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La Commune de Paris, 150 ans (1)

Soixante-douze jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème  anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

 

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

Marie-José Sirach, pour le quotidien L’Humanité.

 

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Le TNP est occupé depuis vendredi. Pour l’instant, l’occupation se fait de façon sereine, dans le respect de l’outil de travail et des activités. Les répétitions, représentations professionnelles, résidences et ateliers se poursuivent. C’est un peu schizophrénique de vouloir accompagner un mouvement qui est d’ailleurs amené à s’installer, mais de faire attention à garder la possibilité de rouvrir. À titre personnel, je soutiens l’évidence qu’il faut retrouver l’accès à la culture pour tous, recréer du lien social et de la vie culturelle. Il faut que les cœurs battent de nouveau à l’unisson. Ce n’est pas non plus le bon moment pour remettre en cause notre système d’assurance-chômage. Mais cette question de société dépasse le monde de la culture. Au niveau de l’avenir, on est vraiment dans le noir. Il y aura des dégâts collatéraux chez les artistes émergents, qui ont vu leurs projets s’effondrer. Dans les années à venir, il faudra accompagner avec bienveillance toutes les entreprises étudiantes ».

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

 

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

Menée durant un an par Le Monde et un consortium international de médias, l’enquête « OpenLux » révèle l’ampleur de l’évasion fiscale dissimulée par le centre financier du Luxembourg : 37 des 50 plus riches familles françaises et 266 milliardaires du classement du magazine Forbes possèdent au moins une société offshore (qui exerce ses activités ailleurs) dans le Grand-Duché. Quant aux ex-cadres de McDonald’s, s’ils ont été relâchés, le montage financier suspect a été mis en évidence depuis plusieurs années par le réseau des syndicats : via d’importantes redevances de marques (utilisation du logo, des noms des produits…) facturées aux restaurants, la filiale française aurait fait remonter une grande partie des profits réalisés dans l’Hexagone à McDonald’s Europe Franchising, une petite holding domiciliée au Luxembourg. L’opération aurait ainsi permis au groupe d’échapper à l’impôt sur les sociétés, les bilans des restaurants – des franchisés en majorité – affichant de très faibles bénéfices, voire des déficits après le paiement des redevances.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

L’enquête judiciaire doit donc déterminer si le montant des redevances facturées aux établissements correspond à une valeur de marché normale ou si elles sont exagérément gonflées. Autrement dit, s’il s’agit d’une optimisation fiscale, contestable mais légale, ou d’une fraude. Bien qu’en mai 2016, les enquêteurs de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) aient saisi des documents lors de perquisitions au siège du groupe à Guyancourt (Yvelines), la procédure piétine. Toutefois, selon Le Journal du dimanche, qui a relaté les faits le 14 février dernier, « un compte bancaire de McDonald’s approvisionné de plusieurs dizaines de millions d’euros aurait été récemment bloqué ». Est-ce que d’ici à la fin de l’année un procès en correctionnel pourra se tenir, permettant aux salariés de se porter partie civile ? Affaire à suivre.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

Au bout du compte, à son échelle, l’action de la CGT McDonald’s se sera montrée efficace quand, de son côté, la Commission européenne n’aura obtenu que des résultats mitigés. De quoi donner une image inquiétante de l’état des forces en présence pour contrer l’économie offshore des paradis fiscaux. Celle-ci, consubstantielle du capitalisme contemporain mondialisé, est peut-être utile pour faciliter les transactions financières comme les prêts internationaux, les assurances ou les investissements, mais elle nécessiterait d’être sérieusement régulée pour contrer ses pires travers : la fraude fiscale, le blanchiment d’argent mafieux, la criminalité, l’instabilité financière, la montée des inégalités ou encore la réduction de l’autonomie des politiques fiscales des États.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Dus aux investigations journalistiques réalisées à partir de documents et listings sortis par des lanceurs d’alerte, les multiples scandales à répétition concernant les sociétés offshore et les pays qui les hébergent (« LuxLeaks », « SwissLeaks », « Panama Papers »…) posent des jalons. Certes, la Commission européenne refuse toujours d’inscrire quelque pays européen que ce soit sur sa liste noire des paradis fiscaux, mais elle a exigé plus de transparence de la part de tous. C’est précisément cette obligation de transparence qui a permis à seize médias internationaux dont Le Monde, de mener l’enquête « OpenLux ». Elle démontre que le Luxembourg, ce tout petit État, membre fondateur de l’Union européenne, est en fait un redoutable paradis fiscal, le « coffre-fort de l’Europe ».

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

Mais plus qu’un système – connu depuis très longtemps – l’enquête «OpenLux » vise à montrer l’ampleur de celui-ci, en identifiant pour la première fois les propriétaires et la nature des actifs détenus par le Luxembourg. Si leurs profils sont très divers, de mêmes que leurs nationalités (157 ont été répertoriées), le Luxembourg s’avère être un véritable eldorado pour les fortunes hexagonales. Près de 15 000 ressortissants français ont ainsi été identifiés comme bénéficiaires de sociétés offshore établies au Grand-Duché : célébrités, cuisiniers, médecins, écrivains, sportifs, hommes d’affaires, riches familles ou encore des personnes totalement inconnues, mais aussi des grands patrons et leurs entreprises (JCDecaux, Decathlon, Hermès, LVMH, Yves Rocher…). Les trois quarts des groupes cotés au CAC 40 seraient présents au Grand-Duché à travers, au moins, 166 filiales, selon Le Monde. Au total, cela représenterait plus de 100 milliards d’euros d’actifs, soit 4 % du PIB de la France.

