Sur la scène de la Comédie de Béthune (62), Bérangère Vantusso présente Faire le beau. La manière de nous habiller en dit long sur notre rapport au monde. De la blouse d’école au bleu de travail, un défilé haut en couleurs, ludique et poétique.
Sur la grande scène du Théâtre de Montreuil (93), ils vont et viennent, font le beau, s’habillent et se déshabillent, défilent et disparaissent. Derrière un grand rideau stylisé, sont nichés les trésors, des dizaines d’habits et de vêtements : de la bonne sœur à l’ouvrier du bâtiment, de la blouse d’école au jogging du sportif… Les cinq garçons et filles paradent avec adresse et précision, jeunes et tous élèves de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia, le Centre dramatique national de Tours dirigé par Bérangère Vantusso.
Pour sa nouvelle création, la metteure en scène s’est interrogée à rebours de la pensée commune : et si l’habit faisait le moine ? Toujours en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey, elle orchestre un affriolant duo entre parole et vêtement ! Aux changements d’habit, endossé en solo ou à plusieurs, se déclament en cortège tirades et citations, de La distinction de Pierre Bourdieu au Goût du moche d’Alice Pfeiller, du Système de la mode de Roland Barthes à Quand les vêtements nous déshabillent de Patrick Avrane… Une cavalcade de couleurs et de mots qui en dit long sur le monde du costume, les modes et coutumes, les préjugés de classe selon ce que portent hommes et femmes au fil des temps.
La troupe s’en donne à cœur joie, humour et poésie envahissent l’espace, la musique aussi avec la guitare de Tatiana Paris. Sous les apparences d’une fantasque comédie burlesque, entre sérieux et légèreté, Bérangère Vantusso transforme un défilé de haute prestance en une audacieuse analyse sociologique de ce brin de tissu qui couvre ou dénude les corps. Finement cousu, de fil en aiguille, un spectacle qui nous déshabille avec maestria, élégance et drôlerie, comme nos habitudes vestimentaires. Un régal pour l’œil et l’esprit, de la tête aux pieds, le miroir de nos lubies et fantasmes. Yonnel Liégeois, photos Ivan Boccara
Faire le beau, Bérangère Vantusso et Nicolas Doutey, avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris : les 08 et 10/04 à 20h, le 09/04 à 18h30. La comédie de Béthune, 138 rue du 11 novembre, 62400 Béthune (Tél. : 03.21.63.29.19).
Au théâtre de Bligny (91), Merieme Menant présente Emma la clown ose Anne Sylvestre. Un spectacle où elle revisite le répertoire de l’artiste, autre que celui des fabulettes. Accompagnée au piano par Nathalie Miravette, entre humour et émotion, du grand art !
Anne Sylvestre s’est éteinte en 2020, des suites d’un AVC. Étincelante carrière entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important », écrit Brassens sur la pochette du deuxième album d’Anne Sylvestre. La voilà adoubée à juste titre. En octobre 1963, c’est la sortie de ses premières Fabulettes, « ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille », commente le journaliste et critique Jean-Pierre Léonardini. En 1989, ayant composé paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de la pièce qu’il avait écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. Jouée au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015.
Le doute n’est point de mise : Anne – Merieme – Nathalie, trois prénoms faits pour s’entendre, trois femmes faites pour se comprendre… La Miravette fut la pianiste de la Sylvestre pendant plus de dix ans. Merieme l’a rencontrée un soir, la grande dame venue la féliciter au final de son spectacle Emma la clown. L’une et l’autre le reconnaissent, sans fausse pudeur : amour, admiration et respect pour Anne Sylvestre, la femme et l’artiste ! De toute façon, ce spectacle devait voir le jour, il ne pouvait en être autrement, il suffit d’oser ! Emma la clown connaît son répertoire par cœur et elle en informe l’auditoire, les sondages l’ont révélé, « je suis la plus grande admiratrice sur la planète de l’auteure-interprète ».
Et en complicité avec Nathalie Miravette au piano, Emma la clown ose tout sur la scène du théâtre de Bligny. Jouant des mimiques de son personnage au nez rouge, s’emparant du balai maudit ou béni de la Sorcière comme les autres, flânant sur les berges du Lac Saint Sébastien, se dandinant telle la Bergère au chevet de son troupeau, Les blondes courant aux abris tandis que résonne impérativement le Tiens-toi droit… On rit beaucoup, la tendresse au rendez-vous, l’émotion surtout à l’évocation des Lettres d’amour. D’une chanson l’autre, ce n’est point un banal récital chansonnier auquel le public est convié, c’est un spectacle à part entière. Les deux interprètes, parole et musique, mêlent leur partition à la perfection. Un dialogue tout à la fois pudique et public entre les deux artistes où perle leur bonheur d’avoir croisé la route d’Anne la bourguignonne, douleur et nostalgie lorsqu’elle déserta la scène en 2020, presque une mort par effraction.
Emma la clown a osé, elle a bien fait et elle le fait bien ! Un spectacle comique assurément, émouvant et touchant certainement, revitalisant absolument. Yonnel Liégeois
Emma la clown ose Anne Sylvestre, Merieme Menant et Nathalie Miravette : le 04/04, 20h30. Théâtre de Bligny, Centre hospitalier, 91640 Briis-sous-Forges. Vente des billets sur place le jour du spectacle, réservation en mairie de Briis-sous-Forges : par téléphone (01.64.90.70.26), par e-mail (accueil@briis.fr). Le 08/05 au festival Bernard Dimey à Nogent (52), le 16/05 au festival de l’Oreille en fête à Salins les Bains (39), le 22/05 au festival d’Anères (65), le 28/08 à la Scène Volubile de Guissény (29).
