Archives de Catégorie: Musique/chanson

Sapho en force

Le 08/03 à Tomblaine (54), Sapho est en concert en compagnie du guitariste flamenco Vicente Almaraz. La compositrice-interprète, poétesse et même dessinatrice, continue à nous bluffer du haut de ses 50 ans de carrière. Avec la sortie de son Live au New Morning, ses chansons nous font voyager tout autour de la planète. Un régal !

Sapho incarne la liberté dans toute sa beauté, celle qui mélange les inspirations, les langues, les poésies pour sublimer l’amour et casser les codes comme les diktats. Son album Live au New Morning (concert enregistré en mars 2024) le démontre avec brio. Les quinze chansons, puisées dans sa vingtaine d’albums, mêlent les époques comme les univers. Il démarre avec celui de William Shakespeare et Willow, se poursuit avec son personnage Iago sur une musique bien rock : « I am not what I am/Je ne suis pas ce que je suis. Je suis Iago. Je suis Desdémone. Je suis Othello… ». On croise plus tard celui de Cassandre : « Si tu revenais Cassandre, arrivée aujourd’hui en France, annoncer les catastrophes, les maux de la vie/Tu ferais un malheur (…) A côté de toi, Zemmour, Finky seraient des amateurs »… Elle porte haut avec ses musiciens hors pairs les vers de Rimbaud (Le dormeur du val ) ou de Mahmoud Darwich avec L’art d’aimer en arabe et en français. Chère Sapho, elle partit il y a quelques années chanter à Gaza, à Bagdad, à Nazareth avec un orchestre oriental mêlant juifs, chrétiens et musulmans. « A un moment donné, la vie va vaincre la mort. Ils vont arrêter de s’entretuer, ce n’est pas possible », lâchait-elle, le 10 février, au micro de radio Libertaire.

« Fous-moi la paix le barbu, les hommes tombent sous mes charmes/Les femmes se tuent de jalousie/ Je suis libre et je suis en vie ». Chanté en arabe et en français, le morceau Lala Imilia nous invite à résister et à danser tout comme Tam Tam : « Je chante une sérénade sous le ciel andalou des dames/Souris sous la pression franquiste/Au fond de ma rêverie Tam Tam/Les rockeurs, agents du futur, établissent la liaison sur les nuits de la Kommandantur et le vieux passé des passions ». Sapho qui livra un Ferré flamenco détonant en 2006 reprend aussi L’Affiche rouge d’Aragon. Ses morceaux s’enchaînent, graves et légers, entrecoupés de ses délicieux éclats de rire et des applaudissements du public. « Ne me fais pas mal, c’est trop bon/Sois plus radical, prends l’avion »… « Maman, j’aime les voyous », entonne-t-elle encore. L’album se finit sur la chanson arabo-andalouse de Mohamed Bendebbah Koum Tara : « Toi qui nous sers à boire du vin, les nuits de jardin/Profitons de la vie, une heure au moins ». La balade est enchanteresse. Amélie Meffre, photo Steiner/Pecheteau

Sapho, en concert : Le 08/03, à 18h. Espace Jean-Jaurès, Place des arts, 54510 Tomblaine (Tél. : 03.83.33.27.50).

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Michel Portal, le prince de la clarinette

Disparu le 12 février à l’âge de 90 ans, Michel Portal était un virtuose de toutes les musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Natif de Bayonne en 1935, il fait ses classes au conservatoire de la ville pour s’afficher, quelques décennies plus tard, comme un grandiose électron libre et interprète. Soliste ou compagnon de route des plus doués de sa génération, français ou américains, du multi-instrumentiste Bernard Lubat au regretté guitariste Sylvain Luc, il écume petites ou grandes scènes d’Uzeste à Minneapolis, du New Morning à la fête de l’Huma… De Mozart au jazz, clarinette aux lèvres, il aura tout aimé, tout joué, tout vécu avec passion et intensité. Un homme attachant, d’une profonde et sincère humanité, un musicien à l’immense talent.

En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien réalisé en 2016 à l’occasion du Festival de jazz de Saint-Germain à Paris. Entre tradition et improvisation, des pépites désormais à savourer sur platine, de beaux et grands moments de musique et de convivialité. Yonnel Liégeois

Comme Obélix, aussi atypique qu’attachant, Michel Portal fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit ! « Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal fut considéré, par les critiques comme par ses pairs, comme « le prince de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

« Des musiciens de jazz ont pu me dire que je n’étais pas un jazzman… Et des classiques, que je n’étais pas un classique… C’est possible. Je réponds toujours que je suis musicien, mon itinéraire n’a pas de frontières ». Michel Portal

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher.

« Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ». Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, d’une note l’autre, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… Yonnel Liégeois

Portal, un souffle ardent

Michel Portal est un cas d’espèce dans le paysage musical français. Poly-instrumentiste virtuose (clarinettes, saxophones, bandonéon), il est à la fois soliste international, salué comme « la Callas des clarinettistes », et explorateur infatigable des musiques en liberté. Classique (Mozart, Brahms, Poulenc…), contemporaine (Berio, Boulez, Kurtág, Rihm…), jazz (avec des hommages à Monk, Parker ou Coleman), chanson (Barbara, Nougaro, Gainsbourg), musiques de film… Il traverse les genres comme on franchit des frontières imaginaires, avec le même souffle ardent.

Dans ce livre d’entretiens, Michel Portal se livre sans réserve. Il convoque ses souvenirs, ses rencontres, ses expériences, ses révoltes et ses émerveillements. Ce récit d’une vie musicale intense est aussi celui d’un homme libre, polymorphe et insaisissable. Un hommage vibrant à la musique comme terrain de jeu, de désir et de risque. Une célébration du son dans tout ce qu’il a de plus direct, de plus magique, de plus humain. Patrick Frémeaux

Le souffle Portal – Du classique au jazz : de Mozart à Monk, Franck Médioni (éd. Fremeaux&Associés, 160 p., 20€).

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De la rumba dans l’air…

À la Maison des métallos, à Paris, Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs parisiens, Maison des métallos, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !

Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba d’Ascanio Celestini, David Murgia et Philippe Orivel : du 17 au 21/02, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 18h. La Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris (Tél. : 01.47.00.25.20). Le Centre culturel de Braine-le-Comte le 12/03, la Maison de la Culture Famenne-Ardenne le 13/03.

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Despentes, au croisement de l’histoire

Au Théâtre 14, à Paris, Anne Conti présente Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer. En guerrière pacifique, accompagnée de deux musiciens, la comédienne et metteure en scène porte le manifeste de Virginie Despentes. Un trio de choc pour un texte percutant.

Le discours de Virginie Despentes dont s’empare Anne Conti – à ce jour inédit, par volonté de la romancière- n’était pas destiné à la scène mais à un séminaire performatif intitulé Corps révolutionnaires, organisé à la sortie du premier confinement Covid, au Centre Pompidou, en octobre 2020 par Paul B. Preciado, dit Beatriz Preciado. En convoquant artistes et philosophes, le chercheur, écrivain et réalisateur espagnol, proche des mouvements féministes, queer, transgenre et pro-sexe. avait pour objectif d’esquisser une nouvelle histoire de la sexualité. Or, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer possède en soi une théâtralité éruptive. Rythmé, cadencé par des leitmotivs, il devient ici un brûlot, incarné par Anne Conti, sur les ruines d’un appartement dévasté, figure de l’effondrement qui menace l’humanité si rien n’advient pour inverser le cours des choses.