« Ces révélations sur l’évasion fiscale pratiquée massivement par les particuliers les plus riches, les grands patrons et les multinationales confirment qu’il serait injuste de demander des efforts supplémentaires aux « premiers de corvée », quand ceux qui peuvent le plus contribuer à l’impôt y échappent », estime Raphaël Pradeau, porte-parole de l’association altermondialiste Attac. « Plutôt que de vouloir faire des économies sur les allocataires des APL, les chômeurs ou les futurs retraités, le gouvernement devrait lutter vraiment contre l’évasion fiscale et faire payer à chacun sa juste part d’impôt ! ». Et les dirigeants européens, lutter contre la concurrence fiscale –voire la prédation– entre États de l’UE. Les ONG, syndicats, associations, citoyens n’ont pas fini de leur en parler : leur lutte contre l’économie offshore des paradis fiscaux n’est qu’un variant de la lutte pour la justice sociale. Christine Morel

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Culture, l’exigence d’une réouverture

Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce  sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur  l’état des connaissances dans la transmission du virus.

 

En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.

Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.

Aujourd’hui, les connaissances sur la transmission du virus ont progressé et les études scientifiques se succèdent en Europe. Elles arrivent toutes à une même conclusion : dans le respect des consignes sanitaires, les salles en configuration assises sont parmi les endroits où le risque de contamination est le plus faible.

Aujourd’hui, les protocoles sanitaires sont renforcés pour nos salles et de nombreux virologues confirment qu’on ne s’y contamine pas.

Aujourd’hui, une étude du ministère de la Culture montre que l’impact d’une réouverture des lieux culturels sur le brassage journalier de population est négligeable.

Nous savons aujourd’hui que plus aucune raison sanitaire ne justifie notre fermeture. C’est un choix

Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.

En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.

Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

 

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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Éric Sadin, 5G et mutations

Philosophe, écrivain et enseignant, Éric Sadin est l’auteur de L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun. Une exploration des mutations décisives liées aux évolutions technologiques et numériques de notre époque. Entretien

 

Dominique Martinez – Quel modèle de société préfigure le déploiement de la 5G actuellement défendu par le gouvernement?

Éric Sadin – Ce modèle de société est à l’œuvre depuis longtemps. Nous en atteignons juste un nouveau seuil, du fait d’une plus grande rapidité des connexions permise par la 5G. Les gens, du reste, auraient pu aussi bien se mobiliser contre la 3G ou la 4G, car cela signifiait, à chaque fois, une augmentation du rayonnement électromagnétique. Un sursaut a lieu maintenant, au début de ces années 2020. Elles constituent donc un marqueur temporel d’une prise de conscience partielle des excès et des dérives d’une industrie numérique qui ne cesse de s’immiscer dans nos existences individuelles et collectives. Cela s’inscrit dans une histoire qui est déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années : celle de l’extension des services via des systèmes numériques. Et l’histoire de ce que j’ai nommé la « marchandisation intégrale de la vie », c’est-à-dire l’émergence d’applications destinées à nous offrir des services devant satisfaire tous nos désirs, à tout instant de notre quotidien. Cela s’inscrit aussi dans une volonté d’hyperoptimisation de la société où, de plus en plus, aux fins de vouloir éviter la moindre anomalie ou défaillance, quantité d’actions sont gérées par des systèmes numériques. Que, dans tous les secteurs de la vie, l’hyperoptimisation ne cesse de prévaloir, elle constitue le modèle d’une organisation algorithmique et d’une marchandisation intégrale de la vie. La 5G n’instaure pas ce modèle, elle le consolide, et n’est que la partie visible de l’iceberg.

D.M. – Rapidité, ultraconnectivité, réactivité en temps réel. Cette avancée technologique permettra l’accélération de la collecte de données, la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Qu’est-ce qui se joue? Avec quels risques?

É.S. – Ce qui se joue, c’est que, de plus en plus, des systèmes orientent l’action humaine en vue de signaler, en continu, des services et produits adaptés individuellement à chacun d’entre nous. Or, cela a un impact sur l’autonomie de notre jugement, sur notre faculté à pouvoir décider, librement et en conscience, de nos actions. Et ce, sans recevoir continuellement des notifications sur telle chose à acheter, tel restaurant à fréquenter, tel chemin à emprunter. C’est une pression incessante, imposée par un nouveau modèle économique qui affine de plus en plus la connaissance de nos comportements et qui entend continuellement orienter le cours de notre quotidien. C’est le cas de l’intelligence artificielle, par exemple avec les enceintes connectées qui nous disent les bonnes actions à entreprendre, acheter tel produit, écouter telle musique… Certes, on ne cesse de s’inquiéter de la protection de sa vie privée, du traitement des données personnelles et des risques d’atteinte à la liberté. Cependant, nous devrions tout autant nous soucier du modèle de société qui est en jeu. Celui où l’action humaine – individuelle et collective – est appelée à subir une pression constante opérée par des systèmes numériques toujours plus sophistiqués.

