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Azay, les impromptus du château

Les 26 et 28 mai, situé en région Centre-Val de Loire, le château d’Azay-le-Ferron (36) dévoilera une partie de ses secrets. Deux visites, dites « insolites », offriront au public une approche différente de cet édifice de la Renaissance.

Chaque année, le château d’Azay propose au public des visites qui se distinguent du programme classique. Diverses, insolites… Le jeudi 26 mai, place à la « ballade chantée » : le guide accompagne ses explications habituelles de pauses mélodiques. Il interprète plusieurs chansons, de la Renaissance à nos jours, symbolisant sans doute l’histoire de ce château étalée sur plusieurs siècles. Le samedi 28 mai, « Trésors cachés » ouvre les portes de pièces ordinairement interdites au public. Ambiance nocturne et torche allumée pour pénétrer dans la salle des jeux, l’office, la chambre du docteur, et bien d’autres endroits fréquentés par les maîtres des lieux.

Des rendez-vous insolites avec le château, sont ainsi prévus durant toute la saison. « Dans les pas d’un domestique » révèle un aperçu du quotidien des gens de maison. Les visiteurs emprunteront les couloirs et les escaliers de service. Le personnel les utilisait pour accéder à telle ou telle pièce à vivre, sans pour autant en traverser d’autres. L’occasion est donnée au public de découvrir coins et recoins, chambres et salles ignorées probablement des invités. Des lieux parfois surprenants, marqués pour certains de quelques innovations techniques, étonnantes pour l’époque. « Scandales au château » livre enfin les petites histoires de la demeure et de ses occupants : affaires plus ou moins sordides, squelettes retrouvés emmurés, espionnage, secrets en tout genre….

Les plus jeunes (entre 5 et 12 ans), quant à eux, ont droit à leur visite costumée. Le déguisement est toujours de rigueur pour une balade en extérieur ! « Il était une fois un jardin » offre aux promeneurs une petite virée d’un autre temps, au cœur du très beau parc paysager. Ses parterres, son jardin, ses vergers : on se laisse aller facilement à la flânerie… On profite aussi de la vue intégrale sur le château, les différentes phases de sa construction y apparaissent. Il fut érigé, pour l’essentiel, du XVe au XIXe siècle. La galerie qui relie le château aux anciennes dépendances date de 1926. Un haut lieu chargé d’histoire, le premier seigneur connu et occupant du château était le Chevalier Turpin de Crissé en 1250.

Six siècles plus tard, la famille Luzarche devient propriétaire. En 1951, Madame Hersent, née Luzarche, lègue la propriété à la ville de Tours et demande qu’elle soit ouverte au public, en préservant chaque pièce aménagée du temps des Hersent et des Luzarche. Raison pour laquelle il est possible désormais de découvrir les appartements, les décors, les meubles, de connaître les modes de vie et tout leur environnement. Philippe Gitton

Ouverture du château, parc et jardins : tous les jours, jusqu’au 13/11. Initiatives et visites insolites sont proposées durant toute la saison, suivies d’une dégustation de produits locaux (Tél. : 02.54.39.20.06).

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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Gabriel Garran, commun Commune !

Grand homme de culture, fondateur du Théâtre de La Commune à Aubervilliers (93), Gabriel Garran est décédé le 6 mai à Paris. D’une incroyable puissance de vie, ce petit d’homme a inspiré moult créateurs, auteurs et artistes. Un héraut de la francophonie, du Maghreb au Québec, de l’Asie à l’Océanie.

Metteur en scène, écrivain et poète, Gabriel Garran était un homme d’une courtoisie exemplaire. C’est toujours avec le sourire qu’il accueillait d’une poignée de main chaleureuse en son TILF, le Théâtre international de langue française qu’il fonda en 1985 au Parc de la Villette, critiques, amis et public grand ou petit. Vingt ans plus tôt, éminent défricheur et baroudeur, avec la complicité du maire communiste Jack Ralite, il créait à Aubervilliers le premier théâtre populaire permanent en banlieue, le Théâtre de la Commune depuis lors devenu Centre dramatique national.

De son vrai nom Gabriel Gersztenkorn, l’œuvrier des planches est né en 1927 à Paris d’un couple de juifs polonais. Lorsque la guerre éclate, son père est déporté à Auschwitz, où il meurt. « Après ces années noires, le théâtre sera sa planche de salut », écrit notre consœur Armelle Héliot. Rappelant aussi que, du TILF au Parloir contemporain sa dernière compagnie, il n’aura de cesse d’arpenter les territoires de la francophonie. Prenant fait et cause pour les auteurs d’Afrique, du Québec, d’Haïti, du Maghreb… « De Sony Labou Tansi à Nancy Huston, en passant par Normand Chaurette, Marie Laberge, Koffi Kwahulé, tous ceux que l’on connaît aujourd’hui, que l’on retrouve à Limoges et partout ailleurs, sont là », constate l’ancienne critique dramatique du Figaro. « La disparition de Gabriel Garran laisse orphelins tous ceux qui se sont autoproclamés les « enfants d’Aubervilliers » ainsi que plusieurs générations d’artistes qui ont pu trouver auprès de lui une filiation artistique et populaire profonde », notent avec une infinie tristesse ses proches et complices de longue date. En 2015, il était récompensé de la grande médaille de la francophonie par l’Académie française. Sa devise ? « L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas » !

Auteur de deux pièces de théâtre et de centaines de poèmes édités à tirage restreint, Gabriel Garran signait en 2014 une poignante biographie. Géographie française nous révélait le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, il nous livrait ses fragments de jeunesse qui le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et, à la vie à la mort, sans cesse à reconquérir. Yonnel Liégeois

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Desproges, un jour d’avril

En avril 1988, le 18 du mois, disparaissait Pierre Desproges. Un humoriste et pamphlétaire de grand talent qui sévissait avec bonheur, tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ces jours troublés et troublants, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers du rire et de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

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– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.

– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.

– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.

– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.

– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.

– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.

– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.

– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.

– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.

– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.

– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

  PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR

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Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le Tout Desproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants délires en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. Un homme de plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

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Un chameau dans la lande !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Dans les Landes nous avons été alertés à plusieurs reprises sur un cinéma Art et Essai assez peu attendu dans la toute petite station balnéaire de Contis Plage. Le cinéma de Contis existe depuis 1996 et propose des séances quasi à la demande du public. Le film ne vous plaît pas, alors on change de bobine. J’ai entendu un habitué des lieux dire que même avec deux spectateurs les séances étaient maintenues. En général, ils sont bien plus nombreux dans cette vaste salle de 290 places qui privilégie les films d’auteur en version originale sous-titrée. Au mois de juin, le cinéma met en lumière durant 5 jours son festival international qui comprend des long-métrages en avant-première nationale et une compétition de courts-métrages. Sa 27ème édition se tiendra du 22 au 26 juin. Le cinéma de Contis a trois labels : Jeune public, Répertoire et Patrimoine, Recherche et découverte. Enfin, il est membre du réseau Europa Cinemas.

Voici un métier qui risque peut-être de se développer en France, ne serait-ce qu’avec les changements climatiques qui touchent l’hexagone. J’ai nommé le métier de chamelier. Animaux de bât, les chameaux ont l’avantage de supporter les températures les plus extrêmes, qu’elles soient négatives ou positives. Dans les Landes, une association a donc été créée pour promouvoir cet animal qui peut autant participer au nettoyage de la côte Atlantique que s’activer au débardage ou encore à des activités touristiques.

Vous êtes nombreuses et nombreux à nous écrire régulièrement pour nous demander un conseil ou un renseignement suite à la diffusion d’une émission. Vu la difficulté à recenser les milliers de références présentées dans les carnets de campagne, un éditeur indépendant, les éditions Via tao, spécialisées dans les guides de voyage écolo et éthique, nous a sollicité afin de réaliser un guide des initiatives inspirées des seize saisons des Carnets. Classées par région et par thème (agriculture et alimentation, culture, économie sociale et solidaire, entreprises engagées et innovations, environnement, social et solidarités), 700 initiatives ont été sélectionnées et sont détaillées dans ce guide des alternatives et solutions. L’ouvrage, qui paraîtra début juin en coédition avec France Inter, vient d’être proposé en précommande sur la plateforme Ulule. Philippe Bertrand

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Erri De Luca, de retour d’Ukraine

L’écrivain italien Erri De Luca a participé à un convoi humanitaire. La destination ? Sighetu Marmatiei, une ville roumaine frontalière de l’Ukraine. Dans les colonnes du Monde, il a raconté comment cette guerre a transformé « des individus en peuple ».

 Ce voyage en Ukraine me ramène forcément à ceux faits durant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. J’avais alors la quarantaine, j’ai maintenant 71 ans, mais le désorientement du retour à la maison est toujours le même. Après les journées passées avec ceux qui ont tout perdu et qui campent dans des dortoirs de fortune, après la distribution de notre chargement et une fois nos camions vidés, le retour à la base de départ laisse aussi étourdis qu’alors. Et ça ne vient pas de la fatigue, ça vient d’un vide, le désarroi de celui qui peut revenir sain et sauf.

Aux réfugiés, il reste une valise et la caution d’être vivants, de pouvoir attendre. C’est leur conjugaison du temps, l’indicatif présent du verbe « attendre », sans regards tournés vers le passé ou le futur.

Après 1 350 kilomètres de voyage sur de bonnes routes, à travers la Slovénie, la Hongrie, la Roumanie, le convoi arrive à Sighetu Marmatiei, ville à la frontière de l’Ukraine. Parti de Modène, il est organisé par les bénévoles de [la fondation] Time4Life, qui interviennent dans plusieurs régions du monde, de la Syrie au Nicaragua. Je ne les connaissais pas. C’est une bénévole des années de Bosnie qui me les a signalés.

Sur le « pont des jouets »

Sighetu Marmatiei est la ville natale d’Elie Wiesel, qui a été enfant à Auschwitz, puis récompensé par le prix Nobel de la paix. Je n’en trouve aucune trace dans la ville. Sighetu Marmatiei est séparée de l’Ukraine par un fleuve, un pont les relie.

A l’arrivée, nous livrons notre chargement dans un hôpital pédiatrique qui accueille des enfants ukrainiens. Une femme vient d’y accoucher, après avoir retenu ses contractions jusqu’à l’hôpital. Elle a quitté Kiev par une ligne de chemin de fer encore en service menant au sud, à 3 kilomètres environ de la frontière roumaine, et de là a marché jusqu’au pont des frontières, où elle a aussitôt été accueillie par la Croix-Rouge roumaine.

Elle met son bébé dans les bras des bénévoles qui, après le déchargement, passent dans les services pour saluer. La guerre en Bosnie m’a appris l’immense besoin de chaleur humaine, de proximité, d’affection, nécessaire pour ne pas se sentir seul dans le chaos des pertes et des fuites.Il est bon d’être plusieurs pour se manifester, demander des nouvelles avec l’aide d’interprètes. Nous sommes une trentaine de bénévoles dans ce voyage.

Toute guerre a une forme fratricide, mais celle-ci encore plus, à cause du lien étroit de culture et d’histoire entre Ukrainiens et Russes. Gogol, Boulgakov, Nekrassov, Babel – mon préféré, qui m’a poussé à étudier sa langue – sont des écrivains ukrainiens en langue russe. L’alphabet cyrillique me permet de lire les noms des lieux, des enseignes, des panneaux. Nous traversons le pont entre les deux frontières. Le long des trottoirs, quelqu’un a laissé pour les enfants ukrainiens des poupées, des jouets qui seront là pour les accueillir. On appelle déjà ce pont le « pont des jouets ».

