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Zahia Ziouani, à la baguette !

Sorti le 25/01 sur les écrans, Divertimento retrace l’extraordinaire parcours de Zahia Ziouani et de sa famille. Sous les traits de Oulaya Amamra (Zahia) et Lina El (Fettouma), la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar brosse le portrait des deux sœurs, jumelles et musiciennes : du conservatoire de Pantin en banlieue parisienne, dans le 9-3, au prestigieux lycée parisien Racine ! Niels Arestrup incarne à la perfection le maître, le grand chef d’orchestre Sergiu Celibidache. L’autre grande qualité du film ? Pour les séquences musicales, la réalisatrice a filmé de vrais instrumentistes plutôt que des acteurs. Pour tous les amoureux de la diversité culturelle, les mélomanes néophytes ou aguerris, un beau film à voir et à écouter ! Yonnel Liégeois

Une exception dans le monde de la musique, Zahia Ziouani est devenue cheffe d’orchestre. Malgré les embûches, élevée en Seine-Saint-Denis par des parents venus d’Algérie, elle crée son  ensemble symphonique. Au micro de France Inter, retour sur son parcours.

Pantin en banlieue parisienne, la ville où Zahia Ziouani a grandi, là où elle vit toujours… C’est là où les parents, immigrés algériens, se sont installés dans les années 1980. Des parents mélomanes : quand il arrive en France, le père achète très vite un transistor. Branché sur France Culture, il devient un grand amateur de musique classique (Mozart et Beethoven) et d’opéra (La Flûte enchantée, les Noces de Figaro). Quand Zahia et sa sœur jumelle Fettouma ont 8 ans, leur mère veut les inscrire au conservatoire de musique de Pantin, mais il ne reste qu’une place. C’est leur petit frère qui l’obtiendra. Qu’à cela ne tienne, la maman accompagne son fils, elle suit tous les cours. De retour à la maison, elle les prodigue à ses filles. Quand des places se libèrent en cours d’année, les jumelles peuvent intégrer le conservatoire sans avoir perdu de temps. Au fur et à mesure de sa formation, Zahia s’épanouit en cours de guitare mais elle envie sa sœur qui, au violoncelle, a accès à l’orchestre. Elle choisit alors l’alto, l’instrument à cordes placé au centre des orchestres symphoniques !

Elle redouble d’efforts pour pouvoir intégrer l’orchestre du conservatoire. Et le rôle de chef la fascine de plus en plus. Elle emprunte des conducteurs d’orchestre à la partothèque du conservatoire. C’est un déclic, elle découvre un monde qui semblait l’attendre, comme une évidence, mais aussi comme un rêve inatteignable. Tous les chefs d’orchestre qu’elle découvre sont des hommes âgés, pas des jeunes femmes comme elle. Pour continuer leur parcours de musiciennes douées, les sœurs Zahia et Fettouma intègrent le prestigieux lycée Racine à Paris, qui propose des horaires aménagés pour les jeunes musiciens de haut niveau. Difficile pour elles de faire leur trou, tant elles sont vues comme « les filles qui viennent de banlieue ». Mais leur détermination et leur talent forcent l’admiration. L’autre déclic ? La rencontre lors d’une masterclass avec le grand chef roumain Sergiu Celibidache qui lui dit de s’accrocher « parce que souvent les femmes manquent de persévérance« . Il n’en fallait pas plus pour motiver encore plus Zahia.

Une fois ses diplômes obtenus, Zahia se rend compte qu’il sera difficile pour elle de trouver un poste de chef d’orchestre. Elle a l’idée de créer son propre ensemble, la femme d’à peine vingt ans fonde Divertimento avec les meilleurs musiciens qu’elle côtoie à Paris et en Seine-Saint-Denis.. Pas un projet « socio-culturel », avant tout un orchestre professionnel reconnu sur le plan musical… Avec Fettouma et son frère, elle organise des tournées et décide d’installer cet orchestre en Seine-Saint-Denis. Un engagement politique, militant : faire le pari du 93. La cheffe défend l’idée que les habitants des banlieues ont droit à la même qualité, au même accès à ce qui est exigeant, ce qui est beau. Malgré les difficultés matérielles : le département n’a pas les infrastructures pour accueillir un orchestre symphonique, pas de salle assez grande. D’où l’obligation de se délocaliser pour répéter en formation, par exemple à la Seine Musicale des Hauts-de-Seine. Sa vocation ? Aller jouer dans les salles les plus prestigieuses comme auprès des publics les plus défavorisés.

Zahia Ziouani, un symbole ? Elle répond modestement qu’elle se voit surtout comme un message d’espoir. Son parcours doit inspirer les jeunes filles qui ont des grands rêves. Elle passe du temps dans les collèges et les lycées pour dire aux jeunes que tout est possible, à condition de travail et d’exigence. Si les politiques la saluent souvent, elle n’est pas dupe, mais elle veut se servir de cette attention pour faire avancer les projets culturels dans les quartiers défavorisés. Son histoire inspire le cinéma : en ce mois de janvier sort Divertimento, le film qui retrace son parcours et celui de sa sœur. Un film qui parle de jeunes des banlieues populaires qui réussissent, une victoire pour Zahia. Amélie Perrier

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Viens voir les comédiens…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Régulièrement actualisée, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 05/03/23, au Théâtre du Lucernaire, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner. Sagement assise derrière son pupitre, délicieusement accompagnée à l’accordéon par le talentueux David Venitucci, la comédienne lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht. Une facette trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan qu’elle signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny ! Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ».

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Jusqu’au 24/01/23, au Théâtre de la Bastille, Samantha van Wissen interprète Giselle… Les trois points de suspension sont d’un intérêt capital : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce de François Gremaud, cet inénarrable petit Suisse qui nous avait déjà enchanté avec sa désopilante Phèdre ! (ne pas oublier le point d’exclamation…) en ce même lieu ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous conte avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui doit danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’oeuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats… Un succulent pas de côté pour pointer avec justesse, souvent avec une subtile ironie, incohérences et mièvreries du livret, se moquer du tutu de la belle Giselle, se gausser de la prétendue virilité du héros ! Prodigieuse Samantha van Wissen qui captive et hypnotise le public près de deux heures durant, égérie suspendue aux pointes des points de suspension de la ballerine à la funeste destinée ! Avec, au sortir de la représentation, le « livret » de François Gremaud offert à chacun.

– Jusqu’au 24/05/23 sur France.tv, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizzini présentent L’affaire d’Outreau. En quatre épisodes, le récit de l’incroyable fiasco judiciaire qui aura duré quatre années de procédure et deux procès pour arriver à l’acquittement de treize personnes innocentes ayant fait trois ans de prison… Entre documentaire et cinéma, la série décortique erreurs, égarements et fourvoiements d’un système judiciaire englué dans une logique mortifère : d’un petit juge engoncé dans ses certitudes à traiter l’affaire du siècle à un procureur qui valide une instruction menée au pas de charge.Une série réussie entre horreur et sidération, stupeur et réflexion.

