Archives de Catégorie: Documents

Le TNP, Vilar et Vitez

En cette année 2021, en décalage d’un an pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Dans Bref, le journal du théâtre, le critique dramatique Jean-Pierre Léonardini tente d’élucider les affinités secrètes entre Jean Vilar et Antoine Vitez.

Au sortir souhaitable d’une pandémie qui a endeuillé le monde et secoué par chez nous la société tout entière, il importe de reprendre des forces morales. Dans cette perspective, Jean Bellorini et le TNP font œuvre pie, dans la mesure où – pour continuer d’aller de l’avant autant que faire se peut – il est judicieux de louer les grands hommes d’hier et d’évoquer des éléments du passé pour envisager un demain bénéfique, quand bien même, depuis leur départ, une cascade de bouleversements socio-politiques n’a cessé de modifier le paysage national.

On se rappelle cette citation fameuse de Jean Vilar, l’inventeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin. Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Le gaz, l’eau et l’électricité ne sont-ils pas intégrés désormais dans la sphère égoïste du privé ?

Antoine Vitez, le 1er mai 1981, deux mois avant d’exercer officiellement les fonctions de directeur du Théâtre National de Chaillot, rédigeait un court manifeste justement intitulé « La nostalgie de l’avenir ». On peut y lire cette fière définition de sa mission : « C’est un trait français : chacun de nos théâtres nationaux a sa vocation définie ; Chaillot poursuit une aventure théâtrale commencée en 1920 et tout attachée à la résolution de cette énigme que le théâtre, tel un sphinx, pose à chaque génération d’artistes : quelle forme trouver qui exprime un rapport nouveau avec un nouveau public ? Jean Vilar, en son temps, sut y répondre ».

Vilar et Vitez, les deux « V », comme disait Jack Ralite qui fut leur ami, ont eu des vies sensiblement parallèles et tous deux, à quelque vingt ans de distance, sont morts trop tôt, à l’âge de cinquante-neuf ans, après une somme harassante de créations et de rudes batailles à mener dans l’ordre de la pensée. L’un et l’autre ont voulu faire le théâtre de leur temps pour leur temps. Sans doute furent-ils les seuls, à des moments donnés, à pouvoir parler au nom de toute la profession de ce qu’on a pu nommer « le théâtre d’art », compte tenu, ici et là, du flou hasardeux de l’expression.

Dans le texte de Vitez plus haut cité, il écrivait encore ceci : « La grandeur du TNP, il y a quelque trente ans, était aussi là : on arrachait le théâtre à la dictature de la mode, on passait par-dessus la haie frivole des faiseurs d’opinion publique, pour parler au public lui-même – cela participait d’une recherche de la démocratie réelle – écho de tous les espoirs nés de la Résistance et du Front populaire. » C’est dans cette fraternité d’esprit résolument civique qu’il faut voir ce qui les rassemble. La formule de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous », souvent mal entendue à l’époque, jugée en flagrante contradiction avec l’étendard claquant au vent du mot « populaire », – si sujet à caution dans son acception populiste au sens péjoratif – ne peut être opposée à la sentence de Vilar, selon laquelle « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». À l’échelle de nos jours, où l’éducation nationale apparaît d’emblée comme le révélateur de l’injustice criante, cette phrase ne devrait-elle pas être gravée au frontispice de chaque école communale ?

En 1941, c’est dans la proximité de Jeune France, où germeront les prémices d’un renouveau intellectuel d’après l’Occupation, que Vilar est recruté en qualité d’auteur par André Clavé (figure trop oubliée de la décentralisation) dans la Compagnie des Comédiens de la Roulotte. Vilar hésite d’abord à monter sur le plateau. Il écrit des pièces, dont Dans le plus beau pays du monde, partition délicatement libertine, très XVIIIème siècle, publiée il y a quelques années par L’avant-scène théâtre. Il vainc sa timidité native et, dans des rôles comiques, obtient un franc succès lors de tournées devant des publics authentiquement populaires dans les villes et villages de l’Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. En 1945, il joue et met en scène, au Vieux Colombier, Meurtre dans la cathédrale, de T.S. Eliot. Grand succès. Deux ans après, il « crée » Avignon. Vitez, en ses débuts tardifs, sera employé à Chaillot à des tâches hors scène. Il en souffrira un peu. Élève de Tania Balachova, comme tant d’autres, il passera notamment par le Théâtre Quotidien de Marseille, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Avignon avec le même éclat, avant la voie royale qui le mènera de Chaillot à la tête de la Comédie Française.

Vilar avait pu organiser le public de Chaillot grâce à la ferveur d’associations culturelles militantes. Vitez, entrant au Français, s’inquiétera du « public virtuel » à conquérir. Il n’aimait pas le terme de « non public ». Au fil du temps qui change, par essence, il existe entre ces deux artistes de rigueur, hommes de l’être et non de l’avoir, des affinités secrètes restant à définir. Jean-Pierre Léonardini

Les 100 ans du TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini… Créé dès 1924, Bref devient en 1956 le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, il revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses du TNP.

– À découvrir : La programmation du TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini qui mettait en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes (interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier). Un magnifique spectacle, rehaussé par la beauté et la magie des costumes resurgis des réserves du TNP.

– À lire : Firmin Gémier et Firmin Gémier, héraut du théâtre populaire, de Catherine Faivre- Zellner. Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini.

– À fréquenter : la Maison Jean Vilar (8 rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04.90.86.59.64). Ouverte toute l’année comme lieu de recherches, elle organise une série d’initiatives (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace), en particulier durant le festival. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rideau rouge

Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques. Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

à VOIR :

– La projection du film documentaire Le Silence du fleuve, de Mehdi Lallaoui et Agnès Denis. Suivie d’un débat avec Mehdi Lallaoui et Halima Menhoudj animé par Éric Lafon, historien et directeur scientifique du Musée de l’Histoire Vivante. Le 22/10 à 20h30, au cinéma Le Méliès de Montreuil.

– Une exposition sur Élie Kagan, l’un des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences policières. Jusqu’au 10/11, au Lab Altaïs (Tour Altaïs, 1 place Aimé-Césaire, 93100 Montreuil).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Expos, Les propos d'Alain, Pages d'histoire

André Degaine, plume et planche

Né un 22 septembre, en 1926, et disparu en 2010, ancien postier et autodidacte des planches, André Degaine fut un fou de théâtre. Une passion qui, dès sa jeunesse, l’a frappé de trois coups ! Au point d’en écrire et dessiner l’histoire à la main, laissant à la postérité de merveilleux ouvrages.

Sourire en coin, André Degaine doit jubiler au paradis des saltimbanques ! Même si Jérôme Garcin ne lui tend plus le micro depuis plus de dix ans, lors du Masque et la plume sur France Inter, il a désormais tout loisir de s’entretenir avec ces monstres de l’art dramatique qu’il a crayonnés avec tant de talent : d’Euripide à Jouvet, de Shakespeare à Vilar… Et d’imaginer ce théâtre national du répertoire, une idée qui lui tenait fort à cœur !

« Une sorte de théâtrothèque, sur le modèle de la Cinémathèque française, où l’on jouerait toutes les pièces du répertoire dans un dispositif scénique réduit à son minimum, dans le style de Copeau », nous confiait-il en un temps pas si lointain. Sous des faux airs de garçon débonnaire, la mémoire ambulante des planches savait en effet son histoire du théâtre par cœur. La grande comme la petite… Tchatcheur invétéré, intarissable en anecdotes de coulisse comme en repères historiques, en plus de soixante ans de pérégrinations, il a presque tout vu, tout lu, tout entendu : Dullin, Jouvet, Pitoëff, Planchon, Vilar, Vitez…

Natif de Clermont-Ferrand (63) en 1926, le gamin connut ses premiers émois artistiques en 1934 à l’occasion d’un spectacle de marionnettes. De ce jour, la passion ne l’a plus jamais quitté : gagnant son billet d’entrée au castelet en échange d’une bille, montant des spectacles avec les copains, construisant et dessinant déjà décors et costumes. L’apothéose dans sa carrière de comédien ? « Les répétitions de notre troupe d’amateurs dans le grenier de la Grande Poste, rue du Louvre à Paris. En 1948, j’avais obtenu ma mutation à la capitale. On jouait pour notre plaisir, devant les postiers et leurs familles, sans aucun soutien ni aide financière de la direction ».

