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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, disparaît Jacques Brel. Il est vraiment fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. L’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent à jamais les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music.

À consulter : le site internet officiel.

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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

 

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, les coups de ciseau sur la pierre… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

 

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11/20. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 01/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mardis et mercredis de septembre au 16/10, fermé tous les mercredis du 17/10 au 01/11. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale».

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Ionesco à La Huchette, 70 ans d’absurdité !

Au cœur du Quartier latin, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! En fait, La cantatrice fut créée le 10 mai 1950 au Théâtre des Noctambules, dans la mise en scène de Nicolas Bataille. Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

Pour fêter ce 70ème anniversaire, le Théâtre de la Huchette raconte en 7 épisodes l’incroyable histoire de cette Cantatrice. Tous les vendredis de mai et de juin… Pour (re)voir les six premiers épisodes de cette peu banale aventure, découvrir le 7ème et ultime épisode  : https://www.youtube.com/channel/UCZLV8jwbVG8bLxqiEK-My3Q/videos et https://youtu.be/JfeEbAU7nrw

En complément, tous les comédiens du spectacle Ionesco du Théâtre de la Huchette proposent, chaque jour et à tour de rôle, une pastille humoristique d’une minute : https://twitter.com/theatrehuchette

 

Comme à l’accoutumée, en cette fatidique soirée où est décrété le temps du confinement, s’affiche au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 19 235ème sans discontinuer et plus de deux millions de spectateurs ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, le 10 mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême, « en attendant qu’ils découvrent Molière ou Vitrac, ils font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner dans les colonnes du Figaro.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

L’auteur avait pourtant pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter ! Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre : avec

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant,

La cantatrice chauve. Photo Huchette

paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions

Les comédiens associés, sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette, elles ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », nous raconte Marcel Cuvelier lors de ce même entretien, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle conquis par le spectacle vu en 1953 », alors jeune assistant de Cousteau sur Le Monde du silence et futur réalisateur d’un Ascenseur pour l’échafaud. « Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyennes et citoyens, amoureux de l’insolite : il sera temps pour vous, le jour du grand soir où le spectacle à nouveau sera vivant, de franchir la porte du temple de l’absurde. Sans tarder, bien vite la salle affiche complet… Qu’importe, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante-dix ans ! Yonnel Liégeois

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » (in La cantatrice chauve, scène 8 ).

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition, en un seul volume de La Pléiade, de son théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde ! Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil).

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J’ai fait un rêve !

Incroyable mais vrai, j’ai fait un rêve ! Pas aussi médiatisé que celui de Martin Luther King en 1963, pas aussi bien orchestré que celui de Jacques Brel dans La quête de 1968, sa chanson extraite de la comédie musicale « Don Quichotte, l’homme de la Mancha »… Je le reconnais, pour l’heure mon rêve n’a guère eu l’écho et le retentissement auxquels mon inconscient aspirait !

 

La nuit tombée, la voûte céleste superbement étoilée comme dans les sables de Djanet en plein désert saharien, je survole une planète joviale et chaleureuse. De la porte des usines aux fenêtres des bureaux, hommes et femmes sourient, s’envoient des baisers ou des petits signes de la main. Tous heureux de vivre, fiers de travailler pour le bien commun, je me serais cru revenu au temps du Front Populaire ! Plus de chômage, un salaire et une retraite dignes pour les mères au foyer, les jeunes à l’université, les personnels de santé et les vieux à l’heure du coucher. L’argent n’est plus source de profit pour quelques privilégiés, l’argent est partagé selon les besoins et mérites de chacun. D’aucuns s’en reviennent du théâtre ou du cinéma, la rue est chantante, au rond-point l’ambiance se transforme en Jour de fête ! Le facteur de Tati se fait joyeux luron, c’est écrit en toute lettre, désormais il a le temps de lever la tête du guidon. L’entrée des musées maintenant est gratuite au quotidien, comme les transports en commun. On fait la queue pour aller voir Gauguin, Van Gogh, Soulages ou Picasso, pas pour manger une banane scotchée au mur.

Planant au-dessus des mers, porté par une brise légère, grande est ma surprise : aucun navire poubelle en vue, aucune chaloupe à la dérive ! Baleines et dauphins vaquent tranquillement à leurs amours, l’ouïe en éveil et la queue frétillante, plus de plastique à ingérer… Plus fort encore, nègres et basanés accostent au rivage en toute sérénité, les pieds dans le sable et la tête dans les nuages. Incroyable mais vrai, la planète est redevenue terre d’accueil, elle appartient enfin à tous. Sans frontière ni barrière douanière. Dans le quartier, les repas entre voisins se font légion, la fraternité ne se décrète plus à date programmée, elle se vit toute l’année. Au gré du temps et du vent, selon la disponibilité des gens. Près du lac, au cœur du parc, ce n’est point vraiment les bacchanales, mais ça respire tout de même sacrément bon le coquelicot, le bien-être et la chaleur humaine. En un mot, un déjeuner sur l’herbe à la Manet, version cinématographique selon Renoir… Ce n’est pas pour me déplaire. Comme j’ai une petite faim, j’y fais une petite pause, puis une petite sieste. Là, j’ai comme un trou, noir comme un carré blanc, la décence m’oblige à faire silence. Je me souviens seulement que l’élixir était voluptueux et la chair luxuriante.

On se serait cru dans les vignes du Seigneur ! Sauf que les croyants de toute confession ont rendu les armes pour enfin entendre raison, trop de haine au nom de l’amour d’une divinité, qu’il soit fils de Dieu, enfant de Mahomet, lecteur du Talmud ou témoin de Jehova… L’occident enfin a porté son regard plus loin que le bout de son nez, se tournant vers l’Asie et prêtant l’oreille à Lao-Tseu : « la nature est une insondable chaîne du vivant, les hommes sont semblables devant la mort », avait dit le sage en des temps immémoriaux, cinq siècles avant  la naissance du petit Jésus. Chacun a donc remisé ses convictions à la crèche ou en son for intérieur, souvent malmené le principe de laïcité semble l’avoir emporté, seul importe l’isoloir républicain. Celui où l’on décide ensemble ce que sera le pays demain. Incroyable mais vrai, trois jolis mots sont désormais inscrits au fronton des mairies, l’hôtel de la ville ou la maison commune selon son appellation première : Liberté, Égalité, Fraternité ! Plus d’œil crevé pour avoir osé manifester, plus de longues files d’attente aux soupes populaires, plus de sans-papiers confinés en centre de rétention…