Une douce violence

Le texte en appelle à un changement de paradigme pour se libérer des violences et dominations du capitalisme, du colonialisme, du patriarcat, du racisme et de l’homophobie. Thèmes chers à notre passionaria. Paradoxalement, ce n’est pas par la violence mais par la douceur, la bienveillance, l’ouverture à l’autre que, selon Virginie Despentes, ce changement adviendra. Il suffirait de rejeter la soumission, d’abolir les frontières entre les individus et les pays, pour que la liberté soit contagieuse : « La boucle dans laquelle je m’inscris est bien plus large que celle que ma peau définit. L’épiderme n’est pas ma frontière. Tu n’es pas protégé de moi, je ne suis pas protégée de toi. » Elle exhorte à un sursaut collectif.

Anne Conti, fidèle à l’image punk de l’autrice, blouson de cuir et capuchon rabattu, émerge des décombres sur les premières notes vigoureuses de Rémy Chatton aux cordes (guitare et violoncelle) et Vincent Le Noan aux percussions. Sur un rythme rock, sous les projecteurs directionnels qui découpent l’espace en ombres et lumières, Amazone des temps présents, la comédienne brandit les menaces qui pèsent sur ses semblables : réchauffements climatiques, guerres, extinctions des espèces vivantes… Elle alerte en particulier les jeunes qui font face à un avenir incertain.

Un monde en miettes à reconstruire

La scène s’ouvre sur un mur de parpaings, écroulé. Des pans de placo, décollés, éclatés au sol, des bouts de tapisserie arrachés, un vieux sommier à lattes. Des fissures, des éboulis. Une désolation élégante, peinte de blanc. Anne Conti parcourt rageusement ce désastre, la rage au ventre. Pour en finir avec le sentiment d’impuissance, loin de se lamenter, elle va tenter de transformer ces décombres en un chantier de reconstruction. On retrouve, dans cette démarche, la pâte créative de Phia Ménard, qui a collaboré au spectacle. Dans sa Trilogie des contes immoraux (Maison mère, Temple père, La rencontre interdite), la performeuse s’employait, sur scène à bâtir, à détruire, et dans les ruines, trouver de quoi reconstruire, inlassablement…

Anne Conti, visseuse en main, s’applique à recoller les morceaux en érigeant un pan de mur sur lequel sont projetées les compositions graphiques de Cléo Sarrazin. Des dessins en mouvement évoquant ramifications végétales, paysages, circulations cellulaires… Un hommage poétique à la nature et au vivant. Parpaing après parpaing, la comédienne rafistole le monde, et édifie un escalier sur lequel elle grimpera, fermement résolue à ne pas baisser les bras. Ce que Virginie Despentes veut transmettre c’est que « ‘‘tout est possible’’, à commencer par le meilleur ».

En s’emparant du style oratoire musclé de ce manifeste, Anne Conti s’impose ici comme une femme puissante. Mise en scène et musique, scénographie et travail graphique proposent avec conviction un nécessaire renversement des valeurs. « On n’est pas obligés pour la guerre, on n’est pas obligés pour la destruction des ressources, on n’est pas obligés de tenir compte des marchés. On n’est pas obligé pour le patriarcat. », écrit Virginie Despentes. Pourquoi pas, on peut toujours rêver ! Espérons qu’une belle tournée s’annonce pour faire entendre ces paroles, réconfortantes par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Didier Péron et Mila Pawlowska

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, Anne Conti avec la complicité de Phia Ménard, Rémy Chatton (violoncelle, guitare), Vincent Le Noan (percussions) : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Iqtibās, l’amour à terre

Sur la scène de la Faïencerie à Creil (60), l’auteure et metteure en scène Sarah M. présente Iqtibās. Une pièce qui, pour un couple mixte, pose la question du droit de s’aimer au-delà des traditions et oppositions ancestrales. Entre musique, danse et slam, d’un tremblement de terre à la fracture amoureuse.

Ils sont deux sur la scène, comme deux amoureux qui seraient seuls au monde. Pour eux, l’univers est leur territoire. Mais ils ne se posent pas la question. C’est inutile. Hayet Darwich interprète Balkis, Maxime Lévêque est Abel. Ils sont accompagnés par Osa, qui joue en direct ses belles compositions musicales contemporaines, parfois envoûtantes. Découvert au théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine, Iqtibās (sous-titré Allumer son feu au foyer d’un autre) a été créé en octobre dernier au festival des Francophonies à Limoges.

Écrite et mise en scène par Sarah M. de la compagnie Beïna, la pièce raconte les premiers moments d’une histoire d’amour pour ce couple mixte« Iqtibās est une étape importante dans mon parcours », dit-elle. Les trois créations précédentes ont abordé successivement « la guerre d’indépendance » en Algérie, la « révolution du jasmin » en Tunisie et « la mutilation des partis d’opposition au Maroc ». Cette fois, il s’agit de mettre en évidence, à travers cette histoire d’amour « de nouveaux rituels, de nouvelles représentations ». Balkis et Abel « échappent à tout carcan identitaire (mais) leur rencontre vient révéler leurs blessures ancestrales, inscrites au plus profond de leurs chairs ». C’est un choc au présent de certaines cultures, de traditions complexes.

Dans cet amour naissant et impétueux, un nouveau rival vient se dresser : un tremblement de terre en pleine nuit, tout bascule. Des maisons sont englouties, Balkis disparaît. Pour retrouver son amour, Abel va devoir découvrir et apprendre une langue inconnue de lui… Comme dans une poésie sensible. Gérald Rossi, photos Najat Saïdi

Iqtibās, Sarah M. : le 06/02, 20h à La faïencerie, allée Nelson, 60100 Creil (Tél. : 03.44.24.01.01). Le 10/02 à l’Étoile du Nord (Paris), le 17/02 au théâtre Jean Vilar (Vitry-sur-Seine), le 27/03 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi, le 03/04 au théâtre André Malraux (Chevilly-Larue), à l’automne au théâtre Dunois (Paris).

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Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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Novarina, maître-chanteur du verbe !

Le 16 janvier, Valère Novarina a quitté la scène. Il avait 83 ans. Homme de théâtre, poète et plasticien, il maniait la langue avec une virtuosité exemplaire ! En 2023, au théâtre de La Colline (75), il proposait Les personnages de la pensée (éd. P.O.L., 288 p., 18€). Repris en 2024 sur la scène du TNP de Villeurbanne (69)… Entre l’épique et le poétique, l’humour et le non-sens, une plongée hallucinante dans l’univers des mots ! Trois heures d’un spectacle débridé, déjanté, en dérapage incontrôlé où le langage se révèle rebelle indompté.

