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Vilar, Avignon et le TNP

Jusqu’au 26/09, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Natif de Sète en 1912, Jean Vilar découvre la scène à Paris dans les années trente. Pour ne plus jamais la quitter, créer en 1947 la première Semaine d’art dramatique en Avignon et assumer la direction du TNP en 1951.

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Louisette s’en souvient encore, elle n’a pas oublié ce rendez-vous fixé à Chaillot en cette année 1952 ! La direction du TNP, le Théâtre National Populaire, cherchait des « petites mains » bénévoles pour mettre sous bande « Bref », le journal à destination des abonnés. Élève en secrétariat dans un collège technique parisien, elle reçoit l’invitation par l’intermédiaire de son professeur de français. Une aubaine pour les demoiselles en quête de sortie et d’aventures…

vilar4Ce jour-là, ce n’est point Jean Vilar, hospitalisé, qui accueille le bataillon de jeunes filles en fleur, mais l’acteur fétiche de la troupe, la star internationale, Gérard Philipe en chair et en os… « Vous imaginez la surprise et le choc pour nous, les gamines, être accueillies par une telle personnalité ! », raconte Louisette avec émotion. Par-delà l’anecdote, ce souvenir ravive surtout cette conviction forte, ligne de conduite du TNP : la proximité de la troupe avec le public, le respect du spectateur en toutes circonstances.
L’aventure théâtrale du jeune Sétois débute en fait en 1932, lorsqu’il arrive à Paris pour ses études. Il assiste à une répétition de « Richard III » au Théâtre de l’Atelier et s’inscrit dans la foulée au cours de Charles Dullin… De l’apprentissage du métier de régisseur puis de comédien, tant au théâtre qu’au cinéma, avant de se risquer à la mise en scène, Vilar ne désarme pas. Son talent s’impose enfin aux yeux de tous en 1945 avec la création de « Meurtre dans la cathédrale », de T.S. Eliot, au Vieux Colombier.

Le théâtre populaire ? En 1831 déjà, Victor Hugo en appelait aux bienfaits de l’art pour tous ! « Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion », écrit le chantre des « Misérables ». À Bussang, un petit village dans la forêt vosgienne, Maurice Pottecher ose l’expérience en 1895 avec la création de son Théâtre du Peuple. Au Palais du Trocadéro à Paris, Firmin Gémier fonde le TNP en 1920, qui périclite rapidement, faute de moyens. En 1945, le temps de la Libération n’est pas un vain mot. Sous l’impulsion de Jeanne Laurent, une grande dame du futur ministère des Affaires culturelles créé par Malraux en 1959, la décentralisation théâtrale est en marche. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête de Chaillot, qu’il ariel2rebaptise immédiatement TNP et qu’il inaugure avec « Le Cid » de Corneille et la création de « Mère Courage » de Brecht.
À cette date, le grand Sétois n’est plus un inconnu. Depuis cinq ans déjà, il dirige à Avignon ce qui n’était au départ qu’une Semaine d’art dramatique. « Une idée de poète », puisque c’est René Char et son ami Christian Zervos, grand amateur d’art qui prépare une exposition de peinture, qui lui proposent en 1947 de reprendre « Meurtre dans la cathédrale » dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Refus poli de Vilar habitué des petites scènes, qui se ravise ensuite pour tripler la mise : trois créations, sinon rien ! À Zervos alors d’opiner du chef, il n’a pas les moyens d’une telle ambition… Sollicité, le maire communiste et ancien résistant Georges Pons, ose relever le pari ! Le festival d’Avignon est né.

En charge de la gestion des abonnés du TNP dès 1956, en particulier des relations avec les comités d’entreprise, la regrettée Sonia Debeauvais, que nous avions rencontré en 2015, se souvenait de Vilar, vilar1« un « grand patron » à l’autorité naturelle, avec des qualités exceptionnelles ». À cette époque, des usines de l’aéronautique, des banques ou de chez Renault, les salariés arrivent par cars entiers à la représentation ! Avec une salle de 2 300 places, Chaillot était un monstre qu’il fallait nourrir ! « Nous avons compté jusqu’à 35 000 abonnés, soit 370 000 places à l’année », se souvient l’épouse de l’ancien consul de France en Iran. « Nous entretenions un véritable rapport de connivence avec les CE, les amicales laïques de banlieue et les associations. Pour Vilar, il y avait cette volonté délibérée de rejoindre tous les publics. Avec une éthique forte : rendre claire une pièce, sans vouloir s’en emparer ou la détourner à son profit. Pour moi, j’ai l’impression d’avoir collaboré à une aventure extraordinaire, probablement unique en son genre : permettre à tous l’accès à la culture ! » En 1972, le TNP émigre à Villeurbanne sous la co-direction de Roger Planchon et Patrice Chéreau.
e-8acroxsamv7sv-1De ses rencontres et débats à l’entreprise, Sonia Debeauvais témoigne qu’il s’agissait pour les CE d’une véritable action militante. « Où la CGT était fort préoccupée du contenu idéologique de la pièce, la considérant plus comme un objet de combat que comme un outil de libération ». Las, constatait déjà l’ancienne employée du TNP, « notre société a glissé vers le divertissement, les CE désormais semblent plus travailler avec les agences qu’avec les théâtres, ils sont plus préoccupés de billetterie que d’action culturelle ».

Pour Jean Vilar, le TNP est authentiquement un théâtre au public populaire, contrairement à l’affirmation de Jean-Paul Sartre en 1955 le qualifiant de « petit-bourgeois ». La réponse du régisseur de Chaillot est catégorique : « un public populaire n’est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. vilar2Ce n’est pas au TNP à refaire la société ou faire la révolution, il doit prendre le public populaire comme il est ». Et d’enfoncer le clou face aux reproches du philosophe, en affirmant que « le degré de popularité du TNP ne se mesure pas au pourcentage ouvrier de son public mais aux efforts concrets que nous ne cessons de faire pour amener au théâtre des masses de spectateurs qui, auparavant, n’y allaient jamais : prix réduit des places, suppression du pourboire et surtout, car c’est là un fait vraiment populaire, vastes associations de spectateurs ». Fort de cette conviction qu’il fera sienne, tant à Chaillot qu’en Avignon, « le théâtre est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité ».

