Archives de Tag: Syndicat

Stéphane Sirot, historien des grèves

Manifestations des Gilets jaunes, grèves contre la réforme des retraites : à l’heure où plusieurs mouvements sociaux secouent le pays, quel traitement les médias leur accordent-ils ? Les médias sont-ils encore un contre-pouvoir ? Le décryptage de l’historien Stéphane Sirot, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise et spécialiste des mobilisations sociales.

 

Dominique Martinez – Comment analysez-vous l’évolution du traitement médiatique des sujets sociaux ?

Stéphane Sirot – La déliquescence de l’information spécialisée sur les questions sociales est une évidence. Hormis les grands mouvements sociaux, l’information sociale est reléguée au second plan ou bien souvent intégrée aux pages économiques – c’est le cas dans Le Monde ou dans Le Figaro. Mais le social ne disparaît pas que dans la presse, il disparaît également dans les programmes scolaires, et très largement dans l’enseignement de l’histoire à l’université. Il y a une dilution générale des questions sociales, qui sont de moins en moins traitées pour elles-mêmes et qui, lorsqu’elles sont traitées, le sont au travers des enjeux économiques ou politiques. Peu de collégiens et de lycéens sauraient vous donner une définition de ce qu’est un syndicat. La raison est simple, tout ça n’est guère expliqué : les programmes de sciences économiques et sociales au lycée ont fait débat dernièrement, notamment parce que leur angle est très économique et également très libéral. Alors que les aspects sociaux, qui ont pourtant longtemps fait partie intégrante de cet enseignement, ont été largement dilués, voire carrément évacués.

D.M. – L’arrivée des réseaux sociaux a-t-elle changé la donne ?

S.S. – Ils ont permis de fabriquer un système médiatique alternatif, avec les défauts qui sont les leurs. Les informations publiées ne sont pas toujours vérifiées, et ceux qui les font circuler le font en général auprès de personnes qui ont la même vision qu’eux : on entre alors dans une sphère de l’entre-soi. Du coup, c’est un peu comme si on avait deux entre-soi qui coexistaient, celui des grands médias (car ces médias sont également dans un entre-soi) et celui des réseaux sociaux, les deux ne se répondant que de façon très marginale. En même temps, ces réseaux sociaux, on l’a vu avec les Gilets jaunes, c’est une autre vision possible de l’information, qui peut participer de la construction d’un esprit critique et d’une réflexion sur ce qui est diffusé par les médias dominants, lesquels ne se réduisent d’ailleurs pas à de la propagande gouvernementale et économique.

D.M. – Comment analysez-vous le traitement médiatique du mouvement des Gilets jaunes ?

S.S. – Les grands médias ont donné la parole aux gens de la rue, ce qui est assez rare. On voit souvent les usagers, parfois les représentants syndicaux, les représentants du pouvoir, les éditorialistes et journalistes, mais rarement les acteurs directs de ces mouvements. Dans le mouvement des Gilets jaunes, on a vu débouler sur les plateaux télé les acteurs eux-mêmes, puisque le mouvement refusait d’avoir des représentants et assumait même d’avoir de la défiance envers les organisations politiques ou syndicales. La France d’en bas s’est donc imposée dans la sphère médiatique, ce qui est assez nouveau, comparé aux grands mouvements sociaux traditionnels qui, eux, ont des porte-parole, et sont encadrés par des organisations syndicales.

D.M. – L’évolution du paysage médiatique a-t-elle eu un impact sur le traitement des sujets sociaux ?

S.S. – Les grands mouvements sociaux ont toujours fait parler, écrire et débattre, notamment à la télévision. Ce qui a changé, médiatiquement parlant, c’est la multiplication des chaînes d’information où se succèdent des plateaux, 24 heures sur 24, avec des éditorialistes et des débats répétitifs. Cela a modifié le rapport de l’opinion aux mouvements sociaux. Les médias sont particulièrement attirés par le côté spectaculaire des conflits sociaux s’ils engendrent de la pagaille dans les déplacements et dans l’économie – tout ce qui rend les conflits télégéniques, avec un traitement superficiel et peu de débats de fond sur les revendications portées par les manifestants. On préférera parler de comment se déplacer sans train ou sans métro… et on tendra à chercher à délégitimer l’action gréviste qui n’aurait le droit d’exister qu’à la condition de ne pas être perturbatrice, en oubliant que sa nature même est précisément de rechercher la perturbation pour obtenir satisfaction sur quelque chose.

D.M. – Une remise en question est-elle possible ?