« Rêver un impossible rêve, aimer jusqu’à la déchirure », chante Brel. Fantasme, billevesée ? Non, une utopie en actes dont nos repas de fête, en famille ou entre amis, sont symbolique illustration à l’heure de l’échange de nos vœux de bonheur et d’espérance ! Toutes et tous différents, et pourtant toutes et tous à la même table… Notre planète en parfaite harmonie, une image forte de l’humanité à laquelle nous aspirons pour demain : l’égalité de tous comme aux premières heures de ce temps passé où, ainsi que le conte superbement Éric Vuillard dans 14 juillet (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour et auteur récemment de La guerre des pauvres), une foule anonyme se fait peuple et se met en marche pour abolir les privilèges, la fraternité entre tous comme aux premières heures de ce temps tragique lorsque Jaurès appelle désespérément ouvriers allemands et français à l’unité pour conjurer ce qui deviendra la grande boucherie de 14-18, la liberté pour tous comme aux premières heures de ce temps présent quand une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, Israéliens et Palestiniens, bravent les interdits pour échanger des paroles de paix.

Une société humanisée, éclairée : vivement que mon rêve devienne réalité, qu’il s’inscrive en pleine lumière ! Yonnel Liégeois

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2020. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !

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Bussang et son théâtre populaire

Voilà plus de 120 ans que le Théâtre du Peuple anime le village de Bussang, niché au cœur de la vallée vosgienne. Comme à ses débuts, le lieu mélange amateurs et professionnels et accueille un public panaché. Avec trois pièces à l’affiche, jusqu’en septembre. Retour sur une aventure hors du commun.

 

C’est en 1895 que Maurice Pottecher, jeune poète, marié à la comédienne Camille de Saint Maurice, dite « Tante Cam », a l’idée d’installer un théâtre dans son village natal, Bussang (Vosges). Son père, Benjamin, à la tête d’une importante usine de fabrication de couverts est ouvert aux idées humanistes. En tant que maire, il fait construire un hôpital, une école et même une gare où le train arrive depuis Paris. Il va donc financer le projet du fils qui participera à l’essor de la vallée. Elle est alors dynamique en cette fin du XIXe siècle quand on compte, outre l’entreprise Pottecher qui emploiera jusqu’à 300 personnes, sept usines textiles et des thermes qui amènent nombre de touristes.

Une aventure villageoise
L’idée est d’impliquer la population locale dans la vie du théâtre, tant dans la construction de la grande bâtisse en bois, avec son célèbre fond de scène s’ouvrant sur la forêt, que dans la réalisation des décors et des costumes, l’administration et les représentations. Les menuisiers et électriciens se font régisseurs quand les ouvrières du textile confectionnent les costumes. « La Passion de Jeanne d’Arc », « L’Anneau de Sakountala », « L’Empereur du Soleil couchant », « Le Château de Hans »… : les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des membres de la famille, tels le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher ou son père que l’on désigne comme le « Raimu vosgien ». S’y mêlent aussi des professionnels, tels « Tante Cam » ou Pierre Richard-Willm, une vedette de l’époque qui va participer à l’aventure et attirer un large public. Ils se chargeront de repérer et de former à la scène des habitants du village, de la directrice

©Jean-Louis Fernandez

de l’hôpital au secrétaire de mairie, mais aussi des ouvriers des usines.

L’utopie à l’œuvre
Pour devise « Par l’art pour l’humanité », Maurice veut bâtir « un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels ». Au Théâtre du Peuple se côtoieront le bourgeois local, l’ouvrier comme le touriste et l’intellectuel. Comme le souligne l’historienne Marion Denizot, « Maurice Pottecher met directement en pratique sa conception théorique d’un théâtre populaire. Il définit un répertoire écrit pour le public local (…). Les sujets sont prioritairement issus (…) de ce que l’on pourrait nommer le « folklore local » ». Dans le courant hygiéniste de l’époque et dans une démarche paternaliste, Maurice Pottecher entend offrir à la population des « loisirs sains ». Ainsi sa première pièce jouée en 1895, « Le Diable marchand de goutte » dénonce le fléau de l’alcoolisme. La démarche d’œuvrer à la démocratisation du théâtre s’inscrit aussi dans les idéaux d’alors, défendus par de grands noms tels Jules Renard, Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet ou Romain Rolland. Ils viendront saluer à Bussang la naissance du premier théâtre populaire. Sur des intuitions,

©Jean-Louis Fernandez

convictions et ambitions portées et partagées ensuite par Jean Vilar.

Un pari gagné
Un siècle et deux décennies plus tard, le Théâtre du Peuple continue de défendre sa mission première en proposant un théâtre exigeant et accessible au plus grand nombre. Le répertoire s’est élargi dès les années 1970 avec des pièces du répertoire (Shakespeare, Tchekhov, Brecht…) et des textes contemporains. Nombre de metteurs en scène de talent en ont pris les rênes à l’image de Tibor Egervari, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois, Vincent Goethals ou depuis 2017, Simon Delétang. Maintenant, l’activité se déploie tout au long de l’année avec des spectacles et des stages. Ce théâtre chargé d’histoire attire encore aujourd’hui une foule importante de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas des férus de théâtre. Amateurs et comédiens confirmés continuent à se côtoyer sur scène quand bénévoles et professionnels gèrent le lieu en pleine ébullition estivale. Une bien belle réussite ! Amélie Meffre

Du classique au contemporain :

Avec « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca, le metteur en scène Jean-Yves Ruf plonge le spectateur bussenet en plein siècle

©Jean-Louis Fernandez

baroque, le Siècle d’or espagnol ! Écrite en 1635, la pièce est le chef d’œuvre de Calderon, emblématique des questions qui agitent le dramaturge : la force de la liberté contre les puissances du mal. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond. En terre de Pologne, un vieux roi quelque peu « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un futur comportement bestial, il en fait un animal ! Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte, un délirant enchevêtrement de quiproquos, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Entre drame et comédie, une interprétation qui mêle comédiens amateurs et professionnels dans la tradition de Bussang ! Avec le jeune Sylvain Macia dans le rôle de Sigismond et l’affûté Thierry Gibault en roi Basile.