Union de destin et de condition

Au-delà de la frontière avec l’Ukraine, nous franchissons les voies de la ligne de Kiev et nous pénétrons dans le territoire d’un peuple envahi. Nous nous arrêtons dans un ensemble de bâtiments scolaires où les salles ont été transformées en logements. Chaque étage a une cuisine, une machine à laver, des toilettes. Plusieurs centaines de femmes ont trouvé une place ici. Elles ne veulent pas quitter l’Ukraine. Elles viennent de Marioupol, de Kiev, d’Irpine. Grâce à leurs téléphones portables, elles restent en contact avec les hommes restés au milieu des combats. Elles sont au courant des destructions, des saccages, des viols. Aucune ne se lamente, ne s’épanche. Elles ont un sang-froid de combattantes, renforçant celui des hommes qui se battent Dieu sait où. Les enfants aussi sont disciplinés, ils jouent sans s’exciter ; si on les appelle, ils répondent, obéissants. Ils ressentent la guerre qui les a projetés loin, entassés quelque part et transformés en petits soldats sans uniforme.

La transformation en peuple de personnes qui, peu de temps avant, avaient encore des vies individuelles, des projets, des nécessités propres, part de leur comportement. Brusquement, ils se taisent, plongés dans leurs pensées, leurs peurs, leurs préoccupations. Brusquement, ils parlent en disant les mêmes phrases, en faisant les mêmes gestes. C’est aux enfants qu’on voit la transformation des individus en peuple, union de destin et de condition.

Tandis que nous retournons en Roumanie, nous voyons trois hommes se jeter dans le fleuve frontière, pour le traverser à la nage. C’est bientôt le soir, le froid intense de la fin de l’hiver. Les hommes ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine. Ils le font en descendant dans le courant à un endroit étudié au préalable, en amont des rapides. De la rive, un soldat leur crie de s’arrêter, puis il tire des coups en l’air. Les trois sont sur l’autre rive, trempés, et ils courent vers un bosquet de hêtres.

Déserteurs ou non, eux aussi se dirigent vers l’arrière-ligne de la guerre. Parce que telle est l’Europe aujourd’hui, la vaste arrière-ligne occidentale de l’Ukraine. Erri De Luca

Traduit de l’italien par Danièle Valin, la superbe plume des écrits d’Erri De Luca en langue française. Son dernier livre : Diables gardiens (Gallimard, 95 p., 16€).

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Ukraine, syndicalistes en guerre

Le 25 mars, la CGT organisait un échange web avec les syndicalistes ukrainiens. Sous l’égide d’Eva Emeyriat, rédactrice en chef du mensuel La vie ouvrière/Ensemble, les témoignages de Natalia Levystska et d’Olessia Briazgounova, respectivement vice-présidente et secrétaire internationale de la KVPU, la Confédération des syndicats libres d’Ukraine.

Cette guerre dure depuis huit ans dans notre pays, mais depuis le 24 février, le monde a changé, nous connaissons une agression terrible de la Russie. Malgré toutes nos difficultés, nous montrons à tout le monde que nous savons résister. Les syndicats continuent de fonctionner parfois en distanciel, parfois dans nos bureaux, la priorité étant d’aider les gens. Malheureusement, il y a peu de nos représentants à Kyiv [Kiev, NDLR], beaucoup se battent les armes en main. Certaines entreprises continuent de tourner, les mines sont opérationnelles. On essaie de maintenir les entreprises pour éviter les catastrophes écologiques. Aujourd’hui, nous luttons pour notre survie et pas pour nos conditions de travail !  On connaît depuis le début de la guerre des choses inimaginables, avec des bombes lâchées sur des civils…

Plus de 115 enfants sont morts

Plus de 200 écoles et hôpitaux ont été détruits, beaucoup de civils passent leur journée dans le métro, nos enfants doivent se cacher, se terrer, car une personne a pris la décision d’attaquer notre pays. Plus de 115 enfants sont morts,  morts par ce que Poutine n’aime pas l’Ukraine, n’aime pas le fait que nous soyons indépendants, mais nous le sommes et nous le resterons ! Le soutien de nos partenaires syndicaux partout en Europe, dans le monde, est crucial et nous vous en remercions.  Je suis originaire de l’est du pays, mes parents ont dû fuir le Donbass par le passé, c’est donc la deuxième fois que nous avons dû abandonner nos maisons, des millions de gens ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, ce qui se passe est inimaginable au 21e siècle !

Ici, le droit international ne s’applique plus

Simplement, ce qu’il se passe n’est pas seulement le fait de Poutine, mais c’est aussi la faute de nombreux Russes qui ont peur de parler et de dire la vérité. J’estime que la Russie est responsable d’actes de guerre comparables à ceux commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Voyez ce qu’il se passe dans les villes russophones Marioupol, Kharkiv ! Là bas,  ils détruisent les livres, les manuels scolaires, comme les nazis ils menacent les profs, les obligent à faire cours en russe… Des personnes sont forcées à l’exil dans des régions éloignées de Russie, pour une durée de deux ans. Il s’agit ni plus ni moins de déportations, ce que notre peuple a déjà connu.

À Kharhiv, une personne qui a connu la Seconde Guerre mondiale et les camps nazis a été tuée il y a quelques jours. Poutine utilise des bombes au phosphore interdites par le droit international, mais ici, le droit international ne n’applique plus.