– Jusqu’au 05/02/23, au Théâtre de la Tempête, Simon Falguières présente Les étoiles. Lors des obsèques de sa mère, un jeune homme perd la mémoire, plus encore il perd l’usage des mots qui permettent de donner sens à sa vie, d’exister dans son rapport aux autres. Le temps passe et s’écoule sans lui, hors de lui, confiné dans son lit où seuls fantasmes et poésie entretiennent son imaginaire. Absent au monde qui s’agite autour de lui, aux relations qui se défont ou se nouent entre famille, amis ou voisins… Rêves et réalité font bon ménage sur le plateau, les dieux grecs ou indiens sont convoqués, Bergmann et Tchekhov aussi ! Le metteur en scène use de tous les artifices à sa disposition (masques, pantins, changements à vue, décors mouvants) pour emporter le public dans cette originale expédition onirique qui fait la part belle à notre inconscient inavoué, cette quête de l’inaccessible étoile chantée si puissamment par le grand Brel. Le temps s’écoule et s’effiloche à la recherche des mots perdus pour le héros endormi, tandis que la vie s’agite autour de lui. Entre le réel et l’imaginaire, Falguières ne tranche pas, à chacune et chacun de lier l’un à l’autre, de faire sien ces deux pans de l’existence dans un déluge de bons mots et de belles images, tous emportés par l’énergie d’une troupe ( Agnès Sourdillon, Charlie Fabert, Stanislas Perrin…) convaincue et convaincante en cet incongru voyage.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure initiée au temps du confinement ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 12/02/23, au Théâtre de la Colline, Isabelle Lafon présente Je pars sans moi. Pieds nus, comme égarées devant le public qui leur fait face, les deux comédiennes s’avancent sur la petite scène du théâtre. Seule éclaircie dans le noir de salle, une porte prête à s’ouvrir ou se fermer au gré des mots dits ou balbutiés… « Des mots d’une femme internée en 1882 à Sainte-Anne, les Impressions d’une hallucinée extraits de la revue L’Encéphale, Isabelle Lafon et Johanna Korthals nous dirigent aux frontières du désarroi mental », alerte le dossier de presse. Une juste précision qui emporte le public dans un délire verbal, un dialogue à la frontière de l’audible et pourtant d’une incroyable puissance jouissive et poétique ! Les deux femmes parlent et s’interpellent, se fuient ou s’enlacent, s’affrontent et s’éprouvent au gré d’un dialogue nourri des écrits et paroles de grands spécialistes de la folie, Gaëtan de Clérambault au XIXème siècle et Fernand Deligny un siècle plus tard. C’est intense, beau, lumineux, ce désir et cette volonté de mettre en lumière les paroles de celles et ceux que l’on considère malades, inaptes pour trop aimer l’autre, l’indicible, l’inaccessible ou l’éthéré. Délicatesse et humour s’invitent sur le plateau, une heure de plaisir limpide et fécond avant de franchir la porte, peut-être, qui séparent le monde des bien pensants avec celui que l’on considère à tort des morts vivants. 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Du 26 au 29/01/23, au Théâtre national de Nice, Sylvain Maurice présente La campagne. Qui est vraiment cette inconnue que Richard prétend avoir recueillie en bord de route pour la conduire en pleine nuit à son domicile ? Telle est la question que pose son épouse avec insistance… Le couple a fui la ville pour s’installer, lui médecin elle femme à la maison s’affairant à des découpages pour les deux enfants, au calme de la campagne. Dans le bonheur de vivre et la sérénité ? Un leurre, pour l’auteur anglais Martin Crimp ! Une pièce acide et amère sur les non-dits d’une vie de couple, où la routine semble avoir étouffé le désir, où le mensonge semble avoir gagné force de loi. Les petits malheurs et grandes peurs d’une famille embourgeoisée qui nous passionnent grâce à l’écriture de Crimp : d’une porte qui s’ouvre sur une vérité pour se refermer sur une autre, jamais nous ne saurons le fin mot d’une histoire aux multiples rebondissements. Un triangle amoureux traité en énigme policière, où Isabelle Carré éclaire la scène de son grand talent en épouse toute à la fois naïve et lucide, complice d’une relation amoureuse qui semble avoir perdu de son intensité au fil du temps. Avec, comme à l’accoutumée dans les mises en scène de Sylvain Maurice, un superbe traitement des mouvements et des lumières.

Jusqu’au 27/02/23, la fondation Louis Vuitton présente l’exposition Monet-Mitchell. Un regard croisé, d’une intense luminosité, entre les deux artistes peintres, Claude Monet et Joan Mitchell, où nature et couleurs aiguisent l’imaginaire et le pinceau de l’un et de l’autre. « Impression » pour l’un, « feeling » pour l’autre : bleues, jaunes, rouges, verts ou mauves, les couleurs explosent d’une salle à l’autre. Jusqu’au final éblouissant, d’un côté L’Agapanthe triptyque monumental de Monet, de l’autre dix tableaux de Mitchel issus du cycle La grande vallée ! Magistral, éblouissant, vu la foule qui se presse aux portes du musée, la réservation est vivement recommandée.

– Jusqu’au 22/03/23, au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente Le misanthrope. Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… Un bel exercice de style où Loyon se fait maître en la matière osant déjouer le temps en jouant de l’âge de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’oeuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures soit-disant indispensables à l’heure de la modernité.

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Du Mexique à la planète Terre

Du 16 au 18/11, au CDN de Thionville (57), Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Un texte de Métie Navajo au terme d’une résidence en pays indien, sur fond d’expropriation des terres et de disparition de la culture Maya. Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte sur le partage des ressources, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.

L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive…  Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte du monde, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !

En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre Jean-Vilar de Vitry (94), à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.

Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois

C’était, du 8 au 11/11, au théâtre Jean-Vilar de Vitry dans le cadre des Théâtrales Charles-Dullin qui proposent, jusqu’au 12 décembre, trente spectacles dans vingt-cinq villes du Val-de-Marne (Rens.. : 01.48.84.40.53). En tournée à Thionville, les 16-17 et 18/11 ; à Vitry-le-François, le 01/12 ; à Saint-Michel-sur-Orge, le 08/12. La Terre entre les mondes est paru aux éditions Espace 34.

À voir aussi :

Nerium Park : Dans une mise en scène de Véronique Bellegarde, un texte de Josep Maria Miro, les 17 et 18/11 à l’espace Bernard-Marie Koltès de Metz (54). Un couple heureux, nouveau locataire d’une résidence en construction… Jusqu’au jour où un individu squatte le local à vélos de ce lotissement demeuré en déshérence au fil des mois ! Un thriller social (chômage, licenciement, détresse humaine) au dénouement tragique, à l’heure où l’amour s’effiloche et les signes extérieurs de richesse s’étiolent.

Politichien : Dans une mise en scène et interprétation de François Jenny, l’adaptation du Bréviaire des politiciens du cardinal Jules Mazarin. Jusqu’au 26/11, au théâtre Les Déchargeurs (75). D’une cruauté et d’une hypocrisie à peine supportables, les préceptes d’un fourbe prélat pour quiconque veut accéder au pouvoir mais surtout le garder… Hors toute morale, le cynisme d’un homme de foi qui croyait surtout en la puissance des honneurs et de l’argent. « Toute ressemblance avec… » demeure d’une brûlante actualité !

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André Benedetto, hommage

Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.

Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.

Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.

Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge, la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, MandrinGeronimoJaurès, la voixUn soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.

André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…

L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach

André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).

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Richard II, le roi qui ne voulait pas l’être

Jusqu’au 15/10, à Nanterre (92), Christophe Rauck présente Richard II, de William Shakespeare. Le directeur du Théâtre des Amandiers s’attaque à l’une des pièces shakespeariennes les plus denses. Dans une scénographie imposante et impressionnante, Micha Lescot campe un monarque imprévisible et mélancolique.