Au Grand théâtre d’Albi (81), Sébastien Bournac présente Sans suite [un air de roman]. Signée Baptiste Amann pour le texte et Pascal Sangla pour la musique, la comédie musicale nous conte la chute d’un homme, alors en pleine réussite. Entre errement psychologique et partition chansonnière, un spectacle qui laisse à penser.
Compositeur de musiques de film, Thomas a tout pour plaire : la reconnaissance de ses pairs, une ascension professionnelle de bel augure. D’autant qu’une boîte de production réputée vient de lui commander le livret de leur prochaine comédie musicale… Son interprète et petite amie ouvre le bal des répétitions, une chanson au rythme endiablé qui déraille promptement, le compositeur en mal d’inspiration, la tête ailleurs ! Entre la chanteuse et Thomas, l’atmosphère se gâte, le dialogue s’envenime jusqu’à ce que la jeune artiste claque la porte du studio.
Le mal qui mine Thomas : le surmenage, la dépression ? Un traumatisme plus conséquent, la mort de sa mère, pas vraiment aimante et pas spécialement aimée… Un fils qui s’enfonce dans la crise existentielle malgré le soutien de ses amis, entre deuil d’inspiration et fausses notes à répétition, incapable de faire le tri entre réalités et ressentis ! De l’écueil professionnel aux turbulences amoureuses, le texte de Baptiste Amann embrasse toutes les thématiques dramaturgiques mais il achoppe quelque peu à une totale empathie : trop focalisé, peut-être, sur les errements psychologiques du héros qui peinent à émouvoir ? Heureusement l’humour est au rendez-vous, tel le succulent repas orchestré entre sponsors et mère fantomatique, musique et chants apportent aussi chaleur et saveur à une mise en scène globalement maîtrisée dans un registre -la comédie musicale- qui exige doigté et précision. Malgré fumigènes et vidéo, ces modes et tics qui polluent la scène contemporaine… Si la musique adoucit les mœurs, Thomas en fait l’amère expérience, elle ne permet pas toujours de surmonter le vague à l’âme quand le poids de l’enfance refait surface.
Anciennement directeur du théâtre Sorano à Toulouse, depuis janvier 2026 Sébastien Bournac est aux commandes du Théâtre des Îlets, le Centre dramatique national de Montluçon. Pour qui, chevillée au corps, « la question des auteurs et autrices contemporains est essentielle », avec cette volonté d’ancrer la création artistique sur un territoire… « Je suis très attaché à l’héritage et à la transmission », confesse le metteur en scène. Nul doute qu’en terre bourbonnaise, entre tradition rurale et mémoire ouvrière, le fils spirituel du regretté Jacques Nichet aura de quoi se frotter à la mémoire d’un trio infernal qui a marqué de son empreinte la cité de l’Allier, les Perrier-Wenzel-Hourdin ! Entre vaches et cochons, Un ennemi du peuple (Henrik Ibsen) et Des arbres à abattre (Thomas Bernhard), Bournac l’affirme, ici ou là-bas le théâtre se jouera toujours portes ouvertes. Yonnel Liégeois, photos François Passerini.
Sans suite [un air de roman], Sébastien Bournac : le 31/03, 20h. Grand Théâtre, Scène nationale d’Albi-Tarn, Place de l’amitié entre les Peuples, 81000 Albi (Tél. : 05.63.38.55.55).
Tournée : du 18 au 21/11, Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon. Du 03 au 13/12, Théâtre de la Tempête – Paris. Du 27 au 30/01/27, Théâtre de la Cité – CDN Toulouse-Occitanie. Le 02/02, Théâtre Molière – Sète – Scène nationale archipel de Thau. Le 04/02, Théâtre + Cinéma, Scène nationale Grand Narbonne. Du 21 au 25/04, Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne.
Aux mythiques Bouffes du Nord, à Paris, Estelle Meyer propose Niquer la fatalité. Un hymne passionné à la mémoire de Gisèle Halimi, un plaidoyer passionnant en faveur de l’égalité femme-homme. Du théâtre à la chanson, un spectacle électrique, une comédienne et chanteuse envoûtante au propos percutant.
Entre piano et batterie, en la salle à l’ambiance surchauffée du théâtre Berthelot à Montreuil (93), Estelle Meyer s’avance face à la foule des hommes et femmes, toutes générations confondues, qui ont répondu à l’appel… Longue crinière noire et lèvres rouge sang, elle s’apprête à chanter, rire et pleurer à l’évocation de la relégation féminine au fil de l’histoire ! Révolte en bouche, main sur le cœur et chanson de douleur pour toutes celles qui l’ont précédée : maltraitées, répudiées, violées, assassinées, condamnées à ne pouvoir disposer de leur corps sous le diktat de la gente masculine. Au nom de la déesse grecque Niké-Victoire, l’heure est donc venue de Niquer la fatalité. La preuve est là, clamée et certifiée, « depuis des millénaires, le deuxième sexe a accouché le premier, le deuxième sexe a accouché l’humanité » ! D’entre les cuisses d’une femme, de tout temps, l’homme est né.
Lovée en un large fauteuil, dans son micro cravate, la femme soliloque. D’abord à mots couverts puis, levant les yeux, pudique, directement avec le public… Pour nous conter l’enfance de Gisèle Halimi, la célèbre avocate et féministe née en Tunisie, née femme et condamnée à servir, à obéir. Et d’emblée, enfant pourtant, la rébellion, la révolte, le refus de perpétuer les traditions et de consentir aux injonctions d’une société inégalitaire. Plus tard, jeune femme inscrite au barreau, s’adressant au général de Gaulle, le président de la République qui l’interpelle sur le « Madame ou Mademoiselle ? », elle lui répond avec aplomb « appelez-moi Maître » !
