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Rochdale, coopérative ouvrière

Près de Manchester en 1844, au cœur de l’industrie britannique naissante, vingt-huit tisserands créent un magasin d’un nouveau type : une coopérative ouvrière. Retour sur une aventure pionnière qui a essaimé partout à travers la planète.

Les formes premières de l’économie sociale ne sont pas nées de théories sociales. Elles sont le fait d’hommes et de femmes engagés sur la base de l’égalité et de la solidarité pour une réponse collective à la nécessité ou pour la prise en charge d’un projet commun. Les Équitables Pionniers de Rochdale sont du nombre. Au cœur de l’industrie phare de la puissance britannique et à la suite d’une lutte sociale inaboutie, à Rochdale près de Manchester, vingt-huit tisserands s’engagent en 1844 dans la création d’un magasin ouvrier. Aussi modestes que soient leurs actions, il s’agit d’un combat pour l’émancipation contre le patronat d’abord, ensuite contre les commerçants qui spéculent sur leur position de monopole.

Les Équitables Pionniers font tache d’huile

Les formes premières de l’économie sociale et du mouvement social sont indissociables. Elles inspireront les théoriciens socialistes, notamment ceux dits « utopistes », mais aussi Karl Marx, qui dans son Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs, en 1864, écrira que les coopératives représentent un « triomphe » pour « l’économie politique du travail ». Comme le néolibéralisme aujourd’hui, les pouvoirs de la société libérale du XIXe siècle combattent les corps intermédiaires et refusent toute légitimité aux actions « au nom d’intérêt prétendument commun », comme l’affirme en France la loi Le Chapelier. Malgré tout, différentes formes de collectifs, nés de démarches pragmatiques, émergent : sociétés de secours mutuel, associations ouvrières de production, caisses de crédit populaire, mouvements d’éducation populaire.

À Rochdale, les Équitables Pionniers vont initier un mouvement qui va acquérir une dimension considérable, celui des coopératives ouvrières de consommation. À partir de la mise en commun de faibles contributions, surplus minimes retirés de salaires avoisinant celui de subsistance, le petit magasin de Toad Lane vise à fournir aux travailleurs et à leurs familles des produits de première nécessité à prix réduits. Très vite, la coopérative va voir croître le nombre de ses adhérents en gagnant de nouveaux territoires ; ils seront plus de 10 000 en 1880, quand sera ouvert le grand magasin londonien. Le mouvement va faire tache d’huile. À Paris et dans sa banlieue, en 1900, il y a près de 200 000 adhérents aux dizaines de coopératives comme la Bellevilloise ou la Fraternelle de Ménilmontant.

Rochdale va aussi être le premier maillon d’un ensemble coopératif diversifié, de la production alimentaire à l’habitat. Dans l’Europe entière, en lien plus ou moins institué avec le mouvement social, s’ouvre ainsi une voie qui conduira en France à la proposition que fera Charles Gide d’une « République coopérative » présentée devant les congrès socialistes à la fin du siècle. Mais l’expérience de Rochdale a une autre dimension. Les règles que vont se donner les Équitables Pionniers (la libre adhésion, la gestion démocratique sur la base « un homme (on dit désormais une personne), une voix », l’impartageabilité des réserves) demeurent aujourd’hui celles du mouvement coopératif à travers le monde. Aujourd’hui, plus de trois cents millions de coopérateurs dont les actions touchent plus de deux milliards de femmes et d’hommes partout à la surface de la Terre vivent leur démocratie coopérative selon ces mêmes préceptes. Si ceux-ci se sont inspirés des règles d’une société de secours mutuel, montrant ainsi l’unité de l’associationnisme du XIXe siècle avant la segmentation imposée par les pouvoirs publics, ils n’en ont pas moins créé des dispositions durables de droit, domaine regardé pourtant comme réservé aux élites.