Le 7 mars 2026, le spectacle Les personnages de la pensée est programmé sur la scène nationale de Châteauvallon-Liberté. « Il offrira à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore la possibilité de découvrir l’œuvre, la langue et le génie de Valère Novarina, et à ses fidèles spectatrices et spectateurs, le bonheur de partager encore une fois un moment de théâtre puissant et inoubliable », déclare avec émotion le comédien et directeur Charles Berling.

Le 14/03 à l’Estive, la scène nationale de Foix et de l’Ariège, les 19 et 20/03 au Théâtre national de Nice.

En hommage au poète disparu et acrobate du verbe, auteur, metteur en scène et peintre, figure emblématique du théâtre contemporain, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru en son temps. Yonnel Liégeois

Sur la grande scène du Théâtre de La Colline, il faut s’attendre à tout et son contraire : de la plus haute fulgurance poétique au réalisme le plus trash, de la beauté majestueuse d’une fantasque déclamation à l’apparition mortifère d’une fontaine rouge sang ! Si Les personnages de la pensée sont radicalement divers et multiformes, ils se réduisent en fait en un seul mot qui se décline à foison : le verbe, le langage, l’alphabet de A à Z… Et ce n’est pas la bande à Novarina qui nous contredira, comédiens et musiciens attitrés au banquet du dire que l’écrivain-metteur en scène-peintre organise à intervalles réguliers : Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Mathias Lévy, Liza Alegria Ndikita, Christian Paccoud, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci.

De grandes peintures multicolores sur papier pour seul décor, manipulées à vue et de temps à autre transpercées par les interprètes qui s’avancent, en solo-en duo-en chœur, pour déclamer la vérité du jour premier : la supériorité de l’homme sur la bête, la maîtrise du langage ! Une vérité à haut risque, lorsque l’humain devenu animal use de mots qui ont perdu tout sens, lorsque le parler s’avilit au communiquer : poncifs et raccourcis pour formater les esprits, prolifération de lieux communs pour abolir l’esprit critique, suppression des voyelles pour trancher le débat entre masculin et féminin au bénéfice réducteur du u, « et tu veru que nu purviendru purfutement u nu cuprendre »… Le non-sens côtoie l’humour, la réflexion savante l’interpellation la plus banale, la plus belle déclaration poétique la séquence la plus triviale ! Avec Novarina, le verbe déraille, dérape, s’exclame, vocifère et s’attendrit, doux ou fort, tendre ou plaintif. Une langue déchaînée et débridée, trois heures en dérapage incontrôlé, sans temps mort, au risque d’essouffler le spectateur qui n’en dit mot et perd pied, repères et vocabulaire !

Un hymne à la parole échangée, un opéra-bouffe de mots inventés et de dialogues désarticulés, proférés ou chantés sur tous les modes par des comédiens survitaminés, décomplexés et dopés à la luxuriance d’un texte qui chamboule tout, balancé du haut d’un escabeau ou au bout d’un balai-serpillière, entre une mobylette d’un âge avancé et la statue d’un chien à la mine patibulaire. Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, un « meeting » déjanté et nouveau genre qui fait la part belle à notre imaginaire, se moque du politiquement correct, plaide pour une parole désencagée, invite à la désobéissance poétique ! Un spectacle jubilatoire, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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Les tirailleurs de Chasselay

Au théâtre de Montreuil (93), Eva Doumbia présente Chasselay et autres massacres. Une fresque historique sur le carnage de « tirailleurs sénégalais » par l’occupant nazi, un spectacle d’une grande force créatrice. De la terre ocre d’Afrique à la campagne rhodanienne, un devoir de mémoire pour peau noire.

Sur le vaste plateau du Théâtre Public de Montreuil, l’image s’incruste. Poignante, surprenante, émouvante : moult rangées de tombes aux noms parfois méconnus, inconnus qui s’affichent grand écran, que la récitante psalmodie au son du tambour… En vérité, 188 stèles couleur ocre à Chasselay, un cimetière peu ordinaire à une quinzaine de kilomètres de Lyon. Un mausolée comme on n’en voit jamais en terre de France, on le nomme « Tata » au pays du Sahel en langue mandingue, l’enceinte fortifiée et sacrée où reposent les anciens et les guerriers morts au combat…

Le 20 juin 1940, les jours d’avant et d’après dans la région lyonnaise, l’armée allemande a tué 188 tirailleurs « sénégalais », qui ne l’étaient pas tous malgré l’appellation commune, d’aucuns originaires de bien d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Guinée, Mali…) enrôlés de gré ou de force par la puissance coloniale, envoyés en première ligne comme chairs à canon. Tués, fusillés ? Certes mais plus encore, massacrés, mutilés, déchiquetés, achevés à coups de baïonnettes, écrasés sous les chenilles des tanks roulant sur les corps. Un carnage, une boucherie, un crime de guerre. Dans l’ouvrage de l’historien Julien Fargettas, des photographies retrouvées l’attestent : le massacre des tirailleurs du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais a été commis par deux chars de la 2e section de la 3e compagnie du 8e régiment de Panzer, intégrés à la 10e Panzerdivision.

Soldats du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais, escortés par les troupes allemandes et massacrés. © Baptiste Garin

Les soldats blancs, prisonniers, sont transférés à Lyon, les nègres voués à la disparition : dans l’idéologie nazie raciste et raciale, la peau noire et dégénérée ne doit faire trace. Loin des commémorations officielles, horrifiés, les habitants de Chasselay en décident autrement. Malgré l’opposition du gouvernement de Vichy, en novembre 1942, la terre ocre de Dakar acheminée par avion colore la nécropole érigée sur le sol français. Terres mêlées, sangs mêlés pour mémoire, pour ne jamais oublier l’épopée de ces hommes, jeunes, exilés de contrées lointaines pour libérer la « gauloise patrie » !

Il est souvent malaisé de faire Histoire sur les planches d’un théâtre. Parcours didactique, prise de tête, accumulation de propos autorisés et bienséants, litanie de leçons plus ou moins moralisantes… Avec tact et talent, l’auteure et metteure en scène Eva Doumbia, fille d’une mère normande et d’un père malinkè, évite le piège. Hommes et femmes prennent chair, sang et sens sur le plateau, la chronologie est bousculée, palabres entre frères africains et dialogues entre les membres des familles autochtones s’entrechoquent, les doutes des uns avec la frayeur des autres. La suspicion et la crainte à l’égard de ces soldats à peau noire sous treillis aux couleurs nationales s’entremêlent dans la conscience d’aucuns qui leur témoignent pourtant fraternité et solidarité. L’inconnu, ici comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, fait peur.

La poésie, la musique, le rythme des mots et chants transcendent la douleur, l’horreur, la terreur. Nulle copie fade de la réalité, au cœur de l’inénarrable, de l’inimaginable, la beauté des images, la profondeur des paroles partagées, la chaleur des baisers échangés… Éblouissante Mata Gabin en narratrice inspirante et tenue aux couleurs vives déambulant entre-tombes, époustouflant Lionel Elian à l’accordéon, émouvant Lamine Soumano aux doigts pinçant les cordes de son ensorcelante kora et tous les autres protagonistes, religieuses du couvent et paysannes, d’une présence mémorable.

