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Le Larzac, d’un plateau l’autre…

Au festival du mOrse, le 28/08 à Couffouleux (81), tel un conteur aux temps reculés, Philippe Durand raconte le Larzac ! Une aventure sociale. Plus que le rappel d’une lutte emblématique sur les hauteurs du Massif Central, la parole vivante de paysans qui croient en la terre. De la ville aux champs, du plateau du Larzac à celui d’un théâtre, un spectacle fort en convictions.

Seules les ménagères de plus de cinquante ans et les étudiants encore chevelus d’après 68 s’en souviennent : de l’occupation du plateau du Larzac, des grands rassemblements festifs, des bombes lacrymogènes et « des moutons plutôt que des canons » ! De Bretagne en Savoie, de Picardie en Navarre, des Landes au Morvan, durant plus d’une décennie, ils sont venus par milliers, ils étaient toujours là pour s’opposer à l’extension du camp militaire sur les hauteurs du Massif Central. En juin 1981, au lendemain de son élection à la présidence de la République, François Mitterrand annonce officiellement l’abandon du projet.

Solitaire derrière sa petite table de conférencier, quelques feuillets épars devant les yeux pour donner le change, Philippe Durand entame la conversation. En toute intimité, en toute simplicité… « Rien ne sera jamais plus comme avant », affirme d’emblée le comédien, « les habitudes, les savoirs nés de l’expérience de la lutte sont à présent solidement ancrés sur le plateau ». Il sait de quoi il parle. Longuement, régulièrement, il est parti à la rencontre des paysans du Larzac. Pour y découvrir les aventuriers d’un nouveau monde, toutes générations confondues, solidement ancrés sur leur terre, pionniers d’une utopie devenue réalité.

Qu’on se le dise, cependant, cet homme est dangereux, c’est un récidiviste ! Depuis quelques années déjà, le comédien chevronné s’est reconverti en collecteur de paroles, mieux encore et avant tout en écouteur : discret, patient, fidèle. Une preuve ? Son précédent spectacle, joué sur tous les plateaux de France et d’ailleurs, fort d’un incroyable succès populaire, 1336… Près de quatre ans de lutte contre le géant Unilever, 1336 jours, pour les salariés de l’usine de Géménos, les Fralibs, qui sauvent leur outil de travail et fondent leur Scop ! Une « aventure sociale » exemplaire, comme celle du Larzac, dont Philippe Durand s’est fait le témoin en dégustation de quelques boîtes de thé, une aventure théâtrale qu’il renouvelle, entre pâturage et labourage, avec la même force dramatique. Par la seule puissance des mots, sans décorum ni machinerie.

Devant l’auditoire, il n’est pas question cette fois de raviver l’histoire des combats d’hier, aussi épiques furent-ils, juste d’en faire mémoire pour comprendre le présent : un plateau qui compte aujourd’hui plus de paysans installés que dans les années 80, une expérience de vie démocratique qui perdure au cœur des aléas du quotidien, une gestion des terres unique en son genre ! Les hommes et femmes dont Philippe Durand se fait porte-paroles, avec parfois l’accent du cru, ne se veulent ni des héros ni des marginaux. Juste des travailleurs de la terre qui ont façonné, au nez et à la barbe de prétendus spécialistes qui leur promettaient échec et désillusion, un mode de vie solidaire et participatif qui n’exclut ni débats ni contradictions, qui ont instauré des circuits de distribution innovants et, surtout, ont inventé un outil de gestion unique en son genre, la Société civile des terres du Larzac !

Créée en 1984, la SCTL se fonde sur le droit d’usage. Nul n’est propriétaire de la terre, on la travaille jusqu’à la retraite, « toute personne qui a envie d’exercer ce métier à partir du moment où le lieu il est disponible elle doit pouvoir l’exercer c’tte personne », rapporte le comédien avec justesse et malice, un conseil de gérance administre l’affaire avec la participation de tous les fermiers et résidents du plateau. La démocratie à l’épreuve du quotidien, « se réunir, discuter, réfléchir et décider ensemble sont devenus des réflexes naturels ». Pas de surenchère, le mot juste pour décrire la condition paysanne et un modèle économique dont ferait bien de s’inspirer l’ensemble du monde agricole, à cent lieux des visions chères aux industriels de la FNSEA ! Philippe Durand ne dresse pas le tableau d’un monde idyllique, il rend audible et visible une communauté d’hommes et de femmes qui, entre intelligence et modestie, inventent aujourd’hui d’autres manières de vivre et travailler au pays.

De la bouche du comédien, la parole se libère et se distille gouleyante, sincère, ludique et poétique pour chanter la beauté de la terre comme la dureté du travail ou du climat. Sa verve, son regard enjôleur, ses talents de conteur font merveille. Du haut du Larzac au bas d’une table, le public est emporté dans un flot d’émotions et de convictions, conquis devant telle saveur et fraîcheur. L’embellie d’un théâtre populaire qui, d’un plateau l’autre, retrouve droit de cité. Yonnel Liégeois

Larzac !, Philippe Durand : le 28/08, 21h, salle Hervé de Guerdavid. La compagnie du Morse, 53 avenue Jean Berenguier, 81800 Couffouleux (Tél. : 05.31.23.29.93/07.54.66.58.80). Le texte du spectacle (138 p., 10€) est publié aux éditions Libertalia.

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Laurent Guilloteau, un pompier en feu !

Depuis longtemps, les pompiers dénoncent la dégradation de leurs conditions de travail et le manque de reconnaissance des risques du métier. Rencontre avec Laurent Guilloteau, alors sapeur-pompier professionnel au Centre de secours de Port-de-Bouc (13), aujourd’hui affecté à Miramas. Mis en ligne en octobre 2019, un article toujours d’actualité au lendemain des incendies catastrophiques en Gironde.

« Pimpon ! Pimpon ! Pimpon ! », claironne la petite dernière de la famille. Les raisons de la grève qui, depuis le 26 juin (2019, ndlr), touche 90% des Services départementaux d’incendies et de secours (SDIS), n’entament pas encore son enthousiasme pour les soldats du feu. « Si elle est comme ses deux aînés, bientôt elle se verra en futur pompier », plaisante l’adjudant Laurent Guilloteau, sapeur-pompier au centre de secours de Port-de-Bouc (13). D’abord pompier volontaire pendant cinq ans, il est devenu professionnel en 2004. Il l’avoue, sa passion du métier s’enracine dans l’enfance. « J’habitais en face de la caserne et je passais mes journées à la fenêtre à regarder partir les camions ». Les valeurs familiales ont fait le reste. Il y a « cinq sapeurs-pompiers professionnels [dans son entourage] et deux volontaires qui travaillent dans le milieu médical », précise-t-il. À noter qu’au plan national c’est l’inverse avec près de 80% des effectifs constitués de volontaires. C’est également l’état d’esprit familial qui l’a très vite amené à se syndiquer, plusieurs proches étant cégétistes. Le 26 juin dernier, face à l’état du service public de secours et à la situation faite à ses agents, il a logiquement rejoint la grève déclenchée unanimement par les sept organisations syndicales.

Hommes et femmes à tout faire

En quinze ans d’exercice dans quatre SDIS (37, 79, 49 et 13), Laurent a vu « le service public rendu par les pompiers changer du tout au tout ». Et le travail réel percuter les valeurs. « Aujourd’hui on est le service public des hommes et des femmes à tout faire », résume-t-il. Amère, la formule exprime la « frustration » de toute une profession « sur-sollicitée » et en colère. « Les pompiers sont affectés à un engin de secours aux victimes mais ils se retrouvent à faire des tâches répétitives qui ne relèvent pas de leurs missions », déplore l’adjudant. Bref, intervenant en bout de chaîne, ils pallient les manquements des services de l’État. Cela va de la police qui les appelle sur une rixe mais les laisse seuls sur place, aux urgences psychiatriques qui ne se déplacent plus, en passant par la situation dite de « carence ambulancière ». Qui relève de la désertification médicale, du vieillissement de la population et d’une organisation défaillante entre les pompiers et le Samu. Débordé, trouvant de moins en moins d’ambulances privées pour transporter les malades, il fait appel aux pompiers.

