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Et boum, là, Vian !

Il ya soixante ans, le 23 juin 1959, disparaît Boris Vian. D’un malaise cardiaque lors de la projection de l’adaptation controversée de son roman, J’irai cracher sur vos tombes. Il avait 39 ans. Un jour anniversaire, prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile à proximité de son compère Prévert et prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Touche-à-tout de génie, enfant terrible des lettres françaises, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro de novembre-décembre 2009 que la revue Europe lui consacra. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit la biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Il est vrai que, dilettante par nature et de vocation, Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus, comme ceux des chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

La publication de ses œuvres romanesques complètes, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un précurseur à (re)découvrir, du surréalisme comme du nouveau roman. Yonnel Liégeois

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Montreuil, sur la bonne « Longueur d’ondes »

Dans le cadre de la BIAM, la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette, les 21 et 22 mai, le théâtre Berthelot de Montreuil (93) accueille la pièce « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre ». Celle de Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fait entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente.

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat,

©J-M.Lobbé

Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant

© Céline Bansart

l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les

©J-M.Lobbé

seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Les 21 et 22/05, au Théâtre Berthelot de Montreuil. À l’issue de la représentation du 21/05, est proposée une rencontre en bord de scène. En compagnie de Marcel Trillat ( l’une des deux voix de LCA ), de Richard Delumbé ( le secrétaire général de la CGT de Montreuil ) et de Bérangère Vantusso ( la metteure en scène ). À lire : Immigrés et Prolétaires, Longwy 1880-1980 de l’historien Gérard Noiriel et auteur d’Une histoire populaire de la France.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

 

La BIAM, dixième édition

Jusqu’au 29 mai, la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette propose pas moins de 40 spectacles, dont 15 créations, à voir dans 26 théâtres de Paris et d’Île de France. Au cœur de cette riche programmation (Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Catalogne, Italie, Portugal, Pays-Bas, Québec, Suisse), Chantiers de culture vous invite à découvrir deux autres spectacles sur lesquels nous reviendrons prochainement plus longuement :

L’homme qui rit : les 16 et 17/05, à Pantin. Par le Théâtre de la Licorne, mise en scène par Claire Dancoisne, une fantastique adaptation du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire.

Vies de papier : le 17/05, à Gennevilliers. Par la compagnie La bande passante, l’extraordinaire périple d’un album photo récupéré lors d’une brocante. Derrière les images, de l’enfance à l’âge adulte, la reconstitution du parcours de vie d’une famille ordinaire. De l’Allemagne à la Belgique, au lendemain de la seconde guerre mondiale. 

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Les lanceurs d’alerte sur la sellette

Alors que la Commission européenne annonce un projet de directive sur la protection des lanceurs d’alerte, le 30 juillet en plein scandale Benalla, le Parlement français adoptait une proposition de loi sur « le secret des affaires » qui risque de les fragiliser et de mettre en péril la liberté d’informer. Paradoxe : leur salut passera-t-il par l’Europe ?

 

Transposition dans le droit national de la très décriée directive européenne sur le secret des affaires de juin 2016, le texte porté par LREM a été adopté par l’Assemblée nationale le 30 juillet en procédure accélérée malgré une levée de boucliers. Il était dénoncé par les collectifs « Informer n’est pas un délit » et « Stop secrets d’affaires » – coalition de journalistes, de lanceurs d’alerte, de syndicats, d’ONG et de représentants de citoyens – ainsi que par une pétition qui a rassemblé près de 600 000 signatures en moins d’un mois. Ils estimaient qu’avec cette loi, « le secret devient la règle, et les libertés [deviennent] des exceptions ».

Les parlementaires LREM qui ont poussé à l’adoption de la proposition de loi sur le secret des affaires prétendaient, quant  eux, vouloir lutter contre « l’espionnage économique, le pillage industriel et la concurrence déloyale ». Quitte à mettre en cause le droit des citoyens à l’information… Car si une directive est un texte minimum commun à tous les États membres, lesquels ne peuvent que l’améliorer, le député LREM Raphaël Gauvin, rapporteur de la proposition de loi, aggrave la situation du lanceur d’alerte.