En ces heures où intégrisme et racisme putréfient insidieusement les consciences et les médias, où le mot exclusion supplante souvent celui de compréhension, où le rejet de l’autre l’emporte volontiers sur la main tendue, une page trop méconnue encore d’une histoire commune magnifiée par la performance artistique, un beau temps fort offert aux jeunes générations. Yonnel Liégeois, photos Fréderic Iovino

Chasselay et autres massacres, Eva Doumbia : jusqu’au 24/01, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. CDN de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 19 et 20/03 au CDN de Normandie-Rouen, du 05 au 07/05 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon.

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Alice Mendelson, l’ivresse du vivre

Professeure de lettres et conteuse, Alice Mendelson s’est éteinte le 4 janvier 2025. Publiés pour la première fois en 2021, ses vers donnent lieu au spectacle L’érotisme de vivre, un récital de Catherine Ringer. Ils voyagent comme de puissants antidotes contre le blues.

Tant d’hommes m’ont plu/Même ceux qui ne me plaisaient pas/Sauf ceux qui étaient beaux, trop beaux, juste à regarder/Excepté toi… et toi…/Même toi, et toi/Surtout toi... Ce soir de février 2022, au Théâtre d’Auxerre (89), la chanteuse Catherine Ringer, longue tresse sur le côté, déclame des poèmes d’Alice Mendelson avec la poétesse Violaine Boneu en robe somptueuse, accompagnées au piano par Grégoire Hetzel. Au milieu du public venu en nombre, l’autrice, 96 ans, assiste à la création de L’érotisme de vivre, une performance tirée du premier recueil de ses poésies au titre éponyme qui vient d’être publié aux éditions Rhubarbe. La découverte est jouissive, tant l’écriture d’Alice Mendelson est une ode aux plaisirs de la vie. Dès lors, le spectacle du duo Ringer-Hetzel, mis en scène par Mauro Gioia, peut tourner. De Montréal à Genève, Sète à Mulhouse, Bischwiller à Istres, Paris…

Tes mots, tes bras, loin de moi, bien en cercle./Debout, je m’y glisse./Le monde y est bien rond. Alice Mendelson écrit des poèmes depuis sa jeunesse et voilà qu’à plus de 90 ans, certains sont édités, joués et chantés. Il faut dire qu’elle a le talent d’aller de l’avant. Une fois à la retraite, la professeure de français qui a écumé bien des lycées se forme à l’art du conte auprès de Pascal Quéré. Il devient son confident d’un passé pas toujours joyeux. Il exhume avec elle documents et photos pour élaborer un album en 2017, La petite qui n’est pas loin, découvre ses poèmes et les fait connaître. Des amitiés croisées relaieront la découverte, telle celle de la comédienne et chanteuse Catherine Ringer dont le père Sam Ringer, ancien déporté, était copain avec Alice. L’an passé, c’est avec son ami l’historien Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme sous Vichy, qu’elle signe Une jeunesse sous l’Occupation.

C’est l’histoire d’un drame et d’un miracle, écrit-elle. Et de nous raconter son enfance dans le 18e arrondissement de Paris. Fille unique de parents juifs polonais qui ont fui les pogroms, elle grandit rue Damrémont au-dessus du salon de coiffure familial. Son père Icek, sympathisant communiste, s’occupe des hommes. Sa mère, Sura-Laya, qui rêvait d’être cantatrice, coiffe les femmes. La boutique tourne bien jusqu’à ce que le gouvernement de Vichy pourchasse les juifs. Dénoncé par un concurrent (on découvre les courriers envoyés au Commissariat général aux Questions Juives), son père, arrêté en 1941, périt à Auschwitz. Avec sa mère, elle échappe à la Rafle du Vel’d’Hiv de juillet 1942, alertées par des voisines. Elles se cacheront en zone libre. Alice, du haut de ses 18 ans, entre en résistance à Limoges. De retour sur Paris à la Libération, sa mère, très affaiblie, bataille pour récupérer ses biens, tandis que le délateur de son mari est acquitté. Dans son épilogue, Alice Mendelson écrit : Vivre pour tous ceux qui n’ont pas eu le droit de vivre, telle a été ma philosophie de vie, de ma longue vie, pleine et heureuse.

Dans mon appartement, mon Ermitage, sans sortir ou presque, je m’amuse à vivre. Dans l’entretien Alice Mendelson, une façon de vieillir, diffusé sur You Tube, son ami Pascal Quéré l’interroge. Alors âgée de 91 ans, Alice nous fait visiter son appartement, nous révèle ses deux postes d’observation tels la grande fenêtre de sa salle de bain : c’est le grand Rex ! Elle nous livre non sans humour ses recettes pour parer les difficultés liées au grand âge : monter dans une voiture, se laver les doigts de pieds… Elle n’occulte pas les moments de flottement mais souriante, elle évoque son capital : son ivresse de vivre. Comme dans son poème, À mes petits :

J’ai mal à l’épaule droite, au rein à droite, au genou droit, au talon droit…
Quelle chance d’avoir un côté gauche !

Le coeur est à gauche.
Quelle chance d’avoir un côté droit !
Mes yeux voient mal, mais encore…
Mon nez reçoit les arômes.
Ma main emboîte ton épaule.
Mon sourire accueille ta silhouette dans la porte…
Quelle chance d’avoir un corps tout entier !

« Vivre, parler et écrire, peut-être même aimer aussi. Avec ça, je crois que je fais le plein. (…) C’est être aux aguets de ce qui va pouvoir être vécu et écrit autrement pour que l’étonnement fondamental soit constamment renouvelé. Là, j’ai livré mon secret final », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. Alice Mendelson a une sacrée philosophie de vie : pour bien vieillir, il faut avoir le vice de la joie. « Sa joie de vivre, son sourire lumineux, son espièglerie ne seront pas oubliés », assure Catherine Ringer. L’érotisme de vivre ? « Ses mots, ses poèmes vibreront encore dans les pages de ses livres et par ma bouche ». Amélie Meffre

« Sensuelle et résolument joyeuse, la poésie d’Alice Mendelson est un manifeste éclatant de la poésie comme acte de vie, d’amour et d’audace. De ses textes irradie un chant passionné qui célèbre l’érotisme, le goût des hommes, des couleurs, des instants et des mots. Une poésie fougueuse, espiègle, du désir et de la volupté » (L’érotisme de vivre et autres poèmes : textes choisis et présentés par Catherine Ringer. Points poésie, 156 p., 10€80).

L’érotisme de vivre, Catherine Ringer, Grégoire Hetzel au piano et Mauro Gioia à la mise en scène : Le 17/01, Tulle – Scène nationale L’Empreinte. Le 21/01, Toulouse – Halle aux Grains & Orchestre national du Capitole. Le 23/01, Grand Pic Saint-Loup – Théâtre La Scène. Le 30/01, Lomme – Maison Folie Beaulieu. Le 31/01, Deauville – Les Franciscaines. Le 05/02, Sainte Luce sur Loire – Théâtre Ligéria. Le 11/02, Le Havre – Théâtre le Normandy. Le 16/02, Paris – Théâtre de la Ville. Le 19/03, Vaulx en Velin – Centre culturel Charlie Chaplin.

