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La démocratie sociale à l’épreuve

Comment s’organisent aujourd’hui les mobilisations syndicales et sociales ? Comment se faire entendre quand les gouvernements font fi des exigences populaires ? Qu’est-ce que cela dit de l’état de notre démocratie ? Dialogue entre deux enseignants-chercheurs : la politologue Sophie Béroud et le sociologue Erik Neveu.

 

Cyrielle Blaire – Les rassemblements contre les violences policières et le racisme ont rassemblé en juin des dizaines de milliers de manifestants. Comment expliquez-vous ce sursaut citoyen, quelques semaines seulement après la sortie du confinement ?

Erik Neveu – J’y vois deux formes d’indignation civique. La première tient à une exaspération devant les atteintes croissantes au droit de manifester. Se déconfiner c’était retrouver la liberté de manifester, d’occuper l’espace public. Dans un contexte où « Black lives matter » remettait les violences policières à la une de l’actualité, s’est aussi exprimée une indignation contre la répétition de brutalités policières et de comportements racistes couverts par une impunité alarmante. Quand des groupes Facebook sont les lieux de paroles racistes abjectes, quand le maintien de l’ordre ou de banals contrôles d’identité aboutissent à des morts ou des mutilations, quand l’IGPN ne voit jamais motif a sanction, quand la justice semble bien plus rapide et ferme pour les gilets jaunes que pour des policiers filmés à se livrer à des comportements illégaux, alors l’indignation monte. Elle est puissante chez les jeunes, qui sont les groupes ciblés par les pratiques discriminatoires, et elle ne va pas retomber.

Sophie Béroud – La crise sanitaire est venue arrêter de façon brutale une dynamique exceptionnelle de mobilisation qui durait depuis quatre mois contre la réforme des retraites, la LLPR à l’université et dans le secteur hospitalier. Le comité Vérité et Justice pour Adama Traoré a joué un rôle important dans cette dynamique de mobilisation contre le racisme car il a appelé très tôt à des convergences avec les gilets jaunes puis avec les salariés en grève contre la réforme des retraites. Un autre facteur qui a sans doute compté, c’est la situation vécue dans les quartiers populaires avec une très forte exposition à la pandémie et de très grandes difficultés à maintenir des sources de revenus.

C.B. – Le confinement a-t-il été l’occasion de formes de mobilisations différentes et de nouvelles prises de conscience de gens qui se tenaient jusqu’ici à l’écart des mobilisations ?

E.N. – Il faudra le recul d’enquêtes pour le mesurer. Reste une circulation intense de vidéos et de caricatures portant une charge de critique politique. L’intervention de Vincent Lindon « Comment ce pays si riche… » a été visionné six millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi la communication gouvernementale et ses mensonges qui auront aiguisé la critique, notamment sur le port du masque.

C.B. – L’appel des personnels soignants, lancé aux usagers qui les ont applaudis à 20 heures aux fenêtres, pourrait-il constituer la traduction d’une prise de conscience en engagement ?

S.B. – Durant le confinement, on a pu penser qu’une brèche était en train de s’ouvrir pour sortir d’une approche néolibérale des services publics et réaffirmer leur importance dans la société. Les manifestations du 16 juin ont montré un monde de la santé très mobilisé et les manifestants ont souvent été très applaudis. Mais il y a une difficulté à élargir la participation à ces manifestations, mais aussi à publiciser davantage les enjeux du Ségur de la santé. Plus ces négociations semblent techniques, plus cela contribue à isoler le secteur de la santé.

E.N. – La crise est venue rappeler la hiérarchie réelle des utilités sociales, qui pourrait constituer un socle futur pour de nouvelles convergences. Pour reprendre la Parabole (1810) du socialiste prémarxiste St Simon, si le virus nous ôtait les « cinquante premiers traders, publicitaires, éditorialistes de BFM, haut-fonctionnaires de Bercy ou rogneurs de budget des ARS », nous serions moins affectés que par l’évanouissement des caissières, agriculteurs, enseignants, ouvriers, livreurs, urgentistes et employé(e)s d’EPHAD.

C.B. – Durant le conflit contre la réforme des retraites, de nouveaux modes d’actions se sont multipliés en marge de formes plus classiques de mobilisation.

S.B. – Oui, on a vu une volonté de combiner des formes plus classiques de mobilisation – par la grève, les manifestations – avec d’autres qui permettent d’investir l’espace public, de sortir de l’entreprise et de s’adresser à l’extérieur : à l’opinion publique mais aussi aux médias, aux politiques qui refusaient de voir que la mobilisation contre la réforme des retraites est aussi forte. Ces actions peuvent impliquer aussi ceux qui ne participent pas d’habitude à des actions plus classiques. Cela renvoie à l’inventivité des salariés mobilisés. C’est très complémentaire avec les mobilisations classiques, cela ne s’y substitue pas.

E.N. – Leur logique principale tient en large part au sentiment d’une efficacité insuffisante des formes classiques de manifestations. De la réforme Sarkozy des retraites, des lois travail sous Hollande puis aux réformes de la présidence Macron, on a vu de hauts niveaux de mobilisation produire peu d’effets sur le blocage ou la réécriture de projets de loi. Les mouvements se heurtent à une combinaison de répression forte et de tactique de l’édredon : manifestez si vous voulez, on n’en fera rien. Beaucoup de personnes ou de collectifs, qui n’ont aucune envie de céder, explorent donc des formes alternatives. Pour certains groupes qui ont des effectifs modestes et un statut symbolique valorisé comme les avocats, ce seront des gestes symboliques comme de jeter leurs robes. Pour les artistes de L’Opéra, ce sera de tirer profit de leurs savoir-faire pour monter un spectacle.

C.B. – Visent-elles simplement à attirer l’attention des médias ?

S.B. – Il y a une volonté de produire des évènements dans un monde de plus en plus médiatique et connecté afin de faire entendre la cause qu’on défend. Cela s’est fait dès les années 1980 avec Act up, qui a réalisé des actions très visuelles [pour alerter sur l’inaction des pouvoirs publics face à l’épidémie de Sida], comme les die in sur les places publiques, l’explosion de poches de sang. Cela a été repris dans les années 90 lors de conflits locaux, au moment des fermetures d’usine, avec les opérations ville morte. Ou en Espagne à la suite du Mouvement des Indignés, avec les « marées » lors des manifestations : des salariés de différents secteurs portaient des tee-shirts de différentes couleurs pour rendre bien visibles leur cause (ceux de la santé, de l’éducation…etc.)