Ce pays [la Russie], qui se dit être un grand pays, se comporte comme un agresseur, un voleur !  Nous avons besoin d’aide, car c’est très difficile de travailler, de poursuivre notre activité syndicale, et nous sommes reconnaissants du soutien que vous nous apportez, ainsi qu’aux réfugiés. Mais nous avons aussi besoin d’aide militaire, car la situation est critique, surtout dans les villes assiégées. L’Ukraine a toujours été un pays paisible qui n’a jamais agressé personne, soyez conscients camarades que nous luttons ici et résistons pour protéger les valeurs démocratiques européennes qui sont aussi les vôtres !

De nouveau, je vous le demande, nous avons besoin de votre aide, de votre solidarité. Je sais que le monde nous voit lutter, je sais que nous allons vaincre. Ce que je veux, c’est voir la Russie disparaître de mon pays. Natalia Levystska

Femmes et jeunes, l’horreur et la violence

La guerre a pris une autre dimension. Elle se déroule au mépris des règles internationales. L’horreur est là, il y a les pillages, les meurtres, il faut aussi parler des conséquences terribles de la guerre sur les femmes et les jeunes. Il faut parler des viols, de la violence faite aux femmes. Des femmes qui vivent actuellement terrées dans les sous-sols depuis des semaines. Certaines accouchent sous les bombardements, dans le métro. Autant de femmes qui, autrefois, menaient une vie paisible, normale. Tout comme les jeunes qui, auparavant, travaillaient dans les mines, les transports, les centrales nucléaires, et dont beaucoup ont été tués sur la ligne de défense territoriale.

Des mères seules, sans rien

Beaucoup de gens ne peuvent plus travailler et sont privés de tout moyen de survie. Les travailleuses, quant à elles, ont énormément souffert, elles occupaient des emplois principalement dans le tertiaire, le tourisme, dans le secteur privé, là où plus rien ne fonctionne. Des mères seules sont sans rien. Heureusement, l’aide humanitaire et des bénévoles sont là…

Comme une partie de l’économie continue de fonctionner, d’autres femmes sont toujours au travail, mais dans des conditions périlleuses, sous les bombes, les missiles. Par exemple, le train entre Lviv et Kramatorsk qui devait évacuer des civils et cent enfants a été récemment bombardé. Des employées qui travaillent pour l’équivalent de la SNCF sont mortes. Par ailleurs, il faut aussi être vigilant sur les conditions dans lesquelles les femmes fuient les zones de guerre et arrivent dans d’autres pays. Il va falloir absolument contrôler la façon dont l’aide est apportée, le danger est grand de voir des criminels monter des réseaux d’exploitation, de traite sexuelle.

Une crise alimentaire internationale

Enfin, si cette guerre a pour objectif de toucher les enfants, les femmes, les civils, il faut aussi avoir conscience que la cible est également l’économie de notre pays. Marioupol, qui est quasiment rasée aujourd’hui, est une ville industrielle, tout comme Kharkiv. L’objectif des Russes ? Détruire nos infrastructures, afin que les jeunes Ukrainiens n’aient pas d’avenir. Car, quand on n’a pas de travail, on n’a rien à manger ! À ce sujet, il faut savoir qu’il y a d’ailleurs aussi des attaques contre les exploitations agricoles afin que l’on ne puisse plus rien semer et que cela nous conduise à une crise alimentaire.

Si on parle de crise alimentaire en Ukraine, il y aura en conséquence une crise alimentaire en Europe et en Afrique. C’est du terrorisme pur et dur, les conséquences seront mondiales ! Nous sommes très reconnaissants de l’aide qui nous est apportée et qui est cruciale pour nous. Celle-ci ne nous permettra pas de revenir à notre vie d’avant, alors il faut continuer d’exiger de la Russie qu’elle cesse cette guerre. Olessia Briazgounova

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Plainte pour disparition alarmante

Histoire d’en rire… En ce 1er avril, Chantiers de culture vous propose de nouveau la chronique de Jacques Aubert. Publiée la première fois en 2018, elle ne cesse de dérider les zygomatiques de moult lectrices et lecteurs. De l’humour déjanté pour l’auteur de Cela dit…, un savoureux recueil de nouvelles ! Yonnel Liégeois

Ce matin, je me lève, je n’ai plus de zizi !

Je cherche, je tâte, je regarde dans la glace : rien ! Je demande à Jeanine. Elle me dit que ce n’est pas elle et que, d’ailleurs, ça fait un bon bout de temps qu’elle ne l’a pas vu. Je cherche dans mes pantalons, des fois que… Rien !

Je m’habille en vitesse, je sors, je croise la concierge, elle rigole. « Si vous croyez que j’ai le temps de m’occuper des zizis de l’immeuble ! J’ai bien assez de travail comme ça avec les crottes de chien ». Sur le trottoir, j’avise une jeune femme de mes connaissances, je lui en parle. « Tant mieux », qu’elle me dit, « ça nous fera des vacances ! ». Je n’en crois pas mes oreilles. Je vais au Zizistore, c’est comme pour le beurre, ils sont en rupture de stock. Il parait que les chinois achètent les zizis au kilomètre. Je file à la zizithéque municipale : fermée définitivement, faute de crédit. Je vais aux Zizis trouvés : « Sûr qu’on en a, le vôtre, il ressemble à quoi ? On ne vous donnera rien sans dépôt de plainte avec description de l’original ».