Un système en bout de course

« Les SDIS font aussi des transports intra-hospitaliers, prennent en charge l’ivresse sur la voie publique, sont appelés parce que le médecin libéral voire le plombier ne sont pas disponibles… Jusqu’aux députés qui veulent qu’on s’occupe des frelons asiatiques ! », persifle Laurent. Entre 2003 et 2018, les sapeurs-pompiers ont assuré plus d’un million d’interventions supplémentaires dans un contexte notamment de baisse du temps de travail annuel des professionnels et d’un recul du volontariat. En effet, « les volontaires s’essoufflent aussi et il est de plus en plus difficile d’en attirer ». Pourtant, les employeurs et l’État continuent de beaucoup compter sur eux. Et pour cause : rémunérés en indemnités non encadrées, ils ne coûtent rien en cotisations sociales et permettent de dissimuler les heures supplémentaires (47% des professionnels ont le double statut). Néanmoins, si personne ne conteste l’engagement citoyen de la plupart d’entre eux, nombre d’acteurs du secteur, notamment les syndicats, estiment que ce système est en bout de course. Outre le « recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS », les grévistes réclament notamment « une revalorisation significative de la prime de feu ». Dans l’attente d’une réponse concrète du ministère de l’Intérieur à leurs revendications, au lendemain de leur journée d’action d’octobre, à l’unanimité les pompiers de France ont convenu de reconduire leur mouvement jusqu’en janvier 2020. Propos recueillis par Christine Morel

En savoir plus :

 « L’effectif cible des centres de secours n’est pas harmonisé au niveau national. Il est défini par le « schéma départemental d’analyse et de couverture des risques » et celui-ci s’avère obsolète », tempête Laurent Guilloteau. « Prenons Port-de-Bouc (13) et Saumur (49) qui font tous les deux à peu près 3 500 interventions par an : Saumur compte quatre ou cinq pompiers de plus que Port-de-Bouc ». Ayant fait le choix stratégique de la professionnalisation, le SDIS 49 utilise en fait avec parcimonie le volontariat. En revanche, le SDIS 13, l’un des plus gros de France, a longtemps compté sur le volontariat. Résultat ? « Dans le 13, cet été, il est par exemple arrivé qu’il manque jusqu’à 10 pompiers à la garde (25 au lieu de 35) au centre de secours d’Aix-en-Provence ou qu’il en manque 3 à Port-de-Bouc pour pouvoir armer un véhicule de secours ».

Depuis de longs mois, l’intersyndicale porte diverses revendications. Dont, en particulier : la revalorisation significative de la prime de feu à hauteur des autres métiers à risques (28% du salaire de base contre 19% actuellement), la prise en compte des questions de protection de leur santé (toxicité des fumées, temps de travail), le recrutement massif d’emplois statutaires pour répondre aux besoins des SDIS… Face à la montée des violences, les syndicats réclament aussi des dispositions adaptées. Ils évoquent notamment un renforcement de la pénalisation des faits de violence à leur encontre. Plus globalement, ils attendent une réorganisation du modèle de secours qu’ils estiment « malade » et « à bout de souffle ». Un constat partagé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers qui, après son congrès annuel à Vannes fin septembre, en a même appelé à un arbitrage du chef de l’État. C.M.

2026, les pompiers toujours en colère

À la sortie de l’entrevue avec le ministre de l’Intérieur Laurent Nuniez, le 13/08, le porte-parole de l’intersyndicale, Xavier Boy, a dénoncé des « moyens qui ne suivent pas » et demandé des « recrutements massifs ». Il estime que les pompiers « ne peuvent pas compenser indéfiniment les insuffisances d’un système arrivé à saturation ». Le ministre de l’Intérieur n’est « pas au rendez-vous », les neuf syndicats composant l’intersyndicale se disent très déçus. « On n’a aucune réponse sur la question des ressources humaines ou sur la santé », dénonce Laurent Guilloteau (notre interlocuteur en 2019, ndlr !), membre du collectif CGT-Sdis. Pour le syndicaliste, aucun élément concret n’est ressorti de la rencontre.

Ce n’est pas la première fois que les syndicats alertent le gouvernement. En avril 2026, déjà, les neuf syndicats écrivaient au Premier ministre pour dénoncer leurs conditions de travail de plus en plus dégradées, « le manque de moyens et de personnels sur le terrain ». Aussi, appellent-ils à la mobilisation pour faire entendre leurs revendications. Les 26-27 et 28/09, ils prévoient une imposante « manifestation statique », place de la République à Paris. « On ne va pas lâcher, ce ne sera pas 18 représentants des sapeurs-pompiers, mais plusieurs milliers de pompiers », prévient Laurent Guilloteau. Yonnel Légeois

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Uzeste, musique et palabres

Du 20 au 22/08, se déroule à Saint Macaire (33) la 49ème Hestejada. Un festival créé en 1978 à Uzeste par le musicien Bernard Lubat, délocalisé en raison des risques d’incendies en Gironde. Une initiative artistique qui privilégie improvisation et convivialité. Loin de la culture standardisée, mêlant sans vergogne innovations musicales et palabres sociales en pays de Gascogne.

​Bientôt quinquagénaire, la 49ème Hestejada (fête au village, en gascon) bat de nouveau le rappel ! Non dans la commune d’Uzeste, son lieu d’ancrage, en raison des risques d’incendie : après un interlude à Bazas la veille, du 20 au 22/08 à Saint Macaire … Coorganisé avec la CGT d’Aquitaine depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, un festival qui ne ressemble à aucun autre, une « mine d’art à ciel ouvert » aussi déjantée que le dénommé Lubat Bernard, percussionniste de renommée internationale mais pas seulement, multi-instrumentiste et jazzman émérite, fondateur du festival et maître œuvrier de la compagnie Lubat de Jazzcogne…

Le signataire du Manifeste des œuvriers dévoile l’événement en un langage fleuri dont il est coutumier : « La Cie Lubat et ses artistes œuvriers associés ne perdent ni leur temps ni leur talent à la pro-duction de spectacles déclarés marchandisants télessivants ! Artistes en joute en route, enfance de l’art à l’œuvre, imagination à l’abordage, déplacement de bornes, invention sur le pouce… rien ne nous arrête… tout nous invite invente intente ! », commente le batteur-persifleur en son propos « jazzgasconnant » et cognant fort singulier, à jamais déroutant pour les non-initiés ! Rien que çà au programme mais pas seulement, avec une féérie d’étoiles musiciennes, conteuses, chanteuses ou débatteuses dans le ciel de Gascogne jusqu’au 22 août : ,André Minvielle, Louis Sclavis, Marc Perrone, François Corneloup, Lionel Suarez… Sans oublier la clarinette du regretté Michel Portal ! Le 19/08, 21h à Bazas, se déroulera une soirée « Hommage aux sapeurs-pompiers et aux citoyens locaux qui les ont aidés » : un récital « cela va sans ”incendire” »« chansons enjazzées » et « concerto pour piano brûlant » avec Bernard Lubat (accordéon, chant, piano, verbe)…

« C’est quoi l’art ? C’est ce qui n’existe pas, c’est pour ça qu’il faut l’inventer », ose proclamer le musicien émérite, multi instrumentiste à tout vent et contre courant, génial producteur de sons et rimeur de mots.

Qui m’aime se suive Urgent créer, criait l’autre
Sauve qui veut la vie…
À la recherche du contre-temps perdu
Et comme disait Thélonius Monk,
compositeurimprovisionnaire d’en base
« Le jazz c’est la liberté… pensez-y ! »

Bernard Lubat

Outre représentations théâtrales, récitals chansonniers et concerts de jazz (de la clarinette aux percussions, de la trompette à l’accordéon…), Alain Delmas (un entretien en date de 2023), l’un des responsables régionaux de la CGT et président d’Uzeste musical, s’en réjouit à l’avance : malgré la délocalisation, rencontres et débats demeurent à l’affiche de cette 49ème Hestejada !

