Aux éditions La Découverte, Didier Fassin publie Ainsi pensait Michel Foucault, enquête sur une philosophie pour notre temps. En cette année 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans : né le 15/10/1926, le philosophe et penseur décède du sida en 1984. De l’histoire de la folie à celle de la sexualité, Les mots et les choses ont durablement inspiré l’ancien professeur au Collège de France. Le chercheur et intellectuel engagé, reconnu et lu dans le monde entier.
Le 15 octobre 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans. Parmi les publications célébrant cet anniversaire, le livre de Didier Fassin se distingue par la manière dont il montre la vitalité de la pensée de l’auteur de sciences humaines le plus cité au monde. Issu d’un cours au Collège de France, où Foucault enseigna et où Fassin professe aujourd’hui, cet essai s’ouvre sur une dédicace à ceux qui, dans nos « temps de danger », revendiquent le « courage de la vérité » ou parrêsia, ce risque de dire vrai quitte à en payer le prix.
Une exigence éthique que Fassin place au cœur du livre et qu’il applique en relisant Foucault attentif aux usages actuels de concepts comme ceux de biopolitique ou de gouvernementalité. Il en va de même pour la notion de critique, que Foucault définissait comme « l’art de n’être pas tellement gouverné » et concevait comme un ethos, c’est-à-dire une manière de dénaturaliser ce qui va de soi. Lui-même se voulait « expérimentateur, et non pas théoricien », prêt à réviser ses concepts. Fassin en retrouve la fécondité dans ses propres travaux, notamment dans le basculement récent du « gouvernement humanitaire », fondé sur la compassion, à un « gouvernement sécuritaire » du contrôle. L’ouvrage évite cependant l’hagiographie et affronte les silences du maître, son eurocentrisme, sa réticence envers le féminisme ou son mutisme sur la Palestine qu’illustre une anecdote de 1979 : étant réunis avec Sartre et Beauvoir, Edward Saïd le vit s’éclipser avant même le début des échanges.
L’essai s’achève sur une confidence saisissante. Jeune infectiologue de garde à la Salpêtrière un jour de Pentecôte, Didier Fassin fut appelé au chevet de Foucault lors de son hospitalisation en 1984. Toutefois, sans attendre la réunion pluridisciplinaire, les neurologues optèrent pour la chirurgie, ignorant qu’un traitement médicamenteux récent offrait de meilleures chances. Le philosophe mourut quelques jours plus tard. En brisant 42 ans de silence à propos de cette faute médicale, Didier Fassin accomplit le geste même qu’il saluait en ouverture : faire du courage de la vérité l’ultime hommage au maître. Frédéric Manzini*
Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps, Didier Fassin (La Découverte, 342 p., 22 €).
*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°392, 10/26). Dossier à la une : Peut-on vivre sans projet ?, de l’utopie collective aux espoirs individuels… Avec, en outre, deux sujets revigorants : un entretien avec la sociologue Rose-Marie Lagrave, un coup de projecteur sur la vie et l’oeuvre de « l’anthropologue en lutte » David Graeber décédé en 2020. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.
La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.
Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques.
Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.
Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues. Élie Kagan, et son confrère Georges Azenstarck, furent deux des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences et ratonnades policières.
Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudiet recensées dans son livreLa Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer
Au début des années 1930, Montreuil (93) est une ville qui travaille dur et mange peu. La crise de 1929 a traversé l’Atlantique. Elle s’est installée dans les ateliers de peausserie et de métallurgie qui font vivre la commune, dans les foyers. Le chômage progresse, les salaires stagnent. Le travail, c’est dix heures par jour, six jours sur sept.
La ville change, pourtant. Les ateliers se multiplient, une population ouvrière dense s’installe. Montreuil n’est plus tout à fait la campagne qu’elle était encore quelques années plus tôt. Un territoire en mouvement, sous tension. Et dans ce climat, la politique ne reste pas à distance. En 1934, un projet suffit à tout déclencher : ériger une statue au roi des Belges et, tant qu’on y est, débaptiser la place Jean-Jaurès. Ce qui ressemble à une querelle de bronze devient un révélateur. Autour de Daniel Renoult – journaliste, militant communiste, installé à Montreuil depuis 1928 –, communistes, socialistes, Ligue des droits de l’Homme et anciens combattants se retrouvent et oublient provisoirement leurs divisions. Ce moment agit comme un déclic. À Montreuil, l’idée d’une union des gauches cesse d’être un mot d’ordre abstrait. Elle devient une réponse concrète à la crise sociale et à la montée des extrêmes droites en Europe. Aux municipales de mai 1935, la liste communiste l’emporte avec 56 % des voix. Le basculement politique est net.
Quelques mois plus tard, le printemps 1936 déborde largement des urnes. La victoire du Front populaire aux législatives ouvre une attente immense dans le monde ouvrier. Les salariés ne veulent plus patienter. Ils veulent des augmentations de salaire, du repos, de la dignité. Les premières grèves éclatent après des sanctions prises contre des travailleurs qui ont débrayé le 1er mai, qui n’est pas encore férié. Très vite, le mouvement gagne les ateliers et les usines du Bas-Montreuil. La logique est simple : puisque la gauche a gagné, il faut que cela se voie. Les usines Sébin et Robergel et bien des ateliers sont occupés. Les travailleurs restent sur place, organisent la vie collective, tiennent. La municipalité les soutient : 50 000 repas distribués aux grévistes. Les effectifs de la CGT explosent à 14 000 adhérents. Les accords de Matignon du 7 juin 1936, entre patronat et syndicats sous l’égide du gouvernement Blum, consacrent les conquêtes : semaine de 40h, deux semaines de congés payés, hausses de salaires. Pour les familles qui n’avaient jamais vu la mer, c’est une révolution dans la vie ordinaire.