Pour basculer en totale modernité avec « Suzy Storck », le spectacle

©Jean-Louis Fernandez

en soirée… Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor, une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancoeurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente Simon Delétang, « qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale, une mise en scène minimaliste mais fort suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de Magali Mougel, une jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple s’enorgueillit à juste titre de mettre sous les feux de la rampe, une première depuis la disparition du « padre » et fondateur, Maurice Pottecher. Yonnel Liégeois

Koltès, d’Avignon à Bussang :

Après le succès remporté au récent festival d’Avignon, dans l’enceinte de l’emblématique Caserne, « Moi, Bernard » franchit la ligne des Vosges pour s’installer en la prairie de Bussang. Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… S’emparant de

©Marc Philippe

sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, dans une mise en scène de Laurent Frattale, la mise en lumière des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident. Qui brûle sa vie à la quête d’autres amours et d’autres cultures, d’autres continents et d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès. Yonnel Liégeois

À voir : « L’impromptu », lectures de textes contemporains du monde entier par les équipes artistiques de l’été. « Tartuffe » de Molière, dans une mise en scène de Jean de Pange au Théâtre de la Rotonde à Thaon-Les-Vosges (bus gratuit aller-retour au départ du Théâtre du Peuple). « La place royale » de Corneille, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, au Théâtre du Peuple de Bussang. « Faits d’hiver », cinq auteures et metteuses en scène présentent leur travail à Bussang, dans une expérience théâtrale inédite. 

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (1ère diffusion : 02/11/2016).

 

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Hammett, le père du roman noir

Aux États-Unis en 1929, paraît Moisson rouge, le premier roman de Dashiell Hammett. En 1949, Marcel Duhamel édite La clé de verre à la célèbre Série Noire. En ce début juin 2019, sort une nouvelle édition du Faucon de Malte (« Le faucon maltais » au cinéma, de John Huston avec Humphrey Bogart), dans la traduction de Natalie Beunat. L’auteur de romans noirs, et créateur du genre, fut aussi l’une des victimes du maccarthysme.

 

Département d’État, 24 et 26 mars 1953, double comparution devant la commission sénatoriale des opérations gouvernementales présidée par le sénateur Joseph McCarthy. « J’invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice », plaide Dashiell Hammett au fil des interrogatoires auquel il est soumis. Face à ses juges, un homme élégant et digne qui se refuse à toute compromission, victime de « la chasse aux sorcières » ouverte depuis 1946 par le président Truman. Ses livres sont retirés des bibliothèques et, comme le rappelle fort justement Natalie Beunat, l’auteur de la nouvelle traduction des romans de Hammet chez Gallimard, « il faudra l’intervention personnelle du Président Eisenhower, déclarant que les romans de Dashiell Hammett ne lui semblaient pas constituer une menace subversive, pour qu’ils soient réintégrés dans les rayonnages ».

Déjà, le 9 juillet 1951, le romancier américain est convoqué une première fois devant la Cour d’Appel du Second District de New York. L’accusation lui reproche d’avoir présidé aux destinées du Civil Rights Congress (CRC) en 1946, une organisation d’inspiration communiste très active dans la défense des droits des citoyens. Le CRC avait constitué un fonds de cautionnement destiné à faire libérer les militants arrêtés pour raisons politiques. C’est depuis la fin des années 30 qu’Hammett est devenu un activiste politique de premier plan au côté de Dos Passos et de Dorothy Parker : participation à des meetings anti-nazis, prises de position en faveur de l’Union Soviétique. Joignant le geste à la parole, à 48 ans, il s’engage comme simple soldat pour soutenir l’effort de guerre contre le fascisme ! Démobilisé en 1945, c’est l’année suivante qu’il est donc élu président du CRC. Devant les questions du juge Sylvester Ryan, Hammett demeure imperturbable, refuse de coopérer et de lâcher des noms : il est condamné à six mois de prison, une peine qu’il effectuera sans sourciller en dépit de graves soucis de santé…

Cette sombre page de l’histoire américaine, communément appelée « Peur rouge » ou maccarthysme, s’étend officiellement sur quatre ans, selon l’historienne et spécialiste Marie-France Toinet : de l’apparition du sénateur Joseph McCarthy en 1950 sur le devant de la scène politique jusqu’au vote de censure contre lui en 1954. L’expression recouvre cependant une période beaucoup plus longue, si l’on englobe l’ensemble des années où la répression contre le communisme battit son plein. Depuis 1946 en fait, voire 1938 lorsque la Chambre des représentants créa la HUAC (House Un-American Activities Committee), la commission sur les activités anti-américaines… Depuis cette date, le FBI enquête et constitue des dossiers sur les organisations et les hommes politiques suspectés de sympathie communiste. Avec cette volonté acharnée et hystérique, selon l’historienne, « de casser intellectuellement la dissidence, de transformer les communistes voire les simples progressistes en exilés de l’intérieur, sans existence sociale et sans droits parce que différents ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en pleine « guerre froide », l’acharnement redouble. En 1947, la HUAC étend ses investigations au coeur d’Hollywood, supposé repère de réalisateurs et scénaristes «communistes » ! Au nombre d’entre eux, un certain Bertolt Brecht qui est entendu par la HUAC le 30 octobre 1947 et quitte pour toujours les États-Unis le jour même…

 

Des dix-neuf scénaristes et producteurs initialement fichés, onze d’entre eux sont convoqués devant la HUAC. Si Brecht a déclaré devant la Cour ne pas être communiste avant de fuir l’Amérique, les dix autres invoquent le 1er Amendement de la Constitution américaine et refusent de répondre aux questions. Inculpés d’outrage par le Congrès, ils sont condamnés à la prison : six mois fermes pour Biberman et Dmytryk, un an pour les autres… De cette liste rouge des « Dix de Hollywood », suit un mois plus tard une « liste noire ». Celle des artistes, communistes ou non, interdits désormais de travail : Charlie Chaplin, Orson Welles, Jules Dassin et Joseph Losey qui se réfugient plus tard en Europe ! Certains cèdent sous la pression, tel Elia Kazan qui tourne « Sur les quais » en guise d’excuse, d’autres non, tel Arthur Miller qui réalisera « Les sorcières de Salem » en 1953 et « Vu du pont » en 1955 pour saluer les résistants à l’inquisition.