Un vaste programme d’une brûlante actualité à l’heure où, sur tout le territoire national, moult festivals et créations culturelles tombent au champ d’honneur de la crise sanitaire ou des coupes budgétaires. Yonnel Liégeois

LES CENT ANS DU TNP

– À découvrir : La programmation du TNP à Villeurbanne, sous la direction de Jean Bellorini qui met en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes. Interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier.
– À lire : Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque. Le numéro 112 des Cahiers Jean Vilar.
– À visiter : la Maison Jean Vilar (8, rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04 90 86 59 64), ouverte toute l’année comme lieu de recherches, organise une série d’initiatives durant chaque festival (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace).

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Charleville, entre gaines et fils

Du 17 au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival ! Pour cette 21e édition historique, la capitale mondiale de la marionnette va vibrer à la découverte de 104 spectacles venus de 16 pays différents. à gaine ou à fils, gigantesque ou minuscule, elle a désormais conquis la scène. En salle ou dans la rue, même dans les locaux de la CGT, un art millénaire éminemment vivant et populaire.

Qu’on se le dise, après soixante ans d’existence le doute n’est plus de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Comme un rituel désormais bien rodé, tous les deux ans la ville se métamorphose en un immense castelet. Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui, en France et dans le monde.

Pierre-Yves Charlois, le nouveau directeur du FMTM, se veut optimiste. Malgré le traumatisme de la pandémie et l’absence de compagnies en provenance d’Amérique ou d’Asie… « Nous sommes dans une année exceptionnelle à plus d’un titre. Non seulement le festival fête ses 60 ans, mais nous célébrons aussi les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette, installé depuis 1981 à Charleville-Mézières, ainsi que les 30 ans du Grand Marionnettiste, cet automate de 10 m de haut qui s’anime toutes les heures non loin de la place Ducale. Symboliquement, ce triple anniversaire est très fort ». Avec des convictions et des orientations clairement affichées.

D’abord, le festival s’ouvre grand aux compagnies émergentes, ces jeunes troupes frappées de plein fouet par la crise sanitaire, frustrées de représentations. Place est faite, ensuite, aux esthétiques nouvelles selon le vœu du directeur. « J’ai souhaité développer de nouveaux axes thématiques forts et originaux au sein de la programmation, comme la magie nouvelle, le fantastique, le cabaret, la performance, le théâtre de sable ou d’argile. Nous accueillons donc des créations qui développent des univers insolites, voire troublants ». Et de conclure : « c’est parce que nous sommes à la pointe de l’innovation que nous sommes une figure de proue mondiale ». Il n’empêche, du passé il ne s’agit pas de faire table rase. Les valeurs sûres, historiques, de la marionnette ont répondu à l’appel de ce nouveau rendez-vous : Emilie Valantin, Turak, Les Anges au Plafond, Ilka Schönbein, la compagnie Trois-Six-Trente

Pour ce cru 2021, la CGT des Ardennes assure une nouvelle fois sa présence dans le « Off » du Festival : depuis douze ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille quatre compagnies pour des spectacles en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 23/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux du SFA.

Au pays de Rimbaud, d’insolites pantins vont à nouveau faire parler d’eux durant dix jours : pour les carolomacériens comme pour tous les amoureux de la marionnette, de belles heures à venir entre rire et émotion ! Yonnel Liégeois

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Belmondo, la face cachée

Décédé le 06/09 à l’âge de 88 ans, Jean-Paul Belmondo recueille à juste titre l’inconditionnel hommage à la hauteur de son talent. Homme de théâtre autant que du cinéma, il s’imposa durablement dans l’imaginaire populaire. Sans jamais renier son attachement à ses convictions de jeunesse lorsqu’il fut élu à la tête du SFA, le syndicat CGT des artistes interprètes. La face cachée d’un immense comédien que Chantiers de culture se réjouit de mettre en lumière. Yonnel Liégeois

à lire : L’écran rouge, syndicalisme et cinéma de Gabin à Belmondo, de Tangui Perron avec une préface de Costa-Gravas (éd. de l’Atelier, 240 p., 30€).

LA DéCLARATION du SFA : JEAN-PAUL BELMONDO, ARTISTE DRAMATIQUE… ET SYNDICALISTE !

Jean-Paul Belmondo a tiré définitivement sa révérence hier (le lundi 06/09, ndlr). Si les médias saluent son immense talent et sa riche carrière, nous ajoutons à ce flot d’hommages un aspect méconnu de sa vie : son engagement syndical, au service du SFA et de la CGT.

Sa carrière cinématographique a en effet démarré en 1957, dans un film réalisé par Henri Aisner et commandé par la CGT. Intitulé Les copains du dimanche (qui avait aussi au générique Michel Piccoli), l’objectif de ce film était de « célébrer la fraternité ouvrière », ainsi que le résumait Jean-Paul Belmondo lui-même.

Rapidement, il prend sa carte à ce qui était à l’époque le Syndicat français des acteurs (SFA), et participe en 1962 à son premier Gala de l’Union, pour l’Union des Artistes. En novembre 63, peu de temps après avoir tourné L’homme de Rio, il est élu président du syndicat, à l’unanimité. Voici ce qu’il déclara au sujet de son engagement : « Je m’étais toujours senti concerné par les combats militants, car il était question de défendre nos droits à une époque où les réalisateurs empochaient toute la gloire, et les producteurs tout le pognon. […] Ma considération pour le métier d’acteur était bien trop grande pour permettre sans broncher qu’on nous dévalue, nous spolie, nous maltraite. […] Il n’était donc pas question de combattre à distance, de loin, sans être immergé dans les préoccupations communes ».