Mais l’élan ne s’arrête pas aux portes des usines. Au même moment, un autre événement bouleverse les militants de gauche européens : en Espagne, le général Franco tente de renverser par la force le gouvernement républicain issu lui aussi d’une coalition de gauche, le Frente popular. Au 100, rue de Paris, un dépôt s’organise. On y apporte des vêtements, des vivres, des médicaments. Des camions et des ambulances quittent Montreuil, chargés de matériel destiné à l’Espagne républicaine. Certains vont plus loin. 76 Montreuillois s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre les troupes franquistes, soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Des ateliers occupés aux convois de solidarité, toute une ville s’inscrit dans un combat plus large : la défense des démocraties face au fascisme. Le Montreuillois
Le 9 octobre 1981, la France promulgue l’abolition de la peine de mort. Ardent opposant à la peine capitale, Robert Badinter avait présenté le projet de loi à l’Assemblée Nationale.Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, il décède à Paris, à l’âge de 95 ans : ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais… Le 9 octobre 2025, le Panthéon accueille la dépouille de l’avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986.
En novembre 2000, l’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel nous accordait un long entretien à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition.Une rencontre qui marque durablement les consciences… D’une profonde humanité, le regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre dialogue : sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait et respirait pleinement les valeurs humanistes, qui les défendait d’une forte voix.
En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 26 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur.Yonnel Liégeois
Quand un abolitionniste passe aux aveux…
De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.
Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.
Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.
Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?
R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.
Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !
R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.
Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?
R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !
Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?
R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.
Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?
R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…
Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?
R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est allé au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.
Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?
R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.
Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.
R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.
Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?
R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Jusqu’au 11/10, France.TV propose en replay la cérémonie officielle de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon. À voir aussiLes combats méconnus de Robert Badinter, le documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale. Et de poursuivre avec le documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat, le portrait de la droiture morale faite homme. Sans oublier le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint, Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry : servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux ». Bouleversante, une archive sonore historique !
L’abolition, la plume d’un juste
Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…
L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois
L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)
Disponible sur France.tv, la série documentaire réalisée par Alain Lewkowicz relève le défi de raconter l’histoire de la Palestine de 1840 à nos jours. Trois épisodes précieux pour comprendre la destinée de ce territoire et de ses habitants.
Prenant le contrepied du slogan affirmant que la Palestine était « une terre sans peuple », Alain Lewkowicz retrace l’histoire du territoire en donnant la parole aux Palestiniens, et en s’appuyant sur l’expertise d’un comité scientifique composé de quatre historiens et d’une géographe. « Notre famille est présente à Jérusalem depuis la fin de la période des croisades », raconte ainsi l’économiste palestinien Raja Khalidi dans le premier volet de la série Palestine, une histoire (1840 à 1947). Avec des documents d’archives rares, nous voilà plongés dans une histoire peu connue, celle d’une société cosmopolite, urbaine et moderne avec des élites ouvertes sur le monde.
Au XIXe siècle, sous le contrôle de l’Empire ottoman, la Palestine prospère grâce, notamment, au commerce de l’orange. Dans le même temps, un récit orientaliste promeut « un Orient figé, désertique », balayant la dynamique urbaine, souligne l’historienne Jihane Sfeir. En 1881, avec la flambée de l’antisémitisme et les pogroms perpétrés en Europe de l’Est, quelques 30 000 juifs immigrent en Palestine, se définissant comme des colons agricoles. Ils ne possèdent alors que 2% des terres. Le mouvement sioniste se structure autour de Théodor Herzl. Les Britanniques, avec la déclaration de Balfour en 1917, le soutiennent, promettant l’instauration d’un foyer national juif en Palestine, avant d’administrer le territoire en 1922.
Colonies et émeutes
Une distinction entre les populations voit le jour. Les mentions juif, musulman, chrétien sont apposées sur les cartes d’identité. Les premières colonies sionistes embauchent exclusivement des migrants juifs et clôturent leurs terrains. Comme le rappelle l’historien Vincent Lemire, « il va y avoir une coupure très concrète entre le projet sioniste et les populations palestiniennes locales ». Des émeutes éclatent, faisant des centaines de morts. Les experts britanniques de la commission Peel soulignent, dans un livre blanc en 1939, la nécessité de freiner l’immigration juive, alors que la Palestine est surpeuplée. La seconde guerre mondiale et le génocide de 6 millions de juifs font voler en éclat les conclusions du livre blanc. Un plan de partage du territoire est voté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies : 43% du territoire reviennent aux Palestiniens contre 55% pour les juifs, alors que Jérusalem sera sous tutelle internationale. Inacceptable pour les Palestiniens qui détiennent 85% du territoire.
Quand, en 1948, l’État d’Israël est décrété, les frontières sont redessinées : plus de 78% des territoires sont sous son contrôle. Des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints à l’exil, les combats s’intensifient entre les milices sionistes et les nationalistes Palestiniens, plus de 600 villes et villages sont détruits. Sur leurs ruines sont plantées des forêts afin d’empêcher le retour de leurs habitants. Le deuxième volet de la série, Un peuple sans terre (1948 à 1987), revient sur les grandes étapes de la résistance palestinienne, tandis que les camps de réfugiés se déploient. « Je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main », déclare, en 1974, Yasser Arafat à la tribune de l’ONU. On suit son ascension à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), tandis que Leila Khaled témoigne de son engagement au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Détournements d’avions, attentats aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, la lutte palestinienne est médiatisée.
