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La Shoah, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe fête son centenaire. Au lendemain d’un colloque international, trois jours à l’ENS – rue d’Ulm, elle consacre son numéro de janvier/février à la thématique Enquêter sur la Shoah aujourd’hui. Par les textes réunis, une exploration de notre relation au passé pour penser notre présent.

À mesure que les derniers témoins de la Shoah s’éteignent, la littérature d’aujourd’hui continue à explorer cet événement et ses répercussions à travers une forme singulière qui en vient presque à constituer un genre à part entière : l’enquête. Après Dora Bruder de Patrick Modiano (1997), celle-ci s’est imposée avec Les Disparus de Daniel Mendelsohn (2006). Depuis, ces investigations, le plus souvent familiales, ont diversifié leurs formes. Certaines sont fictionnelles, quand d’autres relèvent de la non-fiction. Afin de mieux cerner les spécificités de ces enquêtes, il convient d’abord d’en retracer la généalogie.

Le besoin d’enquêter sur les victimes s’est en effet manifesté très tôt, comme en témoignent Le Convoi du 24 janvier de Charlotte Delbo ou l’échec de l’investigation que met en scène W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec. Mais ces textes ont aussi contribué, à leur manière, à l’avènement progressif d’un « nouvel âge de l’enquête » dans la littérature d’aujourd’hui. Les récits contemporains renouvellent volontiers leur écriture en se chargeant d’une mission : informer, documenter, inventorier, enquêter. Ces investigations contribuent aux inflexions les plus décisives de l’écriture contemporaine.

Elles participent, à leur manière, à la redéfinition des territoires respectifs de l’histoire et de la littérature, dont les frontières établies ont été perturbées au cours de ces dernières décennies, tant par les historiens que par les écrivains. Les récits d’investigation mettent en question les formes traditionnelles de l’historiographie à qui ils empruntent une partie de leur démarche pour les déborder depuis la littérature et inventer leurs propres méthodes. Pour ces œuvres, au demeurant, enquêter ne signifie pas combler un manque en faisant renaître les disparus mais faire apparaître leur disparition. L’investigation se charge à la fois des faits et de leur anéantissement, du témoignage et de ce qui en reste quand il a été détruit. Elle s’en charge et s’en fait responsable.

En ce sens, il convient de lui réserver une place primordiale dans notre présent. Car elle représente un moment essentiel de notre relation au passé que les textes réunis ici explorent chacun à leur manière. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Enquêter sur la Shoah aujourd’hui : revue Europe, janvier/février 2023 (N°1125-1126, 316 p., 22€)

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École, les oubliés du système

Les éditions Le bord de l’eau/Quart Monde publient L’égale dignité des invisibles. Quand les sans-voix parlent de l’école. Marie-Aleth Grard donne la parole à dix « enfants de pauvres » pour qui l’école fut souvent synonyme d’échec. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°355, février 2023), la chronique de Cécile Peltier

Tous ceux qui s’intéressent à l’école devraient lire ce livre. Il donne la parole à ceux qui d’habitude ne l’ont pas : ces enfants de pauvres, qui sont plus de trois millions en France et dont la scolarité, semée d’embûches, rime trop souvent avec échec.

Âgés de 16 à 63 ans, dix militants d’ATD Quart Monde ont accepté de témoigner. Ils racontent les difficultés familiales, la scolarisation en pointillé, les troubles de l’apprentissage, les humiliations, le sentiment de relégation. « À l’école, j’ai tout de suite eu des difficultés. J’ai redoublé deux fois le CP pour cause de problèmes de surdité », se souvient Élodie, 32 ans. Orientée en section d’enseignement général et professionnel adapté (segpa), qui accueille les jeunes de la sixième à la troisième, elle a ensuite intégré un CAP qu’elle n’avait pas choisi. En dépit de ce passif douloureux, la plupart tentent d’accompagner leurs enfants pour leur éviter la galère qu’ils ont vécue. Comme Franck, issu de la communauté des gens du voyage, qui s’est investi dans le conseil des parents d’élèves pour leur montrer « que ce qu’ils font à l’école l’intéresse ».

Ces témoignages édifiants, souvent durs, viennent très utilement documenter la question des inégalités sociales, au cœur de notre système scolaire. Tous les témoins participent d’ailleurs au Cipes (Choisir l’Inclusion Pour Éviter la Ségrégation). Ce programme de recherche sur l’orientation scolaire des enfants en situation de grande pauvreté a été lancé par ATD en 2019 dans une quinzaine d’écoles primaires. Objectif : « Mieux comprendre les mécanismes de déterminisme social qui privent ces jeunes du droit à choisir leur orientation, à l’origine de nombreux échecs ». Cécile Peltier

L’égale dignité des invisibles (Le Bord de l’eau/Quart Monde (192 p., 10 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.

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Gérard Philipe, la gloire au parking

Cent ans après sa naissance, Geneviève Winter consacre une magistrale monographie à Gérard Philipe. Des premiers pas sur les planches à la gloire sur grand écran, de la réalité au mythe.

On dit que les bons meurent jeunes. Ce fut vrai pour Gérard Philipe, arraché à la vie à 36 ans. Cent ans après sa naissance, le 4/12/1922 à Cannes, Geneviève Winter lui consacre une monographie de qualité, extrêmement précise et documentée. Son Gérard Philipe synthétise tout ce qu’on a pu apprendre sur lui, au fil du temps, en de nombreux ouvrages. Si elle tient compte, d’emblée, du mythe de l’archange foudroyé, elle n’en fait pas l’essentiel de son analyse. Elle rappelle, néanmoins, que l’épouse de l’acteur, Anne Philipe, qui en 1963 publia le Temps d’un soupir, poignant bréviaire de son deuil, tint à ce qu’il fût inhumé dans son costume du Cid.

Ainsi cheminant entre la légende dorée du jeune premier qui traîne tous les cœurs après lui et les faits concrets avérés de son existence, Geneviève Winter parvient à brosser un portrait fidèle et fouillé de son sujet, sans en effacer l’aura indéniable. Né coiffé dans une famille bourgeoise de la Côte d’Azur, Gérard n’aura qu’à ajouter la lettre finale à Philip, son patronyme initial. « Enfant sage et beau », selon sa mère, à la fois joueur et studieux, ce n’est que peu à peu qu’il s’approchera du théâtre. Son père, affairiste ambitieux, d’abord membre des Croix-de-Feu du colonel de La Roque, finira collaborateur actif dans le parti de Doriot, ce qui lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Il gagnera l’Espagne, où son fils ira le voir souvent.

Le jeune homme devient acteur durant l’Occupation, à la faveur de la présence de nombreux artistes repliés dans le Midi. Tout ira très vite, grâce aux rencontres, aux amitiés, à sa présence rare. Dix-neuf rôles au théâtre, depuis l’Ange de Sodome et Gomorrhe, de Giraudoux, Caligula, d’Albert Camus, jusqu’à ses légendaires interprétations du Cid et du Prince de Hombourg, entre autres, tout est minutieusement répertorié, commenté, étayé. Avignon, le TNP, Vilar en nouveau père, les tournées harassantes, plus de 30 films au compteur (du Diable au corps aux Orgueilleux en passant par Fanfan la Tulipe), rien n’est laissé dans l’ombre de l’existence de ce travailleur infatigable, excellent camarade, farceur et tendre, au demeurant citoyen lucide, tant au Syndicat français des acteurs (SFA) dont il prit la tête qu’en signataire de l’appel de Stockholm, dans le courant « progressiste » d’alors.