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Gérard Morel, l’humour et l’amour

Le 16 janvier à Cosne-sur-Loire (58), à l’affiche du Garage théâtre, Gérard Morel propose un concert exceptionnel. Tout, sauf prise de tête… Ludique, poétique, utopique ! Une scène atypique de la décentralisation, un artiste emblématique de la tradition française chansonnière : encensé par nombre de critiques, adoré par ses pairs du music-hall, adoubé par un vaste public.

Pourtant, entre bonhomie légendaire et gouaille familière, Gérard Morel demeure méconnu des grands médias et des plateaux télé. Peu importe, depuis des décennies il a conquis un auditoire fidèle. « Il a cette délicatesse de plume, de cœur et d’expression qui le conduit à insuffler de la légèreté aux choses lourdes, pesantes ou pénibles, à donner des couleurs au banal », témoigne Philippe Meyer, l’ancien animateur de l’émission La prochaine fois je vous le chanterai sur France Inter. « Il nous donne l’impression – quelquefois vraie, quelquefois fausse – que la vie, la nôtre, pourrait avoir la grâce, la bonne humeur, la santé, la vitalité, la poésie, l’inattendu, la franchise et le goût de l’amitié qui truffent ses chansons ».

Citoyens de Navarre et du Morvan, peuple de la ville ou des champs, offrez-vous ce grand moment de convivialité et de fraternité. Tels de vrais loups affamés, rejoignez la tanière de la compagnie La Louve ! C’est pas cher et ça peut rapporter gros, c’est au chapeau… En paroles et musique, au final d’un concert qui se transformera en fantasque « auberge espagnole », une belle soirée chansonnière et poétique. Yonnel Liégeois

Gérard Morel, le 16/01 à 20h30. Le Garage Théâtre, 235 Rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).

J’adore Gérard Morel. Il a une science de l’écriture, une science des mots, de l’inattendu, inimitable. Vraiment je l’aime, voilà !

Anne Sylvestre

Le vrai vrai bonheur, c’est rare ! Le donner vraiment en cadeau, c’est rare ! Et avec en plus un formidable sourire, un grand humour et une belle complicité humaine, c’est encore plus rare ! Et dans un genre difficile : la chanson. Et de ce genre dit « mineur » (mineur de fond, oui !), il en fait un art majeur. Qui fait tout ça ? Gérard Morel.

On dirait que tous les grands de la chanson française, de la grande « tradition », lui ont donné un baiser en lui disant : « Vas-y petit, vas-y Gégé !… » Et il y va le Gérard ! Le bonheur intégral je vous dis ! Le bonheur, il le crée et le partage, et alors naissent le rire, la joie, la gaieté, l’émotion, le commun de nous tous… Jean-Louis Hourdin

Pour définir Gérard, on pourrait citer tout ce qu’il n’est pas : un fort-en-gueule, un vitupérateur, un péremptoire. Il ne fait pas la leçon, ni la morale, ni la gueule. Jamais. Il a mieux à faire. En l’occurrence, des chansons. Des chansons de toutes sortes, drôles, douces, facétieuses, bienveillantes, coquines, tendres, comme s’il en pleuvait, des chansons marrantes, comme s’il en pleurait. Des chansons tirées au cordeau, aussi précises que fantaisistes, aussi délicates que déconneuses.

Avec un entêtement farouche, une obstination tenace, Gérard a décidé de ne pas traiter du méchant, du violent, du dégueulasse, du merdeux. Gérard préfère raconter le beau, le doux, le tranquille, le fragile. Ce qui dénote, de nos jours, un caractère sacrément fort. Il trousse une berceuse pour endormir la fille d’un bon copain, il compose un blason pour vanter la gorge de sa bien-aimée, il chante le chat, la prunelle des yeux de celle qu’il aime. Il n’est pas de ceux qui donnent des mots d’ordre, des sentences, des préceptes, des instructions. Il a quand même un slogan, une devise, une morale : Vive la caillette ! Personnellement, je souscris. François Morel

Gérard Morel, c’est tout un univers, à son image, doux, tendre, drôle et pétillant, plein de saveur et de bonheur de vivre (…) Un spectacle de Gérard Morel, c’est un petit monde idéal. On a envie de monter sur scène et de dire voilà, c’est là que je veux vivre. Et même si c’est pas vrai, l’espace d’un moment on s’est laissé prendre au jeu et on y a cru. Et ça fait vraiment du bien. Isabelle Jouve, La Marseillaise

Ses concerts, loin des mini fretins, sont d’opulents festins, composés de plats de résistance toujours ludiques et philosophiques, agrémentés de condiments aux saveurs de bossa-nova, valse, java, ou blues, et cuisinés à la meilleure crème sachant lier tous ses ingrédients. Denys Laboutière, Médiapart

Morel est un poète, un sacré. Un de ceux qui, dans la nudité d’une interprétation (voix, guitare) sans artifice aucun, vous emporte dans ses textes coquins, dans la jouissance d’une chanson bien faite, aux formes désirables, l’œil satisfait de tant d’audaces appréciées, la commissure des lèvres trahissant le bonheur prodigué. Michel Kemper, Le Progrès

Morel est un homme de mots, de ceux qu’on assemble en bouquet : sous les roses, les piquants sont bien là, tranchants. Un sacré bon moment de rigolade et de tendresse… Des chansons qui deviennent vite des compagnes chaleureuses et fortes en gueule, des vers à l’équilibre funambulesque, où la liberté souffle à grands poumons ! Yannick Delneste, Chorus

Il tord les mots, les tirebouchonne, les assaisonne, les habille, les invite à son bal poétique, offrant au public des séances de joie et d’émotion. Force est de reconnaître que Gérard Morel est un chef cuisinier étoilé de la chanson française. Jean-Rémi Barland, La Provence

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Carmen, un point c’est tout

Sur la scène du Volcan, au Havre (76), François Gremaud propose Carmen.. L’opéra de Bizet revisité, avec un point final qui en fait toute la subtilité ! Accompagnée par cinq musiciennes virtuoses, la cantatrice et comédienne Rosemary Standley chante et conte, avec force humour et talent, les amours tumultueuses de la célèbre gitane.

D’abord, il y eut Phèdre !, avec un point d’exclamation. Ensuite, Giselle…, avec trois points de suspension. Désormais, il nous faut entendre Carmen., avec un point c’est tout. Un point au final, c’est presque rien certes, mais ce n’est pas rien et c’est même déjà beaucoup pour François Gremaud, le petit Suisse égaré en territoire hexagonal ! Trois héroïnes au destin funeste, entre théâtre-ballet-opéra, trois chefs-d’œuvre chacun en leur genre revisités pour la bonne cause : rendre proches et vivants ces classiques du répertoire pour les néophytes, en proposer un regard neuf et décalé pour les amateurs éclairés… La bande à Gremaud excelle en la matière !