Estelle Meyer le confesse, en parole et chanson, « le combat de Gisèle Halimi, sa route, ses forces me devancent, me donnent du courage et du sang pour faire battre mes pas ». Et de la voix, tantôt langoureuse tantôt plantureuse, clins d’œil et battements de paupière au rythme de la batterie, s’élève un chant d’espoir, caressant et enveloppant homme-femme, main dans la main. Du vieux monde pourtant, il faut secouer les oripeaux, que le mâle conquérant laisser advenir sa part féminine, oser croire et reconnaître que le corps peut être beau, que la sexualité peut être belle, qu’il ne faut avoir peur ni de l’un ni de l’autre…
En dialogue constant avec son auditoire, Estelle Meyer s’avoue sœur complice de l’inoubliable Halimi, l’avocate et la femme. De la plaidoirie pour l’une à la partition pour l’autre, de mots en notes, une militante confiante hier pour l’aujourd’hui et une artiste rayonnante scandant ces lendemains, beaux jours d’humanité où chacune, chacun, enfin, trouvera et prendra place, toute sa place.«Tout le travail de Gisèle part d’une cause intime pour faire avancer le tout. Le combat, la défense d’une femme devenant celui de toutes les femmes et faisant avancer la société entière », déclare-t-elle de sa voix lumineuse et ensorceleuse. Qui en joue, autant que de son corps virevoltant en surprenant derviche tourneur, une interprète à la parole libérée, déshabillée mots autant que de ses vêtements carcans.
En robe d’avocate ou tenue légère, debout ou à genoux, féline ou mutine, battant tambour Estelle Meyer bat le rappel. Avec grâce, sensuellement, poétiquement, une invite à chanter et changer la vie, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Emmanuelle Jacobson Roques/Caroline Deruas Peano
« Niquer la fatalité est un récit parlé, chanté, hurlé, sur le chemin qu’est vivre (…) Avec Gisèle Halimi pour miroir, pour Mère, pour amie, pour protectrice et puissance de vie, nos chemins s’entrelacent pour créer une multitude de témoignages sur ce qu’est être femme, sur la façon dont tout ce continent a été transmis et vécu, sur comment survivre et renaître. Avec pour issue la liberté. La liberté d’être. Pour les hommes et les femmes ». Estelle Meyer
Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme : Estelle Meyer, mise en scène de Margaux Eskenazi. Piano et clavier : Grégoire Letouvet, Thibault Gomez. Batterie et percussions : Pierre Demange, Maxime Mary. Du 02 au 11/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre des Bouffes du Nord,37bis boulevard de La Chapelle, 75010 Paris (Tél. : 01.46.07.34.50). Disponible, la version radiophonique du spectacle, réalisée par Laurence Courtois.
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Paris, Delphine Hecquet présente Requiem pour les vivants. Face aux jeunes de Marseille qui risquent leur vie en sautant dans la mer du haut des falaises, l’auteure et metteure en scène explore le traumatisme de la mort. Entre danse et chant, une réflexion intime de haute intensité.
Le soleil et la mer, les calanques de Marseille… Comme à leur habitude, une bande de jeunes a pris possession des falaises. Leur objectif ? Sauter dans les vagues, dix ou douze mètres plus bas, éprouver le vertige du vide et du vent, vaincre la peur et éprouver l’invincibilité. Au risque permanent de s’écraser sur les rochers, la mort au rendez-vous des embruns ! Ce jour-là, effroi et stupeur, Jonas rate son envol. Vision atroce à l’arrivée des pompiers, il venait de fêter ses vingt printemps.
Sur scène, une maison et un rocher : l’appartement de la mère de Jonas et le toit comme tremplin pour les jeunes, le gros caillou comme rappel du danger. Les questions sautent à l’esprit : comment affronter la mort ? Comment l’annoncer aux parents ? Comment faire son deuil ? Delphine Hecquet s’empare de la rythmique du requiem, « un chant que j’écoute depuis très longtemps, qui me trouble à la fois par sa beauté, mais aussi par son adresse aux défunts », danse et chant envahissent alors le plateau. Pour exprimer douleur et finitude, libérer des émotions qui se partagent ainsi plus fort et autrement. Une autre gestuelle des corps qui relie symboliquement les uns les autres parmi les vivants, une autre voix que de simples paroles impuissantes à circonvenir le noir du deuil et le poids de l’absence.
Mots et dialogues se font précieux, impétueux ou consolants, la prestation collective l’emporte sur la performance individuelle. En vagues rugissantes ou flots lancinants, entre vie et néant, saut de la mort et chute existentielle vont et viennent. Curieusement, s’inspirant du roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, émouvant, le spectacle se révèle étrangement apaisant. En solo ou en chœur, l’inconscient libéré, la beauté du chant supplante la violence refoulée, au pied des rochers l’étreinte des corps renoue les liens désarticulés. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Requiem pour les vivants, Delphine Hecquet : jusqu’au 12/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Le 21/03 pour l’un, le 29/03 pour l’autre, Georges Brassens et Gaston Couté donnent de la voix. Jojo et Gaston, deux gâs qu’ont mal tourné : une conférence musicale avec Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet à Azay-le-Ferron (36), un récital d’Yves Champigny au Moulin de la filature du Blanc (36). Pour mémoire et plaisir, deux spectacles poétiques et chansonniers qui tournent bien !
C’est une conférence musicale qui attend le public à la médiathèque d’Azay-le-Ferron, le 21/03 à 16h. Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet évoqueront la vie de Georges Brassens. Le premier rappellera quelques faits importants du parcours de l’artiste et présentera les douze chansons interprétées par le second. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt, y compris parmi les nouvelles générations. Il reçut le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.