J’avais 19 ans à sa mort, en 1959, et je n’ai pas oublié le choc émotionnel que ce fut dans le pays. Trois ans avant, en 1956, la jeunesse française avait découvert le rock and roll, dans le film Graine de violence (Blackboard Jungle), de Richard Brooks. C’était une époque d’insidieuse transition idéologique. Gérard Philipe n’en fut pas pour autant oublié. La preuve ? Avignon, ivre de gratitude éperdue, a donné son nom à un parking au pied du palais des Papes ! Jean-Pierre Léonardini

Gérard Philipe, par Geneviève Winter ( Gallimard Folio, inédit, 368 p., 9€90)

Le Cid, de la réalité au mythe

Gérard Philipe est une figure majeure du théâtre et du cinéma des années 1950. À l’écran, son incarnation de Fanfan la Tulipe en héros populaire français lui vaut une gloire internationale. Du Festival d’Avignon où il rejoint Jean Vilar au TNP de Chaillot, le comédien transmet sa vision d’un théâtre accessible à tous. Son interprétation des grands rôles du répertoire reste figée dans les mémoires.

L’acteur, adulé par le public, facétieux sur les tournages et en tournées internationales, défend les intérêts de ses pairs, conquis par sa générosité et son travail. Foudroyé à trente-six ans par un cancer, le Cid a désormais rejoint son mythe. Outre la réédition de l’ouvrage de Philippe Durant, s’impose désormais à la devanture des librairies la biographie inédite de Geneviève Winter.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 2

C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la réunion du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)

« J’ai été soufflé par le travail réalisé »,  explique Jean

Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.

Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.

La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)

« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races »,  précise Chantal

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins,  sans compter les hybrides ?

De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.

Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)

« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles

La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.

Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.

Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd. Archipoche, 340 p., 8€95)

« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles

Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.

Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !

Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche, 384 p., 7€90)

 « En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là »,  confie Yvette

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?

Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié, 640 p., 24€20)

« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant,  parsemé de nombreuses histoires »,  commente Chantal

Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990,  un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.

Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock  KANZAS célèbre dans les années 1970,  qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent  le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant. 

Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob, 304 p., 18€99)

« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain »,  résume Michel

L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.

Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain,  préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.

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Sucrée ou salée, la sauce ?

Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé. Précédemment publié, celui-là n’a rien perdu de sa pertinence en ces premiers jours de l’année nouvelle et à la veille de chaudes échéances sociales !

Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.

– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?

– Deux menus présidentiels, s.v.p.

 -Je vous amène la carte…

– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée

– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche

– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette

– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?

– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution

– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?

– De la vache enragée ! Jacques Aubert

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Résister, un bon conseil !

Jusqu’au 22/01, à l’Artistic Théâtre (75), la compagnie La Mouline présente L’entrée en résistance. Sur scène, le comédien Jean-Pierre Bodin, la musicienne et vidéaste Alexandrine Buisson, le chercheur Christophe Dejours. Pour un spectacle atypique où l’image s’allie au concept, la poésie à la science au service du travail bien fait, à l’encontre des diktats managériaux.

En fond de scène, plein écran, la forêt dans toute sa splendeur ! Les feuilles qui tremblent au souffle du vent, les rayons du soleil qui percent la futaie, les oiseaux qui piaillent dans les branches… Et un homme s’avance sur les planches, crinière et barbe blanches, pour déclarer son amour à la nature ainsi offerte, un vivant parmi d’autres vivants entre sève et sang. Qui prend langue avec les arbres, dialogue avec cet héritage multicentenaire dont il a charge, lui le forestier !

Ainsi s’ouvre cette Entrée en résistance peu banale, une introduction poétique à cette conférence théâtrale qui ne l’est pas moins… Du spectacle vivant d’un genre nouveau que la compagnie La Mouline, sous la férule de Jean-Pierre Bodin, son maître à œuvrer, inaugure en la capitale, à l’Artistic Théâtre : le dialogue inédit entre création artistique et analyse critique en sciences du travail ! Entre la voix chantante et admirablement posée du comédien forestier qui avoue son amour du métier bien fait au propos hautement conceptualisé du psychanalyste Christophe Dejours, ancien chercheur au CNAM (Conservatoire nationale des arts et métiers) et titulaire de la chaire Santé-Travail, se glisse le chant mélodieux du violon d’Alexandrine Brisson. Une alliance hors-norme entre le bouffon et l’intello, les saltimbanques et le scientifique pour décrypter et redonner sens au labeur des humains, leur travail au quotidien mis à mal par les logiques capitalistes où rentabilité et course aux profits s’imposent en maîtres-mots.

Comment s’opposer à la logique financière de l’ONF, l’Office national des forêts qui décrète des coupes de bois conduisant à la mort d’un écosystème ? Comment inverser les règles d’un système hospitalier qui institue le règlement à l’acte au détriment de la santé des patients ? Comment, de manière générale, stopper en tout corps de métier ces discours d’un nouveau genre qui, sous couvert d’un vernis pseudo intelligent, génèrent souffrances au travail et suicides de salariés niés dans leurs compétences, longtemps fiers de l’ouvrage bien façonné mais désormais amputés de leur savoir-faire ? En s’organisant et en entrant en résistance, affirme le professeur Dejours, illustrant la rêverie poétique de son compère Bodin de concepts hautement scientifiques qui décortiquent les présupposés linguistiques des décideurs et profiteurs. Des propos qui se risquent parfois aux pièges de la complexité, des paroles qui exigent attention et réflexion du spectateur, une mise au travail et en tension en quelque sorte, un statut inédit pour le public qui devient ainsi un original « consom’acteur » !

Dès 2015 à la Cartoucherie (75), avec le spectacle Très nombreux, chacun seul, en complicité avec Alexandrine Buisson et Christophe Dejours, Jean-Pierre Bodin posait sur scène la question du devenir du travail. En narrant le parcours et le suicide du directeur informatique et délégué syndical de l’usine de porcelaine Deshoulières, sise à Limoges… En rébellion déjà contre les nouvelles normes de management ! Forts de cette nouvelle création, les trois trublions du capitalisme ambiant et de leurs affidés au néolibéralisme dominant font plus et mieux que jeter le trouble dans leurs projets nauséeux. Ils invitent chacune et chacun, avec intelligence et poésie, à ne point désespérer de l’humanité, à oser parler et se rassembler, à défier leurs gouvernants, à entrer en résistance : un « conseil national » bienvenu à la veille d’échéances sociales qui s’annoncent chaudement contestées ! Bodin, Brisson, Dejours ? Une performance qui incite à un sursaut de conscience, qui habille d’incroyable beauté, musique-image-parole entremêlées, un avenir autre pour les générations futures. « Tous ensemble, tous ensemble », ils l’affirment, persistent et signent : la fatalité n’est point de mise ! Yonnel Liégeois

L’entrée en résistance : jusqu’au 22/01/23, à l’Artistic Théâtre, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). Avec une rencontre-débat au final des représentations.