Le dernier épisode de la série, Une terre en miettes (1988 à 2025), s’ouvre sur l’espoir suscité par les accords d’Oslo de 1993, leur mise en place comme les oppositions qu’ils suscitent dans les deux camps. Attentats suicides en Israël, assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 par un membre de l’extrême droite israélienne, montée du mouvement islamiste Hamas… L’escalade dans la violence se déploie avec l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou, puis celle de Donald Trump aux États-Unis. Jusqu’à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte d’Israël qui n’en finit pas. Croisant les analyses d’éminents chercheurs, les témoignages de Palestiniens et une multitude d’archives, la série réalisée par Alain Lewkowicz nous aide à comprendre les différentes étapes qui ont conduit à une telle tragédie. Amélie Meffre
Palestine, une histoire, une série réalisée par Alain Lewkowicz :3 x 60 min, en replay jusqu’au 23/10 sur www.france.tv/
Les 25 et 26/09, à Alligny-en-Morvan (58), le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique fête son dixième anniversaire. Un original lieu d’histoire, qui mêle la petite à la grande. Du local au national, de la pauvreté paysanne aux riches familles parisiennes, un regard touchant sur des femmes au grand coeur et au bon lait.
« Allons les Morvandiaux, chantons la Morvandelle « , écrit le parolier Maurice Bouchor en 1903 ! Au coeur du parc naturel, à Alligny-en-Morvan dans la Nièvre, un lieu original la célèbre à sa façon, cette femme morvandelle au bon lait : le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Déjà, à l’orée du deuxième millénaire, le chansonnier ne s’y trompe pas et ne s’en laisse point conter. « Gardons ô mes amis, nos femmes près de nous, Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous », clame-t-il. Et de conclure sa complainte par un appel solennel aux fermiers qui triment sur des terres pauvres et aux forestiers qui usent leur force à exploiter la forêt, « Nos bûches qui s’en vont, Paris s’en chauffera, Nos gars et leurs mamans, Paris s’en passera » ! Depuis le XVIème siècle, des quais de Clamecy (58) à ceux de Bercy, au péril de leur vie les flotteurs conduisent leurs trains de bois sur la Cure, l’Yonne et la Seine jusqu’à la capitale.
Comme l’illustre la chanson devenue hymne régional, le Morvan, longtemps, fut terre nourricière à plus d’un titre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et aux années 20, les Morvandelles réputées pour la qualité de leur lait servent de « nourrices sur lieux » aux enfants de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie parisiennes, aux bébés des cours princières en Europe. « Des milliers de jeunes mères vont ainsi quitter leur foyer peu de temps après leur accouchement pour aller allaiter un autre enfant que le leur », commente Sylvain Mathieu, alors président du Parc naturel régional du Morvan. Des noms de famille célèbres qui usèrent de leurs services ? Les Rothschild, les Roosevelt et Wendel, les Coubertin et Brooglie… Sans oublier Marie Guyot originaire de Château-Chinon, la capitale du Morvan, nourrice du futur Napoléon III !
Quant aux » nourrices sur place », jusque dans les années 1960 elles accueillent des dizaines de milliers d’enfants de l’Assistance publique, essentiellement parisiens, les « Petits Paris » comme ils étaient surnommés ! Parmi eux, un bébé de 7 mois devenu célèbre : en 1911, la famille Régnier, lui menuisier à Alligny, elle en charge du bureau de tabac, se voit confier Jean Genet. Entouré de bienveillante affection, jusqu’en 1924 : l’année où il est reçu au certificat d’études premier de la commune avec la mention « bien », l’année où il apprend qu’il est enfant de l’Assistance publique, l’année où il commet sa première fugue. Pour connaître, âgé de quinze ans, sa première incarcération en 1925 à la prison de la Petite Roquette, plus tard son placement – un terme policé pour ne point parler d’enfermement – à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, un bagne pour enfants près de Tours en Indre-et-Loire.
Au recensement de 1921, sur 1840 habitants, Alligny compte pas moins d’une centaine d’enfants en nourrice. Cette réalité, couplée aux traces laissées par son gamin prodige, explique pourquoi le bourg fut choisi comme lieu d’enracinement du Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Inauguré en 2016, il retrace cette activité nourricière dans sa dimension économique, vitale autrefois dans cette région pauvre, mais aussi dans ses aspects intimes, au plus près des enfants et des familles. Construit dans l’ancien hôtel de la Poste, il propose de cheminer à travers données historiques et témoignages familiaux, un long périple de la nourrice d’hier à l’assistante maternelle d’aujourd’hui. D’un espace l’autre, le visiteur déambulant comme dans une ruelle de village aux maisonnettes accueillantes, le parcours est riche en informations, touchant en émotions.
Les 25 et 26/09, et jusqu’à la fin de l’année 2026, à l’occasion de ses dix ans d’existence le musée des nourrices se fait Passeurs d’histoire, passeurs d’histoires: rencontres, débats et tables rondes, chansons et spectacles au programme. L’occasion aussi de s’interroger sur l’enjeu d’une telle structure, comment en assurer le développement et la pérennité en ces temps troublés où culture et mémoire sont mis à mal sur tout le territoire. Yonnel Liégeois
Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique : ouvert du 18/03 au 15/11, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, fermé le samedi matin. À lire : Morvan terre d’accueil, terre nourricière / de l’Assistance publique au vivre ensemble (Cahiers scientifiques n°11, les 6èmes entretiens de Bibracte, 144 p., 15€). Le Bourg, 58230 Alligny-en-Morvan (Tél. : 03.86.78.44.05). Courriel : accueil@museedesnourrices.fr
Alligny, dans les pas de Genet…
Initiatrice d’un circuit de randonnée imaginé par Jean-Pierre Cortet, l’association des Amis du musée invite à marcher Dans les pas de Jean Genet. Un parcours sur les traces des lieux qui ont inspiré l’écrivain, du Captif amoureux à Notre dame des fleurs : le village d’Alligny-en-Morvan et son « vieux château féodal entouré de fossés bruissant de grenouilles », la « maison d’ardoises » d’Eugénie et Charles Régnier et ses « cabinets tout au bout du jardin où la vie me parvenait singulièrement douce, câline, légère », l’école des garçons avec la mairie à l’étage, l’église St Hilaire où « le curé n’était pas pris très au sérieux, le catéchisme raconté de façon si bêtasse que ça avait l’air d’une blague », la maison d’Antonin et Berthe la fille Régnier qui, à la mort de sa mère en 1922, recueillit le jeune garçon.Sources : Jean Genet, essai de chronologie 1910-1944 (Bibliothèque de littérature française contemporaine, Albert Dichy/Pascal Fouché).