Georges Brassens, à l’instar de Léo Ferré et de Jacques Brel, est considéré comme l’un des artisans d’un âge d’or de la chanson française. Auteur de plus de 200 chansons aux textes soignés, exigeants et littéraires (Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord…), Georges Brassens a également mis en musique des poèmes de François Villon, Lamartine, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Louis Aragon.
Une semaine plus tard, le 29/03 à 17h00, au Moulin de la Filature du Blanc, Yves Champigny interprète Gaston Coutéqui fit une brève carrière dans les cabarets parisiens au début du XXème siècle. Là, il côtoie les chansonniers du quartier Montmartre. À travers ses textes, il égratigne la vie rurale et les idées rétrogrades, il chante le dur labeur du prolo et la misère du petit peuple. De révolte en révolte, il meurt à Paris en 1911. Il laisse derrière lui des œuvres mémorables. Ce sont ces rimes riches dans un argot parfois détonant qu’Yves Champigny interprète avec brio. En alternant textes et chansons poétiques ou dramatiques, il se révèle en « diseur » remarquable. Fort d’une interprétation talentueuse, il redonne espoir et vie au « gâs qu’a mal tourné ». Yonnel Liégeois
Brassens, Gitton et Guillaumet : le 21/03, 16h, à la médiathèque d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.40.97). Couté et Champigny : le 29/03, 17h, au Moulin de la filature du Blanc (Téléphone et réservation conseillée : 02.54.37.05.13).
Aux éditions de L’humanité, Marc Perrone publie Tu vois… c’est ça qu’on cherche. L’autobiographie de l’accordéoniste de renommée internationale : de son enfance à Gentilly, puis à La Courneuve, jusqu’à ses derniers concerts… Le musicien, atteint de sclérose en plaques, partage avec générosité tous ses souvenirs. Paru dans le quotidien L’humanité, un article d’Eléonore Houée.
Marc Perrone adore les voitures. En tout cas, il se rappelle de celles dans lesquelles il est monté pour un concert, un voyage en Italie, un séjour à l’hôpital. Dans son autobiographie Tu vois… c’est ça qu’on cherche, parue aux éditions de l’Humanité, elles se manifestent à chacun des chapitres. En 1961, son père obtient son permis de conduire et acquiert « une 2 CV fourgonnette grise en tôle ondulée ». Durant l’été – le gamin né à Villejuif en 1951 a alors 9 ans –, l’auto franchit les Alpes, direction Pallanza, un village au bord du lac Majeur. Nouvelle anecdote, plus tard dans le livre : « Mon premier fauteuil roulant, je suis allé le chercher avec Fred Bourdeau, qui venait d’acquérir le magnifique coupé BMW de son frère ».
Les noms, les lieux, les dates… l’artiste mémorise tout. Le lecteur ne manque rien de la vie du moustachu de 73 ans, ni même de celle de ses proches, à commencer par ses parents italiens, naturalisés français tous les deux. L’enfant grandit jusqu’à ses 6 ans à Gentilly, dans le Val-de-Marne, avant de déménager à la cité des 4000, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Au collège, il découvre le lancer de disque, activité physique qui préfigure son « plaisir à jouer et rejouer, des valses de préférence, mélodies répétées en boucle, tel le mouvement dans le cercle d’élan ». En guise de premier emploi, Marc Perrone devient prof de sport, à raison de trois heures par semaine. Dans les vestiaires, sa guitare l’attend.
Une vie sur scène
Il découvre l’accordéon diatonique à la Fête de l’Humanité en 1972 : un « objet has been total » pour une génération biberonnée à Jimi Hendrix et aux Stones. Mais lui se dit « fasciné, comme les enfants, par le soufflet qui se gonfle, se dégonfle et semble rendre cet objet vivant ». Le vieux compagnon lui permet d’« enlacer la musique de ses deux bras comme un être cher ». Le musicien joue d’abord « dans les folk-clubs parisiens » et rejoint, un temps, les copains du Perlinpinpin Fòlc à Agen (Lot-et-Garonne). Dans son ouvrage, il accorde une place particulière à ses amitiés, comme avec Michel Portal et Bernard Lubat. Lors d’une répétition en 1982 à la Fête de l’Huma, le premier s’approche du second et affirme : « Tu vois, Bernard, c’est ça qu’on cherche ! ». L’accordéoniste s’est produit moult fois à Uzeste (Gironde). « Ici, se risquer est toujours possible », raconte-t-il.
En 2018, les Hestejadas de las arts l’accueillent de nouveau, mais l’artiste ne peut plus jouer. « Je suis porteur d’une sclérose en plaques, redit-il. C’est en 1992 que les médecins ont mis un nom sur mes ennuis et diagnostiqué la maladie. » Au fil des pages, elle prend davantage de place et le handicape de plus en plus. Dans ses confidences, il s’enthousiasme aussi de ses nombreuses collaborations avec le septième art, ses compositions pour le grand écran, ou encore sa venue au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand, en 2002, en tant que membre du jury. Autre cadeau : les photographies dispersées dans le bouquin, issues de sa collection personnelle. Eléonore Houée, photo Patrick Nussbaum
Tu vois… c’est ça qu’on cherche, Marc Perrone (éditions de L’humanité, 380 p., 24€90).
Sur la scène de la Criée, à Marseille (13), Maurin Ollès présente Hautes perchées. La pièce interroge la prise en charge des usagères de drogues par les institutions de santé, de justice et de recherche. Un spectacle qui mêle théâtre, musique et humour : très fort !