Je me rends au commissariat de police. « Bonjour, je viens parce que j’ai perdu mon zizi ». Je ne vous raconte pas l’accueil, tout le monde s’en fout, et ils rigolent ! « Z’aviez qu’à pas le mettre n’importe où », à les en croire, c’était de ma faute. « Il ne serait pas parti en Syrie, des fois ? Sans compter que si on le retrouve et qu’il est mal garé, l’amende va être salée ». J’étais outré ! Une policière au sourire en berne veut bien prendre ma plainte. « Bon, je vous écoute : c’est quoi le problème, pourquoi vous le voulez, ce zizi ? ». Alors je lui explique. Outre la technique urinaire, c’est important socialement, psychologiquement… « Ah bon ! Parce que moi qui n’en aie pas, vous trouvez que ça me manque ? ». « J’ai pas dit ça », je lui réponds… « Vous trouvez peut-être que je suis moins bien lotie que vous ? ». « Mais non, je vous assure ». En fait, j’ai bien vite compris que j’étais impuissant à me faire entendre.

Alors, je suis sorti et de guerre lasse, je suis rentré chez moi. En poussant la porte, j’ai dit : « Jeanine, pour le zizi je n’ai rien trouvé mais il parait que ce n’est pas si grave. Jeanine, Jeanine ? » Jeanine… Merde, elle était partie. Jacques Aubert

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Une BD coup de poing !

Aux éditions Marabulles, signé Chloé Célérien et Karim Nedjari, est paru l’album Générations poing levé. Une BD qui raconte le parcours de sportifs qui ont tout risqué pour défendre leurs convictions et combattre les conservatismes. Jusqu’à leur carrière !

Jeux de Mexico, été 1968, retentit l’hymne des États-Unis. Sur le podium, l’Américain Tommie Smith, qui vient de remporter le 200 mètres, brandit en silence son poing ganté. Imité par son compatriote John Carlos, médaillé de bronze… Ce geste de protestation contre la ségrégation raciale aux États-Unis a marqué le monde. Qui sait le prix payé par ces athlètes noirs pour avoir osé braver les forces réactionnaires de leur pays, alors qu’ils dominaient leur discipline ?

Rayé de l’équipe nationale, menacé de mort et considéré comme un danger pour l’État, Tommie Smith entamera une longue traversée du désert avant d’être réhabilité en 2016 par le président Obama. Portrait de dix légendes qui ont marqué leur discipline et risqué leur carrière sportive pour leurs idéaux, l’album Générations poing levé, signé par Chloé Célérien et Karim Nedjari, est bien plus qu’un livre de récits sportifs. La BD s’ouvre sur le plus contemporain d’entre eux. À l’ère des réseaux sociaux, le footballeur anglais de Manchester United, Marcus Rashford, a compris que son statut de superstar pouvait servir une juste cause. En quelques tweets, il réussit à faire plier durant la pandémie le gouvernement conservateur du pays en exigeant le retour des repas gratuits pour les enfants pauvres. Avant lui, d’autres « grands » ont osé mettre en jeu leur carrière. Le plus fameux ? Mohamed Ali, bien sûr. Au firmament, le boxeur préfère risquer la prison plutôt que de servir dans l’armée lors de la guerre au Vietnam. « Aucun Vietcong ne m’a jamais traité de nègre », clame-t-il. Une prise de position qui lui coûte son titre de champion du monde mais le fait entrer dans l’histoire.

Ce récit de « poings » ne s’arrête pas aux figures masculines. Qu’elles s’appellent Nadia Comaneci, Megan Rapinoe ou Caster Semenya, des sportives ont aussi marqué leur temps en affrontant les conservatismes et en refusant l’assignation faîte à leur corps : jugé trop masculin, hors norme, pas de la bonne couleur… Souvenons-nous de la jeune prodige française du patinage, Surya Bonaly, capable d’enchaîner des sauts d’une incroyable difficulté. Cette surdouée a toujours échoué au pied des podiums. Les juges lui reprochant d’être trop musclée, pas assez artistique… En réalité, dans le contexte des années 80, la présence d’une patineuse noire sur la glace ne passe pas. « Le problème ? Surya peut faire tous les efforts du monde, elle ne peut pas changer sa couleur de peau », écrivent les auteurs. Sans jamais se renier, à sa manière, elle a malgré tout ouvert une autre voie. Cyrielle Blaire

Générations poing levé, par Chloé Célérien et Karim Nedjari (éd. Marabulles, 160 p., 17€95).

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La petite musique du cerveau

Membre de la Société française de neurologie et de l’Académie des sciences de New York, Pierre Lemarquis a publié Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes. Depuis trente ans, le neurologue travaille sur les relations entre cerveau et musique.

Régis Frutier – Vous êtes connu pour votre livre Sérénade pour un cerveau musicien. Pouvez-vous nous décrire votre parcours et vos travaux ?

Pierre Lemarquis – Au départ, j’étais organiste, pianiste et je m’amusais à collectionner, en tant que médecin puis neurologue, des articles qui traitaient du cerveau et de la musique. Il y a trente ans de cela, ce champ de recherche était embryonnaire. J’ai eu la chance de rencontrer Boris Cyrulnik qui m’a cédé ses activités en clinique à l’hôpital de Toulon. Lorsqu’il a monté son diplôme d’éthologie, il m’a recruté pour faire musique, résilience et vieillissement : à cette époque, on ne savait pas que la musique faisait du bien aux gens qui vieillissent et à ceux qui souffrent d’Alzheimer.

R.F. – Et c’est donc allé au-delà de la musique…

P.L. – Si ça marchait bien avec la musique, alors pourquoi pas avec les peintures ? C’est comme cela que j’ai écrit mon premier livre Sérénade pour un cerveau musicienAprès, il y a eu le Portrait du cerveau en artiste qui concerne les arts visuels. J’y développe la notion d’empathie esthétique : comment on peut entrer dans une œuvre d’art et comment elle entre en nous. C’est l’idée que notre cerveau, lorsqu’il est face à une œuvre d’art, se comporte comme s’il était face à quelqu’un de vivant. Devant la Joconde, notre cerveau fonctionne comme si nous étions devant Mona Lisa. Lorsque vous écoutez une musique, vous activez les neurones qui cherchent le sens de ce qu’elle veut vous dire. Ce sont des artéfacts, mais vécus comme du biologique par notre cerveau. C’est une merveille pour notre vie. Une musique peut nous faire autant de bien qu’une rencontre.

R.F. – Médecin, vous vous êtes intéressé à la musique dans les soins…

P.L. – Au début du confinement, les éditions Hazan m’ont demandé d’écrire un livre sur les œuvres d’art ayant un lien avec le soin. Ce fut L’Art qui guérit, de l’homme préhistorique à nos jours ! Dans le même temps, l’O.M.S. a sorti une énorme étude qui regroupe 900 articles médicaux démontrant que l’art fait du bien à la santé : la santé au sens de l’OMS, être bien et heureux et pas seulement exempt de maladie. En même temps, j’ai eu la chance d’être contacté par une psychologue sur Lyon, Laure Mayoud, qui a réussi à faire mettre des tableaux et des photographies dans des services de médecine interne. Il y a là des personnes très malades pour des temps longs. Si elles le souhaitaient, on accrochait l’œuvre d’art qui leur plaisait dans leur chambre. Le changement fut évident : au lieu de parler de leurs perfusions ou de leurs douleurs, elles parlaient de l’œuvre d’art et ce fut bien aussi pour le personnel qui pouvait parler d’autre chose que strictement du soin ! Ces patients, qui ne seraient jamais allés au musée autrement, pensaient que l’art était réservé à une élite et qu’ils en étaient exclus.

R.F. – Dans vos écrits, vous analysez particulièrement sur les effets de la musique sur le cerveau des enfants…

P.L. – Lors des assises de la maternelle, il y a quelques années, Boris Cyrulnik m’avait demandé de m’intéresser à comment les enfants apprennent à parler grâce à la musique. Si vous allez dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue, vous allez repérer qu’il y a un rythme, une mélodie. Et petit à petit, vous arrivez au sens. Vous partez du son au sens. Comme nous l’avions fait chez les personnes âgées, ça pouvait être intéressant de voir ce que ça pouvait donner chez les enfants. Cela montre les effets sur la mémoire et la prise de décision, sur les émotions et sur le côté social. De telles expériences peuvent s’extrapoler à plein d’autres choses, telle l’expérience de Gustavo Dudamel, au Venezuela. Ce sont des enfants qui auraient pu sombrer dans la drogue, la violence et qui, grâce au Sistema*, s’en sont sortis. Nous avons eu la même chose en France avec la Philharmonie de Paris : on a donné des instruments à des enfants afin qu’ils puissent jouer et constater leurs progrès sur le plan social et personnel.

R.F. – Dans votre dernier ouvrage, qu’avez-vous voulu démontrer ?

P.L. – Les 200 articles que j’ai lus m’ont servi à constituer le fond scientifique, mais à chaque fois j’essaie de mettre des vignettes, des histoires. C’est comme cela que Claude Thomann** a inséré son beau texte, Louis XV, où il raconte ses débuts avec l’harmonica. Mon idée fondatrice, pour l’écriture des Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes ? On dit toujours que la musique est en amont du langage. On chante, on danse avant de parler. Lorsque la pensée ruisselle dans notre esprit, c’est quelque chose qui a à voir avec le musical. Il n’y a pas un peuple au monde qui ne fasse pas de musique, ce qui faisait dire à Schopenhauer que nous sommes de la musique incarnée ! On emploie souvent des termes musicaux dans les relations ; on s’accorde, on est sur la même longueur d’onde… Je donne un autre exemple dans le livre, c’est celui des enfants de la DDASS accueillis dans des fermes de la Côte d’Opale, à Boulogne-sur-Mer. Partout il a été mis en place une activité artistique, notamment la musique. En fin d’année scolaire, ils organisent un spectacle musical. Un grand moment : ces enfants perdus, on leur ouvre l’esprit et c’est extraordinaire ! Propos recueillis par Régis Frutier

Les Pouvoirs de la musique sur le cerveau des enfants et des adultes, de Pierre Lemarquis (éd. Odile Jacob, 250 p., 22,90 €).

 * El Sistema est une politique du ministère de la Culture du Venezuela qui permet à chaque enfant désireux de jouer de recevoir un instrument et de se voir affecter un tuteur. Pays de 22 millions d’habitants, le Venezuela compte ainsi 500 000 jeunes pratiquant la musique classique au sein de 126 orchestres, ainsi que 36 orchestres symphoniques professionnels, 15 000 professeurs de musique et 136 centres de formation et conservatoires.

** Il s’agit de Claude Thomann, ancien secrétaire de l’union locale CGT de Saint-Ouen (93), bien connu des militants de la Seine-Saint-Denis pour jouer de son harmonica sur les piquets de grève.

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Ouvrier, écrivain à l’œuvre

Aux éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Éliane Le Port publie Écrire sa vie, devenir auteur. Docteure en histoire contemporaine, elle analyse les trajectoires et le travail de création d’écrivains-ouvriers. Ses travaux articulent l’histoire culturelle, sociale et politique de l’écriture à celle des représentations des mondes ouvriers.

Jean-Philippe Joseph – Comment est né ce projet d’étudier les écritures ouvrières ?

Éliane Le Port -Le point de départ était un projet de recherche sur la souffrance ouvrière dans l’espace de travail. En me documentant, j’ai découvert une somme de récits importante, des écrits très riches. Le sujet s’est alors déplacé vers les écrits de témoignage. D’autant que les rares études qui existaient sur l’histoire des récits ouvriers mettaient en avant l’écriture au nom d’un groupe, une écriture de militants… Or, dans ce que je lisais, je voyais aussi des gens qui écrivaient pour se raconter. En outre, personne ne s’était vraiment intéressé au phénomène d’écriture lui-même : la trajectoire des auteurs, le moment choisi pour écrire, les pratiques d’écriture, la posture de témoin, le processus de publication… La plupart des auteurs ont installé la lecture très tôt dans leur vie, l’écriture est venue ensuite « naturellement », comme certains le disent. La culture livresque a été fondamentale dans leur formation, les ouvrages politiques – Marx et d’autres -, mais pas seulement, la littérature, aussi.