Machinisme agricole, facteur rural, espace Gutenberg : trois musées regroupés sur un même lieu, le village de Prissac (36). Dans le parc naturel de la Brenne, voilà un site qui mérite le voyage. Et même plusieurs, tant est riche le contenu de ces expositions.
Trois musées ? À vrai dire, il faudrait peut-être nommer le site les quatre musées ! La salle d’accueil, ouverte en 2019 et située dans une maison traditionnelle berrichonne, vaut bien plus qu’un rapide coup d’œil. Au rez-de-chaussée, sont présentés une multitude d’objets du quotidien, utilisés en partie fin du XIX ème et début du XX ème siècle. Lit, poussette, machine à coudre, phonographe, torréfacteur de café, cuisinière, coiffes, vaisselle… On ne compte plus tous ces témoins d’un autre temps ! Le voyage se poursuit à l’étage où sont placés les outils des sabotiers et plusieurs modèles de sabots. Dans les pièces attenantes, une scène de traite de vache a été reconstituée ainsi que le nécessaire pour la fabrication du fromage.
Le tour de l’habitation accompli, les visiteurs sont invités à traverser la cour. Qui accueille deux belles sculptures en bois, un homme au chapeau et une tête de chien, taillées à la tronçonneuse par Patrick Van Ingen, exploitant agricole à la retraite. D’autres créations de l’artiste, tel un ours impressionnant, trônent dans le village de 586 habitants. En quelques pas, se franchit le passage qui conduit aux musées, regroupés dans une immense bâtisse.
Celui du machinisme agricole, le plus ancien ouvert en 1986, est le fruit du travail d’un habitant du village. Pierre Cotinat, mécanicien agricole à partir de 1948, a récupéré des pièces destinées à la casse. L’objectif ? Montrer aux nouvelles générations les matériels utilisés par le passé. Environ 500 pièces sont visibles. Un ensemble exceptionnel constitué, notamment, par 47 tracteurs aux marques emblématiques : Mac Cormick, Massey Fergusson, Deutz, Renault. Commercialisés pour l’essentiel aux premières décennies du XX ème siècle, ils succèdent aux moyens plus rudimentaires : charrues tirées par des bœufs ou des chevaux. Viennent ensuite les ancêtres des moissonneuses batteuses. Des machines actionnées par la force animale, comme cette trépigneuse fonctionnant au pas d’un cheval. C’est une véritable immersion au cœur des techniques qui ont conduit aux futurs équipements modernes.
Place ensuite au service public de la poste avec son fidèle représentant, le facteur, sans doute le plus apprécié de la population ! Personne indispensable dans les campagnes, il est présent dans tous les esprits. Il fut immortalisé par Jour de fête, le film de Jacques Tati tourné dans l’Indre en 1949 à Sainte-Sévère, est-il rappelé sur le site. François Würtz et André Ballereau, deux postiers de la Direction départementale de l’Indre, ont eu l’idée de dédier un musée au facteur rural (…) Ils ont regroupé véhicules, sacoches, boîtes aux lettres, documents (affiches, photos, instructions) et divers matériels. Depuis 1994, date de la création de la première salle d’exposition, l’association Les amis du facteur rural poursuit le travail de collecte.
En 1997, un espace consacré à la création et aux progrès de l’imprimerie est ajouté aux deux précédents musées. Outre la collection de grosses machines, démonstration à l’appui, les techniques primaires d’assemblage des signes sont expliquées aux visiteurs qui mesurent ainsi tout l’apport de l’invention de Gutenberg en 1450 : une révolution dans la reproduction de textes, jusque-là confiée aux moines copistes payés à la lettre. Tout comme l’impact de la linotype utilisée jusqu’en 1997. D’un musée à l’autre, forts d’un accueil et d’un parcours à l’esprit convivial, les visiteurs éprouvent un authentique plaisir à contempler tous ces objets et matériels, témoins de l’évolution des modes de vie. Philippe Gitton
Musées de Prissac : Ouverts jusqu’au 27/09. De 14h30 à 18h, mercredi au vendredi. De 10h à 12h/14h à 18h, samedi et dimanche. 33 Route de Bélâbre, 36370 Prissac (Tél. : 02.54.25.06.85, ou mairie de Prissac : 02.54.25.00.10). Courriel : museesdeprissac@gmail.com
Journaliste et historien du sport, auteur de Latéral Gauche aux éditions Libertalia, Nicolas Kssis-Martov pose son regard sur la compétition la plus regardée de la planète, la Coupe du Monde de football. Quel bilan peut-on tirer du tournoi, quand les millions d’euros et l’éventuelle privatisation de la FIFA deviennent plus importants que le jeu ou les supporters ?
Plus de 100 matchs joués sur plus d’un mois de compétition, quel regard portez-vous sur cette Coupe du monde 2026 ? Y a-t-il encore une place pour un football populaire ?