Le metteur en scène Maurin Ollès, à la tête de la compagnieLa Crapule, aime questionner les marginalités – jeunes délinquants, personnes autistes… – et le fonctionnement des institutions publiques à leur égard. Nouvel angle pour sa pièce de théâtre Hautes perchées : les addictions conjuguées au féminin. « Où sont les femmes usagères de drogues ? Elles sont minoritaires dans les lieux de soins : on compte environ une femme pour cinq hommes, en France. Consomment-elles réellement moins ? Quels obstacles rencontrent-elles ? » Telles furent les questions à l’origine de sa dernière création.
Avec son équipe artistique, il est allé à la rencontre des différents acteurs travaillant sur la problématique pour mieux rendre compte de sa complexité. Le sujet est sérieux. Le spectacle le traite avec intelligence et sous bien des angles autour de quatre personnages féminins principaux : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Aux côtés des comédiennes qui jouent plusieurs rôles, un trio de musiciens-acteurs. Plus de deux heures durant, les séquences s’enchaînent, entrecoupées de musiques et de chansons.
« J’ai pris que des acides. »/« Y a deux frizzy pazzy, un goût pêche, un goût citron »… Quatre gamines, dont Marie-Fleur, se lancent des défis à coup de bonbons dans l’arrière-salle d’une église. Elles se placent ensuite derrière le curé qui prêche contre les addictions, concluant par un « laisse-toi aimer », repris en chœur alors qu’une musique techno s’amplifie et que l’église se transforme en boîte de nuit. Le coup d’envoi donne le la : la question de l’usage des drogues peut être traitée avec humour et en musique. Maintenant, place au tribunal où comparaît Marie-Fleur pour avoir agressé un client dans un bar et les policiers dépêchés sur place. La présidente lui rappelle ses écarts passés : état d’ivresse et consommation de stupéfiants.
Rappels à l’ordre et prise en charge
Elle la condamne à six mois de prison qui seront aménagés par un juge de l’application des peines (Jap). Ce sera Mona qui vient de flirter avec Astrid, chercheuse. On retrouve cette dernière en train de livrer en visio-conférence un cours sur la législation anti-drogue et sur la prévention, citant le sociologue Howard Becker. L’exposé est fouillé, plongeant le spectateur au cœur du sujet. Elle conclue par la politique de réduction des risques (la RDR) qui entend « accompagner les personnes dans leurs vies, dans leurs usages plutôt que de les punir ». Et d’informer les étudiants sur l’ouverture prochaine dans la ville d’une salle de consommation à moindre risques, une HSA : Halte Soin Addiction, improprement appelée « salle de shoot ».
Au Caarud (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques), Zouzou explique à Elie qui débute au travail, les missions du lieu : distribuer des seringues propres, organiser des activités, parfois exclusivement réservées aux femmes, « sinon elles viennent jamais. En vérité, elles viennent surtout pour se reposer, la plupart sont à la rue, elles ne peuvent jamais dormir tranquille». Sacrément impliquée, la directrice du centre mâchonne des Nicorettes qui la rendent nerveuse. Dans le bureau de Mona, ce sont les condamnés pour usage de stupéfiants qui se succèdent. La Jap tente d’aménager au mieux leurs peines en écoutant leurs parcours. Le soir, elle se pinte au vin blanc pour ne plus penser aux gens cabossés dont elle a la charge. Les drogues légales provoquent aussi des addictions… La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 10 au 13/03, la Criée-CDN de Marseille. Du 02 au 05/06,la Comédie, CDN de Reims.
La France à la traîne
Depuis de nombreuses années, associations et collectifs se battent à Marseille pour l’ouverture d’une Halte Soin Addiction. Il n’en existe que deux en France (Strasbourgs et Paris) quand la ville de Berlin en compte sept, celle d’Hambourg, quatre. Alors que l’ouverture du lieu marseillais semblait imminente, l’État a récemment fait machine arrière. Divers rapports, pourtant, attestent de son utilité : réduction des risques de contamination par le HIV et l’hépatite C, d’overdose et d’hospitalisation. En d’autres termes, la prévention est bien plus efficace que la répression en matière d’addiction.
Le 08/03 à Tomblaine (54), Sapho est en concert en compagnie du guitariste flamenco Vicente Almaraz. La compositrice-interprète, poétesse et même dessinatrice, continue à nous bluffer du haut de ses 50 ans de carrière. Avec la sortie de son Live au New Morning, ses chansons nous font voyager tout autour de la planète. Un régal !
Sapho incarne la liberté dans toute sa beauté, celle qui mélange les inspirations, les langues, les poésies pour sublimer l’amour et casser les codes comme les diktats. Son album Live au New Morning (concert enregistré en mars 2024) le démontre avec brio. Les quinze chansons, puisées dans sa vingtaine d’albums, mêlent les époques comme les univers. Il démarre avec celui de William Shakespeare et Willow, se poursuit avec son personnage Iago sur une musique bien rock : « I am not what I am/Je ne suis pas ce que je suis. Je suis Iago. Je suis Desdémone. Je suis Othello… ». On croise plus tard celui de Cassandre : « Si tu revenais Cassandre, arrivée aujourd’hui en France, annoncer les catastrophes, les maux de la vie/Tu ferais un malheur (…) A côté de toi, Zemmour, Finky seraient des amateurs »… Elle porte haut avec ses musiciens hors pairs les vers de Rimbaud (Le dormeur du val ) ou de Mahmoud Darwich avec L’art d’aimer en arabe et en français. Chère Sapho, elle partit il y a quelques années chanter à Gaza, à Bagdad, à Nazareth avec un orchestre oriental mêlant juifs, chrétiens et musulmans. « A un moment donné, la vie va vaincre la mort. Ils vont arrêter de s’entretuer, ce n’est pas possible », lâchait-elle, le 10 février, au micro de radio Libertaire.