Durant 3 ans, Jean-Paul Belmondo mit sa notoriété au service du syndicat et des artistes à la position moins assurée (…) Il démissionne de son mandat en 1966, trop accaparé par sa carrière à la croissance exponentielle. Il resta adhérent du syndicat de nombreuses années après, et continua encore, quand le temps le lui permettait, de participer aux Galas de l’Union. Nous adressons, au nom de tout le SFA, nos plus sincères condoléances à sa famille, et saluons encore une fois l’homme, l’artiste et le militant qu’il fut. Adieu, camarade.

Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, le Maitron, consacre à Jean-Paul Belmondo une notice fort riche et documentée, signée de la sociologue et chargée de recherche au CNRS Claude Liscia.

Fils du sculpteur Paul Belmondo (et de l’artiste-peintre Madeline Rainaud-Richard, ndlr), Jean-Paul Belmondo fut scolarisé à l’École alsacienne, une des meilleures écoles privées de Paris, dont il fut renvoyé pour indiscipline. Il réussit le concours d’entrée au Conservatoire national d’art dramatique dont il suivit les cours jusqu’en 1956.

Encore étudiant, il fut découvert par Henri Aisner, à la recherche d’un jeune comédien qui ne parût pas issu de milieux bourgeois, pour un film commandé par la CGT. Les Copains du dimanche fut ainsi tourné en 1956, au lendemain de l’invasion de la Hongrie par les chars soviétiques et du rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline. Confrontée à une forte baisse de ses adhérents, la CGT voulait que ce film constitue une propagande en faveur des comités d’entreprise, encore peu développés dix ans après leur création. Jean-Paul Belmondo incarna un ouvrier métallurgiste de dix-huit ans, ayant perdu son père à la guerre, travaillant 55 heures par semaine et habitant avec sa mère en banlieue ; son seul luxe : une guitare. Entraîné par un camarade dans la création d’un aéroclub ouvrier, le personnage se range du côté d’une jeunesse ouvrière honnête, laborieuse, solidaire, opposé à une jeunesse dorée, oisive et immorale. Le film décrit le double piège de division syndicale et de récupération patronale pour conclure en exaltant la force de l’union des syndicats et des générations.

Le film ne fut pas projeté en salles, car le syndicat des producteurs fit pression sur celui des distributeurs pour empêcher sa diffusion ; irrités par son plaidoyer en faveur de l’ouverture vers les autres syndicats, certains militants de la CGT n’en furent pas mécontents. Cependant le réalisateur Marcel Carné vit le film, y remarqua le comédien et le fit tourner dans Les Tricheurs, film sur la jeunesse dorée sorti en 1958. Rapidement, Jean-Paul Belmondo devint l’acteur fétiche des jeunes réalisateurs de la Nouvelle Vague en train d’émerger et qui devait marquer fortement l’histoire du cinéma français. En 1960, avec à bout de souffle de Jean-Luc Godard, il acquit une célébrité durable.

Comptant sur cette aura de modernité pour servir sa cause, le Syndicat français des acteurs (SFA) l’élut le 5 novembre 1963 à sa présidence pour remplacer Michel Etcheverry, qui assuma désormais avec Michel Piccoli la vice-présidence (…) à l’occasion de sa ré-élection en septembre 1965, il confia : « Si nous faisons tous partie de la CGT, c’est parce que c’est le seul syndicat qui nous soutienne ». Il se révéla peu disponible. Aussi Robert Sandrey, le délégué général, le tenait-il scrupuleusement au courant de la vie interne et externe du SFA, et lui soumettait-il lettres et documents à signer, insistant pour que le comédien ne soit présent qu’en cas de nécessité extrême — et n’y réussissant pas toujours.

Malgré tout, dans ces limites-là, Jean-Paul Belmondo se plia au jeu, défendant publiquement le syndicat, le mentionnant dans ses interviews. Ainsi s’exprimait-il en décembre 1964 dans l’hebdomadaire de la CGT, La Vie ouvrière : « C’est un syndicat comme les autres. Je sais que vous allez penser aux vedettes, aux gros cachets… Nous sommes quoi, une dizaine peut-être ? N’en parlons pas, car là il ne s’agit plus à proprement parler de notre métier d’acteur. Nous sommes traités à ce niveau non pas comme des comédiens, mais comme des marques de pâte dentifrice. Ce n’est pas ça le spectacle. Le spectacle, ce sont les quelque vingt mille comédiens, acteurs de cinéma, de théâtre, de télé, qui travaillent quand on veut bien leur en donner l’occasion et dont beaucoup ont bien du mal à vivre de leur métier, ce métier qu’ils ont choisi et qu’ils aiment. Et ceux-là, je vous assure, ils ont besoin d’être syndiqués et de se battre pour la vie. J’ai des tas d’amis qui travaillent trois mois par an et moins parfois. Mais il faut manger pendant douze mois. Les sources d’emploi, voilà le problème ».

Car, en ces années, le souci majeur du syndicat était l’exploitation des comédiens par la télévision, qui n’était pas encore astreinte à la législation du travail en vigueur dans le cinéma et le théâtre ; aussi, des pourparlers furent-ils engagés pour assurer aux acteurs un paiement en cas de rediffusion. Le déclin du théâtre, concurrencé par le cinéma et la télévision, constitua une autre préoccupation du syndicat qui, pour y remédier, apporta son soutien au Comité de sauvegarde du théâtre. En 1965, Jean-Paul Belmondo fut reconduit à la présidence du SFA tout en demeurant très sollicité par le cinéma et par son propre vedettariat. Son absentéisme chronique finit par générer une certaine amertume. En particulier, il fut critiqué — sur la forme plus que sur le fond, lui précisa Robert Sandrey — à la suite d’un entretien avec Michel Cournot dans Le Nouvel Observateur, où il se montrait caustique à l’égard du Conservatoire d’art dramatique.

Le syndicat lui demandant un rectificatif, il refusa ; peu après il annonçait sa démission, rendue officielle en septembre 1966 : « La profession dans la période de trouble si grave qu’elle traverse, disait-il, avait besoin d’un président plus actif, et surtout plus présent ». Dès lors, il poursuivit une carrière de premier plan.