Je ne vois pas forcément un lien très fort avec le football populaire dans cette Coupe du monde. Aujourd’hui, même les équipes les plus modestes sont composées de joueurs professionnels, qui évoluent souvent à l’étranger, parfois même dans les grands championnats. L’équipe qui m’a procuré le plus d’émotions, c’est le Cap-Vert. Personne ne les attendait à ce niveau-là et ils ont failli éliminer l’Argentine. C’est une belle histoire de football. Mais ce qui m’a surtout marqué, c’est la domination européenne. On retrouve toujours les mêmes rapports de force. Même les équipes africaines qui ont réalisé de belles performances, comme le Maroc, s’appuient aujourd’hui sur des joueurs formés ou évoluant en Europe. C’est là que se concentre désormais la puissance du football mondial. L’Amérique du Sud, à part l’Argentine, est dans un véritable marasme. Quant à l’Asie, elle est quasiment absente du très haut niveau.
Bizarrement, le match qui m’a le plus amusé, c’était la petite finale entre la France et l’Angleterre. Il n’y avait plus d’enjeu, les équipes jouaient complètement libérées, ça ressemblait presque à un match entre copains. Ça finit à 6-4, c’était complètement débridé. C’était probablement ce qui se rapprochait le plus d’un football populaire : du plaisir, de l’improvisation, des erreurs, des buts. À l’inverse, la finale entre l’Espagne et l’Argentine m’a beaucoup moins enthousiasmé. L’Espagne était très organisée, très dominante, avec des certitudes collectives. L’Argentine, elle, a surtout refusé de jouer. Ce n’était pas une grande finale.
Lors d’un entretien au journal Le Monde en juin 2026 vous avez évoqué un « football de gauche » comme celui des petites équipes résistant face aux grandes équipes. Que reste-t-il de cette idée dans un mondial où les petits ont disparu ?
Je ne chercherais pas un « football de gauche » dans une Coupe du monde. On a le droit de supporter son pays, celui de ses origines, ou simplement une équipe parce qu’on aime ses joueurs ou son style de jeu. Il ne faut pas se fabriquer des questions politiques artificielles autour du football. En revanche, je lisais un article qui disait « ce n’est plus vraiment la Coupe du monde de football, mais la Coupe du monde de la FIFA ». Aujourd’hui on est face à un à une compétition qui est pensée avant tout par la FIFA.
Gianni Infantino, son président, sera probablement réélu, je n’ai aucune illusion. Mais le problème n’est pas seulement Infantino. La FIFA n’a jamais été une organisation particulièrement démocratique ou transparente. C’est une institution très conservatrice. Infantino n’est pas une anomalie : il est un produit de cette institution. Il accélère peut-être certaines évolutions, parce que le monde lui-même change, mais il ne les invente pas.
En revanche, on peut être sensible à certaines histoires. Le Cap-Vert, la République démocratique du Congo, ces équipes qui résistent face à beaucoup plus fortes qu’elles. Les gardiens héroïques qui évitent l’humiliation. Ce sont des images auxquelles chacun peut s’attacher. On peut aussi aimer une équipe offensive comme l’Espagne, parce qu’elle propose du jeu. Mais je crois que chacun projette ce qu’il veut sur le football. Il n’existe pas une seule manière légitime de supporter une équipe durant cette compétition.
Le possible élargissement à 64 équipes pour le prochain tournoi en 2030 ne permettra-t-il pas malgré tout à des petits pays, comme on a pu le voir cette année avec Haïti ou le Curacao, d’exister davantage ?
Je comprends parfaitement la joie que cela représente. Voir Haïti, la République démocratique du Congo ou l’Irak jouer en Coupe du monde, c’est une immense fierté pour leurs supporters. Mais il ne faut pas nourrir d’illusions. Cela ne changera rien à la situation de ces pays. Les joueurs vivent déjà, pour la plupart, à l’étranger. Les structures locales restent extrêmement fragiles. À Haïti ou au Congo, les difficultés sont immenses. Même les supporters n’ont souvent pas pu profiter de cette Coupe du monde. Les Haïtiens installés aux États-Unis hésitaient à se rendre dans les stades par peur des contrôles migratoires de l’ICE. Beaucoup de supporters n’avaient tout simplement pas les moyens d’acheter des billets. La Coupe du monde est devenue un événement très élitiste.
Face à ce constat, que faut-t-il faire ?
Arrêter de croire que tout se joue à la FIFA ! Le football est plus grand que la FIFA. Le vrai football existe dans les clubs amateurs, le football féminin, le football mixte, les initiatives populaires, les groupes de supporters qui inventent d’autres façons de vivre ce sport. C’est là qu’il faut investir son énergie. On peut très bien prendre du plaisir à regarder un grand match de Coupe du monde, tout en sachant ce qu’est la FIFA et ce qu’elle représente. Mais il ne faut pas croire qu’on transformera cette institution de l’intérieur. Ce qui compte ? Continuer à jouer, créer des espaces où le football appartient encore à celles et ceux qui le pratiquent. C’est cela, le football populaire. Propos recueillis par Emil Dromery, in La vie ouvrière.
Latéral gauche, Nicolas Kssis-Martov (éditions Libertalia, 208 p., 10€). Journaliste et historien du sport, Nicolas Kssis-Martov écrit pour Sport et plein air (revue de la FSGT), So Foot, Politis, Section 26…Il a publié Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 160 p., 16€) et Qatar, le Mondial de la honte (Libertalia, 82 p., 8€).
