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Duras, Bonnaire et Osinski

Dans le cadre du festival Beckett, le 29/07 à Saint-Saturnin-lès-Apt (84), Jacques Osinski présente L’amante anglaise. Dans une mise en scène dépouillée, le texte de Marguerite Duras sublimé par un trio d’acteurs talentueux : Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann.

Claire Lannes a vraiment perdu la tête ! En assassinant sa cousine sans raison, en découpant le corps, en dispersant les divers morceaux dans les trains de passage à proximité de sa maison. Tous, sauf la tête de la malheureuse victime dont elle refuse encore de révéler la destination… D’abord une pièce de théâtre, Les viaducs de la Seine-et-Oise, ensuite un roman L’amante anglaise qu’elle transforme enfin en une nouvelle pièce de théâtre au tire éponyme, Marguerite Duras par trois fois a mis l’ouvrage sur l’établi. Pour une œuvre finale d’une concision extrême, à la langue policée, d’une incroyable puissance narrative, d’une interrogation explosive inégalée à la conscience de chacune et chacun. Une fois encore, elle qui récidivera en 1985 avec peu de discernement dans l’affaire Grégory, la romancière s’est inspirée d’un fait divers réel et sanglant : Amélie Rabilloud tuant son mari en 1949, dépeçant le corps et d’un pont jetant les morceaux dans les trains en partance.

En scène à tour de rôle, trois personnages en quête d’identification ou d’explication : Pierre le mari, Claire l’épouse meurtrière et l’interrogateur surgi de nulle part, venu d’ailleurs… Qui cherche à savoir le pourquoi plus que le comment, à comprendre ce geste capital dont personne ne soupçonnait l’issue fatale. Un couple banal, sans histoires comme l’atteste la rumeur coutumière, la cousine Marie-Thérèse hébergée pour vaquer aux affaires familiales. C’est Pierre qui a sollicité les services de cette dernière, son épouse préférant rêvasser au jardin et lire des illustrés bas de gamme après avoir fait son lit, la seule tâche ménagère dont elle s’acquitte. L’amour a-t-il existé un jour entre ces deux-là, pourquoi l’a-t-il épousée ? Certes, belle elle était, certes il l’a désirée, fort et souvent, mais encore ? Rien de plus, cohabitant alors par contrainte et habitude, lui s’épanchant de maîtresse en maîtresse, elle s’émerveillant toujours de son premier amour, « l’agent de Cahors » son amour de jeunesse. Et Marie-Thérèse dans l’histoire, la victime expiatoire ? « Une grosse vache, sourde et muette » amoureuse de la cuisine en sauce et des ouvriers portugais logeant dans les environs !

Installé dans les premiers rangs du public, se levant subitement, sans papier mais petit stylo en main, l’interrogateur (Frédéric Leidgens) questionne d’abord le mari. Doucement, calmement, puis de plus en plus intensément jusqu’à le rejoindre sur scène, lui debout à son côté droit l’autre assis sur une banale chaise devant le rideau du théâtre toujours baissé. La scène se répétera à l’identique, sa haute stature cette fois flanquée sur la gauche de la protagoniste. Pourtant, s’imposera une différence spatiale, capitale…

L’époux n’a rien vu venir, il dormait lorsqu’eurent lieu l’agression, puis le dépeçage dans la cave, à 4h du matin. Sa femme ? Une folle, une éthérée avec qui il fait chambre à part depuis longtemps, qui parle peu ou pas, égarée parmi les fleurs du jardin dont « la menthe anglaise » qu’elle apprécie beaucoup, bercée par la lecture de vulgaires illustrés qu’il prend malin plaisir à confisquer et déchirer. Pierre  (Grégoire Oestermann) ? « Un petit bourgeois méprisable », comme le confessera Duras à propos de la figure de son personnage, petit fonctionnaire au ministère des finances. Méprisant à l’égard de Claire son épouse, avouant des envies de meurtre dont une éducation moralisante retient le geste, un être mesquin et falot, se vantant de ses tromperies régulières, se plaignant surtout des tics et tocs de sa femme qui ternissent son existence. Jamais compatissant, encore moins avec feu la cousine presque devenue une esclave domestique au fil du temps.