Alors que la directive de 2016 met celui-ci à l’abri de toute poursuite pour violation du secret des affaires si, en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale », il a « agi pour protéger l’intérêt général », la transposition française bouleverse la donne. En ajoutant que le lanceur d’alerte devra prouver sa « bonne foi », la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Christophe-André Frassa, rapporteur au Sénat, s’est quant à lui évertué à élargir le champ des informations concernées par le secret des affaires. À la notion de « valeur commerciale », il préfère celle, plus floue, de « valeur économique ». Autre flou : le périmètre des individus exonérés du secret des affaires. Si c’est le cas des journalistes et les syndicalistes, rien n’empêchera par exemple les multinationales de porter plainte contre eux. Le juge pourra se prononcer pour la relaxe au nom de la liberté d’expression tout comme il pourra retenir le « dénigrement commercial ».
De quoi produire une abondante jurisprudence sur laquelle le député Gauvin semble compter pour fixer le droit. Le texte ne dit rien sur les militants associatifs. Quant aux actes qui, sans être illégaux sont immoraux, ils ne sont pas concernés (comme les LuxLeaks). Autant de zones d’ombre qui laissent entrevoir le poids des lobbies économiques et financiers dans la transposition LREM de la directive secret des affaires. C’est pourquoi la coalition d’opposants au texte lançait une pétition (près de 600 000 signatures recueillies) pour lui demander « de défendre le droit à l’information et l’intérêt général en restreignant le champ d’application du secret des affaires aux seuls acteurs économiques concurrentiels ». En vain, la loi est adoptée en l’état le 30 juillet. Finalement, curieux paradoxe, le premier signe d’ouverture viendra peut-être de la Commission européenne elle-même qui planche sur une très attendue directive organisant la protection du lanceur d’alerte ! Encore faut-il qu’elle passe la barre du Parlement européen, surtout celle du Conseil qui réunit les États membres…

La mobilisation de la société civile européenne finira-t-elle par payer ? Christine Morel

 

Rappel : Pétition aux parlementaires

Mesdames, Messieurs,

Vous serez prochainement amenés à vous prononcer sur la proposition de loi portant « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ». Ce texte est la transposition d’une directive européenne adoptée en 2016 malgré les mises en garde des ONG, des syndicats, des journalistes et l’opposition massive des citoyens. Élaborée par les représentants des lobbies des multinationales et des banques d’affaires, elle constitue une offensive sans précédent contre l’intérêt général et le droit des citoyens à l’information.

La « loi secret des affaires » a des implications juridiques, sociales, sanitaires et environnementales graves. Sous couvert de protéger les entreprises, elle verrouille l’information sur les pratiques des firmes et les produits commercialisés par les entreprises. Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks, pourraient ne plus être portés à la connaissance des citoyens. En gravant dans le marbre la menace systématique de longs et couteux procès, cette loi est une arme de dissuasion massive tournée vers les journalistes, les syndicats, les scientifiques, les ONGs et les lanceurs d’alertes.

Nous, signataires de cette pétition, lanceurs d’alertes, syndicats, ONGs, journalistes, chercheurs, et simples citoyens, nous opposons à l’application en l’état de cette loi en France, et vous demandons de défendre le droit à l’information et l’intérêt des citoyens que vous représentez, en adoptant les amendements qui vous sont présentés pour restreindre son champ d’application aux seuls acteurs économiques concurrentiels.

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Avignon 2018, 72ème du nom !

Le 6 juillet, Avignon a frappé les trois coups de la 72ème édition de son festival. Durant trois semaines, jusqu’au 24/07 pour le In et le 29/07 pour le Off, le théâtre, sous toutes ses formes et dans tous les genres, va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un festival des planches hors norme, qui ne saurait faire oublier à l’amateur éclairé ou néophyte des lieux un peu plus sereins mais tout aussi riches : Brioux, Bussang, Grignan, Pamiers, Pont-à-Mousson, Vitry.

