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Erri De Luca, propos confinés

Dans les colonnes de L’Obs en date du 22 mars, Erri De Luca, l’un de nos plus grands auteurs contemporains d’origine italienne, répond aux questions de notre confrère François Armanet. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à lire et savourer, commander ou télécharger : écrivain, poète, dramaturge et traducteur, Erri De Luca, né à Naples en 1950, a publié une œuvre importante, dont Montedidio (prix Femina étranger, 2002). Tous ses livres sont disponibles chez Gallimard.

Son dernier texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement gratuite sur le web : Le samedi de la terre.

 

François Armanet – Comment vivez-vous cette épidémie ?

Erri De Luca – J’habite dans une maison de campagne au nord de Rome, entourée de champs. Je suis rentré chez moi de la montagne depuis dix jours et je suis largement autosuffisant. J’ai un bon entraînement à l’isolement. Je mène ma vie normale, je me lève très tôt, je lis et je traduis de l’hébreu ancien, pas plus de deux versets par jour, j’en suis aux chapitres sur la vie du prophète Elie. Je relis des livres d’un autre temps, notamment ceux de l’écrivain yiddish Sholem Aleichem qui me soulage avec son humour. J’ai du temps pour faire des exercices utiles à l’escalade, je passe la moitié de la journée au grand air. Le soir, j’allume un feu dans la cheminée et je me cuisine un plat. J’ai l’impression un peu inconsciente que rien ne me manque. Alors, quand j’ai ce sentiment, je me souviens des gens qui ont habité ici, de mes parents qui étaient venus vivre avec moi dans cette campagne et je les entends alors me reprocher mon égoïsme. Je revois tous ces visages disparus autour de la table et je réalise que je me trompe. Mais venons à la question de ce que j’appelle « état de siège » plutôt que « guerre ». Les restrictions m’ont aidé à prendre conscience de la gravité de l’épidémie pour mes concitoyens, même si je crois être dans une

Photo Daniel Maunaury/DR

forteresse inexpugnable par le virus.

F.A. – Que vous ont apporté les expériences de votre vie – engagements politiques, vie d’ouvrier et de manœuvre itinérant, ascèse, courses en haute montagne – pour affronter cette épreuve ?

E.D-L. – La vie ouvrière m’a appris la discipline, le respect des horaires, la gestion des énergies, en plus d’une habileté manuelle. J’ai une vocation à me taire, à passer des jours totalement muet, et si j’ai envie d’écouter une voix, je chante. Vous l’appelez « épreuve », c’est juste et évident pour la majorité des gens, mais pour moi il s’agit d’une réclusion volontaire, parmi celles que je me suis déjà imposées. Chaque jour est singulier, avec ses petites variations, ses fantaisies, les nouvelles formes de la lutte acharnée d’un peuple entier. Je reste à la marge dans ce temps d’exception où l’ordre du jour est le sauvetage. Je regrette seulement de ne pas être médecin.

F.A. – Comment jugez-vous la situation italienne et l’action du gouvernement ?

E.D-L. – J’assiste à un changement tel que l’on pourrait parler d’une conversion, au sens matériel et spirituel du terme. Sa majesté l’Économie a été détrônée, elle n’est plus l’obsession prioritaire. Au premier rang, il y a la défense de la vie humaine, pure et simple, qui met tous les citoyens sur le même plan, parce que nous sommes tous exposés au même danger. La santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre. Les gouvernements ne sont plus polarisés sur le budget et la finance, mais s’occupent des hôpitaux. Les fonds soustraits à la santé publique reviennent en force. L’autorité majeure, c’est le médecin, plus le banquier. Je reconnais en ce brusque bouleversement les chrismes d’une conversion. J’apprécie les mesures adoptées par le gouvernement italien, tout d’abord peu entendues par les pays de l’Union, puis successivement imitées. Même ceux qui niaient l’évidence ont dû revenir sur leur légèreté face aux pertes considérables en vies humaines. Cela change le rapport entre l’État et des citoyens qui se sentent pour la première fois l’objet d’une attention privilégiée de l’action politique. Et les nationalistes, les souverainistes autoproclamés, qui, cette fois-ci, ne peuvent même pas accuser de tous les maux le Sud de l’Italie, car

Photo Daniel Maunaury/DR

l’épidémie s’est concentrée dans les régions du Nord, se retrouvent sans arguments.