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Dix ans déjà, quel chantier !

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2023 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique. Yonnel Liégeois

Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 175 pour l’année 2022, près d’un article tous les deux jours : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !

Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toutefois de les affiner. En couvrant plus et mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : près d’un million trois cent mille visites, des centaines d’abonnés aux Chantiers ! Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, souvent bien instruits et construits, ceux-là assujettis à la manne financière ou aux messages publicitaires.

Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est fréquemment saluée par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil aux faibles moyens mais grandes ambitions, indépendant et gratuit ! Les félicitations s’imposent, l’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de haute volée signe la réussite de cette aventure rédactionnelle.

Chantiers de culture :

Le travail producteur de culture, la culture objet de travail

Pour l’année 2023 et la prochaine décennie, se profile un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populaire tout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois

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Annie Ernaux, l’insurgée

Le 7 décembre à Stockholm, prix Nobel de littérature 2022 pour « le courage et l’acuité clinique avec lesquels elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », Annie Ernaux prononçait son discours de réception devant l’Académie suédoise. Que Chantiers de culture publie en intégralité, en fidélité à son écriture et à sa personnalité. « Pour inscrire (s)a voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature ». Yonnel Liégeois

Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clé. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement – « est-ce bien à moi que ça arrive ?  » –, mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir.

Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. « J’écrirai pour venger ma race. » Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’Ecole avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. En quoi ma réalisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. J’avais quelques excuses.

Depuis que je savais lire, les livres étaient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l’école. Ce goût était entretenu par une mère, elle-même grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me préférait lisant plutôt que cousant et tricotant. La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard Les Misérables, Les Raisins de la colère, La Nausée, L’Etranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’Ecole, qui déterminait mes lectures.

La littérature, la valeur supérieure à toutes les autres

Le choix de faire des études de lettres avait été celui de rester dans la littérature, devenue la valeur supérieure à toutes les autres, un mode de vie même qui me faisait me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre littéralement. Une sorte de continent que j’opposais inconsciemment à mon milieu social. Et je ne concevais l’écriture que comme la possibilité de transfigurer le réel.

Ce n’est pas le refus d’un premier roman par deux ou trois éditeurs – roman dont le seul mérite était la recherche d’une forme nouvelle – qui a rabattu mon désir et mon orgueil. Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire « la parabole de la loi » dans Le Procès,de Kafka, sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire.

Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. Il ne s’agissait pas, cette fois, de me livrer à cet illusoire « écrire sur rien » de mes 20 ans, mais de plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et de mettre au jour la façon d’exister des miens. Écrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines.

Une langue de l’excès, charriant colère et dérision, insurgée

Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux qui, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences, celui, par exemple, du face-à-face entre une mère et un fils, dans le très beau texte d’Albert Camus Entre oui et non. De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venu, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte.

Très vite aussi, il m’a paru évident – au point de ne pouvoir envisager d’autre point de départ – d’ancrer le récit de ma déchirure sociale dans la situation qui avait été la mienne lorsque j’étais étudiante, celle, révoltante, à laquelle l’Etat français condamnait toujours les femmes, le recours à l’avortement clandestin entre les mains d’une faiseuse d’anges. Et je voulais décrire tout ce qui est arrivé à mon corps de fille, la découverte du plaisir, les règles. Ainsi, dans ce premier livre, publié en 1974, sans que j’en sois alors consciente, se trouvait définie l’aire dans laquelle je placerais mon travail d’écriture, une aire à la fois sociale et féministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.

Comment ne pas s’interroger sur la vie sans le faire aussi sur l’écriture ? Sans se demander si celle-ci conforte ou dérange les représentations admises, intériorisées sur les êtres et les choses ? Est-ce que l’écriture insurgée, par sa violence et sa dérision, ne reflétait pas une attitude de dominée ? Quand le lecteur était un privilégié culturel, il conservait la même position de surplomb et de condescendance par rapport au personnage du livre que dans la vie réelle. C’est donc, à l’origine, pour déjouer ce regard qui, porté sur mon père dont je voulais raconter la vie, aurait été insoutenable et, je le sentais, une trahison, que j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet.

Un « je » transpersonnel, du singulier à l’universel

Continuer à dire « je » m’était nécessaire. La première personne – celle par laquelle, dans la plupart des langues, nous existons, dès que nous savons parler, jusqu’à la mort – est souvent considérée, dans son usage littéraire, comme narcissique dès lors qu’elle réfère à l’auteur, qu’il ne s’agit pas d’un « je » présenté comme fictif. Il est bon de rappeler que le « je », jusque-là privilège des nobles racontant des hauts faits d’armes dans des Mémoires, est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »

Ce n’est pas cet orgueil plébéien qui me motivait (encore que…), mais le désir de me servir du « je » – forme à la fois masculine et féminine – comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce préalable de la sensation est devenu pour moi à la fois le guide et la garantie de l’authenticité de ma recherche. Mais à quelles fins ? Il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires. Qui pourrait dire que l’amour, la douleur et le deuil, la honte ne sont pas universels ? Victor Hugo a écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » Mais toutes choses étant vécues inexorablement sur le mode individuel – « c’est à moi que ça arrive » –, elles ne peuvent être lues de la même façon que si le « je » du livre devient, d’une certaine façon, transparent et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne l’occuper. Que ce « je » soit, en somme, transpersonnel, que le singulier atteigne l’universel.

C’est ainsi que j’ai conçu mon engagement dans l’écriture, lequel ne consiste pas à écrire « pour » une catégorie de lecteurs, mais « depuis » mon expérience de femme et d’immigrée de l’intérieur, depuis ma mémoire désormais de plus en plus longue des années traversées, depuis le présent, sans cesse pourvoyeur d’images et de paroles des autres. Cet engagement comme mise en gage de moi-même dans l’écriture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu’un livre peut contribuer à changer la vie personnelle, à briser la solitude des choses subies et enfouies, à se penser différemment. Quand l’indicible vient au jour, c’est politique.

L’émancipation individuelle et collective

On le voit aujourd’hui avec la révolte de ces femmes qui ont trouvé les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont élevées, comme en Iran, contre sa forme la plus violente et la plus archaïque. Écrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger, cependant, sur la place occupée par les femmes, y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins, pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l’Académie suédoise constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines.

Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais également collective. Déchiffrer le monde réel en le dépouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c’est en déranger l’ordre institué, en bouleverser les hiérarchies.