Durant près d’une heure, Pierre ne bougera pas de sa chaise. Comme à l’accoutumée, Jacques Osinski se joue d’une mise en scène aux frontières de l’austérité : face à une réalité pour le moins ensanglantée, une gestuelle presque désincarnée ! Seuls les mots et maux dits prennent chair devant nos yeux effarés. Puissance subversive du langage, « ce n’est pas un hasard, je crois, si j’arrive à Duras après avoir beaucoup arpenté l’œuvre de Beckett », reconnaît Osinski, « ils ont en commun le questionnement sur la langue, un certain rapport de leurs personnages à l’attente et à l’enfermement ». Une claire évidence, lorsqu’apparaît Claire Lannes, l’épouse et meurtrière, alias Sandrine Bonnaire… Une apparition, oui, lorsqu’elle surgit du fond de scène d’un pas contenu et s’avance dans un silence de mort, hormis les grincements du rideau de fer qui s’élève ! Un air froid, venu de la beauté nue des profondeurs du théâtre, envahit la salle, fige corps et cœurs. Le temps suspendu, l’émotion retenue, le temps qu’elle se pose à son tour sur cette banale chaise, le regard droit et les deux mains plaquées sur les cuisses. Le temps d’un vertige, sublime apparition, la grande comédienne de retour au théâtre.

Face aux questions de l’interrogateur, durant une heure aussi, elle n’expliquera rien de son geste. Heureuse pourtant de s’exprimer, de rompre enfin le silence, surtout et avant tout d’être écoutée… Du fond au devant de la scène, le chemin est court certes mais il semble aussi interminable, illustration d’une vie qui s’est étirée dans la grisaille et la froideur. Alors, il est temps de se poser, de parler.

Au tribunal on juge, au théâtre on écoute, on l’écoute. Et de parler de ce mari qu’elle n’accable même pas, de cette Marie-Thérèse qu’elle n’appréciait guère, de cet amour premier qu’elle n’a jamais oublié, cet amour ancien qu’on oublie jamais, d’Antonio le portugais qui venait de temps en temps couper du bois et qui, s’il l’avait bien voulu… Rien de tout cela pour justifier l’acte injustifiable, la banalité du quotidien, le terne d’une vie qui s’enferre dans la noirceur de l’existence. Et pourtant, seule à l’évocation de ces riens, certes des trois fois rien mais deux-trois éclairs fugitifs sur les amours perdues et le parfum des fleurs, s’éclaire le visage d’un sourire rédempteur, se détachent-s’élèvent et s’ouvrent deux mains en quête d’un impossible ailleurs. Pathétique et sublime Sandrine Bonnaire, d’un regard et de quelques futiles gestes évocateurs, capable d’incarner pareil talent ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant. Fascinant et envoûtant.

Au côté de Claire, la Sandrine déjà meurtrière dans La cérémonie, le film de Claude Chabrol, deux comédiens qui n’ont rien à lui envier en présence et puissance : Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann. Le premier en interrogateur scrupuleux mais respectueux, démarche et geste lents, la voix toute à la fois ferme mais engageante, silhouette imposante mais nullement envahissante. Il est l’accoucheur des consciences, compatissant mais sans faux semblant, ni juge ni complice. Le second, qui ouvre la séance des questions, doit s’acquitter d’une lourde tâche : apprivoiser et happer l’attention d’un public qui attend « la Bonnaire » d’un œil averti ! Sans décor ni costume mirobolant pour éventuelle diversion… Piteux pantin, regard et profil bas, le propos embrouillé et coupable face à son évidente duplicité, il y parvient avec succès. À leur façon et sur divers tons, trois marquantes solitudes qui alertent chacun sur une possible descente aux enfers, un possible passage à l’acte meurtrier. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

L’amante anglaise, Jacques Osinski : le 29/07, 21h. Esplanade Marianne Field, Cours de la liberté, 84490 Saint-Saturnin-lès-Apt (Tél. : 04.90.05.67.69).