E.N. – Elles ont des effets de captation de l’attention des médias parce qu’elles sont inhabituelles ou colorées, drôles, émouvantes, parce qu’elles cassent la routine visuelle des images de manif. Oui elles sont pensées pour les médias, dans le sens où une mobilisation qui n’est pas visible perd beaucoup de son potentiel de rayonnement, de transmission de sa cause. Mais ce n’est pas un spectacle, elles expriment la colère, la révolte, parfois la rage quant aux effets des réformes.

S.B. – En 36 et en 68, rendre visuel le conflit était moins nécessaire car on occupait massivement les entreprises. On faisait venir des compagnies de théâtre dans les usines. Depuis les années 2010, il est plus difficile de mobiliser dans les entreprises ou même au sein de l’hôpital public à cause de la continuité des soins. D’où la nécessité d’extérioriser la scène de la contestation. Les salariés se tournent vers d’autres modes d’action, sur les ronds-points, les péages, les dépôts… Et il y a aussi l’idée qu’une multitude de micro mobilisations peuvent « emboliser » le système, le bloquer. Soit en visant des centres névralgiques (ports, raffineries), soit en multipliant les scènes de mobilisation dans des dizaines ou centaines de lycées, de facs… Comme hier les gilets jaunes ont inventé le carrefour comme lieu de mobilisation.

C.B. – Y a-t-il un défaut de dialogue social en France ?

S.B. – le mépris du gouvernement vis-à-vis des organisations syndicales et des salariés mobilisés, le refus de les reconnaître comme interlocuteurs légitimes, les oblige à se poser la question de comment se faire entendre. Le mouvement des gilets jaunes, qui ne s’est pas embarrassé de respecter les codes établis (en ne déposant pas de parcours de manifestation…), a aussi eu un effet. Leur irruption a fait peur au gouvernement. Sans doute que du côté des salariés et des organisations syndicales, certains se disent qu’il faut aller plus loin. Ce refus d’entendre les personnes mobilisées peut aussi conduire à des situations désespérées, comme à Lyon où un étudiant s’est immolé en novembre 2019 pour protester contre la précarité.

E.N. – Il existe une culture de la verticalité et de la condescendance en France. Les dirigeants issus du système des grandes écoles, sont persuadés d’être la crème de leurs générations, de détenir un savoir infaillible sur des choses dont ils n’ont aucune expérience. Les mandats politiques les plus importants sont désormais exercés par des gens qui ont fait de la politique leur métier et qui sont hors-sol, prisonniers de leur petit monde, fréquentant plus souvent des lobbystes que des citoyens ordinaires. La France s’enlise dans un système où le changement est pensé comme devant venir d’en haut, où le dialogue est limité à modifier des points secondaires dans un « cadre » qui ne saurait être mis en discussion. Dire non, proposer autre chose c’est être taxé d’idéologue sectaire ou d’irréaliste.

S.B. – Le refus d’entendre les organisations syndicales dans l’élaboration d’une réforme, d’un dialogue reconnaissant la légitimité des différents acteurs autour de la table, alors qu’une large majorité de la population est hostile à la réforme des retraites, montre que notre démocratie est en mauvais état. Cela pose la question de qui prend les décisions et pour qui dans une société où les inégalités se creusent. Or, on le voit bien depuis des années où prédominent les politiques néo-libérales, ce n’est pas l’expérience concrète des salariés qui est prise en compte ni l’expérience des usagers, mais des critères de rentabilité au service d’acteurs financiers privés. Les réformes ne sont guidées ni par le souci de la protection des plus faibles, ni par le souci de l’égalité.

E.N. – Le sentiment de mépris, la perception que tout ce qu’on peut dire ou faire ne sert à rien provoque du dégoût, de la désertion civique, de l’abstention. Ce sont aussi des semis de violence que provoque cette absence d’écoute. Mais une démocratie, c’est aussi un monde avec des projets mobilisateurs d’un autre avenir, des « utopies réalistes ». Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Sophie Béroud est politologue, professeur de science politique à l’université Lyon II.
Erik Neveu est sociologue et politiste, professeur des universités, enseignant à Sciences-Po Rennes.

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Vers une catastrophe sociale planétaire ?

Au tribut de la pandémie, plus d’un milliard de personnes risquent de perdre leur emploi ou de voir leur salaire réduit. La crise sanitaire sera-t-elle synonyme de catastrophe sociale mondiale ? L’Organisation internationale du travail (OIT) lance un cri d’alerte.

 

« La crise mondiale la plus grave depuis 1945 ! ». C’est ainsi que l’Organisation internationale du travail (OIT) qualifie la situation sociale planétaire qui accompagne la crise sanitaire. Tous les continents sont touchés par la pandémie du coronavirus. Les deuils se comptent par dizaines de milliers. Avec les suspensions d’activités et le confinement, qui concerne plus de trois milliards d’individus, quelque 80% de la population active mondiale est concernée par la fermeture partielle ou totale des lieux de travail. Nul ne saurait prédire ni l’ampleur ni la durée de la pandémie. Mais, d’ores et déjà, l’OIT estime que 195 millions d’emplois ont été perdus lors du premier trimestre et que 1,25 milliard de personnes courent un risque élevé de licenciement ou de réduction de salaire. La faim dans le monde pourrait, quant à elle, doubler, selon un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) présenté le 21 avril au Conseil de sécurité par la FAO [organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture] et le Programme alimentaire mondial (PAM). Déjà, en 2019, près de 135 millions de personnes dans 55 pays étaient au bord de la famine. La crise alimentaire pourrait en affecter 250 millions d’ici fin 2020.

Si le virus n’a pas de frontière, les inégalités d’accès à la protection sociale (plus de la moitié de la population mondiale n’en bénéficie pas) et à l’assurance chômage (un privé d’emploi sur cinq peut prétendre à des indemnités), l’importance relative de l’économie informelle exacerbent les inégalités face aux risques sanitaires et sociaux. Se profilent des catastrophes d’une ampleur inédite, si la solidarité internationale n’est pas au rendez-vous. L’Afrique de l’Ouest est particulièrement concernée. Selon l’ONG Oxfam, près de 50 millions de personnes y seraient menacées de famine d’ici fin août, du fait des conséquences de l’épidémie (ou de l’insécurité régionale). C’est vrai aussi de pays comme l’Éthiopie, en outre frappé par une invasion de criquets pèlerins. En cause, notamment, les conséquences du travail informel. En 2018, l’OIT estimait à deux milliards les personnes occupant un emploi informel, soit plus de 60% de la population active dans le monde. En Afrique, c’est le cas de 85,8% des emplois (68,2% en Asie et Pacifique, 68,6% dans les États arabes, 40% pour les Amériques et 25,1% en Europe et en Asie centrale). La majorité des travailleuses et travailleurs concernés ne disposent ni de protection sociale, ni d’indemnités chômage, ni de droit du travail ni de conditions de travail décentes. Pour l’énorme majorité, confinement signifie perte de tout revenu.