Après Phèdre ! superbement incarnée par le fantasque Romain Daroles, il y eut donc Giselle (aux trois points de suspension…), interprétée par Samantha van Wissen : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce à l’humour acidulé de l’inénarrable helvète ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous contait avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui devait danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’œuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats…

Aux quatre instruments précédemment cités, s’ajoutent désormais la plainte et la tonicité du populaire accordéon pour cette Carmen. nouvelle génération sous les traits de Rosemary Standley, une superbe et détonante incarnation ! Pantalon bouffant, elle prête sa voix avec le même aplomb à son brigadier don José transi d’amour comme au toréador don Escamillo. Nous contant les prémices tumultueux à la création de l’opéra, jugé scandaleux pour l’époque, interprétant avec maestria les airs aujourd’hui mondialement connus… « De la même manière que pour Phèdre !, j’ai souhaité faire entendre l’alexandrin, je veux faire entendre le verbe de Carmen », confie François Gremaud, « Rosemary travaille respectueusement la partition originale, pour ensuite retrouver la liberté absolue ».

Revue et corrigée par François Gremaud pour le livret, Luca Antignani pour la musique, femme libre et libérée, la gitane et cigarière de Bizet impose sa puissance de caractère et de vie, bravant jusqu’à la mort ces hommes qui tentent de l’emprisonner dans leur jalousie maladive. Nous voilà de retour au premier jour de la création sur le plateau de l’Opéra-Comique en 1875, Séville sur scène et Alphonse Daudet dans la salle : entre humour et tragédie, bel canto et féminicide, une Carmen. à subjuguer vraiment le public, point final ! Yonnel Liégeois

Carmen., de François Gremaud : les 07 et 08/01 au Volcan, Le Havre. Le 10/01 à la Maison de la culture de Tournai (Belgique). Le 20/01 au Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan. Le 22/01 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 23/01 à L’Odyssée, Périgueux. Le 03/02 au Quai, CDN d’Angers. Du 05 au 07/02 au Cratère, Scène nationale d’Alès. Le 03/03 aux 2 Scènes, Scène nationale de Besançon. Le 05/03 au Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon. Le 06/03 à l’espace culturel Capellia, La Chapelle-sur-Erdre. Le 17/03 à la Chapelle des Sablons, Neuilly. Du 19 au 21/03 au Zef, Scène nationale de Marseille en partenariat avec la Criée, Théâtre national.

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Kaldûn, mémoire de révoltés

Disponible sur le site France.TV, Abdelwaheb Sefsaf présente Kaldûn. Une pièce qui narre trois révoltes en trois pays : France, Algérie et Nouvelle-Calédonie. Un travail de mémoire sublimé par la musique, la danse et la chanson. Des saltimbanques au grand art.

Paris, Bejaïa en Algérie et Komaté en Kanakie : quels rapport et point de convergences entre ces trois lieux-dits, pays et continents ? Le pouvoir colonial et répressif de la France, terre d’accueil des droits de l’homme et du citoyen depuis 1789… À l’Exposition internationale de Bruxelles en 1897, plus d’un siècle après, au fronton de l’enclos congolais un écriteau interdit expressément aux visiteurs de leur donner à manger, « ils sont nourris » !

En marge de celle de Paris en 1931, des dizaines de Kanaks, hommes-femmes et enfants, sont exhibés au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, au zoo pour parler clair, présentés comme les derniers cannibales des mers du Sud : toutes les cinq minutes l’un des nôtres devait s’approcher pour pousser un grand cri en montrant les dents, pour impressionner les badauds, raconteront les participants à leur retour. Des sauvages encagés, tel est le premier tableau qui ouvre Kaldûn, l’œuvre monumentale orchestrée par le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre dramatique national de Sartrouville et des Yvelines.

En musique, danses et chansons, les événements s’enchaînent pour s’enraciner au final en un même territoire, la Kanakie (Kaldûn, en arabe) ! Ici, sont envoyés au bagne en 1871 les insurgés algériens conduits par Mohammed El Mokrani contre la colonisation française, plus tard les déportés de la Commune de Paris en rébellion contre le pouvoir versaillais, enfin en 1878 est réprimée dans un bain de sang une première révolte mélanésienne.

Trois révoltes étouffées avec une égale sauvagerie, sans états d’âme ni sommations, trois figures emblématiques au devant de la scène : Louise Michel la communarde, le kabyle Aziz condamné à 25 ans de bagne, Ataï le grand chef kanak de Komaté dont la tête coupée flottera longtemps dans le formol au musée de l’Homme à Paris. Sublimée par le chant épique d’Abdelwaheb Sefsaf, une fresque historique se déploie avec ampleur sur le grand plateau du théâtre !

Sanglots et plaintes s’élèvent dans les cintres, certes, en mémoire des morts pour leur liberté et en souvenir de leurs combats pour la reconnaissance de leur humanité. Se propage surtout la formidable énergie d’hommes et de femmes, de peuples et communautés, mus par un espoir infaillible en leur égale citoyenneté et dignité. La danse et le chant kanak se donnent à voir et entendre, d’une fulgurante beauté et d’une intense émotivité, les langues arabe et mélanésienne se mêlent en une Internationale inédite qui, de bouche à oreille, en appelle à la construction d’une fraternité nouvelle.

Au cœur des palabres, le totem coutumier devient point de ralliement pour les conquêtes futures : le respect du droit et des terres, le respect des langues et des cultures. Le crâne d’Ataï, remodelé grand format, trône majestueux au centre de la scène comme ancrage dans une Histoire qui n’en finit toujours pas de tourner les pages… Une magistrale épopée en images, chansons et musiques, un puissant spectacle populaire au sens noble du terme. D’hier à aujourd’hui, entre pleurs et rires, émotions et plaisirs, le théâtre comme invitation à ne surtout jamais cesser de chanter, danser et lutter. Yonnel Liégeois

Kaldûn, texte et mise en scène Abdelwaheb Sefsaf : France.TV, jusqu’au 15/12/26 (2h4mn).

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Bashung, un cabaret en trans’

Sur la scène du Rond-Point (75), Sébastien Vion propose Madame ose Bashung. Brenda Mour (Kova Rea), Corrine (Sébastien Vion) et Patachtouille (Julien Fanthou), accompagnées de musiciens virtuoses, brûlent les planches du théâtre. Une folle revue, en hommage à Alain Bashung.

Il fallait oser, Sébastien Vion l’a fait ! Séduit par Alain Bashung dès son adolescence, habitué des nuits parisiennes se produisant régulièrement chez Madame Arthur sous les traits de Corrine, son double féminin depuis 1995, il a lancé cette revue Bashung dans ce même cabaret en 2019. L’a rejoint Julien Fanthou, chanteur lyrique et membre de la troupe circassienne des Nouveaux-Nez, en Patachtouille, une figure féminine un peu clownesque, inventée pour la réouverture de Madame Arthur en 2015. Dans leur sillage, Kova Rea brille de tous ses feux en Brenda Mour, transfuge des Rois des Kings, créé au Paradis Latin avec le trio musicien Façon Puzzle, en 2002. Plumes et paillettes, bas résilles et talons aguilles, perruques grandiloquentes et costumes extravagants sont au rendez-vous, pour cette revue turbulente où les trois grâces se partagent le répertoire du chanteur, quinze ans après sa disparition. « Pour cette mise en scène, je voulais tenter de couvrir un peu tous les moments de sa carrière avec des chansons parfois méconnues », dit Sébastien Vion. Depuis, le projet a pris de l’ampleur.