D’ici d’en poètes et paysans cultivateurs de culture artistisans techniciens œuvriers
chercheurs créateurs pionniers passeurs transformateurs faux menteurs…
Pour une colère joyeuse dans un océan d’indifférence généreuse…
Le village comme écrin et ses habitants comme partenaires solidaires salutaires
Humour humeur humanité humidité !

Pour une lutte à vie à vivre éperdue d’avance d’enfance…
Ni d’avant ni d’arrière-garde mais bien plus tôt d’avant les gardes…
Bio diversité créatrice artistique culturelle sociale éducative…
Ne pas confondre éducation populaire et démagogie participative
Ne nous laissons pas simplifier, enfumer, entuber, marchandiser !

Musique, chanson, théâtre, poésie mais aussi réflexion-question-confrontation… Uzeste, même délocalisé ? Un moment privilégié où se croisent artistes et chercheurs, universitaires et travailleurs : un festival unique en son genre ! Yonnel Liégeois

La 49ème Hestejada : les 20/21 et 22/08, à Saint Macaire (33). Web : https://uzeste.org/

Œuvriers et Ouvriers

Le swing des œuvriers, de Jean-Michel Leterrier avec la complicité d’Alain Delmas (coédition NVO/IN8, 248 p., 25€00), est un bel ouvrage, tant par la photographie que par le texte, qui relate les trois décennies de fréquentation/création entre le festival d’Uzeste et la CGT de la Gironde ! « Le compagnonnage s’est vivifié année après année, les artistes se conjuguant aux ouvriers pour donner naissance aux œuvriers, fabuleux exemples de créolisation », soulignent les deux auteurs. De chapitre en chapitre, entrecoupés de portraits aussi savoureux que cocasses des têtes d’affiche comme des « petites mains » à la réussite du chantier, Jean-Michel Leterrier et Alain Delmas dressent avec allégresse l’aventure culturelle de l’organisation syndicale. Des bourses du travail en 1892 jusqu’à l’élaboration de la « Charte de la lecture à l’entreprise » en 1981…

Plus tard, lancée conjointement par l’UD CGT des Vosges et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y aura l’invitation d’un « Grand Témoin » aux représentations du Théâtre du Peuple à Bussang (88) dans les années 2000… Sans oublier les initiatives à chaque festival d’Avignon (84) et à celui de la BD d’Angoulême (16), la présence forte de la CGT des Ardennes au Mondial des Marionnettes de Charleville-Mézières (08), la participation au Printemps des Poètes à Paris et au festival de la poésie de Lodève (34) « Les voix de la Méditerranée »… Sans compter les multiples invitations au siège de la centrale syndicale à Montreuil (93) à des rencontres-débats avec écrivains-comédiens ou plasticiens, l’organisation de plusieurs colloques « Travail-Culture-Syndicat » sous l’égide de la Commission confédérale Culture animée en son temps par Jean-Pierre Burdin puis Serge le Glaunec, eux-aussi singuliers œuvriers d’Uzeste et d’ailleurs dont les portraits manquent à l’appel ! En supplément d’âme, le livre s’enrichit d’un DVD symbolisant le mariage heureux entre texte-image et son.

De l’histoire ancienne en fait, depuis que le syndicat a supprimé sa commission Culture confédérale, et en conséquence les événements qu’elle initiait : aujourd’hui, dans ses publications comme dans son organisation, la CGT célèbre surtout son passé, tant elle semble avoir hypothéqué son avenir. Y.L.

Le manifeste des œuvriers, de Roland Gori/Bernard Lubat/Charles Sylvestre (coédition Actes Sud/Les liens qui libèrent, 80 p., 9€50), affiche et décline le retour à l’œuvre du désir sous toutes ses formes lorsqu’il sonne aux portes de l’existence : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, fort de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.

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Jaurès, en pleine page

Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, Raoul Villain assassine Jean Jaurès. Ses obsèques sont organisées le 4 août. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Aux éditions Fayard, Gilles Candar et Vincent Duclert ont publié Jean Jaurès. L’ouvrage de référence, la somme incontournable sur ce géant du socialisme, autant homme d’action que de réflexion.

Le 31/07 à 11h, comme chaque année, le directeur du quotidien L’Humanité invite le public à se rassembler devant le Bistrot du Croissant, anciennement Café du Croissant, pour un hommage à Jaurès, le fondateur du journal

Jaurès ? Plus qu’un roc, pour paraphraser la célèbre tirade de Cyrano, il personnifie le gigantisme même de la pensée politique, sociale et philosophique ! Rien n’échappe à la sagacité du professeur de philosophie, à l’élu du Tarn, au défenseur des ouvriers de Carmaux ou de Decazeville : qu’il s’agisse de l’enseignement des enfants, des droits de douane sur les céréales, de l’avenir des retraites ouvrières ou du statut des délégués mineurs… Jean Jaurès, signé Gilles Candar et Vincent Duclert, nous plonge dans une authentique saga. Le décryptage d’une personnalité hors du commun, d’une figure profondément enracinée dans l’imaginaire collectif du peuple de France.

« Son assassinat, le 31 juillet 1914 au Bar du Croissant à Paris, y est pour beaucoup », confirme Gilles Candar, professeur d’histoire à l’E.N.S. (École normale supérieure) et président de la Société d’études jaurésiennes depuis 2005. « Une mort à l’image de celle des grands tragiques grecs, qu’il aimait beaucoup… La guerre de 14-18, et la grande boucherie qui va suivre sa disparition, donneront sens à la vie et à la vérité de Jaurès : son combat pour la paix, son engagement politique enraciné dans un profond humanisme. Las, au fil des décennies, il deviendra aussi ce totem que l’on exhibe, mais que l’on ne lit plus : le culte a fait place à l’étude ! ». Le vrai travail sur l’œuvre et la pensée de Jaurès ne débutera en fait que dans les années 50-60. Grâce à une génération d’historiens tels que Maurice Aghulon, Ernest Labrousse, Jean Maîtron, Rolande Trempé et surtout la regrettée Madeleine Rebérioux

La biographie que signent Candar et Duclert nous livre d’abord des éléments éclairants et déterminants sur l’enfance de Jaurès : le petit Jean, issu d’un milieu bourgeois désargenté, n’est pas un gamin de la ville, le monde rural est pour lui la première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson ! Ensuite, au fil des pages, l’ouvrage nous permet surtout de déceler comment se construit, s’affine et mûrit la pensée du futur tribun. La force et grande qualité de Jaurès ? « Être en permanence capable de se renouveler », souligne Gilles Candar. « Il refuse de se laisser enfermer là où on l’attend, il refuse de s’installer dans un socialisme convenu ou dans un socialisme de dénonciation. Il aurait pu faire une belle carrière de grand républicain, or il se veut avant tout un homme libre ». Jaurès, l’enfant à la tête farcie des héros de Plutarque et qui vit au carrefour des milieux rural et urbain, élargira son univers en partant à la découverte d’un milieu ouvrier qui n’était pas le sien d’origine : celui des mineurs de Carmaux, celui des ouvriers du textile dans le Nord.

Jean-Claude Drouot : Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Théâtre de la Bourse du travail, festival d’Avignon 2023

Il fait alors le choix de s’adresser à un électorat ouvrier, mais sans jamais s’y enfermer : un monde certes encore minoritaire en cette fin de XIXème siècle, mais un monde d’avenir qui, pour lui, s’imposera comme une force essentielle dans le développement de l’économie et de la société. « Aux yeux de Jaurès, cette minorité détient les clefs de l’avenir », confirme l’historien. « C’est ainsi d’ailleurs que Jaurès le patriote, en s’intéressant au sort des ouvriers allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, forge sa conscience internationaliste ! L’humanisme de Jaurès se caractérise ensuite par cette capacité à joindre vision politique à vision de l’être : chez lui, le politique est toujours très lié au philosophique, au métaphysique. C’est d’ailleurs ce regard profondément humaniste qui le fait bouger, avancer, qui le démarque de bien des socialistes de son temps. En particulier, à l’heure de l’affaire Dreyfus ».