C’est aussi le cas en Inde où la majorité des travailleurs migrants de l’intérieur ont tenté de regagner leurs villages d’origine pour trouver de quoi manger, en dépit d’une répression massive et violente pour non-respect du confinement. En jeu également, la fragilisation du travail agricole, nombre de petits paysans n’ayant plus les moyens de nourrir une partie du bétail ou de faire des réserves de semences pour l’année suivante. Ou encore l’absence de transfert d’argent des travailleurs immigrés. L’organisation du commerce mondial est aussi en cause : le prix des matières premières que vendent les pays du Sud est en chute libre, ce qui n’est pas le cas des denrées alimentaires qu’ils importent. Le mécanisme même de la dette pèse sur leurs économies, raréfiant services publics et systèmes de santé, et les États ne disposent pas de moyens suffisants pour pallier les pénuries de revenus des familles. Pour beaucoup de foyers, il faut choisir : le risque de contamination, ou la faim. Mi-avril, les pays du G20 ont suspendu partiellement, et provisoirement, les dettes de certains de ces pays. C’est leur annulation pure et simple que réclament quelque 200 organisations dans le monde. Les milliards accumulés dans les paradis fiscaux, par exemple, montrent qu’il est possible de protéger ces populations comme celles des favelas latino-américaines ou des camps de réfugiés privés d’accès aux soins ou même à l’eau, et de leur éviter la famine.

Face aux pertes d’emploi qui s’annoncent par dizaines de millions, ce sont bien le travail, les revenus et la santé des travailleurs et de la population qu’il s’agit de protéger, pendant et à la sortie de tout confinement. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs mis en garde contre tout affaiblissement des mesures de protection de la part des États décidant de déconfiner pour relancer l’économie. Les syndicats sont, de ce point de vue, aux avants-postes dans de nombreux pays, en particulier en Europe et sur le continent américain. Le 18 avril, les États-Unis comptaient 26 millions de chômeurs de plus inscrits en cinq semaines. Or, pour la majorité de ceux qui bénéficient d’une protection sociale, celle-ci dépend de leur employeur. Chaque année, un million de familles sont ainsi en situation de «faillite» pour dette médicale. Si le gouvernement fédéral a dû se résoudre à un plan de plus de 2000 milliards de dollars, la priorité de Donald Trump – qui, à l’instar de Jair Bolsonaro au Brésil, avait commencé par nier la pandémie –est à la reprise du travail. Aussi, un mouvement de grève des loyers est-il né parmi les chômeurs en avril, grèves et actions syndicales se multiplient : chez les conducteurs de bus à Detroit, les égoutiers de la banlieue de Cleveland, les travailleurs sociaux-infirmier(e)s et éboueurs de Pittsburgh, salariés de la restauration, ouvriers du bâtiment et de l’automobile. C’est aussi le cas des employés américains d’Amazon qui, comme leurs collègues français, demandent une meilleure protection face au virus dans les entrepôts.

En Italie, un mouvement syndical unitaire (CGIL, CISL, UIL) a permis d’obtenir une liste officielle d’activités dites essentielles. En Roumanie, les soignants sous-équipés se sont révoltés. En Tunisie, Espagne, Cameroun, Portugal… les organisations syndicales des centres d’appel ont demandé la fermeture des centres non vitaux et la protection des travailleurs. En Chine, des grèves ont éclaté dans plusieurs secteurs pour le paiement d’arriérés de salaires. D’autres mouvements ont eu lieu, en Inde ou en Afrique (Burkina-Faso, …), là encore pour la protection des travailleurs et le paiement des salaires : c’est bien ce qui est en jeu partout ! Sans omettre liberté, démocratie et droits syndicaux, alors que se manifestent des orientations de plus en plus autoritaires et nationalistes dans plusieurs pays, du Brésil à l’Inde, d’Israël à la Hongrie…

La crise du coronavirus a mis en lumière la communauté de destin de toute l’humanité, l’impératif de substituer une solidarité active à la concurrence du tous contre tous. En 1944, l’OIT adoptait la déclaration de Philadelphie, rappelant que « le travail n’est pas une marchandise; la liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès soutenu; la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous ». C’est à une nouvelle conférence extraordinaire de l’OIT qu’appellent dès lors diverses organisations syndicales. Pour que les droits humains prévalent sur les profits de quelques-uns. Isabelle Avran

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Pascal Dessaint, la plume verte

Installé à Toulouse, l’écrivain naturaliste n’en oublie pas pour autant ses racines dunkerquoises. Dans L’horizon qui nous manque, l’auteur de « roman noir à tendance verte » trace le portrait d’individus et d’un monde laissés pour compte.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre vingtième livre, paru chez Rivages, mêle un peu plus étroitement les thèmes environnemental et social…

Pascal Dessaint – Oui, il s’inscrit dans la suite du Chemin s’arrêtera là publié en 2015, qui traitait de la casse industrielle, des saccages de la mondialisation libérale, de tous ces gens jetés comme des malpropres une fois les usines fermées. J’ai grandi à Dunkerque dans une famille ouvrière. J’ai assisté à l’arrêt des Ateliers et Chantiers de France, à la fin des dockers… La fermeture des mines a ajouté au désarroi social. Ça me tourmente encore aujourd’hui, même si je vis depuis plus de vingt ans à Toulouse.

J-P.J. – Le lieu où se situe L’horizon qui nous manque existe-t-il vraiment ?

P.D. – Bien sûr, il s’agit d’une zone improbable, entre Grand-Fort-Philippe et Calais. Qui garde les traces des tragédies passées, celles de la Seconde guerre mondiale en particulier, et présentes, la crise des migrants. Là-bas, on trouve aussi les chasseurs parmi les plus détestables du pays, coupables de plusieurs massacres de phoques. Le livre s’est nourri de tout çà, de l’actualité et des faits divers. Il y a vraiment de quoi être consterné par la bassesse humaine, non ?

J-P.J. – Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

P.D. – Comme un écrivain responsable, oui. Je porte un regard critique sur les choses, dans la tradition d’un Jean-Patrick Manchette, Didier Daenincks, Thierry Jonquet. Ils ont la fantaisie de l’auteur, mais aussi la volonté de montrer les désordres du monde. Je suis un auteur de roman noir, mais à tendance verte ! Les problématiques liées à l’environnement sont au cœur de mon travail. Sachant que je ne place pas l’homme en dehors de la nature. La liste des espèces qui s’éteignent n’en finit plus de s’allonger. La planète peut se passer de nous et elle se passera de nous un jour, j’en suis persuadé. Mais qui nettoiera toutes les merdes qu’on aura laissées ? [Il sourit]

J-P.J. – La conscience des enjeux environnementaux semble progresser dans la population et chez les politiques. Le pensez-vous aussi ?