D.M. – Vous dites que l’extension de capteurs tous azimuts, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de la troisième décennie de notre siècle. Comment évolueraient le monde du travail et l’action syndicale dans votre projection?

É.S. – Ce ne serait rien moins que l’usine 4.0, entièrement pilotée par des données. Jusqu’ici, les lieux de travail étaient considérés comme des collectifs humains œuvrant en vue d’un même objectif et décidant, dans la pluralité et la contradiction, de modes d’organisation. Là, c’est une rupture. Cette usine 4.0 nouvelle génération repose sur deux principes technologiques majeurs : d’une part, l’extension des capteurs sur toutes les chaînes de conception et de production, et, d’autre part, des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent une visibilité en temps réel de toutes les chaînes (conception, production, logistique, satisfaction client). De surcroît, il y a des systèmes capables, non seulement d’analyser le fonctionnement en temps réel de tout ce qui est mis en œuvre, mais aussi de dicter en retour les actions à entreprendre. C’est le cas, par exemple, des préparateurs d’Amazon ou d’autres entrepôts, qui reçoivent des signaux sur leur casque en fonction de leur localisation, des besoins, des commandes et des lieux où se trouvent les produits. Il y a là une sorte de robotisation de l’action humaine en entreprise… jusqu’au moment où ce seront des robots métalliques qui s’y substitueront. Pourquoi pas, me direz-vous, si c’est pour réduire la pénibilité? Bien sûr, et de ce point de vue-là, tant mieux ! Mais le problème vient des modes de management que cela induit. C’est-à-dire que des personnes décident des cadences et des modalités d’organisation que d’autres personnes subissent sans avoir le droit à la parole, parce qu’elles les subissent de façon automatisée. Allez donc vous opposer à des équations algorithmiques qui assignent vos tâches, votre cadence, etc. Pis, d’autres métiers à haute compétence cognitive sont également appelés à être remplacés – ou en tout cas encadrés – par l’intelligence artificielle. Ce sera par exemple le cas des recruteurs, des avocats, des comptables, des radiologues… ce qui entraînera au passage la destruction d’une masse importante de compétences ayant pourtant nécessité de nombreuses années d’études.

D.M. – Quel serait le rôle de l’action syndicale?

É.S. – En mettant en avant une certaine atténuation de la pénibilité, la doxa du progrès technologique a berné les syndicats. Ceux-ci n’ont pas suffisamment pris en compte les nouvelles modalités automatisées de management et d’encadrement de l’action humaine, non plus que leurs incidences. C’est pourtant fondamental, car cela pose la question de l’apport singulier et subjectif de chaque être au sein d’un collectif. Or, ces systèmes ont contribué, parfois de façon insidieuse, à une surhomogénéisation des pratiques de travail, à une réduction des actions à l’obtention de résultats automatisés qui doivent être produits continuellement. La robotisation des modes d’organisation en entreprise suppose une équivalence indifférenciée de tous les salariés, et presque une négation de l’apport subjectif et singulier de chacun. Toutes les actions doivent s’adosser à des résultats prédéfinis. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté, pour la singularité, pour la créativité de chacun. Le travail ne serait donc que la réalisation d’opérations entièrement prédéfinies ? Ce sujet est éthique et philosophique. D’où le besoin de témoignages, de contre-expertises, d’évaluations et d’études pour nourrir des mobilisations en vue de s’opposer à ce mouvement puissant qui s’est déployé. L’action syndicale a une mission historique de bataille pour l’amélioration des salaires, certes, mais l’évolution ultrasophistiquée des modes de travail me semble devoir – et ô combien – constituer un motif central de mobilisation.

D.M. – Les risques sanitaires et écologiques du très haut débit de cinquième génération suscitent également le débat. Quels seraient-ils, selon vous ?

É.S. – Il est difficile de se prononcer, pour l’instant, sur les études produites sur la 5G, souvent contradictoires et fort complexes. Il y a évidemment besoin de la plus grande transparence de la part de la puissance publique sur les risques sanitaires, mais aussi écologiques, générés par les ondes électromagnétiques et l’utilisation des serveurs. Mais au-delà de ça, l’heure est venue de ne pas nous contenter de seulement dénoncer la 5G et l’industrie du numérique. Il convient autant, maintenant, d’en analyser nos usages et d’être assez cohérents pour décider, individuellement et collectivement, de nous défaire de certains d’entre eux, quand bien même ils ne cessent de nous procurer un confort prétendu. Car, à vrai dire, la conscience ne se divise pas. Propos recueillis par Dominique Martinez

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La fée Fip au pain sec

Aucun savoir-vivre dans les hautes sphères ! À l’approche de Noël, des mères fouettardes ont coupé les micros des dernières locales de Fip : à Bordeaux, Strasbourg et Nantes. Quant aux festivités pour les 50 ans de la nationale, elles ont démarré au premier confinement avec la disparition des flashs d’info.  