Mais je ne confonds pas cette action politique de l’écriture littéraire, soumise à sa réception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux événements, aux conflits et aux idées. J’ai grandi dans la génération de l’après-guerre mondiale, où il allait de soi que des écrivains et des intellectuels se positionnent par rapport à la politique de la France et s’impliquent dans les luttes sociales. Personne ne peut dire aujourd’hui si les choses auraient tourné autrement sans leur parole et leur engagement. Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la planète, détruite en grande partie par l’appétit des puissances économiques, il ne saurait peser, comme il est à craindre, sur ceux qui sont déjà démunis. Le silence, dans certains moments de l’Histoire, n’est pas de mise.

Les voix multiples de la littérature

En m’accordant la plus haute distinction littéraire qui soit, c’est un travail d’écriture et une recherche personnelle menés dans la solitude et le doute qui se trouvent placés dans une grande lumière. Elle ne m’éblouit pas. Je ne regarde pas l’attribution qui m’a été faite du prix Nobel comme une victoire individuelle. Ce n’est ni orgueil ni modestie de penser qu’elle est, d’une certaine façon, une victoire collective. J’en partage la fierté avec ceux et celles qui, d’une façon ou d’une autre, souhaitent plus de liberté, d’égalité et de dignité pour tous les humains, quels que soient leur sexe et leur genre, leur peau et leur culture. Ceux et celles qui pensent aux générations à venir, à la sauvegarde d’une Terre que l’appétit de profit d’un petit nombre continue de rendre de moins en moins vivable pour l’ensemble des populations.

Si je me retourne sur la promesse faite à 20 ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature. Annie Ernaux

© Fondation Nobel 2022, les intertitres sont de la rédaction

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Aragon, l’éternité de la jeunesse

Le 24 décembre 1982, s’éteint Louis Aragon en son domicile parisien. Quarante ans après la disparition du poète, sa vie et son œuvre continuent de fasciner toutes les générations. Publié par L’Humanité, un hors-série explore les différentes facettes de l’immense écrivain.

On croit tout connaître de Louis Aragon, mais on est sans cesse en train de le découvrir. Quarante ans après sa disparition, la veille de Noël 1982, l’homme que son meilleur adversaire et fervent admirateur, Jean d’Ormesson, qualifiait de « dernier géant de notre histoire » méritait bien que l’Humanité lui consacre un nouveau numéro hors-série. Cent pages et autant de photos – sans compter les cadeaux – pour retracer l’aventure Aragon, de l’enfance tourmentée à la vieillesse tout sauf sage d’un écrivain à la pensée sans cesse en mouvement. On y découvre un auteur qui n’a pas fini de nous surprendre : « Je ne suis pas celui que vous croyez… »

La vie d’un personnage de grand roman

Il n’a pas seulement laissé une œuvre foisonnante, dont certains écrits restent sans doute encore inédits – à l’image de cette biographie rédigée par Pierre Daix, et annotée dans la marge de la main de l’auteur des Yeux d’Elsa, présentée pour la première fois dans ce hors-série de l’Humanité. La vie d’Aragon est incroyablement riche, digne de celle d’un personnage d’un grand roman. Enfant d’éducation bourgeoise, dont la filiation lui fut cachée jusqu’à ses vingt ans, couverte par le secret de l’adultère. Jeune soldat plein de bravoure, pataugeant dans les tranchées de la « Der des ders » avec de la littérature d’avant-garde et ses propres manuscrits en bandoulière. Écrivain plein de promesses qui forme un duo enragé de surréalistes avec André Breton, brisant toutes les normes, avant de se fâcher avec lui pour s’engager au Parti communiste, auquel il demeurera fidèle toute sa vie. Homme de lettres rompant le silence dans les premiers parmi ses pairs, pour mettre sa plume au service de la Résistance.

Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche

Avocat fougueux et aveuglé de l’imposture stalinienne, avant de prendre le parti définitif de la liberté dans l’art et de la liberté tout court, qu’il défendra avec le même acharnement du haut de sa stature d’écrivain prestigieux et de dirigeant communiste respecté. Le féministe méconnu, et son ombre démesurée qui cache l’écrivaine de génie Elsa Triolet. Le fou d’Elsa et le libertin. Le reporter de terrain à l’Humanité et le militant. Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche pour ses activités politiques. Celui, enfin, qui, jusqu’au soir de sa vie, n’a jamais renié son pacte avec l’éternité de la jeunesse qu’il continuait à côtoyer et à soutenir dans ses révoltes : Mai 68, la nouvelle vague des cinéastes, le printemps de Prague, l’union de la gauche et l’espoir de 1981… Et cette passion intacte pour tout ce que les sciences et les arts inventent de neuf. Sébastien Crépel

Les événements Aragon en 2023 :

Le continent Aragon : jusqu’au 28/01/23, à la médiathèque Louis Aragon de Martigues

« Arrachez-moi le cœur, vous y verrez Paris » (Aragon) : jusqu’au 03/01/23, en extérieur, à l’angle de la rue de Lobau et de la rue de Rivoli

Aragon, les adieux : jusqu’au 11/01/23, à l’Espace Niemeyer, place du Colonel Fabien à Paris

« Je réclame tout notre héritage humain », Aragon – L’Algérie et le monde arabe : le 19/01/23 à 19h00, une conférence-spectacle à l’Institut du Monde Arabe de Paris

Un hors-série exceptionnel :

Sous la plume des meilleurs spécialistes, ce sont ces mille Aragon en un dont le hors-série de l’Humanité raconte la (les) aventure(s) : Pierre Juquin (biographe d’Aragon) ; Jean Ristat (son éditeur et exécuteur testamentaire) et le poète et critique Olivier Barbarant ; le philosophe Bernard Vasseur ; les plus grands chercheurs ; Patrick Apel-Muller et les journalistes de l’Humanité. Et au milieu coule une rivière : la Rémarde, qui serpente entre les allées du moulin de Villeneuve, la maison d’Aragon, devenue un centre d’art et un musée, dont ce hors-série vous fait la visite commentée, guidée par son directeur, Guillaume Roubaud-Quashie. Une visite « virtuelle » que chacun pourra compléter par la découverte « réelle » de ces lieux magiques, grâce à l’entrée offerte glissée dans chaque exemplaire du hors-série, en même temps que le portrait inédit d’Aragon – offert également – exécuté par l’artiste plasticien Gianni Burattoni sur un luxueux papier.

Disponible en kiosque (100 pages richement illustrées, 9€90) ou à commander en ligne sur la boutique de l’Humanité.

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Voyage en Équipe

Aux éditions Solar, Pascal Glo publie L’Équipe 1000 Unes. Il n’est point de famille sans un ou plusieurs sportifs ou sportives. Avec ce bel ouvrage, le Père Noël y fera des heureux.

Commençons  par nous plonger dans la postface du journaliste Pascal Glo qui nous raconte de façon savoureuse la genèse de ce projet. « Il y a des cadeaux de Noël qui arrivent début janvier avec un parfum de décembre. Comme cette proposition du service éditions de l’Équipe : on voudrait te confier le projet d’un livre de fin d’année sur les 1000 unes de l’Équipe. Pas question de dire non ».