Le lecteur de Jean Jaurès éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à découvrir cette pensée en train de se faire, au sens fort du terme, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact du quotidien et des soubresauts de l’actualité : de la « question sociale » à l’urgence des réformes à mettre en œuvre sous une IIIème République foncièrement conservatrice, du débat sur la loi de séparation de l’Église et de l’État à la défense de l’école laïque, de l’unification des courants socialistes aux idéaux de justice à l’heure de l’affaire Dreyfus, de la grande cause de la paix à la veille de l’embrasement guerrier de l’Europe… « Jaurès est avant tout un homme politique qui ne prétend pas détenir un système tout fait. Pour le trouver, il va lire, rencontrer d’autres gens, changer d’avis : une pensée en mouvement en quelque sorte, ce qui en fait toute la richesse parce qu’elle se construit au cœur des évolutions et des contradictions d’une société. Le Jaurès d’hier s’inscrit fortement dans le monde d’aujourd’hui où nous sommes revenus des grands systèmes idéologiques. D’où l’intérêt de retrouver la pensée d’un homme tout à la fois génial, ouvert et en recherche constante ». Candar et Duclert y parviennent avec brio et talent dans cette magistrale biographie qui ambitionne de « rapprocher, synthétiser, résumer ou suggérer l’immense connaissance, toujours fragmentée, sur Jaurès », lui qui désirait « aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat ».

Outre leur plongée érudite dans le corpus jaurésien, Gilles Candar et Vincent Duclert s’aventurent sur des terres d’histoire plus mouvantes, mais pas moins passionnantes : qu’en est-il de « Jaurès au XXème siècle … et au XXIème » ? Près d’un siècle après sa panthéonisation (23/11/1924), « en ascension constante au sein de la gauche française à la fin du XXème siècle, Jaurès se retrouve même au cœur des campagnes pour l’élection présidentielle de 2007 et de 2012», soulignent les auteurs. Or, il est aujourd’hui bien plus qu’une référence à la solde des hommes politiques : « un personnage d’aventure, un héros de roman ou de bande dessinée, joué au théâtre ou au cinéma, une chanson de Brel revisitée par le groupe Zebda, une affiche d’Ernest Pignon-Ernest, un souvenir fugace mais essentiel d’un moment de la conscience humaine ». Le chapitre « Jaurès, du roman national à l’histoire problème » l’atteste, il faut attendre 1959 et la création de la Société d’Études Jaurésiennes (SEJ) pour que se construise une authentique recherche universitaire, scientifique et historique, surtout collective, autour de Jaurès… En 2009, cinquante ans plus tard est publié Les années de jeunesse, le premier volume des « Œuvres » suivi de neuf autres dont « Le Pluralisme culturel », l’un des seuls à ne pas être chronologique et paru en 2014, l’année du centenaire.

Richesse du verbe et de la plume, intelligence hors norme, profondeur d’esprit et rigueur philosophique : autant de qualités qui nous font aimer Jaurès, « notre bon Maître », qui nous incitent à le (re)lire et (re)découvrir ! Avec une valeur fondamentale qui en assoit la stature : sa haute conscience morale. Dans les pas de Jaurès assurément, « il est temps de réfléchir à la dignité politique au XXIème siècle », concluent d’une même voix les deux historiens. Yonnel Liégeois

À lire : Jaurès, la parole et l’acte, de Madeleine Rebérioux. Les années de jeunesse, 1859-1889, de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar : l’éminente et regrettée historienne signe la préface à l’édition des œuvres de Jaurès. Le monde selon Jaurès, de Bruno Fuligni qui, à travers citations-réflexions et extraits de discours replacés dans leur contexte, invite à découvrir la pensée vivante d’un orateur et d’un chercheur hors-pair. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech : historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation.

À consulter : le site de la Société d’études jaurésiennes

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La culture en danger

Au final du festival d’Avignon (84), la mobilisation s’organise face aux énièmes coupes budgétaires décidées début juillet par le gouvernement. Entretien croisé avec Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud, du syndicat CGT-Spectacle. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Marie-José Sirach

Au Festival d’Avignon, le soir du jeudi 16 juillet, une agora s’est déroulée sur le parvis du Palais des Papes pour débattre des modalités d’action face aux coupes budgétaires orchestrées par le gouvernement. Silence radio du côté du ministère de la Culture. L’intersyndicale avait posé un ultimatum au gouvernement, ministre et gouvernement ont fait la sourde oreille. Au pied du Palais des Papes, Maxime Séchaud, numéro 2 de la CGT-Spectacle, a tenté de joindre en direct la ministre, en vain. Sous un concert de sifflets, il a laissé sur le répondeur ministériel le message suivant : « Nous mettrons en œuvre tous les moyens nécessaires, possibles et inimaginables, parce que nous avons de l’imagination ». Pour Stéphane Frimat, directeur du Vivat à Armentières (scène conventionnée) pour le SYNDEAC : « Le moment n’est pas aux divisions. Nous réclamons un moratoire sur l’ensemble des coupes budgétaires, une commission interministérielle et le 1 % culturel. C’est le minimum que l’on puisse demander à ce gouvernement ».

Des représentants du Comité national des travailleurs privé.e.s d’emploi et précaires CGT, et des salariés CGT du service public, ont profité de l’occasion pour dénoncer la politique désastreuse et inhumaine de gestion du RSA dans le Vaucluse dont le seul objectif est de radier à tout va le nombre de bénéficiaires : multiplication des contrôles, convocations systématiques, logique de suspicion permanente… Ils ont été longuement applaudis par l’assemblée. Un appel à abonder la caisse de grève pour soutenir les grévistes de l’hôtel du Cloître Saint-Louis a été lancé. En grève depuis début juillet, ils dénoncent des conditions de travail épouvantables pendant la canicule et la menace qui pèse sur leurs emplois en raison des travaux envisagés par les propriétaires de l’hôtel.

Il a également été décidé de continuer à aller à la rencontre des compagnies qui jouent dans le Off pour les informer, leur proposer de prendre la parole dans une adresse aux spectateurs, de jouer dans la rue, voire, plus tard, d’occuper des lieux. L’idée de la grève n’a pour l’heure pas été retenue. « Pour l’instant, on est quand même sur un bilan positif », estiment Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud. « Le secteur se mobilise malgré les disparités. On a réussi un premier rassemblement avec plus de 900 personnes sur les coupes budgétaires en début de festival, puis une manifestation avec 1800 personnes sur le parvis du Palais des Papes ». Beaucoup s’emparent du sujet, en parlent dans les spectacles, prennent la parole sur cette question-là, tout en sachant que sur un festival comme celui-là, surtout quand on est dans le Off, ce n’est jamais facile de se mobiliser. Des équipes se sont réparties le temps pour pouvoir être présentes sur les différentes actions. Ainsi cette équipe qui a organisé un turn-over et se relaye afin de permettre qu’une partie assiste au premier rassemblement, l’autre au deuxième afin de pouvoir continuer à tracter pour leur spectacle dans les rues d’Avignon.

« Sur le plan de la mobilisation, c’est une réussite. Maintenant, on se mobilise pour avoir des résultats, pour obtenir des victoires pour la profession ». Pour l’heure, c’est silence radio en face. D’où l’enjeu, pour professionnels et comédiens, à réfléchir à d’autres modalités d’action pour enfin être entendus. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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Charbon, amour et accordéon

Au Palais Royal (75), Jean-Philippe Daguerre présente Du charbon dans les veines. Une pièce consacrée aux mineurs du Nord et à leurs familles, entre espoirs sociaux et jolies romances. Quand l’accordéon résonne au fond de la mine, un spectacle aux cinq Molières.

Ici, tout est gris, sombre, avec des reflets brillants comme l’anthracite. Le décor d’Antoine Milian fait merveille dans cet univers imaginé par Jean-Philippe Daguerre, qui signe aussi la mise en scène (la pièce couronnée de cinq Molières en avril 2025). Du charbon dans les veines a pour horizon la petite ville de Nœux-les-mines, dans le département du Pas-de-Calais, en territoire minier du nord de la France. Nous sommes en 1958. Et chacun de ces détails a son importance, tant cette fiction romantique puise profond ses ressorts, dans un univers sensible et réaliste. En 1850, sont découverts des gisements de charbon sur le territoire de la petite commune d’un millier d’habitants. Elle en comptera jusqu’à 14 000 en 1962. Quant à l’exploitation du sous-sol, elle s’achèvera définitivement en 1968. Mais dix ans plus tôt, dans le café de Simone (Raphaëlle Cambray) les anciens côtoient les jeunes mineurs, autrement dit les pères et les fils.