 

À l’approche des fêtes de fin d’année, nombre de Français se demandaient s’ils pourraient festoyer en famille ou entre amis. Les auditeurs des Fip de Bordeaux, de Nantes et de Strasbourg, eux, savaient qu’ils perdaient leurs radios dès le 18 décembre. Finies les informations culturelles de proximité comme les douces voix qui les animaient malgré leur chaleur inestimable en temps de froidure et pas qu’hivernale. Point de père Noël donc mais des mères sacrément fouettardes – Bérénice Ravache, directrice de Fip sous les ordres de Sibyle Veil, PDG de Radio France, soutenue par sa ministre de tutelle – qui cognent sans vergogne. Et ce, malgré le soutien du public (deux pétitions rassemblant plus 163 000 signatures), des acteurs culturels et des élus : les maires des trois villes comme les trois sénateurs des régions ont écrit à Roselyne Bachelot pour que vivent les Fip locales.

À la veille de ses 49 ans, Fip Bordeaux, l’une des premières stations locales à naître, a fermé son antenne alors qu’elle affichait une audience record. « Quel gâchis », lâche Muriel Chédotal, animatrice et déléguée CGT, « alors que nous assurions un véritable service public en contribuant au dynamisme des territoires ! ». Début décembre, après une bataille rondement menée, sur les vingt-quatre salariés concernés par la fermeture des locales, les cas de trois d’entre eux restaient en suspens. Les autres partaient soit à la retraite, soit en formation ou étaient reclassés.

La radio prise dans la Toile

Demeure Fip nationale, créée il y cinquante ans par les inénarrables Roland Dhordain, Jean Garretto et Pierre Codou. Cette belle radio enchaîne tous les styles musicaux, les tubes comme les pépites méconnues d’hier et d’aujourd’hui. On découvre ainsi le blues créole du trio parisien Delgres qui va sortir son 2e album, on fredonne avec Juliette Greco sur « Paris couleur novembre », on s’active sur « C’est lundi ! » de Jesse Garon, quand le soir tombé, Luciano Pavarotti envahit notre cuisine avec « La Traviata ». « Sur Fip, on est toujours aux premières loges », glisse au micro une des animatrices qui sait, avec les programmateurs, traiter les auditeurs comme des rois. Comme ses consœurs, elle a une voix qui réchauffe en ambassadrice culturelle hors pair, nous informant sur les morceaux écoutés comme sur les arts en général, des spectacles à venir aux livres à paraître. Qualifiée de « meilleure radio au monde » par le PDG de Twitter, Jack Dorsey dévoilait en 2019 à ses quatre millions d’abonnés son tatouage à l’effigie de la station de Radio France ! Fip est l’une des radios à la plus longue durée d’écoute.

La radio, aujourd’hui, a son application Internet où l’on retrouve la liste de tous les titres diffusés à l’antenne que l’on peut ranger dans nos favoris. De quoi se réjouir sauf qu’on nous invite à les exporter sur des plateformes d’écoute payantes. Une fois l’application ouverte et passée la pub plein écran (sic), on tombe sur des chaînes thématiques (rock, jazz, pop, électro…), « complètement aux antipodes de l’éclectisme de la chaîne », affirme le journaliste Lionel Thompson, élu CGT au Conseil d’administration de Radio France. « Tout ça s’inscrit dans la volonté de développer Internet sur toutes les antennes de Radio France. C’est bien, à condition qu’on dispose de moyens propres pour le faire sans toucher à nos corps de métiers et à nos budgets ».

Après des grèves sans précédent pour contrer un plan d’économie drastique de 60 millions d’euros, la crise sanitaire semble être arrivée à point nommé pour accélérer sa mise en place. Amélie Meffre

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Dominique Darzacq, une grande dame de la critique

Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique, Dominique Darzacq s’est éteinte le vendredi 8 janvier. Elle avait 88 ans. Avec elle, disparaît une grande dame de la critique. Régulièrement, nous l’avons croisée : au théâtre d’abord, aux rencontres du Syndicat ensuite. Une femme attachante, aux convictions affirmées, la mémoire du spectacle vivant… C’est avec plaisir, et non sans passion, que nous partagions et débattions : sur les œuvres, les artistes, les publics, la critique théâtrale, le futur du Syndicat. Une journaliste férue de l’histoire des planches, en questionnement toujours sur l’avenir du spectacle vivant. Nous regrettons déjà le silence de son parler franc et sincère. Yonnel Liégeois

En ultime hommage à Dominique Darzacq, Chantiers de culture ouvre ses colonnes à trois plumes reconnues de la critique, Marie-José Sirach, Gilles Costaz et Armelle Héliot. Qu’elles en soient ici chaleureusement remerciées

 

               Dominique Darzacq, cheville ouvrière de la critique

La Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique dramatique s’est éteinte le 8 janvier, rattrapée par la maladie. Elle allait avoir 89 ans. On la reconnaissait de loin à sa frêle silhouette. Pas très grande en taille mais forte en gueule, incroyablement pudique, elle a consacré toute sa vie à l’exercice de la critique dramatique dont elle fut, jusqu’à son dernier souffle, une représentante émérite.