F.A. – Voyez-vous dans les mesures sécuritaires des atteintes aux libertés ?

E.D-L. – Je vois des restrictions justifiées par les risques mortels. Pendant la guerre, il y avait le couvre-feu nocturne, il fallait mettre des toiles noires aux fenêtres pour rendre plus difficiles les bombardements aériens. On a maintenant un couvre-feu diurne mais avec la possibilité de faire les achats indispensables. Les magasins sont ouverts, les denrées bien présentes. C’est une suspension de la mobilité, pas encore une atteinte à la liberté qui reste celle de pouvoir exprimer les opinions, les convictions, les croyances.

F.A. – Y aura-t-il un avant et un après cette épidémie ?

E.D-L. – Je ne me risquerai pas à la prophétie, mon impression est que l’on recommencera comme avant, avec la même compulsion, l’idolâtrie de l’économie, et l’accumulation comme horizon suprême de la vie humaine. Il pourra rester le sentiment d’une période de trêve obtenue par la planète, une espèce d’année sabbatique, avec le ciel plus ouvert, les eaux plus propres et un silence qui donnait le vertige. Un temps d’arrêt qui produit des signes de réanimation du milieu ambiant, qui redonne des couleurs aux éléments. Les pneumonies qui suffoquent les malades sont un paradigme de la Terre suffoquée par l’expansion humaine. Il faut redonner à la planète de l’air et de l’aide. Cette période illustre terriblement notre indifférence aux changements climatiques. Le virus est un des effets collatéraux de notre occupation, le virus, c’est nous. Apprendra-t-on à être le vaccin de nous-mêmes ? Je ne vivrai pas assez longtemps pour le voir.

F.A. – Y a-t-il des raisons d’espérer en davantage de solidarité et de fraternité ?

E.D-L. – Dans les états d’urgence les personnes révèlent des énergies insoupçonnées, redécouvrent l’entraide, la disponibilité à se charger des plus faibles, comme dans les naufrages où la priorité du sauvetage va aux femmes et aux enfants. Dans les moments de détresse, l’humanité donne le meilleur et aussi le pire de soi-même. On est soulagé de constater les innombrables actes de générosité et d’exposition volontaire au danger pour de la solidarité. Ce n’est pas de la bonté, c’est l’ancienne méthode de survie du genre humain : faire chaîne commune, se serrer pour se défendre. Mais remiser les barricades du chacun pour soi.

F.A. – Vous avez la passion des livres depuis l’enfance. Quelles lectures conseilleriez-vous aujourd’hui pour affronter l’épidémie et la solitude ?

E.D-L. – Conseiller un livre, c’est imprudent, c’est comme conseiller une rencontre, une invitation à entrer dans l’intimité d’autrui. Les chefs-d’œuvre, comme Vie et Destin du russe Vassili Grossman, seraient de bons compagnons de retraite. Je préfère lire aujourd’hui des histoires qui me déplacent de mon époque. Je viens de lire un traité de Cicéron, De la nature des dieux, une confrontation d’anthologie sur les divinités du monde préchrétien.

F.A. – Non-croyant, vous êtes un lecteur quotidien de la Bible et vous avez appris l’hébreu ancien pour mieux la comprendre (et la traduire). Que peut-elle nous enseigner en ce moment ?

E.D-L. – Les livres en général ne sont ni des maîtres ni des médecins. Un écrivain disait qu’un livre n’est pas le remède ni la thérapie, il est la douleur. Les livres tiennent compagnie et améliorent notre propre vocabulaire de lecteur. Dans le cas de l’Ancien Testament, je me suis intéressé à son format original en hébreu ancien pour remonter à la source du formidable exploit théologique qu’a été le monothéisme. Il est aujourd’hui le socle de notre tradition religieuse, mais sa conception était la suprême hérésie, la prétention d’un Dieu qui prétendait renverser tous les autres autels. Je voulais lire dans sa langue une histoire où la parole n’est pas simplement un outil de la communication, mais a la force et la responsabilité de créer le monde, de le produire du néant à travers les mots de la divinité. « Vaiòmer », dit-il : et ensuite le monde fut. Je reste sidéré par la puissance de ce langage et je lis l’Ancien Testament à tous mes réveils depuis la moitié de ma vie. Elle est devenue une habitude physique, mon ouverture du temps qu’on appelle, par simplification, jour.

