante, aimante, émouvante ! C’est vrai que c’est pas exprès, comme le chantait l’ami Brel, que le public se découvre « les yeux mouillants » lorsqu’elle entonne Les Loups sont entrés dans Paris d’Albert Vidalie ou Le déserteur de Boris Vian. Des chansons de grande classe qu’elle revisite avec maestria sur des arrangements originaux de son compère musicien. Les deux artistes nous embarquent à la découverte d’un grand poète.

Serge Reggiani ? « On est saisi de la profondeur des textes, ça parle d’amour à vous faire fondre, de la mort « même pas peur », de la misère qu’on ose plus chanter », confesse une spectatrice, « de la folie, des marginaux, de la société, de la guerre, de la dictature … et la drôlerie aussi ! ». La chanteuse n’a rien perdu de ses talents de comédienne lorsqu’elle déclame, en prélude à Quand j’aurai du vent dans mon crâne (Boris Vian) et Sarah (Georges Moustaki), le Pater noster de Prévert et Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre de Baudelaire… Plus tard, elle fait entendre Le dormeur du val de Rimbaud en introduction au Déserteur. D’ironiques et sublimes instants de poésie, intermèdes à un récital magistralement habité !

C’est en compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, que la belle interprète découvre théâtre, littérature et chanson. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, l’accordéoniste et compositeur libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes.

De l’Olympia à la petite scène de quartier, Annick Cisaruk éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme-t-elle avec conviction. Sous le regard d’Ariane Ascaride à la scénographie, fille d’immigrés italiens, un récital de haute intensité, d’une incroyable force de séduction ! Yonnel Liégeois

Rendez-vous avec Serge Reggiani, Annick Cisaruk/David Venitucci : jusqu’au 24/07, tous les jours à 21h sauf les lundi. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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McKay, le poète disparu

Au Théâtre des Halles d’Avignon (84), Lamine Diagne et Matthieu Verdeil présentent Kay ! lettres à un poète disparu. Mêlant jazz, slam et vidéo, l’épopée d’un voyageur infatigable de la Jamaïque à Harlem, de la Russie à Marseille ! Un écrivain et poète dont les combats d’hier résonnent avec ceux de notre temps

Auteur afro-américain d’origine jamaïquaine, Claude McKay est une figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20. Précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Sur la scène du théâtre des Halles, les images d’archives dialoguent avec celles d’aujourd’hui, les paysages du passé rencontrent les visages du présent, Lamine Diagne convoque le poète disparu pour mieux le faire résonner ici et maintenant. Entre musique, textes et poèmes, Lamine Diagne célèbre, dans la diversité, l’unité des langues et des combats. Dévoilant, avec un siècle d’écart, son intimité avec le poète noir sur des questions essentielles : identité et altérité, vivre ensemble et avenir de l’humanité.

Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans, Banjo et Romance in Marseille (à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Il nous faut l’avouer d’emblée, Romance in Marseille ne manque ni d’humour, ni de déraison ! Après moult péripéties, Lafala débarque à Marseille amputé des deux jambes, mais nanti d’un joli magot. Ce qui autorise donc l’ancien docker africain a mené belle vie et bonne chair sur les quais, à fréquenter toujours le monde interlope des bas quartiers de la cité phocéenne. Sous les chaleurs méditerranéennes, l’auteur de ce roman social ? L’américain Claude Mckay, natif de Jamaïque, globe-trotter entre l’URSS et la France, écrivain et militant politique, ardent défenseur de la cause noire aux États-Unis comme en Europe.

Un livre écrit en 1932, le manuscrit disparu jusqu’en 2010, publié en 2021 par un éditeur… marseillais ! Un retour aux sources bienvenu, un formidable roman entre légèreté et gravité, une originale photographie du Marseille des années 30 et de la condition sociale dans les quartiers ouvriers et interlopes. Disponible chez le même éditeur, l’autobiographie de Claude Mckay. Yonnel Liégeois

Kay ! lettres à un poète disparu, Lamine Diagne et Matthieu Verdeil : jusqu’au 25/07, tous les jours à 21h30 sauf le mercredi. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

Autour de McKay, les initiatives

– Le 15 juillet, Théâtre des Halles à 14h, table ronde : Claude McKAY, un poète face au chaos du monde. Cette rencontre réunit artistes, auteurs et penseurs venus d’horizons différents pour relire notre actualité à travers le prisme de la pensée de ce poète vagabond. Comment la voix d’un écrivain du siècle passé peut-elle encore nous saisir avec autant d’acuité ? Que révèle-t-elle des inégalités sociales, des violences contemporaines, des désirs de justice qui traversent nos sociétés ? Autour de la socio-anthropologue Carine Magen, grande connaisseuse des réalités du terrain international, se rassemblent la sociologue et militante Pinar Selek, l’écrivain d’anticipation Alain Damasio, le poète et performeur Mike Ladd, le documentariste Matthieu Verdeil et l’artiste des récits Lamine Diagne (gratuit).