Pleins feux sur Bolingbroke et Mowbray. Plantés dans leur rond de lumière, ils s’accusent mutuellement de trahison. Dans l’ombre, le roi écoute, interrompt, tente de calmer le jeu, en vain. Devant l’imminence d’un duel dont l’issue est incertaine, Richard II prend la décision de bannir à vie Mowbray et condamne son cousin Bolingbroke à six années d’exil en France. Un an plus tard, Jean de Gand, le père de Bolingbroke, qui fut l’un des précepteurs de Richard, meurt. Richard s’approprie tous les biens de son oncle pour alimenter les caisses du royaume et partir guerroyer en Irlande. Mal lui en prit. Bolingbroke revient avant l’heure de son exil. Soutenu par une partie des nobles qui craignent de se faire dépouiller à leur tour, acclamé par le peuple ­exsangue, il se débarrasse des derniers alliés de Richard qui se retrouve isolé. Capturé, Richard II abdique. Incarcéré, il sera assassiné par Exton, un proche de Bolingbroke, lequel devient ainsi Henry IV.

Assassinats, guerres et exils

L’histoire est un rien complexe avec ses trente personnages, ses assassinats, ses guerres et autres exils. La tragédie de Shakespeare, qui augure une tétralogie, si elle revêt un aspect historique évident, ne faillit pas à la règle dont sont porteuses toutes ses autres pièces. À savoir un questionnement permanent sur le pouvoir, sur ce qui fonde ou pas sa légitimité, auquel se greffent ses corollaires : trahison, conspiration, corruption, loyauté. Ce grand tout interroge de plein fouet la politique, le cœur de l’appareil politique et ses coulisses, hier et aujourd’hui. Voilà pourquoi Shakespeare nous est si contemporain.

Tel est le parti pris de Christophe Rauck dans sa mise en scène, nerveuse, énergique, qui s’approche au plus près de tous ces enjeux. À grande fresque, grand plateau. C’est comme si le metteur en scène avait repoussé les murs du gymnase Aubanel pour laisser à découvert un immense plateau où sont disposés des gradins amovibles manipulés à vue, où des tulles vont délimiter et ouvrir les aires de jeu, et sur lesquels seront projetées quelques scènes en gros plans ou une mer déchaînée aux mouvements hypnotiques (scénographie d’Alain Lagarde). Si les enjeux de la pièce nous échappent quelque peu au démarrage – il est vrai que nous ne sommes pas anglais et que nous connaissons mal cette histoire –, nous sommes très vite rattrapés par la force qui émane de cette intrigue dont la figure centrale, Richard II, est portée par un Micha Lescot majestueux dans son costume blanc qui, de sa longue silhouette, domine la pièce de bout en bout. Incroyable acteur qui se métamorphose à vue, tantôt mélancolique, tantôt colérique, à la fois monarque qui inspire le respect pour soudain se comporter en enfant gâté. Imprévisibles, ses décisions prennent de court ce qui lui reste de cour, lui-même naviguant à vue au milieu des trahisons qui sont légion.

Un monarque entre failles et trahisons

Il se pensait invincible, monarque de droit divin, il ne comprend que trop tard que le retour de Bolingbroke scelle à jamais son destin de roi soudain maudit. Car Bolingbroke va tirer sa légitimité du peuple et de ses alliés. Pour Rauck, ce combat presque fratricide entre ces deux-là, qu’un lien sanguin lie à jamais, annonce la fin d’un cycle, la légitimité n’étant plus d’ordre divin. La scène d’abdication de Richard II est fulgurante à bien des égards. Le roi prend soudain conscience des trahisons, mais aussi de ses propres failles, de son incapacité à avoir su anticiper ce qui allait advenir. Alors, il joue avec sa couronne, l’enlève, la remet, la tend à Bolingbroke et la lui reprend. À cet instant, on sent un Bolingbroke hésitant, qui doute de sa légitimité, qui voulait juste récupérer ses biens, pas la couronne, mais poussé par le vent de l’Histoire, n’a pas d’autre choix que de succéder à son cousin. Dépouillé de ses habits de roi, Richard, « ce monarque plus malheureux que le malheur », comme l’écrivait Aragon, ce roi « unkinged » (non-roi), disait Shakespeare, ce roi qui embrassait la terre d’Angleterre à pleine bouche, ­renonce et son corps porte tous les stigmates de la mélancolie et de la perte.

Aux côtés de Micha Lescot, Thierry Bosc, qui interprète d’abord Gand puis le duc d’York, est incroyable de lâcheté et veulerie ; Éric Challier dans la peau de Bolingbroke, d’abord tout en force, parvient à trouver le juste équilibre ; Emmanuel Noblet, Aumerle, le fils de York sans cesse ballotté entre son père et sa mère (formidable Murielle Colvez), est terriblement humain. Si Cécile Garcia Fogel revêt avec majesté les habits de reine, chante sublimement dans son jardin, son jeu, sa voix si particulière semblent moins compatibles avec les deux autres personnages qu’elle joue, Salisbury et Exton. Nous ne pouvons citer toute la distribution, mais saluons les jeunes acteurs issus de l’École du Nord, qui furent à Lille vraiment à bonne école. Marie-José Sirach

Jusqu’au 15/10 aux Amandiers de Nanterre. Les 20 et 21/10 au Centre d’art de Vélizy-Villacoublay et le 8/11 au Foirail, à Pau.

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Limoges, capitale de la francophonie

Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.

« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…

« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».

Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Éli du 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois

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Brassens au manoir

Dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, le 18 septembre, le Manoir des arts de Jaugette (36) honore un artiste majeur de la scène musicale française : Georges Brassens. Le spectacle de clôture de l’édition 2022 des rencontres musicales qui ont fêté dignement leur dixième anniversaire.

L’Auvergnat, les Bancs publics, les Copains d’abord et tant d’autres chefs-d’œuvre : Georges Brassens n’en finit pas d’inspirer les artistes ! Le Manoir des Arts propose de découvrir ou redécouvrir quelques-unes de ses chansons. Ce spectacle musical est présenté par la Compagnie Cadéëm, avec Laurent Montel, ancien pensionnaire de la Comédie Française (texte et chant), accompagné de Eva Barthas (saxophone), Josephine Besançon (clarinette) et  Anthony Millet (accordéon). Les arrangements sont de François Bousch, un habitué de Jaugette où il s’est déjà produit, avec notamment, ses « Miroirs d’espaces ». Une création pour électronique et diaporamas, au cours de laquelle les spectateurs sont sollicités pour intervenir sur le déroulement musical par l’intermédiaire de leur smartphone. Le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones.

La présence de François Bousch, lors du récital-hommage à Brassens, symbolise à merveille l’esprit du Manoir des arts : faire vivre un lieu de rencontres musicales où se croisent différents  univers. C’est encore vrai pour cette année 2022. Le premier spectacle se déroula le 30 avril sur le thème « Les chefs d’œuvre du XXème siècle ». Au programme, le concerto pour main gauche de Ravel et le deuxième concerto de Prokofiev. En juillet, le festival Musique et Magie a offert plusieurs œuvres, dont « L’enfant et les sortilèges » de Maurice Ravel. Les festivaliers étaient également invités à écouter le quatuor des Ondes Martenot : un instrument électronique aux sonorités magiques, créé par Maurice Martenot et présenté au public en 1928 ! Quant au magicien Bruno Monjal, il posa son regard et son jeu sur toutes les musiques des grands compositeurs interprétées durant ces trois jours, notamment les deux concertos de Mozart pour piano et orchestre, le quintette à cordes n°2 de Brahms et les trois préludes de Debussy.