Passé l’enthousiasme de l’acquiescement vient le vertige, voici notre journaliste au pied du mur ou plutôt au pied de l’Everest ! Avant le travail rédactionnel, il s’agit tout d’abord de sélectionner 1000 unes parmi les 24.823 publiées entre le 28 février 1946 et le 31 juillet 2022… « Aussitôt une Une vient à mon esprit. Celle du 22 janvier 2009 où une jeune femme anonyme fut prise pour Laure Manaudou et affichée en grand. Inconcevable d’imaginer un tel ouvrage sans ce loupé. On peut la mettre ? Bien sûr, tu as carte blanche ». Il lui faut alors se plonger dans ses notes personnelles et les archives numérisées du journal pour choisir et départager les heureuses élues selon des critères subjectifs : exploits, drames, équipes, coupes de France sans oublier l’esthétique. Après « quatre semaines en immersion totale, le compte des mille Unes nuit au sommeil ». Mi-février il n’en restait que 1294 mais le plus dur reste à faire : éviter l’ordre chronologique et choisir des angles pour construire l’ouvrage de façon harmonieuse…

C’est une réussite : on peut le lire à sa guise, picorer un  commentaire, revenir en arrière, chercher nos idoles, nos équipes favorites au détour d’un chapitre ou simplement admirer les photos… Face aux Unes de légende, le journaliste remonte le temps pour nous conter l’évolution d’une discipline sportive ou une anecdote tombée dans l’oubli. L’hiver venant, on se régale des exploits de nos  « bleus blanc neige » avec notamment la médaille d’or de Karine Ruby aux JO de Nagano en 1998 pour la toute nouvelle discipline olympique, le snowbord, cinquante ans après la médaille d’or de Henri Oreiller en descente et combiné. « Les seigneurs des anneaux » mettent en lumière les médaillés récidivistes comme le nageur Mark Spitz sept fois médaille d’or, dépassé par son compatriote Michael Phelps qui en collectionnera huit !

Natation encore et « tout le bonheur des ondes »avec un joli hommage à l’entraîneuse Suzanne Berlioux qui a lancé Christine Caron, vice-championne olympique et recordwoman du monde en 1964, quarante ans avant « L’or Manaudou ». Kiki Caron était une idole nationale et à propos d’idole,  avec « Noah,  quelle saga ! », il n’est pas question que de Yannick mais aussi du père Zacharie et du fils Joakim. Il faut parler bien sûr « des pionnières, des battantes, des braqueuses » nos championnes d’Europe de Basket 2001 et 2009, de nos handballeuses médaillées en 1999, 2003, 2017 et aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021. Tous les sports sont évoqués, que les amateurs de foot se rassurent, il est omniprésent au sein de différentes rubriques… Avec ce commentaire qui rappelle le bashing dont fut victime l’entraîneur Aimé Jacquet : « Persuadé que les Bleus ne pourront jamais remporter la coupe du monde 1998 avec Aimé Jacquet à leur tête, l’Équipe produit, dès 1994, plusieurs Unes ou éditos à charge ». Dont acte. Effectivement, on pouvait même lire « mourir d’Aimé »… Nobody’s perfect ! Chantal Langeard

L’ÉQUIPE 1000 Unes, de Pascal GLO (éd. Solar, 408 p., 35€)

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En studio, avec Alain Bashung

Le 1er décembre 2022, Alain Bashung aurait dû souffler ses 75 bougies : cruel, pour un artiste de cette trempe, de mourir à 61 ans ! Heureusement, albums et bouquins continuent à saluer son talent. Après l’album En amont et Alain Bashung, sa belle entreprise de Stéphane Deschamps sortis en 2018 (éd. Hors collection), voilà En studio avec Bashung, un sacré bouquin signé Christophe Conte, accompagné d’un succulent CD.

« Le tout est parti d’un film avec Fernando Arrabal (*), « il m’avait fait jouer une espèce de Jésus après l’Apocalypse », commentait en son temps Alain Bashung. Le réalisateur lui avait aussi demandé de faire la musique du film sans un rond pour la payer. Il ne restait plus qu’à délirer… Faut dire que l’époque s’y prêtait quand on songe qu’un film d’un génial dramaturge espagnol,  et résistant à Franco, était programmé en début de soirée en 1983 et que la chanson Gaby oh Gaby, déjantée à souhait, faisait un carton trois ans plus tôt. On replonge dans ces années-là avec le CD En studio avec Bashung.

La voix du chanteur ressurgit au gré des morceaux ébauchés pour le téléfilm, pour son futur album Play Blessures avec Gainsbourg ou pour d’autres. On croise des brancardiers dans Bistouri Scalpel, un Imbécile qui a « encore traîné dans le fond des asiles pour trouver l’amour fou » (un texte très fort pour signifier la marge des uns comme l’égoïsme des autres, signé Boris Bergman). On se balade dans le rock de Strip Now. Au milieu, le chanteur raconte : « C’était du rêve et je ne rigolais pas avec le rêve ou le fantasme. C’était mon moteur. (…) Je veux bien qu’on plaisante avec (…) mais pour moi, ça reste très sérieux tout ça ». En fait, l’album vient appuyer le formidable travail de Christophe Conte qui signe En studio avec Bashung aux éditions Seghers, treize ans après la mort du chanteur.

Photos d’archives et témoignages inédits à l’appui, l’ouvrage retrace au fil des pages une fulgurante carrière : les débuts difficiles jusqu’au premier tube quand il a 33 ans, ses échappées belles mais risquées dans les albums suivants jusqu’à Osez Joséphine en 1991, ceux qui s’ensuivent couronnés de succès, tels Fantaisie militaire ou Bleu pétrole. Le tout, sous l’angle des studios sillonnés et des personnes rencontrées. « Un artiste qui a poussé au plus loin et dans toutes ses dimensions le travail en studio, c’est bien Alain Bashung », écrit Christophe Conte, « je me devais donc d’en faire le récit avec rigueur, en essayant de retranscrire au plus juste ce qui s’était passé entre ces murs capitonnés ». En studio avec Bashung, le livre et le disque ? Deux petits bijoux, littéraire et chansonnier, à s’offrir pour commencer superbement l’année. Amélie Meffre
(*) « Le cimetière des voitures », diffusé sur France 2 en 1983. En studio avec Bashung, de Christophe Conte (éd. Seghers, 216 p., 29€). Album Barclay (11 titres, 19€99)

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Annie Ernaux, le Nobel qui dérange

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Dans un précédent article, Chantiers de culture se réjouissait fort, et s’en réjouit toujours, de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901.

L’attribution de ce Nobel de littérature semble pourtant nourrir d’étranges incompréhensions ou interrogations ! Pour s’en convaincre, les échanges tenus au micro de France Culture dans l’émission Répliques en date du 26/11… Des propos commentés par Daniel Schneidermann dans les colonnes du quotidien Libération. Yonnel Liégeois.

Sur France Culture, Alain Finkielkraut et Pierre Assouline brossent le portrait d’une Nobel de littérature illégitime, nymphomane identitaire et débordant de ressentiment borné. Reste un mystère : elle est traduite dans 37 langues. Est-ce le monde qui est fou ou France Culture ?