F.A. – Vous êtes un ardent défenseur des migrants. Cette crise ne les laisse-t-elle pas encore davantage sur le bas-côté, avec les plus démunis ?

E.D-L. – Ce repliement défensif laisse les migrants encore plus seuls. Dans le canal de Sicile, plus aucun bateau de sauvetage n’est présent, toutes les missions sont suspendues. Quelques embarcations réussissent pourtant à rejoindre Lampedusa. L’écrasante urgence de s’échapper de la Libye ne connaît pas de trêve. Les migrants, y compris mères et enfants, affrontent la mort par naufrage comme un mal mineur. Quand l’instinct maternel, le plus fort instinct de protection, est mis à l’écart, je sais que la force majeure à l’œuvre n’est pas l’espoir mais le désespoir. Dans L’Énéide, Virgile fait dire à Énée : « Le seul sauvetage pour des vaincus est de n’avoir aucun espoir de se sauver. » C’est le désespoir total qui libère des forces forcenées, qui rendent aveugles et indifférents à tout péril et risque. Même l’espoir minime d’une aide extérieure diminue l’énergie de survie. Aucun contemporain de ces odyssées ne

Photo Daniel Maunaury/DR

devrait rester insensible à tant de courage.

F.A. – On célèbre l’héroïsme des soignants. Mais n’oublie-t-on pas celui des travailleurs grâce à qui la vie ne s’arrête pas ?

E.D-L. – Ces travailleurs ajoutent à leur dure routine quotidienne un esprit de mission et de service à la communauté dans des conditions d’exposition au risque permanentes. Sur eux s’appuie le poids de la subsistance et du ravitaillement de l’essentiel pour soutenir l’état de siège. Tous ceux auxquels on ne peut serrer la main permettent à une société de survivre. Parce que dorénavant chacun de nous est tenu de se considérer comme un survivant qui exprime sa gratitude. Propos recueillis par François Armanet

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Johanny Bert, propos confinés

Que fait un artiste durant le confinement ? Johanny Bert répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier les réflexions du jeune comédien et metteur en scène.

 

Lorsque tout cela a commencé, j’étais en répétitions avec une compagnie pour laquelle je suis engagé comme metteur en scène. Nous étions en résidence. La première devait être deux semaines après. Tout s’est donc arrêté subitement, sans savoir quand nous pourrions reprendre, ni quand aurait lieu cette première et si elle existerait un jour. Du côté de ma compagnie implantée à Clermont-Ferrand, nous avons dû réagir très vite avec mon collègue à la production. C’était une période dense de tournée avec deux spectacles sur les routes. Contacter les théâtres, voir avec eux s’ils veulent reporter, annuler et quid des contrats, des salaires de l’équipe (acteurs, techniciens) que nous avions engagée. À ce jour concernant le seul mois de mars, sur un premier spectacle : 9 représentations annulées (certains théâtres ont décidé d’honorer tout de même le paiement du contrat de cession) et 4 reportées. Cela concerne 6 salariés intermittents. Pour l’autre spectacle, 14 représentations annulées (1 rémunérée, 13 en attente de réponses) et 2 reportées. Cela concerne 9 salariés intermittents. D’autres annulations et reports sont déjà annoncés aussi pour le mois d’avril et de mai. Enfin, nous allions débuter en avril les répétitions de notre prochaine création avec une équipe importante. Cela concerne 18 personnes. Tout est en suspens.

Comme pour d’autres équipes artistiques, ces annulations sont des bouleversements qui auront des répercussions importantes à court et à plus long terme, mais il me semblerait obscène de nous apitoyer aujourd’hui à l’échelle de ce qui se passe autour de nous. Face à ce que vivent d’autres professions – les soignants en particulier qui travaillent dans les hôpitaux pour notre survie dans des conditions déplorables, qui, il y a encore quelques mois criaient une nouvelle fois dans la rue leur besoin de moyens, de personnel pour être en capacité de travailler dans de bonnes conditions et à qui maintenant, on demande une abnégation totale quitte à prendre des risques importants pour eux et pour leurs proches.