Brenda Mour, majestueuse, Patachtouille, un peu gauche et Corrine plus ténébreuse, chantent en solo ou mêlent leurs voix, sans prétendre imiter leur modèle. Le son est moins métallique et rugueux que chez Alain Bashung. Tout en conservant la guitare, attribut légendaire du chanteur, le plateau accueille un quatuor à cordes et un piano. Les deux violons, l’alto et le violoncelle du Rainbow Symphony Orchestra, s’accordent avec la pianiste, laquelle nous surprend quand elle quitte son clavier pour interpréter Je tuerai la pianiste. Les arrangements de Damien Chauvin confèrent à ce récital une ampleur orchestrale qui transfigure les compositions d’origine. La bande-son électronique de Nicol vient contrarier ce bel ensemble pour donner une touche plus contemporaine à la musique.

Plus qu’un tour de chant, un tour de force

Un cheval galope dans la pampa sur le rideau rouge du théâtre, avant qu’il ne s’ouvre. On pense alors à ces vers de Pyromane dans l’album Novice (1989) : « Tant que soufflera la tempête je saurai à quoi j’aspire  ». Dans une interview télévisée avec Frédéric Mitterrand, le chanteur commente ces mots, écrits par Boris Bergman, son parolier fidèle jusqu’à leur rupture, cette même année: «  Tant que j’aurai du vent dans les naseaux, je pourrai continuer… Rien d’autre à espérer que ce vent dans les naseaux ». Les trois reines du music-hall tracent un portrait en demi teinte de celui qui hantait les nuits parisiennes. A la fois malicieuses, comme dans cette parodie de Joséphine Baker par Brinda Mour, dans Osez Joséphine (1991) qui ouvre le spectacle et plus graves avec Gaby qui le clôt la soirée. Ce tube, issu de l’album Roulette russe (1979), évoque un travesti, Gaby, en référence à « gaboune », homosexuel dans l’argot des Apaches. Boris Bergman expliquera plus tard : « C’est un texte sur les minorités, ceux que « la différence » fait tomber dans les puits de solitude ; ceux qui ne peuvent pas dormir et qui « ne font que des conneries ».

Des airs plus ou moins connus composent ce revival irrévérencieux. Le styliste Arthur Avellano déploie ses talents de costumier pour traduire l’ambiance de chacun des titres, présentés sans souci de chronologie mais selon une dramaturgie appuyée par un montage d’images projetées : Vertige de l’amour, Venus, SOS Amor, Les petits enfants, La nuit je mens, Je fume pour oublier que tu bois, Je tuerai la pianiste, Bombez, Bijou Bijou, Montevideo, Ma petite entreprise, Volutes, Madame rêve… La mise en scène, dans un subtil crescendo, passe de la drôlerie à la poésie, et convoque l’émotion quand, descendu des cintres, le danseur aérien Quentin Signori évolue gracieusement dans de vaporeux fumigènes, sur le chanson Volutes. L’acrobate emportera avec lui, au firmament des étoiles, Corrine, celle des trois divines qui incarne Alain Bashung au plus près, jusqu’à sa gestuelle et sa voix. Apothéose !

Trois Queens pour un roi de la chanson

Emaillant la revue, les commentaires et adresses provocatrices au public, cabaret oblige !, ne sont pas toujours du meilleur goût. Mais la virtuosité et l’inventivité de la compagnie Le Skaï et l’Osier prennent largement le pas sur ces blagues un peu lourdes. Ce show déjanté nous invite à revisiter Bashung et, sans prétendre faire le tour du personnage, façon biopic, il envoie des clins d’œil complices à ce passager de la nuit, moins tapageur à la ville que sur scène. Sans en avoir l’air, ses textes (rarement de sa plume) sont en prise sur l’actualité, comme La Nuit je mens, deuxième titre de l’album Fantaisie militaire (1998) inspiré des affaires Bousquet et Papon.  Selon son co-auteur Jean Fauque, il est question des « résistants de la dernière heure », qui se sont réclamés de la Résistance dès l’imminence de la défaite allemande. Audacieux et iconoclaste, plus qu’activiste, le rockeur avait enregistré, en 1985, la chanson Touche pas à mon pote pour le lancement de l’association SOS Racisme, mais il n’a jamais fait partie de la troupe des Enfoirés, réunis autour de Coluche et des restos du cœur. Il fait partie des déçus du Parti socialiste, dont il dénonce la trahison dans Résidents de la République (Album Bleu Pétrole, 2008) : « Résidents, résidents de la République/ Où le rose a des reflets bleus/ Résidents, résidents de la République »,  paroles et musique de Gaëtan Roussel.

Madame ose Bashung n’a rien d’un plaidoyer contre la transphobie mais il met en lumière les questions de genre qui animent notre société contemporaine. Après avoir enflammé le public parisien, le show est d’ores et déjà programmé au Printemps de Bourges et promis à une belle tournée. Mireille Davidovici, photos Monsieur Gac

Madame ose Bashung, Sébastien Vion : jusqu’au 30/12 à 20h30, le 28/12 à 17h. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.00).

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En souvenir de Momo…

Aux éditions du Poutan, Grégori Baquet publie Momo & Cérébos ou « la vie d’mon père ». Momo, c’est le pseudonyme de Maurice Baquet (1911-2005), violoncelliste virtuose, chasseur alpin, clown musical, artiste de cabaret à la grande époque. Et quoi, encore ? Partenaire de Tino Rossi et de Luis Mariano dans les opérettes de Francis Lopez, compagnon du beaujolais, skieur aguerri, alpiniste de haut vol…

Son fils, Grégori Baquet, comédien et chanteur (les chiens ne font pas des chats) lui consacre un livre épatant, Momo & Cérébos. Cérébos ? Son violoncelle, inséparable compagnon, dont le patronyme est né d’un jeu de mots. Momo décida d’ainsi le nommer, au vu de la marque de la boîte de sel posée sur la table familiale : « Le violon-sel Cérébos »Le ton est donné, de l’évocation enjouée d’un père si aimable et tant aimé. Momo, dans les années 1930, aux côtés des frères Prévert, de Marcel Duhamel, de Raymond Bussières, de Roger Blin et tutti quanti, est du fameux groupe Octobre, où se pratique l’agit-prop en lien avec le Parti communiste français.