J-P.J. – À quelles catégories appartiennent les textes réunis pour votre étude ?

É. L-P. -Il y a une grande diversité, à la fois dans les genres et dans les manières d’écrire. Cela va du roman au journal, de l’autobiographie à la poésie, du tract au récit collectif. Les auteur.e.s pouvant maîtriser plusieurs genres. Ils témoignent des conditions de vie à l’usine, à la mine, sur les chantiers. En parallèle, j’ai mené une quinzaine d’entretiens pour comprendre les processus d’écriture et de publication des ouvrages.

J-P.J. – Pourquoi avoir choisi des écrits datant d’après 1945 ?

É. L-P. -La période qui va de l’après-guerre à la fin des années 1970 est marquée par la centralité ouvrière. Les ouvriers comptent politiquement à cette époque, et les éditeurs ont des attentes fortes par rapport à un supposé potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. La deuxième sequence, qui commence au début des années 1980, est celle d’une disqualification des mondes ouvriers. Au point que certains théorisent leur disparition. S’opère à ce moment-là un tournant mémoriel. Les récits de mineurs, qui jusque-là, n’intéressaient plus le monde de l’édition, sont recherchés. Chaque époque porte en quelque sorte des attentes : la souffrance au travail dans les années 1990, les témoignages d’enfants d’ouvriers au début des années 2000 (ceux de Martine Sonnet et Franck Magloire, par exemple), le tertiaire ouvrier aujourd’hui…

J-P.J. – Malgré les discours tendant à effacer le groupe des ouvriers, vous montrez que ces derniers n’ont jamais cessé de publier…

É. L-P. – Oui. Il y a autant de récits, depuis les années 1980, qu’entre 1945 et 1970. À la différence près que le roman, qui était une façon pudique de dire des choses relevant de l’intime, disparaît à mesure que l’autobiographie s’impose dans l’espace littéraire.

J-P.J. – Vous évoquez dans votre livre le fossé qui peut exister entre le « je » intime et le « nous » privé…

É. L-P. – L’écriture ouvrière se fait souvent au nom d’un groupe. Mais il existe une perméabilité permanente entre le « je » et le « nous » au moment de l’écriture. Le « nous » privé fait que des choses sont partagées sur la vie des uns et des autres au sein de l’atelier, mais elles ne sont pas censées en sortir. En parler dans un récit est un arbitrage qui est du ressort de l’auteur. Putain d’usine, de Jean-Pierre Levaray, ou Ouvrière d’usine, de Sylviane Rosière, ont ainsi été très mal reçus par leurs pairs. Comme Enfin, c’est la vie ! de Colette Basile, qui a parlé de la violence des réactions dans un second témoignage. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Écrire sa vie, devenir auteur, par Éliane Le Port (Éd. EHESS. 400p., 23€)

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Sucrée ou salée, la sauce ?

Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé.

Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.

– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?

– Deux menus présidentiels, s.v.p.

 -Je vous amène la carte…

– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée

– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche

– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette

– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?

– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution

– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?

– De la vache enragée ! Jacques Aubert

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Gabriel Monnet, pour mémoire

Sise à Bourges et présidée par François Carré, l’association Double Cœur publie un ouvrage capital sur Gabriel Monnet (1921-2010). Sous le titre La belle saison 1960-1969, Gabriel Monnet à Bourges, un imposant travail d’archives digne d’éloges, le portrait d’un artiste fraternellement lumineux.

D’une page l’autre, la figure rayonnante de l’acteur, du metteur en scène, du directeur de troupe, de l’inlassable « objecteur de conscience » (selon ses propres mots), du fervent républicain et démocrate, est ainsi magnifiée, preuves à l’appui, à sa juste hauteur. La belle saison s’ouvre sur une préface de Robin Renucci, suivie par deux études magistrales de Pascal Ory (académicien français depuis mars 2021), spécialiste de l’histoire culturelle. Dans La rencontre de Bourges (1983) et Une maison pour mémoire, textes et documents extraits du catalogue de l’exposition d’octobre de cette année-là, tout est dit de l’aventure artistique et civique de « Gaby », comme disaient les siens. Auteur d’un chant des maquisards du Vercors, fort des idéaux du Conseil national de la Résistance, le jeune homme, entré en théâtre avec Peuple et Culture, formera des amateurs, s’aguerrira au jeu jusqu’à assumer les plus grands rôles, rencontrera toutes les figures du théâtre public en gestation et se retrouvera, en 1960, à la tête de la Maison de la culture de Bourges, visitée par Malraux et le général de Gaulle.

Il sera remercié par un maire de droite en 1969, dans l’après-Mai 68 aux circonstances dûment analysées… On lira, avec passion, les textes de Monnet à l’adresse du public, d’une rare exigence de pensée critique, écrits dans une prose poétique résolue. Secret perdu d’un langage ad hominem au plus haut prix. Une kyrielle de témoignages capitaux (Pierre Potier, conseiller municipal ami, Catherine Tasca, Robert Abirached, Henri Massadau, Marcel Guignard, Igor Hilbert, Bernard Richard, José-Manuel Cano-Lopez) complètent, de cet artiste fraternellement lumineux, le portrait, auquel son fils et le poète Jean-Christophe Bailly apportent d’ultimes touches affectives.