« Fous-moi la paix le barbu, les hommes tombent sous mes charmes/Les femmes se tuent de jalousie/ Je suis libre et je suis en vie ». Chanté en arabe et en français, le morceau Lala Imilia nous invite à résister et à danser tout comme Tam Tam : « Je chante une sérénade sous le ciel andalou des dames/Souris sous la pression franquiste/Au fond de ma rêverie Tam Tam/Les rockeurs, agents du futur, établissent la liaison sur les nuits de la Kommandantur et le vieux passé des passions ». Sapho qui livra un Ferré flamenco détonant en 2006 reprend aussi L’Affiche rouge d’Aragon. Ses morceaux s’enchaînent, graves et légers, entrecoupés de ses délicieux éclats de rire et des applaudissements du public. « Ne me fais pas mal, c’est trop bon/Sois plus radical, prends l’avion »… « Maman, j’aime les voyous », entonne-t-elle encore. L’album se finit sur la chanson arabo-andalouse de Mohamed Bendebbah Koum Tara : « Toi qui nous sers à boire du vin, les nuits de jardin/Profitons de la vie, une heure au moins ». La balade est enchanteresse. Amélie Meffre, photo Steiner/Pecheteau
Sapho, en concert : Le 08/03, à 18h. Espace Jean-Jaurès, Place des arts, 54510 Tomblaine (Tél. : 03.83.33.27.50).
À la Maison des métallos, à Paris, Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.
Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs parisiens, Maison des métallos, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…
Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !
Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».
Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha
Au Théâtre 14, à Paris, Anne Conti présente Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer. En guerrière pacifique, accompagnée de deux musiciens, la comédienne et metteure en scène porte le manifeste de Virginie Despentes. Un trio de choc pour un texte percutant.
Le discours de Virginie Despentes dont s’empare Anne Conti – à ce jour inédit, par volonté de la romancière- n’était pas destiné à la scène mais à un séminaire performatif intitulé Corps révolutionnaires, organisé à la sortie du premier confinement Covid, au Centre Pompidou, en octobre 2020 par Paul B. Preciado, dit Beatriz Preciado. En convoquant artistes et philosophes, le chercheur, écrivain et réalisateur espagnol, proche des mouvements féministes, queer, transgenre et pro-sexe. avait pour objectif d’esquisser une nouvelle histoire de la sexualité. Or, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer possède en soi une théâtralité éruptive. Rythmé, cadencé par des leitmotivs, il devient ici un brûlot, incarné par Anne Conti, sur les ruines d’un appartement dévasté, figure de l’effondrement qui menace l’humanité si rien n’advient pour inverser le cours des choses.
Une douce violence
Le texte en appelle à un changement de paradigme pour se libérer des violences et dominations du capitalisme, du colonialisme, du patriarcat, du racisme et de l’homophobie. Thèmes chers à notre passionaria. Paradoxalement, ce n’est pas par la violence mais par la douceur, la bienveillance, l’ouverture à l’autre que, selon Virginie Despentes, ce changement adviendra. Il suffirait de rejeter la soumission, d’abolir les frontières entre les individus et les pays, pour que la liberté soit contagieuse : « La boucle dans laquelle je m’inscris est bien plus large que celle que ma peau définit. L’épiderme n’est pas ma frontière. Tu n’es pas protégé de moi, je ne suis pas protégée de toi. » Elle exhorte à un sursaut collectif.
Anne Conti, fidèle à l’image punk de l’autrice, blouson de cuir et capuchon rabattu, émerge des décombres sur les premières notes vigoureuses de Rémy Chatton aux cordes (guitare et violoncelle) et Vincent Le Noan aux percussions. Sur un rythme rock, sous les projecteurs directionnels qui découpent l’espace en ombres et lumières, Amazone des temps présents, la comédienne brandit les menaces qui pèsent sur ses semblables : réchauffements climatiques, guerres, extinctions des espèces vivantes… Elle alerte en particulier les jeunes qui font face à un avenir incertain.
Un monde en miettes à reconstruire
La scène s’ouvre sur un mur de parpaings, écroulé. Des pans de placo, décollés, éclatés au sol, des bouts de tapisserie arrachés, un vieux sommier à lattes. Des fissures, des éboulis. Une désolation élégante, peinte de blanc. Anne Conti parcourt rageusement ce désastre, la rage au ventre. Pour en finir avec le sentiment d’impuissance, loin de se lamenter, elle va tenter de transformer ces décombres en un chantier de reconstruction. On retrouve, dans cette démarche, la pâte créative de Phia Ménard, qui a collaboré au spectacle. Dans sa Trilogie des contes immoraux (Maison mère, Temple père, La rencontre interdite), la performeuse s’employait, sur scène à bâtir, à détruire, et dans les ruines, trouver de quoi reconstruire, inlassablement…
Anne Conti, visseuse en main, s’applique à recoller les morceaux en érigeant un pan de mur sur lequel sont projetées les compositions graphiques de Cléo Sarrazin. Des dessins en mouvement évoquant ramifications végétales, paysages, circulations cellulaires… Un hommage poétique à la nature et au vivant. Parpaing après parpaing, la comédienne rafistole le monde, et édifie un escalier sur lequel elle grimpera, fermement résolue à ne pas baisser les bras. Ce que Virginie Despentes veut transmettre c’est que « ‘‘tout est possible’’, à commencer par le meilleur ».