 

 

« L’art ne peut servir seulement de consolation au tout libéral, ni de supplément d’âme à des défiscalisations », confesse Olivier Py, l’ordonnateur du Festival d’Avignon . « À ceux qui, à défaut de croire en l’Histoire, croient encore en l’avenir, c’est l’art qui permet de dépasser le désespoir de la lucidité et d’atteindre à la fraîcheur de l’espoir », poursuit le directeur et metteur en scène dans son éditorial à l’ouverture de cette 72ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, assurément, pour la proclamer d’emblée hors les remparts, affirmer sa pérennité toute l’année et non pour la seule période de l’été !

C’est la raison-même de ce site, formulée autrement par un grand homme des Arts, Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider les choix du festivalier en perdition sur le pont du In : Thomas Jolly avec son « Thyeste » de Sénèque dans la Cour d’honneur, Didier Ruiz et ses « Trans (Més Enllà) » au Gymnase du lycée Mistral, Gurshad Shaheman, Ali Chahrour et Christophe Rauck au Théâtre Benoît XII, Ivo Van Hove de retour dans la Cour du lycée Saint-Joseph avec « Les choses qui passent », « Le cri du Caire » d’Abdullah Miniawy, « Antigone » au Centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet, la « Mama » d’Ahmed El Attar, « Léonie et Noélie » de Karelle Prugnaud à la Chapelle des pénitents blancs… Un choix forcément partiel, et partial, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Le Grenier à sel, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT, Le petit Louvre, l’Artéphile. À noter dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, la présence de notre ami et metteur en scène Jacques Kraemer qui  donnera son « Opal » à la Salle Roquille.

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! Non et non,  ce n’est pas encore cette année que Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry, ira à la ville de tous les chemins qui y mènent… En cette gare désaffectée, un rendez-vous original loin des lignes à grande vitesse où le chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, en des contrées proches ou lointaines au dépaysement garanti, à la rencontre d’une vingtaine de compagnies et d’une centaine d’artistes. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où le Théâtre du Peuple, cathédrale laïque en bois, arbore fièrement sur son fronton depuis plus d’un siècle sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Simon Delétang, son nouveau directeur et metteur en scène, propose deux belles affiches pour inaugurer son mandat : « Littoral » de Wajdi Mouawad et « Lenz » de Georg Büchner. Sans omettre quelques autres succulentes friandises, artistiques et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année les célèbres « Noces de sang » de Federico Garcia Lorca. Un drame passionnel, mis en scène par Vincent Goethals dans une scénographie originale où le spectateur aura la part belle. « Pas d’illusion naturaliste lors de ce mariage qui se prépare dans la chaleur andalouse et au rythme des « Canciones espanolas antiguas », précise le metteur en scène, « une partition théâtrale et musicale, loin de tout folklorisme, qui ambitionne de remuer le tréfonds des âmes »… Pas de château à Brioux, la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival : pas de demeure seigneuriale donc mais une belle place, celle du Champ de foire où le public est invité à y faire halte, du 6 au 13 juillet, pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable qui mêle théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival en bonne marche, fort de ses trente ans mais toujours quelque peu insoumis !

À l’image de Michel Didym, l’infatigable découvreur des écritures contemporaines lors de la fameuse « Mousson d’été » ! Du 23 au 29 août, au cœur de la Lorraine, le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Un authentique terrain de rencontres nationales et internationales (Grèce, USA, Espagne, Norvège…) autour de lectures, de mises en espace, de conversations et de spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur. C’est encore en un haut-lieu historique à caractère religieux, l’ancien Carmel de Pamiers fondé en 1648, que se dérouleront les premières « Nuits Shakespeare » du 10 au 20 août. Concoctées par Guillaume Dujardin, le fantasque et bouillonnant instigateur bisontin de l’original Festival des Caves, elles affichent trois créations : la tragédie « Antoine et Cléopâtre », « Les sonnets shakespeariens » et autres textes poétiques mis en scène et en musique par la compagnie Malanoche, les « visites shakespeariennes » pour découvrir les dédales et secrets du site, consacré au silence et à la méditation, inaccessible au public jusqu’alors.