De Combat au JT de TF1

Ses premiers articles paraissent dans Combat. Indépendante jusqu’au bout de sa plume, elle écrira pour Connaissance des arts, le Monde, Révolution, le Journal du théâtre, Théâtre d’aujourd’hui et, ces derniers temps, pour Webthéâtre, un blog théâtral animé entre autres par notre confrère Gilles Costaz… Chroniqueuse un temps à France Inter, elle avait intégré l’ORTF avant de se faire virer en 1968, ce dont elle était fière, disait-elle en riant. C’est Yves Mourousi qui lui offre la possibilité de revenir à la télévision, où elle animera une émission théâtrale sur TF1. Elle avait aimé travailler avec ce journaliste qui lui ouvrait sans souci son JT de 13 heures. « Il ne me demandait même pas de quoi j’allais parler. Il me faisait confiance, et je parvenais à balancer des sujets de plus de six minutes, ce qui aujourd’hui n’est même plus imaginable », me racontait-elle.

Un soutien, un pilier, une référence

Pour l’INA, elle a réalisé des documentaires précieux, désormais étudiés à l’université, sous le titre Mémoire du théâtre. Elle a ainsi réalisé les portraits d’Hubert Gignoux, Roger Planchon, René Allio, Jorge Lavelli, Isabelle Sadoyan, Aurélien Recoing, Antoine Bourseiller ou encore Jean-Pierre Vincent. Avec ce dernier, ils ont écrit ensemble le Désordre des vivants. Mes quarante-trois premières années de théâtre, en 2002. En 2006, elle publie Mission d’artistes : les centres dramatiques de 1946 à nos jours, tandis qu’en 1985 elle avait consacré un ouvrage au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, Du théâtre comme il n’était pas à prévoir mais comme il est à espérer.

Membre très active du Syndicat de la critique dramatique, c’était une figure qui pouvait impressionner les plus jeunes d’entre nous, une lectrice attentive des uns et des autres qui m’appelait souvent le lundi pour réagir aux chroniques de son « cher Léo » (Léonardini) ou à nos papiers. Elle fut un soutien, un pilier, une référence pour beaucoup d’apprentis critiques, une militante sans faille du théâtre, curieuse des artistes, des créations. Ses critiques étaient travaillées, exigeantes, chaque mot ayant son importance, jamais choisi au hasard.

Un amour joyeux et courageux

En juin, sa compagne de toute une vie, Martine Spangaro, disparaissait des suites de « ce maudit crabe ». Martine avait dirigé le Théâtre de Sartrouville et, ces dernières années, le Théâtre du Petit Louvre, l’un des lieux les plus emblématiques du off d’Avignon. « La vie sans elle n’a plus de saveur », me confiait-elle il y a quelques jours, « depuis que ma moitié solaire n’est plus ». Elles se sont aimées pendant quarante ans, courageusement, joyeusement face à l’adversité. Leurs vies étaient entièrement dédiées au théâtre. Jusqu’au bout, malgré son cancer dont elle ne parlait jamais, Dominique est restée cette journaliste curieuse du théâtre sous toutes ses coutures sans se préoccuper des modes « qui ne font que passer », comme elle disait.          Marie-José Sirach (L’Humanité), présidente du Syndicat de la critique (Théâtre-Musique-Danse)

 

              Une grande figure de la critique et de l’histoire théâtrale

Notre collaboratrice et amie Dominique Darzacq vient de mourir, le 8 janvier. Elle était née à Paris en 1932. C’était une grande figure de la critique et de l’histoire théâtrale, qui avait su s’exprimer sur différents médias, la presse, la radio, la télévision et internet.

Elle avait fait ses premiers articles à Combat dans les années 60, sous la houlette de Philippe Tesson. Sa forte personnalité l’avait amenée à être rapidement à la fois un témoin critique, une intervieweuse savante, une réalisatrice de documentaires fouillés et quelqu’un de très proche du milieu théâtral – sa compagne, Martine Spangaro, qui devait devenir son épouse ces dernières années, participa à la direction du théâtre de Sartrouville, au temps de Claude Sévenier, et dirigea longtemps le théâtre du Petit Louvre qui s’ouvre chaque été pendant le festival d’Avignon. Chroniqueuse à France Inter, Dominique Darzacq anima pendant plusieurs années une émission consacrée au théâtre sur TF 1, grâce au patronage d’Yves Mourousi : un exploit, et un exemple quand on pense au peu d’intérêt que les grandes chaînes de télévision manifestent aujourd’hui à l’égard de l’art dramatique quand il n’est pas porté par des vedettes (car elle défendait tous les genres de théâtre).
Sans être une critique à laquelle on confiait un feuilleton ou une collaboration régulière, elle écrivit dans beaucoup de journaux et revues : la revue de l’ATTAC, Connaissance des arts, Le Monde, Révolution, Itinéraire, Le Journal du théâtre, Théâtre d’aujourd’hui Elle prolongeait cette intense activité journalistique par des livres qui resteront : C’était du théâtre comme il n’était pas à prévoir mais comme il est à espérer (1985) sur le théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, L’Abécédaire Heyoka Sartrouville (1999 : elle s’intéressa beaucoup au théâtre jeune public et à la marionnette), Le Désordre des vivants (de longs entretiens avec Jean-Pierre Vincent, 2002).