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Je pense, donc je suis…

Dans le cadre du festival Beckett, le 28/07 à Roussillon (84), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser : étonnant. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !

Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées fin juin, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.

Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première, encore en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Est-ce lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…

Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : le 28/07, 21h. Ecomusée de l’ocre OKHRA, 570 Route d’Apt, 84220 Roussillon (Tél. : 04.90.05.67.69). Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75).

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La culture en danger

Au final du festival d’Avignon (84), la mobilisation s’organise face aux énièmes coupes budgétaires décidées début juillet par le gouvernement. Entretien croisé avec Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud, du syndicat CGT-Spectacle. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Marie-José Sirach

Au Festival d’Avignon, le soir du jeudi 16 juillet, une agora s’est déroulée sur le parvis du Palais des Papes pour débattre des modalités d’action face aux coupes budgétaires orchestrées par le gouvernement. Silence radio du côté du ministère de la Culture. L’intersyndicale avait posé un ultimatum au gouvernement, ministre et gouvernement ont fait la sourde oreille. Au pied du Palais des Papes, Maxime Séchaud, numéro 2 de la CGT-Spectacle, a tenté de joindre en direct la ministre, en vain. Sous un concert de sifflets, il a laissé sur le répondeur ministériel le message suivant : « Nous mettrons en œuvre tous les moyens nécessaires, possibles et inimaginables, parce que nous avons de l’imagination ». Pour Stéphane Frimat, directeur du Vivat à Armentières (scène conventionnée) pour le SYNDEAC : « Le moment n’est pas aux divisions. Nous réclamons un moratoire sur l’ensemble des coupes budgétaires, une commission interministérielle et le 1 % culturel. C’est le minimum que l’on puisse demander à ce gouvernement ».

Des représentants du Comité national des travailleurs privé.e.s d’emploi et précaires CGT, et des salariés CGT du service public, ont profité de l’occasion pour dénoncer la politique désastreuse et inhumaine de gestion du RSA dans le Vaucluse dont le seul objectif est de radier à tout va le nombre de bénéficiaires : multiplication des contrôles, convocations systématiques, logique de suspicion permanente… Ils ont été longuement applaudis par l’assemblée. Un appel à abonder la caisse de grève pour soutenir les grévistes de l’hôtel du Cloître Saint-Louis a été lancé. En grève depuis début juillet, ils dénoncent des conditions de travail épouvantables pendant la canicule et la menace qui pèse sur leurs emplois en raison des travaux envisagés par les propriétaires de l’hôtel.

Il a également été décidé de continuer à aller à la rencontre des compagnies qui jouent dans le Off pour les informer, leur proposer de prendre la parole dans une adresse aux spectateurs, de jouer dans la rue, voire, plus tard, d’occuper des lieux. L’idée de la grève n’a pour l’heure pas été retenue. « Pour l’instant, on est quand même sur un bilan positif », estiment Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud. « Le secteur se mobilise malgré les disparités. On a réussi un premier rassemblement avec plus de 900 personnes sur les coupes budgétaires en début de festival, puis une manifestation avec 1800 personnes sur le parvis du Palais des Papes ». Beaucoup s’emparent du sujet, en parlent dans les spectacles, prennent la parole sur cette question-là, tout en sachant que sur un festival comme celui-là, surtout quand on est dans le Off, ce n’est jamais facile de se mobiliser. Des équipes se sont réparties le temps pour pouvoir être présentes sur les différentes actions. Ainsi cette équipe qui a organisé un turn-over et se relaye afin de permettre qu’une partie assiste au premier rassemblement, l’autre au deuxième afin de pouvoir continuer à tracter pour leur spectacle dans les rues d’Avignon.

« Sur le plan de la mobilisation, c’est une réussite. Maintenant, on se mobilise pour avoir des résultats, pour obtenir des victoires pour la profession ». Pour l’heure, c’est silence radio en face. D’où l’enjeu, pour professionnels et comédiens, à réfléchir à d’autres modalités d’action pour enfin être entendus. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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Jaugette, musique et éveil des sens !