Je pense à toutes les professions qui pendant plusieurs semaines doivent fermer boutique et qui n’ont pas de régime particulier leur permettant de combler des jours non déclarés. J’entends les pouvoirs publics nous dire qu’il faut aller voter, même en temps de crise puis qu’il faut rester chez soi à tout prix, que l’employeur pourra imposer une semaine de congés payés à ses salariés. J’entends aussi qu’on doit se déplacer pour continuer à travailler car j’entends que le pays doit continuer à produire, que l’économie ne doit pas s’écrouler, même qu’une prime de 1000 euros doit être donnée par l’employeur à ses salariés pour les encourager, mais qu’on n’a pas assez de masques pour tout le monde (d’ailleurs on sait plus trop où sont ces masques mais les bonnes âmes peuvent en coudre) sinon rassurez-vous, les gestes barrières (nouvel élément de langage) suffisent…(inspirez). Puis, je lis un appel à projet du ministère des armées qui propose une somme de 10 000 000 € (TTC c’est important) pour qui aurait une idée lumineuse contre le COVID-19…(soufflez). Je tombe ensuite sur cette phrase du Pape François, en direct du Vatican qui nous dit « J’ai demandé au Seigneur d’arrêter l’épidémie de coronavirus avec sa main » (souffle coupé, mais je suis pour un temps rassuré, merci François !).

Devant le bar-tabac, il y a une femme assise au sol, confinée dehors pendant qu’à l’intérieur, on vend la photocopie des fameuses attestations à remplir pour sortir de chez soi, 0,50 centimes (Il n’y a pas de petits profits !). Je lis aussi qu’une jeune aide-soignante à Toulouse a eu un petit mot dans son immeuble en rentrant du travail, lui indiquant gentiment d’aller vivre ailleurs, compte tenu de sa profession et pour la sécurité de ses voisins. Et l’auteur de ce petit mot termine son message d’un très cordial « mes amitiés ». Nous sommes en guerre il a dit, et l’air de rien, les informations, les mots prononcés ici et là nous ramènent à nos livres d’histoires, à ce que nous pensions enterré, digéré, assimilé. Ce virus nous oblige à la distance entre humains. Nous sommes potentiellement un danger pour l’autre. Et pourtant, nous avons cette nécessité primaire de nous rapprocher.

La culture, l’art sont là pour aider. Internet nous relie (pour celles et ceux qui ont ce réseau) mais fait aussi exploser les inégalités avec parfois beaucoup de violence. « Je suis en villégiature, je partage mes recettes de cuisine, je fais de la méditation en bord de mer….et, ah oui, je suis devenu poète, j’écris mon journal de confinement où je partage mes réflexions spirituelles sur le vivre-ensemble ». Tout cela sans se soucier de l’indélicatesse de ce déballage face à des personnes qui n’ont pas le choix de travailler avec la peur et le risque au creux du ventre. Notre espace de confinement est aussi un marqueur d’inégalités sociales. Certains artistes en collaboration ou non avec des théâtres inventent des façons de rester actifs, de créer à distance avec les moyens du bord, de partager des textes, des inventions multiples. C’est réjouissant, précieux. Nous espérons tous que cette nouvelle « décentralisation numérique » puisse toucher un public large.

Je tente de le faire aussi à ma façon tout en gardant en tête, sans toujours y parvenir, la réalité de ce que nous vivons, sans catastrophisme car je crois beaucoup au moment où nous pourrons dégager ce virus. Au moment où nous aurons besoin de sortir, de nous retrouver, de nous embrasser vigoureusement femmes et hommes (notre sensibilité non binaire sera alors libérée et respectueuse). Je crois beaucoup à la suite de ce choc que nous traversons, à une nouvelle pensée active, immédiate, sur la politique, sur nos choix de société. Que faire de cette crise qui fait apparaître avec ironie les retentissements positifs sur notre environnement ? J’ai conscience que c’est peut-être naïf, pas nouveau, déjà tenté, toujours à réinvestir, et que nous, humains, avons cette capacité étonnante à vite oublier. Ce mot d’humeur sera déjà sans doute obsolète une fois écrit car les informations vont vite, tout va vite, mais le désir aussi, tout comme l’art et notre pouvoir d’action.