Devenue réalisatrice, elle a fait, essentiellement pour l’INA, des documentaires remarquables sous le titre générique de « Mémoire du théâtre » : elle a ainsi fait parler et témoigner Hubert Gignoux, Roger Planchon, René Allio, Jacques Mauclair, Jean-Pierre Vincent, Jorge Lavelli, Isabelle Sadoyan, Aurélien Recoing, Pierre Vial, Antoine Bourseiller… L’histoire du théâtre lui doit, lui devra beaucoup ! Entière dans ses jugements et ses amitiés, elle ne redoutait pas les désaccords et la polémique. En même temps, elle était solidaire de ses confrères et fut toujours très engagée dans l’action du Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, dont elle avait été faite vice-présidente d’honneur.

C’est dans un ses textes écrits pour le bulletin du Syndicat que nous relevons ce qu’elle dit de l’art de juger : « Alors que pour Émile Zola la critique était « une des choses les plus inutiles et les plus sottes qui se puissent voir », Oscar Wilde, au contraire, affirmait qu’« une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile ». Pour sa part, le critique Gilles Sandier (1924-1982) la concevait comme « une franchise qui se bat, la partialité éclairée », tandis que Francisque Sarcey (1827-1899) affirmait qu’elle était « la voix de la foule, et son premier cri ». On la classerait plutôt du côté de Gilles Sandier, personnage un peu oublié mais qui fut l’un des ténors de la critique passionnée au cours des années 60-80.
Atteinte par la maladie, elle continua à aller régulièrement au théâtre et à donner ses articles à Webtheatre, malgré des séjours réguliers à l’hôpital. Elle eut la grande tristesse de voir son épouse Martine mourir au mois de juin. Restée seule, elle ne voulait rien abandonner de son activité principale. Les messages qu’elle envoyait à la rédaction étaient combatifs, chaleureux et rieurs. Récemment, elle nous annonçait un entretien avec l’actrice Anne Le Guernec, quand elle fut de nouveau emmenée à l’hôpital où elle devait succomber de crises respiratoires. Webtheatre et la presse théâtrale perdent une observatrice de premier plan, d’une écriture particulièrement gourmande.              Gilles Costaz (Webthéâtre)

 

                                       Dominique Darzacq, un modèle

Dans les métiers de la transmission, on apprend beaucoup de ses aînés. Et Dominique Darzacq, par sa présence et son travail, a été un modèle pour de nombreux journalistes culturels. Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique, elle aura, sa vie durant, défendu un théâtre d’art, aussi bien dans la presse écrite, la radio, qu’à la télévision. Elle s’est éteinte vendredi, quelques mois après la mort de celle qui avait été une compagne de vie et de passion artistique, Martine Spangaro. Dominique Darzacq avait eu 88 ans au mois de décembre dernier. Elle luttait contre une leucémie et le chagrin la minait depuis la disparition de Martine, en mai 2020. Elle s’est éteinte, entourée d’amis précieux, d’amies fidèles.

Souvenons-nous d’elle souriante, rieuse, caustique avec les fats, inlassable lorsqu’il s’agissait d’élargir le cercle des spectateurs du théâtre. Une femme engagée, qui était d’abord journaliste et abordait l’art du théâtre comme un grand reporter. Aller à l’aventure, découvrir, faire connaître, faire aimer, défendre. Si l’on se souvient bien, elle débuta à Combat dans les grandes années du quotidien. Ensuite, c’est sans doute à France Inter où sa pugnacité fit merveille. Elle travaillera pour Le Monde, Connaissance des arts et même Révolution. Et ces dernières années, elle écrivait aussi pour le site webtheatre.

Mais c’est sans doute en entrant à TF1, auprès de Marie-Laure Augry et d’Yves Mourousi, et en faisant une place extraordinairement large à l’art dramatique dans les journaux qu’ils présentaient, que Dominique Darzacq aura su, avec rigueur et exigence, faire connaître à un cercle très large le théâtre, les comédiens, les metteurs en scène, les auteurs. Dans ces grandes années 80, elle sillonne la France, de Strasbourg à Marseille, de Nanterre à Saint-Denis ou à la MC93. Elle était d’une culture profonde et ondoyante : elle défendait aussi bien le théâtre privé que le réseau public. Elle était une femme de service public. Elle aime le monde du théâtre. Elle le défend avec ardeur. Elle y puise d’indéfectibles amitiés : René Gonzales, notamment.