Le travail d’archives est digne d’éloges. Après Bourges, Monnet fut à Nice, puis à Grenoble, en duumvirat exemplaire avec le jeune Georges Lavaudant. Autres temps, autres mœurs. Comme le temps passe ! Jean-Pierre Léonardini

Un livre DVD, avec de très nombreuses photographies et illustrations (296 p., 38€). À commander à Double Cœur, Maison des associations Marguerite-Renaudat, 28 rue Gambon, 18000 Bourges (tél. : 06.83.87.27.64). À Paris, l’ouvrage est en vente au Coupe-Papier, 19, rue de l’Odéon, 6ème (tél. : 01.43.54.65.95).

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Gérard Paris-Clavel, remède à la fatalité

Jusqu’au 27/02, au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon, s’expose l’œuvre du graphiste social Gérard Paris-Clavel. Une ode à l’intelligence collective et au pouvoir révolutionnaire de l’image. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article de Loan Nguyen

C’est un tout petit mot de quatre lettres. Ni un verbe qui consacre l’action, ni un adjectif qui fige la description. Encore moins un nom qui personnifie ou objectifie. Non, c’est une toute petite préposition qu’a choisie le graphiste social Gérard Paris-Clavel pour titrer son exposition au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique à Lyon : « Avec». Un mot si quotidien, si modeste grammaticalement qu’on en oublierait presque le potentiel évocateur et révolutionnaire infini. Une préposition à majuscule. « Avec qui ? Comment ? Pour qui ? Dans quel sens ? AVEC, pour bien marquer le coup dans une année 2021 où le sans (contact) et la passivité (spectacle digitalisé) se déploient toujours un peu plus. Mais où l’envie du chœur et du collectif gronde, monte, s’impose elle aussi chaque jour », tente de résumer Joseph Belletante, le directeur du musée.

Un bain d’énergie militante

Outre un petit clin d’œil en forme de placard à l’aventure Grapus, c’est principalement sur l’œuvre postérieure de ­Gérard Paris-Clavel que se concentre l’exposition, qui rassemble affiches, ­dessins, revues, objets produits sur les trente dernières années, seul ou au sein de ­collectifs comme Graphistes associés, « Ne pas plier » ou le journal Travails.

De l’auto­collant de manif « Rêve générale », ici reproduit sur une bâche de plus de deux mètres, à l’affiche « Mon corps mon choix » exhibant un ­clitoris géant, en passant par le jeu de lettres « Bonjour » manipulable en de multiples anagrammes – dont le très frontal « ­Nobourj » – et le meuble de tampographie participatif, cette exposition « manifestation d’images » agit comme un bain d’énergie militante où la lutte des classes se marie sans complexe à la poésie, le travail des corps à celui des esprits.

« Il faut retrouver le plaisir de lutter ! Si on se fait chier dans une manif, c’est pas la peine », lâche Gérard Paris-Clavel, jugeant la « brutalité » policière pour « ­casser » les manifs particulièrement grave. Il espère bousculer le regard, saisir la réflexion, inciter à ­l’action. « Inventons/Imprimons le présent ! » somme-t-il, comme en écho au Manifeste du Parti communiste, qui soulignait sa conception du communisme comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », bien loin des ­invitations à ­attendre un hypothétique jour d’après qui ne viendra jamais seul.

Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique

Préférant l’appellation d’artisan à celle d’artiste, le graphiste a ­souhaité mettre à l’honneur le travail et les travailleurs dans sa démarche. Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique, d’une part, mais aussi la créativité des employés et ouvriers, leur vision du travail aux antipodes d’une logique guidée par l’emploi, l’inter­changeabilité et la déqualification des travailleurs. « J’ai trouvé qu’il y avait une qualité supérieure dans l’intelligence des élèves de CAP du lycée professionnel Tony-Garnier avec lesquels on a travaillé à celle de certains étudiants des Beaux-Arts », affirme-t-il.

Fruit d’un atelier mis en place avec l’établissement, qui accueille notamment beaucoup de jeunes primo-arrivants allophones, le projet « Les mots des métiers » a permis à ces jeunes ­apprentis de valoriser leurs savoir-faire techniques et de recueillir leurs réflexions sur leur futur métier. Ce sont aussi les mots des ouvriers dans Travailsla revue créée par le musicien et compositeur Nicolas Frize et un groupe dont Gérard Paris-Clavel fait partie, qui s’étalent sur douze ­numéros et sur les murs du musée.

Artisan du mouvement social, le ­graphiste pouvait difficilement se passer du décor de la rue pour faire vivre ses œuvres et les confronter au regard du public. Quatre affiches, dont la très ­engagée « Vive le service public. Quand tout sera privé, on sera privé de tout », sont offertes aux yeux des passants dans plusieurs endroits de la ville, sans ­référence au musée ni à l’exposition. Une décontextualisation propice à la réappropriation et au partage des images, des réseaux sociaux aux manifestations, par tous ceux qui souhaitent faire ­essaimer la poétique révolutionnaire de Gérard Paris-Clavel. Loan Nguyen

« Avec », de Gérard Paris-Clavel. Jusqu’au 27/02, au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon.

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Aragon, Elsa et la maison

Sise à St Arnoult-en-Yvelines (78), la Maison Elsa Triolet-Aragon commémore le 40ème anniversaire de la mort du poète et romancier. Philosophe et professeur émérite de l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon. Quinze ans de travail pour cinq volumes. Entretien

Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ?
Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire : il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !

Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ?
D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte » par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.

Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ?
D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.

Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ?
D.B. – Il me semble qu’« Aurélien » (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale » (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !

Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ?
D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.

Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme…
D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par J.-B. Pontalis, où un auteur est invité à dire ce que lui fait un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le  moulin de Villeneuve

Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines, entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. En cette année du quarantième anniversaire, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…), jusqu’à la grande journée Hommage prévue le 1er octobre 2022. Y.L.

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