En août 1956 à Berlin Est, il y a 70 ans, disparaît Bertolt Brecht, reconnu comme l’un des plus grands dramaturges du XXe siècle.Aux éditions de La Fabrique, Olivier Neveux publie Brecht et les Mauvais Temps Nouveaux. Un essai rafraîchissant sur les rapports entre théâtre et politique, presque une somme philosophique.
Ce n’est pas parce qu’on cherche l’ombre, comme les chats, qu’on doive s’abstenir de lire, par exemple, cet ouvrage d’Olivier Neveux, qui vient de paraître, sous le titre de Brecht et les mauvais temps nouveaux. Il rafraîchit considérablement la réflexion sur le théâtre et la politique, à l’aune de ce qui se vit – ici, maintenant – d’excessivement inquiétant en ces domaines. L’affadissement généralisé du théâtre public, battu en brèche par les successifs « décideurs culturels » de droite, à présent directement menacé par l’ascension programmée de l’extrême droite, nécessitait une étude de cette importance. Ce livre est en effet une somme, quasi philosophique.
Il plonge ses racines dans l’histoire contemporaine du théâtre, sans jamais négliger son essence depuis l’origine, en même temps qu’il analyse les rapports soutenus avec l’État sous ses formes diverses, jusque sous le nazisme et sa suite. C’est en cela que la figure de Brecht est convoquée sans répit, en ses multiples et diverses prises de position au regard de l’Histoire, dont il eut à subir, en son temps, les convulsions impensables qu’il parvint à penser. Au fil de pages serrées, abondamment nourries par une érudition renversante maniée par le dialecticien affirmé qu’est Olivier Neveux, s’impose le tableau vivant d’une éthique possible de la résistance, doublée d’une observation critique générale, qui va jusqu’à passer au crible d’une analyse aiguë quelques spectacles renommés et discutés d’à présent.
“S’impose le tableau vivant d’une éthique de la résistance”
Après l’introduction, « Pourquoi le théâtre », la démonstration s’établit en chapitres à l’intitulé éloquent : « Tenir la distance », « Former le savoir », « Jouer le jeu », « Rendre le monde amical » et « Au-dessus d’un abîme ». Il n’est pas indifférent qu’hommage soit rendu à Bernard Sobel, qui a traversé l’histoire du théâtre en Allemagne et en France avec une autorité qui s’impose toujours. Il n’est certes pas le seul à être cité à comparaître, dans ce panorama exhaustif des maîtres de théâtre qui ont mûri leur pratique, jumelés à la foule de philosophes et de poètes qui ont dûment mis la main aux conceptions singulières d’un art qui s’éloigne à première vue, mais dont l’importance essentielle demeure criante. Il y a surtout, dans cet essai percutant, d’une écriture à l’élan communicatif d’un qui ne mâche pas ses mots, la vieille et sempiternelle question lancinante qui se pose sur la grande scène de la société soumise à l’horreur économique : « À qui appartiennent les moyens de production ? » Bertolt Brecht, lecteur de Marx, savait la réponse. Jean-Pierre Léonardini
Brecht et les mauvais temps nouveaux, Olivier Neveux (éditions la Fabrique, 312 p., 20€).
Au Garage Théâtre, à Cosne-sur-Loire (58), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.
Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.
Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.
Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité.
Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Le projet Barthes, Sylvain Maurice : le 28/08, 21h00. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Réservation : 06.26.75.38.39/ le.garage.theatre@gmail.com)
Au festival du mOrse, le 28/08 à Couffouleux (81), tel un conteur aux temps reculés, Philippe Durand raconte le Larzac ! Une aventure sociale. Plus que le rappel d’une lutte emblématique sur les hauteurs du Massif Central, la parole vivante de paysans qui croient en la terre. De la ville aux champs, du plateau du Larzac à celui d’un théâtre, un spectacle fort en convictions.
Seules les ménagères de plus de cinquante ans et les étudiants encore chevelus d’après 68 s’en souviennent : de l’occupation du plateau du Larzac, des grands rassemblements festifs, des bombes lacrymogènes et « des moutons plutôt que des canons » ! De Bretagne en Savoie, de Picardie en Navarre, des Landes au Morvan, durant plus d’une décennie, ils sont venus par milliers, ils étaient toujours là pour s’opposer à l’extension du camp militaire sur les hauteurs du Massif Central. En juin 1981, au lendemain de son élection à la présidence de la République, François Mitterrand annonce officiellement l’abandon du projet.
Solitaire derrière sa petite table de conférencier, quelques feuillets épars devant les yeux pour donner le change, Philippe Durand entame la conversation. En toute intimité, en toute simplicité… « Rien ne sera jamais plus comme avant », affirme d’emblée le comédien, « les habitudes, les savoirs nés de l’expérience de la lutte sont à présent solidement ancrés sur le plateau ». Il sait de quoi il parle. Longuement, régulièrement, il est parti à la rencontre des paysans du Larzac. Pour y découvrir les aventuriers d’un nouveau monde, toutes générations confondues, solidement ancrés sur leur terre, pionniers d’une utopie devenue réalité.
Qu’on se le dise, cependant, cet homme est dangereux, c’est un récidiviste ! Depuis quelques années déjà, le comédien chevronné s’est reconverti en collecteur de paroles, mieux encore et avant tout en écouteur : discret, patient, fidèle. Une preuve ? Son précédent spectacle, joué sur tous les plateaux de France et d’ailleurs, fort d’un incroyable succès populaire, 1336… Près de quatre ans de lutte contre le géant Unilever, 1336 jours, pour les salariés de l’usine de Géménos, les Fralibs, qui sauvent leur outil de travail et fondent leur Scop ! Une « aventure sociale » exemplaire, comme celle du Larzac, dont Philippe Durand s’est fait le témoin en dégustation de quelques boîtes de thé, une aventure théâtrale qu’il renouvelle, entre pâturage et labourage, avec la même force dramatique. Par la seule puissance des mots, sans décorum ni machinerie.