Du 24 au 26/07, sous la houlette de la pianiste Irina Kataeva, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Au cœur du parc naturel de la Brenne, entre portées de notes et ambiances ludiques, de Schubert à Sofia Goubaïdoulina.

En cet été 2026, du 24 au 26/07, les mondes de la musique et de l’art vont se conjuguer en un original projet poétique et ludique ! Une authentique invitation à l’évasion, marque de fabrique du festival de Jaugette depuis 2012... Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales : la pianiste a grandi à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », elle le reconnaît bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initie très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980 elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex-URSS. En France où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie concerts et festivals, jouant Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.

Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.

Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème et XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre plus qu’un lieu de villégiature, surtout un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments et crée une association. Au final, trois festivals de musique par an marient concerts d’instruments anciens, création d’œuvres contemporaines, prestations de groupes folkloriques, conférences et master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque initiative, son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants éloignés des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite des métropoles ».

Son désir le plus cher, en créant un tel festival ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et il en est passé, depuis 2012, des artistes de renommée internationale ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. Elle fut aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps, qui anima un atelier consacré au groupe africain Gamako.

« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.

Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ». Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton

Rens. : www.jaugette.com , www.destination-brenne.fr (Tél. : 02.54.28.20.28 ou 06.75.70.65.79)

Musique, peinture et yoga !

En cette édition 2026, le festival souhaite redonner à la musique sa dimension première : un art de l’intériorité, du partage et de l’éveil des sens. C’est une expérience artistique rare, intime et apaisante qui est ainsi proposée. Des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne : trois jours magiques !

Si tout le monde connait Franz Schubert, ne serait-ce que de nom, si ce n’est par ses notes, Sofia Goubaïdoulina reste plus confidentielle. Or cette dernière, compositrice russe (tatar) majeure de la musique contemporaine, est reconnue pour ses œuvres profondément spirituelles, son langage sonore très personnel et un usage novateur des timbres et des instruments. Par-delà les époques et les langages, les œuvres de Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina se répondent dans une même quête de l’essentiel : celle de la couleur sonore, du silence habité et d’une méditation profonde sur la condition humaine. Leur musique, d’une intensité intérieure rare, invite l’auditeur à une véritable expérience de contemplation. Associer Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina et en faire le fil rouge de l’édition 2026 du Festival de Jaugette c’est faire écho a cette envie inspirante de relier musique, contemplation, nature et arts visuels pour offrir un supplément de poésie à ce moment musical.

À l’exception du concert du samedi soir, chaque programme fera entendre un dialogue subtil entre ces univers : musique, arts visuels et méditation. Musique de chambre instrumentale et vocale, récital de piano, sieste musicale autour du Handpan (instrument aux résonances méditatives ) accompagnée des improvisations d’une artiste peintre iranienne, séances de yoga et de méditation dans le parc du Château de Charnizay, promenades et découvertes des étangs de la Brenne. Autant de moments pensés comme des respirations sensibles, offrant au public une immersion dans un univers de sérénité, d’écoute et de présence au monde !

Durant le festival, les artistes et musiciens donnent rendez-vous au public au cœur du Parc Animalier de la Haute Touche.

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Jaurès, le double assassinat

Au théâtre La Luna, en Avignon (84), Pierrette Dupoyet présente Jaurès, assassiné 2 fois !. Pour sa 43ème participation au festival, la comédienne émérite prend visage de Louise, l’épouse de l’ardent défenseur de la paix. Une page d’histoire émouvante.

Député socialiste du Tarn, fondateur du journal l’Humanité, Jean-Jaurès, ardent militant de la paix, est assassiné le 31 juillet 1914 à 21h40 alors qu’il dînait au Café du Croissant en compagnie de plusieurs amis et journalistes. Le meurtrier, Raoul Villain, n’a été jugé qu’après la fin de la première guerre mondiale. Le procès se déroule du 24 au 29 mars 1919 devant les Assises de la Seine, et le verdict déboussole une partie de la France : Villain est acquitté par le jury.