S.S.Les médias ne sont plus le quatrième pouvoir, ils sont devenus le pouvoir lui-même. Ce qui pose le problème des contre-pouvoirs d’une manière plus générale. C’est une des raisons de l’affaiblissement de nombre d’organisations syndicales que l’ordre dominant – c’est-à-dire les institutions – a réussi à intégrer à la sphère du pouvoir. Et ce qui explique que les organisations syndicales, qui n’ont pas réussi à constituer une alternative ni au discours ni à la société dominante, soient rejetées de la même manière que les politiques et les médias. Entretien réalisé par Dominique Martinez

En savoir plus :

Stéphane Sirot est historien, spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme. Il enseigne l’histoire politique et sociale du XXème siècle à l’université de Cergy-Pontoise et l’histoire des relations sociales à l’Institut d’administration des entreprises de l’université de Nantes. Il a publié Maurice Thorez (Presses de Sciences Po, 2000), La grève en France. Une histoire sociale, XIXe-XXe siècle (Odile Jacob, 2002), Les syndicats sont-ils conservateurs ? (Larousse, 2008), Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle (Éditions Arbre bleu, 2011), 1884, des syndicats pour la République (Éditions Le Bord de l’eau, 2014).

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Pages d'histoire, Sur le pavé

Lubrizol, le droit à polluer ?

Un mois après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen (76), survenu le 26 septembre, la préfecture de Seine-Maritime interdisait la présence de la CGT au comité de « suivi et transparence ». Une décision nauséeuse, en écho au décret du 15 octobre 1810 sur les manufactures dangereuses. Qui ne prévoyait ni contrôle, ni sanction.

 

26 septembre 2019. Dans la nuit, l’usine chimique Lubrizol, sise à Rouen (76) et classée Seveso « seuil haut », part en fumées noires et toxiques. La CGT appelle dès le lendemain à se mobiliser, rejointe par un impressionnant collectif d’organisations. Depuis, le syndicat est à pied d’œuvre pour éclairer les faits.

4 octobre 2019. La puanteur est tenace, comme les nausées et les vomissements. Mardi 1er octobre, la CGT 76 organise une conférence de presse devant le Palais de justice avant qu’une manifestation, rassemblant des milliers de personnes, se rende à la préfecture.

25 octobre 2019. Un mois après le grand incendie du site, réunions au sommet pour acter des indemnisations, en présence du PDG américain et du Premier ministre. La préfecture interdit alors la présence au comité de « suivi et transparence » de Gérald Le Corre, le représentant de la CGT, dont l’attitude est jugée « antirépublicaine ». Un retour en arrière de plus de deux siècles, quand le décret impérial du 15 octobre 1810 tente de dédouaner les manufactures qui répandent une odeur insalubre ou incommode.

 

Ce décret est l’un des premiers textes à prendre en compte les nuisances industrielles même si, à l’époque, on est loin de se préoccuper de l’environnement proprement dit. Par contre, on commence à se soucier de l’hygiène. Ainsi, en 1802 est créé un conseil d’hygiène publique et de salubrité du département de la Seine qui se penche sur les épidémies comme sur le problème des manufactures insalubres. Et les plaintes adressées au conseil se multiplient au point qu’en 1806, une ordonnance du préfet de police impose pour la ville de Paris une déclaration préalable pour tout industriel désirant créer un établissement susceptible d’engendrer des nuisances.

L’Institut de France est chargé de rédiger un rapport sur cette question, en vue d’une réglementation nationale. Chaptal, médecin devenu entrepreneur de produits chimiques, en est le rapporteur. L’exposé des savants est de nature « industrialiste » : il s’agit avant tout de protéger l’industriel contre la malveillance du voisinage et non l’inverse. Ainsi, le rapport de l’Institut du 17 décembre 1804 prévient : « Tant que le sort de ces fabriques ne sera pas assuré, tant qu’une législation purement arbitraire aura le droit d’interrompre, de suspendre, de gêner le cours d’une fabrication, en un mot, tant qu’un simple magistrat de police tiendra dans ses mains la fortune ou la ruine d’un manufacturier, comment concevoir que ce dernier puisse porter l’imprudence jusqu’à se livrer à des entreprises de cette nature ? ».