P.D. – On n’est pas loin d’un point de bascule entre un monde où le meilleur est encore possible et un monde qui ressemblerait à quelque chose comme Mad Max. Le problème de l’écologie politique est qu’elle est trop souvent exprimée à travers des personnalités assez pénibles comme Jean-Vincent Placé ou François de Rugy qui ont démobilisé beaucoup de gens. Je peux d’autant moins avoir l’esprit partisan que j’ai foncièrement l’âme d’un militant de base. Je suis dans une action de défense du vivant, de la biodiversité. Je crois à la beauté. En révélant la beauté, on amène les gens à respecter l’environnement.

J-P.J. – Comment est née votre conscience écologique ?

P.D. – Enfant, j’ai eu la chance de rencontrer un ornithologue qui m’a permis d’assister aux plus belles scènes de nature qui soient en milieu hostile, des usines classées Seveso. C’était au début des années 1970, assez violentes sur le plan écologique. On se souciait peu des conséquences pour la Terre de la pollution industrielle. Tant qu’il y avait des usines et du travail, le reste, on s’en foutait. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus
Pascal Dessaint occupe une place à part dans le paysage du roman noir. Sensible aux questions environnementales, il écrit principalement sur les rapports complexes qu’entretient l’homme avec la nature. Il publie son premier livre chez Rivages en 1995, La vie n’est pas une punition. Suivront, chez le même éditeur, Loin des humains (inspiré d’AZF), Tu ne verras plus ou encore Les derniers jours d’un homme, qui revient sur le drame de Metaleurop.

Récemment paru, Vers la beauté, toujours ! L’auteur nous partage ses souvenirs de marches dans les Pyrénées. De la balade hors des sentiers battus jusqu’au périple en montagne… « Observateur malicieux, il partage, non sans humour, sa philosophie à la fois hédoniste et contemplative de la randonnée, ses rencontres inattendues au détour du chemin et son émerveillement devant une nature toujours belle et parfois rebelle ».

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Florent Guéguen, l’aide aux plus démunis

Directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, Florent Guéguen analyse la situation des sans-abri depuis le début de pandémie du coronavirus. Il craint une aggravation de la précarité chez les plus modestes.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre fédération vient en aide aux plus démunis. Dans quelle situation se trouvent les sans-abri depuis le début de la pandémie ?

Florent Guéguen – C’est une population très vulnérable et exposée aux conséquences du virus. La raison essentielle tient à un état de santé fragile sous l’effet de maladies chroniques, d’addictions… S’ajoutent les conditions de vie dans les hébergements collectifs où les risques d’essor de l’épidémie sont importants. Les campements, bidonvilles et foyers de travailleurs migrants sont aussi des lieux sensibles, avec des problèmes d’accès à l’eau, de promiscuité, de suroccupation, un défaut d’aide alimentaire… Les risques ont été multipliés avec le confinement.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

F.G. – Un grand nombre d’accueils de jour a fermé. Ces services permettent de se laver, de laver ses affaires, de recueillir des informations sur les lieux ouverts, sur les points d’eau, parfois d’avoir à manger. Ils fonctionnent en grande partie avec des bénévoles. Or, au moment où les mesures de confinement ont été prises, beaucoup se sont retirés du fait de leur âge avancé ou parce que les locaux n’étaient plus adaptés à l’accueil du public. La première séquence du confinement a été très dure. L’aide directe aux sans-abri a diminué. Elle s’est reconstituée peu à peu grâce aux solidarités locales. Les réseaux associatifs ont pu se réorganiser, mutualiser leurs moyens, des services ont réouverts.

J.P.-J. – Dans quelles conditions travaillaient les salariés de ces structures ?

F.G. – L’État a donné la priorité aux soignants. C’est légitime, mais le matériel manquait aussi pour les structures sociales. À mi-avril, de nombreux centres d’hébergement fonctionnaient sans matériel de protection (masques, gel, gants, blouses…). Des salariés s’inquiétaient de leurs conditions de travail, mais le système a tenu grâce à leur dévouement. Les associations essaient de s’en sortir par le système D. C’est un point de dysfonctionnement et d’achoppement majeur avec les pouvoirs publics. Ça met tout le monde en difficulté : les hébergés, les bénévoles, les salariés, les associations employeuses qui ont une obligation de sécurité et de santé au travail.

J.P.-J. – A-t-on une idée du nombre de sans-abri malades du Covid-19 ?

F.G. – Début avril, le ministère du Logement parlait d’un millier de personnes hébergées. L’épidémie a vite progressé. À la demande des associations, l’exécutif a prolongé la trêve hivernale de deux mois, jusqu’au 31 mai. Cela a permis de maintenir les centres hivernaux et les dispositifs ouverts, et aussi de reculer la reprise des expulsions locatives. L’autre mesure positive fut la réquisition de 9000 chambres d’hôtels. Mais il aurait fallu en réquisitionner des dizaines de milliers pour confiner tout le monde. Dans ce contexte de crise sanitaire, l’hôtel est la meilleure solution si l’on veut éviter la propagation du coronavirus en milieux collectifs.

J.P.-J. – Que pensez-vous de l’ouverture de gymnases, comme à Paris ?

F.G. – Les gymnases posent deux problèmes. D’abord, la promiscuité. Certains gymnases accueillaient jusqu’à quatre-vingts personnes sur des lits de camp. C’est une sorte de négation du confinement. Ensuite, les gymnases offrent peu de sanitaires, et il n’y a en général que quelques douches… sachant que la vapeur d’eau est facteur de propagation. Cela dit, ils ont le mérite d’exister. À condition que les gens soient rapidement réorientés vers d’autres solutions, notamment les hôtels.

J.P.-J. – Quelles furent les difficultés des travailleurs sociaux pour faire appliquer les mesures d’hygiène et de confinement ?

F.G. – Parvenir à l’objectif d’un confinement de l’ensemble de la population à la rue est difficile. Il y a des personnes qui ne pouvaient pas demeurer enfermées, qui avaient besoin de se déplacer pour s’approvisionner en produits divers. Cela a amené les centres d’hébergement à assouplir leurs règles. Certains qui ne toléraient pas la consommation d’alcool dans leurs locaux ont fait des exceptions. D’autres achetaient même de l’alcool et des cigarettes pour que les personnes n’aient pas besoin de sortir. Le confinement a eu aussi des effets négatifs sur l’aide alimentaire. Des centres de distribution ont fermé, et faire la manche est devenu plus difficile, les passants ayant quasiment déserté les rues.