Sosthène (Jean-Jacques Vanier) se sait condamné par la silicose qui lui ronge inexorablement les poumons. Il conserve pourtant sa faconde de « boute-en-train philosophe de comptoir », sans abandonner non plus la direction de l’harmonie locale, véritable fabrique de lien social. Dans cet ensemble musical, composé uniquement d’accordéonistes, on rencontre les deux fistons, Vlad et Pierre (Julien Ratel et Théo Dusoulié) amis comme des frères, mineurs comme tout un chacun. Ils creusent en sous-sol, préparent un concours de musiciens, élèvent des pigeons voyageurs. Et, comme tout le monde, ils regardent la télévision qui vient de faire son entrée au café ! Le Général de Gaulle passe aux actualités : il est question d’une cinquième République, proclamée en octobre, il est surtout question de la Coupe du monde de football qui doit se tenir en Suède. Parmi les joueurs sous le maillot tricolore, on distingue un fameux Raymond Kopaszewski, dit Kopa, enfant du pays, né de parents d’origine polonaise.

Des origines que partage Bartek (Aladin Reibel), le syndicaliste blessé par l’existence. Les mineurs viennent de divers pays, notamment du Maroc. Leila (Juliette Behar) est la fille de l’un d’eux. Non seulement elle est mignonne, mais en plus elle est musicienne : Sosthène la recrute pour l’harmonie ! Ce qui entraîne quelques turbulences sentimentales, et aussi quelques éclaboussures racistes finalement sagement remises à leur place. Jean-Philippe Daguerre, qui s’est réservé là un petit rôle est à l’unisson de son équipe : parfait, avec autant de verbe que de justesse. Remarqué déjà avec ses précédentes pièces, Adieu Monsieur Haffman en 2016 – Le petit coiffeur en 2020, il développe ici des thèmes qui lui sont chers. En s’emparant de petits (ou sinistres) moments de l’Histoire, il les ramène au niveau de ceux qui les ont vécus pour les donner à mieux comprendre à tous. Ainsi, Du charbon dans les veines est une poésie contemporaine, sensible et subtile. Gérald Rossi, photos Grégoire Matzneff

Du charbon dans les veines, Jean-Philippe Daguerre : jusqu’au 28/06, les mardi et jeudi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h30. Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.59.76). Reprise au Théâtre Saint-Georges (75) à partir du 15/09/26.

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Mai 1936, le printemps des conquêtes

Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les législatives. Au lendemain de cette victoire électorale, le mouvement contestataire débouche sur une grève générale d’une ampleur inédite. Avec, au final, des conquêtes sociales historiques.

« Tous les militants des organisations syndicales se réjouissent pleinement du triomphe électoral du Front populaire », écrit l’ex-boulanger et dirigeant syndical Julien Racamond dans La vie ouvrière, au lendemain des législatives des 26 avril et 03 mai 1936. L’alliance de gauche a remporté 386 sièges sur 608 au palais Bourbon, le Parti communiste français a doublé le nombre de ses députés. Lors des meetings des semaines précédentes, le changement était déjà palpable. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, mais aussi Léon Blum, pour le Parti socialiste-Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ont lancé le mot d’ordre « Pain, paix, liberté ». Un slogan repris entre les deux tours lors des manifestations du 1er mai.

Nombre de travailleurs estiment que la victoire électorale doit être un point d’appui pour de véritables conquêtes sociales dans le monde du travail. Aussi, le scrutin du 03 mai ne clôt pas une séquence qui s’inscrit dans un temps plus long et un espace politique plus large. Les émeutes et la tentative de putsch des ligues d’extrême droite, fomentées le 06 février 1934, ont éveillé les consciences quant aux menaces pesant sur la démocratie. Les syndicats et organisations ouvrières ont, dans la foulée, multiplié les manifestations pour défendre les libertés publiques et l’unité du monde du travail. La dynamique du « Rassemblement populaire » antifasciste a nourri la réunification de la CGT et de la CGTU (pour « unitaire ») en mars 1936, puis la coalition entre PCF-PS et parti radical aux législatives.

Le mouvement social ne va donc pas se contenter d’un résultat électoral. Du 11 au 13 mai, les premières grèves éclatent. Les usines aéronautiques du Havre et de Toulouse inaugurent un mode d’action inédit : la grève « sur place » qui bientôt fait tache d’huile avec des centaines d’usines occupées. Fin mai, le ministère du Travail recense jusqu’à 2,4 millions de grévistes. Vingt ans plus tard, La vie ouvrière revient sur ces événements historiques en donnant la parole aux acteurs de juin 36. Lucien Jayat, l’un des responsables de la Fédération CGT des services publics au moment des événements, raconte les occupations. « Les grèves se déroulaient dans une atmosphère chargée d’enthousiasme […] On était accueillis au milieu des rires, des chants, des flonflons d’accordéon et des danses« . D’autres témoins se souviennent de l’extension fulgurante d’un mouvement qui « gagnait tous les magasins et les entreprises comme une traînée de poudre ».

Ces journées marquent une transformation profonde de la place des ouvriers dans la société. La philosophe Simone Weil, qui a vécu le travail en usine, en parle comme d’une expérience exceptionnelle : « cette grève est en elle-même une joie« . La pression populaire conduit rapidement le patronat à demander des négociations. Dans la nuit du 07 au 08 juin 1936, les accords de Matignon sont signés entre l’Etat, la CGT et la Confédération générale de la production française pour la partie patronale. Ils entérinent des avancées sociales majeures, telles une hausse des salaires de 7 à 15% et la reconnaissance des délégués du personnel. S’y ajoutera, les semaines suivantes, la conquête des plus emblématiques dispositions de ce magnifique printemps : la semaine de quarante heures et les quinze premiers jours des congés payés ! Régis Frutier

Le Front populaire, la vie est à nous, Danielle Tartakowsky (éd. Découvertes Gallimard, 144 p., 16€20). La bourse ou la vie – Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny (éd. La découverte, 368 p., 23€). La belle illusion – Culture et politique sous le signe du Front populaire, Pascal Ory (CNRS éditions, 1038 p., 17€00). Que reste-t-il du Front populaire ? Histoire d’un mythe politique, Aude Chamouard (éd. JC Lattès, 112 p., 9€90).

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Hommes et usines, cause commune !

Au Théâtre Jacques Brel de Talange (57), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. De Malakoff en région parisienne au festival Hommes et Usines en Moselle, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.

Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?« la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.

Coproduction avec la Bourse

Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».

Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.

L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi

Faire commune ?, compagnie MégaloCheap : le 07/05, 20h. Théâtre Jacques Brel, Rue Joliot Curie, 57525 Talange (Tél. : 03.87.70.87.83).

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Les couleurs du combat

Jusqu’au 31/06, à Montreuil (93), le musée de l’Histoire vivante présente Couleurs, histoire du travail et des luttes. Une exploration du monde des couleurs portées au travail et celles revendiquées dans la rue : du rouge et noir historiques jusqu’aux nouvelles couleurs ayant émergées ces dernières décennies

Rouge, jaune, violet, orange, jaune… Les couleurs se multiplient au gré des courants syndicaux ou sociétaux, et de leur évolution dans le temps. La première saison de l’expo Couleurs, histoire du travail et des luttes au musée de l’Histoire vivante de Montreuil démarre par le noir. En éclairant, avec l’aide du Centre historique minier de Lewarde (Nord), les travailleurs de la mine : leurs « gueules » comme le charbon. Dans le même temps, les cheminots servent de loco tout au long du parcours grâce aux prêts de l’Institut d’histoire sociale CGT qui leur est dédié. L’anarchie a, quant à elle, une salle dédiée. Archives nationales, départementales et municipales ; prêts de Ciné Archives, de la bibliothèque Marguerite Durand, de FO, de la CFDT ou des musées Charles de Gaulle et Jean Jaurès… Tout le monde s’y est mis pour nourrir les salles d’objets divers (drapeaux, bannières, affiches) et les coups de projos sur les teintes déclinées. « Autant de symboles que de nuances, l’expo retrace deux siècles d’usages de la couleur dans les luttes sociales, politiques et syndicales, et dans le monde du travail dont nous analysons les liens et les convergences », explique Thomas Le Goff, le directeur du musée.