Infortunée Annie Ernaux, qui a cru se voir décerner le Nobel de littérature. En réalité, ce Nobel n’était pas un «vrai» Nobel. C’était surtout un «non Nobel» non décerné à Salman Rushdie. C’est France Culture qui développe cette analyse. D’abord dans l’émission Signe des temps, le 27 novembre, la fake Nobel Ernaux (« écrivain des identités fixes, sociale et sexuelle, auxquelles est lié à peu près tout le monde ») est opposée au seul Nobel légitime Salman Rushdie, « écrivain du cosmopolitisme et de l’identité changeante ». Coupable, Ernaux, comprend-on, de n’être sortie de l’enfance à Yvetot que pour s’installer en mère de famille dans le Val d’Oise, et d’oser faire œuvre d’une vie si ordinaire.

Mais si elle n’était que banale !

Toujours sur France Culture, ils sont deux, pour instruire son procès dans l’émission Répliques, le 26 novembre. L’animateur et académicien Alain Finkielkraut, et l’écrivain (et ancien juré Goncourt) Pierre Assouline. Face à eux, dans le rôle de l’avocate commise d’office aux flags, rame Raphaëlle Leyris, journaliste au Monde. Après un début d’émission consacré à saluer l’œuvre, avec chaleur (Assouline) ou une tiédeur polie (Finkielkraut), commence donc le procès de l’autrice, et militante.

Passons d’abord sur quelques peccadilles. Assouline : « C’est une femme qui aime les hommes. Dès l’âge de 18 ans. Elle est tout le temps à la recherche de l’homme qui la fera vibrer ». Cette imputation de nymphomanie figure-t-elle dans la colonne actif ou passif ? Ce n’est pas précisé. Point de vue caractère, il y aurait aussi beaucoup à dire. Voilà une fille d’épicier que la culture a élevée jusqu’au Nobel, et elle ne manifeste aucune gratitude ? Finkielkraut : « Elle en veut à la culture. Elle en veut au monde cultivé. Elle est pleine non pas de gratitude mais de ressentiment ». Assouline, pédagogue : « C’est la dernière personne à qui vous pouvez demander de la gratitude. Tel que vous lui demandez, vous vous positionnez comme un dominant ». Finkielkraut, piqué dans son être-transfuge : « Je viens d’où je viens ». Bref, « vraiment dommage », cette ingratitude.

Mais au-delà de ces mauvaises notes de conduite, le plus lourd est à venir. D’abord, ce soutien à Mélenchon. A-t-on idée ? Au lendemain de sa nobelisation elle a manifesté, bras dessus bras dessous avec l’insoumis, pour… le pouvoir d’achat ! Alors que tant de nobles causes n’attendaient qu’elle ! Finkielkraut : « Elle n’a pas dédié son prix Nobel à Salman Rushdie, ce qu’elle aurait pu faire. Elle est allée manifester contre la vie chère ». Assouline révèle avoir un jour demandé à l’écrivaine comment elle pouvait soutenir Mélenchon. « Sa seule réponse : « Jusqu’à mon dernier souffle je vengerai ma race ». Politiquement elle est bornée. Comme Sartre ».

Tout faux, sur tous les sujets !

Prenez la lutte contre le voile. Assouline : « Elle n’est pas Charlie. Elle dit : « Je suis pour qu’on laisse la religion musulmane tranquille ». Comme si c’était ça le sujet. Pour elle, les musulmans sont les humiliés permanents. Toujours cette vision binaire ». A ce propos, n’a-t-elle pas jubilé le 11 septembre 2001 ? Retraçant l’attentat contre les Twin Towers, elle écrivait dans les Années : « Le prodige de l’exploit émerveillait. On s’en voulait d’avoir cru les Etats-Unis invincibles. […] On se souvenait d’un autre 11 septembre et de l’assassinat d’Allende ». « Le prodige de l’exploit émerveillait », répète Finkielkraut, incrédule. Il faudra, dans les jours suivants, que la spécialiste de littérature Gisèle Sapiro rappelle la distinction entre le « on » – description de réactions collectives – et le « elle » par lequel l’autrice parle d’elle à la troisième personne.

Tout cela ne serait encore rien. Le pire du pire, c’est son engagement dans le mouvement de boycott d’Israël. Etrange obsession. Quand il y a tant de dictateurs corrompus dans le monde, pourquoi justement s’engager, « comme par hasard, contre la seule démocratie du Proche-Orient» ? Assouline : « Si un jour il y avait une enquête à faire, il faudrait retourner au café-épicerie d’Yvetot et se demander quel genre de conversations il y avait dans ce café dans les années 50. Il y a un fond de sauce raciste là-dedans, qui demande à être exploré », glisse-t-il. Comment insinuer, sans le dire bien entendu, que la nouvelle nobélisée frise l’antisémitisme.

Reste un mystère. Cette nymphomane identitaire, débordant de ressentiment borné, est traduite dans 37 langues, rappelle Pierre Assouline. Délectable silence pensif d’Alain Finkielkraut : « 37 langues, en effet, c’est très impressionnant ». C’est même incompréhensible. Le monde est fou, hors de France Culture. Daniel Schneidermann

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Guy Régis Jr et ses frères haïtiens

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête, Guy Régis Junior propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. L’auteur et metteur en scène haïtien signe le deuxième volet de sa Trilogie des dépeuplés, sur la dislocation de son pays et la dispersion des familles. Un uppercut poétique et politique.

Nous avons déjà recensé L’amour telle une cathédrale ensevelie. Toutefois, devant la puissance et la beauté du spectacle, c’est avec grand plaisir que nous publions la chronique de notre consœur, et contributrice à Chantiers de culture, Marina Da Silva. Y.L.

Lorsqu’on pénètre dans la petite salle du Théâtre de la Tempête, à Paris, on arrive sur un autre rivage. Un sol de sable doré, délimité par une frontière d’eau. En fond de scène, la mer et ses vagues comme une grande langue qui vient lécher le sable. À jardin, le guitariste et compositeur haïtien Amos Coulanges ne quittera pas le plateau, accompagnant de ses rythmes et de son chant envoûtants l’oratorio douloureux de L’amour telle une cathédrale ensevelie, écrit et mis en scène par son compatriote Guy Régis Junior. Le spectacle a été créé fin septembre aux Francophonies de Limoges, au Théâtre de l’Union, et trouve ici un écrin qui le place dans un contact rapproché et puissant avec le public.

C’est le deuxième volet de la Trilogie des dépeuplés, une épopée sur l’arrachement et l’exil où Guy Régis poursuit sa radiographie poétique et non documentaire de l’effondrement de son pays et de la dislocation des familles. L’écran, si loin, si proche, nous fait pénétrer dans le salon d’un couple mal assorti,­ habitant au Canada. Lui, le retraité Mari (Frédéric Fahena et François Kergoulay, en alternance) ; elle, la Mère du fils Intrépide, magnifique et bouleversante Nathalie Vairac. Elle se tord de colère et de douleur. Elle a fui son pays dont la nostalgie l’empêche de vivre pour atterrir dans ce qui est censé être une vie meilleure, confortable, dans un appartement de Montréal. Elle a tenté d’accepter ce mari plus vieux qu’elle, qui l’achetait en quelque sorte, dans la perspective de faire venir son plus jeune fils. L’Intrépide. Celui-là même qui l’avait poussée à quitter l’île, douce mais misérable, qui n’est jamais nommée. Toutes les démarches administratives n’ayant pas abouti, il a pris la mer avec ses compagnons d’infortune.