En tant qu’artiste, je ne me sens pas plus légitime de prendre la parole que d’autres personnes. Je cherche peut-être par ces mots parfois maladroits à ne pas creuser encore une fois une brèche entre notre métier d’artiste-artisans et d’autres professions, d’autres vies que les nôtres. Et de rappeler que nous sommes, nous aussi, ancrés dans notre société, les deux pieds dans la même terre. Johanny Bert

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Georges Feydeau, un Bouillon de rire

Le metteur en scène Gilles Bouillon propose deux pièces en un acte de Georges Feydeau, Dormez, je le veux et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Pour y donner à voir les vertus comiques intactes d’un boulevardier de génie. Du rire très à la française. Sans oublier Panama papers show au Lavoir moderne parisien et Voyage au bout de la nuit au Lucernaire.

 

Gilles Bouillon monte deux pièces en un acte de Georges Feydeau (1862-1921), Dormez, je le veux ! et Mais n’te promène donc pas toute nue !. Composées après ses comédies à grand succès, telles, entre autres, La dame de chez Maxim (1899) ou Occupe-toi d’Amélie (1908), ces œuvres brèves témoignent des vertus comiques intactes du boulevardier de génie encouragé, en ses débuts, par le maître du vaudeville Eugène Labiche. En pleine Belle Époque (on sait qu’elle ne le fut pas tant que çà), à quelque temps de l’ouverture de la boucherie de 1914, Feydeau, qu’un contemporain décrivit avec finesse comme « travailleur avec nonchalance, de belle humeur avec tristesse », brosse alors de sa société un tableau confondant de drôlerie, en frôlant la gaudriole avec une rare élégance. Imparables demeurent son sens de l’intrigue, ses dialogues au naturel cousu main, les caractères de ses personnages et sa fidélité à l’air du temps. Par exemple, dans Dormez, je le veux !, le valet Justin hypnotise son patron. « Il me fait mon ouvrage », dit-il, « et je lui fume

©PascalGely

ses cigares ! Voilà du véritable libre-échange ! ». En ce temps-là, Charcot pratiquait l’hypnose et Freud lui-même s’y exerça.

Dans Mais n’te promène donc pas toute nue !, Clarisse prend ses aises chez elle. Elle circule en déshabillé devant son enfant et les domestiques, au grand dam de son député de mari qui ne veut pas que Clemenceau se rince l’œil à la fenêtre d’en face. C’est une scène de ménage époustouflante : la langue bien pendue, les répliques en rafales, les allusions salaces sous-entendues, jusqu’à ce qu’une guêpe pique les fesses de cette demi-Phryné bourgeoise…

Le décor de Nathalie Holt est en couleurs crues. On dirait l’intérieur des Simpson. Elle signe aussi les costumes, un peu années 1960, autre préhistoire. Une dramaturgie solide (Bernard Pico) a présidé à la mise en scène de Gilles Bouillon, juste dans le rythme obligé, les quiproquos, les saillies verbales, les gestes heurtés à l’excès. Une belle équipe d’acteurs s’emploie à créer un petit monde infiniment singulier. Nine de Montal (Clarisse) en tête, en regard de Frédéric Cherboeuf. Ils sont accompagnés à la hauteur, dans les deux pièces, par Vincent Chappet, Mathias Maréchal, Iris Pucciarelli et Paul Toucang. Il y va d’un rire très français. Jean-Pierre Léonardini

Le 18/02/2020, Le Bouscat (33). Le 20/02, Villeneuve sur Lot (47). Le 06/03, Domaine de Bayssan/ Béziers (34). Le 17/03, Epernay (51). Le 26/03, Langon (33).

À voir aussi :

Panama papers show : au Lavoir moderne parisien (75), à compter du 26/02 jusqu’au 01/03. D’un côté la fuite de 11,5 millions de documents confidentiels, de l’autre une histoire inédite du journalisme collaboratif international… Sur scène, entre humour et sérieux, sont tirés les fils et mis à jour transactions clandestines, manipulations virtuoses, délits d’initiés ! Du théâtre politique et documentaire de belle facture. Le jeudi 27/02 à 18h, à la Maison de la Vie Associative et Citoyenne du 18ème arrondissement de Paris (15, passage Ramey), est organisé une rencontre avec les journalistes de Cash investigation et de la rédaction du Monde pour dialoguer et débattre autour de toutes ces « affaires ». Entrée libre sur réservation : ahlalareservations@gmail.com . Yonnel Liégeois

Voyage au bout de la nuit : au théâtre du Lucernaire (75), à compter du 04/03 jusqu’au 26/04. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, en raison du succès, Franck Desmedt revient sur les planches en solitaire pour offrir à nouveau la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

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Les bonnes ondes de Bérangère Vantusso

Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso, la pièce Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre continue à émettre ! L’histoire de la radio Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fit entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par la compagnie Trois-Six-Trente. Sans oublier Ploutos, l’argent Dieu et Crocodiles.