J.P.-J. – La création de 15 millions d’euros de chèques-services par le gouvernement fut donc une bonne idée…

F.G. – Oui, car ces chèques permettaient d’acheter de quoi manger, des produits pour les bébés, etc. Sauf que l’enveloppe est insuffisante et qu’il n’y a pas que les SDF. Il y a aussi les familles modestes qui bénéficient en temps normal de tarifs sociaux à la cantine. Ces dépenses alimentaires non prévues pèsent sur leur pouvoir d’achat.

J.P.-J. – L’aide d’urgence aux familles les plus démunies, annoncée par le gouvernement le 15 avril, répond-elle à la situation ?

F.G. – Le montant est décevant : 10 euros par personne bénéficiaire du RSA ou de l’allocation spécifique de solidarité (ASS), pour toute la période de confinement, soit deux mois, ça représente 2,0 euros par jour. C’est très faible. Et puis, que fait-on pour les 18-25 ans qui ne sont pas éligibles aux minima sociaux ? Pour les personnes âgées au minimum vieillesse, les bénéficiaires de l’allocation adulte handicapé ? Le plan de relance mis en place pour les entreprises est clair. Il se fait à coups de dizaines de milliards d’euros. On a beaucoup plus de mal à voir se dessiner le plan de soutien aux plus pauvres. Qui sont aussi ceux dont le pouvoir d’achat s’est le plus dégradé depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

En savoir plus

1995 : DEA en sciences politiques obtenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

2008 : Conseiller auprès du maire de Paris, en charge de la lutte contre l’exclusion et la protection de l’enfance.

2012 : Co-porte-parole du Collectif des associations unies pour une nouvelle politique du logement des personnes sans-abri et mal logées.

2012 : Nommé directeur général de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), qui réunit 850 associations de lutte contre l’exclusion.

2016 : La Fnars change de nom pour devenir la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), forte de 870 associations et organismes.

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Les États-Unis, en lambeaux

Les dysfonctionnements de la première puissance mondiale sont exacerbés par la crise sanitaire. Entretien avec Nicholas Allen, directeur des relations internationales du SEIU (Service Employees International Union). Avec deux millions d’adhérents, le syndicat rassemble les personnels de la santé, de la fonction publique, de la propreté-sécurité et de la restauration rapide.

 

Eva Emeyriat – Avec plus de 85 000 morts au 14 mai, les États-Unis sont le pays qui paie le plus lourd tribut à la crise sanitaire. Pour quelles raisons ?

Nicholas Allen L’État fédéral et la plupart des États ont refusé de faire face et se sont réfugiés dans le déni de cette pandémie. Et il y a eu un manque flagrant de préparation à l’échelle fédérale. Lors de l’épidémie d’Ebola, Barack Obama avait mis en place une unité spéciale pandémies, mais elle a été démantelée par Donald Trump en 2017. Notre pays est doté d’un système de santé très décentralisé, avec de grands groupes hospitaliers privés qui doivent faire face chacun de leur côté, tout en gérant la pénurie de respirateurs, de masques, etc.

E.E. – La réforme de santé impulsée en 2010 par le président Obama, bien qu’attaquée depuis l’arrivée de Donald Trump, a-t-elle contribué à mieux protéger les Américains ?

N.A. – L’Obamacare était un progrès relatif qui a permis d’étendre l’assurance maladie aux jeunes jusqu’à 26 ans sur le contrat de leurs parents, de refuser aux assurances de dénier le droit à certaines personnes de s’assurer, ou encore d’étendre Medicaid, le programme fédéral destiné aux plus pauvres. Vingt millions de personnes de plus ont été couvertes grâce à cela, mais environ 20 millions d’autres n’ont aucune assurance. Aujourd’hui encore, la majorité des Américains sont couverts grâce à leur employeur. Dès qu’ils perdent leur job, ils perdent donc souvent leur couverture. Or, depuis le début de la crise, plus de 22 millions de personnes se sont inscrites au chômage, un chiffre inédit depuis la Grande Dépression ! La crise du Covid-19 a bousculé les fragiles avancées obtenues. On découvre que des milliers de gens, en première ligne Afro-Américains et Latinos, meurent chez eux faute de soins parce qu’ils craignent de payer une facture exorbitante [73 000 dollars en moyenne pour une semaine d’hospitalisation, ndlr].

E.E. – Dans quel état d’esprit se trouvent les travailleurs ?

N.A. – Alors que New York est devenue le principal foyer de la pandémie de Covid-19, les panneaux lumineux de Times Square, à Manhattan, rendent hommage aux professionnels de la santé. Les plus modestes sont pris en étau, entre la peur de ne pouvoir se nourrir et celle de tomber malades. Il y a aussi une grande colère des soignants, des travailleurs des fast-foods qui bossent pour des miettes tout en étant salués comme des « héros ». On voit des grèves chez McDonald’s, chez Amazon…

E.E. – Malgré l’incurie de Donald Trump, on note des éléments positifs, comme le vote le 26 mars par le Congrès d’un plan Coronavirus de 2 000 milliards de dollars…

N.A. – Le Congrès en est à son troisième plan, sans doute en faudra-t-il un quatrième, voire plus. Les solutions proposées sont pour l’instant très insuffisantes.

E.E. – Quelles sont vos revendications ?

N.A. – Cette crise jette une lumière très crue sur les inégalités. Il y a bien sûr l’injustice économique et raciale, et le fait que les gens dont nous dépendons le plus, souvent des femmes, sont généralement les moins payés. Ces constats sont au cœur des revendications de nos campagnes #ProtectAllWorkers et #UnionsForAll. Nous exigeons une assurance maladie gratuite et accessible à tous, avec douze semaines de congé maladie payées et 100 % de couverture dans le cadre du Covid-19. Nous revendiquons aussi la garantie des salaires, la protection des emplois, la prise en charge du coût de la garde des enfants, l’annulation ou la suspension des dettes des ménages, ainsi qu’une aide au logement. Il faut par ailleurs remettre en question la redistribution des profits, les revenus des dirigeants et des actionnaires.

E.E. – On entend beaucoup parler du mouvement de défiance libertarien impulsé par Donald Trump contre le confinement. Quel est le sentiment de la population en général ?

N.A. – Ces personnes sont soutenues par les tenants de la droite dure. Souvent armés, ceux qui manifestent sont minoritaires mais leur expression très violente et leur défiance vis-à-vis de la science inquiètent. Cela dit, les sondages confirment que la majorité de la population soutient le confinement.

E.E. – Les élections présidentielles de novembre se rapprochent. Quelles perspectives se dessinent ?