Dominique Darzacq a également publié quelques livres : Du théâtre comme il n’était pas à prévoir…en 85 (TGP/Solin), Jean-Pierre Vincent, mes quarante-trois premières années de théâtre (Les Solitaires Intempestifs, 2002) et aussi un ouvrage collectif, Les centres dramatiques de 1946 à nous jours (Théâtrales, 2006). D’elle, resteront également des portraits-entretiens, des films d’une remarquable valeur documentaire, qu’elle a tourné pour l’INA dans une collection qu’elle lança, « Mémoire du théâtre ». René Allio, Hubert Gignoux, Roger Planchon, Jacques Mauclair, Jean-Pierre Vincent, elle savait mener des entretiens, mettre en confiance, laisser sourdre les personnalités profondes des artistes interrogés. Dominique Darzacq était officier dans l’ordre des Arts et Lettres et, on l’a dit, Vice-Présidente d’honneur du syndicat de la critique. Elle s’intéressait à la place du théâtre dans les médias et à la relève. Armelle Héliot (Le journal d’Armelle Héliot)

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Melly Puaux, la mémoire d’Avignon

Cofondatrice de la Maison Jean Vilar en Avignon, Melly Puaux est décédée le 2 janvier, à l’âge de 77 ans, dans sa demeure en Lozère. Femme de lettres et ancienne comédienne, elle fut tout autant cheville ouvrière et mémoire du festival.

 

C’est au Lycée Louis Legrand à Paris que Melly Touzoul tombe dans le grand bain du théâtre. Elle débute dans la troupe fondée par Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent. Elle rejoint le Festival d’Avignon en 1967 au poste de secrétaire permanente. Elle épouse Paul Puaux en 1977 et l’accompagne étroitement dans son action jusqu’à sa mort en 1998.

Après la disparition de Jean Vilar en 1971, une Maison dédiée à son nom voit le jour, résultat d’une alliance entre l’association qu’elle fonde en 1972, la Bibliothèque nationale de France et la Ville d’Avignon. Installée à l’Hôtel de Crochans, au pied du palais, la Maison devient, dès son ouverture en 1979, un lieu mêlant expositions, archives (iconographiques et audiovisuelles), espaces de recherches, de rencontres ou encore d’animation pour les plus jeunes. Après le décès de son mari, Melly Puaux avait continué de collecter les textes, les objets de scène ou les témoignages de ceux qui avaient travaillé avec le metteur en scène. Elle s’y consacra avec une énergie rayonnante. « Melly a œuvré, avec un dévouement infini, à la mémoire de Jean Vilar et du Festival d’Avignon, et au rayonnement de la Maison Jean Vilar », témoigne l’actuelle directrice, Nathalie Cabrera.

De par cette volonté à brandir haut le flambeau du théâtre populaire, Melly Puaux a su transmettre avec brio toute un pan de l’histoire culturelle du pays. Vilar voulait un théâtre populaire, Melly Puaux en conforta sens et enjeux avec des livres, des rencontres pour transmettre et rendre accessible son œuvre. D’une fidélité sans faille au passé, elle était résolument tournée vers la modernité. Dans cet esprit, elle entretenait des liens conviviaux et fraternels avec les militants et responsables de la CGT lors de leur venue en la Cité des papes. Elle répondit toujours favorablement aux sollicitations de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

« C’était une femme généreuse, de caractère, de conviction forte, cherchant toujours à confronter avec ardeur sa fidélité à l’action de Jean Vilar et de Paul Puaux aux questionnements des nouvelles formes et pratiques artistiques et théâtrales », témoigne Jean-Pierre Burdin, l’ancien responsable Culture à la confédération. Attachée au mouvement ouvrier, en 2000, elle avait accueilli les rencontres européennes Culture & Syndicalisme organisées par la CGT. Par son action et son dévouement, par le lien qu’elle créa avec les artistes, Melly Puaux demeure à jamais l’une des mémoires du Festival d’Avignon. Yonnel Liégeois

Bibliographie : Mot pour mot / Jean Vilar : textes réunis et présentés par Melly Touzoul et Jacques Téphany (Stock, 1972). Théâtre citoyen, du Théâtre du peuple au Théâtre du soleil : texte de Pascal Ory, choix de citations et d’illustrations par Melly Puaux (Association Jean Vilar, 1995). L’aventure du théâtre populaire, d’Épidaure à Avignon : Melly Puaux, Paul Puaux, Claude Mossé (Éditions du Rocher, 1996). Honneur à Vilar : sous la direction de Melly Puaux et Olivier Barrot (Actes Sud-Papiers, 2001)

Hommage à une grande dame de la culture

 « Avec Melly Puaux disparaît une conscience du théâtre. Elle partageait avec Paul Puaux une éthique inébranlable de la démocratisation culturelle. Elle savait convaincre avec délicatesse et intelligence. Sa vie aura été dédiée à cette forme d’art si souvent incomprise qu’on appelle le théâtre populaire. L’exigence le disputait chez elle à l’humour. Témoin d’une des plus grandes aventures de l’histoire de l’art, elle en portait le souvenir non pas dans la nostalgie mais dans l’espérance en l’avenir. Bien sûr Avignon se souviendra de sa présence nécessaire ». Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon

« Melly était comme une petite statue du Commandeur. Sans des gens comme elle, les traces s’effaceraient, les trésors resteraient définitivement enfouis et nos enfants seraient dépouillés de leur héritage sans même le savoir. Vive les scribes imperturbables. Vive Melly et Paul ». Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil

Cécile Helle, la maire d’Avignon, rend hommage « à une grande dame de la culture et à une figure incontournable du Festival ».