– Le 15 juillet, jardins du Palais des Papes à 19h dans le cadre du Souffle d’Avignon, lecture musicale : Claude McKAY, FIGHTING BACK ! Alain Damasio, Lamine Diagne, Mike Ladd – Slam, freestyle, lectures – accompagnés des musiciens Cédric Bec et Wim Welker, à l’occasion de la sortie de l’Album musical Claude McKAY! Lettres à un poète disparu (gratuit, réservation par mail : scenesdavignon@gmail.com).

– Le 16 juillet, cinéma Utopia d’Avignon à 18h, le film de Matthieu Verdeil : Claude McKay, Errances d’un poète révolté (entrée : 5/7€).

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Bigre, le retour en Avignon !

Au théâtre de la Scala Provence (84), Pierre Guillois présente Bigre. Molière de la comédie en 2017, la pièce fait son retour sur la scène avignonnaise. Sans paroles mais d’une imagination débridée, la saga décervelée de trois incongrus, égarés dans leur chambre de bonne.

Un petit gros, un grand échalas et une blonde voluptueuse, Bigre… Trois personnages incongrus, égarés dans leur chambre de bonne contigüe au dernier étage de leur immeuble ! Le premier, Olivier Martin-Salvan (en alternance avec Jonathan Pinto-Rocha ou Pierre Delage) squatte un logement glaciaire, tout de blanc comme sur la banquise islandaise. Où tout est réglé comme du papier à musique, lit et wc rétractables au bouton électronique, qui n’hésite pas parfois à dérober le paquet de gâteaux de son voisin… Celui-là au regard radicalement éthéré et à l’ébouriffée chevelure, Pierre Guillois (en alternance avec Bruno Fleury), vit dans un bordel monstre où rien ne se jette, tout se recycle. Le décor est planté, à peine le rideau levé, le public s’esclaffe déjà de rire aux premières apparitions, et bourdes qui s’enchaînent, de ce duo surgi du cinéma muet d’antan. De la musique, des sons venus d’ailleurs, un antique poste radio qui distille d’étranges messages : vue plongeante sur les trois pièces dont l’une encore inoccupée, les toits de Paris avec son ancestrale antenne télé, le ciel bleu et dégagé avant que la tempête ne survienne !

Sous l’apparence d’une charmante blonde plantureuse et savoureuse, Agathe L’Huillier (en alternance avec Éléonore Auzou-Connes ou Anne Cressent), qui débarque avec sa petite valise pour emménager la chambre d’à côté… Un choc, une surprise pour les deux garçons à la solitude ainsi brisée, tantôt charmés tantôt agacés par les allées et venues de l’arrivante, ses tenues et coiffures abracadabrantes, ses fâcheuses habitudes à faire parfois plus de bruit qu’il n’en faut. Il n’empêche, Cupidon volette d’un appart à l’autre, le maigre et le gros succombent, alternativement ou ensemble, aux attraits de la Vénus de quartier ! Ce qui n’est pas sans créer tensions, querelles, ruptures et réconciliations improbables. S’improvisant tantôt coiffeuse tantôt infirmière, osant tout mais compétente en rien, virevoltant du lit de l’un au hamac de l’autre, elle réussira seulement à griller la chevelure du gros et à libérer l’hémoglobine du maigre ! Un trio singulièrement décalé, totalement déjanté, à l’image des Gros patinent bien à l’affiche du festival international de théâtre de rue d’Aurillac (15).