Les campagnes de dénigrement sont redoutables de violence mais elles atteignent leur paroxysme en février 1950 lorsque le très conservateur sénateur McCarthy prononce son fameux discours de Wheeling. Plus que tout autre, outre de se révéler un alcoolique invétéré, il voit « rouge » partout et dénonce à la tribune l’infiltration communiste dans tous les rouages de l’administration, jusqu’au Département d’État ! Avec la complicité du FBI et de son patron Hoover, il prétend détenir des listes de noms suspects et propose au président Truman de lui communiquer. Des allégations mensongères bien sûr, mais qui suffiront à répandre soupçon et délation, d’autant que les époux Rosenberg sont arrêtés en juillet 1950, accusés d’espionnage en faveur de l’Union Soviétique, condamnés à mort et exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953… Durant quatre ans, McCarthy et les juges à sa solde n’en finiront donc pas d’alimenter la suspicion et de convoquer personnalités et simples citoyens devant leur fameuse commission, véritable tribunal d’exception. Au total, selon certaines sources, ils seront pas moins de 26 000 employés de l’administration fédérale à faire l’objet d’enquêtes approfondies : 7000 seront contraints à la démission, 739 révoqués.

Comme le rappelle Natalie Beunat dans Dashiell Hammet, parcours d’une œuvre, les questions de McCarthy à l’époque sont très précises et ciblées : « était-il membre du parti communiste quand il a écrit La moisson Rouge, ses droits d’auteur ont-ils servi à alimenter les caisses du parti ? ». Il en ira de même pour chaque suspect. Au point qu’Albert Einstein lui-même s’élèvera contre ce véritable climat de terreur, « minant le caractère démocratique de notre société ». En 1954, les attaques de McCarthy contre l’armée lui sont fatales. Le Sénat américain nomme à son tour une commission pour statuer sur son cas. Blâmé par ses pairs, désavoué enfin par l’opinion publique et les media, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957 dans l’indifférence générale.

Une question demeure, cependant : au vu de faits récurrents qui jalonnent l’histoire des États-Unis, d’hier jusqu’à nos jours sous l’ère Trump, l’Amérique a-t-elle vraiment exorcisé tous les démons de la manipulation et du mensonge ? Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

– La chasse aux sorcières : le maccarthysme (1947-1957), par Marie-France Toinet (Editions Complexe, 206 p., 7€90)

– Interrogatoires : les trois comparutions d’Hammett, traduites par Natalie Beunat (Editions Allia, 95 p., 3€)

– Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, par Natalie Beunat (Encrage éditions, 127 p., 9€)

 

Chronologie

27/05/1894 : naissance de Hammett à Saint Mary’s County, dans le Maryland

1929 : publication de Moisson Rouge, en 1930 du Faucon de Malte

1947 : condamnation des « Dix de Hollywood » et publication d’une liste noire

09/02/1950 : discours du sénateur républicain McCarthy à Wheeling

09/07/1951 : premier interrogatoire de Dashiell Hammett à New York

1952 : nomination de McCarthy à la sous-commission d’enquête du Sénat

1953 : exécution des époux Rosenberg pour espionnage en faveur de l’URSS

10/01/1961 : mort de Hammett. Enterré au cimetière national d’Arlington

 

Noir, c’est noir

« Hammett est, par excellence, l’homme des paradoxes », souligne Natalie Beunat, « d’une élégance raffinée mais un alcoolique invétéré, un grand romancier qui cesse mystérieusement d’écrire à l’âge de 40 ans et au sommet de sa gloire ».

Il est surtout celui qui pose les bases du roman noir américain avec Moisson Rouge, son premier livre publié en 1929 : un coup d’essai, un coup de maître ! L’ancien détective de l’agence Pinkerton, pour la première fois, « introduit le réel et la vraisemblance dans la littérature policière. Moisson Rouge est un grand livre politique, le roman du capitalisme sauvage et triomphant ». Le vrai boulot du détective, chez Hammett ? « Entre l’être et le paraître, faire émerger le mensonge et la société du spectacle. Hammett est cohérent avec sa façon de vivre et sa façon de créer une figure littéraire : toujours se tenir droit et debout. Chez lui, c’est une vraie posture politique ».

Grande prêtresse de Hammett, Natalie Beunat est avant tout celle qui rend sens et rythme à la langue du romancier américain. En signant une nouvelle traduction, somptueuse et dépouillée de l’argot parisien des années 40, de cinq de ses romans… Du grand art, vraiment un plaisir de lecture renouvelé.

À lire : Dashiell Hammett, romans (Moisson Rouge, Sang Maudit, Le faucon maltais, La clé de verre, L’introuvable) dans la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat (Quarto Gallimard, 1064 p., 28€50). Moisson rouge est disponible aussi en Série Noire, Le faucon maltais et autres romans en collection Folio, chez le même éditeur. Dashiell Hammett, mon père, par sa fille Jo Hammet (Rivages/Noir, 191 p., 7€50. Traduction Natalie Beunat).

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Erri De Luca, l’œuvrier de la plume

À l’occasion de la parution de son dernier roman, Le tour de l’oie, le grand auteur italien Erri De Luca évoque ses années de jeunesse, ses combats et convictions avec le public français. À l’heure où Gallimard publiait Les poissons ne ferment pas les yeux et le Mercure de France Les saintes du scandale, tandis que ressortait en poche chez Folio Le poids du papillon, le ciseleur de mots au regard bleuté et envoûtant se confiait en exclusivité à Chantiers de culture. Retour sur une rencontre passionnante.

 

Yonnel Liegeois – Dans Le poids du papillon, vous dépeignez trois figures au fil des pages. Celles d’un braconnier, d’un chamois, et d’un papillon

Photo Daniel Maunaury/DR

justement : sous laquelle des trois avancez-vous masqué ?