De cette époque jusqu’aux années 2000, l’ancien postier et autodidacte a toujours plaidé en faveur d’un grand théâtre populaire, « un théâtre civique comme à l’origine, du temps des Grecs. Pendant vingt siècles, il fut tout autant un divertissement qu’un enseignement ». Du haut Moyen-Âge avec Les mystères sur les parvis des cathédrales, jusqu’à cette fameuse année 1548 où il alla s’enfermer en l’Hôtel de Bourgogne. « Alors, le théâtre fut confisqué par une élite », constate André Degaine. « Il faut attendre Firmin Gémier en 1920, puis Jean Vilar dans les années 1950 pour que le théâtre daigne à nouveau s’adresser au plus grand nombre ». Une époque que l’amoureux du répertoire évoquait avec nostalgie, quand le metteur en scène se faisait appeler régisseur, quand il servait les textes plus qu’il ne s’en servait, quand il n’hésitait pas à offrir les grands classiques à un public populaire…

« Ne nous leurrons pas en parlant de démocratisation, le théâtre rassemble majoritairement un public de bourgeois cultivés. Après « l’élitisme pour tous » d’Antoine Vitez, n’y aurait-il pas urgence à reconvoquer sur le plateau les intuitions premières de Vilar qui osait conjuguer exigence artistique et éducation du public ? » L’homme de lettres, timbré (!), ne prêchait pas pour un retour au passé, il aspirait d’abord à un théâtre qui « n’hésite pas à montrer la vraie vie sur scène comme Zola l’avait mise dans le roman. Pour y parvenir, il faudrait que les institutions accordent plus de confiance aux jeunes auteurs ». Une remarque qui n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa verdeur ! « Las, je constate surtout que les critères économiques l’emportent désormais sur l’artistique. Comment comprendre autrement la différence de traitement entre le quadricentenaire de Corneille et le centenaire de Beckett (en 2006, ndlr) ? Pour l’un, il faut compter pas moins de quinze rôles à chaque représentation, au maximum deux pour l’autre ! ».

Semblables convictions, l’insolent Degaine ne se contentait pas de les clamer haut et fort, il se chargeait aussi de les écrire et de les dessiner. Dans des bouquins d’une originalité stupéfiante qu’il compose à la main, page après page, avec une patience d’artisan et l’érudition d’un professeur émérite du Collège de France, pardon, des Tréteaux de France chers au complice Robin Renucci… L’Histoire du théâtre dessinée, son premier ouvrage paru en 1992 chez Nizet, un petit éditeur de province au courage exemplaire, fit d’emblée un tabac : salué par l’ensemble de la critique, couronné de plusieurs grands prix. « Je fais ça pour m’amuser, avec sérieux sans me prendre au sérieux, en pensant aux jeunes enfants de ma voisine. Deux adorables petites filles immigrées qui ne connaissent rien à l’histoire mais qui adorent que je leur en raconte. N’oublions jamais les prémisses du théâtre : entendre avec plaisir des gens nous raconter des histoires, qu’elles finissent bien ou mal ». Aussi, après avoir sorti son Guide des promenades théâtrales à Paris, publiait-il Le théâtre raconté aux jeunes, des Grecs à nos jours. Toujours chez le même éditeur, comme les précédents toujours fait main.

Un délice pour l’œil et l’esprit, le plaisir du dessin adoubé à l’érudition de la plume, des merveilles de livres à offrir aux grands et petits, de la belle ouvrage à honorer au patrimoine universel de l’humanité ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Climat, l’urgence d’une transition

Contre le réchauffement climatique, les engagements pris par les États, à chaque conférence de l’ONU, sont sans effet. La planète brûle. En vue de la COP26, la mobilisation de l’ensemble des composantes de la société civile, y compris des syndicats, doit les pousser à l’action. Et leur rappeler que, pour réussir, la transition bas carbone doit être juste.

L’été 2021 est un vrai coup de semonce pour les 195 États signataires de l’accord de Paris pour le climat (COP21 en 2015). À une centaine de jours de l’ouverture de la 26e conférence annuelle de l’Organisation des nations unies sur le climat (COP26) à Glasgow, au Royaume-Uni, du 1er au 12 novembre, d’exceptionnels phénomènes météorologiques ont dramatiquement rappelé que les effets du réchauffement climatique ne se conjuguent plus au futur mais au présent: inondations meurtrières en Allemagne et en Belgique, incendies historiques en Russie, en Grèce, dans l’Ouest américain, au Canada, en Espagne et au Maroc, famine à Madagascar, déluge en Inde et en Chine…

La réalité a rattrapé le premier volet du sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié le 9 août. Celui-ci conclut notamment que le dérèglement s’intensifie à un rythme très rapide et sans précédent dans toutes les régions du monde. Mais « l’espoir est maigre tant les États ne parviennent pas à prendre des décisions politiques ambitieuses et contraignantes », alerte l’instance onusienne. Fin février, parlant de 2021 comme d’une année « charnière » pour faire face à l’urgence climatique mondiale, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, avait non seulement rappelé que pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C – l’objectif vers lequel les signataires de l’Accord de Paris tendent – le monde doit réduire, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effets de serre de 45% par rapport à 2010, mais aussi que les plans de relance économique postCovid-19 offrent la possibilité de « reconstruire plus vert et plus propre ». Rien que les gouvernants ne sachent déjà. Las ! En juillet un rapport de l’AIE, l’Agence internationale de l’énergie, a établi que seulement 2 % des plans de relance mondiaux ont financé les énergies propres. De plus, il anticipe un record d’émission de CO2 en 2023, bien loin de l’objectif de neutralité carbone.

Une prise de conscience citoyenne

Décrits par le GIEC, les effets d’un emballement du réchauffement climatique sont connus : des forêts très vulnérables stockant moins de carbone ; le dégel du pergélisol (sols gelés en permanence) libérant virus, bactéries, dioxyde de carbone et méthane –gaz à effet de serre encore plus puissant que le CO2 ; la mise en péril de la riziculture dans 40 % des régions productrices par manque d’eau ; la malnutrition qui guette 180 millions de pauvres en Afrique et en Asie du sud-est ; le destin «lugubre» de nombreuses villes côtières… Déjà, les récifs coralliens dont dépendent plus de 500 millions d’habitants sont menacés, et l’élévation du niveau de la mer salinise les sols, provoque la disparition des mangroves et met en péril l’équilibre de vie – y compris humaine – sur de nombreux littoraux dans le monde. L’optimisme, rationnel, ne se trouve pas du côté des climatologues qui s’appuient sur des données scientifiques, mais chez les sociologues. Ils voient émerger ce qu’ils appellent un « point de bascule sociologique », c’est-à-dire le franchissement d’un seuil critique à partir duquel le mouvement en faveur de la lutte contre la crise climatique va devenir irréversible. Sur le plan économique, au-delà des promesses des grands producteurs d’énergie fossile sur leur future neutralité carbone, il s’agit, par exemple, de la réorientation de l’industrie automobile mondiale vers la voiture électrique ou bien, aiguillonnée par des groupes de pression, de la naissance et de l’influence grandissante d’une finance désengagée des secteurs polluants.