N.A. – Tout reste à jouer. Trump demeure populaire auprès de sa base électorale : blanche, mâle, issue des classes moyennes. Joe Biden [seul candidat en lice à l’investiture démocrate, ndlr] doit trouver la capacité à unifier le Parti démocrate pour battre Trump. Il faudra qu’il parvienne à composer avec la gauche du parti qui, malgré la défaite de Bernie Sanders, reste importante et mobilisée. Une chose est sûre, notre organisation se mobilisera avec force pour battre Trump. La crise du Covid-19 nous renforce dans l’idée qu’il faut lutter pour un monde plus juste, en insistant sur les droits syndicaux et la justice raciale. Il y a urgence. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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Camille Peugny, la fracture sociale

Dans les colonnes du quotidien Libération, Camille Peugny répondait aux questions de notre consœur Laure Bretton. Pour le sociologue, l’épidémie de coronavirus révèle la fracture entre deux mondes : les « vainqueurs de la mondialisation » sont chez eux, tandis que ceux qui sont « à leur service » sont dehors. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Sociologue, Camille Peugny enseigne à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Spécialiste des inégalités sociales, il est l’auteur de Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale et Le déclassement.

 

Laure Bretton – Cette crise agit-elle comme un miroir grossissant des inégalités au travail ?

Camille Peugny – La crise que nous traversons rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invisibles dans le fonctionnement social de notre pays. Notre société est quasiment à l’arrêt, cantonnée à ses fonctions essentielles : protéger, soigner, nourrir. Il y a des métiers entiers qui sont dehors pendant que la plupart d’entre nous sommes dedans : caissières, livreurs, soignants, éboueurs, gendarmes et policiers, boulangers… Ce sont eux les premiers de cordée : comme en montagne, ils assurent les autres pour leur survie.

L.B. – L’économie française étant de plus en plus « tertiarisée », on avait perdu de vue ces cols bleus…

C.P. – Dans l’économie mondialisée, le modèle de référence c’est plutôt le cadre très diplômé, mobile et vendant très cher ses compétences sur le marché du travail. La réalité, c’est que ce genre de société n’est rendu possible qu’à la condition qu’une armée de l’ombre s’occupe de leurs enfants après l’école ou nettoie leurs appartements. On peut aussi parler de la caissière du supermarché parisien qui reste ouvert jusqu’à 23h pour que le cadre supérieur puisse aller s’acheter un repas sous-vide en sortant du boulot. Cette organisation aggrave la dualisation du travail. On peut même parler de deux marchés du travail : le premier, celui des salariés qualifiés, et le deuxième auquel sont cantonnés les autres, sous ou mal payés et mal protégés. Avec cette crise, on a fait rentrer chez eux bon nombre de « vainqueurs » de la mondialisation et on laisse dehors ceux qui sont en partie à leur service.

L.B. – Certains appellent à un changement de paradigme social après la crise. Vous pensez qu’on ira vers une plus grande prise en compte de ces invisibles ?

C.P. – Il est toujours compliqué de faire des prédictions en pleine crise. Je crois qu’on ne peut pas attendre d’effet magique : tous les gens qui applaudissent les soignants à 20 heures ne vont pas subitement se transformer en défenseurs du service ou de la dépense publics. Mais il peut quand même y avoir des changements, comme arrêter de supprimer des lits dans les hôpitaux ou revaloriser les salaires des personnels hospitaliers… Tout le reste sera un combat. Ce qui caractérise ces premiers de cordée, hors personnel soignant, c’est qu’ils sont isolés. Ceux qui travaillent dans le service à la personne ou les caissières n’ont pas de collectif de travail. Cela les fragilise. Un livreur est seul dans son camion, sans mobilisation syndicale possible. Ce sera un combat politique de longue haleine pour prendre en compte cette division du travail. Mais on ne peut plus ignorer le déséquilibre total entre la hiérarchie des revenus et du prestige social d’un côté et celle de l’utilité sociale de l’autre.

L.B. – Le registre martial adopté par l’exécutif visait à mobiliser les Français pour qu’ils continuent à travailler. Le trouvez-vous adapté ?

C.P. – Pas du tout : les salariés dont on parle ne sont pas en guerre, ils sont au travail. L’aspect positif de cette catastrophe, c’est que tout le monde les voit alors qu’on fermait les yeux sur leurs conditions de travail jusque-là. On peut aussi rappeler que la réforme des retraites prévoit la suppression des régimes spéciaux, bénéficiant justement à une partie de ces salariés de l’ombre.

L.B. – Vous êtes un promoteur de la « société du care », du soin. C’est dans cette direction qu’il faut aller, une fois la crise sanitaire passée ?

C.P. – Une des perspectives d’avenir, c’est que l’épidémie et ses conséquences économiques et sociales nous amènent à repenser les relations entre groupes sociaux. On a parlé de « société de la connaissance », il faut aujourd’hui inventer une nouvelle économie des rapports sociaux. Mais il faut défendre une idée extensive du « care » qui ne se limiterait pas au soin porté aux malades, aux personnes âgées et aux enfants. Nous devons l’étendre à toutes ces fonctions qui permettent à la société de tenir debout. La caissière du Monoprix parisien qui habite en banlieue et qui termine à minuit fait partie de ce « care ». Il est urgent de repenser la place de ceux qui sont au service des autres. Propos recueillis par  Laure Bretton

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Pôle emploi, la machine à broyer ?

Trois journalistes de France-info publient Pôle emploi : la face cachée, Enquête sur la souffrance des agents. Un ouvrage qui lève le voile sur la situation des quelque 50 000 salariés : Pôle emploi serait-il devenu une machine à broyer ?

 

À l’heure où les demandeurs d’emplois découvrent les ravages de la réforme de l’assurance chômage, trois journalistes (Margaux Duguet, Catherine Fournier, Valentine Pasquesoone) décrivent le chaos interne à Pôle emploi dans La face cachée, enquête sur la souffrance des agents : politique du chiffre, déshumanisation par le numérique, management délétère. Les personnels débordés affrontent une perte de sens du métier, il y a vraiment quelque chose de pourri chez Pôle emploi ! L’histoire commence en 2009 avec le mariage forcé de l’Assedic et de l’ANPE voulu par Nicolas Sarkozy. Une décennie n’a pas suffi pour homogénéiser la situation. Institution privée d’un côté, service public de l’autre : une culture, une éthique professionnelle, des métiers, des conceptions de carrière, des repères qualitatifs radicalement différents. Alors que les personnels chargés de l’indemnisation ignorent tout de l’accompagnement, ceux chargés du placement sont noyés par la technicité de l’indemnisation. L’injonction à la double compétence est une gageure. D’ailleurs, après l’avoir encouragée, Pôle Emploi va du jour au lendemain revenir à la spécialisation. En un mot donc, la fusion se passe mal, très mal. La plupart des personnels croulent littéralement sous la masse de travail avec des objectifs inatteignables, tandis que d’autres, placardisés, sombrent dans la dépression et la culpabilité, le sentiment d’inutilité en prime. Certains personnels ne s’en remettront jamais.