Erri De Luca – Aucune, je suis juste le lieu de l’histoire, l’endroit où elle se déroule : je profite des droits d’auteurs mais je crois être seulement un rédacteur d’histoires ! Un « récolteur d’histoires » plus précisément, qui sont miennes ou d’autrui, envers lesquelles je suis à l’écoute. Vous le savez, je suis un pratiquant d’alpinisme, plus encore je suis un « écouteur » d’alpinisme. Quand des montagnards se sentent à l’aise, à l’écart des grandes voies ou des grandes parois, ils bavardent, ils se racontent. J’aime écouter, et retenir bien sûr. À la publication de Sur la trace de Nives (le récit de ses expéditions himalayennes dans les pas de la célèbre alpiniste italienne aujourd’hui disparue, ndlr), elle-même s’étonnait que j’aie pu retenir ainsi nos conversations sans jamais prendre de notes, je suis une espèce de réservoir d’histoires ! Dans l’un des psaumes de David, il y a une image qui me plaît où il prétend que « la divinité lui a creusé des oreilles ». Un verbe concret, manuel que les traducteurs modernes de la Bible délaissent au profit de « former », alors que dans l’hébreu ancien c’est le même mot qui définit l’action de creuser un puits. Qu’est-ce à dire, sinon que l’oreille de David est un puits où la parole divine entre et demeure ? Une transmission où, telles des gouttes d’eau, pas un mot ne se perd. Un puits où les mots peuvent être récupérés sans jamais gaspiller la réserve. Les histoires se présentent, ainsi, pour moi : des provisions dont je peux m’abreuver à tout moment.

Y.L. – À lire cette histoire de braconnier à l’heure de sa dernière chasse, on se dit que vous aimez bien laisser traîner une oreille sur les chemins de traverse ?

E.D-L. – Là ou ailleurs ! J’écoute, j’écoute où que je sois,  là où je suis dans l’instant. J’ai écouté des braconniers et des chasseurs sans être moi-même ni l’un ni l’autre. Avec cette expérience de la montagne qui nourrit mon imaginaire, comme elle nourrit celui de tous ceux qui vont s’égarer là-haut : l’écoute des pierres, des arbres, des animaux… On ne peut défier la nature, je suis une fourmi face à un géant. Devant elle je suis à la rigueur un passant, celui qui bénéficie d’un sauf-conduit provisoire, jamais un résident.

Y.L. – Deux éléments sont frappants dans votre roman : d’abord la solitude de vos deux héros, chamois et braconnier, ensuite le fait que l’histoire se déroule intégralement sur les hauteurs, loin de la foule et de l’agitation. Faut-il donc désormais fuir la société pour se faire homme et braver l’altitude pour atteindre notre humanité ?

E.D-L. – J’apprécie la société parce qu’elle permet à une grande partie de ses membres de vivre, ou de survivre. Pour moi, la vraie question, ce n’est pas le choix de la solitude mais la pratique de l’isolement. La solitude relève d’une démarche poétique, pour ma part je suis né et j’ai grandi dans l’isolement quand, à 18 ans, je me suis retrouvé au cœur d’une génération d’insurgés : comme on retourne sa veste, mon caractère en fut renversé ! J’ai connu la violence faite et subie, je ne vivais que pour la cause. Tout le reste de mon existence, mes amours, mes lectures, je les vivais comme des éléments extérieurs à moi-même C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi : je ne pouvais déserter ce combat, j’ai quitté Naples à cette époque pour appartenir totalement à la cause.

Y.L. – Entre votre précédent roman, Le jour avant le bonheur et celui-là, semble s’opérer justement comme un glissement entre révolte et apaisement. L’homme, et l’écrivain, aurait-il enfin touché à la sérénité, à défaut de n’être plus

Photo Daniel Maunaury/DR

un révolté ?

E.D-L. – Révolté, on ne l’est jamais seul, c’est un mot qui a horreur du singulier ! La révolution concerne une multitude en lutte, sans ce collectif être révolté n’a aucun sens, le mot a nécessité d’être relié à une expérience chorale. Je dois mon éducation sentimentale, qui englobe mes indignations, à ma ville de Naples. C’est là que se sont formées mes colères, mes compassions, mes hontes, c’est là où elles se sont ancrées historiquement et collectivement. C’est pourquoi j’éprouve quelques réserves à l’égard du titre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel. « Indignons-nous » oui, d’autant que pour s’indigner il faut avoir expérimenté la honte. Je considère la honte comme le sentiment politique par excellence : c’est elle qui oblige à réagir, plus que la colère qui s’éteint et n’est que passagère. La honte, c’est une lèpre sur la peau qui a besoin d’être soignée ! L’indignation de ma jeunesse ?  Une réponse à la honte d’appartenir à un monde qui fut responsable des pires massacres de l’humanité, je suis d’un siècle où l’histoire majeure est entrée dans les histoires mineures de chacun.

Y.L. – Osons la comparaison entre la position de chefs d’état actuels et l’attitude du roi des chamois : comme lui, ne vaut-il pas mieux se retirer élégamment plutôt que de risquer le mandat, le combat de trop ?

E.D-L. – À la différence de l’homme, l’animal sait lorsque vient le moment de se retirer. Il sait, dans le présent, ce qu’il doit faire. Aucun animal ne se repentit de ce qu’il a fait. À contrario, l’espèce humaine est peu lucide dans le présent, trop alourdie de cet immense passé chargé sur les épaules de chacun d’entre nous. Non seulement nous sommes surchargés de passé, mais en plus nous avons cette incroyable faculté d’imaginer le futur, de l’organiser : nous sommes ainsi coincés entre cette immensité du temps passé et celle du temps futur ! Alors, nous trébuchons dans le présent, souvent incapables de réagir au bon moment… La bête, au contraire, est précise, exacte à l’heure du rendez-vous, concentrée sur le présent parce que distraite ni par le passé ni par le futur : le chamois sait qu’il a épuisé ses forces et qu’il doit sortir de l’arène. Comme la mer est formée d’une myriade de gouttes, la vie est composée d’instants et le poids du papillon a exactement le poids du dernier instant, celui de l’ultime gouttelette. La supériorité de l’animal, la faiblesse de l’homme : l’animal sait quand il va mourir, le chasseur non.

Y.L. – Et le rendez-vous entre le chamois et le chasseur, à la vie à la mort, se joue dans un décor grandiose ! Loin du délabrement actuel de l’Italie berlusconienne ?

E.D-L. – La vie politique italienne ? Pour moi un sujet inintéressant, insignifiant… Je reste toujours émerveillé à l’écoute de gens d’autres pays qui se posent encore la question ! Il faut s’interroger aujourd’hui au delà de l’Italie : la politique a changé de centre, l’Europe n’est plus un centre, elle est une espèce de grande Suisse : une expression économique, une entité qui a juste unifié et sa monnaie et sa police. Ce qui rend l’ensemble peu intéressant, au contraire de ce qui se passe dans les pays au sud de la Méditerranée. En Turquie et en Syrie, là se joue l’avenir ! De même qu’en Amérique du Sud et en Afrique : je m’imagine un jour, nous Européens, devenir à notre tour les émigrants en Afrique… L’histoire offre parfois de belles surprises ! D’autant que nous Italiens, nous avons l’expérience, d’un bateau l’autre nous fûmes les meilleurs passagers du XXème siècle. En troisième classe, certes, mais ce siècle fut celui des grandes migrations pour nous. Y compris pour moi, qui suis venu travailler sur les chantiers en France… Je fus certainement  le dernier italien, ouvrier maçon en France : le chef d’équipe était déjà portugais, l’italien l’entrepreneur qui organisait l’embauche !