Sur le plan politique, c’est le retour de Washington dans l’Accord de Paris, puis l’annonce par la Chine de sa neutralité carbone pour 2060 mais, surtout, l’accélération de la prise de conscience de l’opinion publique, notamment grâce au mouvement planétaire de la jeunesse pour le climat. De plus, une gigantesque enquête menée pour l’ONU (The Peoples’ Climate Vote – le vote populaire pour le climat) par Stephen Fisher, professeur de sociologie politique à l’université d’Oxford, montre que la plupart des citoyens souhaitent clairement l’adoption de politiques fortes et d’envergure. Dès lors, il devrait devenir rationnellement difficile pour les décideurs, et plus encore pour les gouvernants, de faire l’impasse sur la transition bas carbone.

Une transition socialement acceptable

Plus de cinq ans après les engagements de la COP21, l’enjeu de la COP26 est le passage à l’action, d’urgence. D’ici à novembre, les États auront présenté leur nouvelle feuille de route. Ils devront alors se mettre d’accord sur un système mondial de taxation du carbone, la fin de la dépendance au charbon, la réduction progressive des combustibles fossiles, la fin des investissements dans l’économie brune (basée sur les énergies et les ressources fossiles sans tenir compte des impacts sur l’environnement). Un programme ambitieux. Toutefois, dans un contexte d’explosion des inégalités, exacerbées par la crise du Covid, un passage à une économie décarbonée, qui appauvrirait davantage les populations, susciterait à coup sûr leur hostilité, accentuant la déstabilisation des sociétés.

En France, le mouvement des Gilets jaunes, fondé sur le rejet de la taxe carbone sur le carburant, en a déjà fait la démonstration. La condition sine qua non de la réussite d’une transition bas carbone ? Qu’elle soit « juste » et socialement acceptable grâce à des politiques qui en minimisent les impacts négatifs – pertes d’emplois dues à la fin de l’extraction du charbon ou de la production de moteurs thermiques, coût des transformations à opérer individuellement telles que le changement de véhicule ou de système de chauffage. Ainsi, que ce soit pour renouveler le parc automobile, qu’ils veulent électrique, ou pour aider les entreprises les plus fragiles à se décarboner, les États doivent mettre la main à la poche. Et donner aux travailleurs des secteurs en restructuration, pour cause de transition, la possibilité de se convertir à de nouveaux emplois et de disposer d’une protection sociale adéquate. En cela, les réformes de la formation professionnelle et de l’assurance chômage françaises marchent à rebours. Nécessaires, ces politiques redistributives sont toutefois incompatibles avec les actuelles baisses constantes d’impôts, pour les plus riches et les sociétés, et avec les pratiques d’évasion fiscale.

Si les États estiment qu’ils ne peuvent pas tout, ils sont en mesure d’inciter les établissements financiers à soutenir l’investissement des entreprises dans un outil de production décarboné, à orienter les capitaux vers une transition juste et à proposer des instruments financiers adaptés. Avec un bémol : les pays pauvres ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre budgétaires que les pays développés pour mener à bien ces nouvelles politiques. Face aux principaux responsables du réchauffement climatique depuis le début de l’ère industrielle, les notions de « solidarité climatique » et de « juste contribution » ont fini par s’imposer dans les négociations internationales. À ceci près qu’en dépit de leurs engagements chiffrés (Accord de Copenhague, 2009), les pays riches ont pris du retard dans le versement des sommes dues aux petits États insulaires et autres pays parmi les moins avancés qui paient déjà un lourd tribut au réchauffement climatique.

Emploi et conditions de travail

En pleine accélération, les déplacements internes de populations sont de plus en plus liés à des catastrophes environnementales. À 98% d’origine climatique, celles-ci sont responsables des trois quarts des départs (31 millions de personnes en 2020) et de la progression des nouveaux déplacements, estime l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC). Brutales (inondations, ouragans, typhons et autres tempêtes…) ou plus lentes (désertification et dégradations des sols, élévation du niveau des mers…), ces catastrophes empêchent souvent le retour de personnes qui, avec leurs familles, viennent gonfler les bidonvilles des grandes villes où elles sont exploitées. Les femmes représentent 80% des réfugiés climatiques et 70 % des personnes les plus pauvres de la planète. Elles sont aussi les principales victimes d’esclavage moderne.

Un autre phénomène qui prend de l’ampleur, le « stress thermique »… Il fait référence à la chaleur à partir de laquelle le corps humain peut subir un dommage physiologique (températures supérieures à 35°C avec un fort taux d’humidité). Dans un rapport publié en juillet 2019, l’OIT, l’Organisation internationale du travail, avertit que l’augmentation du « stress thermique » pourrait se traduire par une perte de productivité équivalant à 80 millions d’emplois d’ici à 2030. Soit, selon des projections établies sur la base d’une hausse des températures mondiale de 1,5 °C à la fin de ce siècle, 2,2 % du total des heures travaillées dans le monde qui pourraient être perdues en raison de températures élevées !

Si l’agriculture, la construction et les transports sont touchés en premier lieu, tous les secteurs d’activité le sont, entraînant un énorme coût économique qui accroît les inégalités entre les pays. L’OIT alerte aussi sur l’impact concernant le travail décent. Alors que ce phénomène de « stress thermique » est déjà palpable, l’étude des répercussions de l’augmentation de la chaleur sur le milieu du travail est récente (2007 et 2014, 4e et 5e rapports du GIEC). Outre le fait d’encourir le risque de perdre leur outil de travail à la suite de catastrophes naturelles, les travailleurs qui exercent en extérieur les métiers les plus physiques et les moins bien rémunérés, voient leurs conditions de travail devenir de plus en difficiles du fait de l’envolée des températures. Les multiples menaces auxquelles ils sont exposés ont été mises en évidence, que ce soit des risques pour la santé au sens large (déshydratation, malaises…) ou des accidents du travail en lien, par exemple, avec la baisse de la vigilance.

Quand les syndicats s’en mêlent

Lors de la COP21, les syndicats avaient obtenu que les gouvernements s’engagent à promouvoir le travail décent, les emplois de qualité, ainsi qu’à soutenir les travailleurs par des stratégies de transition juste. La question est de nouveau sur la table, une fois de plus les organisations de travailleurs fourbissent leurs argumentaires. Outre la Confédération syndicale internationale, la Confédération européenne des syndicats ou encore IndustriAll global union, 140 organisations syndicales et ONG issues de 50 pays se sont alliées dans ce but à l’initiative de la CGT. Une configuration inédite qui, en juin 2021, a tenu un « Forum syndical international des transitions écologiques et sociales » en visioconférence. L’objectif ? Parler, entre autres sujets, de la transformation du système énergétique, des transitions sectorielles et des stratégies de construction du rapport de force. Il s’est conclu par un appel unitaire en perspective de la COP26 de Glasgow, adressé aussi « à l’ensemble des forces sociales engagées dans la construction d’une transformation écologique et sociale ». Christine Morel

Poster un commentaire

Classé dans A la une, Documents, Pages d'histoire

Allocs contre écran plat

L’allocation de rentrée scolaire est versée à trois millions de familles modestes en France. Cet argent ne sert pas toujours qu’à ça, d’après Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale. « On sait bien qu’il y a des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre qu’à d’autres moments », a-t-il déclaré sur France 3, le dimanche 29 août. Une affirmation mensongère, dénoncée par Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images.

Et revoici le marronnier de la rentrée : mais que font donc les pauvres de leur allocation de rentrée scolaire, une aide financière d’un peu moins de 400 euros par enfant ? Ne pourrait-on pas encadrer un peu tout ça, et remplacer par des « bons d’achat » vertueusement fléchés vers les cahiers à grands carreaux les euros tentateurs qui ruissellent sur les comptes en rouge ?  Après avoir semblé lui-même tenté par la suggestion, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer a été vivement secoué par Rémy Buisine, de Brut, sur le thème « mais d’où tenez-vous donc cette info sur le boom des écrans plats en septembre ? » Peu habitué à être relancé sur la langue de bois qu’il déverse devant des journalistes qui n’ont pas mis les pieds dans une école depuis vingt ans, Blanquer a bafouillé des « on sait bien que », des « c’est une évidence », bafouillements qui ont réjoui mon Twitter de la nuit. À noter que Rémy Buisine rebondissait lui-même sur une intervention, quelques jours plus tôt, du ministre sur France 3, dans laquelle le journaliste Francis Letellier (après cinq relances, déjà, d’un Blanquer bafouillant que la suggestion était « intéressante » et qu’il allait « regarder ça ») parvenait à faire prononcer à son invité la phrase fatale : « On sait bien, si on regarde les choses en face, que parfois il y a des achats d’écrans plats plus importants au mois de septembre ».