L’enquête démarre ainsi par la plainte pour harcèlement moral déposée en 2014 par les parents d’Aurore Moësan et initialement soutenue par la CFTC. Aurore, une jeune conseillère Pôle Emploi francilienne, s’est suicidée en 2012. Mais on s’aperçoit au fil des pages qu’elle n’est pas la seule à avoir commis l’irréparable chez Pôle Emploi, et à avoir subi un management délétère. Bien que moins médiatisés que la vague de suicides qui a frappé France Télécom, les enquêtrices, trois journalistes, ont recueilli des témoignages qui attestent bel et bien de faits de harcèlement chez Pôle Emploi. Et au cœur de ce harcèlement, le « lean management » qui ressemble à s’y méprendre à celui de France Télécom… La nouvelle philosophie introduite par les dirigeants de Pôle Emploi s’inspire du new public management. C’est une politique du chiffre, une politique dite de l’efficacité, en réalité une culture du « reporting » avec des indicateurs de placement et une informatisation à outrance. Le tout avec une inflation de procédures et de logiciels non maîtrisés que les personnels peinent énormément à assimiler. À moins encore qu’ils ne les contournent pour répondre à des exigences statistiques de performances aberrantes et en total décalage avec les besoins humains. Alors que nombre de demandeurs d’emplois sont peu familiers de l’informatique, tout, ou presque, se fait en ligne. On passe d’une politique de service public et d’aide au demandeur d’emploi à une philosophie de la suspicion, du contrôle et de la radiation…

Comment être à la fois conseiller et dénonciateur ? Le demandeur d’emploi n’est pas le seul suspect pour le management. Les agents de Pôle Emploi sont aussi désormais soumis à des outils managériaux comme l’ORS (observation de la relation de service), autrement dit des moments où la hiérarchie observe les agents, tel Big Brother. Des outils d’asservissement qui rendent littéralement fous. Depuis le 1er novembre 2019, la réforme de l’assurance chômage durcit de manière dramatique l’ouverture des droits aux allocations pour perte d’emploi. Ainsi, il faut avoir travaillé six mois sur les 24 derniers pour pouvoir y prétendre. Jusqu’alors, il suffisait de quatre mois sur les 28 derniers mois. Face à ces mesures monstrueuses, les auteurs soulignent toutefois que le gouvernement a surpris en annonçant en même temps qu’il arrêtait la suppression programmée des postes chez Pôle Emploi, et même qu’il y aurait 1000 créations de postes. Important mais très insuffisant, ne précisant pas s’il s’agit de CDI ou de CDD, ce qui ne saurait suffire pour atténuer la souffrance présente des deux côtés du guichet. Régis Frutier

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue à émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat,

©J-M.Lobbé

Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant

© Céline Bansart

l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène Le cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les

©J-M.Lobbé

seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus d’hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

À voir aussi :

Ploutos, l’argent Dieu au Théâtre Berthelot de Montreuil (93) le

07/02/20, au Centre des Bords de Marne du Perreux les 27 et 28/02, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à l’automne 2020. Dans une mise en scène de Philippe Lanton, l’adaptation de l’ultime comédie d’Aristophane, écrite près de quatre siècles avant notre ère. Si, comme chacun le sait, Ploutos, le dieu de l’argent, est aveugle, il n’en crée pas moins moult divisions entre riches et miséreux, les nantis et les gueux. Entre humour et dérision, fable ou satire, une savoureuse réflexion sur richesse et pauvreté menée tambour battant par une bande de comédiens, la compagnie Le Cartel, dont la cote explose au CAC 40, l’indice boursier sur la place de Paris ! Y.L.

Crocodiles au Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu’au

11/02/20. Dans une mise en scène de Cendre Chassanne et Carole Guittat, l’épopée d’Enaiat, un enfant afghan fuyant son pays en guerre et sous le joug des talibans. Le récit, authentique et poignant, d’un gamin qui se lance seul, et au péril de tous les dangers, dans une course folle à la survie. Bravant l’ignominie des passeurs, traversant six frontières du Moyen-Orient et d’Europe, témoignant de ses peurs et de ses doutes, pleurant sur l’arrachement à sa mère et à sa terre, reconnaissant aux hommes et femmes qui lui ont tendu la main au terme de cette impitoyable odyssée… Dans un dispositif bifrontal, l’émotion vécue au plus près des spectateurs, un spectacle fort d’humanité partagée. Une magistrale interprétation de Rémi Fortin, sans artifice ni pathos, qui invite chacune et chacun à porter un regard accueillant sur le destin de tous les étrangers, migrants et réfugiés. Y.L.

 

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Anne-Laure Liégeois, une femme entreprenante

Créée au Volcan du Havre (76), la pièce Entreprise entame une longue tournée. Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, l’Intérimaire de Rémi De Vos, l’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Entre humour débridé et critique acerbe, une peinture sans concession du monde de l’entreprise.

Yonnel Liégeois – Avec Entreprise, vous portez à nouveau votre regard sur le monde du travail. Une obsession (!), une continuité ?

Anne-Laure Liégeois – Surtout pas une obsession, plutôt une continuité ! Quelques années auparavant, j’avais déjà mis en scène les textes de Perec et de De Vos. Avec, déjà, un bel accueil du public ! La thématique du travail est un sujet qui me tient à cœur, qui m’intéresse de longue date… L’univers du travail m’apparaît par excellence, pour l’humain, comme le lieu de la confrontation et du pouvoir. À l’entreprise, l’usine ou le bureau, se joue un véritable tour ou rapport de force dont l’homme sort grandi ou asservi. D’où l’idée de proposer ce triptyque Entreprise, de faire dialoguer trois textes écrits à trois époques différentes : L’augmentation de Georges Perec en 1967, L’intérimaire de Rémi De Vos en 2011 et Le Marché de Jacques Jouet aujourd’hui. Trois courtes pièces délirantes sur le monde du travail, qui passent au crible ses mécaniques, ses affects, sa novlangue.

Y.L. – Perec et De Vos hier, Jacques Jouet aujourd’hui : qu’est-ce qui vous a conduit à lui passer commande d’un texte ?

A-L.L. – D’abord, comme Georges Perec, Jacques Jouet est membre de l’Oulipo. Jusqu’à la disparition de l’émission en 2018 des grilles de Radio France, il participait aux « Papous dans la tête » sur France Culture ! Il fait partie de ces auteurs qui « travaillent » la langue, ce qui me plaît donc beaucoup. Enfin, il produit une littérature qui m’intéresse évidemment par sa dimension, et sa vision, politique. Dans Le Marché, il présente trois personnages, trois hauts dirigeants qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : déréguler, déréguler… Un discours managérial, dans un langage franglais très à la mode, qui reflète bien la situation d’aujourd’hui ! Un texte, au final, qui se marie très bien avec ceux de Perec et de De Vos.