S’emparant de ces faits d’histoire nationale, Pierrette Dupoyet, dont c’est la 43e participation au Off d’Avignon, a repris son spectacle Jaurès assassiné deux fois !. Sur la scène, devant la reproduction de la Une du journal annonçant le crime, elle est Louise, l’épouse de la victime, de celui qui jusqu’à sa dernière seconde a tenté de faire en sorte que la guerre ne soit pas déclarée. Louise, qui n’a jamais assisté à un seul des meetings de son époux, n’en a pas moins suivi les grandes étapes politiques de cette période. Elle en évoque quelques moments, comme la rencontre avec les lycéens d’Albi, le 30 juillet 1903. Dans cet établissement, Jaurès fut élève boursier, car issu d’une famille modeste, puis professeur.

Dans son adresse aux jeunes, il appelait à « ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Pierrette Dupoyet rappelle les grands combats humanistes de ce défenseur de la justice, de la laïcité, des droits sociaux. Chaque 31 juillet, une cérémonie est organisée au Café du Croissant, en hommage au fondateur du quotidien L’humanité dont les idéaux sont particulièrement malmenés aujourd’hui. Le théâtre prend ici une belle part de mémoire active. Gérald Rossi

Jaurès assassiné deux fois !, Pierrette Dupoyet : jusqu’au 25/07, 17h30. Théâtre La Luna, 11 rue Séverine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.96.28).

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Entre humeur et humour

Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !

Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !

Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.

Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour

Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Falguières, Molière et ses masques

Aux Jardins du Carmel, sous l’égide du Théâtre du Train Bleu d’Avignon (84), Simon Falguières présente Molière et ses masques. Avec humour et pertinence, l’occasion de (re)découvrir comment l’auteur, qui reste le plus célèbre en France, a traversé son époque.

Une fois encore, Jean-Baptiste Poquelin, autrement dit Molière, né en 1622 à Paris, monte sur les planches. Enfin presque, parce qu’il s’agit de raconter son parcours quand celui-ci s’est définitivement achevé. Voilà « une farce rêvée sur la vie et la mort » du plus célèbre des dramaturges et comédiens français, explique Simon Falguières, auteur et metteur en scène de ce Molière et ses masques. Créé en septembre 2024 au festival du Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre-d’Entremont, en Normandie, ce spectacle a d’abord été pensé comme un théâtre de tréteaux, pouvant se déplacer aisément de ville en village.

Voilà désormais sa version « jardinière » comme l’explique la compagnie le K« vouloir jouer dans des abris et non pas des édifices, comme disait Antoine Vitez » Molière et ses masques est donc joué sans décor, si ce n’est deux rideaux blancs et mobiles fixés sur une estrade, laquelle occupe largement la scène. Derrière, on distingue des coulisses avec tables de maquillage, portants pour les costumes… Le but affiché ? Proposer « un grand spectacle populaire de qualité », affirme la troupe. Le texte, publié chez Actes Sud-Papiers, est une incontestable belle surprise. Loin d’un montage hagiographique, mettant à vif les petits à-côtés de la création et de ses censeurs.

La distribution est à l’image de l’ambition. Avec, première surprise, une comédienne, Anne Duverneuil, dans le rôle de l’auteur de l’Avare, des Femmes savantes, du Misanthrope soit une trentaine de comédies. Seconde surprise, elle est « en civil », c’est-à-dire en jean, escarpins et chemisier blanc. Il est vrai que le personnage n’est plus que le témoin de sa propre existence. Les cinq autres acteurs sont « en costumes », conçus par Lucile Charvet. Des tenues d’apparence simple mais qui campent chaque personnage avec précision. Antonin Chalon, Louis de Villers, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey sont en effet tour à tour aussi bien Louis XIV, Anselme, Richelieu, Madeleine Béjart… Chacun des rôles est « dégenré » passant sans transition d’une actrice à un comédien, et le contraire.