Des rencontres musicales achevées par une soirée jazz, en compagnie de Shai Maestro. Le pianiste de renommée mondiale se produit avec les plus grands jazzmen du moment. L’énoncé des œuvres et interprètes illustre qualité et virtuosité des programmes proposés à Jaugette, d’une année à l’autre. Brassens y prend naturellement toute sa place. Philippe Gitton

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Roustaee, l’Iran de Leila

Sorti en salles le 24 août, Leila et ses frères est le troisième film de Saeed Roustaee. Tout à la fois saga familiale et portrait de la société iranienne contemporaine… En 2h40, le jeune cinéaste brosse une fresque vertigineuse inspirée de la réalité sociale de son pays. Un cinéma qui a du souffle.

Saeed Roustaee avait été remarqué en 2019 lors de la sortie de son deuxième film, La loi de Téhéran. Ce thriller nerveux plongeait le spectateur dans les bas-fonds de la société iranienne et dans les coulisses des services de police et de justice iraniens avec une énergie et un sens de la photographie saisissants.

Leila a la trentaine et porte à bout de bras ses parents et ses quatre frères. Frappée de plein fouet par la crise économique, la famille croule sous les dettes et encaisse les déconvenues des uns et des autres. Il y a différents profils : le sensible qui vient de se faire virer de l’usine de métallurgie mise à l’arrêt, le magouilleur candide qui va de combine foireuse en affaire bidon, le père de famille obèse qui n’arrive pas à subvenir aux besoins de sa famille nombreuse et le beau gosse, gentil mais sans cerveau. Pour les sauver du marasme, Leila voudrait acheter une boutique et lancer une friperie où ils travailleraient tous. Mais le patriarche a promis les 40 pièces d’or nécessaires à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, ce qui constituerait une reconnaissance sociale suprême. Entre poids des traditions culturelles et épanouissement individuel (ou simple pragmatisme économique), le scénario va emmener cette saga familiale dans une crise profonde, dont les ressorts s’avéreront plus complexes qu’une simple confrontation entre générations.

Crise économique et sociale

On se souvient de la spectaculaire scène d’ouverture de La loi de Téhéran : des milliers de drogués relégués dans de vastes terrains vagues et chassés par les forces de police. Ici, c’est la fermeture –  manu militari – d’une usine de métallurgie par des forces de sécurité qui agit comme un uppercut. En quelques instants, le gigantesque monstre de fer se vide de ses petites mains dans un flux continu. Sous la menace de violences physiques, les ouvriers sont sommés de quitter les lieux. Pas de passage prévu par le bureau de la DRH, pas de licenciement en règle. Dehors, et basta.

Tout au long de son récit, Saeed Roustaee dépeint une société iranienne en proie à une grande violence économique. « [En Iran], on a pu observer lors des dernières décennies un développement d’une classe moyenne. Y compris dans des petites villes de province où les familles commençaient à atteindre un certain confort de vie (…), ce qui en a peu à peu fait le noyau dur de cette société, explique-t-il dans le dossier de presse du film.  À partir de la présidence d’Ahmadinejad, cette structure a été totalement bouleversée. Cette classe moyenne a disparu au profit d’une fracture de plus en plus grande et d’un appauvrissement massif. À Téhéran, les gens qui vivaient dans des quartiers de moyenne gamme sont partis dans les périphéries, et, par effet mécanique, les gens très pauvres se sont retrouvés dans des endroits proches de bidonvilles. Seule une petite catégorie de personnes a réussi à s’enrichir ».

Les femmes, piliers sacrifiés

Leila est au cœur du titre, elle est aussi au centre du scénario. Ce personnage de femme, la trentaine, qui vit toujours chez ses parents et qui n’a d’autre vie que celle qu’elle met au service des siens, est à la fois un symbole de sacrifice et d’intelligence. Les comédiens  sont remarquables, et Taraneh Alidoosti, qui incarne Leila, est époustouflante de vérité dans son rôle de sœur dévouée. Elle incarne la disponibilité, l’énergie, la sagacité. Au début du film, les scènes de l’usine qui se vide sont entrelardées avec celles où on voit Leila recevoir des ondes de choc à l’épaule. Dans l’intimité d’un cabinet de kinésithérapie, le réalisateur indique déjà qu’elle aussi a du plomb dans l’aile, à porter sur son dos le poids des siens.

Sans verser dans la caricature, le réalisateur charge parents et frères. Le père se comporte souvent comme un gamin, la mère se fait garante des traditions les plus patriarcales tandis que les frères, certes pas méchants, ne sont pas très futés non plus : une galerie de portraits attachante mais sombre. Action structurée par de nombreux rebondissements, récit tenu, personnages dessinés avec sensibilité, longs dialogues ciselés, sens des cadrages, plaisir d’une belle photographie… La réalisation de Saeed Roustaee est soignée, maitrisée, de bonne facture. Dominique Martinez

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Cosne, les mécanos du théâtre

Du 26 au 31 août, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la troisième édition de son festival d’été. Un lieu imaginé et conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et Lou, sa fille comédienne… Une décentralisation réussie en ce troisième millénaire et un souffle nouveau pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en cette année 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent !

Depuis trois ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, du 26 au 31/08, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et de plus en plus plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est encourageante, elle promet un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tient toujours autant à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches ! Qu’on se le dise : en novembre 2022, il squattera les Bouffes du Nord à Paris, lieu emblématique du regretté Peter Brook, dans Les couleurs de l’air du jeune auteur et metteur en scène Igor Mendjisky !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93) le.garage.theatre@gmail.com

DEMANDEZ LE PROGRAMME, une sélection :

– Le 26/08 à 21h00 : « Le trouble fête », (cie La Louve). Scénario et mise en scène : Vivianne Théophilidés. Jeu : Lou Wenzel

– Le 27/08 à 20h30 : « Léo 38 ». Chant : Monique Brun. « C’est bouleversant, sans rien que l’amour le plus franc », Jean-Pierre Léonardini

– Le 28/08 à 19h00 : « Profession prophétesse » ou la prophétie dans mon boudoir. Adaptation et jeu : Valérie Schwarcz et Karine Dumont. Une production du Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon, et du Théâtre des Lucioles, avec le soutien des Plateaux sauvages.

– Le 29/08 à 21h00 : « LUX » (cie Yma) : Qu’avons-nous fait des étoiles ? Conception- Chorégraphie : Chloé Hernandez. Interprétation-chorégraphie : Juliette Bolzer. Création vidéo-chorégraphie : Orin Camus. Création Lumière-régie générale : Sylvie Debare. Création Musicale : Fred Malle. Texte additionnel : Fabrice Caravaca

– Le 30/08 à 21H00 : « Colère Noire », de Brigitte Fontaine (texte édité aux éditions Les belles lettres/Archimbaud). Adaptation, mise en scène et jeu : Gabriel Dufay. Musique : Alice Picaud. Lumière : Juliette Oger-Lion. Régie son/vidéo : Anais Georgel

– Le 31/08 à 19h00 : Surprise avec Gilles David, de la Comédie Française. À 21h00 : Close UP, de Koffi Kwahulé. Jeu : Denis Lavant. Saxophone : Camille Secheppet

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La Mousson, une pluie de pépites !