Alors, « l’amour, monté haut comme une cathédrale, s’est pulvérisé comme poussière ». On passe de ce huis clos où une histoire intime se raconte à bas bruit pour revenir à la mer où les images vidéo de Dimitri Petrovic se mêlent à celles plus vraies que vraies du combat collectif des damnés de la terre sur des embar­cations à la dérive. Des images tournées par Guy Régis et Fatoumata Bathily, et des extraits du film Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi. Une petite foule d’hommes, de femmes et d’enfants y sont ­agglutinés au-delà de l’irreprésentable. Dans l’espace de sable des comédiens-chanteurs, Derilon Fils, Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin, Jean-Luc Faraux accompagnent leur lutte à mort dans un chœur créole de toute beauté. Leur chant dit à la fois le désespoir et la résistance. Lorsqu’ils scandent « Canada, Canada, Canada », le mantra du fils pour cette traversée, on ­mesure la détermination de ces êtres qui ont derrière eux « leur vie à effacer » et pour horizon cette projection dans un futur et un ailleurs. Marina Da Silva

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête (la Cartoucherie), route du Champ-de-Manœuvres, 75012 Paris (Tél. : 01 43 28 36 36). La Trilogie des dépeuplés est publiée aux Solitaires intempestifs.

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Histoires d’ici et d’ailleurs

D’une petite ville de l’Est de la France à l’Iran, en passant par l’Irlande, le Maroc et bien d’autres régions et pays… Les livres, présentés et commentés au club de lecture de la médiathèque de Mézières (36), témoignent de vies très souvent mêlées aux différents contextes historiques et politiques. Bon voyage et belle lecture Philippe Gitton

Connemara, de Nicolas Mathieu (éd. Actes Sud, 400 p., 22€)

 « Avec une écriture « parlé », le romancier raconte une histoire où le monde du travail est très bien décrit », explique Gilles

Hélène, bientôt quarante ans, est née dans une petite ville de l’Est de la France. Elle a fait de belles études, une carrière, deux filles. Elle vit dans une maison d’architecte sur les hauteurs de Nancy, elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir. Pourtant, le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu. Quant à Christophe, il vient de dépasser la quarantaine. Il n’a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n’est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grands efforts, les grandes décisions, l’âge des choix.

Aujourd’hui, il vend de la bouffe pour chien, il rêve de rejouer au hockey comme à seize ans. Il vit avec son père et son fils, une petite vie peinarde et indécise. On pourrait croire qu’il a tout raté. Pourtant, il croit dur comme fer que tout est encore possible. Connemara, c’est cette histoire des comptes qu’on règle avec le passé et le travail aujourd’hui, entre Power Point et open space. C’est surtout le récit de ce tremblement au mitan de la vie, quand le décor est bien planté et que l’envie de tout refaire gronde en nous. Le récit d’un amour qui se cherche par-delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.

Les pionnières (Une place au soleil, tome 1), d’Anna Jacobs (éd. Archipoche, 430 p., 8€95)

« Je l’ai lu d’une seule traite », se réjouit Jean

Irlande, début des années 1860. Keara Michaels ne quitterait pour rien au monde sa terre natale et ses deux sœurs. Mais le destin est parfois cruel… Enceinte et sans le sou, elle est contrainte de traverser les océans pour gagner l’Australie. Toute seule : le père de son futur enfant, qui est marié, ne l’accompagnera pas.
Dans le même temps, Mark Gibson, un chercheur d’or, doit fuir le Lancashire pour échapper à la vengeance de son beau-père. Et tenter sa chance à l’autre bout du monde. C’est à Rossall Springs, à deux heures de route de Melbourne, qu’il ouvrira une auberge… Est-ce là que Keara rencontrera l’homme de sa vie ? Le premier volet de la nouvelle trilogie d’Anna Jacobs, la romancière aux trois millions d’exemplaires vendus dans le monde.

Le pays des autres, de Leïla Slimani (éd. Folio Gallimard, 416 p., 8€90)

« Plusieurs histoires se recoupent sur un fond historique. C’est ce que j’aime dans les livres. Celui-ci se lit bien », confie Chantal

Leïla Slimani, autrice franco-marocaine née en 1981 et journaliste politique, se consacre désormais pratiquement qu’à l’écriture depuis son Prix Goncourt pour Chanson douce paru en 2016. Ce roman qui couvre une douzaine d’années (de 1944 a 1956) traite de la colonisation, de la confrontation de deux cultures dans les couples mixtes, de la difficulté pour les enfants de trouver leur place entre ces deux cultures,  de la soumission des femmes, du déracinement et de la stigmatisation des non musulmans.

En 1944, Mathilde, une jeune alsacienne spontanée et effrontée, se marie avec Amine un soldat marocain venu combattre en France. Après la Libération, ils partent au Maroc près de Meknès travailler les terres d’un domaine très isolé, acquis par le père d’Amine. Ce domaine s’avère quasi incultivable. Amine va consacrer toute sa vie à tenter de tirer des revenus de cette terre aride, au détriment de sa vie de famille et de sa santé. Mathilde a beaucoup de mal à supporter le manque de confort, l’isolement, l’éloignement de sa famille, le poids des traditions et l’absence de son mari qui ne vit que pour faire prospérer ses cultures et prouver qu’il n’a pas besoin des colons.

Après un retour de quelques semaines en France suite au décès de son père, elle revient au Maroc près de ses deux enfants et de son mari. Pour se sentir utile et plus libre, elle devient une sorte d’infirmière auprès des autochtones démunis grâce à l’aide d’un médecin français. Le roman se termine fin 1955, suite aux émeutes contre la colonisation menées en partie par le frère d’Amine.

Carnets d’un médecin de montagne, d’Hermann Berger (éd. La fontaine de Siloé, 154 p., 12€)

« Ce livre est passionnant », affirme Bernadette

Médecin d’origine roumaine, installé dès les années 30 dans la vallée de La Maurienne, Hermann Berger consacra la totalité de sa vie à ses patients avec un courage et un dévouement exceptionnels. Il aimait tant son métier qu’il l’exerça jusqu’en juillet 1993. Alors âgé de 85 ans, il était certainement le médecin le plus vieux de France ! Voulant laisser une trace avant sa mort qui intervint trois mois plus tard, il dicta cet ouvrage à sa fille. Quelques autres témoignages, collègues-infirmières-religieuses, complètent son histoire. On l’aura compris, ces carnets sont un témoignage rare. En effet, non seulement le personnage est hors du commun, mais encore juif et roumain. Il sera en butte aux tracasseries du régime de Vichy et devra se cacher pendant la guerre pour échapper à la Gestapo. Le lecteur admirera un courage et une ténacité hors du commun.