Le décret impérial, promulgué le 15 octobre 1810, va suivre le même esprit. Le ministre de l’Intérieur estime qu’il serait « injuste de dégoûter les personnes voulant former des ateliers par des tracasseries ». En fait, comme le note l’historienne Geneviève Massard-Guilbaud, la législation à ce moment-là doit se placer entre deux idées forces de l’époque : « la valorisation de l’industrie, pensée comme le moteur de la grandeur nationale et le souci croissant de préserver la santé des populations, qui s’exprime avec la montée de l’hygiénisme ». L’intitulé du décret de 1810 est explicite à cet égard, il est relatif « aux manufactures et ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode », même si des dispositions sont aussi applicables aux établissements présentant des dangers, notamment d’incendie ou d’explosion. Si on mentionne principalement les odeurs, c’est parce qu’à l’époque, l’air est considéré comme le principal vecteur des maladies. Pour classer les manufactures, les médecins attachent donc une grande importance aux fumées, dégagements et odeurs. Les établissements visés sont alors classés en trois catégories : la première inclut ceux qui doivent être éloignés des habitations; la seconde, ceux dont l’éloignement n’est pas nécessaire s’ils respectent certaines prescriptions; la troisième, ceux qui peuvent rester mais sous surveillance. Toute nouvelle installation des établissements relevant de ces catégories nécessite une autorisation préalable, délivrée après enquêtes. Et lors de ces enquêtes de commodo, les citoyens sont invités à exprimer leurs doléances.

 

Geneviève Massard-Guilbaud, qui a étudié notamment les plaintes des citadins en Auvergne, rappelle que ces dernières se concentrent sur les établissements en lien avec les animaux comme les abattoirs ou les tanneries ou ceux chargés des déchets. Elles concernent aussi les distilleries, les fabriques de caoutchouc ou de bitume ou les papeteries. Outre l’atteinte à la santé, le préjudice financier est mis en avant. Les propriétaires redoutent ainsi un manque à gagner avec la baisse des loyers ou la fuite des locataires du fait des désagréments occasionnés par les manufactures environnantes. Étant donné que le décret de 1810 avait été conçu à l’origine comme une mesure d’arbitrage entre manufacturiers et propriétaires, l’argument pécuniaire était expressément prévu par la réglementation. En 1846, 69,4 % des activités avaient été classées pour des raisons de nuisances olfactives, 32,8 % pour des raisons de risque d’incendie, 4,2 % à cause de risques d’explosion, 2,7 % pour le bruit.

Quoiqu’il en soit, le décret de 1810 n’est pas des plus sévères : une fois l’autorisation accordée, elle ne peut être remise en cause par de nouvelles plaintes. De même, les dispositions du décret n’avaient pas d’effet rétroactif. Aucun contrôle proprement dit, ni aucune sanction n’étaient prévus par le décret. En fait, il faudra attendre plus d’un siècle et la loi du 19 décembre 1917 pour qu’une inspection des établissements classés soit prévue, de même que des sanctions, en contrepartie d’un assouplissement des critères de classification. Amélie Meffre

À lire :

Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914 de Geneviève Massard-Guilbaud, paru aux Éditions de l’EHESS en 2010.

–  Dangereux, insalubres et incommodes. Paysages industriels en banlieue parisienne, XIXe- XXe siècles d’André Guillermé – Anne-Cécile Lefort et Gérard Jigaudon, paru chez Champ Vallon en 2004.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, La mêlée d'Amélie, Sur le pavé

Laurent Guilloteau, un pompier en feu !

En grève depuis le 26 juin, les pompiers dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail, le manque de reconnaissance des risques du métier. Au lendemain de la manifestation du 15 octobre, ils ont convenu de reconduire leur mouvement. Rencontre avec Laurent Guilloteau, sapeur-pompier professionnel au Centre de secours de Port-de-Bouc (13).

 

« Pimpon ! Pimpon ! », claironne la petite dernière de la famille. Les raisons de la grève qui, depuis le 26 juin, touche 90% des Services départementaux d’incendies et de secours (SDIS), n’entament pas encore son enthousiasme pour les soldats du feu. « Si elle est comme ses deux aînés, bientôt elle se verra en futur pompier », plaisante l’adjudant Laurent Guilloteau, sapeur-pompier au centre de secours de Port-de-Bouc (13). D’abord pompier volontaire pendant cinq ans, il est devenu professionnel en 2004. Il l’avoue, sa passion du métier s’enracine dans l’enfance. « J’habitais en face de la caserne et je passais mes journées à la fenêtre à regarder partir les camions ». Les valeurs familiales ont fait le reste. Il y a « cinq sapeurs-pompiers professionnels [dans son entourage] et deux volontaires qui travaillent dans le milieu médical », précise-t-il. À noter qu’au plan national c’est l’inverse avec près de 80% des effectifs constitués de volontaires. C’est également l’état d’esprit familial qui l’a très vite amené à se syndiquer, plusieurs proches étant cégétistes. Le 26 juin dernier, face à l’état du service public de secours et à la situation faite à ses agents, il a logiquement rejoint la grève déclenchée unanimement par les sept organisations syndicales.