Y.L. – Le monde du travail est peu souvent représenté sur les planches : vous ne vous sentez pas trop seule ?

A-L.L. – Au contraire, depuis quelques années, j’ai le sentiment que les auteurs contemporains et gens de théâtre sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question ! Pour ma part, c’est vrai que j’ai la chance d’être écoutée et d’avoir les moyens de travailler, de défendre ce à quoi je crois. Au fil des ans, j’ai noué des relations durables avec divers responsables de centres dramatiques qui m’accueillent avec plaisir. Certes, comme Jean Vilar et Antoine Vitez qui se sont battus pour çà, il nous faut ne jamais oublier notre relation au spectateur et au public : le théâtre est un combat, nous faisons un métier d’action. Pour toutes ces raisons, je ne me sens jamais lasse. De l’énergie, j’en garde toujours sous la chaussure ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Du 28/01/20 au 01/02, Théâtre Dijon Bourgogne – Dijon. Du 04 au 06/02, Maison de la Culture d’Amiens – Amiens. Les 11 et 12/02, Le Théâtre – Scène nationale de Saint Nazaire – Saint Nazaire. Le 29/02, Théâtre de l’Agora – Evry. Du 04 au 07/03, Le Cratère – Alès. Du 18 au 26/03, Théâtre 71 – Malakoff. Le 31/03, Le Manège Maubeuge Scène nationale transfrontalière – Maubeuge.

Portrait :

Vive et enjouée, aussi flamboyante que sa chevelure rousse et à l’humour communicatif, Anne-Laure Liégeois est une femme de bonne intelligence, diplômée de Lettres anciennes ! Son premier spectacle ? Le Festin de Thyeste de Sénèque, qu’elle traduit, adapte et met en scène en 1992. Une œuvre symbolique dans son parcours, puisque c’est aussi le nom qu’elle donne à sa compagnie… Durant trois mandats, de 2003 à 2011, elle a dirigé le Centre Dramatique National d’Auvergne, sis à Montluçon.

Aussi à l’aise avec les textes des auteurs contemporains qu’avec ceux du répertoire, la metteure en scène a signé moult spectacles qui ont remporté l’adhésion du public. Dont Embouteillage, un spectacle de route pour 27 auteurs, 50 acteurs et 35 voitures, Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau à la Comédie Française, The Great Disaster de Patrick Kermann… Lors du Festival d’Avignon 2017, elle a proposé avec Christiane Taubira le feuilleton On Aura Tout au jardin Ceccano avec des amateurs locaux et des élèves du Conservatoire National Supérieure d’Art Dramatique (CNSAD). Pour l’heure, Anne-Laure Liégeois se prépare à une longue tournée au Maroc avec Roméo et Juliette de Shakespeare en français, darija et arabe classique. Y.L.

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Khemiri et Vacher, d’égal à égal

Au Château rouge d’Annemasse (74), les 26 et 27/11, se joue Presque égal à…, du dramaturge suédois Jonas Hassen Khemiri. Dans une mise en scène de Laurent Vacher, toute à la fois ludique et sombre, une illustration de la puissance de l’économie dans nos sociétés contemporaines. Sans oublier Place au 104-Paris et Berlin 33 à La reine blanche, ainsi que le documentaire diffusé le 25/11 sur France Ô et consacré aux élèves ultramarins du Théâtre de Limoges .

 

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au

©Christophe Raynaud de Lage

théâtre, nous est proposé, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de l’Espace Bernard-Marie-Koltès à Metz, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor

©Christophe Raynaud de Lage

change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ». N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Place : du 23 au 28/11 au 104-Paris, puis tournée nationale. Un texte de Tamara Al Saadi, une jeune metteure en scène d’origine irakienne. Qui pose sur le plateau, de manière radicale, la question qui fâche : quid de l’assimilation et de l’intégration ? Yasmine, son double sur scène, a perdu progressivement ses repères, contrainte d’étouffer ses racines au profit des normes et règles de sa terre d’adoption. Un mal-être qu’elle parviendra à surmonter en se réappropriant d’abord son passé, sa culture d’origine… Place ? Du Théâtre de Gennevilliers au 104-Paris, une première pièce récompensée du Prix du Jury et du Prix des Lycéens du Festival Impatience 2018. Hors les imperfections de jeunesse, une création nourrie pourtant d’une parole originale et forte, aux accents sincères et émouvants, baignée d’une ligne poétique à la source d’Aragon et de Mahmoud Darwich. Yonnel Liégeois

– Berlin 33 : jusqu’au 29/12, les mercredi-vendredi et dimanche au Théâtre de La reine blanche. Une adaptation de Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914/1933 de Sebastian Haffner, mise en scène et interprétée par René Loyon. Le patron de la Compagnie RL endosse sans sourciller le costume de ce jeune Allemand qui voit la montée du régime nazi, jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler en 1933. De son vrai nom Raimund Pretzel, il quitte son pays natal en 1938 pour s’exiler en Angleterre. Un manuscrit retrouvé et publié après sa mort, dont René Loyon, seul en scène, exhume force et puissance. D’un peuple humaniste et cultivé qui semble pactiser avec l’innommable sans se soucier de l’avenir à cette fameuse année 1933 toujours plus sombre, toujours plus sinistre où volent en éclats les valeurs qui ont façonné la conscience d’un homme… Un monologue d’une brûlante actualité qui interpelle ceux-là qui aujourd’hui seraient tentés de surfer sur les discours de haine et d’exclusion de l’extrême-droite et de la droite extrême, nous interroge toutes et tous sur la couleur de la société que nous voulons demain pour chacun. Yonnel Liégeois

– Au-delà des mers, rêve de théâtre : Un documentaire de Marie Maffre, diffusé le 25/11 sur France Ô à 22h40 suivi de la captation du spectacle CARGO, sur France 3 Limousin le 25/11 à 23h00. Un regard sur la première classe préparatoire intégrée, dédiée aux Outre-mer. Ouverte en septembre 2018 à l’initiative de Jean Lambert-wild à l’Académie de l’Union, École Supérieure de Théâtre du Limousin. En 52 mn, le film raconte la formidable aventure humaine de ces dix jeunes qui réalisent progressivement leur rêve de devenir comédiens. Grâce à l’ouverture de cette classe originale qui, tous les deux ans, accueille des élèves comédiens ultra-marins afin de favoriser leur accès aux concours des écoles nationales d’art dramatique où ils sont traditionnellement sous-représentés. Pour rétablir l’égalité des chances ! Yonnel Liégeois

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