« Écrire le théâtre d’aujourd’hui », telle est la devise de la Mousson d’été qui, du 23 au 29/08, se déroule en l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54). Sous la direction artistique de Véronique Bellegarde, un festival original avec moult pépites à l’affiche.

En août 2020, la Mousson d’été, l’instigatrice de ces fameuses « rencontres théâtrales internationales », célébrait son 25ème anniversaire ! Au fil du temps, la manifestation s’est imposée comme le rendez-vous incontournable des nouvelles écritures du théâtre. Dans un contexte encore bien particulier pour cette nouvelle édition qui, jusqu’au 29 août, se déroule au cœur d’une crise sanitaire et climatique, sociale et internationale, durable… La mort au tournant, mais aussi la rage de vivre et de changer ce monde d’avant qui a fait son temps.

« C’est en 1995 que germa dans l’esprit de Michel Didym l’idée de créer en Lorraine une manifestation dont l’objet serait moins le spectacle à proprement parler, à l’instar d’autres festivals d’été, que l’exploration, passionnée mais sérieuse, de la production des auteurs du théâtre contemporain », rappelle l’historique de l’événement. « Pendant une semaine, à la fin du mois d’août, des textes inédits y seraient présentés sous des formes souples et légères : lectures, mises en espace, cabaret… ».

Pari osé, pari gagné ! Cette année encore, entre université d’été et mises en espace-lectures programmées, la Mousson propose une suite de temps forts exceptionnels où le public, en toute convivialité, dialogue avec auteurs et metteurs en scène. Avec à la clef moult textes à découvrir, français et étrangers, à l’affiche demain sur les scènes européennes, servis par des interprètes de qualité et en présence d’auteurs aux diverses nationalités :  l’ukrainien Serhiy Jadan, la roumaine Elise Wilk, l’australien Kendall Feaver, la française Mathilde Souchaud, l’italien Oscar De Summa, la suédoise Sara Stridsberg, l’espagnol Josep Maria Miró…

Spectateur néophyte ou averti, chacun est le bienvenu : de l’art à portée de tous dans une authentique ambiance de partage et de dialogue. Venez, venez donc à la Mousson d’été, dans le fabuleux décor de l’abbaye des Prémontrés ! Une semaine durant, elle vous donnera des nouvelles du théâtre du monde. Yonnel Liégeois, photos Boris Didym

DU GRAND ART AU CŒUR DE L’ÉTÉ…

Dans ces temps où l’Histoire semble basculer, des courants contraires nous secouent en tous sens avec le retour de vieux démons, de la barbarie. Mais apparaissent aussi des prises de conscience altruistes et responsables. Cette nouvelle Mousson est toute à l’écoute des bruissements de l’autre, de sa sensibilité et de sa différence.
Comment se projeter encore, se réinventer devant les violences et les bouleversements qui embrasent le monde, comment recréer du lien là où il manque cruellement, de la parole là où elle est déchue, comment opposer quelque chose à la destruction ?

Les arts, la culture et l’éducation nous aident à nous repenser, à repenser l’altérité. Ils sont essentiels, ils nous offrent la possibilité de croire et d’imaginer d’autres histoires que celles qui nous sont imposées. Elles pourront modifier le réel à leur tour.
Grâce à l’art, on peut se sentir citoyen.ne du monde au-delà des conflits et des frontières. Les auteur.rice.s et leurs traducteur.rice.s nous transmettent des joyaux inconnus jusqu’alors. Par la beauté du langage, ces fictions nous font voyager librement.

A travers ses choix de textes de toutes natures, la programmation, internationale, interroge les valeurs éthiques de la démocratie en Europe. Elle interroge aussi le couple, la famille, le bonheur, la place de la femme dans la société dont les modèles se déplacent, ici et ailleurs. Je vous invite à partager la joie et l’émoi d’entendre des paroles qui prennent corps pour la première fois. C’est ainsi qu’elles trouvent tout leur sens. Il nous revient d’écrire de nouvelles pages. Véronique Bellegarde

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Armelle et Peppo, cœur de tziganes

Du 21 au 25 août, à Vassivière (23), le festival Paroles de conteurs accueille Armelle et Peppo. La conteuse et le musicien y font escale pour narrer l’incroyable épopée tzigane. Un récit de cinq heures décliné en autant d’épisodes.

Durant cinq jours, Armelle la conteuse Rom et Peppo le musicien voyageur font escale à Vassivière, au festival Paroles de conteurs pour y narrer l’épopée tzigane. Un récit présenté en cinq fois une heure. L’ambition est grande, à la mesure de l’amour qu’Armelle et Peppo portent à leur peuple. Il faut, à n’en pas douter, une sacrée dose de passion pour décider de relater de la sorte cette histoire. Entre mythes, légendes et réalité, l’histoire des tziganes et de leur trajectoire à travers les âges : nomades de tous temps, victimes de persécutions, souffrant souvent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation… « Descendants des Dieux, nous, les tziganes, avons fait le tour de la Terre. Nous avons traversé les guerres et nous sommes toujours là », clament-ils.

C’est par le conte que le couple de saltimbanques transmet la mémoire : une expression artistique par nature porteuse de rêve, d’évasion et d’imaginaire, qui donne à voir et à comprendre la tradition tzigane. Bien plus encore, il interpelle chaque individu parce qu’il touche à une dimension universelle. « Depuis la nuit des temps, les hommes ont migré et nous sommes toutes et tous le produit de ces voyages ». Le rappel n’est pas superflu. Il éclaire sur la manière dont s’est construite la civilisation humaine et invite à remettre à leur juste place ces familles qui mènent leur vie au rythme de leur déplacement.

Armelle et Peppo sont de ceux-là. Ils bougent pour mieux se raconter. En couple sur scène comme à la ville, la construction de leurs spectacles résulte d’un échange permanent, issu de leur complicité au quotidien. « Nous nous accordons sur la ligne directrice de nos spectacles, puis plus en détail. Progressivement, nous faisons nôtre le déroulement d’un récit, très peu écrit. Et puis, nous laissons une part importante à l’improvisation », explique Armelle. Musique et parole s’inspirent mutuellement pour narrer leurs histoires servies par la poésie et l’humour. Qui parlent de la vie des hommes et des rapports tissés entre eux, mêlant sens du partage et de l’amour mais aussi de la défiance.

Le voyage en roulotte, pour Armelle et Peppo ? Bien plus qu’un mode de transport, un mode de vie… Durant des années, ils ont sillonné la France et l’Europe en roulotte (une, puis deux avec la venue des enfants), présentant leurs spectacles au hasard de leurs rencontres : écoles, médiathèques,  maisons de quartiers,  lieux associatifs… Jusqu’à ce jour d’été 2007 où ils firent halte au festival de Vassivière, une journée qui changea leur existence ! Les contacts pris après leur prestation débouchèrent sur des contrats pour des horizons plus lointains. « Les avions et les trains ont remplacé les roulottes », souligne Peppo, le sourire aux lèvres. À la rencontre de nouveaux publics, ceux d’Outre-Mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie) et de pays africains francophones comme le Burkina Faso mais aussi ceux de Grèce, du Liban et d’Angleterre. Philippe Gitton

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Bussang, Hamlet au triple visage

Jusqu’au 03/09 à Bussang, Hamlet dévoile ses multiples visages dans les Vosges. Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, incarne le héros shakespearien dans ses fractures et ses éclats. Une présence magnétique, déclinée en trois créations.