Carte postale, début du XXème siècle, musée de l’Histoire vivante

« Le bleu n’aime personne/ Il s’en fout et il cogne/ Quand il se fout en rogne. Non c’est le rouge (…)/Non le rouge n’aime personne (…)/ Et le rouge couleur passionnelle/ô le bleu couleur du ciel… » La chanson Punk 103 de Catherine Ringer pourrait être la bande-son de l’expo qui colore les luttes et les courants en perpétuel mouvement. Noir pour démarrer donc, puis Bleu comme les tenues des ouvriers et Orange comme celles plus actuelles, le Rouge emblématique du partage… Le triptyque Bleu-Blanc-Rouge fait-il partie du monde ouvrier ? interroge une partie de l’expo quand une autre fait place au Jaune en référence aux traîtres comme aux gilets de la colère. L’Arc-en-ciel, lui, décline les luttes féministes ou LGBTQIA+…« Pensée dans une logique collective et participative, l’exposition se construit à partir de la diversité des regards qui l’ont façonnée. Chercheur·euses, artistes, syndicats, musées nationaux et particuliers se sont rassemblés pour donner vie à une proposition plurielle et originale ».

Un gilet jaune anarchiste, 2025, photographie Thomas Le Goff

La fin du parcours pose une interrogation de taille : quelle couleur prendra le mouvement social au XXIe siècle, éclatement ou convergence ? Décidément, le musée de l’Histoire vivante de Montreuil porte bien son nom ! Amélie Meffre

Couleurs, histoire du travail et des luttes : jusqu’au 31/06, du mercredi au vendredi de 14h à 17h, les samedi et dimanche de 14h à 18h. Musée de l’Histoire vivante, Parc Montreau, 31 bd Théophile Sueur, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.54.32.44).

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dure, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Aujourd’hui, je me fais vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas, je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge », que je lui réponds ! Jacques Aubert

Le 1er mai 2026, Paris et ailleurs :

Dans un communiqué commun, l’intersyndicale CFDT Île-de-France, CGT, FSU, Solidaires, Unef, Unsa et divers mouvements de jeunesse incite les Français à manifester le 1er mai 2026 pour la paix, le progrès social et la défense de la démocratie.. À Paris, le cortège partira place de la République à 14h, dans le 13e arrondissement, pour rejoindre celle de la Nation dans le 20ème. Comme chaque année, des milliers de personnes défileront dans les rues, ce sont ainsi pas moins de deux cent cinquante rassemblements et manifestations qui sont prévus dans toute la France, petites ou grandes villes de l’Hexagone : Auxerre, Bordeaux, Dijon, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Nantes, Nevers, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse… Au regard des conflits au Moyen Orient et en Ukraine, pour le respect du droit des peuples et du droit international, là-bas comme ici pour une société démocratique et de justice sociale libérée de tout racisme et discriminations. Seront aussi présents des syndicalistes, hommes et femmes venus d’ailleurs, pour dénoncer avec force le « nouvel ordre mondial que veulent imposer Trump, Poutine et Nétanyahou ». Yonnel Liégeois

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Gérard Philipe, l’acteur engagé

Le 25/11/1959, à la veille de ses 37 ans, Gérard Philipe décède d’un cancer fulgurant. Plus tôt, la coqueluche du TNP et vedette de cinéma avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat Français des Acteurs. Itinéraire d’un comédien engagé

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Il y a plus d’un demi-siècle, le 25 novembre 1959, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque, Gérard Philipe décrit déjà avec clarté la place de l’artiste dans la société. « L’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel du syndicat », affirme-t-il en conclusion. « Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

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Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Le 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé et décède d’un cancer du foie. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, commissaire de l’exposition que lui consacra la BNF. « Au-delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du Diable au corps et de La Chartreuse de Parme ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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Made in France, grève et désarroi

Au théâtre de la Renaissance (75), Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget proposent Made in France. Un spectacle survolté qui plonge dans le désastre industriel et humain : le démantèlement d’une usine dans une petite ville, loin de la capitale. Entre fiction et réalité…

Avec leur compagnie théâtrale La poursuite du bleu, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget savent se saisir de grands thèmes sociaux et sociétaux avec énergie. Coupures, en 2023 mettait en lumière le désarroi des ruraux face à l’installation à marche forcée d’antennes de téléphonie mobile. Ici, dans une petite ville loin de la capitale, Made in France s’intéresse à la fermeture d’une usine. Le groupe propriétaire veut en ouvrir une identique, dans un pays lointain ou l’on paye les ouvriers avec de la menue monnaie… Le décor est sobre, de grands panneaux sombres glissent sur le plateau et symbolisent les espaces. Une batterie, sur laquelle s’activent avec bonheur les musiciennes Mélanie Centenero en alternance avec Chloé Denis, est mobile elle aussi. Elle représente les machines de production. Manipulées par des hommes et des femmes menacés.

Après avoir fait le vide dans les bureaux, en mettant à la rue les administratifs et autres personnels d’encadrement, le groupe a préparé de longue date son affaire. Cette farce, et l’on rit de bon cœur de situations et de quiproquos savoureux, est en fait sinistre. Elle dénonce, parfois à coups de hache, les méfaits d’un capitalisme toujours à la recherche des meilleurs profits financiers, au mépris le plus total des personnes sacrifiés. Les comédiens, June Assal, Michel Derville (en alternance avec Bertrand Saunier), Thomas Rio (en alternance avec Paul-Eloi Forget), Valérie Moinet, et Samuel Valensi endossent plusieurs rôles dans lesquels ils sont convaincants. Et le récit n’est pas sans évoquer les fermetures réelles, plus d’une centaine en France en 2024.

Le président entre dans le jeu

Ici, le politique est aussi de la partie, au plus haut niveau. Avec un président de la République en pleine campagne pour sa réélection, avec une ministre de l’industrie prête à presque tout pour devenir calife à la place du calife. Et cela ne sent pas bon. Un peu comme les abords des usines de traitement des eaux qui tombent en panne les unes après les autres. La faute à des pièces défectueuses livrées par l’usine sacrifiée. Comme la syndicaliste qui tente de la jouer perso dans l’ombre pour sauver une indemnité de départ plus élevée, là encore, les personnages sont facilement caricaturaux mais, en même temps, la fiction rejoint une certaine réalité. Le repreneur, qui semble aimable comme un mouton, sait montrer les dents du véritable chacal qu’il est vraiment.

Les salariés, qui tentent de garder le moral, décident alors la grève. Puis acceptent de produire plus, tout en abandonnant de maigres avantages comme « la prime de Noël ». Sans illusion, ils savent qu’ils seront bernés« Tu en connais, toi, d’autres usines qui embauchent dans le coin ? Il n’y en a pas d’autre » lance, réaliste, une des salariées. Pendant ce temps-là, le pouvoir en place poursuit sa démagogie. Et c’est presque comme dans la vraie vie. Même si se donne là du théâtre militant et futé qui se joue devant un public passionné. Gérald Rossi, photos Jules Despretz

Made in France, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget : Le lundi à 20h jusqu’au 05/01/26. Théâtre de la Renaissance, 20 Bd Saint-Martin, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.18.50).

Représentations suivies d’un débat :

Le 24/11 avec Dominique Méda (sociologue, philosophe, professeure à l’Université Paris Dauphine), Christopher Guérin (Directeur Général de Nexans), Eric Duverger (Fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat), Bertrand de Singly (DGA de France Industrie).

Le 01/12 avec Houria Aouimeur (juriste et lanceuse d’alerte, ex-directrice du régime de garantie des salaires de l’AGS), Alexandre Fleuret (responsable de département, Syndex).