Dans le prologue qui entame Molière et ses masques, face au public, Simon Falguières souligne que quatre siècles plus tard « le monde oppose encore le puissant au faible. Et les dogmes demeurent encore et toujours le nid sombre des terreurs ». Si l’on rit vraiment beaucoup, redécouvrant au passage quelques-unes des répliques les plus célèbres de ses pièces, ce Molière est à entendre au temps présent. Servi avec la bonne humeur d’une passion à partager. Gérald Rossi, photos Alban Van Wassenhove

Molière et ses masques, Simon Falguières : jusqu’au 23/07 aux Jardins du Carmel, 3 rue de l’Observance, 19h40. Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon (billetterie ouverte de 9h00 à 22h30, pas de réservation par téléphone).

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Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Bodin, le rire en fanfare !

Au théâtre dArdoise, à Dolus d’Oléron (17), Jean-Pierre Bodin interprète Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement festif et hilarant !

Une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les membres de la fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis la représentation du spectacle au festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée. Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand lui-même, sax alto au bec, déambulait dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé en son lieu de création : le théâtre Charles Trenet de Chauvigny ! Un succès jamais démenti, c’est encore et toujours avec bonheur que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province. Pour rien au monde pourtant, ils ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : gilets jaunes au rond-point, rassemblement place de la mairie ou au champ de foire, voisins-voisines conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin au pays charentais avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin : Le 23/07, 21h. Le Théâtre d’Ardoise, Le Chenal d’Arceau- Route de Bellevue, 17550 Dolus d’Oléron (Tél. : 06.44.70.67.06). Le banquet de la Sainte Cécile, de Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Association des publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre des Barriques, en Avignon (84), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 25/07, 16h50 sauf le mercredi. Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, 84000 Avignon (Tél. : 04.13.66.36.52).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi. Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).

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Ariane, la fée d’Avignon

À la Scala d’Avignon (84), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.

Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.

Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.

« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche de la Scala Provence.

Formidable conteuse, la Jeannette de Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto

Touchée par les fées, Ariane Ascaride : le 20/07, à 16h00. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon. (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Zucco, fureur et mort

Au théâtre du Girasole, en Avignon (84), Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie entre violence, amour et mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Girasole, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux) qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, amour et désir de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 25/07, tous les jours à 18h50 sauf le mercredi. Le théâtre du Girasole, 24 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.74.42). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Hadrien, pour mémoire

Au théâtre du Girasole, en Avignon (84), Renaud Meyer présente Mémoires d’Hadrien. L’adaptation du chef d’œuvre de Marguerite Yourcenar, au titre éponyme. Avec Jean-Paul Bordes dans sa toge romaine, l’empereur au crépuscule de sa vie qui égrène défaites et victoires, plaisirs de la chair et regrets du cœur.

Rome, au temps de l’empire : ses villas, ses eaux et ses sièges de pierre… Pieds nus, silencieusement, le pli de la toge sur l’épaule, couronne sur la tête, dignement Hadrien s’avance. L’œil aux aguets, l’esprit en alerte, soucieux pourtant, l’âge pèse, vieillesse et maladie aussi, l’empereur sent la fin prochaine. Il soliloque, tente de faire bilan d’une vie intensément remplie et agitée. Il égrène défaites et victoires, raffinements de la chair et regrets du cœur, plaisirs proches et contrées lointaines. Comme Hadrien dans les Mémoires de Marguerite Yourcenar, un monument littéraire, Jean-Paul Bordes nous épargnera « les détails désagréables et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du cœur ». Dans un paysage scénique dépouillé où seuls s’exposent quelques débris d’armure et fragments de stèle, plus tard se déploiera la grande fresque peinte de Marguerite Danguy des Déserts qui raconte les contrées traversées par Hadrien et la démesure de l’empire à l’heure des premiers siècles après JC. Se prépare en coulisses l’accession au trône de Marc Aurèle.