Depuis sa fondation, en 1895, le Théâtre du Peuple n’avait jamais présenté Hamlet. Le maître élisabéthain était pourtant convié sur scène dès 1901 avec Macbeth dans la traduction de Maurice Pottecher. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on y verrait le Marchand de Venise, les Joyeuses Commères de Windsor, Roméo et Juliette, le Songe d’une nuit d’été, Mesure pour mesure, la Nuit des rois, Beaucoup de bruit pour rienPour torpiller cette énigmatique absence, Simon Delétang consacre le programme de l’été bussenet à la figure dramaturgique et poétique d’Hamlet dans un parcours inédit. Le héros shakespearien sera ainsi convoqué dans le texte d’origine – 1602 – et la traduction de François-Victor Hugo, puis recomposé dans la version plus contemporaine et politique de Heiner Müller, Hamlet-machine (traduction de Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger) avant de clore en solo la petite forme, Hamlet, à part.

C’est le lumineux comédien Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, qui incarne tous les visages d’Hamlet dans cette performance théâtrale. Il avait conçu Hamlet, à part en 2019, un oratorio où des poètes invoquent la solitude, la folie et la rébellion du personnage. Sa présence magnétique est devenue l’atout de Simon Delétang, qui signe, avec les mêmes interprètes, les deux mises en scène. Une transgression des règles de la vénérable institution – qui fête 127 ans de décentralisation –, où jusqu’à présent le directeur du lieu conviait un de ses pairs à créer la seconde pièce, motivée par l’opportunité de présenter, pour la première fois en France, les deux œuvres dans une continuité qui les éclaire l’une et l’autre. Un geste que Müller avait ­réalisé en 1990 au Deutsches Theater, un an après la chute du mur de Berlin. Un tour de force pour les comédiens amateurs, qui se mêlent traditionnellement aux comédiens professionnels pour la représentation de l’après-midi et vont cette année enchaîner avec le spectacle du soir. Un pari audacieux, créé en six semaines, où chacun a repoussé ses limites.

Outre Loïc Corbery, dont le jeu et la langue fascinent, du côté des « pros » on retrouve Anthony Poupard incarnant Laërte, Fabrice Lebert, Horatio, Georgia Scalliet, une merveilleuse Ophélie, et Stéphanie Schwartzbrod, la reine Gertrude. Tandis que, parmi la promotion d’artistes amateurs, les rôles clés de Claudius, assassin du père d’Hamlet, et Polonius, père de Laërte et d’Ophélie, ont été respectivement confiés à Sylvain Grépinet et Hugues Dutrannois et celui du Spectre, qui est autant celui du roi assassiné que celui de Maurice Pottecher, à Jean-Claude Luçon. À leurs côtés, Baptiste Delon, Salomé Janus, Houaria Kaidari, Elsa Pion, Julie Politano, Marina Buyse, Khadija Rafhi et Alice Trousset se partagent avec flamme les multiples personnages de cette pièce en cinq actes qui se déploie sur trois heures.

Simon Delétang s’est inspiré du décor de Yannis Kokkos pour la mise en scène d’ Hamlet par Antoine Vitez, un spectacle culte dont il a vu seulement des photographies mais qui a nourri son imaginaire. Un espace de blocs blancs qui dessine une perspective et d’où surgissent ou se perdent les comédiens dans les costumes sobres et stylisés de Marie-Frédérique Fillion, tous vêtus de noir, sauf Ophélie, en rouge. Les seize comédiens sont servis par une orchestration chorale et des déplacements chorégraphiés et rythmés de toute beauté. Lorsque l’ouverture tant attendue du fond de scène sacralise la mise en terre d’Ophélie, qui a mis fin à ses jours et n’échappe aux pierres et aux crachats que par son rang, on n’est pas seulement dans un effet de scénographie – un loup, des crânes immenses au pied d’arbres centenaires – mais dans une remarquable utilisation de l’espace et du jeu qui vient renforcer la puissance et la poésie de l’œuvre.

Le public ne s’y trompe pas, qui fait un accueil à la pièce au-delà de toutes les attentes de cette troupe éphémère virtuose et saisit les enjeux existentiels du drame dans leur écho d’aujourd’hui. En prenant le masque du fou, Hamlet révèle ses blessures et va au bout d’une vengeance dévastatrice. Dans Hamlet-machine, le parti pris sera celui de la revanche des femmes et d’une Ophélie qui s’affranchit des conventions et de la soumission, avec des seconds rôles féminisés et la mise en action de leur prise de pouvoir. Marina Da Silva

Hamlet jusqu’au 3/09, à 15h. Hamlet-machine, du 12/08 au 3/09, à 20h. Hamlet, à part, les 21-28/08 et 3/09, à 12h. Théâtre du Peuple, 40, rue du Théâtre-du-Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Site : www.theatredupeuple.com

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Avignon, l’impitoyable loi du marché

En ce 30 juillet, Avignon baisse le rideau sur la 56ème édition de son festival Off. Sur un amer constat : des équipes qui n’ont que quelques minutes pour installer leur décor, des applaudissements écourtés et un spectacle annulé… L’impitoyable loi du marché.

Ce soir-là, 23h, théâtre Artéphile. La représentation du Cas Lucia J., mise en scène par Éric Lacascade, s’achève sous les applaudissements nourris des spectateurs. La salle se vide. Nous sommes quelques-uns à retrouver l’équipe artistique dans le patio. Il y a déjà là Eugène Durif, l’auteur de la pièce qui attend la comédienne-performeuse Karelle Prugnaud. J’aurais aimé écrire tout le bien que je pense de ce spectacle, l’histoire de Lucia Joyce, la fille si singulière de James Joyce, enfant mal aimée par sa mère, adorée par son père, qui se rêvait danseuse. Elle connaîtra l’enfermement psychiatrique et servira de cobaye pour des traitements inhumains. J’aurais aimé évoquer l’écriture délicate et féroce d’Eugène Durif, saluer la prestation de Karelle Prugnaud, physique et sensuelle, impressionnante dans ses métamorphoses successives.

La direction d’Artéphile a décidé d’annuler les représentations. Officiellement pour des raisons techniques, des dégradations sur le mur en placo qui se lézarde lorsque la comédienne, prisonnière de sa folie, se heurte aux murs blancs de sa prison.

Retour dans le patio. Passe le directeur d’Artéphile qui s’adresse à Eugène Durif : « Ce soir, c’est votre dernière. » Le ton est sec, cassant, sans appel. Durif proteste avec ardeur. Propose de rembourser le mur. La conversation s’envenime. Le ton monte. La compagnie décide de sortir dans la rue. Le programmateur du lieu demande à Durif de « dégager ». Le ton est agressif. Karelle Prugnaud rejoint le reste de l’équipe dans la rue. C’est la consternation. On ne le sait pas encore, mais le directeur d’Artéphile s’est pointé dans sa loge sans frapper alors qu’elle était nue.