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat,

©J-M.Lobbé

Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant

© Céline Bansart

l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les

©J-M.Lobbé

seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ». Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 04 au 06/02/20, Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon. Le 10/02, Université de Tours. Du 27/02 au 07/03, Théâtre Dunois. Les 24 et 25/03, Scènes & Cités – Théâtre de Fos sur Mer. Du 06 au 10/04, L’ACB – Scène nationale de Bar-le-Duc. Les 17 et 18/05, Le POC – Pôle Culturel d’Alfortville.

À voir aussi :

Ploutos, l’argent Dieu au Théâtre Berthelot de Montreuil (93) le

07/02/20, au Centre des Bords de Marne du Perreux les 27 et 28/02, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers à l’automne 2020. Dans une mise en scène de Philippe Lanton, l’adaptation de l’ultime comédie d’Aristophane, écrite près de quatre siècles avant notre ère. Si, comme chacun le sait, Ploutos, le dieu de l’argent, est aveugle, il n’en crée pas moins moult divisions entre riches et miséreux, les nantis et les gueux. Entre humour et dérision, fable ou satire, une savoureuse réflexion sur richesse et pauvreté menée tambour battant par une bande de comédiens, la compagnie Le Cartel, dont la cote explose au CAC 40, l’indice boursier sur la place de Paris ! Y.L.

Crocodiles au Nouveau Théâtre de Montreuil (93), jusqu’au

11/02/20. Dans une mise en scène de Cendre Chassanne et Carole Guittat, l’épopée d’Enaiat, un enfant afghan fuyant son pays en guerre et sous le joug des talibans. Le récit, authentique et poignant, d’un gamin qui se lance seul, et au péril de tous les dangers, dans une course folle à la survie. Bravant l’ignominie des passeurs, traversant six frontières du Moyen-Orient et d’Europe, témoignant de ses peurs et de ses doutes, pleurant sur l’arrachement à sa mère et à sa terre, reconnaissant aux hommes et femmes qui lui ont tendu la main au terme de cette impitoyable odyssée… Dans un dispositif bifrontal, l’émotion vécue au plus près des spectateurs, un spectacle fort d’humanité partagée. Une magistrale interprétation de Rémi Fortin, sans artifice ni pathos, qui invite chacune et chacun à porter un regard accueillant sur le destin de tous les étrangers, migrants et réfugiés. Y.L.

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience

unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur

puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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Stéphane Sirot, historien des grèves

Manifestations des Gilets jaunes, grèves contre la réforme des retraites : à l’heure où plusieurs mouvements sociaux secouent le pays, quel traitement les médias leur accordent-ils ? Les médias sont-ils encore un contre-pouvoir ? Le décryptage de l’historien Stéphane Sirot, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise et spécialiste des mobilisations sociales.

 

Dominique Martinez – Comment analysez-vous l’évolution du traitement médiatique des sujets sociaux ?

Stéphane Sirot – La déliquescence de l’information spécialisée sur les questions sociales est une évidence. Hormis les grands mouvements sociaux, l’information sociale est reléguée au second plan ou bien souvent intégrée aux pages économiques – c’est le cas dans Le Monde ou dans Le Figaro. Mais le social ne disparaît pas que dans la presse, il disparaît également dans les programmes scolaires, et très largement dans l’enseignement de l’histoire à l’université. Il y a une dilution générale des questions sociales, qui sont de moins en moins traitées pour elles-mêmes et qui, lorsqu’elles sont traitées, le sont au travers des enjeux économiques ou politiques. Peu de collégiens et de lycéens sauraient vous donner une définition de ce qu’est un syndicat. La raison est simple, tout ça n’est guère expliqué : les programmes de sciences économiques et sociales au lycée ont fait débat dernièrement, notamment parce que leur angle est très économique et également très libéral. Alors que les aspects sociaux, qui ont pourtant longtemps fait partie intégrante de cet enseignement, ont été largement dilués, voire carrément évacués.