Devant l’auditoire, il n’est pas question cette fois de raviver l’histoire des combats d’hier, aussi épiques furent-ils, juste d’en faire mémoire pour comprendre le présent : un plateau qui compte aujourd’hui plus de paysans installés que dans les années 80, une expérience de vie démocratique qui perdure au cœur des aléas du quotidien, une gestion des terres unique en son genre ! Les hommes et femmes dont Philippe Durand se fait porte-paroles, avec parfois l’accent du cru, ne se veulent ni des héros ni des marginaux. Juste des travailleurs de la terre qui ont façonné, au nez et à la barbe de prétendus spécialistes qui leur promettaient échec et désillusion, un mode de vie solidaire et participatif qui n’exclut ni débats ni contradictions, qui ont instauré des circuits de distribution innovants et, surtout, ont inventé un outil de gestion unique en son genre, la Société civile des terres du Larzac !
Créée en 1984, la SCTL se fonde sur le droit d’usage. Nul n’est propriétaire de la terre, on la travaille jusqu’à la retraite, « toute personne qui a envie d’exercer ce métier à partir du moment où le lieu il est disponible elle doit pouvoir l’exercer c’tte personne », rapporte le comédien avec justesse et malice, un conseil de gérance administre l’affaire avec la participation de tous les fermiers et résidents du plateau. La démocratie à l’épreuve du quotidien, « se réunir, discuter, réfléchir et décider ensemble sont devenus des réflexes naturels ». Pas de surenchère, le mot juste pour décrire la condition paysanne et un modèle économique dont ferait bien de s’inspirer l’ensemble du monde agricole, à cent lieux des visions chères aux industriels de la FNSEA ! Philippe Durand ne dresse pas le tableau d’un monde idyllique, il rend audible et visible une communauté d’hommes et de femmes qui, entre intelligence et modestie, inventent aujourd’hui d’autres manières de vivre et travailler au pays.
De la bouche du comédien, la parole se libère et se distille gouleyante, sincère, ludique et poétique pour chanter la beauté de la terre comme la dureté du travail ou du climat. Sa verve, son regard enjôleur, ses talents de conteur font merveille. Du haut du Larzac au bas d’une table, le public est emporté dans un flot d’émotions et de convictions, conquis devant telle saveur et fraîcheur. L’embellie d’un théâtre populaire qui, d’un plateau l’autre, retrouve droit de cité. Yonnel Liégeois
Larzac !, Philippe Durand : le 28/08, 21h, salle Hervé de Guerdavid. La compagnie du Morse, 53 avenue Jean Berenguier, 81800 Couffouleux (Tél. : 05.31.23.29.93/07.54.66.58.80). Le texte du spectacle (138 p., 10€) est publié aux éditions Libertalia.
Le 25/08, Catherine Dasté , la petite-fille de Jacques Copeau, sera inhumée à Pernand- Vergelesses (21). Créateur du théâtre parisien du Vieux-Colombieren 1913, Jacques Copeau fonde la troupe des Copiaus en 1925. La même année, il achète une maison en ce village de Bourgogne qui devient lieu de rencontres.
En 1913, lançant un « appel à la jeunesse», Jacques Copeau rassemble autour de lui une troupe engagée, comprenant Charles Dullin et Louis Jouvet, et propose une programmation extrêmement riche, avec une alternance de quinze pièces en huit mois. Au retour d’un long séjour à New-York de 1917 à 1919, il insuffle au Vieux-Colombier une intense activité, marquée par la fondation d’une école novatrice. Mais, en 1924, Jacques Copeau décide de s’éloigner de Paris et installe en Bourgogne sa « communauté théâtrale ». Formée d’une partie de sa troupe et des élèves de l’école, elle sera en 1925 à l’origine de la troupe des Copiaus, ainsi surnommée par le public bourguignon. Cette année-là, Copeau achète une maison familiale à Pernand-Vergelesses, un village vigneron qui devient le camp de base de la troupe, pionnière de la décentralisation.
2025 marqua le centenaire des Copiaus et de la maison Jacques Copeau, qui organisa une série d’événements mettant en avant l’identité de ce lieu unique au croisement de la création, de la transmission et du patrimoine. Monument historique, labellisée Maison des Illustres, elle participe au travail de mémoire et à la connaissance critique de l’œuvre de Copeau et de ses filiations multiples, en France et dans le monde. La Comédie-Française s’associa à ce centenaire lors d’une soirée en décembre 2025 au Théâtre du Vieux-Colombier avec des prises de parole, des lectures et des chansons en présence de multiples personnalités du monde du théâtre : Cécile Suzzarini, présidente de la Maison Jacques Copeau, Jean-Louis Hourdin et Cyril Teste, ses actuels conseillers artistiques, des membres de la Comédie-Française, dont l’administrateur général Clément Hervieu-Léger et le doyen Thierry Hancisse, ou encore Marcel Bozonnet, François Chattot, Anne Duverneuil, Hervé Pierre, Jean-Marc Roulot, Daniel Scalliet, Mathilde Sotiras, Hélène Vincent, Mathias Zakhar…
Cette soirée anniversaire fut également l’occasion d’une levée de fonds pour ce grand chantier de réhabilitation de la maison de Pernand-Vergelesses. La demeure est située au cœur des Climats du vignoble de Bourgogne, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. L’association Maison Jacques Copeau a pour mission de préserver et mettre en valeur ce patrimoine. L’ensemble des bâtiments qui composent le site va faire peau neuve. Ils s’organisent autour d’une belle demeure bourguignonne du XVIIIe siècle surplombant des jardins en terrasse, entourée de bâtiments plus modestes d’époques diverses, des appartements occupés par les artistes en résidence au bureau construit en 1984 par Paul Chemetov.