Une magnifique figure de médecin de montagne, capable de marcher des heures dans la neige pour aller visiter un malade. Un praticien exemplaire comme on n’en rencontre quasiment plus de nos jours. Même chose pour la petite société montagnarde des hautes vallées, vivant dans des conditions de misère et de difficultés matérielles qu’on a peine à imaginer aujourd’hui.

Je vous écris de Téhéran, de Delphine Minoui (éd. Points, 360 p., 8€20)

« Ce n’est pas ennuyeux un seul instant, ça restitue bien les ambiances », explique Michel

Sous la forme d’une lettre posthume à son grand-père, entremêlée de récits plus proches du reportage, Delphine Minoui raconte ses années iraniennes, de 1997 à 2009. Au fil de cette missive où passer et présent s’entrechoquent, la journaliste franco-iranienne porte un regard neuf et subtil sur son pays d’origine à la fois rêvé et redouté, tiraillé entre ouverture et repli sur lui-même. Avec elle, on s’infiltre dans les soirées interdites de Téhéran, on pénètre dans l’intimité des mollahs et des miliciens bassidjis, on plonge dans le labyrinthe des services de sécurité, on suit les espoirs et les déceptions du peuple aux côtés de sa grand-mère Mamani, son amie Niloufar ou la jeune étudiante Sepideh.

La société iranienne, dans laquelle se fond l’histoire personnelle de la journaliste, n’a jamais été décrite avec autant de beauté et d’émotion. De mère française et de père iranien. Delphine Minoui est lauréate du prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak.

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Rosa, le Bonheur de peindre !

Jusqu’au 15/01/23, Rosa Bonheur s’expose au Musée d’Orsay (75). Cette peintre animalière d’exception fut aussi une féministe avant l’heure. Pour le bicentenaire de sa naissance, hommage lui est enfin rendu et son autobiographie rééditée.

Née en 1822, la petite Rosalie vit une enfance difficile. Son père, le peintre Raymond Bonheur aux nobles idées humanistes et féministes, n’en abandonnera pas moins son foyer pour se réfugier dans une communauté saint-simonienne. Sa mère s’épuisera à travailler pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants et meurt peu de temps après : Rosa est l’aînée, elle n’a que 11 ans. Le placement en internat est un échec, elle entre finalement comme apprentie dans l’atelier de son père. Il avait donné des cours de dessin à ses quatre enfants, tous ont fait des carrières artistiques. La plus douée ? Rosa, qui découvre le Louvre, exécute des copies et les vend pour faire vivre la famille. Elle a trouvé sa voie : elle sera peintre animalière.

Une rencontre bouleverse sa vie : la famille Micas lui demande de réaliser le portrait de leur fille Nathalie. Une complicité immédiate lie les deux fillettes qui deviennent inséparables. Elles se promettent de ne jamais se marier. « Depuis longtemps j’ai compris qu’en mettant sur sa tête la couronne de fleurs d’oranger, la jeune fille se subalternise : elle devient pour toujours la compagne du chef de la communauté, non pas pour l’égaler, mais pour l’assister dans ses travaux ; quelque grande que puisse être sa valeur, elle restera dans l’ombre », confie Rosa dans sa biographie écrite à deux mains avec Anna Klumpke. Elles vivent ensemble une relation intense : amour homosexuel ou platonique, simple sentiment de forte sororité ? Nul ne sait. Rosa Bonheur évitait toute provocation, ne souhaitant que vivre en accord avec elle-même.

Elle se consacre à la peinture avec fougue. Déchargée de toutes les contingences matérielles, ménagères et administratives par Nathalie, qui se révèle une gestionnaire très efficace et une aide précieuse à sa carrière. Pour mieux appréhender la morphologie et les mœurs animales, Rosa n’hésite pas à battre la campagne et à visiter les abattoirs. Pour ne point s’encombrer des longues jupes et épais jupons assignés à son sexe, elle demande à la Préfecture de police une autorisation à porter le pantalon comme sa contemporaine Georges Sand. Elle sera également l’une des premières femmes à ne pas monter en amazone. Très vite, elle est sélectionnée pour exposer au Louvre, régulièrement primée et récompensée. En 1848, elle reçoit une commande d’État, elle n’a que 26 ans, ce sera le fameux Labourage nivernais dans lequel elle restitue aux bovins des regards exceptionnels ! Animaliste avant l’heure, elle pensait que les animaux avaient une âme et ne les considérait pas comme une simple marchandise.

En 1859, elle achète le château de By, à Thomery en Seine-et-Marne, où elle s’installe avec Nathalie et vivra jusqu’à sa mort. Dans ses mémoires, elle le surnomme « le domaine de la parfaite amitié »… Un autre de ses tableaux, Le marché  aux chevaux actuellement au Metropolitan Museum, la propulse au faîte de la gloire. Le marchand d’art Ernest Gambart le remarque dans un musée à Gand et l’achète. Il organise une exposition itinérante en Europe et en Amérique : c’est un triomphe, la presse l’adore, à 35 ans elle est une icône aux États-Unis à tel point qu’une poupée est fabriquée à son effigie !

Elle rencontre Buffalo Bill, fait son portrait et noue une forte amitié avec lui. 80 % de sa production se trouve Outre-Atlantique, et en Angleterre où elle fut également très appréciée des collectionneurs. À son retour en France, c’est la peintre la plus connue et la plus chère. Elle est invitée par Napoléon III au château de Fontainebleau où elle est assise à table à la droite de l’empereur… Elle fréquente les musiciens, connait Flaubert. Edouard VII lui rend visite à By. Mais après quarante ans de vie commune, Nathalie Micas meurt en 1889. Rosa s’effondre,  inconsolable jusqu’à ce qu’une jeune admiratrice américaine désirant faire son portrait, la peintre Anna Klumpke, entre dans sa vie. Revigorée par cet hommage, Rosa fait traîner les séances de pose pour savourer cette amitié naissante, dans le secret espoir qu’Anna ne reparte pas …. Elles vivront ensembles à By, jusqu’à sa mort en 1899.

Un an auparavant, elle avait confié à Anna le projet d’écriture de sa biographie  qui paraît en 1908 sous le titre Rosa Bonheur, sa vie son œuvre. C’est une édition entièrement remaniée et annotée par l’historienne Natacha Henry qui nous est proposée aujourd’hui, intitulée Souvenirs de ma vie avec la double signature de Rosa Bonheur et Anna Klumpke. En dépit d’une immense célébrité de son vivant, Rosa Bonheur tombe dans l’oubli comme sa compatriote Alice Guy, première femme cinéaste et productrice. Il était grand temps de lui restituer la place qu’elle mérite dans l’histoire de la peinture. « Le génie n’a pas de sexe », c’est par ces mots que l’impératrice Eugénie décore Rosa Bonheur de la Légion d’honneur en 1865. Elle fut la première femme artiste à recevoir cette décoration. Chantal Langeard

Exposition Rosa Bonheur au Musée d’Orsay de Paris, jusqu’au 15 janvier 2023. Souvenirs de ma vie, de Rosa Bonheur et Anna Klumpke (éd. Phébus, 496 p., 24€50)

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