Dimanche matin, la sentence tombe. La direction du théâtre annule unilatéralement toutes les représentations du spectacle au motif suivant : « À la suite des différents incidents ayant endommagé les murs du plateau de la salle 1, qui se sont réitérés tout au long des dix représentations et ce, malgré nos demandes insistantes de prendre les mesures nécessaires (…), nous vous confirmons notre intention de ne pas poursuivre notre collaboration sur ce festival 2022 afin de préserver notre outil de travail ». Pour la compagnie, qui a engagé des frais importants jusqu’à la fin du festival, le 26 juillet – salaires, logements, attachée de presse, etc… –, c’est un coup dur, terrible. Elle se voit privée de neuf dates qui lui auraient permis de rencontrer d’autres diffuseurs et de monter une tournée. « En expulsant la compagnie, le propriétaire du lieu nous place dans une situation financière dramatique », réagit Éric Lacascade, le metteur en scène, qui ajoute : « Nous sommes sidérés par la violence de cette décision. Celle-ci reflète le comportement d’un certain nombre de lieux avignonnais qui, bien loin de tout engagement ou ­démarche artistique, n’y voient qu’un intérêt purement financier et économique ».

Jointe ce lundi matin, Karelle Prugnaud est sous le choc. « C’est très étrange et violent. Nous sommes dépossédés de notre parole. On est foutus à la porte. C’est de l’abus de pouvoir de la part de personnes qui se comportent comme des propriétaires et non comme des directeurs de théâtre. J’y vois aussi un acte de censure ». Le plus étrange, c’est que les deux directeurs d’Artéphile avaient vu le spectacle à sa création. Qu’ils l’avaient aimé au point de le programmer. Ils savaient tout de sa chorégraphie et de ses « cascades ». Et l’on tombe des nues lorsqu’on comprend que le fameux mur en carton-pâte fissuré ne sert que pour ce spectacle, tous les autres se jouant devant un rideau noir qui cache le mur…

La décision sans appel des directeurs d’Artéphile est ­révélatrice d’une crise plus profonde, d’un état d’esprit qui, s’il n’est pas majoritaire chez d’autres directeurs de lieux (certains sont corrects, voire très corrects avec les équipes artistiques), raconte un glissement inquiétant. L’inflation du nombre de spectacles d’année en année, la multiplication des lieux, le turn-over de spectacles dans les salles à des cadences infernales – les compagnies disposent d’une poignée de minutes pour installer et désinstaller leur décor –, le prix du créneau horaire de la salle témoignent d’une dérive marchande où l’artistique, les artistes passent au second plan. « Ce n’est pas si simple », entend-on ici ou là, « les directeurs prennent des risques inconsidérés », etc… Certes. Mais ils doivent bien y trouver leur intérêt, non ?

La situation du Off est comparable à la fameuse bulle immobilière qui a fini par exploser en 2008. Les propriétaires des lieux jouent sur le désir des artistes de jouer, quoi qu’il leur en coûte. Alors ils acceptent des conditions de travail insensées. L’autre matin, le metteur en scène d’un spectacle qui avait pris quelques minutes de retard à l’allumage a sauté précipitamment sur le plateau pour écourter les applaudissements du public. Nous sommes sortis, alors que les acteurs et techniciens se dépêchaient de débarrasser le plateau et que l’équipe du spectacle suivant commençait à installer son décor. Pour peu que l’on soit attentif, il est courant de voir le manège se répéter d’un théâtre l’autre. La question est : jusqu’à quand ? La majorité des compagnies qui jouent dans le Off sont subventionnées. Beaucoup y réalisent les heures qui leur permettent de percevoir le chômage. Contrairement aux idées reçues, il y a bien de l’argent public injecté dans le Off. Les compagnies y laissent des plumes. Les plus chanceuses décrochent des dates de tournée. Ne serait-il pas temps de remettre à plat tous les paramètres, artistiques et économiques, pour assainir la situation du Off ? Remettre les artistes au cœur du Off ?

Après deux années de pandémie, on pouvait croire que rien ne serait comme avant. Le retour à l’« anormale » a un goût amer. Pour Sébastien Benedetto, directeur du Théâtre des Carmes, avec la reprise en main de l’association du Off par la Fédération des théâtres privés d’Avignon, « on assiste à une dérive qui s’accommode d’une gestion capitaliste. C’est la loi de l’offre et de la demande ». Julien Gelas, directeur du Chêne noir, dénonçait dans une lettre ouverte « un ­marché sauvage où les spéculateurs s’en donnent à cœur joie ». La réponse ne s’est pas fait attendre. C’est Laurent Rochut, directeur de La Factory et nouvel administrateur du festival Off, qui s’y est collé : « La poésie finit parfois par épouser la finance pour se faire construire des écrins, et le mariage n’est pas nécessairement un mariage de raison », écrit-il, parlant du Off comme d’un marché.

Lors de l’inauguration de La Scala, nouveau lieu avignonnais, son directeur a évoqué la « grande famille du théâtre ». Certes, mais dans cette famille-là, il y a ceux qui mangent du homard et ceux qui se contentent de boîtes de sardines… Marie-José Sirach

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Avignon, de Py à Rodrigues

Après neuf ans à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py cède la place à Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène portugais. Le dimanche 24 juillet, lors de la conférence de presse de clôture de la 76e édition du festival, il a offert à son successeur un original passage de témoin. Un message public, émouvant et chaleureux.

Mon très cher Tiago,

Le festival n’était pas un moment de ma vie, c’était ma vie.
Être libéré de sa vie est une véritable grâce, et je n’en aurais pas été libéré tout à fait sans la confiance que je mets en toi. Je suis nu comme un nouveau-né, et c’est une véritable béatitude. De cette nudité, puisque je ne suis revêtu à ce jour d’aucun projet d’avenir institutionnel, je voulais t’adresser ce viatique. Il est modeste, mais la nudité n’a pas de poches. Tu vas vivre des heures difficiles, et je serai l’un des rares à le savoir, tandis qu’une foule de jaloux et de fâcheux qui te croient dans l’Olympe s’autoriseront à dire tout et n’importe quoi et à faire de leur ressentiment un argument. Tu seras bien seul.
J’ai confiance car tu auras, au festival, une équipe qui te soutiendra, comme cela a été mon cas, des compagnons merveilleux, comme j’en ai eu. Cela, malgré tout, ne pourra empêcher des moments de solitude effrayants. Car au festival, tout le monde est dans sa tranchée et s’efforce de tenir son poste sous les bombes.

J’aimerais te donner des conseils, mais la situation où je suis, la page blanche où je vole n’est pas propice aux conseils. J’en sais de moins en moins, sur l’état du monde, de la culture, de l’avenir, du théâtre, de la jeunesse, du festival et de moi-même. Je n’ai plus aucune certitude, je deviens un peu agnostique. Je ne sais pas, j’essaie d’écouter. Donner des conseils comme faire des critiques, je trouve cela trop avilissant. Ce n’est donc pas un conseil professionnel que je pourrais te donner mais un secret d’amitié. Le voici.

Garde la pureté de ton cœur. Le cœur est le lieu du désir et les désirs ne sont pas toujours purs. Garde alors la pure impureté de ton désir. Garde la pureté dans ton cœur car tu seras sommé, par des gens qui en savent toujours plus que nous, de l’abdiquer. On te demandera de programmer ceci et cela au nom de ceci et de cela. On te conseillera tout, on t’intimera l’ordre de faire cela et ceci et tout et son contraire, au nom de toutes sortes de choses, de toutes sortes de bonnes raisons politiques, esthétiques ou éthiques, mais surtout au nom de choses qui n’ont qu’indirectement à voir avec le théâtre. N’écoute pas la raison raisonnable et la prudence professionnelle. N’espère pas dans les stratégies politiques, ne mise rien sur de l’intérêt ou la ruse. Écoute ton cœur pur.
Garde dans le plus pur de ton cœur qu’il y a des choses qu’il faut faire parce qu’il faut les faire même quand il ne faut pas les faire. Et c’est tout.