Le 08/12 avec Olivier Leberquier (dirigeant de la coopérative Scop-Ti créée après la victoire des Fralibs), Amine Ghenim (avocat spécialisé en droit du travail et avocat des Fralibs durant leur combat judiciaire contre Unilever), Aurélie Chamaret (DG de la Fédération des SCOP et SCIC de l’industrie).

Le 15/12 avec Stéphane Brizé (réalisateur et scénariste), Coline Serreau (réalisatrice et scénariste), Samuel Valensi (auteur et metteur en scène).

Le 22/12 avec Alexis Sesmat (Représentant syndical Sud Industrie chez General Electric), Delphine Batho (députée GÉ, membre de la commission d’enquête sur la vente d’Alstom), Frédéric Pierucci (fondateur d’Ikarian et ancien cadre commercial d’Alstom, auteur du Piège Américain).

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Vilar, Avignon et le TNP

En 2021, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célébrait le 100ème anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP fondé par Firmin Gémier en 1920. Jean Vilar en assumera la direction à compter de 1951. Auparavant, il crée en 1947 la première Semaine d’art dramatique en Avignon.

Louisette s’en souvient encore, elle n’a pas oublié ce rendez-vous fixé à Chaillot en cette année 1952 ! La direction du TNP, le Théâtre National Populaire, cherchait des « petites mains » bénévoles pour mettre sous bande Bref, le journal à destination des abonnés. Élève en secrétariat dans un collège technique parisien, elle reçoit l’invitation par l’intermédiaire de son professeur de français. Une aubaine pour les demoiselles en quête de sortie et d’aventures…

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Ce jour-là, ce n’est point Jean Vilar, hospitalisé, qui accueille le bataillon de jeunes filles, mais l’acteur fétiche de la troupe, la star internationale, Gérard Philipe… « Vous imaginez la surprise et le choc pour nous, les gamines, être accueillies par une telle personnalité ! », raconte Louisette avec émotion. Par-delà l’anecdote, ce souvenir ravive surtout cette conviction forte, ligne de conduite du TNP : la proximité de la troupe avec le public, le respect du spectateur en toutes circonstances. L’aventure théâtrale du jeune Sétois débute en fait en 1932, lorsqu’il arrive à Paris pour ses études. Il assiste à une répétition de « Richard III » au Théâtre de l’Atelier et s’inscrit dans la foulée au cours de Charles Dullin… De l’apprentissage du métier de régisseur puis de comédien, tant au théâtre qu’au cinéma, avant de se risquer à la mise en scène, Vilar ne désarme pas. Son talent s’impose enfin aux yeux de tous en 1945 avec la création de « Meurtre dans la cathédrale », de T.S. Eliot, au Vieux Colombier.

Le théâtre populaire ? En 1831 déjà, Victor Hugo en appelait aux bienfaits de l’art pour tous ! « Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion », écrit le chantre des « Misérables ». À Bussang, un petit village dans la forêt vosgienne, Maurice Pottecher ose l’expérience en 1895 avec la création de son Théâtre du Peuple. Au Palais du Trocadéro à Paris, Firmin Gémier fonde le TNP en 1920, qui périclite rapidement, faute de moyens. En 1945, le temps de la Libération n’est pas un vain mot. Sous l’impulsion de Jeanne Laurent, une grande dame du futur ministère des Affaires culturelles créé par Malraux en 1959, la décentralisation théâtrale est en marche. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête de Chaillot, qu’il ariel2rebaptise immédiatement TNP et qu’il inaugure avec « Le Cid » de Corneille et la création de « Mère Courage » de Brecht. À cette date, le grand Sétois n’est plus un inconnu. Depuis cinq ans déjà, il dirige à Avignon ce qui n’était au départ qu’une Semaine d’art dramatique. « Une idée de poète », puisque c’est René Char et son ami Christian Zervos, grand amateur d’art qui prépare une exposition de peinture, qui lui proposent en 1947 de reprendre « Meurtre dans la cathédrale » dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Refus poli de Vilar habitué des petites scènes, qui se ravise ensuite pour tripler la mise : trois créations, sinon rien ! À Zervos alors d’opiner du chef, il n’a pas les moyens d’une telle ambition… Sollicité, le maire communiste et ancien résistant Georges Pons, ose relever le pari ! Le festival d’Avignon est né.

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Chargée de la gestion des abonnés du TNP dès 1956, dont les relations avec les comités d’entreprise, la regrettée Sonia Debeauvais, rencontrée en 2015, se souvenait de Vilar, « un grand patron à l’autorité naturelle, aux qualités exceptionnelles ». À cette époque, des usines de l’aéronautique, des banques ou de chez Renault, les salariés arrivent par cars entiers à la représentation ! Avec une salle de 2 300 places, Chaillot était un monstre qu’il fallait nourrir ! « Nous avons compté jusqu’à 35 000 abonnés, soit 370 000 places à l’année », se souvient l’épouse de l’ancien consul de France en Iran. « Nous entretenions un véritable rapport de connivence avec les CE, les amicales laïques de banlieue et les associations. Pour Vilar, il y avait cette volonté délibérée de rejoindre tous les publics. Avec une éthique forte : rendre claire une pièce, sans vouloir s’en emparer ou la détourner à son profit. Pour moi, j’ai l’impression d’avoir collaboré à une aventure extraordinaire, probablement unique en son genre : permettre à tous l’accès à la culture ! »
e-8acroxsamv7sv-1De ses rencontres et débats à l’entreprise, Sonia Debeauvais témoigne qu’il s’agissait pour les CE d’une véritable action militante. « Où la CGT était fort préoccupée du contenu idéologique de la pièce, la considérant plus comme un objet de combat que comme un outil de libération ». Las, constatait déjà l’ancienne employée du TNP, « notre société a glissé vers le divertissement, les CE désormais semblent plus travailler avec les agences qu’avec les théâtres, ils sont plus préoccupés de billetterie que d’action culturelle ».

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Pour Jean Vilar, le TNP est authentiquement un théâtre au public populaire, contrairement à l’affirmation de Jean-Paul Sartre en 1955 le qualifiant de « petit-bourgeois ». La réponse du régisseur de Chaillot est catégorique : « un public populaire n’est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. Ce n’est pas au TNP à refaire la société ou faire la révolution, il doit prendre le public populaire comme il est ». Et d’enfoncer le clou face aux reproches du philosophe, en affirmant que « le degré de popularité du TNP ne se mesure pas au pourcentage ouvrier de son public mais aux efforts concrets que nous ne cessons de faire pour amener au théâtre des masses de spectateurs qui, auparavant, n’y allaient jamais : prix réduit des places, suppression du pourboire et surtout, car c’est là un fait vraiment populaire, vastes associations de spectateurs ». Fort de cette conviction qu’il fera sienne, tant à Chaillot qu’en Avignon, « le théâtre est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité ».

En 1972, le TNP émigre à Villeurbanne sous la houlette de Roger Planchon et Patrice Chéreau. Aujourd’hui dirigé par Jean Bellorini, avec les mêmes convictions à l’heure où, sur tout le territoire national, moult festivals et créations culturelles tombent au champ d’honneur des coupes budgétaires. Yonnel Liégeois

LES CENT ANS DU TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini et l’agenda des événements autour de l’anniversaire… Créé dès 1924, Bref devient en 1956, sous la direction de Jean Vilar, le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, Bref revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses et l’actualité du TNP.

– À découvrir : La prochaine saison 25/26 du Théâtre National Populaire de Villeurbanne sous la direction de Jean Bellorini et applaudir, jusqu’au 28/06, I will survive, la nouvelle création de la compagnie Les chiens de Navarre.

– À lire : Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque. Le numéro 112 des Cahiers Jean Vilar.
– À visiter : la Maison Jean Vilar (8, rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04 90 86 59 64) est ouverte toute l’année. Lieu de recherches et de rencontres, elle organise une série d’initiatives durant chaque festival (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace).

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Un CD pour les 130 ans de la CGT !