Y.L. – Vous ne craignez donc point l’arrivée en masse de ces Africains qui débarquent à Lampedusa ?

E.D-L. – Aucunement, parce que l’Italie est une forme de pont jeté par l’Europe en direction du sud de la Méditerranée. De tout temps. C’est un fait historique, la géographie a bâti l’histoire de l’Italie. C’est donc un non-sens de construire des barrages pour rejeter à la mer des hommes qui fuient la guerre. Plus forte que le risque du naufrage et de la mort, ils éprouvent la nécessité de la fuite. Obéissons à notre géographie, laissons les passer, ils émigreront un peu partout en Europe, ils sont déjà arrivés à Paris : nous ne pouvons mettre un condom à l’Europe ! On peut arrêter un train, un avion, à pied l’homme passe partout. Même aux États-Unis, la frontière avec le Mexique est perméable.

Y.L. – À vous entendre parler aussi passionnément de l’avenir du monde, on est loin d’imaginer l’homme, autodidacte, plongé dans l’étude de l’hébreu ancien !

Photo Daniel Maunaury/DR

Cette langue vous subjugue toujours autant ?

E.D-L. – Je ne m’en lasse point ! Tous les jours, chaque matin au lever, en fait avant même le matin parce que je me lève très tôt, je lis un chapitre de la Bible en hébreu ancien. Pas mon livre de chevet donc, celui du réveil : un besoin, une nécessité ! Avec ces lignes qui marchent de droite à gauche, la rencontre de mes paupières occidentales avec ces lettres orientales produit de l’énergie dans mon corps ! Une expérience qui renouvelle mon point de vue : en tant que laïc je ne m’autorise pas à tutoyer la divinité, il n’empêche, c’est dans cette langue que s’est fondée la civilisation du monothéisme. Et dans cette langue, cette langue seule, cette civilisation est encore là présente, toute entière. Ce qui me donne l’impression de la recevoir à la source. Je suis un peu comme Livingston, remontant à la source du Nil. Lentement, avec discipline… Révolutionnaire, l’indiscipline était ma maîtresse. La discipline, la règle, les contraintes, les horaires, je les ai appris grâce à la vie ouvrière. La « vie ouvrière », une belle expression pour moi…

Y.L. – Le Nil, disiez-vous, le sable et l’immensité désertique donc… N’est -t- il pas paradoxal d’affirmer dans « Le poids du papillon » qu’il n’y a pas plus grand silence que celui de la neige ?

E.D-L. – C’est en fait une question de stabilité, de pression sur la terre qui contribue à cette impression de silence. Dans le désert, où j’ai dormi quelquefois, j’ai souvent eu la sensation que même l’étoile faisait du bruit ! Au final toutefois, en montagne comme au désert, le bruit est présent parce que le règne minéral est un monde du vivant. Et puis, au plus profond du silence, il y a le bruit du vent, le bruit de notre corps, celui de notre cœur qui bat, que l’on grimpe ou que l’on marche… Notre corps a une cadence musicale. Quand j’étais à l’usine ou sur le chantier, mon corps épousait le rythme du travail. Au point d’avoir parfois envie de chanter. Non parce que le travail me rendait heureux, juste parce que notre corps est musical. D’où le choix d’écrire mes livres à la main ! La frappe n’intervient qu’au stade ultime, pour la remise du manuscrit. Le corps ? Une formidable machine que nous exploitons sans vraiment bien la connaître. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’homme et la bête

Le poids du papillon ? Une incroyable histoire entre un braconnier, un chamois et un papillon, une fable, une parabole à vrai dire où l’on voit s’affronter trois maîtres en leur domaine : le dieu de la chasse, le roi de la horde et le prince de la légèreté. Dans la majesté des cimes enneigées, loin du tumulte de la cité, sur ces hauteurs escarpées où le sabot de l’animal se pose avec assurance là où le pied de l’homme se fait tremblant. Un combat de titans entre l’homme et la bête, narré avec ce souffle épique et poétique cher à De Luca : une légèreté de la phrase, à l’image de celle du papillon qui virevolte d’un héros à l’autre, entre ciel et terre. Vaincre ou mourir ? Selon De Luca, le dernier mot est ailleurs : vivre en harmonie avec soi-même.

 

Des poissons et des saintes

Chez Erri de Luca, le paradoxe n’est point de mise ! Dans un même élan, l’écrivain sait se faire aussi magistralement conteur de la petite comme de la grande histoire, du portrait d’un enfant parmi tant d’autres à celui de saintes à la biographie consacrée dans les pages de la Bible… Avec le même étonnement, la même jubilation pour le lecteur : d’un authentique récit d’initiation dans Les poissons ne ferment pas les yeux à la revisitation de ces portraits de femmes qui eurent pour nom Ruth, Bethsabée ou Marie dans Les saintes du scandale, le romancier italien use du même verbe léché et poétique pour nous rendre ses héros de plume, le gamin napolitain en vacances au bord de mer comme ces figures féminines historiques, formidablement proches et attachants … La découverte du monde des adultes et du verbe « aimer » pour l’un, la puissance de leur féminité pour les autres ! Entre le parler napolitain et la musique de l’hébreu ancien, la langue d’Erri De Luca ne marque aucune frontière, sinon celle du souvenir ou de la méditation pour l’un et l’autre genre littéraire. Du bel et grand art.