Quels que soient vos destinations vacancières et vos choix culturels, à chacune et chacun, lecteur ou abonné des Chantiers de culture, bel été et bon festival. Yonnel Liégeois

 

Trois RDV en Avignon :

Le 12/07, de 11h30 à 18h30, à la Maison Jean Vilar : sous l’égide du Festival et du Parti communiste, hommage est rendu à Jack Ralite, l’homme politique de grand renom et amoureux inconditionnel des arts et des artistes. Tables rondes entre artistes et responsables culturels, extraits des textes majeurs du fondateur des États Généraux de la Culture et mise en voix de ses auteurs de chevet (Stendhal, Gracq, Hugo…) ponctueront la journée. Un temps fort de réflexion « pour redonner du souffle, de l’énergie, de la vitalité et de l’ambition pour réinventer, imaginer, dessiner une autre politique publique de la culture et de la création », écrit la journaliste Marie-Jo Sirach dans les colonnes du journal L’Humanité, partenaire de l’événement.

Le 13/07, à 16h30 au Cloître Saint-Louis : rencontre-débat autour de « L’appel de Montreuil » qui, face aux directives de CAP 2022, dénonçait au printemps un texte où « ne figure aucune vision, aucune ambition pour le rôle du ministère, pour la place des arts, des patrimoines et de la culture dans notre société, autre que (leur) destruction ». À l’initiative de cet appel qui rassemble organisations professionnelles et syndicales, mouvements d’éducation populaire, artistes et élus, les élus de Montreuil, dont la maire-adjointe à la culture Alexie Lorca, donnent rendez-vous aux festivaliers afin d’élaborer et de proposer un projet alternatif.

Le 16/07, de 14h30 à 16h30, au Cloître Saint-Louis : sous l’égide de l’A.P.C., l’Association Professionnelle de la Critique, se tiennent « Les ateliers de la critique ». Un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent ensemble des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique (lire Qu’ils crèvent les critiques !, de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs), son rôle et sa place dans le paysage médiatique.

– Pour découvrir les spectacles sur le travail lors de ce 72ème Festival d’Avignon, un site très riche et fort bien documenté : Travail et Culture.

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Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

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Guillaume Meurice, comique d’investigation

Sur France Inter, Guillaume Meurice est l’un des boute-en-train de l’émission Par Jupiter !. L’humoriste épingle chaque jour politiques et grands patrons en les poussant sans coup férir dans leurs contradictions.

 

Cyrielle Blaire – Dans l’émission « Par Jupiter ! », au côté d’Alex Vizorek et de Charline Vanhhoenacker, vous pratiquez le « comique d’investigation ». Pouvez-vous nous expliquer ce concept ?

Guillaume Meurice – C’est une invention de Charline (il rit, ndlr) ! J’assume complètement le terme de « comique », je ne suis pas journaliste, juste un guignol qui donne son avis. Une sorte de Christophe Barbier avec des blagues ! J’aime bien démonter les idées préconçues, les failles de raisonnement et les contradictions. En tant que mammifère, on apprend par imitation, on a tendance à répéter ce qu’on a entendu. On nous apprend très peu à travailler notre esprit critique, à questionner les « vérités ». C’est intéressant d’ailleurs de décrypter le phrasé des « macronistes ». Ils disent, « on est des pragmatiques ». Comme si eux-seuls s’intéressaient à la réalité. D’un revers de la main, cela balaie tous les autres, comme si ceux-là relevaient de l’utopie, de l’irréalisme. Quand tu manges tes coquillettes devant la télé, ça te paraît anodin, mais c’est puissant comme élément de langage.

 

C.B. – Lors de vos chroniques, vous maniez l’humour face à vos interlocuteurs, en particulier les politiques. Cela vous permet-il de révéler leurs contradictions ?

G.M. – En fait, c’est même l’inverse. C’est quand on pointe les contradictions que ça rend le truc drôle parce que ça devient absurde. Face à mes interlocuteurs, j’essaie toujours de voir où est le cynisme et où est la bêtise. Par exemple, chez les nouveaux députés de La République en marche !, il y a énormément d’ignorance. Ils ne connaissent pas la réalité de la France. Ça me rassure un peu, parce qu’avant ils avaient conscience des choses mais ils s’en foutaient. Là, j’ai l’impression que ce sont des gens qui pioncent vraiment. Bon, il y a un peu d’espoir !

 

C..B. – Pour vous, l’ère Macron est une source intarissable d’inspiration ?