Pour l’heure, le tableau est saisissant : d’une voix impériale, le comédien donne chair et sang aux contradictions d’un homme amoureux des lettres et de la poésie, pourtant assujetti à la cruauté guerrière, attaché à la beauté des corps des jeunes éphèbes et pourtant intraitable dans les châtiments infligés aux vaincus. La fin approche, les regrets se font plus pesants, les plaisirs plus discrets, il est temps d’aller purifier pieds et mains dans l’eau parfumée du bassin. « Un spectacle dépouillé de tout artifice », confie Renaud Meyer, l’adaptateur et metteur en scène, afin qu’il devienne « le miroir des interrogations des spectateurs concernant l’amour, la mort et les beautés du monde ». La lumière faiblit sur le visage d’un homme qui aura captivé, irradié, fasciné, subjugué le public. Beauté d’une écriture, beauté d’une interprétation chargée d’un impérieux talent, noir de scène. Le voyage s’achève dans les méandres de l’inconscience, à chacune et chacun d’entreprendre le sien. Yonnel Liégeois

Mémoires d’Hadrien, adaptation et mise en scène de Renaud Meyer : jusqu’au 25/07, tous les jours à 11h55 sauf le mercredi. Le Théâtre du Girasole, 24 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.74.42)  

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Ulysse, escale en Avignon

Au théâtre du Balcon, en Avignon (84), Serge Barbuscia présente le Syndrome d’Ulysse. Écrite à quatre mains avec Ali Babar Kenjah, à partir de la figure mythique du guerrier rusé, une pièce qui présente le héros d’Homère comme l’archétype aujourd’hui du migrant. Un spectacle musical harmonieusement rythmé, au cours duquel le lyrisme du texte le dispute à la joie collective de jouer.

Barbuscia lui-même incarne le choryphée, en référence familiale, au nom de son arrière-grand-mère de Sicile, la Nonna Nina, chassée par la faim, un jour embarquée avec ses enfants sur un esquif pour aborder au port de Tunis. Au début du siècle dernier, 130 000 Siciliens affamés ont ainsi dû immigrer vers les côtes africaines. Il cite encore sa mère, quittant la Tunisie pour Marseille avec ses trois rejetons. Ali Babar Kenjah situe Le syndrome d’Ulysse « entre le retour impossible et l’intégration inachevée ». Il a étoffé la partition verbale d’allusions aux îles des Caraïbes, en évoquant le poète anglophone Derek Walcott, né à Sainte-Lucie, prix Nobel 1992, auteur de l’épopée Omeros, frère en esprit d’Aimé Césaire et d’Édouard Glissant.

Barbuscia, de son côté, apporte au bien commun sa dilection pour Pablo Neruda, qu’il a illustrée en montant Tango Neruda. Rien n’est omis du caractère infiniment cruel de l’exil forcé, de la cupidité des passeurs, des risques de mort par noyade ou des réactions de rejet. Ce qui fait, en même temps, le bien-fondé du Syndrome d’Ulysse est à voir dans les vertus du jeu théâtral. Autour de Serge Barbuscia évoluent quatre interprètes de haut vol, aptes à mêler la profération à la mise en corps musicale. Lorsque Aïni Iften et Théodora Carla chantent recto tono d’une voix d’entrailles, cela devient bouleversant. Bass Dhem est un harmoniciste accompli.

Jérémy Bourges assure la direction musicale en polyglotte averti et pianiste virtuose : du classique au swing, de la salsa au tango. Les costumes d’Annick Serret concourent, sous la lumière de Sébastien Lebert, à la validité esthétique d’un acte théâtral dont l’objectif affirmé est de donner à entendre et à voir « l’humanité invisible des malheurs du monde », et ce, par le biais d’une coopération transatlantique, dont des étapes préparatoires ont eu lieu en Martinique, puis en Casamance (Sénégal), auprès de la compagnie Bou-Saana. Jean-Pierre Léonardini, photos Gilbert Scotti

Le syndrome d’Ulysse, Serge Barbuscia : jusqu’au 25/07, tous les jours à 15h15 sauf le jeudi. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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