Les gags s’enchaînent, à pleurer de rire et couper la respiration ! Une comédie inénarrable, tant les scènes ubuesques défilent à grande vitesse, de l’intérieur des trois appartements jusque sur les toits où flottent au vent les dessous de la dame, jusqu’au soupirail électronique qui engloutit son locataire. Sans paroles mais à l’imagination plus que foisonnante, un spectacle d’une sensible humanité derrière le rire ravageur. Les temps modernes de Charlie Chaplin revisités à la sulfureuse sauce Guillois, à ne pas manquer. Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau

Bigre, Pierre Guillois : jusqu’au 25/07/26, 21h15, tous les jours sauf le lundi. Théâtre de la Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Soviet Suprem voit Rouge

Jusqu’au 18/07, au Parc de la Villette (75), le Cabaret sauvage fait son Festival d’été. En compagnie de John Lénine et Sylvester Staline qui, voilà plus de dix ans, ont pris les commandes du Soviet Suprem. Armés de leur dernier manifeste Rouge, ils poursuivent leur tournée jusqu’à l’automne. Un putsch jubilatoire !

Le 09/07, le groupe Soviet Suprem nous livre dans son dernier album Rouge de nouvelles salves sacrément bien balancées, tant au niveau des paroles que de la musique. Aux manettes, on retrouve les créateurs aguerris que sont Toma Feterman de La Caravane Passe dans le rôle de John Lenine et le chanteur R.Wan du groupe Java (*) dans celui de Sylvester Staline. Parés de leurs uniformes et de leurs chapkas, ils œuvrent depuis une décennie, parodiant les clichés de l’ère soviétique à coup de jeux de mots, de musiques balkaniques, de rap et de rock. De nombreux artistes participent à leur opus, venus leur prêter main forte pour parfaire la révolution du dancefloor. Les langues se mêlent comme les rythmes, l’uchronie est festive et incisive. Si leur morceau Fashion Facho, en compagnie notamment de la chanteuse brésilienne Flavia Coelho, appelle à la danse, il se charge aussi de mitrailler « Des autocrates bien maquillés en Birkenstock/Des dictateurs du nouveau Reich en coton stretch/Des collabos décolletés en coton bio/Colonialiste en bikini carreaux Vichy ».

De même, On fait le putsch dans la joie et la bonne humeur : « Fils de putsch ni pute ni soumise/ Bienvenue chez l’chti Guevara d’la banquise/Un doigt d’Molotov dans l’cocktail d’entreprise ». Un soulèvement accompagné notamment de la rappeuse d’origine indienne Tracy De Sá. Le tempo se fait plus léger dans Pacifique avec la chanteuse Aurélie Saada et Mourad Musset, du groupe La Rue Ketanou. « J’passe pour un classique/Pacifique/J’passe pour un antique/Pacifique/Sur la mer de tranquillité/Flotte une question nostalgique » : un hymne à la paix qui débarque à point nommé. Au fil des onze titres de l’album, l’ironie blagueuse se déploie et ça fait un bien fou de bouger sur leur Bis trop qui nous offre un rappel endiablé : « Bis trop, mon bistrot, tout va de plus en plus vite sur le tempo/Tout joue de plus en plus fort, fortissimo ». Idem sur leur Hiphop Condrie qui raille les années : « J’ai le rap qui s’dilate/Le hip hop pas au top ». Sur scène, ils enflamment un public intergénérationnel comme en janvier au Trianon.

Leur spectacle est un puissant cocktail contre la morosité qu’ils distribuent en tournée jusqu’à l’automne 2026. Ne les manquez surtout pas ! Amélie Meffre, photos Tijana Pakic

Le festival d’été, Soviet Suprem : le 09/07, 20h. Le cabaret sauvage, Parc de la Villette, 59 Bd Macdonald, 75019 Paris (Tél. : 01.42.09.03.09). Toutes les infos sur : https://soviet-suprem.net

(*) R.Wan nous concocte Epure, un album solo qui sortira le 04/09. Quand au groupe Java qui excelle dans le « rap musette », il revient sur scène lors d’une tournée dès l’automne prochain avec le chanteur jamaïcain Winston MacAnuff.

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 Lingé fait la noce !

Du 09 au 12/07, au Grand Aslon à Lingé (36), se déroule le festival Noces de paroles. Quatre soirées de contes, de musique, de rencontres et de partage sous les arbres et les étoiles. Des récits venus d’ailleurs pour des histoires qui rassemblent.