G.M. – On avait l’habitude des Sarkosy, des Fillon… On a découvert un nouveau monde avec sa « novlangue », les anglicismes et les trucs qui ne veulent rien dire. Toutes les phrases de Macron ont l’air d’être sorties d’un cabinet de communication. « Quand vous avez des drames et des blessures, pensez à la nation française ». C’est vertigineux de vide !

 

C.B. – Macron vous a-t-il un peu ému, lorsqu’il a promis qu’à la fin de l’année 2017 plus personne ne dormirait dans la rue, dans les bois ?

G.M. – J’y ai cru à fond (il rigole, ndlr) ! C’est fou. Le mec défend l’économie de marché, il sait très bien que sa promesse est intenable avec la politique qu’il mène. Il dit des choses et fait l’inverse, c’est la technique « good cop, bad cop »*. Le bad cop, c’est Gérard Collomb qui fait savater les migrants à coups de CRS. C’est dégueulasse.

C.B. – Vous vous félicitez du mouvement qui s’est créé avec le hashtag « Metoo » ?

G.M. – Ça va dans le bon sens. Moi, ça fait longtemps que je dis que je suis féministe.C’est comme être antiraciste. Le pire, c’est de dire « je suis féministe, mais… ». La tribune qui réclame le droit d’être importunée, vu les signataires, ça ne m’a pas étonné. Catherine Deneuve n’a jamais pris le métro de sa vie. On attend avec impatience qu’elle se prenne de grosses mains au cul dans le RER. Ce sont des gens qui ont peur que le monde change en « mieux ». Mais on ne les entend pas trop gueuler quand le monde est bien dégueulasse. Là, ils s’en accommodent. Comme La Manif pour tous qui a eu peur que des pluies de grenouilles s’abattent sur la France. Mais les gouvernants n’ont aucun intérêt à rassurer la population. C’est plus facile de diriger les gens quand ils ont peur. En les montant les uns contre les autres, de préférence contre les plus démunis. Propos recueillis Par Cyrielle Blaire

*Bon flic, mauvais flic

 

Repères

« Le moment Meurice » est à écouter du lundi au vendredi, à partir de 17h30 dans l’émission « Par Jupiter ! ». Le trio de « Si tu écoutes, j’annule tout » (Charline Vanhoenacker, Alex Vizorek et Guillaume Meurice) a repris du service pour proposer un traitement de l’actualité toujours aussi décapant. Avec son spectacle « Que demande le peuple ? », Guillaume Meurice poursuit une longue tournée jusqu’en novembre 2018, les 7-8-9/06 au Trianon à Paris. En compagnie de « Xavier, cadre dynamique, décomplexé et ambitieux, conseiller spécial d’Emmanuel Macron… ».

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Julie, Caroline, Ronan : critiques en devenir

À la veille de l’ouverture des festivals 2017, l’Association professionnelle de la critique Théâtre-Musique-Danse (APC-TMD, l’ex Syndicat de la critique) offrait une bourse d’été en Avignon à trois jeunes journalistes en devenir : Julie Briand, Caroline Chatelet et Ronan Ynard. Chantiers de culture se félicite de publier leur « retour d’expérience ». Le symbole fort d’une profession qui allie le collectif  à la solidarité.

 

 

Bourse APCTMD Festival d’Avignon – retour d’expérience

Au printemps 2017, j’ai appris avec bonheur l’existence de la bourse de l’APC-TMD destinée à aider de jeunes critiques à se rendre à l’un des trois grands festival de théâtre (Avignon), de musique (Aix-en-Provence) ou de danse (Montpellier) organisés dans l’été. Jeune critique de théâtre, je finançais jusqu’alors ma présence au Festival d’Avignon en travaillant à la bibliothèque de la Maison Jean Vilar. Un travail alimentaire privilégié, certes, mais qui ne me laissait pas assez de temps pour me consacrer pleinement à la critique. Grâce à la bourse, j’ai pu me rendre à Avignon avec une seule casquette, celle de journaliste, et consacrer tout mon temps et mon énergie à l’activité de spectatrice-critique.