D.M. – L’arrivée des réseaux sociaux a-t-elle changé la donne ?

S.S. – Ils ont permis de fabriquer un système médiatique alternatif, avec les défauts qui sont les leurs. Les informations publiées ne sont pas toujours vérifiées, et ceux qui les font circuler le font en général auprès de personnes qui ont la même vision qu’eux : on entre alors dans une sphère de l’entre-soi. Du coup, c’est un peu comme si on avait deux entre-soi qui coexistaient, celui des grands médias (car ces médias sont également dans un entre-soi) et celui des réseaux sociaux, les deux ne se répondant que de façon très marginale. En même temps, ces réseaux sociaux, on l’a vu avec les Gilets jaunes, c’est une autre vision possible de l’information, qui peut participer de la construction d’un esprit critique et d’une réflexion sur ce qui est diffusé par les médias dominants, lesquels ne se réduisent d’ailleurs pas à de la propagande gouvernementale et économique.

D.M. – Comment analysez-vous le traitement médiatique du mouvement des Gilets jaunes ?

S.S. – Les grands médias ont donné la parole aux gens de la rue, ce qui est assez rare. On voit souvent les usagers, parfois les représentants syndicaux, les représentants du pouvoir, les éditorialistes et journalistes, mais rarement les acteurs directs de ces mouvements. Dans le mouvement des Gilets jaunes, on a vu débouler sur les plateaux télé les acteurs eux-mêmes, puisque le mouvement refusait d’avoir des représentants et assumait même d’avoir de la défiance envers les organisations politiques ou syndicales. La France d’en bas s’est donc imposée dans la sphère médiatique, ce qui est assez nouveau, comparé aux grands mouvements sociaux traditionnels qui, eux, ont des porte-parole, et sont encadrés par des organisations syndicales.

D.M. – L’évolution du paysage médiatique a-t-elle eu un impact sur le traitement des sujets sociaux ?

S.S. – Les grands mouvements sociaux ont toujours fait parler, écrire et débattre, notamment à la télévision. Ce qui a changé, médiatiquement parlant, c’est la multiplication des chaînes d’information où se succèdent des plateaux, 24 heures sur 24, avec des éditorialistes et des débats répétitifs. Cela a modifié le rapport de l’opinion aux mouvements sociaux. Les médias sont particulièrement attirés par le côté spectaculaire des conflits sociaux s’ils engendrent de la pagaille dans les déplacements et dans l’économie – tout ce qui rend les conflits télégéniques, avec un traitement superficiel et peu de débats de fond sur les revendications portées par les manifestants. On préférera parler de comment se déplacer sans train ou sans métro… et on tendra à chercher à délégitimer l’action gréviste qui n’aurait le droit d’exister qu’à la condition de ne pas être perturbatrice, en oubliant que sa nature même est précisément de rechercher la perturbation pour obtenir satisfaction sur quelque chose.

D.M. – Une remise en question est-elle possible ?

S.S.Les médias ne sont plus le quatrième pouvoir, ils sont devenus le pouvoir lui-même. Ce qui pose le problème des contre-pouvoirs d’une manière plus générale. C’est une des raisons de l’affaiblissement de nombre d’organisations syndicales que l’ordre dominant – c’est-à-dire les institutions – a réussi à intégrer à la sphère du pouvoir. Et ce qui explique que les organisations syndicales, qui n’ont pas réussi à constituer une alternative ni au discours ni à la société dominante, soient rejetées de la même manière que les politiques et les médias. Entretien réalisé par Dominique Martinez

En savoir plus :

Stéphane Sirot est historien, spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme. Il enseigne l’histoire politique et sociale du XXème siècle à l’université de Cergy-Pontoise et l’histoire des relations sociales à l’Institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes. Il a publié Maurice Thorez (Presses de Sciences Po, 2000), La grève en France. Une histoire sociale, XIXe-XXe siècle (Odile Jacob, 2002), Les syndicats sont-ils conservateurs ? (Larousse, 2008), Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle (Éditions Arbre bleu, 2011), 1884, des syndicats pour la République (Éditions Le Bord de l’eau, 2014).

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