« Ici, les histoires se racontent à la lueur du soir », confient Armelle et Peppo. Quand les deux bardes arriment leur caravane dans la Brenne, elle conteuse et lui musicien, c’est le coup de cœur ! Moins de tournées, des voisins bienveillants, des habitants passionnés d’histoires d’ici ou d’ailleurs : pari lancé et gagné, le festival Noces de paroles est né. « On s’installe sous les arbres, on écoute le vent dans les feuilles, on partage un verre, un repas, un sourire ». Au premier jour, le 09/07, la soirée sera « Spéciale Martinique » avec Valèr’Egouy : « J’ai commencé à dire à la chorale… Les textes, poèmes et transitions m’étaient souvent confiés, ainsi que la présentation du groupe », explique l’artiste. « En 1989, j’ai pris le chemin des Arts de la Parole et du corps pour apprendre et depuis je marche :Mwen maché, mwen maché, mwen maché… ».

Conteuse-chanteuse et musicienne polonaise d’expression française, Magda Lena Gorska occupera la scène le lendemain. Tout en contribuant au renouveau de l’art du récit dans son pays natal avec la création d’un Festival international à Varsovie, elle s’installe en 2006 en France et devient conteuse professionnelle, en racontant dans la langue qui n’est pas la sienne. Programmée dans de nombreux festivals, elle forme un duo complice avec Serge Tamas, guitariste et compositeur guadeloupéen. Ensemble, ils embarquent le public dans un tourbillon entre univers slave et caraïbes. Le samedi, ce sera le soir de Catherine Gaillard. « Elle vous raconte un mythe, qui n’a l’air de rien. Mais peu à peu vous voilà embarqués, et vous comprenez qu’elle vous emmène dans ces zones sombres et intimes dont on ressort plus riche, certes, mais pas intact », commente le conteur Philippe Campiche.

Noces de Paroles s’achèvera en compagnie de Bérengère Charbonnier et de Kamel Guennoun. Bérengère est une musicienne, chanteuse et conteuse, autodidacte. Elle accompagne sa parole avec des instruments à cordes (guitare, basse, violoncelle, cithare). Kamel Guennoun découvre le conte en 1987 lors du festival « Paroles d’Alès ». Une rencontre qu’il enrichit, cévenol d’adoption, par des références à ses racines kabyles ! Associé au Centre méditerranéen de littérature orale (CMLO), il explore divers répertoires (cosmogoniques et philosophiques), souvent inspirés par sa grand-mère hier conteuse dans les villages kabyles. Ses spectacles intègrent des éléments musicaux comme le chant, le violon, le violoncelle ou l’accordéon. Philippe Gitton

Noces de paroles, Armelle et Peppo : du 09 au 12/07, de 18h30 jusqu’à minuit. Le Grand Aslon, 36220 Lingé (Tél. : 06.16.25.66.54).

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Avignon, le Verbe incarné

Quand retentit la trompette de Maurice Jarre à l’heure des spectacles IN du festival d’Avignon, la Chapelle du Verbe Incarné, dédiée aux créations d’Outre-Mer, s’impose parmi les 139 théâtres du OFF. Dirigé par Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain, un lieu que salua en son temps Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais.

« L’histoire de la Chapelle du Verbe Incarné, à partir du moment où elle a commencé d’être un lieu de théâtre, confirme un tel cheminement, et consacre un tel passage, de l’invitation à la relation, à la présence de la diversité, au chant du monde chanté par les poètes. Nous nous y reconnaissons donc, qui entrons ensemble dans cette nouvelle région du monde (un théâtre de la totalité), que nous nous offrons mutuellement ».

« Grâces en soient pour cette fois rendues à Marie-Pierre Bousquet et à Greg Germain. Grâces en soient louées, pour les vieilles pierres et les mots neufs. De la face de cette Chapelle au remuement du monde. La façade de tout théâtre, ou l’ouverture d’espace qui en tient lieu, est de toutes les manières une horloge muette qui mieux que tout oracle nous indique l’heure qu’il est dans notre vie ».