Plusieurs choses sont passionnantes dans la séquence. Si Blanquer peine à répondre à Buisine, c’est que non, en réalité, on n’en sait rien, comme l’ont aussitôt établi plusieurs fact-checkings de presse. Seule source à cette increvable rumeur des pauvres se précipitant sur les écrans plats de septembre : une étude de 1994, démentie par toutes les études suivantes sur le même sujet, selon laquelle 4% des familles admettaient en effet dépenser leur allocation à d’autres achats que des fournitures scolaires. À Blanquer qui objecte que « c’est du déclaratif », autrement dit que les arnaqueurs aux allocs ne vont pas avouer qu’ils arnaquent, les fact-checkeurs les plus pointus ont riposté en interrogeant les vendeurs de téléviseurs : ils ne constatent aucun boom en septembre, mais bien deux mois plus tard, à l’occasion du « black friday ».

Face à Buisine comme à Letellier, la gêne de Blanquer est palpable.  Délectable gêne du bourgeois se débattant avec l’inavouable préjugé, imprégné jusqu’au plus profond de son être, que les pauvres, pour dépenser le « pognon de dingue » que leur distribuent généreusement les CAF, ne savent que se ruer vers les promos de Nutella et autres écrans plats. Ce préjugé a été fort bien documenté par le sociologue Denis Colombi (voir notre émission avec lui). Risible épouvantail aussi des « écrans plats », éternel symbole de luxe et de luxure, alors qu’ils représentent la quasi-totalité du marché actuel des téléviseurs, comme le remarque Nassira El Moaddem.

L’impact de l’interview de Buisine rappelle surtout que la plus efficace parade aux infamies proférées impunément sur tous les écrans (plats ou non) n’est pas la contradiction frontale à la Hanouna, éructation contre éructation. C’est la question des sources, l’éternelle question des sources. La seule fois à ma connaissance, dans les dix dernières années, où Eric Zemmour a été mis en difficulté sur un plateau de télévision, c’est en réponse à une simple et basique question : « Mais d’où tenez- vous ça, Eric Zemmour ? » Rien de moins glorieux que ce basique rappel au réel ? Oui. Mais on n’a pas autre chose en magasin. Daniel Schneidermann

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Sortie d’usine, les GM&S en BD

En 2017, les salariés de l’usine GM&S dans la Creuse (23) menacent de faire sauter leur usine. Plongé à leurs côtés, Benjamin Carle raconte dans Sortie d’usine les rouages d’une liquidation orchestrée. Un récit graphique passionnant, parfaitement documenté.

On va tout péter ! En mai 2017, les images des GM&S qui menacent de faire « exploser » leur usine font le tour des médias. Comme de nombreux Français, le journaliste Benjamin Carle découvre à la télé ces ouvriers en lutte pour leurs emplois et décide de sauter dans un train. Direction La Souterraine, une petite ville de la Creuse (23) où des salariés d’une usine de sous-traitance automobile s’opposent à sa fermeture : ils accusent état et constructeurs de ne pas tenir leurs engagements.

Sur place, Benjamin Carle découvre des salariés poussés à bout par des donneurs d’ordre qui font le choix de la délocalisation. Il n’en repartira que trois ans plus tard avec, en poche, Sortie d’usine, le récit en BD d’une tentative de liquidation en bande organisée, mise en images par le dessinateur David Lopez. Enquête aussi drôle que poignante, nourrie d’anecdotes et de séquences prises sur le vif, l’album raconte à hauteur d’humain les raisons de ce saccage. On y rencontre des syndicalistes combatifs, un maire révolté, un avocat prêt à ferrailler, un ancien patron désabusé… « Cette usine, c’est une zone de conflit, mais le genre de conflit auquel on s’est collectivement habitués », écrit l’auteur, décidé à comprendre les raisons de ce gâchis industriel. Pour raconter les GM&S et leur lutte, la bande dessinée fait un détour par l’histoire.

Avec la décentralisation au début des années 1960, les pouvoirs publics incitent les entreprises à venir s’installer en zone rurale. L’entreprise familiale Socomec prend ainsi la direction de la Creuse. Une autre époque. Le patron n’arrive pas en Mercedes mais en 4L, pourrie. Il démarre sa journée en serrant la main de chaque ouvrier et s’endort dans les cartons quand il a trop abusé du Ricard ! « On réussissait à discuter, à obtenir des choses, grâce à la lutte », se souvient un retraité. Son stylo à la main, le journaliste griffonne des notes. De l’usine au domicile des anciens, il reconstitue les morceaux d’un site dont le destin bascule dans les années 1990. Après sa vente, celui-ci valse de redressement en reprise. Jusqu’en 2014, lorsque le donneur d’ordres place un professionnel de la liquidation pour organiser sa mise à mort, dépeçant en cachette une partie de la fabrication des pièces sur des sites étrangers.

Sans la mobilisation exceptionnelle de ses salariés, l’usine, lâchée par les pouvoirs publics, aurait dû fermer depuis longtemps. « C’est con, c’était une belle usine », conclut l’un des salariés. C’est aussi une jolie lutte. Que les ouvriers, décidés à ne rien lâcher, poursuivent encore devant les tribunaux. Cyrielle Blaire

EN SAVOIR PLUS :

1963 – De Gaulle rejette le Royaume-Uni du Marché unique, Jacques Anquetil gagne son quatrième Tour de France, la durée du service militaire est ramenée à 16 mois, le premier hypermarché sort de terre et… la SOCOMEC est créée à La Souterraine, dans la Creuse.

57 ans et une dizaine de repreneurs et de redressements judiciaires plus tard, la plus grande entreprise de la Creuse ne compte plus que 120 employés, soit près de quatre fois moins que dans les années 1980. Beaucoup de Français entendent parler de GM&S pour la première fois en 2017, alors que les salariés menacent de faire sauter leur usine de sous-traitance automobile pour lutter contre sa fermeture. à travers Sortie d’usine, quatre leaders de la lutte nous racontent les combats de ceux qui se sont battus pour maintenir sur les rails un bastion industriel qui n’en finit plus d’être sur le point de disparaître.

Cette enquête raconte le combat d’ouvriers, dessine le portrait d’une ville, replonge dans les archives et les données économiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Elle fait aussi, en creux, les comptes de la désindustrialisation dont les conséquences continuent de se dévoiler. Même dans le « monde d’après »

Sortie d’usine, Benjamin Carle et David Lopez (éd. Steinkis, 110 p., 18€).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

La Hongrie de Viktor Orbán

Comment le régime de Viktor Orbán, qualifié d’illibéral, s’est-il installé et enraciné en Hongrie ? Quelle est la spécificité de l’extrême droite hongroise et, au-delà, de l’ancienne Europe de l’Est ? Le livre d’Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán, nous permet d’y voir plus clair.