Hommes et femmes à tout faire

En quinze ans d’exercice dans quatre SDIS (37, 79, 49 et 13), Laurent a vu « le service public rendu par les pompiers changer du tout au tout ». Et le travail réel percuter les valeurs. « Aujourd’hui on est le service public des hommes et des femmes à tout faire », résume-t-il. Amère, la formule exprime la « frustration » de toute une profession « sur-sollicitée » et en colère. « Les pompiers sont affectés à un engin de secours aux victimes mais ils se retrouvent à faire des tâches répétitives qui ne relèvent pas de leurs missions », déplore l’adjudant. Bref, intervenant en bout de chaîne, ils pallient les manquements des services de l’État. Cela va de la police qui les appelle sur une rixe mais les laisse seuls sur place, aux urgences psychiatriques qui ne se déplacent plus, en passant par la situation dite de « carence ambulancière ». Qui relève de la désertification médicale, du vieillissement de la population et d’une organisation défaillante entre les pompiers et le Samu. Débordé, trouvant de moins en moins d’ambulances privées pour transporter les malades, il fait appel aux pompiers.

Un système en bout de course

« Les SDIS font aussi des transports intra-hospitaliers, prennent en charge l’ivresse sur la voie publique, sont appelés parce que le médecin libéral voire le plombier ne sont pas disponibles… Jusqu’aux députés qui veulent qu’on s’occupe des frelons asiatiques ! », persifle Laurent. Entre 2003 et 2018, les sapeurs-pompiers ont assuré plus d’un million d’interventions supplémentaires dans un contexte notamment de baisse du temps de travail annuel des professionnels et d’un recul du volontariat. En effet, « les volontaires s’essoufflent aussi et il est de plus en plus difficile d’en attirer ». Pourtant, les employeurs et l’État continuent de beaucoup compter sur eux. Et pour cause : rémunérés en indemnités non encadrées, ils ne coûtent rien en cotisations sociales et permettent de dissimuler les heures supplémentaires (47% des professionnels ont le double statut). Néanmoins, si personne ne conteste l’engagement citoyen de la plupart d’entre eux, nombre d’acteurs du secteur, notamment les syndicats, estiment que ce système est en bout de course. Outre le « recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS », les grévistes réclament notamment « une revalorisation significative de la prime de feu ». Dans l’attente d’une réponse concrète du ministère de l’Intérieur à leurs revendications, au lendemain de leur journée d’action d’octobre, à l’unanimité les pompiers de France ont convenu de reconduire leur mouvement jusqu’en janvier 2020. Propos recueillis par Christine Morel

En savoir plus :

 « L’effectif cible des centres de secours n’est pas harmonisé au niveau national. Il est défini par le « schéma départemental d’analyse et de couverture des risques » et celui-ci s’avère obsolète », tempête Laurent Guilloteau. « Prenons Port-de-Bouc (13) et Saumur (49) qui font tous les deux à peu près 3 500 interventions par an : Saumur compte quatre ou cinq pompiers de plus que Port-de-Bouc ». Ayant fait le choix stratégique de la professionnalisation, le SDIS 49 utilise en fait avec parcimonie le volontariat. En revanche, le SDIS 13, l’un des plus gros de France, a longtemps compté sur le volontariat. Résultat ? « Dans le 13, cet été, il est par exemple arrivé qu’il manque jusqu’à 10 pompiers à la garde (25 au lieu de 35) au centre de secours d’Aix-en-Provence ou qu’il en manque 3 à Port-de-Bouc pour pouvoir armer un véhicule de secours ».

Depuis de longs mois, l’intersyndicale porte diverses revendications. Dont, en particulier : la revalorisation significative de la prime de feu à hauteur des autres métiers à risques (28% du salaire de base contre 19% actuellement), la prise en compte des questions de protection de leur santé (toxicité des fumées, temps de travail), le recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS… Face à la montée des violences, les syndicats réclament aussi des dispositions adaptées. Ils évoquent notamment un renforcement de la pénalisation des faits de violence à leur encontre. Plus globalement, ils attendent une réorganisation du modèle de secours qu’ils estiment « malade » et « à bout de souffle ». Un constat partagé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers qui, après son congrès annuel à Vannes fin septembre, en a même appelé à un arbitrage du chef de l’État.

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, Sur le pavé

Charleville, entre gaines et fils

Du 20 au 29 septembre, entre Place Ducale et Mont Olympe, Charleville-Mézières (08) organise la 20ème édition de son Mondial des Marionnettes. Le plus grand festival dans son genre à rassembler troupes et artistes venus des cinq continents ! Qui se la joue In et Off, même dans les locaux de la CGT des Ardennes !