« Faire entendre la langue du théâtre de celles et ceux que l’on ne voyait que trop rarement sur les scènes de l’hexagone. Pourtant quelles extraordinaires richesses culturelles entre la France, la Caraïbe, l’Afrique, l’Océan Indien et tout ce vaste monde des Grands Larges. C’est long, très long de convaincre de la beauté, de la diversité, de la richesse qui se dévoilent lorsque s’entrechoquent des imaginaires divers… »

 « La vie du théâtre, dans sa recherche de cette totalité qui ne serait pas totalitaire, est d’abord de tremblement. Ce qui nous étonne dans la programmation de ce lieu-ci, c’est qu’elle nous a donné à fréquenter des installations de scène qui ont allié les calmes sérénités des traditions les plus fondées, ou leurs transports les plus ingénus, d’Océanie, de la Caraïbe ou des Amériques, aux hésitations de formes de théâtre qui s’essayaient là et qui, venues elles aussi du monde, approchaient en effet le monde, tâtant et devinant. Il n’était pas étonnant qu’un tel effort fût mené en Avignon, où les théâtres de vrai se bousculent, s’interrogent et s’insurgent, et où les fumées  montent de partout, parmi les carnavals d’affiches et les bals d’échasses ».

« Ces fumées des flambeaux, flambées des mots qui brûlent en chacun, sont un autre lieu de mise en scène du monde, comme le sont éternellement nos Baies et nos Anses, autour de leurs Rochers prophétiques ». Édouard Glissant

La chapelle, toute une histoire !

 C’est en 1997 que le comédien Greg Germain, en compagnie de Marie-Pierre Bousquet, obtient, par convention avec la ville d’Avignon, le droit d’occuper la Chapelle du Verbe Incarné, une ancienne chapelle désaffectée. L’enjeu ? En incluant les créateurs d’Outre-Mer dans le concert culturel national, permettre que l’identité culturelle soit reconnue comme un élément de la richesse culturelle de la France d’aujourd’hui, et non comme un motif d’exclusion explicite ou implicite.

L’année suivante, celle du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, la première édition du TOMA, Théâtres d’Outre-Mer en Avignon, y est donnée !

Depuis lors, la Chapelle s’est imposée en notoriété et qualité. Désormais incontournable dans le paysage artistique du festival, donnant à voir et applaudir talents et créations d’Outre-Mer et d’Afrique, faisant connaître la diversité des théâtres de langue française, créant des liens entre artistes par la confrontation et l’exigence des regards croisés, instaurant parmi les opérateurs du théâtre dans l’hexagone une réelle prise en compte des compagnies de l’Outre-Mer en les intégrant aux circuits de diffusion nationaux. Yonnel Liégeois

La Chapelle du verbe incarné, 21G rue des Lices, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.49).

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Alice Mendelson, l’ivresse du vivre

À la Maison de la poésie (75), Catherine Ringer présente L’érotisme de vivre. Professeure de lettres et conteuse, Alice Mendelson s’est éteinte le 4 janvier 2025. Publiés pour la première fois en 2021, ses vers voyagent comme de puissants antidotes contre le blues.

En raison d’une extinction de voix de Catherine Ringer, la Maison de la Poésie alerte que la représentation est annulée. Reportée à une date ultérieure… Chantiers de culture vous tiendra informé.

Tant d’hommes m’ont plu/Même ceux qui ne me plaisaient pas/Sauf ceux qui étaient beaux, trop beaux, juste à regarder/Excepté toi… et toi…/Même toi, et toi/Surtout toi... Ce soir de février 2022, au Théâtre d’Auxerre (89), la chanteuse Catherine Ringer, longue tresse sur le côté, déclame des poèmes d’Alice Mendelson avec la poétesse Violaine Boneu en robe somptueuse, accompagnées au piano par Grégoire Hetzel. Au milieu du public venu en nombre, l’autrice, 96 ans, assiste à la création de L’érotisme de vivre, une performance tirée du premier recueil de ses poésies au titre éponyme qui vient d’être publié aux éditions Rhubarbe. La découverte est jouissive, tant l’écriture d’Alice Mendelson est une ode aux plaisirs de la vie. Dès lors, le spectacle du duo Ringer-Hetzel, mis en scène par Mauro Gioia, peut tourner. De Montréal à Genève, Sète à Mulhouse, Bischwiller à Istres, Paris…

Tes mots, tes bras, loin de moi, bien en cercle./Debout, je m’y glisse./Le monde y est bien rond. Alice Mendelson écrit des poèmes depuis sa jeunesse et voilà qu’à plus de 90 ans, certains sont édités, joués et chantés. Il faut dire qu’elle a le talent d’aller de l’avant. Une fois à la retraite, la professeure de français qui a écumé bien des lycées se forme à l’art du conte auprès de Pascal Quéré. Il devient son confident d’un passé pas toujours joyeux. Il exhume avec elle documents et photos pour élaborer un album en 2017, La petite qui n’est pas loin, découvre ses poèmes et les fait connaître. Des amitiés croisées relaieront la découverte, telle celle de la comédienne et chanteuse Catherine Ringer dont le père Sam Ringer, ancien déporté, était copain avec Alice. L’an passé, c’est avec son ami l’historien Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme sous Vichy, qu’elle signe Une jeunesse sous l’Occupation.