 

Portrait

Du marteau au stylo

Autodidacte, Erri De Luca a tout fait, tout appris de ses mains. A manier la faucille et le marteau de la révolution, comme la plume et le stylo pour l’écriture… Sa vraie rencontre avec les livres ? Pas à l’école, mais à la maison. « Une famille pauvre, mais riche en livres. S’il y avait eu des armes au mur, peut-être serai-je devenu chasseur ! C’est dans les livres que j’ai découvert la meilleure part de moi-même. Lecture et écriture ont toujours accompagné ma vie alors que je n’ai commencé à publier que très tard, vers l’âge de quarante ans ». Le gamin découvrit les livres en dévorant ceux de son père. Une frénésie de lectures qui a nourri sa passion de l’histoire autant que sa volonté de changer le monde… Ouvrier à la chaîne de la Fiat, militant de « Lotta Continua » durant les années de plomb, maçon sur les chantiers du bâtiment en France, l’homme a trempé sa plume au dur labeur quotidien, avec la lecture et l’écriture toujours à la fin d’une journée de travail, un temps sauvé contre le temps vendu ! Le livre, compagnon de tous les jours, à l’usine comme au temps de la révolution : l’homme ne renie rien de ses engagements antérieurs, défendant en son temps la cause de Cesare Battisti jusqu’au bout, s’insurgeant « contre cet État italien qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps ».

Son ambition aujourd’hui, de livre en livre ? Explorer notre humanité trébuchante au regard de ce siècle tourmenté où s’est commis en Europe « le plus grand massacre de l’humanité, une génération avant la mienne ». Et tenter de renouer avec la vie, « au rez-de-chaussée de la ville », dans les souterrains napolitains ou au sommet de l’Himalaya, à la fréquentation surtout des gens de peu, ses compagnons de travail « d’une humanité parfois brutale mais honnête et loyale ». Il le reconnaît, un apprentissage rude sur les chantiers au contact par exemple de ces ouvriers napolitains déracinés, nostalgiques de leurs terres, de leurs familles. « Je fus durablement touché par leurs souffrances, leurs cous tordus ou tendus vers leurs origines ». Naples ? La ville où il naquit en 1950, la ville de tous les apprentissages et de toutes les révoltes pour celui qui en fit souvent matière à roman : Pas ici, pas maintenant, Montedidio, Le jour avant le bonheur… De Luca ne se veut pourtant point écrivain de terroir. Ses héros sont figures de proximité certes, napolitaines ou populaires, mais il les convoque d’une plume légère et jamais prisonnière, s’évadant d’emblée du singulier vers l’universel. Se risquant même, lui le laïc invétéré qui s’interdit de tutoyer la divinité, sur les chemins plus austères de la spiritualité : l’apprentissage, en solitaire, de l’hébreu ancien. Pour tenter, comme le montagnard au pied du sommet ou le saumon sautant le gué, de remonter sans relâche à la source de vie. Ultime étape avant la mort.

Raconteur d’histoires ou passeur de mémoire, en tout cas vrai montagnard, l’ouvrier devenu écrivain sait mieux que quiconque accoucher vertiges poétiques et textes flamboyants sur notre humanité vacillante, et pourtant sans cesse renaissante. Erri De Luca ? Une langue ciselée, un souffle épique, le mot juste… Prix Fémina  étranger en 2002 pour Montedidio, l’un des plus grands auteurs italiens contemporains.

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Mai 68 : Étienne Balibar, de la pensée sous les pavés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture clôt en compagnie du philosophe Étienne Balibar. Professeur émérite de l’université Paris X-Nanterre et ami de Louis Althusser, il est un contemporain des Bensaïd, Foucault, Linhart et Rancière, cette pléiade d’intellectuels qui ont marqué la pensée du XXème siècle. Un entretien de haute teneur où le philosophe tente de dégager le sens des événements de Mai 68, pour aujourd’hui et demain.

 

 

Yonnel Liégeois – Philosophe et penseur reconnu, spécialiste de Marx et fils spirituel de Louis Althusser, que faisiez-vous au moment où éclate Mai 68 ?

Étienne Balibar – À cette époque, j’occupe mon premier poste d’enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge. Je n’y resterai que deux ans, pour ensuite être nommé assistant à l’université Paris 1- La Sorbonne. Entre les deux, se situe l’épisode de Vincennes. Dès la fin des événements de 68, Edgard Faure, un fin limier de la politique et nouveau ministre de l’Éducation nationale, avait suggéré la création d’un centre expérimental à Vincennes. En plein bois, sur un terrain de l’armée… Avec l’objectif louable de permettre à des non-bacheliers d’entamer des études universitaires, avec l’idée aussi de créer un abcès de fixation : il avait fait appel à une large majorité d’enseignants de gauche, concentrant là tous les courants gauchistes, socialistes et communistes, la poudrière en quelque sorte ! Et Michel Foucault, chargé d’organiser la section philo, avait voulu recruter un échantillon de la Nouvelle Philosophie, structuraliste et marxiste : Châtelet, Deleuze, Serres, Bensaïd, Badiou, Rancière, Judith Miller… J’ai répondu oui à sa sollicitation, mais je n’ai tenu qu’un seul séminaire. Très vite, je me suis fatigué des batailles quotidiennes, coincé entre les maoïstes qui réglaient leurs comptes avec Althusser par personne interposée et les communistes qui me reprochaient mes aventures gauchisantes !

 

Y.L. – Entre-temps, vous avez eu tout loisir de monter sur les barricades ?

É.B. – Non, je n’ai pas fait les barricades, je n’étais déjà plus de cette génération mais, habitant Paris, j’ai fait toutes les manifestations, oui bien sûr… je me souviens que les élèves de Savigny voulaient faire comme ceux des grands lycées parisiens : l’occupation permanente. Or, c’était le printemps, l’établissement était situé dans un grand parc et nous craignions quelques débordements de leur libido ! Il y avait aussi en ville des commandos musclés qui voulaient forcer les grilles pour rétablir l’ordre… Avec quelques collègues, nous avons un peu joué double jeu : « D’accord pour remplacer les cours par débats et meetings, mais le soir il est plus confortable de rentrer dormir chez vous et de nous rendre les clefs que nous vous remettrons chaque matin… ». Les élèves ont acquiescé mais le proviseur, un administrateur d’une intégrité absolue à qui je rends hommage, ne nous l’a jamais vraiment pardonné !

 

Y.L. – Avez-vous perçu des signes avant-coureurs de l’explosion sociale à venir ?

É.B. – Non, pas plus moi que les autres, même si le contexte national et international était agité ! Les générations présentes ne se rendent plus compte de la concentration des événements dans le temps. Pourquoi les syndicats et la population se sont-ils solidarisés avec les étudiants contre les violences policières ? Nous sommes à quelques années de la fin de la guerre d’Algérie : lorsque les Parisiens voient les Brigades spéciales se déployer boulevard Saint-Michel et à la Sorbonne, le tableau ravive de mauvais souvenirs. En outre, nous arrivons à la fin d’un cycle, l’exaspération envers le gaullisme atteint son paroxysme. Heureusement que le sinistre Papon n’était plus préfet de police, sans vouloir encenser Maurice Grimaud (Un préfet en état d’alerte, ndlr), son calme et sa prudence ont sûrement évité un bain de sang.