Jean-Louis Hourdin, la demeure au label Maison des Illustres
La restauration de la maison principale est au cœur du projet : la présence de Jacques Copeau, de sa famille et de la troupe des Copiaus y sera magnifiée. La chambre-bureau de Copeau et celle de son épouse, témoins préservés de leur présence, retrouveront leur aspect authentique. Trois extensions contemporaines, inspirées des rustiques cabotes bourguignonnes (ancien abri de pierre pour vignerons), offriront de nouveaux espaces aux artistes en résidence pour leur travail de création. Un autre chantier de culture ! Yonnel Liégeois
L’inhumation de Catherine Dasté : le 25/08 à 11h, 17 Rue du Paulant, 21420 Pernand-Vergelesses. La maison Copeau, 4 rue Jacques Copeau, 21420 Pernand-Vergelesses (Tél. : 03.80.22.17.01). Courriel : contact@maisonjacquescopeau.fr
La maison en chantier
En juillet 2025, la maison Jacques Copeau a fermé ses portes pour se réparer, se réinventer, s’embellir. Le chantier de réhabilitation mêle intimement l’indispensable restauration patrimoniale (monument historique oblige !) et les transformations qui apporteront au projet de la maison un nouveau souffle : mieux accueillir les artistes et les visiteurs, aménager de nouveaux espaces de travail, prendre soin des jardins, répondre aux défis climatiques…
L’association Copeau a besoin de soutien, elle lance une grande collecte via la Fondation du patrimoine pour boucler le financement. Chaque euro récolté se changera demain en traverses de charpente pour durer, en tavaillons de châtaigner pour dialoguer avec la pierre, en laine de bois pour isoler, en enduits à la chaux pour faire respirer les murs, en papiers peints ressuscités… Grâce à chacune et chacun, citoyenne et citoyen, une nouvelle page de l’histoire de la maison Jacques Copeau va s’ouvrir !
Le 16août 1951, à 63 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.
Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !
Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.
« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »
Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…
L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeauen lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». Àla première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !
Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…
L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.
« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »
.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?
L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.
Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?
L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.
« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »
Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?
L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.
L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !
« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »
Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?
L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genet, Sartre…
Natif de Châlons-en-Champagne (51), un certain 15 août de l’an 1893, Pierre Dac, André Isaac de son vrai nom, demeure le maître du non-sens et de l’absurde dans l’esprit des Français : personne n’a oublié son fameux et délirant duo avec son compère Francis Blanche ! Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, Chantiers de culture offre au lecteur d’un jour, ou pour toujours, un florilège de ses pensées authentiques en caractères surlignés.
Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin
Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.
Malgré le réchauffement climatique, les températures caniculaires et les monstrueux incendies, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.
Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers
On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux,on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2026, la vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.
Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.
Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.
Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du poing final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !
Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours
Hommage au MAGE
Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.
Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la Libération, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbreSâr Rabindranath Duvalet le feuilletonSigné Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France, initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926. Il rédigea même un rituel maçonnique, celui de la grande loge des voyous qui, de nos jours selon la rumeur, fait encore les délices de « frères et soeurs » hilares sous couvert de leurs tabliers !
En 2023, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) lui consacrait une grande exposition, Le parti d’en rire. Plus de 250 documents éclairaient le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde : sa créativité musicale et littéraire, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant un homme de scène attaché au cabaret et au théâtre. L’exposition évoquait aussi ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replaçait l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et abordait les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques.
Les temps sont durs, votez MOU !
Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance.Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.
Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.
Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse
S’il est vrai, comme l’a écrit Guillaume Apollinaire, que sous le pont Mirabeau coule la Seine, il est non moins vrai, comme l’a écrit le préfet de la Seine, que sur le pont Mirabeau ne poussent pas les mirabelles
Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire.Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)
À l’espace Chapiteaux de la Villette (75), l’exposition Passion Japon offre un parcours riche et varié. Entre immenses décors immersifs et habitats nippons grandeur-nature, au cœur d’ambiances sonores et visuelles authentiques, un voyage déroutant.
Dès les portes franchies, l’exposition Passion Japon offre un dépaysement total ! Invité à traverser les toriis (arches emblématiques, frontières entre monde profane et sacré), le visiteur déambule dans les yokochos (ruelles remplies de petits restaurants -izakayas-). Une petite soif, une grosse fatigue, quelques emplettes ? Assistez à la cérémonie du thé, visitez un hôtel capsule typique, découvrez les traditionnelles échoppes de tissus… Les affamés de culture ont tout loisir de s’asseoir au bureau d’un auteur de manga ou de se laisser submerger par la poésie et la magie des estampes Ukiyo-e, dont la mythique vague d’Hokusai ! Tout autour, s’animent les estampes d’Hiroshige et autres maîtres.
Parcourez un quartier traditionnel de Kyoto, les rues animées de Tokyo, avant de vous ressourcer dans un jardin zen. Samouraïs, architecture, gastronomie, mode : les grands incontournables du Japon sont au rendez-vous, le promeneur éprouve et respire l’atmosphère du pays ! Alors, sonne l’heure d’aller se prosterner au pied du mythique Mont Fuji…
Dépaysant, Passion Japon offre un avant-goût unique d’un Japon fascinant. Un voyage passionnant dans un archipel de légendes, entre traditions et modernité ! Yonnel Liégeois
Passion Japon : jusqu’au 23/08, mardi/mercredi/jeudi/dimanche 10h-20h, vendredi et samedi 10h-21h. Espace Chapiteaux, Parc de la Villette, 211 Av. Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75) .