Outre l’aide financière indispensable à la vie de festivalier, il me semble important de souligner le soutien moral que constitue cette bourse. On le sait, l’insertion professionnelle des jeunes journalistes est souvent difficile, en particulier dans le secteur culturel. Dans ce contexte, la bourse portée par l’APCTMD m’est apparue comme une main tendue, un signe d’ouverture et d’encouragement envoyé par des confrères expérimentés et admirés. Je garderai longtemps le souvenir de la première conversation critique dans la cour du Cloître Saint-Louis, où je suis allée m’asseoir, livide et tremblante, à la table des vieux briscards de la critique qui plaisantaient sur le dernier spectacle qu’ils avaient vu, en attendant que le débat commence…Au-delà de l’anecdote, c’est précisément là que se situe, je crois, le plus grand intérêt de ce dispositif : nous permettre de nager dans le grand bain de la critique, d’apprendre le métier en le pratiquant de manière intensive pendant trois semaines, au contact de ses pairs. Cet exercice fut pour moi éminemment responsabilisant, « légitimant » et formateur.

L’immersion et la présence sur toute la durée du festival permettent également de faire des rencontres et d’amorcer des collaborations qui pourront se prolonger au-delà du mois de juillet. A l’issue du festival, j’ai ainsi entamé deux nouvelles collaborations avec le magazine web Profession-Spectacle et avec le site internet de la revue Frictions.

Enfin, j’aimerais dire le plaisir que j’ai eu à partager cette expérience avec mes camarades lauréats. Le journalisme étant un exercice solitaire, il est passionnant de voir ses collègues à l’œuvre et de les interroger sur leur propre expérience. J’ai ainsi découvert avec Ronan Ynard une pratique de la critique qui, je dois l’avouer, m’était totalement inconnue : le vlog théâtre. Dans un tout autre style, j’ai beaucoup appris en discutant et en regardant travailler Caroline Châtelet, dont l’exigence et la profondeur des analyses sont de précieux modèles à emporter avec soi après le festival… Julie Briand

Lien vers quelques articles publiés lors du Festival :

Critique du spectacle Tristesse et joie dans la vie des girafes, parue dans le journal  L’Humanité

Article sur le dispositif Ecrits d’acteurs mis en place par l’Adami, paru dans le journal L’Humanité

« Billet d’humeur » sur le spectacle Les Parisiens, publié sur le site internet de la revue Agôn

Critique du spectacle Unwanted, publiée sur le site internet Profession-Spectacle

 

La Bourse ou l’avis

Le temps de présence dans un festival conditionne nécessairement la réception qu’on en a, l’état dans lequel on le traverse. S’il s’agit là d’un lieu commun, suivre en 2017 près de dix-huit jours le festival d’Avignon – chose possible uniquement par l’obtention de la bourse – a été important par cette expérience de la durée. Outre la découverte de nombreux spectacles et la possibilité d’écrire au fil des jours, j’ai notamment réalisé comment, les éditions précédentes, je «cédais» à la frénésie du festival. En étant présente peu de jours, je prenais en quelque sorte de plein fouet l’intensité du rythme, la programmation pléthorique, la densité de population. En 2017, j’ai éprouvé le festival différemment. Disons que peut-être pour la première fois j’ai vu ses différents tempos, la diversité des mouvements l’agitant. De l’effervescence de la soirée d’ouverture, à la montée en puissance – liée aussi à la présence massive de spectateurs au mitan de juillet -, jusqu’à l’approche imminente de la fin du In, j’ai pu suivre les pleins, les déliés, les saturations, les polémiques, les petits scandales, ou encore les suspensions d’Avignon. La présence au long cours m’a permis d’être dans un rapport plus serein, moins excessif – ce qui, je pense, a résonné dans mon travail -, tout en étant vigilante à l’endurance nécessaire pour tenir sur la durée. Peut-être, également, ai-je éprouvé à quel point le festival In architecture le planning du journaliste-critique (ou pour le dire différemment, à quel point le rapport de classe existant entre In et Off agit en différents endroits). Non pas que les journalistes considèrent le Off avec condescendance en regard du In. Plutôt que par son fonctionnement (demande d’accréditation, durée démesurée de certains spectacles, sentiment de rareté des œuvres proposées) c’est bien le In qui impose son rythme, et le journaliste construit, le plus souvent, son parcours dans le Off en fonction de celui du In.