Régimes autoritaires, restrictions du champ de la démocratie, politiques nationalistes et anti-migrants… En Hongrie, comme en Pologne, les droites extrêmes ou extrêmes droites sont arrivées au pouvoir et s’y enracinent. Avec des conséquences graves pour leur société, pour les droits des citoyens et notamment ceux des travailleurs. Mais aussi pour l’Europe elle-même. Pourtant, à Budapest, le Premier ministre Viktor Orbán, a su se faire réélire à la tête de la Hongrie, qu’il dirige d’une main de fer depuis 2010, et où sa politique a généré une société très clivée. Comment comprendre la spécificité de ces régimes, de leurs idéologies, de leurs pratiques ? D’où vient Viktor Orbán ? Comment a-t-il construit sa popularité en Hongrie, un pays de 10 millions d’habitants, membre de l’UE depuis 2004 ? Quelle est sa vision de l’Europe ? C’est à ces questions que répond le livre, très documenté, d’Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán. Un ouvrage qui s’inscrit dans la collection très bien venue d’Actes Sud, avec des ouvrages de même nature sur Vladimir Poutine, le pape François, Marine Le Pen, Xi Jiping, Recep Tayyip Erdoğan, Bachar al-Assad…

C’est d’abord le « ciment anticommuniste », selon les mots de l’auteure, qui fait la spécificité de régimes comme celui de Budapest, nés après la chute du mur. Mais si Viktor Orbán, orateur audacieux, a d’abord émergé en défendant les libertés, la société civile, le pluralisme, et en réclamant le départ des troupes soviétiques, il a ensuite consolidé son pouvoir avec son parti, le Fidesz, en développant une propagande nationaliste. Affirmant que « ce n’est pas à une politique de redistribution sociale que les gens s’identifient, mais à l’histoire de leur pays », en construisant un narratif national qui réécrit l’histoire, en glorifiant les « racines chrétiennes » du pays mais aussi de tout le continent. En refusant aussi tout accueil des réfugiés voués à la vindicte populaire, et en prenant à son compte une vision sociétale ultraconservatrice  (qu’il s’agisse du mariage, des droits des femmes…) qu’il dénonçait pourtant autrefois.

Pour parvenir à ses fins, Viktor Orbán a muselé tous les contre-pouvoirs, dont la presse, mis sous contrôle le système judiciaire, restreint le rôle du Parlement. Il se revendique « illibéral » mais sa politique économique et sociale, elle, se révèle en réalité ultralibérale. Au plus grand bénéfice du patronat, qu’il s’agisse de l’organisation ou du temps de travail, ou du droit lui-même. Il en va ainsi de la loi qualifiée par l’opposition et les syndicats d’« esclavagiste », qui « fait passer le seuil annuel d’heures supplémentaires dans les entreprises de 250 à 400, avec une latitude pour l’employeur de ne les payer qu’au bout de trois ans ». Nationaliste, Viktor Orbán n’en est pas moins européen. En partie parce que la Hongrie, devenue membre de l’UE en 2004, est bénéficiaire nette de l’aide financière de l’Union. Mais aussi parce qu’il y défend une vision du monde, et de la place qu’y occupe l’Europe, semblable à celle qu’il déploie en Hongrie. Son credo ? Une Europe chrétienne, qu’il dit menacée par les migrants et dont il se présente comme le défenseur suprême. Dès lors, il n’a que faire des mises en garde des eurodéputés ou de la Commission européenne contre ses violations des « valeurs fondatrices » de l’UE. D’autant que toute éventuelle condamnation suppose l’unanimité des États membres et que Budapest jouit, notamment, du soutien de Varsovie. Au point que Jarosław Aleksander Kaczyński, le chef du PiS (Droit et justice) au pouvoir en Pologne et Vice-président du Conseil des ministres, l’a pris pour modèle.

Érigeant des murs idéologiques autant que réels aux frontières du pays, l’homme fort de Budapest se veut aussi en croisade en Europe. Dont il entend faire basculer le centre de gravité vers l’Europe centrale. Pour autant, ami ou allié de Donald Trump, de Jair Bolsonaro ou de Benyamin Netanyahou (lequel amnistie les campagnes électorales d’Orbán fleurant l’antisémitisme, pourvu qu’il défende la politique d’Israël), Viktor Orbán entend se distinguer des extrêmes droites d’Europe de l’Ouest, comme le RN en France, même s’il a pu flirter avec Mattéo Salvini quand celui-ci était au pouvoir en Italie. Car, en dépit de sa propre politique, il ne juge pas l’ex-FN assez fréquentable, même s’il a avec lui des affinités idéologiques et des contacts importants. Alors que le RN s’est lancé dans une entreprise de « dédiabolisation », le Fidesz, le parti de Viktor Orbán, fait au contraire dans la surenchère. Après avoir quitté le Parti populaire européen (PPE) en mars 2021, le Premier ministre hongrois appelle à la création d’une nouvelle force de droite européenne pour « notre type de personnes » qui veulent protéger leurs familles et leur patrie. Les mobilisations contre la loi « esclavagiste » indiquent-elles le début d’un changement dans la société hongroise ? Elles ont permis en tout cas la convergence de nombreux secteurs de la population. Après des années à la tête du pays, pour la première fois le Fidesz doit aujourd’hui affronter des oppositions actives. Isabelle Avran

Dans la tête de Viktor Orbán, d’Amélie Poinssot (Éditions Actes Sud, 192 p., 19€50).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Édition, d’un Céline l’autre

Le monde littéraire est en ébullition ! 80 ans après leur disparition, refont surface des milliers de feuillets inédits de Louis-Ferdinand Céline. Un emballement médiatique qui semble faire bon marché de l’antisémitisme forcené de l’écrivain. Le commentaire du quotidien L’Humanité, publié le 13/08.

L’Atlantide engloutie remonterait-elle du fond des mers qu’elle ne susciterait pas autant de remous. Le Figaro salue sur une page la « découverte exceptionnelle de manuscrits inédits »Le Monde consacre trois pages à « des trésors retrouvés »Libération, avec la une et quatre pages, évoque un « trésor à crédit », qualifié « d’inestimable » dans l’éditorial. Diable ! Mais de quoi s’agit-il ? En résumé, écrit le Monde, qui a ouvert la partition : « Disparus en 1944, des milliers de feuillets inédits de l’écrivain, auteur de Voyage au bout de la nuit, viennent de ressurgir dans des circonstances étonnantes. » Le journal aurait donc remonté la piste, façon polar ou film de série B.

Sur la piste du « trésor »

Il est vrai que les faits, en eux-mêmes, interrogent. Dès le 6 juin 1944, jour du débarquement en Normandie, Céline comprend que le vent tourne. Il a quelques raisons de s’en préoccuper. Il a fréquenté régulièrement les occupants, dont Otto Abetz, qui fait le lien entre le pouvoir nazi et les artistes et intellectuels français ouverts, si l’on peut dire, à des rapports de sympathie, il a aussi fait rééditer pendant cette période ses ignobles pamphlets antisémites, Bagatelles pour un massacrel’École des cadavresles Beaux Draps. Courage fuyons, donc. Le 8 juin, sa décision est prise. Il retire de la banque ses avoirs sous la forme de pièces d’or, que sa femme, l’ancienne danseuse Lucie Almansor, devenue Lucette Destouches – le vrai nom de Céline –, va coudre dans son gilet et, le 17, tous deux partent pour Baden-Baden et prendront plus tard le chemin de Sigmaringen, en Allemagne, où ils cohabiteront avec la crème délétère de la collaboration qui a suivi Pétain.

L’affaire au sens strict commence là. Il aurait laissé, dans son appartement, des milliers de pages, des lettres, des photos jamais retrouvées, jusqu’à ces derniers jours, quand un ancien critique littéraire et dramatique de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, révèle qu’il a en sa possession les fameux documents disparus. Ils lui auraient été remis il y a déjà quelques années par une personne tenant à l’anonymat, laquelle lui aurait demandé de ne rien révéler avant la mort de Lucette Destouches, intervenue fin 2019. D’où la question du polar. D’où viennent les documents et qui les a récupérés après le départ du couple ? Le nom d’un dénommé Oscar Rosembly est avancé. Faisant partie des résistants de la 25e heure, il aurait mis à profit ses visites d’appartements des anciens collaborateurs pour se servir lui-même, au point qu’il est arrêté en septembre et incarcéré à Fresnes en raison de ses « agissements malhonnêtes ». Une autre piste est ouverte. Celle d’un résistant, un vrai celui-là, proche de Jean Moulin et qui aurait occupé l’appartement de Céline, réquisitionné pendant plusieurs années…

La découverte donne lieu, comme il se doit, à un imbroglio judiciaire. À qui appartiennent les documents ? À Jean-Pierre Thibaudat, qui les a en sa possession, ou bien aux ayants droit de l’œuvre de Céline, les dénommés François Gibault et Véronique Chovin, qui portent plainte pour vol et recel. L’enjeu se chiffre en dizaine de millions d’euros. Il y a une vingtaine d’années, le manuscrit de Voyage au bout de la nuit avait atteint 1,8 million aux enchères. Les éditions Gallimard sont sur le coup et le « trésor », à ce point, apparaît plus financier que littéraire.