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Sortie d’usine, les GM&S en BD

En 2017, les salariés de l’usine GM&S dans la Creuse (23) menacent de faire sauter leur usine. Plongé à leurs côtés, Benjamin Carle raconte dans Sortie d’usine les rouages d’une liquidation orchestrée. Un récit graphique passionnant, parfaitement documenté.

On va tout péter ! En mai 2017, les images des GM&S qui menacent de faire « exploser » leur usine font le tour des médias. Comme de nombreux Français, le journaliste Benjamin Carle découvre à la télé ces ouvriers en lutte pour leurs emplois et décide de sauter dans un train. Direction La Souterraine, une petite ville de la Creuse (23) où des salariés d’une usine de sous-traitance automobile s’opposent à sa fermeture : ils accusent état et constructeurs de ne pas tenir leurs engagements.

Sur place, Benjamin Carle découvre des salariés poussés à bout par des donneurs d’ordre qui font le choix de la délocalisation. Il n’en repartira que trois ans plus tard avec, en poche, Sortie d’usine, le récit en BD d’une tentative de liquidation en bande organisée, mise en images par le dessinateur David Lopez. Enquête aussi drôle que poignante, nourrie d’anecdotes et de séquences prises sur le vif, l’album raconte à hauteur d’humain les raisons de ce saccage. On y rencontre des syndicalistes combatifs, un maire révolté, un avocat prêt à ferrailler, un ancien patron désabusé… « Cette usine, c’est une zone de conflit, mais le genre de conflit auquel on s’est collectivement habitués », écrit l’auteur, décidé à comprendre les raisons de ce gâchis industriel. Pour raconter les GM&S et leur lutte, la bande dessinée fait un détour par l’histoire.

Avec la décentralisation au début des années 1960, les pouvoirs publics incitent les entreprises à venir s’installer en zone rurale. L’entreprise familiale Socomec prend ainsi la direction de la Creuse. Une autre époque. Le patron n’arrive pas en Mercedes mais en 4L, pourrie. Il démarre sa journée en serrant la main de chaque ouvrier et s’endort dans les cartons quand il a trop abusé du Ricard ! « On réussissait à discuter, à obtenir des choses, grâce à la lutte », se souvient un retraité. Son stylo à la main, le journaliste griffonne des notes. De l’usine au domicile des anciens, il reconstitue les morceaux d’un site dont le destin bascule dans les années 1990. Après sa vente, celui-ci valse de redressement en reprise. Jusqu’en 2014, lorsque le donneur d’ordres place un professionnel de la liquidation pour organiser sa mise à mort, dépeçant en cachette une partie de la fabrication des pièces sur des sites étrangers.

Sans la mobilisation exceptionnelle de ses salariés, l’usine, lâchée par les pouvoirs publics, aurait dû fermer depuis longtemps. « C’est con, c’était une belle usine », conclut l’un des salariés. C’est aussi une jolie lutte. Que les ouvriers, décidés à ne rien lâcher, poursuivent encore devant les tribunaux. Cyrielle Blaire

EN SAVOIR PLUS :

1963 – De Gaulle rejette le Royaume-Uni du Marché unique, Jacques Anquetil gagne son quatrième Tour de France, la durée du service militaire est ramenée à 16 mois, le premier hypermarché sort de terre et… la SOCOMEC est créée à La Souterraine, dans la Creuse.

57 ans et une dizaine de repreneurs et de redressements judiciaires plus tard, la plus grande entreprise de la Creuse ne compte plus que 120 employés, soit près de quatre fois moins que dans les années 1980. Beaucoup de Français entendent parler de GM&S pour la première fois en 2017, alors que les salariés menacent de faire sauter leur usine de sous-traitance automobile pour lutter contre sa fermeture. à travers Sortie d’usine, quatre leaders de la lutte nous racontent les combats de ceux qui se sont battus pour maintenir sur les rails un bastion industriel qui n’en finit plus d’être sur le point de disparaître.

Cette enquête raconte le combat d’ouvriers, dessine le portrait d’une ville, replonge dans les archives et les données économiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Elle fait aussi, en creux, les comptes de la désindustrialisation dont les conséquences continuent de se dévoiler. Même dans le « monde d’après »

Sortie d’usine, Benjamin Carle et David Lopez (éd. Steinkis, 110 p., 18€).

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Éric Guéret a le feu sacré

Les métallurgistes de l’aciérie Ascoval de Saint-Saulve (59) ferraillent contre sa fermeture. Disponible en DVD, Le Feu sacré d’Éric Guéret témoigne d’une incroyable bataille pour la réindustrialisation. Chronique sociale, thriller politique, enquête…

Dans le nord de la France, à Saint-Saulve – commune de 11 000 habitants –, l’aciérie Ascoval, fleuron de la métallurgie française, est menacée de fermeture : ses 300 salariés ont une année pour trouver un repreneur. Après le soulagement de la reprise du site par Altifort, fin décembre 2018, nouveau coup de massue pour les ouvriers qui apprennent que le groupe ne peut réunir les fonds nécessaires à son projet… L’histoire est connue, elle a régulièrement défrayé l’actualité sociale depuis trois ans, elle s’est presque imposée comme une série dans les medias à couleur sociale et syndicale.

Dans Ascoval, la bataille de l’acier, le documentariste Éric Guéret suit une année de combat au plus près des ouvriers, des responsables syndicaux et de la direction. Conçu pour la télévision, ce récit avait été diffusé dans deux versions différentes sur France 3 et Public Sénat avant d’être accessible, un temps, sur Dailymotion. Mais après avoir partagé cette lutte emblématique et y avoir adhéré, le cinéaste est retourné sur les lieux pour filmer la reprise par British Steel. Le résultat ? Un nouveau film, destiné au cinéma sous le titre Le Feu sacré. Ponctué par un compteur qui marque les dates clefs des rebondissements successifs, le nouveau montage fait disparaître la voix off au profit des séquences de travail, de l’action syndicale et de la parole des ouvriers.

Les ouvriers crèvent l’écran

« La bataille pour sauver l’aciérie Ascoval est le symbole d’une lutte bien plus vaste qui nous concerne tous : face à la mondialisation, est-il possible de sauver l’industrie française ? ». Si le prologue du documentariste a disparu de la nouvelle version, la question reste au cœur du film. Tout y est : baisse drastique des coûts pour redevenir compétitif, chasse au « gaspillage », sacrifices financiers, chantage des repreneurs pour dénoncer les accords de temps de travail… Au fur et à mesure des ­réunions de négociations, des assemblées générales, des blocages et des allers-retours au ministère de l’Économie, se profile une casse en règle des acquis sociaux au nom de la sauvegarde de l’emploi. Dans la logique de l’actionnaire et principal client de l’aciérie, la multinationale Vallourec, les ouvriers sont une variable d’ajustement, un dégât collatéral secondaire. Ici, ce sont pourtant eux qui crèvent l’écran. Éric Guéret a visiblement gagné la confiance de ces hommes de tous âges. Il les filme collectivement, à chaque étape où se succèdent espoir, incrédulité, résignation, colère. Il réussit à capter leurs témoignages intimes, leurs récits de vie, leurs paroles, tristement sincères, qui s’opposent aux éléments de langage de la plupart des politiques qui, eux, portent la voix d’un État au mieux démuni, au pire complice, se cantonnant, malgré son statut d’actionnaire et ses participations financières,  aux effets d’annonce et à l’incantation.

Cinéma vérité

Des rebondissements invraisemblables montrent même une oligarchie empêtrée, en coulisses, dans des collusions nauséabondes qui confinent au scandale d’État. Devant les caméras, on fait mine de se démener en faveur de la reprise alors qu’en sous-main, on la sabote. L’analyse de la situation par Xavier Bertrand, ­président du conseil régional des Hauts-de-France, est un grand moment de cinéma-vérité quand il pointe « une volonté délibérée de saper le projet. Duplicité, tout simplement. […] On pourrait penser que c’est l’État qui dirige, comme ils ont [sic] 16 % de Vallourec. Eh bien non ! C’est Vallourec, avec sa situation inquiétante et aussi, je le dis, avec les très bonnes connexions, la proximité, les amitiés qu’ils ont au cœur de l’État, et pas seulement à Bercy,   qui tire complètement les ficelles ».

Entre tragédie, thriller politique et enquête

En suivant les tentatives des ouvriers pour sauver leurs emplois dans cette jungle, le film oscille entre tragédie, thriller politique et enquête. Il montre les gestes du métier, la complexité des processus de production, la pénibilité mais aussi la dignité et la fraternité masculine tirées de la culture des métallos. Derrière l’image indigne et caricaturale de bourrins noircis, on découvre des emplois hautement qualifiés qui transforment des déchets en matières de pointe et en valeur ajoutée. Des capacités de recyclage qui tranchent avec l’image obsolète qui leur colle à la peau. Eric Guéret refuse le film mémoire, le baroud d’honneur face à l’engloutissement programmé de l’industrie française. Il filme l’épopée de ces ouvriers – et de la direction qui fait corps avec eux – dans un mouvement perpétuel et refuse tout angélisme. L’action syndicale est montrée dans sa complexité, poussée par ses valeurs et confrontée à l’inégalité du rapport de force entre main-d’œuvre et capital. Font également partie du tableau les discordances entre CGT et CFDT – renvoyées dos à dos, sur ce coup –, discordances qui, face à l’urgence de l’unité syndicale dans ces circonstances, vont graduellement s’estomper. Dominique Martinez

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La Commune de Paris, 150 ans (7)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, un bien commun

Historien, Roger Martelli est codirecteur de la rédaction du magazine Regards. Il est aussi coprésident de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. Entretien

Dominique Martinez – Dans quelle mesure la Commune est-elle la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIème et XIXème siècles en France (1789, 1830 et 1848) ?

Roger Martelli – La Révolution de 1789 a installé, en France, un courant populaire et révolutionnaire qui marie les aspirations sociales et démocratiques à l’égalité et à la liberté. À la différence d’autres pays, ce courant a été minoré après la chute de Robespierre, mais n’a jamais été marginalisé. Périodiquement, il se manifeste et infléchit le cours de l’histoire nationale, comme il le fait en 1830 et en 1848. Il revient sur le devant de la scène après la débâcle du Second Empire, à la fin de l’été 1870. Mais désormais deux phénomènes s’entremêlent : le regain de l’idée républicaine et l’affirmation d’un acteur nouveau qui est le mouvement ouvrier. Le mouvement communaliste de 1871 est à la charnière des deux phénomènes. Il continue une histoire, en même temps qu’il ouvre des pistes nouvelles. C’est en cela qu’il est un événement décisif.

D.M. – Historiquement, comment a-t-on traité de la Commune et du conflit de classes qui s’y joue ?

R.M. – La Commune a toujours été l’objet de violentes polémiques, plus dures encore que celles qui accompagnèrent la Révolution française. Les adversaires de la Commune, majoritairement monarchistes et conservateurs, ont aussitôt fixé un argumentaire à charge, installant d’emblée une légende noire de la Commune, qui fait de celle-ci un mal absolu que la France doit encore expier. Quand ils parviennent enfin au pouvoir, après 1879, les républicains embarrassés s’en tiennent à un compromis : l’amnistie de 1880 efface la peine, mais pas la condamnation ; l’amnistie se confond avec l’amnésie. La Commune a été ainsi vouée officiellement à l’oubli, événement malheureux englouti dans cette « année terrible » évoquée par Victor Hugo et qui va de la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870, à la Semaine sanglante de mai 1871. Il a fallu attendre novembre 2016 pour que l’Assemblée nationale se décide enfin à réhabiliter les communard-e-s et à mettre à l’honneur les valeurs portées par la Commune. Manifestement, la droite française n’a pas digéré cette décision, comme si la Commune gardait pour elle un esprit subversif qu’il fallait encore et toujours conjurer. C’est une raison supplémentaire pour célébrer avec éclat ce cent-cinquantième anniversaire.

D.M. – Le mouvement ouvrier en a-t-il fait un cadre de référence pour les luttes menées postérieurement ?

R.M. – Il en fait aussitôt un événement de référence. Jusqu’en 1871, il doit se déterminer, non sans difficulté, par rapport à des révolutions nécessairement ambiguës, populaires par leur impulsion et bourgeoises par leur contenu. À partir de 1871, il dispose d’une révolution et d’un essai de gouvernement massivement populaires et même ouvriers. Le monde ouvrier n’est donc plus voué à être à la remorque de mouvements pilotés par d’autres. Il devient une composante majeure de ce « bloc historique » qu’évoquera plus tard le philosophe et communiste italien, Antonio Gramsci, et qui est la clé du devenir de tout mouvement d’émancipation démocratique et sociale. Évidemment, tout le monde n’a pas la même interprétation d’un événement d’une incroyable richesse et diversité. En fait, chacun lit la Commune en fonction de ses grandes options et de sa stratégie, qu’elle soit syndicale ou politique.

à partir du retour des exilés et déportés, après 1880, l’habitude se prend de venir se recueillir devant le mur des Fédérés, devenu un symbole ardent de la Commune et de ses combattant-e-s. Force est de constater que, jusqu’à ce jour, le souvenir de la Commune a plus divisé ses héritiers qu’elle ne les a rassemblés. Mais quand le rassemblement a été possible, la mobilisation s’est faite populaire et massive. Sans doute est-il bon d’en tirer les leçons aujourd’hui. La Commune n’a pas été un mouvement uniforme, relevant d’une lecture unique. Elle a constitué à la fois l’affirmation de valeurs et l’ébauche d’actes significatifs, avec son cortège de possibles dont beaucoup, en si peu de temps, ont à peine été esquissés. La Commune n’a pas besoin de consensus lénifiants. Mais qui se reconnaît dans l’héritage de la Commune devrait apprendre à conjuguer la pluralité des regards et la volonté convergente de faire, de la mémoire de la Commune, un bien commun pour la société tout entière. Propos recueillis par Dominique Martinez

à découvrir : l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. à lire : Commune 1871-La révolution impromptue, de Roger Martelli (éd. Arcane 17, 240 p, 18€).

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Chambaz, la vie ouvrière en photos

Aux éditions du Seuil,  Bernard Chambaz publie Une histoire vivante des ouvriers. Un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, que le romancier et historien de formation décrypte avec passion et érudition. De la belle ouvrage

C’est une histoire bien vivante d’ouvrières et d’ouvriers, depuis 1900 à nos jours, que nous propose Bernard Chambaz, historien de formation et romancier. Il a choisi pour cela de présenter un choix de photographies issues du fonds Gamma-Rapho, parmi lesquelles celles d’Édouard Boubat ou de Jean-Philippe Charbonnier.

Publiant en couverture des mains de travailleurs, celles d’un ouvrier de mine d’ocre, l’auteur ouvre Une histoire vivante des ouvriers par une photographie de femmes au travail, celle des sardinières de Loctudy (Finistère), prise en 1906. Des sardinières en grève cette année-là, puis en 1909, comme l’ont été celles de Douarnenez et de Concarneau à la même époque, pour réclamer des augmentations de leurs maigres salaires. Bernard Chambaz l’affirme d’entrée de jeu, il en fait le fil rouge de son bel ouvrage : les ouvriers existent encore ! S’ils sont moins visibles, si le travail a évolué – et l’on pourrait ajouter si les photographes, et notamment de presse, entrent moins facilement à l’usine qu’à d’autres époques – ils sont loin d’avoir disparu. Il le montre en sept grands chapitres chronologiques qui structurent cet immense travail de collecte, de choix d’images et d’écriture. Soulignant, d’une photo l’autre, les enjeux de chaque époque, situant chacune d’elle dans son contexte et la décrivant avec une grande précision…

On retrouvera, ou l’on découvrira, des images d’usines, d’ateliers, du travail lui-même, des luttes, de Milan à Lens, de la Ruhr à Corbeil-Essonnes, des photographies de cités comme celles de Sarcelles, de séquences de radiographies dans un centre de Sécurité sociale. Des moments festifs du Front populaire, ou d’une noce d’or de mineurs (en 1948), à des temps plus graves aussi, comme celui pour la défense de la sidérurgie… Les deux dernières parties, consacrées des années 1980 à 2000, puis de 2000 à 2020, donnent à voir les métamorphoses du travail, son absence forcée pour certains, et « les réalités ouvrières dans un monde globalisé et post-industriel ». Isabelle Avran

Une histoire vivante des ouvriers, Bernard Chambaz (Le Seuil, 240 p., 29,90€)

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dur, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

à la libération on a repris les défilés avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert

à la manière de…

Avec moi donc cette troupe s’avance

Et brandi ces drapeaux avec pas mal d’assurance

Nous partîmes cinquante ; mais par un prompt renfort

Nous nous vîmes cent vingt en arrivant au port,

Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,

Les moins syndiqués reprenaient de courage !

Cent vingt, c’est un peu court, jeune homme !

On pouvait espérer un peu plus en somme…

En variant le ton, —par exemple, tenez :

Agressif : « moi, monsieur, si j’étais syndiqué,

Il faudrait sur le champ que tout le monde le sache ! »

Amical : « mais n’ayez donc pas peur de la lutte des classes.

À moi, Camarade, deux mots.

Parle.

Ôte-moi d’un doute.

Connais-tu bien Montargis ?

Oui.

Parlons bas, la police écoute.

Sais-tu que ce pays entre autres vertus,

ne compte que trente mille habitants, le sais-tu ?

Peut-être.

Ainsi si au nombre de manifestants, le nombre d’habitants tu rapportes,

Sais-tu que ce n’est pas si mal, le sais-tu ?

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

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Culture, l’exigence d’une réouverture

Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce  sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur  l’état des connaissances dans la transmission du virus.

En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.

Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.

Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.

En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.

Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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Éric Sadin, 5G et mutations

Philosophe, écrivain et enseignant, Éric Sadin est l’auteur de L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun. Une exploration des mutations décisives liées aux évolutions technologiques et numériques de notre époque. Entretien

 

Dominique Martinez – Quel modèle de société préfigure le déploiement de la 5G actuellement défendu par le gouvernement?

Éric Sadin – Ce modèle de société est à l’œuvre depuis longtemps. Nous en atteignons juste un nouveau seuil, du fait d’une plus grande rapidité des connexions permise par la 5G. Les gens, du reste, auraient pu aussi bien se mobiliser contre la 3G ou la 4G, car cela signifiait, à chaque fois, une augmentation du rayonnement électromagnétique. Un sursaut a lieu maintenant, au début de ces années 2020. Elles constituent donc un marqueur temporel d’une prise de conscience partielle des excès et des dérives d’une industrie numérique qui ne cesse de s’immiscer dans nos existences individuelles et collectives. Cela s’inscrit dans une histoire qui est déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années : celle de l’extension des services via des systèmes numériques. Et l’histoire de ce que j’ai nommé la « marchandisation intégrale de la vie », c’est-à-dire l’émergence d’applications destinées à nous offrir des services devant satisfaire tous nos désirs, à tout instant de notre quotidien. Cela s’inscrit aussi dans une volonté d’hyperoptimisation de la société où, de plus en plus, aux fins de vouloir éviter la moindre anomalie ou défaillance, quantité d’actions sont gérées par des systèmes numériques. Que, dans tous les secteurs de la vie, l’hyperoptimisation ne cesse de prévaloir, elle constitue le modèle d’une organisation algorithmique et d’une marchandisation intégrale de la vie. La 5G n’instaure pas ce modèle, elle le consolide, et n’est que la partie visible de l’iceberg.

D.M. – Rapidité, ultraconnectivité, réactivité en temps réel. Cette avancée technologique permettra l’accélération de la collecte de données, la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Qu’est-ce qui se joue? Avec quels risques?

É.S. – Ce qui se joue, c’est que, de plus en plus, des systèmes orientent l’action humaine en vue de signaler, en continu, des services et produits adaptés individuellement à chacun d’entre nous. Or, cela a un impact sur l’autonomie de notre jugement, sur notre faculté à pouvoir décider, librement et en conscience, de nos actions. Et ce, sans recevoir continuellement des notifications sur telle chose à acheter, tel restaurant à fréquenter, tel chemin à emprunter. C’est une pression incessante, imposée par un nouveau modèle économique qui affine de plus en plus la connaissance de nos comportements et qui entend continuellement orienter le cours de notre quotidien. C’est le cas de l’intelligence artificielle, par exemple avec les enceintes connectées qui nous disent les bonnes actions à entreprendre, acheter tel produit, écouter telle musique… Certes, on ne cesse de s’inquiéter de la protection de sa vie privée, du traitement des données personnelles et des risques d’atteinte à la liberté. Cependant, nous devrions tout autant nous soucier du modèle de société qui est en jeu. Celui où l’action humaine – individuelle et collective – est appelée à subir une pression constante opérée par des systèmes numériques toujours plus sophistiqués.

D.M. – Vous dites que l’extension de capteurs tous azimuts, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de la troisième décennie de notre siècle. Comment évolueraient le monde du travail et l’action syndicale dans votre projection?

É.S. – Ce ne serait rien moins que l’usine 4.0, entièrement pilotée par des données. Jusqu’ici, les lieux de travail étaient considérés comme des collectifs humains œuvrant en vue d’un même objectif et décidant, dans la pluralité et la contradiction, de modes d’organisation. Là, c’est une rupture. Cette usine 4.0 nouvelle génération repose sur deux principes technologiques majeurs : d’une part, l’extension des capteurs sur toutes les chaînes de conception et de production, et, d’autre part, des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent une visibilité en temps réel de toutes les chaînes (conception, production, logistique, satisfaction client). De surcroît, il y a des systèmes capables, non seulement d’analyser le fonctionnement en temps réel de tout ce qui est mis en œuvre, mais aussi de dicter en retour les actions à entreprendre. C’est le cas, par exemple, des préparateurs d’Amazon ou d’autres entrepôts, qui reçoivent des signaux sur leur casque en fonction de leur localisation, des besoins, des commandes et des lieux où se trouvent les produits. Il y a là une sorte de robotisation de l’action humaine en entreprise… jusqu’au moment où ce seront des robots métalliques qui s’y substitueront. Pourquoi pas, me direz-vous, si c’est pour réduire la pénibilité? Bien sûr, et de ce point de vue-là, tant mieux ! Mais le problème vient des modes de management que cela induit. C’est-à-dire que des personnes décident des cadences et des modalités d’organisation que d’autres personnes subissent sans avoir le droit à la parole, parce qu’elles les subissent de façon automatisée. Allez donc vous opposer à des équations algorithmiques qui assignent vos tâches, votre cadence, etc. Pis, d’autres métiers à haute compétence cognitive sont également appelés à être remplacés – ou en tout cas encadrés – par l’intelligence artificielle. Ce sera par exemple le cas des recruteurs, des avocats, des comptables, des radiologues… ce qui entraînera au passage la destruction d’une masse importante de compétences ayant pourtant nécessité de nombreuses années d’études.

D.M. – Quel serait le rôle de l’action syndicale?

É.S. – En mettant en avant une certaine atténuation de la pénibilité, la doxa du progrès technologique a berné les syndicats. Ceux-ci n’ont pas suffisamment pris en compte les nouvelles modalités automatisées de management et d’encadrement de l’action humaine, non plus que leurs incidences. C’est pourtant fondamental, car cela pose la question de l’apport singulier et subjectif de chaque être au sein d’un collectif. Or, ces systèmes ont contribué, parfois de façon insidieuse, à une surhomogénéisation des pratiques de travail, à une réduction des actions à l’obtention de résultats automatisés qui doivent être produits continuellement. La robotisation des modes d’organisation en entreprise suppose une équivalence indifférenciée de tous les salariés, et presque une négation de l’apport subjectif et singulier de chacun. Toutes les actions doivent s’adosser à des résultats prédéfinis. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté, pour la singularité, pour la créativité de chacun. Le travail ne serait donc que la réalisation d’opérations entièrement prédéfinies ? Ce sujet est éthique et philosophique. D’où le besoin de témoignages, de contre-expertises, d’évaluations et d’études pour nourrir des mobilisations en vue de s’opposer à ce mouvement puissant qui s’est déployé. L’action syndicale a une mission historique de bataille pour l’amélioration des salaires, certes, mais l’évolution ultrasophistiquée des modes de travail me semble devoir – et ô combien – constituer un motif central de mobilisation.

D.M. – Les risques sanitaires et écologiques du très haut débit de cinquième génération suscitent également le débat. Quels seraient-ils, selon vous ?

É.S. – Il est difficile de se prononcer, pour l’instant, sur les études produites sur la 5G, souvent contradictoires et fort complexes. Il y a évidemment besoin de la plus grande transparence de la part de la puissance publique sur les risques sanitaires, mais aussi écologiques, générés par les ondes électromagnétiques et l’utilisation des serveurs. Mais au-delà de ça, l’heure est venue de ne pas nous contenter de seulement dénoncer la 5G et l’industrie du numérique. Il convient autant, maintenant, d’en analyser nos usages et d’être assez cohérents pour décider, individuellement et collectivement, de nous défaire de certains d’entre eux, quand bien même ils ne cessent de nous procurer un confort prétendu. Car, à vrai dire, la conscience ne se divise pas. Propos recueillis par Dominique Martinez

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La fée Fip au pain sec

Aucun savoir-vivre dans les hautes sphères ! À l’approche de Noël, des mères fouettardes ont coupé les micros des dernières locales de Fip : à Bordeaux, Strasbourg et Nantes. Quant aux festivités pour les 50 ans de la nationale, elles ont démarré au premier confinement avec la disparition des flashs d’info.  

 

À l’approche des fêtes de fin d’année, nombre de Français se demandaient s’ils pourraient festoyer en famille ou entre amis. Les auditeurs des Fip de Bordeaux, de Nantes et de Strasbourg, eux, savaient qu’ils perdaient leurs radios dès le 18 décembre. Finies les informations culturelles de proximité comme les douces voix qui les animaient malgré leur chaleur inestimable en temps de froidure et pas qu’hivernale. Point de père Noël donc mais des mères sacrément fouettardes – Bérénice Ravache, directrice de Fip sous les ordres de Sibyle Veil, PDG de Radio France, soutenue par sa ministre de tutelle – qui cognent sans vergogne. Et ce, malgré le soutien du public (deux pétitions rassemblant plus 163 000 signatures), des acteurs culturels et des élus : les maires des trois villes comme les trois sénateurs des régions ont écrit à Roselyne Bachelot pour que vivent les Fip locales.

À la veille de ses 49 ans, Fip Bordeaux, l’une des premières stations locales à naître, a fermé son antenne alors qu’elle affichait une audience record. « Quel gâchis », lâche Muriel Chédotal, animatrice et déléguée CGT, « alors que nous assurions un véritable service public en contribuant au dynamisme des territoires ! ». Début décembre, après une bataille rondement menée, sur les vingt-quatre salariés concernés par la fermeture des locales, les cas de trois d’entre eux restaient en suspens. Les autres partaient soit à la retraite, soit en formation ou étaient reclassés.

La radio prise dans la Toile

Demeure Fip nationale, créée il y cinquante ans par les inénarrables Roland Dhordain, Jean Garretto et Pierre Codou. Cette belle radio enchaîne tous les styles musicaux, les tubes comme les pépites méconnues d’hier et d’aujourd’hui. On découvre ainsi le blues créole du trio parisien Delgres qui va sortir son 2e album, on fredonne avec Juliette Greco sur « Paris couleur novembre », on s’active sur « C’est lundi ! » de Jesse Garon, quand le soir tombé, Luciano Pavarotti envahit notre cuisine avec « La Traviata ». « Sur Fip, on est toujours aux premières loges », glisse au micro une des animatrices qui sait, avec les programmateurs, traiter les auditeurs comme des rois. Comme ses consœurs, elle a une voix qui réchauffe en ambassadrice culturelle hors pair, nous informant sur les morceaux écoutés comme sur les arts en général, des spectacles à venir aux livres à paraître. Qualifiée de « meilleure radio au monde » par le PDG de Twitter, Jack Dorsey dévoilait en 2019 à ses quatre millions d’abonnés son tatouage à l’effigie de la station de Radio France ! Fip est l’une des radios à la plus longue durée d’écoute.

La radio, aujourd’hui, a son application Internet où l’on retrouve la liste de tous les titres diffusés à l’antenne que l’on peut ranger dans nos favoris. De quoi se réjouir sauf qu’on nous invite à les exporter sur des plateformes d’écoute payantes. Une fois l’application ouverte et passée la pub plein écran (sic), on tombe sur des chaînes thématiques (rock, jazz, pop, électro…), « complètement aux antipodes de l’éclectisme de la chaîne », affirme le journaliste Lionel Thompson, élu CGT au Conseil d’administration de Radio France. « Tout ça s’inscrit dans la volonté de développer Internet sur toutes les antennes de Radio France. C’est bien, à condition qu’on dispose de moyens propres pour le faire sans toucher à nos corps de métiers et à nos budgets ».

Après des grèves sans précédent pour contrer un plan d’économie drastique de 60 millions d’euros, la crise sanitaire semble être arrivée à point nommé pour accélérer sa mise en place. Amélie Meffre

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