En s’emparant du style oratoire musclé de ce manifeste, Anne Conti s’impose ici comme une femme puissante. Mise en scène et musique, scénographie et travail graphique proposent avec conviction un nécessaire renversement des valeurs. « On n’est pas obligés pour la guerre, on n’est pas obligés pour la destruction des ressources, on n’est pas obligés de tenir compte des marchés. On n’est pas obligé pour le patriarcat. », écrit Virginie Despentes. Pourquoi pas, on peut toujours rêver ! Espérons qu’une belle tournée s’annonce pour faire entendre ces paroles, réconfortantes par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Didier Péron et Mila Pawlowska
Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, Anne Conti avec la complicité de Phia Ménard, Rémy Chatton (violoncelle, guitare), Vincent Le Noan (percussions) : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).
Sur la scène de la Faïencerie à Creil (60), l’auteure et metteure en scène Sarah M. présente Iqtibās. Une pièce qui, pour un couple mixte, pose la question du droit de s’aimer au-delà des traditions et oppositions ancestrales. Entre musique, danse et slam, d’un tremblement de terre à la fracture amoureuse.
Ils sont deux sur la scène, comme deux amoureux qui seraient seuls au monde. Pour eux, l’univers est leur territoire. Mais ils ne se posent pas la question. C’est inutile. Hayet Darwich interprète Balkis, Maxime Lévêque est Abel. Ils sont accompagnés par Osa, qui joue en direct ses belles compositions musicales contemporaines, parfois envoûtantes. Découvert au théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine, Iqtibās(sous-titré Allumer son feu au foyer d’un autre) a été créé en octobre dernier au festival des Francophonies à Limoges.
Écrite et mise en scène par Sarah M. de la compagnie Beïna, la pièce raconte les premiers moments d’une histoire d’amour pour ce couple mixte. « Iqtibās est une étape importante dans mon parcours », dit-elle. Les trois créations précédentes ont abordé successivement « la guerre d’indépendance » en Algérie, la « révolution du jasmin » en Tunisie et « la mutilation des partis d’opposition au Maroc ». Cette fois, il s’agit de mettre en évidence, à travers cette histoire d’amour « de nouveaux rituels, de nouvelles représentations ». Balkis et Abel « échappent à tout carcan identitaire (mais) leur rencontre vient révéler leurs blessures ancestrales, inscrites au plus profond de leurs chairs ».C’est un choc au présent de certaines cultures, de traditions complexes.
Dans cet amour naissant et impétueux, un nouveau rival vient se dresser : un tremblement de terre en pleine nuit, tout bascule. Des maisons sont englouties, Balkis disparaît. Pour retrouver son amour, Abel va devoir découvrir et apprendre une langue inconnue de lui… Comme dans une poésie sensible. Gérald Rossi, photos Najat Saïdi
Iqtibās, Sarah M. : le 06/02, 20h à La faïencerie, allée Nelson, 60100 Creil (Tél. : 03.44.24.01.01). Le 10/02 à l’Étoile du Nord (Paris), le 17/02 au théâtre Jean Vilar (Vitry-sur-Seine), le 27/03 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi, le 03/04 au théâtre André Malraux (Chevilly-Larue), à l’automne au théâtre Dunois (Paris).
Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.
Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.
Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.
Violence du mari, violence policière…
Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…
Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres…» Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.
Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff
Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.
Le 16 janvier, Valère Novarina a quitté la scène. Il avait 83 ans. Homme de théâtre, poète et plasticien, il maniait la langue avec une virtuosité exemplaire ! En 2023, au théâtre de La Colline (75), il proposait Les personnages de la pensée (éd. P.O.L., 288 p., 18€). Repris en 2024 sur la scène du TNP de Villeurbanne (69)… Entre l’épique et le poétique, l’humour et le non-sens, une plongée hallucinante dans l’univers des mots ! Trois heures d’un spectacle débridé, déjanté, en dérapage incontrôlé où le langage se révèle rebelle indompté.
Le 7 mars 2026, le spectacle Les personnages de la pensée est programmé sur la scène nationale de Châteauvallon-Liberté. « Il offrira à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore la possibilité de découvrir l’œuvre, la langue et le génie de Valère Novarina, et à ses fidèles spectatrices et spectateurs, le bonheur de partager encore une fois un moment de théâtre puissant et inoubliable », déclare avec émotion le comédien et directeur Charles Berling.
Le 14/03 à l’Estive, la scène nationale de Foix et de l’Ariège, les 19 et 20/03 au Théâtre national de Nice.
En hommage au poète disparu et acrobate du verbe, auteur, metteur en scène et peintre, figure emblématique du théâtre contemporain, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru en son temps. Yonnel Liégeois
Sur la grande scène du Théâtre de La Colline, il faut s’attendre à tout et son contraire : de la plus haute fulgurance poétique au réalisme le plus trash, de la beauté majestueuse d’une fantasque déclamation à l’apparition mortifère d’une fontaine rouge sang ! Si Les personnages de la pensée sont radicalement divers et multiformes, ils se réduisent en fait en un seul mot qui se décline à foison : le verbe, le langage, l’alphabet de A à Z… Et ce n’est pas la bande à Novarina qui nous contredira, comédiens et musiciens attitrés au banquet du dire que l’écrivain-metteur en scène-peintre organise à intervalles réguliers : Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Mathias Lévy, Liza Alegria Ndikita, Christian Paccoud, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci.