C’est l’histoire d’un drame et d’un miracle, écrit-elle. Et de nous raconter son enfance dans le 18e arrondissement de Paris. Fille unique de parents juifs polonais qui ont fui les pogroms, elle grandit rue Damrémont au-dessus du salon de coiffure familial. Son père Icek, sympathisant communiste, s’occupe des hommes. Sa mère, Sura-Laya, qui rêvait d’être cantatrice, coiffe les femmes. La boutique tourne bien jusqu’à ce que le gouvernement de Vichy pourchasse les juifs. Dénoncé par un concurrent (on découvre les courriers envoyés au Commissariat général aux Questions Juives), son père, arrêté en 1941, périt à Auschwitz. Avec sa mère, elle échappe à la Rafle du Vel’d’Hiv de juillet 1942, alertées par des voisines. Elles se cacheront en zone libre. Alice, du haut de ses 18 ans, entre en résistance à Limoges. De retour sur Paris à la Libération, sa mère, très affaiblie, bataille pour récupérer ses biens, tandis que le délateur de son mari est acquitté. Dans son épilogue, Alice Mendelson écrit : Vivre pour tous ceux qui n’ont pas eu le droit de vivre, telle a été ma philosophie de vie, de ma longue vie, pleine et heureuse.

Dans mon appartement, mon Ermitage, sans sortir ou presque, je m’amuse à vivre. Dans l’entretien Alice Mendelson, une façon de vieillir, diffusé sur You Tube, son ami Pascal Quéré l’interroge. Alors âgée de 91 ans, Alice nous fait visiter son appartement, nous révèle ses deux postes d’observation tels la grande fenêtre de sa salle de bain : c’est le grand Rex ! Elle nous livre non sans humour ses recettes pour parer les difficultés liées au grand âge : monter dans une voiture, se laver les doigts de pieds… Elle n’occulte pas les moments de flottement mais souriante, elle évoque son capital : son ivresse de vivre. Comme dans son poème, À mes petits :

J’ai mal à l’épaule droite, au rein à droite, au genou droit, au talon droit…
Quelle chance d’avoir un côté gauche !

Le coeur est à gauche.
Quelle chance d’avoir un côté droit !
Mes yeux voient mal, mais encore…
Mon nez reçoit les arômes.
Ma main emboîte ton épaule.
Mon sourire accueille ta silhouette dans la porte…
Quelle chance d’avoir un corps tout entier !

« Vivre, parler et écrire, peut-être même aimer aussi. Avec ça, je crois que je fais le plein. (…) C’est être aux aguets de ce qui va pouvoir être vécu et écrit autrement pour que l’étonnement fondamental soit constamment renouvelé. Là, j’ai livré mon secret final », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. Alice Mendelson a une sacrée philosophie de vie : pour bien vieillir, il faut avoir le vice de la joie. « Sa joie de vivre, son sourire lumineux, son espièglerie ne seront pas oubliés », assure Catherine Ringer. L’érotisme de vivre ? « Ses mots, ses poèmes vibreront encore dans les pages de ses livres et par ma bouche ». Amélie Meffre

L’érotisme de vivre, Catherine Ringer, Grégoire Hetzel au piano et Mauro Gioia à la mise en scène : Le 27/06, 20h. La maison de la poésie, Passage Moliėre, 157 rue Saint-Martin, 75003 Paris (Tél. : 01.44.54.53. 00).

Une poésie fougueuse, espiègle, sensuelle et joyeuse

« Sensuelle et résolument joyeuse, la poésie d’Alice Mendelson est un manifeste éclatant de la poésie comme acte de vie, d’amour et d’audace. De ses textes irradie un chant passionné qui célèbre l’érotisme, le goût des hommes, des couleurs, des instants et des mots. Une poésie fougueuse, espiègle, du désir et de la volupté » (L’érotisme de vivre et autres poèmes : textes choisis et présentés par Catherine Ringer. Points poésie, 156 p., 10€80).

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