Pour souffler ses cent trente bougies, la Confédération Générale du Travail a demandé au chanteur des Goguettes, Valentin Vander, de rassembler vingt artistes pour reprendre ou inventer des chants de luttes. Un appel au don a été lancé pour financer ce projet alléchant. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Clément Garcia.

130 ans, ça se fête. Et en musique c’est toujours mieux ! Pour célébrer son anniversaire, la Confédération Générale du travail a confié à son entreprise de presse, la Nouvelle vie ouvrière (NVO), le soin de concocter un album de chants de luttes d’hier et d’aujourd’hui. Un appel aux dons a été lancé sur la plateforme participative Ulule qui, plaide Agnès Rousseaux, la directrice générale de la NVO, s’inscrit dans la bataille culturelle. « Les airs de contestation et de résistance ont marqué les combats de certaines époques. On veut célébrer cet héritage et créer de nouvelles chansons pour marquer la nôtre », appuie-t-elle. Vingt artistes et groupes ont répondu présent pour reprendre ou créer dix-huit chansons qui aborderont « les thèmes militants sur le travail, l’écologie, la lutte contre l’extrême droite, la paix, des symboles forts qui peuvent nous réunir » précise Denis Lalys, président de la NVO et membre de la direction confédérale.

Sophie Binet à la clarinette

Il n’a fallu que trois mois à Valentin Vander, le directeur artistique du projet et chanteur du groupe Les goguettes, connu pour ses adaptations virtuoses et satiriques du répertoire, pour fédérer des musiciens issus de différentes formes d’expressions musicales, rap, chanson, électro, rock. C’est dans les mythiques studios Ferber de Paris que les enregistrements ont eu lieu, en quelques jours seulement, baignés dans un enthousiasme fédérateur. « Le fait d’avoir noué un partenariat efficace avec Clothilde Guérod, de la boîte de production Contrepied, et Valentin Vander a transformé cette aventure en bonheur », confirme Denis Lalys qui nous glisse que la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, serait venue souffler dans une clarinette sur un morceau composé au Portugal pendant la Révolution des œillets.

Si la campagne de dons a atteint son deuxième palier palier (54 000 €, sur 30 000 € espérés initialement), la NVO appelle à l’amplifier. « Ça nous a permis de sécuriser le projet dans un premier temps, mais nous aimerions lui donner des suites. Ce n’est pas juste un projet ponctuel. Réinventer les chants de luttes est un processus permanent pour arriver à toucher d’autres publics, notamment les jeunes qui ont besoin de cette diversité », avance Agnès Rousseaux. Le nouvel objectif ? Graver pas moins de 8000 CD et planifier un méga concert… La pochette éloquente de l’album, figurant une jeune femme poing levé, a été confiée à l’artiste dijonnais RNST, familier des mobilisations sociales. Hormis Cali, Mathilde, Corinne Maserio chantant L’Internationale (!) et Planète boum boum, les noms des autres artistes sont pour l’heure tenus secret mais certains seront dévoilés le 13 juin prochain sur le parvis de la mairie de Montreuil (93), jour de fête pour la CGT.

La directrice de la NVO souligne que dans ce « contexte social et démocratique particulièrement morose, la musique est une manière de fédérer les gens, de mobiliser ». Rendez-vous est d’ores et déjà pris à la prochaine fête de l’Humanité, pendant laquelle sortira l’album et qui prêtera l’une de ses scènes pour un concert évènement. Et si les dons continuent d’affluer, pourquoi ne pas imaginer une tournée pour rythmer les mobilisations qui ne manqueront pas de voir le jour l’année prochaine… Clément Garcia, photo Bapoushoo

La collecte de dons sur la plate-forme Ulule sera clôturée le 04/06, à 23h59.

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Navel, un prolétaire à l’esprit libre

Nouvellement réédité, aux éditions L’échappée paraît Passages, le livre de Georges Navel. Ouvrier vagabond, l’écrivain et poète (1904-1993) fuyait la tristesse de l’usine pour une vie de travaux de plein air. Ami de Jean Giono et de Colette, reconnu par les historiens du social, le personnage était hors du commun. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°378, mai 2025), un article de Régis Meyran.

Tour à tour manœuvre, ajusteur, terrassier, correcteur d’imprimerie et apiculteur, Georges Navel fut parallèlement un auteur publiant à la NRF et dans L’Humanité, un temps pressenti pour le Goncourt. Passages est un roman sur les illusions et désillusions de l’enfance et de l’adolescence. Il s’ouvre sur des descriptions poétiques et enchantées de la nature et de la vie rurale dans un petit village lorrain. On y suit les travaux quotidiens de la maisonnée pauvre des Navel, le père à l’usine et au café pour y noyer la souffrance du labeur, la mère à la cueillette et au potager avec ses treize enfants à élever. Tout cela est vu à travers les yeux innocents d’un gamin, qui dans le même temps s’émerveille des promenades aux champignons le long de la Moselle, des altiers militaires allant à cheval sous sa fenêtre, des jeux avec les papillons et les libellules près du ruisseau dans la langueur de l’été. Mais le récit signe aussi, et surtout, le passage à l’adolescence et à l’âge adulte du jeune Georges, suscitant de l’amertume et rendant plus forts la nostalgie et le souvenir de l’enfance.

Lors de la Grande Guerre, l’exaltation des premiers jours laisse peu à peu la place à une indicible peur de la mort. Son village se situant proche de la ligne de front, il observe les soldats agonisants et ce qui reste des champs de bataille. Puis il est envoyé par la Croix-Rouge, avec d’autres petits, loin du front, en Algérie : il y côtoie le monde colonial – un instituteur guindé, un gardien de prison placide – et voue une admiration aux fiers « indigènes » avec qui il ressent une proximité, peut-être de classe. Le retour se fait à Lyon, où sa famille a été évacuée, et où il apprend le métier d’ajusteur. Sur les pas de son grand frère, il fréquente le milieu anarcho-syndicaliste, suit les cours de l’université syndicale, défile pour le 1er mai derrière le drapeau noir. Esprit rebelle à toute idéologie, il mènera ensuite une vie itinérante. Déserteur du service militaire, il rejoindra l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne en 1936.

« J’admire les livres de Georges Navel, la réalité est maniée de main de maître. Elle est nue et crue, c’est incontestable (…) mais le fait vrai est mélangé à la lueur. On trouve l’exemple à chaque ligne et toutes ces lueurs font courir le phosphore romanesque sur une réalité plus vraie que la vérité (…) C’est un travail de héros grec : nous sommes dans les Travaux et les Jours d’un Hésiode syndicaliste ». Jean Giono

Outre sa qualité poétique, l’intérêt historique et sociologique de cette œuvre s’avère considérable. Le lecteur touche du doigt la condition des prolétaires, la vie des campagnes et dans les forges, où un accident pouvait vite mener à se faire scier la main, à chaud – sans anesthésie, par un infirmier peu formé. Des sociologues, de Georges Friedmann à Philippe Ganier, ont noté que la vie de Georges Navel était exemplaire d’une classe en transition, entre une économie rurale déclinante et une société industrielle de production standardisée. Passages ? Un livre empreint du regret romantique d’une impossible vie paysanne autosuffisante, du refus d’une existence épuisante et répétitive à l’usine. Un magnifique hommage, aussi, à la condition ouvrière. Régis Meyran

Passages, de Georges Navel (L’Échappée, 384 p., 22 €). Les autres ouvrages de Georges Navel : Travaux (Folio Gallimard, 256p., 8€50), Parcours (Gallimard, 240 p., 13€), Sable et limon (Préface de Jean Paulhan. Gallimard, 516p., 26€), Chacun son royaume (Préface de Jean Giono. Gallimard, 326p., 22€), Contact avec les guerriers (Plein Chant, Bassac, 208 p., 18€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule : entièrement pensée et rénovée, pagination augmentée et maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 378, un remarquable dossier sur les récits (Face au chaos du monde, pourquoi en avons-nous besoin ?) et un sujet en hommage à Emma Goldman (1869-1940), l’anarchie au féminin : « Allez manifester devant les palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain » ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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