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et « fils rouges » du festival (Claire Dancoisne et son Théâtre de la Licorne, Basil Twist le natif de San Francisco mais citoyen de New York), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant : un vingtième anniversaire, le bel âge !

Directrice du festival depuis 2008, Anne-Françoise Cabanis est mandatée pour le rappeler avec conviction tous les deux ans, « comme un rituel désormais bien rodé, la ville se métamorphose, neuf jours durant, en un immense castelet ». Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui en France et dans le monde. Selon la spécialiste, la marionnette a su mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique, conquérir l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ». Et de souligner avec force plaisir, à l’ouverture de cette vingtième édition, la vitalité de cet art aux multiples visages : « On la croyait moribonde, d’un autre temps, infantilisante ou ridicule, sur les pavés de Charleville-Mézières la marionnette est venue prendre son indépendance, clamer sa modernité et s’émanciper de tous carcans » !
L’homme qui rit d’après le roman de Victor Hugo, la création de Claire Dancoisne, en fournit un bel exemple. Fil rouge de la présente édition, le Théâtre la Licorne illustre à sa façon la riche diversité de ce que peut être la marionnette du troisième millénaire. Sa singularité ? Son incroyable capacité et habilité à s’emparer des grands textes littéraires pour leur insuffler une vie autre, dramatique et poétique, en mélangeant de concert masques, objets animés et formes humaines, pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable ! Claire Dancoisne offre là, avec la complicité de Francis Pedruzzi pour l’adaptation et Bruno Soulier pour la musique, une fantastique illustration du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire… Un magnifique spectacle, captivant-dérangeant-émouvant, pour petits et grands ! Enfin, outre une baraque foraine installée sur la superbe Place Ducale comme espace de rencontres artistiques, avec La Green Box, solo pour un comédien masqué, Claire Dancoisne recrée le petit théâtre ambulant inventé par Victor Hugo et décrit dans L’Homme qui rit. Sise à Dunkerque, la compagnie ferraille ainsi depuis des décennies entre « bidouille, masques et machines improbables » pour transformer et enchanter notre vision du monde.

Quant au grand marionnettiste américain Basil Twist, il présente Dogugaeshi. Plusieurs fois primé, ce spectacle est basé sur une forme de théâtre de marionnettes japonais traditionnel, le Ningyo Joruri. Trois films, captation de ses précédentes créations, seront également projetés : « Arias with a twist: the docufantasy », « Symphonie fantastique » et « Behind the lid ». À voir également, une exposition rétrospective de ses spectacles à travers les photographies de l’américain Richard Termine. De grandes figures de la marionnette seront encore présentes à Charleville cette année. Bérangère Vantusso bien sûr, fil rouge en 2013 qui revient avec sa compagnie Trois-Six-Trente présenter Alors Carcasse… À ne pas manquer encore, la compagnie Les anges au plafond qui s’associe à l’italien Fabrizio Montecchi du Teatro Gioco Vita pour donner De qui dira-t-on que je suis l’ombre ?, Laura Fedida et ses émouvants Psaumes pour Abdel, le Turak Théâtre avec son Incertain monsieur Tokbar, les Padox en maîtres du désordre qui arpenteront une nouvelle fois les rues de la ville, le Collectif F71 qui conte et dessine Noire, l’histoire authentique de Claudette Colvin qui refusa de céder son siège de bus à une passagère blanche, La Soupe compagnie avec Je hurle, un cri poignant et poétique en faveur des femmes afghanes et de toutes celles qui tentent de vivre debout, Simon Wauters et son tragique Ashes to ashes pour ne jamais oublier l’horreur du camp de Birkenau… Sans omettre Les Habits neufs de l’Empereur, adaptés du Conte d’Andersen par la compagnie Escale.

Pour ce cru 2019, la CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival : depuis dix ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « La Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cette année encore, cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille six compagnies (On regardera par la fenêtre, le Théâtre Burle, le Théâtre Exobus, La Mue/tte, Les Bad’j, L’échelle) pour dix spectacles, en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival (une permanence syndicale quotidienne sous l’égide du SFA), en particulier le 25/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux de la fédération du spectacle CGT.

Au pays de Rimbaud, une nouvelle fois les pantins à visage humain vont faire parler d’eux : entre rire et émotion, de belles heures à venir pour les carolomacériens, comme pour tous les amoureux de la marionnette ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Festivals, Rideau rouge, Sur le pavé

Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Cinéma, Sur le pavé

Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Expos, installations, Pages d'histoire, Sur le pavé