De grandes peintures multicolores sur papier pour seul décor, manipulées à vue et de temps à autre transpercées par les interprètes qui s’avancent, en solo-en duo-en chœur, pour déclamer la vérité du jour premier : la supériorité de l’homme sur la bête, la maîtrise du langage ! Une vérité à haut risque, lorsque l’humain devenu animal use de mots qui ont perdu tout sens, lorsque le parler s’avilit au communiquer : poncifs et raccourcis pour formater les esprits, prolifération de lieux communs pour abolir l’esprit critique, suppression des voyelles pour trancher le débat entre masculin et féminin au bénéfice réducteur du u, « et tu veru que nu purviendru purfutement u nu cuprendre »… Le non-sens côtoie l’humour, la réflexion savante l’interpellation la plus banale, la plus belle déclaration poétique la séquence la plus triviale ! Avec Novarina, le verbe déraille, dérape, s’exclame, vocifère et s’attendrit, doux ou fort, tendre ou plaintif. Une langue déchaînée et débridée, trois heures en dérapage incontrôlé, sans temps mort, au risque d’essouffler le spectateur qui n’en dit mot et perd pied, repères et vocabulaire !
Un hymne à la parole échangée, un opéra-bouffe de mots inventés et de dialogues désarticulés, proférés ou chantés sur tous les modes par des comédiens survitaminés, décomplexés et dopés à la luxuriance d’un texte qui chamboule tout, balancé du haut d’un escabeau ou au bout d’un balai-serpillière, entre une mobylette d’un âge avancé et la statue d’un chien à la mine patibulaire. Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, un « meeting » déjanté et nouveau genre qui fait la part belle à notre imaginaire, se moque du politiquement correct, plaide pour une parole désencagée, invite à la désobéissance poétique ! Un spectacle jubilatoire, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois
Au théâtre de Montreuil (93), Eva Doumbia présente Chasselay et autres massacres. Une fresque historique sur le carnage de « tirailleurs sénégalais » par l’occupant nazi, un spectacle d’une grande force créatrice. De la terre ocre d’Afrique à la campagne rhodanienne, un devoir de mémoire pour peau noire.
Sur le vaste plateau du Théâtre Public de Montreuil, l’image s’incruste. Poignante, surprenante, émouvante : moult rangées de tombes aux noms parfois méconnus, inconnus qui s’affichent grand écran, que la récitante psalmodie au son du tambour… En vérité, 188 stèles couleur ocre àChasselay, un cimetière peu ordinaire à une quinzaine de kilomètres de Lyon. Un mausolée comme on n’en voit jamais en terre de France, on le nomme « Tata » au pays du Sahel en langue mandingue, l’enceinte fortifiée et sacrée où reposent les anciens et les guerriers morts au combat…
Le 20 juin 1940, les jours d’avant et d’après dans la région lyonnaise, l’armée allemande a tué 188 tirailleurs « sénégalais », qui ne l’étaient pas tous malgré l’appellation commune, d’aucuns originaires de bien d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Guinée, Mali…) enrôlés de gré ou de force par la puissance coloniale, envoyés en première ligne comme chairs à canon. Tués, fusillés ? Certes mais plus encore, massacrés, mutilés, déchiquetés, achevés à coups de baïonnettes, écrasés sous les chenilles des tanks roulant sur les corps. Un carnage, une boucherie, un crime de guerre. Dans l’ouvrage de l’historien Julien Fargettas, des photographies retrouvées l’attestent : le massacre des tirailleurs du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais a été commis par deux chars de la 2e section de la 3e compagnie du 8e régiment de Panzer, intégrés à la 10e Panzerdivision.
Les soldats blancs, prisonniers, sont transférés à Lyon, les nègres voués à la disparition : dans l’idéologie nazie raciste et raciale, la peau noire et dégénérée ne doit faire trace. Loin des commémorations officielles, horrifiés, les habitants de Chasselay en décident autrement. Malgré l’opposition du gouvernement de Vichy, en novembre 1942, la terre ocre de Dakar acheminée par avion colore la nécropole érigée sur le sol français. Terres mêlées, sangs mêlés pour mémoire, pour ne jamais oublier l’épopée de ces hommes, jeunes, exilés de contrées lointaines pour libérer la « gauloise patrie » !
Il est souvent malaisé de faire Histoire sur les planches d’un théâtre. Parcours didactique, prise de tête, accumulation de propos autorisés et bienséants, litanie de leçons plus ou moins moralisantes… Avec tact et talent, l’auteure et metteure en scène Eva Doumbia, fille d’une mère normande et d’un père malinkè, évite le piège. Hommes et femmes prennent chair, sang et sens sur le plateau, la chronologie est bousculée, palabres entre frères africains et dialogues entre les membres des familles autochtones s’entrechoquent, les doutes des uns avec la frayeur des autres. La suspicion et la crainte à l’égard de ces soldats à peau noire sous treillis aux couleurs nationales s’entremêlent dans la conscience d’aucuns qui leur témoignent pourtant fraternité et solidarité. L’inconnu, ici comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, fait peur.
La poésie, la musique, le rythme des mots et chants transcendent la douleur, l’horreur, la terreur. Nulle copie fade de la réalité, au cœur de l’inénarrable, de l’inimaginable, la beauté des images, la profondeur des paroles partagées, la chaleur des baisers échangés… Éblouissante Mata Gabin en narratrice inspirante et tenue aux couleurs vives déambulant entre-tombes, époustouflant Lionel Elian à l’accordéon, émouvant Lamine Soumano aux doigts pinçant les cordes de son ensorcelante kora et tous les autres protagonistes, religieuses du couvent et paysannes, d’une présence mémorable.
En ces heures où intégrisme et racisme putréfient insidieusement les consciences et les médias, où le mot exclusion supplante souvent celui de compréhension, où le rejet de l’autre l’emporte volontiers sur la main tendue, une page trop méconnue encore d’une histoire commune magnifiée par la performance artistique, un beau temps fort offert aux jeunes générations. Yonnel Liégeois, photos Fréderic Iovino
Chasselay et autres massacres, Eva Doumbia : jusqu’au 24/01, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. CDN de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 19 et 20/03 au CDN de Normandie-Rouen, du 05 au 07/05 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon.