Archives de Tag: Syndicat

Massini, onze ouvrières en colère

Un événement, à l’Opéra national de Lorraine : la création mondiale à Nancy de 7 minuti, l’« opéra syndical » de Stefano Massini, dans une mise en scène de Michel Didym ! Une œuvre originale, étonnante et émouvante qui, pour la première fois, allie art lyrique et monde du travail.

 

Tension extrême et branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Au local syndical, impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche, leur déléguée, seule représentante des salariées lors du conseil d’administration qui s’éternise en longueur. Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture, la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements ? Au fronton de la porte, sans trop savoir si elles y croient encore, elles ont tendu leur banderole. Avec un seul mot, fort, en lettres capitales, DIGNITÀ, dignité !

Une dignité qui sera mise à dure épreuve, à l’arrivée de Blanche. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les onze membres du Conseil d’établissement, au nom de l’ensemble du personnel : la perte de 7 minutes de pause sur les quinze que leur accordait jusqu’alors la direction ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et celles qui s’y opposent : deux heures d’opéra pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. Deux heures palpitantes, émouvantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. Deux heures surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée, et remarquable avec plus de sept minutes d’applaudissements, sur la scène de l’art lyrique.

 

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini. Captivante, mais plus encore sous la baguette du chef Francesco Lanzillota… La musique de Giorgio Battistelli donne toute la mesure du drame social qui se joue et se chante entre les protagonistes. Une histoire inspirée au dramaturge italien par le conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire, un opéra superbement construit sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues, et amies, à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7mn de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires. Notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ! ». Le chantage à l’emploi pèse lourd, les mots respect et dignité résonnent fort aussi sous les lambris dorés de l’opéra de Nancy.

« Opéra syndical : voilà deux mots qui ont rarement été associés, ou peut-être jamais », commente le metteur en scène Michel Didym. « Nous voulons dire à nos concitoyens que le monde de l’art n’est en aucun cas coupé du monde réel. Que le monde du travail est un sujet majeur et qu’il est grand temps que l’opéra s’en empare pour apporter une part de beauté et de distance à ces questions ». De la musique et du bel canto pour révéler au grand public une réalité sociale trop souvent ignorée et bafouée, partager l’angoisse et la colère d’hommes et de femmes qui jouent souvent leur avenir hors les planches, magnifier l’intelligence née de la lutte collective. L’œuvre le mérite grandement, à quand 7 minuti sur la scène de l’opéra Bastille, et ailleurs ? Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Musique et chanson, Rideau rouge, Sur le pavé

Longwy, radio Cœur d’acier

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la

© Céline Bansart

fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de

©J-M.Lobbé

feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 9 au 11/01, à La Passerelle de Saint-Brieuc. Le 22/01, aux Trinitaires de Metz. Du 24 au 28/01, au CDN de Gennevilliers. Du 30/01 au 01/02, au CDN de Sartrouville. Les 13 et 14/02, au MIMA de Mirepoix. Du 28/02 au 03/03, à La Méridienne de Lunéville. Du 05 au 08/03, au CDN de Lille. Du 11 au 15/03, au TJP de Strasbourg. Du 19 au 22/03, à l’Agora-Desnos de Ris-Orangis. Les 24 et 25/03, à l’Espace culturel de Longlaville. Les 28 et 29/03, à la SN de Vandoeuvre-Lès-Nancy. Les 31/03 et 01/04, à l’Espace 600 de Grenoble. Les 04 et 05/04, au Centre culturel de La Courneuve. Les 21 et 22/05 dans le cadre de la BIAM, au Théâtre Berthelot de Montreuil.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Entretiens, rencontres, Festivals, Rideau rouge, Sur le pavé

Le travail des enfants, pas du jeu !

Ils sont 152 millions par le monde, ils ont entre 5 et 17 ans. Ils ramassent le coton en Ouzbékistan huit à douze heures par jour, ils extraient le cobalt au Congo… Associations de consommateurs et syndicats se mobilisent à la veille du 20 novembre, Journée internationale des droits de l’enfant.

 

 

Le chiffre est effrayant, à peine croyable : 152 millions d’enfants dans le monde, en 2016, étaient astreints au travail, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Près de la moitié étaient âgés entre 5 et 11 ans. Le phénomène touche l’Afrique (72 millions d’enfants), l’Asie et le Pacifique (62 millions), les Amériques, les États arabes, mais aussi l’Europe, en Italie ou en Géorgie. L’agriculture est le premier employeur, devant les services et l’industrie. Plus de 70 millions d’enfants effectuent des travaux dangereux : transport de charges lourdes ou extraction de matières premières (cobalt, lithium, coton, cacao…) utilisées ensuite dans la fabrication de vêtements, de voitures, de smartphones, de produits de beauté, etc…

En Indonésie, en République démocratique du Congo ou en Ouzbékistan, les mécanismes qui concourent à entretenir le travail des enfants sont les mêmes. À commencer par des salaires de misère qui obligent les parents à mobiliser tout ce que la famille compte de bras pour arriver à un revenu décent. Au nom de quoi ? Du jeu de la concurrence libre et non faussée et de la doxa libérale qui veut que la baisse des droits sociaux est un pendant de la baisse des prix. « Il faut sortir de cette logique, agir au-delà des frontières en engageant des coopérations, en créant des convergences, entre les associations de consommateurs et les syndicats », a plaidé Fabrice Angéi, secrétaire confédéral CGT, lors d’un colloque organisé au mois d’octobre par Indecosa-CGT et l’association européenne des consommateurs, ECU, qui fédère plus de vingt organisations de consommateurs de seize pays. Le thème ? Le travail forcé et le travail des enfants. Si la lutte contre le travail des enfants, et son éradication, est fondamentale, elle suppose aussi de trouver d’autres sources de revenus pour les familles. « Ça commence par le paiement de salaires décents », remarque Mathieu Arndt, d’Amnesty International. « On peut aussi s’interroger sur d’autres éléments », ajoute Bernard Thibaut, ex-secrétaire général de la CGT, aujourd’hui au Bureau international du travail (BIT), « comme le fait, par exemple, que seuls 12 % des travailleurs dans le monde bénéficient d’une indemnisation chômage ».

Au-delà des cadres réglementaires plus ou moins contraignants, il semble que l’information au public soit une des armes les plus efficaces pour rendre les entreprises, toujours soucieuses de leur image, plus responsables. « Le défi est de donner la parole au consommateur », suggère Sergio Veroli, président de l’ECU. « Mais l’Europe doit aussi être plus forte, plus unie au plan politique. Elle a fait le marché et la monnaie uniques, elle se doit de garantir les droits des citoyens et des travailleurs ». Les enfants au travail ? Autant de jeunes têtes absentes des bancs de l’école, privées du droit d’écrire et de lire, interdites d’emprunter les chemins de la culture, condamnées à un avenir précaire. Jean-Philippe Joseph

 

Repères :

Deux normes de l’Organisation internationale du travail (OIT) protègent en théorie les enfants contre l’exploitation économique : la convention n°138, qui fixe un âge minimum à l’emploi et au travail, et la convention n°182, relative aux pires formes de travail des enfants. En France, la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres, votée en 2017, oblige les groupes internationaux à s’assurer que leurs activités se font dans le respect des droits humains fondamentaux. Les premiers rapports sont attendus pour le début de l’année prochaine.

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Tartakowsky et Margairaz, l’État détricoté

Nouvellement publié, L’État détricoté, proposé par les historiens Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz, analyse comment la France met à mal depuis les années 1990 les principes régulateurs et protecteurs instaurés à la Libération. Un ouvrage éclairant et percutant.

 

Comment et pourquoi s’est construit à la Libération un État régulateur, planificateur, social ? Comment et pourquoi est-il démantelé depuis les années 1990, avec une accélération sans précédent depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir ? Une série de questions auxquelles tentent de répondre avec pertinence, dans L’État détricoté, de la Résistance à la République en marche, Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz.

Retour en arrière, en préambule et pour mémoire, sur quelques déclarations en date de 2007 : « Statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ». Ces réflexions sont de Denis Kessler, alors numéro deux et idéologue du Medef, à propos des réformes de Nicolas Sarkozy, dans le magazine Challenges.

À partir, notamment, de cette citation, les deux historiens analysent donc ce qui, de l’État social, planificateur et régulateur issu du programme du Conseil national de la Résistance, est aujourd’hui démantelé. Danielle Tartakowsky (professeure honoraire d’histoire contemporaine à l’université Paris 8, spécialiste de l’histoire sociale et politique de la France du XXème siècle) et Michel Margairaz (professeur d’histoire économique contemporaine à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne) décrivent d’abord le contexte national et international qui a permis l’émergence du « Welfare State » ou État du mieux-être social, expression qu’ils préfèrent à celle d’État providence : son contenu, la volonté régulatrice qui a dominé plusieurs décennies au sein du pouvoir lui-même. Pour décortiquer ensuite l’articulation entre régulation, mobilisations et conquêtes sociales, disséquer enfin la rupture qui s’est accentuée dans les années 1990 et 2000, du fait du type de mondialisation. Et de conclure sur l’évolution des luttes, devenues alors principalement défensives.

Une première partie est ainsi consacrée à l’État social et à sa crise de 1945 à 1992, une seconde partie à « Libéralisation de l’État, mondialisation, nouvelle économie », de 1993 à 2017. Dans le dernier chapitre, ils scrutent la conception macronienne de l’État « réduit à l’exécutif expert », la mise à mal des « corps intermédiaires » dans le cadre d’un dialogue qui ne l’est pas, l’inflexibilité du gouvernement qui place les mouvements sociaux « à la croisée des chemins ».

L’État demeure, mais sur ses bases régaliennes et dans une vision autoritaire, tandis que le couple Macron-Philippe s’emploie à « défaire 1945 », sans préciser la finalité de leur « marche ». Les auteurs mettent ainsi en lumière le découpage de la société en trois strates : les « premiers de cordée » qui s’enrichissent au nom de la compétitivité et de la croissance, les plus démunis précarisés, et les classes moyennes soumises à des prestations décroissantes.

Un livre éclairant et percutant, qui décrypte cette nouvelle perspective étatique, à l’usage de tous ceux et celles qui souhaitent s’y opposer et résister. Isabelle Avran

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire, Sur le pavé

Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Pages d'histoire, Sur le pavé

Mai 68 : Maurice Grimaud, un Préfet de police en alerte

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Préfet de police à Paris de 1966 à 1971, succédant au sinistre Maurice Papon, Maurice Grimaud (1913-2009) s’est imposé comme l’une des grandes figures de l’époque. Autant par sa détermination à éviter violences et bavures policières en mai 68 que par son sens du dialogue. Un grand serviteur de la République (1) qui nous raconta en exclusivité, quelques mois avant sa disparition, sa journée du 13 mai. Un témoignage de haute teneur, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs.

 

Mai 68 ne fut pas une succession ininterrompue d’affrontements entre jeunes et policiers comme on serait tenté de le croire en visionnant aujourd’hui les images conservées par les médias. Dans le récit que j’en ai fait quelques années plus tard (2), j’ai indiqué que nous avions eu à faire face, pendant ces six longues semaines, à « seulement » neuf journées ou nuits de grande violence. Le 10 mai fut la première et en a gardé durablement le nom de « nuit des barricades ». La violence y atteignit des paroxysmes, marquant une rupture inquiétante avec les manifestations relativement « modérées » des jours précédents.

Le franchissement de ce palier, qui devait donner une toute autre dimension à la « révolution » de Mai 68, mérite qu’on revienne sur ses causes. Deux circonstances fortuites contribuèrent à transformer en drame ce qui aurait pu et dû se limiter à un affrontement du type de ceux des journées précédentes. La première fut la fâcheuse décision du Premier ministre, Georges Pompidou, de maintenir son voyage en Afghanistan qui le tiendra éloigné de la France pendant les dix premières journées, décisives à bien des égards, de cette crise majeure de la Vème République. La seconde résulte de la première et l’aggrave : l’intérim du Premier ministre était assuré par un homme des plus estimables, monsieur Louis Joxe, garde des Sceaux, que ses précédentes fonctions n’avaient guère préparé à cette lourde tâche et qui ne se sentait pas l’autorité d’un vrai chef de gouvernement. Place Beauvau, le nouveau ministre, Christian Fouchet, n’avait ni l’expérience ni l’autorité de Roger Frey, auquel il avait succédé quelques mois plus tôt. Il en résulta un sensible flottement dans la gestion des événements. Monsieur Pompidou aurait sans doute évité ces tergiversations et pris rapidement, dans cette nuit mouvementée, les décisions apaisantes qu’attendaient les étudiants : la réouverture de la Sorbonne et la libération de leurs camarades condamnés à des peines de prison. Ce qu’il fit dès son retour à Paris, le lendemain, mais c’était trop tard.

La dramatisation de la nuit des barricades eut un autre effet de grande conséquence : la constitution d’un front de solidarité entre les étudiants, les leaders d’une gauche jusque-là aussi désorientée que le gouvernement, et les formations syndicales soucieuses de n’être pas débordées par leurs plus jeunes éléments. Son éclatante démonstration fut le grand défilé unitaire du 13 mai qui conduisit plus de 200 000 manifestants, de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau, ce que l’on n’avait pas vu à Paris depuis plusieurs décennies. Cette journée, elle-aussi, était chargée de dynamite, un rien eut pu la faire exploser. Nous avions toutes les raisons de le redouter : une immense foule, très disparate, est à la merci de provocateurs comme il s’en est tant rencontré dans la longue histoire des troubles et des révolutions en France et dans le monde. Une certaine sagesse partagée évita ces redoutables dérives. D’abord, le contact put être établi avec les leaders les plus raisonnables du mouvement syndical. J’eus moi-même, à sa demande, un long entretien avec un leader du SNES (Syndicat national de l’enseignement supérieur) qui partageait mes soucis et nous convînmes de garder le contact tout au long de la journée.

On connut cependant un moment de réelle inquiétude lorsque l’équipage d’un véhicule de Police-Secours, conduisant à l’hôpital un jeune accidenté de la circulation et traversant la place Denfert-Rochereau, fut agressé par un groupe de jeunes. Le brigadier avait demandé de l’aide par radio et déjà une équipe armée d’une compagnie républicaine de sécurité volait au secours de leurs camarades. Pierre Cot (3), qui se trouvait parmi les leaders politiques du grand cortège, m’avait aussitôt appelé pour me dire que les responsables s’engageaient à assurer la sécurité du véhicule de Police-Secours. Une intervention armée pouvait avoir les plus graves conséquences, on rattrapa de justesse l’équipe envoyée en renfort. Le moment délicat restait celui de la dislocation du cortège. Surexcités par le succès, les plus entreprenants lancèrent le mot d’ordre « À l’Élysée ! ». C’était l’assurance d’affrontements redoutables. Daniel Cohn-Bendit, vrai leader du mouvement étudiant et le plus populaire, sut sagement détourner ses troupes vers le Champ de Mars pour de plus calmes occupations. On dut pousser dans les deux camps un grand soupir de soulagement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

(1) Je ne suis pas né en mai 68, souvenirs et carnets 1934-1992 (éditions Taillandier). Outre son parcours de citoyen et de grand « commis » de l’État, du brillant élève du lycée Henri IV au directeur de cabinet de Gaston Defferre, Maurice Grimaud a publié son agenda d’alors, au jour le jour, des événements de Mai 68 : un moment d’histoire, conté sur le vif par un grand témoin !

(2) En mai, fais ce qu’il te plaît (éditions Stock).

(3) Ministre de l’Air en 1936 dans le gouvernement de Léon Blum, sous le Front populaire. Député de gauche à Paris, battu lors des élections législatives de juin 68.

1 commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Pages d'histoire, Sur le pavé