Le parti communiste du Vaucluse salue « une grande figure qui a œuvré toute sa vie pour changer le monde, pour l’indépendance et la liberté de l’esprit ».

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La culture prend la Bastille !

En province, comme à Paris place de la Bastille, plusieurs milliers de professionnels de la culture ont manifesté, le 15 décembre, pour la réouverture des lieux culturels. Dénonçant le « mépris » du gouvernement et déposant dans la foulée un référé devant le Conseil d’État.

 

« Déconfinons la culture ! », pouvait-on entendre sur la place de la Bastille, noire de monde, à Paris. « On va mourir et même pas sur scène », « Le spectacle rend vivant », « L’art est une arme de construction massive », « le Mépris doit rester un film » ou encore « le théâtre, un lieu de culte », pouvait-on lire sur les pancartes. Prêts à rouvrir le 15 décembre comme initialement annoncé lors du deuxième confinement fin octobre, cinémas, théâtres et musées ont vu leurs espoirs douchés quand le Premier ministre, Jean Castex, a annoncé que, face à la persistance de l’épidémie de Covid-19, ils devraient rester fermés jusqu’au 7 janvier au moins. Depuis, le monde de la culture ne décolère pas. Syndicats et organisations professionnelles, le 16 décembre, ont saisi le Conseil d’État via un « référé liberté », une procédure d’urgence. Qui devrait l’examiner le 21/12 et rendre son avis sous 48h… « Ce qui me choque le plus, c’est le deux poids deux mesures : d’un côté les commerces et les églises qui rouvrent, de l’autre les lieux culturels qui sont pointés du doigt et privés de vivre de leur travail. C’est révoltant », explique Ulysse, intermittent du spectacle de 28 ans.

« Le monde de la culture souffre », a reconnu la ministre Roselyne Bachelot, tout en rappelant que les lieux culturels étaient fermés « partout en Europe » et « sur la base d’un nombre d’études scientifiques ». Des arguments qui ne pèsent pas lourd face au désarroi des manifestants. Pour Martin, un autre intermittent de 27 ans, il s’agit « d’une mise à mort ». Et de préciser que « les théâtres sont frileux à nous faire travailler car les décisions politiques changent constamment ». Pour l’acteur Christophe Alévêque, présent place de la Bastille, il faut « qu’on nous dise quand on va pouvoir rouvrir car on ne rouvre pas un théâtre d’un claquement de doigt. On a été très patient, maintenant il faut que tout ça s’arrête». Même son de cloche du côté du rassemblement à Clermont-Ferrand, où Rémi Laroere, 32 ans, salarié du cinéma indépendant Le Rio, fustige le fait que « c’est toujours les mêmes qui vont en tirer profit comme Amazon ou les plateformes de streaming ». Un sentiment d’injustice aggravé par celui d’avoir pourtant été de bons élèves. « Au printemps, nous avons joué le jeu : la santé d’abord. Puis lors du deuxième confinement, on nous a dit que nous n’étions pas essentiels, on est passé sur l’humiliation. Maintenant, nous n’avons aucune perspective », regrette Jean-Marc Grangier, le directeur de la Comédie.

Alors que les acteurs du monde culturel manifestaient dans plus de vingt villes de France, Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, s’est entretenu avec la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Le rendez-vous a débouché sur « beaucoup de promesses ». Peu de garanties. D’abord sur la forme : « il nous est proposé de nous revoir pour (…) préparer cette réouverture avec l’ensemble des professionnels », explique le syndicaliste. « En termes de garanties, on a proposé de faire un soutien financier pour permettre le paiement de répétitions et de résidences de création parce que des milliers d’artistes ou techniciens n’ont pas pu travailler dans la musique, par exemple ». Une revendication déjà portée depuis plusieurs semaines, qui devrait enfin être prise en considération.

Quant à la date du 7 janvier, annoncée comme celle de la prochaine réouverture des lieux culturels, « c’est une clause de revoyure, tout le monde a compris que (…) ça allait rouvrir peut-être le 20 janvier. Cette fois-ci, on demande à être associés aux décisions », a expliqué Denis Gravouil à France Info. « La sortie d’un film ou la mise en place d’un spectacle se construit avec beaucoup de préparation ». Dominique Martinez

Selon un sondage BVA pour Orange et RTL, réalisé le vendredi 18 décembre, une majorité de Français (62%) regrettent que les cinémas, théâtres ou musées restent fermés. Ils auraient voulu que les salles rouvrent le 15 décembre : 62% des Français désapprouvent la décision de maintenir les lieux de culture fermés, contre seulement 38% qui l’approuvent. L’opposition est majoritaire dans toutes les catégories de population, à l’exception des sympathisants LREM. Mais, même chez ces derniers, une minorité significative s’exprime pour dénoncer cette décision (40%). 

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