Garde la pureté de ton cœur quand le festival sera attaqué par des gens qui n’ont pas lu le programme et ne sont jamais venus.
Garde la pureté de ton cœur quand les sempiternelles bêtises sur l’art élitiste, l’entre-soi, l’intellectualisme ou l’institution te seront crachées au visage. La plupart du temps ; ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne savent pas ce qu’ils font.
Garde la pureté de ton cœur et, au contraire de moi, souvent, garde ton calme.
Garde l’amour pur du théâtre, de l’art, de la pensée, de l’absolu littéraire, comme une pureté plus pure que l’impureté des obligations mondaines. Les jeux de pouvoir sont publiés et reste le souvenir de la pureté de l’acte artistique.
Garde pur en toi celui qui aime le festival même quand tout va mal au festival, c’est-à-dire un jour sur deux en juillet.
Garde la pureté de l’émerveillement devant notre Cour d’honneur sous les étoiles, devant l’espoir métaphysique des jeunesses, devant la passion de ce public unique au monde.
Garde la pureté de ton cœur, elle est le centre de tout. Elle est le véritable message. Et si tu penses que rien n’est plus beau au monde que cette folie de juillet dans la ville des papes, alors rien ne pourra t’atteindre…

Dis-toi que tu ne peux pas tout faire même en travaillant vingt-cinq heures par jour. Mais si tu perds la pureté de ton cœur tu auras perdu le festival, et toi avec. C’est ce combat spirituel que personne ne verra, que personne ne saura, et qui sera parfois le plus terrible. Ne laisse entrer dans ce cœur pur et purifié par le travail ni remords, ni envie, ni ressentiment, ni colère. Le festival est plus beau que tout, et ton espoir d’un plus beau festival encore est le plus grand mystère de ton cœur et tu ne le partageras avec personne. Ce n’est pas très difficile. Il suffit de ne pas oublier celui qui est venu ici pour la première fois et qui y a découvert un monde meilleur. Moi, j’y ai rencontré, l’année de mes 20 ans, l’art, l’engagement, le théâtre et mon destin.

Garde la pureté dans ton cœur aussi sous les splendeurs papales, les obligations protocolaires, les cirages de pompes et les courtisaneries et les honneurs. Traite les grands comme des petits et les petits comme des grands. Quand tu seras humilié par les marquis, il y aura toujours une femme de ménage pour te dire qu’il faut te reposer et prendre soin de toi. Une femme de ménage, ou un détenu, ou un adolescent, ou une spectatrice pressée. Les journées du directeur sont faites de dix compliments pour une bassesse. On retient plus facilement les bassesses par vanité, on oublie trop facilement les compliments. Des bénédictions faites par des anonymes qui ne vous demandent rien et vous disent merci du fond de leur cœur pur. Dis-toi que leurs cœurs purs de festivaliers émerveillés et le tien ne sont qu’un. Tout est là et le reste n’existe pas et passera avec le mois d’août.

Qu’est-ce qu’il y a de plus beau sur cette terre que notre festival ?
Et pourtant, que de critiques ? N’y a-t-il pas des choses plus critiquables en ce monde que notre festival ?On lui demande tout, de sauver la planète, d’arrêter la guerre, de reconstruire le contrat social ; et comme il ne le peut pas absolument, on dit qu’il ment, qu’il se paie de mots. Mais combien de justes causes trouvent ici sa parole ? Et la cause des causes qui est celle de l’émergence du sens ? Et tant qu’on lui demande tout, c’est la preuve qu’il ne sert pas à rien. Et c’est vrai. Nous ne pouvons pas tout mais nous ne pouvons pas rien, et cela suffit à séparer la nuit du jour. Notre festival est fragile, financièrement, médiatiquement, politiquement. On le croit puissant, établi, institutionnel, léonin. Le public n’a pas à connaître nos problèmes, lui qui vient ici pour trouver un sens à une vie souvent plus difficile que la nôtre.

À tous les cynismes, à tous les découragements, il te faudra opposer la pureté de ton cœur ; l’amour d’Avignon, du public et de l’art. Et c’est comme cela que tu désarmeras les malveillances, et surtout que tu inventeras l’impossible. Et je t’en sais capable. Ce qui se passe ici pendant le mois de juillet n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde. Ce n’est ni consensuel, ni préécrit, ni inoffensif. C’est un miracle et une utopie, c’est la fête de l’Espérance. Ici, demain, certains adolescents vont fabriquer les outils de leur dignité, et c’est eux qui doivent nous juger.

L’année prochaine, je vais vivre enfin un festival de pure jouissance, de pure béatitude, sachant que tu veilles sur nous. Oui, sur nous, il y a un nous. Merci à ceux qui partagent ce rêve, et longue vie au Festival d’Avignon ! Olivier Py

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L’humour, c’est du sérieux…

Jusqu’au 30/07, au Théâtre de l’Ange et à l’Espace Roseaux Teinturiers, se donnent respectivement La joyeuse histoire du monde et J’ai si peu parlé ma propre langue. Par leur humour décalé, Albert Meslay nous suggère un regard autre sur l’état de nos sociétés, tandis que la metteure en scène Agnès Renaud nous plonge avec nostalgie au temps de l’Algérie perdue. Entre légèreté et gravité.

Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, et impertinence ! Le cheveu rebelle, sous ses insolentes bacchantes, truculent prince-sans-rire, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de point-virgule… Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, sur scène Albert Meslay avoue des ambitions autrement plus élevées : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique…

Un historien loufoque et déjanté qui, fort de ses recherches à l’université de Clermont-Ferrand-sur-Mer, risque aussi une parole du futur en ces temps de dérèglement climatique. Meslay ? Un humoriste qui ose faire face à l’adversité, le prouvant en 2018 lorsqu’il délocalise sa petite entreprise en pleine crise européenne : pour écrire ses sketches, il s’entoure alors d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible ! Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus surtout !

… Entre histoire et mémoire

Et la bonne humeur règne aussi dans les studios de la Radio du Soleil, en ce jour où la station locale rend hommage à une figure emblématique du quartier : Carmen Sintès ! Amies et copines, chacune personnalité haute en couleurs, se disputent le micro pour évoquer le passé et se remémorer quelques bons souvenirs. Du temps de la minijupe et du yéyé, du grand Charles à la télé et du charivari en mai 68 dans les rues de Paris… Des amies de jeunesse, l’insouciance d’un temps marqué pourtant de blessures et déchirures : la nostalgie de l’Algérie, terre de l’enfance qu’il a fallu abandonner et musique d’une langue qu’on a peu parlée !

Entre fiction et reconstitution, images et paroles retrouvées, d’hier à aujourd’hui, la metteure en scène Agnès Renaud fait œuvre de mémoire, renouant avec les racines d’une mère trop longtemps silencieuse, faisant de sa propre histoire l’épopée d’un monde perdu que n’ont jamais oublié des milliers de concitoyens. Distillés au soleil de Méditerranée, les mots sont aptes à panser les plaies. Alors, entre humour et tragédie, légèreté et gravité, l’espoir renaît ! Yonnel Liégeois

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