Mais qu’en est-il des documents eux-mêmes ? Il y aurait là, peut-être, le manus­crit d’un roman, la Volonté du roi Krogold, le manuscrit de Mort à crédit, celui de Casse-pipe, dont n’ont été publiés que de minces fragments, mais aussi un ensemble de lettres, dont celles échangées avec Robert Brasillach, qui n’était rien moins que le rédacteur en chef de Je suis partout, le journal phare de la collaboration et de l’antisémitisme, fusillé à la Libération après avoir été jugé pour « intelligence avec l’ennemi » et qui n’aura pas eu, à l’évidence, la prudence de son correspondant.

Un artisan du négationnisme

Car Céline, pour l’essentiel, va parvenir à se fondre dans le paysage. Revenu en France en 1951, il se construit à Meudon un personnage d’ermite en retrait des convulsions du temps, indifférent aux polémiques. À peine aurait-il eu quelques rencontres fortuites avec les occupants, loin de ce que le Monde, très curieusement, appelle sa « légende noire ». Singulière légende. En 2017, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, dans Céline, la race, le juif, en ont fait la démonstration. Céline ne s’en est pas tenu aux pamphlets. Il fut un collaborateur actif. « La légende d’un Céline qui n’aurait collaboré que par des mots et non par des actes, déclarait alors Annick Duraffour dans un entretien de l’Expressa perdu toute crédibilité : le prohitlérien déclaré a donné dans la délation. Et il faudra bien qu’un jour les biographes de Céline se soumettent aux faits. » Il sera aussi après-guerre un des artisans du négationnisme, allant jusqu’à ironiser sur « la magique chambre à gaz ». Le trésor redécouvert devant des yeux émerveillés est celui d’un salaud.

Oui, mais, et l’écrivain ? Voyage au bout de la nuit est un grand livre. Après-guerre, D’un château l’autre évoque les petites saletés, la cupidité, les bassesses et lâchetés des collaborateurs réfugiés à Sigmaringen autour de Pétain et qui ne songent qu’à sauver leur peau et leur argent. Mais le livre, comme le seront les livres ultérieurs de Céline, tel Féerie pour une autre fois, dont le titre n’est pas neutre, est construit sur un énorme mensonge par omission… Tous ceux qui sont là sont des criminels, complices d’une politique ayant conduit à 50 millions de morts et de l’extermination de plus de 6 millions d’hommes, de femmes et d’enfants…

C’est peut-être cela qu’il faut lire dans l’usage compulsif que Céline fait des points de suspension… Où est le trésor inestimable ?

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Syrie, prison et répression

L’ouvrage est coédité par Actes Sud et l’association Pour que l’Esprit vive. Tous témoins réunit les dessins de prison de Najah Albukaï et les textes d’une vingtaine d’écrivains. Un recueil qui mêle émotion et réflexion pour dénoncer la répression en Syrie.

Dix ans après le début du soulèvement populaire en Syrie, la répression, meurtrière et massive, s’est abattue contre toute forme de contestation. Symbole d’une solidarité active, les éditions Actes Sud publient Tous témoins. La reproduction de dessins et gravures de Najah Albukaï, accompagnés de textes de 23 auteurs de divers pays qui réagissent face à l’horreur : Alaa el Aswany, Laurent Gaudé, Nancy Huston, Daniel Pennac… « Dans l’histoire de l’art, les crucifixions sont des scènes héroïques, mais la réalité est abominable », témoigne Najah Albukaï, arrêté et torturé par le régime syrien.

Né à Homs en 1970, l’ancien étudiant des Beaux-Arts de Damas, puis de Rouen, participe aux manifestations contre le régime au début du soulèvement en mars 2011. En 2012, puis en 2014, il est arrêté, et enfermé, en particulier dans le sinistre centre 227 des services de D.R. renseignements. Les prisonniers y sont entassés dans de petites cellules, soumis à la quasi-nudité, à la torture, à l’humiliation, à la mort, à l’obligation de porter des cadavres… Parmi eux, des enfants, des militants des droits humains, des réfugiés palestiniens du camp de Yarmouk totalement détruit lors du siège (hiver 2012- été 2013), des manifestantes et manifestants. Grâce à la détermination de sa compagne, Najah Albukaï parvient à fuir et vit aujourd’hui en France.

En 2018, le quotidien Libération publie plusieurs de ses dessins. Des écrivaines et écrivains de diverses origines ou sensibilités, sidérés par l’horreur, décident alors de partager leurs réactions, mais aussi leurs réflexions. Un ouvrage commun, salvateur. Isabelle Avran

Tous témoins, éditions Actes Sud, 160 p., 25€.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Expos, Pages d'histoire

Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, il y a 70 ans, disparaît Louis Jouvet. En hommage à l’immense comédien, Chantiers de culture vous propose un entretien imaginaire avec le « patron » de l’Athénée. Un maître dans tous les arts du théâtre.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». à la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. –  Las en 1914, mobilisé comme infirmier, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises. C’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux, dont je créerai à la scène la majorité des œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – En juillet 1927, vous lancez le Cartel. Un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité, coordonner nos répertoires… Chacun des associés conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues ne se démentira pas jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant qui ne relève ni du pur artifice ni de la pure spontanéité. Un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie. Yonnel Liégeois, sur des propos authentiques de Louis Jouvet

Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, extraordinairement doué dans les décors et les éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), il sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

à lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Gallimard, Folio biographies n° 154, 416 p., 9€70).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Pages d'histoire, Rideau rouge

À lire ou relire, chapitre 7

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jurica Pavicic à Véronique Mougin, d’édouard Glissant à Boris Vian. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de David Dufresne et Jacques-Olivier Boudon… Bonne lecture !

Un suspens oppressant, une intrigue foisonnante, un style éblouissant… On plonge dans L’eau rouge avec ravissement ! Pour ce premier polar disponible en langue française, le qualificatif de roman noir serait préférable. Un coup de maître sous la plume de Jurica Pavicic : la littérature croate nous offre bien plus qu’une nouvelle affaire de disparition inquiétante ! Silva, la jeune et belle aux tenues aguichantes, est introuvable dans la bourgade de Misto. « Cet instant où elle a dit Allez, salut ! et fait virevolter sa robe vers la sortie, c’est la dernière fois qu’ils l’ont vue ». Vaines recherches, elle s’est volatilisée. Un jour peut-être, des décennies plus tard… Le talent de Pavicic ? D’un chapitre à l’autre de son imposant roman, orchestrer la tragédie familiale aux accents de la tragédie nationale, composer un sulfureux ballet où doutes et secrets intimes se brisent au fronton des fureurs collectives… La chute du mur de Berlin, la guerre des Balkans, la mort de la Yougoslavie.

Mate ne cesse de rechercher Silva, sa sœur jumelle. Aux quatre coins de la Croatie naissante, dans toute l’Europe dès que perce le moindre indice. Une quête qui s’avère bien vaine, l’une narguant toute réapparition, l’autre sombrant dans la dépression. Une famille, une cité, un état en perdition pour d’aucuns, en recomposition pour les autres lorsque le parfum des billets de banque supplante l’odeur des canons : affairisme immobilier, tourisme de luxe, plages bétonnées, mafias et nouveaux riches spéculant sur les atours de la côte dalmate… écrivain et scénariste reconnu en Croatie, Pavicic a le sens de la répartie et de la mise en scène. Des portraits superbement brossés, une intensité dramatique qui ne faiblit jamais, un phrasé élégant qui manie douceur et douleur avec le même doigté : voilà matière pour un prochain film à succès !