S’il m’est difficile de nommer précisément ce que cela a produit dans mon travail, j’ai pris un vif intérêt à établir des rebonds, des renvois d’une œuvre à une autre. Ayant assisté, peu ou prou, à autant de spectacles dans le cadre du In que du Off, j’ai écrit huit articles pour la revue en ligne agon.ens-lyon.fr, un article pour http://www.regards.fr (au fil du festival) et trois critiques pour le trimestriel Théâtre(s) après la fin du festival.

Parmi les améliorations possibles, et sans avoir l’assurance de la pertinence de la proposition suivante, une remarque : à Avignon, la question du logement est un point épineux. S’il est bon que la bourse soit en monnaie sonnante et trébuchante – les lauréats peuvent ainsi en user comme bon leur semble (voyage, restauration, logement, etc.), une évolution possible pourrait être un investissement dans une location d’appartement : cela permettrait peut-être aussi aux stagiaires de travailler ensemble, d’échanger, d’avoir des temps informels de rencontres.

En tous les cas, un grand merci pour cette bourse. C’était génial ! Caroline Chatelet

Liens vers les articles écrits:

** Huit articles écrits pour la revue agon.ens-lyon.fr

http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=3501

 ** Un article écrit pour http://www.regards.fr

http://www.regards.fr/web/article/le-monde-par-le-theatre

 ** Trois critiques parues dans Théâtre(s) :

  • Critique de Médée-Kali
  • Critique de Maintenant que nous sommes debout
  • Critique de Depuis l’aube (ode aux clitoris)

 

La Bourse de l’APCTMD

Le festival d’Avignon, je l’avais prévu, organisé, et même payé – une petite chambre chez l’habitant assez loin des remparts, des billets de trains à des heures pas possibles et ça pour ne pas trop dépenser. Faire Avignon, puisqu’il s’agit bien ici d’y apporter sa pierre, le jeune critique-youtubeur que je suis le voulait, mais c’est un budget à tenir serré. Sacrifier des jours de présence ? Sacrifier le confort d’un bon lit pour un sommeil réparateur si nécessaire ? Diminuer drastiquement sa consommation de Pac à l’eau ? La bourse de l’APCTMD a été une réponse à ces problématiques pécuniaires qui parasitaient ma préparation. Qu’il est confortable de pouvoir rallonger son séjour de quelques nuits, en sachant que la bourse est là pour vous soutenir. Fort heureusement, il n’est pas uniquement question d’argent. L’accréditation, et la facilité de son obtention, appuyée par celles et ceux qui sont maintenant vos pairs, sont encore une fois un soulagement. Billets de train, appartement et invitations n’étaient plus une préoccupation et j’ai pu, pendant 10 jours, me consacrer pleinement à mes vidéos. Dix vlogs ; un par jour. Je ne compte plus les heures passées sur le montage, mais je les sais inversement proportionnelles au nombre d’heures passées à dormir, pour que la vidéo au sujet des spectacles vus la journée soit en ligne dès le lendemain matin ! Mais quelle satisfaction de voir le nombre de vues augmenter tous les jours. Chaque matin, sur les réseaux sociaux, de nombreux festivaliers et surtout de nombreux spectateurs n’ayant pas pu venir au Festival, étaient au rendez-vous. Et puis le plaisir plus personnel de retrouver les autres critiques au fond de la piscine, au bar du In, de se retrouver souvent côte à côte, ou pas très loin, dans les gradins au confort incertain du cloître des Célestins.

Une certaine fierté d’être assis à la table de Philippe Chevilley et Marie-José Sirach pour débattre en public des spectacles au programme. Le plaisir de se sentir appartenir à un groupe, les critiques. Alors oui, c’est une bourse, c’est financier, c’est vrai, mais c’est aussi et surtout une légitimité qu’on vous offre. Crédible vous l’étiez car vous avez été choisi par le comité, mais légitime, se sentir légitime au milieu de ces routards avignonnais c’est autre chose, et la bourse de l’APCTMD en cela m’a beaucoup aidé. Ronan Ynard

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