Maurice Baquet aura plus de 80 films à son actif, le premier ayant été, en 1935, les Beaux jours, de Marc Allégret. En 1936, il est dans ce chef-d’œuvre de Jean Renoir, vrai signe du temps d’alors, le Crime de monsieur Lange et, du même, dans les Bas-Fonds. Il tournera avec André Cayatte, Jean-Paul Le Chanois, Jean Grémillon, Louis Daquin, Billy Wilder, Christian-Jaque, Jacques Feyder, Marcel Carné, Jacques Becker… La liste est vertigineuse – idem pour la télévision et le théâtre – de la comédie familière au drame social. Son esprit loustic l’a prédestiné à incarner Bibi Fricotin à l’écran, ainsi que le Pied nickelé Ribouldingue.

Grégori Baquet fait, à juste titre, la part belle au culte de l’amitié vécu par son père, avec Robert Doisneau, entre beaucoup d’autres,qui a laissé de Momo d’admirables portraits photographiques en noir et blanc. Autre fraternité, celle de la montagne, au premier rang de laquelle trône Gaston Rébuffat, ce roi de la grimpe avec qui Momo a gravi des sommets d’anthologie. En témoignent les films Étoiles et tempêtes (1955) et Entre terre et ciel, qui relate l’ascension de la face sud de l’aiguille du Midi, dans la voie qu’ils ouvrirent de concert. Momo & Cérébos, chronique familiale et bel exercice d’amour filial fertile en anecdotes, est joliment illustré par des dessins de Ludovic Pozas. François Morel, en préface, note que la principale qualité de Maurice Baquet était d’être « doué pour la vie »Ce sera aussi notre conclusion. Jean-Pierre Léonardini

Momo & Cérébos ou « la vie de mon père », de Grégori Baquet, illustrations de Ludovic Pozas, préface de François Morel (éditions du Poutan, 94 p., 18€).

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Les folies d’Olivier Py

Au théâtre du Châtelet, Olivier Py présente La cage aux folles. Une recréation de la comédie musicale d’après le musical new-yorkais, lui-même adapté de la pièce éponyme de Jean Poiret. 50 ans après, le spectacle n’a rien perdu ni de son irrévérence ni de son acuité.

Dans le hall du Théâtre du Châtelet, la foule se presse sous des éclairages stroboscopiques rose vif. Ouvreuses et ouvreurs portent à la boutonnière quelques plumes, probablement réchappées du boa de Zaza. Lorsque le rideau se lève sur le décor, somptueux, on devine que la Cage aux folles, revue par Olivier Py, sera à la hauteur d’une mise en scène qui va se révéler audacieuse, joyeuse et politiquement irrévérencieuse. Au tout début de l’histoire, il y a la pièce, écrite par Jean Poiret. Créée au Théâtre du Palais-Royal en février 1973, elle met en scène l’histoire d’un couple homosexuel, Albin à la ville, Zaza à la scène et Georges, interprétés par Michel Serrault et Jean Poiré. Ils tiennent un cabaret de travestis à Saint-Tropez et ont élevé, ensemble, le fils de Georges. Une pièce dans la pure tradition du théâtre de boulevard où l’homosexualité est prétexte à rire. Pourtant, derrière les rires boulevardiers, c’est bien l’homosexualité qui tient le haut de l’affiche. Pour le meilleur et pour le rire. Le succès est immédiat. En 1978, la pièce est adaptée au cinéma par Édouard Molinaro.

Un succès populaire jusqu’à Broadway

Le film explose le box-office et s’exporte dans le monde entier. L’histoire parvient aux oreilles du compositeur Jerry Herman, qui propose alors à Harvey Fierstein de l’adapter pour Broadway. Ce dernier hésite, finit par accepter, « à la seule condition de transformer l’œuvre en une revendication politique »La Cage aux folles, version comédie musicale, est créée en 1983. La chanson phare, I Am What I Am, popularisée par Gloria Gaynor, devient l’hymne de toutes les Pride qui, depuis 1970 aux États-Unis, célèbrent les émeutes de Stonewall en 1969, premier mouvement de contestation gay et lesbien à la suite d’une descente de police dans ce club de Greenwich Village, à New York. Mais l’apparition du sida au début des années 1980 marque la fin d’une époque, la fin de l’insouciance. L’Amérique reaganienne et homophobe stigmatise la communauté homosexuelle. En France, Jean-Marie Le Pen estime que « le sidaïque est une espèce de lépreux (…) contagieux par ses larmes, sa salive »…

Cinquante ans plus tard, Olivier Py remet sur le métier la Cage aux folles, d’après le livret du musical new-yorkais. Son adaptation tient du pur divertissement, mais un divertissement qui ne baisse pas la garde. Ne rien lâcher… Car si les mentalités ont évolué, la montée des populismes a des relents d’homophobie, alimentés par des discours virilistes et transphobes exacerbés depuis les Manif pour tous. Olivier Py, qui a le sens de la repartie et la plume toujours aussi aiguisée, ne les loupe pas. Les Dindon, future belle-famille bourgeoise tendance tradi dont le père est député du parti Tradition, Famille et Moralité, est joyeusement moquée, ridiculisée. Le grotesque est élevé au rang d’argument politique, le rire se métamorphose en un rire de combat. Les Cagelles, perchées sur leurs talons aiguilles, ne se contentent plus de lever les gambettes : derrière les plumes et les faux cils, elles sentent le danger et revendiquent leur liberté.

Flamboyance et démesure

La mise en scène jette un éclairage vif sur l’homoparentalité, passé dans les précédentes lectures de la pièce pour un argument mineur. Ce qui ne faisait pas sujet alors surprend aujourd’hui par son aspect visionnaire. Alban-Zaza et Georges sont tous deux les pères de ce garçon qui s’apprête à quitter le nid familial. Interprétés par Laurent Lafitte et Damien Bigourdan, ils forment un duo chic et choc qui échappe à la caricature pour jouer la sensibilité sans pleurnicherie, la féminité loin des clichés efféminés, l’amour et les chagrins qui rythment la vie de tout couple. Pendant deux heures et demie, on nage dans la flamboyance, dans la démesure, à tout point de vue, l’émotion à fleur de larmes. Les décors, somptueux, de Pierre-André Weitz, tournent et nous projettent tour à tour au cœur du cabaret, dans les loges, les coulisses, l’appartement familial ou sur un bord de mer totalement kitsch avec des paysages peints sur toile de Saint-Tropez. Weitz a aussi dessiné les costumes, qui ruissellent de paillettes et de strass.

Si l’on ajoute les chorégraphies au cordeau d’Ivo Bauchiero, les lumières virevoltantes de Bertrand Killy, le chœur des Tropéziennes et Tropéziens et la présence vibrante de l’orchestre des Frivolités parisiennes sous la baguette de Christophe Grapperon, tous les ingrédients de la réussite sont là. Les tableaux s’enchaînent avec grâce et magie. Ils, elles et iels nous font rire et pleurer. Olivier Py signe une Cage aux folles exubérante, délurée, joyeuse et émouvante. Marie-José Sirach

La cage aux folles, Olivier Py : jusqu’au 10/01/26, du mardi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h et 20h, le 25/12 à 15h, le 31/12 à 15h et 20h. Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris (Tél. : 01.40.28.28.40).

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