Les coopératives de consommation ont connu, en France, un recul important à partir des années 1950, faisant place à des coopératives de distributeurs, petits voire grands patrons. 180 ans après pourtant, la voie coopérative connaît un renouveau. De plus en plus de penseurs, engagés dans le combat pour l’émancipation, (re)découvrent la coopérative comme modèle d’entreprise solidaire et démocratique, notamment la coopérative de travail (Scop, CAE, Scic). Ainsi, Redonner du sens au travail de Thomas Coutrot et Coralie Perez, comme Ralentir ou périr de Timothée Parrique les présentent comme des entreprises en mesure d’assurer démocratie au travail ou maîtrise de la croissance. Elles sont porteuses de transformation et constituent ce que Lucien Sève appelait, dans Capitalexit ou catastrophe, des « futurs présents ». Jean-Philippe Milésy

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Femmes, les pionnières de l’ESS

Aux éditions du Campus ouvert, Scarlett Wilson-Courvoisier publie Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS. À l’aide d’une centaine de portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles, l’auteure met à l’honneur ce combat émancipateur au cœur de l’économie sociale et solidaire. Femmes pionnières, combattantes, affranchies et décideuses…

Il y a quelques années, les journalistes s’interrogeaient sur le sujet : « Pour être dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS), faut-il être mâle sexagénaire et gaulois ? ». Aujourd’hui, Scarlett Wilson-Courvoisier nous propose le fruit d’un engagement de quarante années pour l’ESS et un long et passionnant travail, Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999). Ce sont plus de 100 portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles que l’autrice classe en « pionnières, femmes combattantes, femmes institutionnelles, affranchies et décideuses ».

Pédagogue et féministe

Certaines ont marqué durablement leur temps. Il y a les grandes pédagogues et militantes de l’éducation des filles et des femmes, Marie Pape-Carpantier et Élisa Lemonnier. Il y a l’écrivaine et militante Flora Tristan. Il y a les héroïnes de la Commune, Louise Michel et Nathalie Le Mel. Plus récemment, il y a Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, fondatrice du Mouvement pour le planning familial, ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui présidera ATD-Quart monde. Mais on en retrouve (ou découvre) tant d’autres qui, le plus souvent dans le silence, ont, aux côtés des grands fondateurs, jeté les bases de l’économie sociale, structuré la société civile, mené le combat féministe.

Éclairée et émancipatrice

Émanation du collectif des femmes pour l’économie sociale et solidaire FemmESS, que Scarlett Wilson-Courvoisier a contribué à créer, Le Matrimoine permet de rendre justice aux anciennes et à toutes celles qui leur ont succédé et qui continuent de le faire. Le combat de FemmESS était nécessaire au sein d’une ESS qui se veut éclairée et émancipatrice, mais qui reproduit trop souvent des modèles patriarcaux. Une grande majorité des salariés de l’ESS sont des femmes, mais avec le plafond de verre et les distorsions hiérarchiques, elles se voient trop souvent confinées à l’exécution. Combien d’années Maguy Beau demeura seule au sein des instances dirigeantes de la Fédération nationale de la Mutualité Française ? Quelle est la place des femmes dans les présidences associatives ou coopératives ?

Avec Scarlett Wilson-Courvoisier qui fut longtemps l’une des très rares femmes au sein de la délégation interministérielle à l’économie sociale, sortent enfin de l’ombre des figures attachantes et impressionnantes par leurs réalisations. Si une civilisation se juge à la place qu’elle fait aussi aux femmes, il est grand temps que l’ESS se penche sur son histoire et sur sa réalité actuelle. Jean-Philippe Milesy

Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS, de Scarlett Wilson-Courvoisier (éditions Campus ouvert, 2 volumes, 500 p., 36€).

Le 20/11 à 18h, l’association Alpesolidaires organise à la Maison de la vie associative et citoyenne de Grenoble (6 rue Berthe de Boissieux, tél. : 04.76.87.91.90) une conférence, rencontre-débat, animée par Scarlett Wilson-Courvoisier.

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