Comme pourrait le devenir ce désopilant Fils à maman, joliment troussé sous la plume de Véronique Mougin ! Une histoire de gamin tendrement couvé par une tyrannique mère, fermière de son état et peau de vache avec tous ses voisins… Madame Picassiette, l’héroïne de cette saga familiale en guerre ouverte avec son fils Charly ? « Une sorte de Geronimo en tablier à fleurs », commente l’auteure, « intimement liée à sa terre, prête à la défendre bec et ongles ». D’où sa colère et son entrée en résistance lorsque son rejeton, rêvant du prix Goncourt, entreprend la rédaction d’un livre qui égratigne la campagne de son enfance, Chandoiseau son village, ses quatorze habitants et ses trois chèvres… Véronique Mougin joue de la fourche et du stylo avec le même brio dans cette guerre des tranchées, parfois boueuse et pluvieuse entre mère et fils. Elle manie répliques et bons mots avec talent, ménage le suspens d’une intrigue à moult rebondissements. Un roman qui sent bon l’herbe mouillée et les pommiers en fleurs, une épopée campagnarde où l’humour le dispute à la tendresse, où bobos et néo-ruraux ont du mouron à se faire face à la vindicte paysanne.. à l’image d’autres mères d’écrivains célèbres qui fustigèrent les écrits de leur rejeton, qu’on se le dise et le lise, Jo la fermière se prépare à transformer sa verte chaumière en authentique poudrière. Jusqu’à ce que le bonheur soit enfin de retour dans le pré !

Du fils à maman aux enfants d’esclaves, une lecture follement enivrante que ces Manifestes ouvrant à des propos autrement gouleyants. Nourris d’allégresse et d’espoir, forts d’un regard lucide et d’une réflexion profonde : c’est bonheur que de lire d’un même souffle, pour la première fois rassemblés, ces six textes signés Glissant et Chamoiseau ! « La capacité d’indignation d’édouard Glissant tenait à la faculté de sa poétique d’être », écrit l’auteur de Texaco, « dans le même balan, une actualité et une vigilance ». Et les deux compères, devant l’inacceptable d’une loi mortifère ou d’une politique ségrégationniste, de s’exclamer « on ne peut pas laisser passer çà ! », de tremper alors leur plume au même encrier pour s’insurger, coucher sur le papier leurs envolées poétiques, laisser courir leur imaginaire à la rencontre de « l’être-au-monde » qui est mondialité et non mondialisation, relation et non oppression… Pour qu’advienne ce « devenir-Tout-Monde », comme l’atteste Patrick Chamoiseau dans la préface à ce revigorant recueil de paroles fécondes, pour qu’advienne « dans les saccages, les humiliations, les écrasements, les injustices immémoriales… le mieux-humain à tout le moins très éloigné de ce que l’Occident capitaliste détient de virulent en absolus et dominations » ! De L’intraitable beauté du monde surgie en 2008 à l’heure de l’élection de Barack Obama à cet ultime Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, une envolée Caraïbe qui adoube l’archipel en continent, le créole en poétique universelle, l’esclave en humaine fraternité, l’étranger en tout-vivant.

Des paroles prophétiques que n’aurait certainement pas reniées Boris Vian, ce touche à tout de la création et de l’improvisation : littéraire, musicale, poétique, chansonnière ! Comme ses compères antillais, lui le trompettiste embouché au jazz afro-américain n’eut de cesse à réinventer le monde, provoquer le tout venant et bien-disant, s’insurger à l’encontre de tous les codes qui l’insupportaient. Nulle méprise, Vian ne se contente point d’aller cracher sur nos tombes, il s’obstine à vouloir ré-enchanter la vie, la sienne comme la nôtre. Avec les armes dont il fait bon usage : l’humour, la fantaisie, la dérision. « Son humour décapant n’a pas pris une ride », affirme Florian Madisclaire dans la préface à ce désopilant ça m’apprendra à dire des conneries ! Un petit recueil jubilatoire, à glisser dans toutes les poches, une recension de ces « mille et une facéties, mille et une merveilleuses conneries » dites ou écrites entre écume des jours et ratichon baigneur.

Après cette insolente balade en compagnie de Boris Vian, David Dufresne, quant à lui, nous propose « une virée avec Jacques Brel ». Pas n’importe où, à Vesoul très précisément, la cité de la valse-musette que chacun veut ou a voulu voir, allez chauffe Marcel, chauffe… Pour la quitter aussi vite parce qu’on n’a pas, ou plus, aimé la ville natale d’Edwige Feuillère, la préfecture de la Haute-Saône, non mais tout de même ! Si On ne vit qu’une heure, Dufresne prend toutefois son temps et multiplie les allers-retours sur les pas de son idole, de son maître chanteur. Qui conduit une véritable enquête policière à la recherche de celles et ceux qui auraient croisé les pas du natif de Bruxelles… Un alibi pour plonger dans ce qu’on appelle, parfois avec mépris voire condescendance, la France profonde, celle « des camions pizza, des usines oubliées et des centres-villes qui se recroquevillent des six heures du soir ». Un voyage en « terre brélienne », ces héros de l’ombre que chanta l’ami de Jojo et de maître Pierre, des ouvriers et paysans, bourgeois parfois sans le sou et commerçants de bistrots à la dérive que Dufresne entoure d’écoute et d’affection, autant d’hommes et de femmes au cœur brisé sur leurs ronds-points et pourtant brûlants toujours d’amour pour la Fanette ou la belle inconnue. Un regard original et tendre sur un Brel que l’on croyait pourtant bien connaître, un périple qui se clôt chez le regretté Marcel, l’accordéoniste de Vesoul, le grand Azzola.

De retrouvailles en retrouvailles, tandis que l’horloge ronronne au salon, il est des découvertes à peine croyables, l’histoire retrouvée d’un village français sous des planches de parquet ! Nous sommes au début des années 2000, les nouveaux propriétaires du château de Picomtal dans les Hautes-Alpes ont décidé de rénover leur demeure. Sous Le plancher de Joachim, apparaissent alors des inscriptions : le journal de bord du menuisier d’alors, narrant cent vingt ans plus tôt sa vie de labeur, ses soucis et ses amours, les cancans du village et les petits secrets des voisins. Le témoignage rare d’un homme du peuple, sans filtre ni interdit, à l’heure de l’arrivée du chemin de fer qui va bouleverser le quotidien des campagnes, quand sonne celle de l’avènement de la République. « Heureux mortel. Quand tu me liras, je ne serai plus », écrit Joachim Martin sur l’une des planches retrouvées. Une histoire incroyable qui refait surface et retrouve vie sous la plume de l’historien Jacques-Olivier Boudon qui la décrypte et la commente avec érudition et talent. Yonnel Liégeois

L’Eau rouge, de Jurica Pavicic, traduit par Olivier Lannuzel (éd. Agullo Noir, 384 p., 22€). Un fils à maman, de Véronique Mougin (éd. Flammarion, 352 p., 21€). Manifestes, d’édouard Glissant et Patrick Chamoiseau (coéd. La Découverte-L’institut du Tout-Monde, 166 p., 12€). Ça m’apprendra à dire des conneries, de Boris Vian (éd. 1001 Nuits, 120 p., 4€50). On ne vit qu’une heure, une virée avec Jacques Brel, de David Dufresne (éd. Du Seuil, 256 p., 19€). Le plancher de Joachim, de Jacques-Olivier Boudon (Folio histoire, 288 p., 8€10).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Armand Gatti, toujours vivant

En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.

Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous (1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de ­Berlin-Ouest, Armand Gatti orchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.

Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbong en DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréensautre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Deuxième Époque, texte revu et présenté par Matthieu Aubert, 92 p., 15€. (2) Éditions du Karrefour, avec le fac-similé du manuscrit et des photographies, 81 p., 16€. (3) Doriane Films, 1958, N&B, 83mn, 18€.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Chloé Zhao, séniors et nomades

Troisième film multiprimé de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland met en scène Frances McDormand. Dans le rôle de Fern, une veuve qui trace sa route dans l’immensité de l’Ouest américain. Un roadmovie social, intime et intemporel.

Son mari travaillait dans la mine USG à Empire, elle était prof remplaçante. La mine a fermé, la ville s’est éteinte, tout comme son homme. Fern n’est plus toute jeune et « les temps sont durs », lui explique la conseillère emploi qui l’encourage à une retraite anticipée. Elle préfère travailler et investir ses derniers dollars dans le van qu’elle customise. Pour en faire sa maison, sa fenêtre sur les couchers de soleil du Nevada, son fragile refuge face aux hivers implacables des étendues sans fin de l’Ouest américain. Tour à tour embauchée chez Amazon, dans un parc d’attractions animalier, dans un camping, elle va là où l’emploi la mène pour quelques dollars. Récit d’une itinérance accidentée et naturelle, forcée et libre, intime et collective.

Inspiré de la réalité

Troisième long-métrage de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland est l’adaptation de l’enquête éponyme de la journaliste Jessica Bruder. Elle avait suivi pendant trois ans des séniors devenus des nomades dans leur propre pays après que la crise financière de 2008 les eût totalement plumés. Ces travailleurs itinérants low cost (les hobos, homeless bohemians en anglais) incarnent les descendants naturels des métayers des Raisins de la colère. L’histoire se répète sur fond de paysages arides, isolés et somptueux, bien connus du cinéma américain. Immenses et intemporels, ils confèrent au récit un statut qui va au-delà de la simple dénonciation d’un système économique d’exploitation de la pauvreté. À mi-chemin entre la fiction et le docufiction — plusieurs personnages jouent leur propre rôle —, le film montre, crûment et sans jugement, la précarité infligée par le libéralisme américain à des séniors fragilisés, mais aussi des individus qui, de leur propre chef, rejettent le modèle de société marchand dominant.

Une œuvre ancrée dans l’Amérique profonde

La marginalité, la violence sociale, la légitimité des aspirations intimes et communautaires étaient déjà au cœur du cinéma de Chloé Zhao. Avant d’être couronnée en avril dernier de l’Oscar de la meilleure cinéaste — le deuxième décerné à une femme et le premier à une Chinoise —, elle avait déjà montré un parcours prometteur. En 2015, son premier film, Les Chansons que mes frères m’ont apprises, qui se déroulait dans la réserve indienne de Pine Ridge (Dakota du Sud), lui avait valu un début de reconnaissance mérité. Il mettait en scène l’itinéraire d’un lycéen indien confronté à la mort de son père et au choix inextricable d’aller faire sa vie en dehors de la réserve avec sa copine au risque d’abandonner sa petite sœur dont il est proche. C’est l’hommage au peuple indien. Son deuxième film, The Rider (2018), racontait la vie brisée et la résilience d’un jeune génie du rodéo, à nouveau dans le Dakota du Sud. Le film était également un portrait familial et communautaire juste et sensible. C’est l’hommage au « cow-boy ».

Dans ces deux premiers opus, les acteurs jouent leur propre rôle. Ce n’est plus le cas dans Nomadland. Mondialement connue pour ses rôles dans Fargo des frères Coen (1995) ou encore Three Billboards : les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (2017), la comédienne Frances McDormand s’empare avec brio et humilité du personnage de Fern. Elle nous emporte sur une ligne ténue entre grand cinéma témoin de notre temps et film de genre réinventé. L’hommage au roadmovie. Dominique Martinez

Nomadland, de Jessica Bruder. Traduit de l’américain par Nathalie Peronny (éditions J’ai lu, 448 p., 8€40)

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents

Robert Abirached, hommage

Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.

Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, ­administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.

En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation. Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.

Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture

Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).

La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale  la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions ­essentielles dans  le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Frictions, au cœur de l’essentiel

Réputée et à mettre entre toutes les mains, la revue Frictions analyse avec justesse un univers théâtral devenu, désormais, si peu « essentiel ». Avec un dossier en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. Pour se clore avec une interrogation sur le théâtre, « politique » ou non, de Jean Genet. Sans oublier la récente parution du numéro de la revue UBU-Scènes d’Europe.

On n’y va pas de main morte – tant mieux – dans la dernière livraison de la revue Frictions (n° 33), que dirige Jean-Pierre Han. Dans son éditorial, « Un peuple de fantômes/Éloge du vide », il se livre à la juste analyse spectrale d’un univers théâtral désormais si peu « essentiel ». Sous le titre « Penser passionnément » suit un fort dossier, réalisé par Jérôme Hankins, en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. De cet auteur capital quant au tragique contemporain, on découvre les « Corona Papers », soit trois lettres et la postface de sa dernière pièce, le Voleur de chaussures, traduites de l’anglais par Élisabeth Angel-Perez. C’est d’une lucidité foudroyante : « L’accident du capitalisme et l’accidentel dans la Nature se conjuguent. Le double accident fait tourner la société plus vite. Cela cause le réchauffement climatique et le coronavirus. Les chiffres que rapportent quotidiennement les médias sur l’état de la Bourse sont ceux de la température des malades… »

Jean-Lambert Wild, dans « Pas de gilet de sauvetage pour les poètes », médite sur la décrépitude de « l’essentiel » : « La mise à nu est brutale. Elle nous tue avec cette notification qu’on ne sert à rien, qu’on est inadaptable, qu’on n’est pas téléchargeable, qu’on n’est pas rentable. » Un portfolio en couleur donne à voir treize tableaux de Bruno Boëglin, homme de théâtre superbement à part, auquel la société de ses amis a consacré un ouvrageUne vie dans le désordre des esprits (À plus d’un titre). Il peint comme il a joué et mis en scène, dans un mouvement perpétuel de poésie farouche. Simon Capelle, c’est à Artaud, l’homme-théâtre en personne, qu’il s’attache, celui des voyages en Irlande et au pays des Tarahumaras, prophète d’un « futur plongé dans la grammaire du présent ».

Pierre Longuenesse, dans « Théâtre, poésie, politique », explore en détail les « écritures performatives » de Philippe Malone (les Chants anonymes) et Michel Simonot ( le But de Roberto CarlosDelta Charlie Delta). De ce dernier, on lira Même arrachée, avant de découvrir, de Claudine Galéa, « Ça ne passe pas », partition de colère lyrique sur la Méditerranée comme cimetière marin. Malone, Simonot et Galéa prennent bille en tête la fuite éperdue de ceux qui n’ont rien, en vue d’un paradis illusoire… Et puis Olivier Neveux se demande, en dialecticien accompli, « Pourquoi le théâtre de Jean Genet est-il politique ? »Frictions mise sur la pensée au plus haut prix. Jean-Pierre Léonardini

Frictions, 153 pages, 15 euros. Abonnement (50 euros pour quatre numéros), 22, rue Beaunier, 75014 Paris.

à lire aussi :

Avec ce numéro double (70/71) nouvellement sorti des presses, la revue UBU-Scènes d’Europe, dirigée par Chantal Boiron, fête ses 25 ans d’existence ! Avec, en ouverture, un série d’articles bien sûr à l’occasion de la 75ème édition du festival d’Avignon, surtout sur le passé devenu légende de la Cité des papes… Le regard rétrospectif de Gilles Costaz est jouissif, les souvenirs de Valère Novarina savoureux, l’entretien avec Nathalie Béasse éclairant ! Sans oublier l’hommage émouvant d’Odile Quirot à Jean-Pierre Vincent : du TNS de Strasbourg aux Amandiers de Nanterre, en passant par la Comédie Française, un maître du théâtre français, politique et citoyen. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Rideau rouge