 

Y.L. – Et les intellectuels, alors, s’engagent aussitôt ?

É.B. – Quand il s’est créé une sorte de « Commune » au Quartier latin, les intellectuels de toutes générations y ont très vite participé. Comme dans tout le pays, on a assisté à une extraordinaire libération de la parole, on a échangé jour et nuit expériences, revendications, utopies. Mon grand souvenir ? Fin mai ou début juin, je reçois un coup de fil de Jacques-Alain Miller, alors assistant à l’université de Besançon. « La révolution a commencé », m’affirme-t-il au téléphone, « nous venons de créer le premier Comité d’action commun qui rassemble les étudiants et les salariés de la Rhodiaceta… ». Je me suis dit qu’il fallait aller voir de plus près. Avec Pierre Macherey et deux de ses étudiants, nous avons récupéré les jerricanes d’essence nécessaires et traversé la France en Dauphine Renault. Une expédition… Las, à notre arrivée, la révolution était terminée, le soviet n’avait pas tenu plus d’une journée (rires) ! Par la suite, j’ai beaucoup réfléchi à l’événement. Dans mon quartier, se trouvaient deux usines, la Thomson et la Snecma… Pas des forteresses comme Billancourt, mais deux grosses boites tout de même : avec les drapeaux rouges qui flottaient partout, on pouvait discuter à la porte mais pas question d’y pénétrer, protéger l’outil de travail était la consigne générale ! Quoiqu’on en dise, en dépit de la fraternisation, demeurait un « habitus de classe » qui révélait une différence de perception et d’objectifs. Cette anecdote m’amène à la question de fond : Mai 68 était-il une révolution ? Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT à cette époque, a confessé un jour qu’il avait « songé à prendre le pouvoir » en mai, mais il a réaffirmé dans la foulée « la situation n’était pas révolutionnaire ». Il a sûrement raison, mais encore faut-il s’entendre sur le sens que l’on donne au mot révolution. Peut-être était-il en train de changer ! Mai 68 n’est pas qu’un jeu, ce sont aussi des enjeux. D’une part, il y a la jeunesse, y compris toute une partie de la jeunesse ouvrière qui pense qu’il faut enfin mettre les actes en accord avec les discours, d’autre part des appareils syndicaux qui réfléchissent les luttes sociales en termes traditionnels, marxistes ou non, dans une interaction complexe avec les décisions de la base. Quant aux dirigeants communistes ou socialistes, ils se marquent à la culotte et calculent en fonction de leur rivalité politique. L’un des enjeux de 68 est là : une sorte de feu d’artifice des espérances révolutionnaires de tout le siècle, celles d’Octobre 17, du Front Populaire et des luttes de libération nationale, greffées sur une crise sociale qui tout d’un coup se généralisait et se radicalisait en raison de l’autoritarisme du pouvoir. Cela s’est joué beaucoup dans l’imaginaire mais, derrière la rhétorique, il y avait le profond désir d’une autre façon de faire de la politique.

 

Y.L. – Selon vous, faut-il traduire ce « feu d’artifice » en termes de lutte des classes ou de conflit de générations ?

É.B. – À mes yeux, la réalité est plus complexe. D’abord, parce que ces deux approches se mêlent dans les deux groupes identifiés, étudiants et travailleurs, et plus généralement dans toute la population française… Ensuite, parce que nous sommes en face d’une vraie contradiction à résoudre. Ce sont deux logiques qui se confrontent. D’un côté, celle qu’incarne la CGT, et qui se justifie pleinement dans la perspective d’une amélioration de la situation des salariés, pas seulement des augmentations de salaire mais des conditions de travail, des droits nouveaux. Elle vaut aussi pour d’autres couches sociales, y compris les étudiants jetés dans une université de masse improvisée, manquant de moyens, où la sélection se fait sur des critères de classe, comme l’avaient montré Bourdieu et Passeron. De l’autre, la logique anti-autoritaire et anti-hiérarchique, celle que Michel Foucault a le mieux formalisée plus tard : la contestation de tous les rapports de pouvoir à l’école et à l’université, à l’entreprise, dans la famille comme dans les partis et les syndicats, voire dans l’Église. Au final, une remise en cause des grandes catégorisations de l’humain sur lesquelles reposent les institutions traditionnelles : le masculin et le féminin, le manuel et l’intellectuel, le normal et l’anormal. C’est pourquoi on ne peut pas réduire Mai 68 à une contestation individualiste, voire « hédoniste », comme on le fait souvent. C’est par exemple la vision de Régis Debray. L’aspect anarchiste de 68 aurait été une façon d’aller au-devant de ce que la société de consommation exigeait : détacher l’individu de toutes les hiérarchies, de toutes les solidarités, fabriquer le citoyen consommateur et jouisseur. Je préfère l’analyse de Foucault : il dit très clairement que la notion-même d’individu a été remise en question. De manière tendue et contradictoire certes, prise entre la recherche d’autonomie et le besoin de communauté, l’aspiration à de nouvelles relations égalitaires… À des degrés divers, ces deux logiques ont traversé les mêmes individus, qu’ils soient étudiants ou travailleurs. Je crois bien que c’est cela qui a été vécu comme situation « révolutionnaire » : la rencontre des mondes du travail et de la culture avec leurs intérêts propres autour d’une même aspiration à changer la vie.

 

Y.L. – Que pensait et disait Louis Althusser, au cœur de ce grand bouillonnement d’idées ?

É.B. – Althusser a pris Mai 68 en pleine figure comme tout le monde, et plus que tout le monde ! Peut-être son influence a-t-elle contribué à préparer l’événement, mais il en fut profondément désemparé. En outre, il ne faut jamais oublier que c’était un homme fragile et malade avec des problèmes psychologiques qui, tragiquement, deviendront des problèmes psychiatriques. Il a donc vécu 68 à l’hôpital, où d’ailleurs il se passait aussi pas mal de choses. Avec la publication de Pour Marx et Lire le Capital dans les années soixante, sans être le penseur ou le philosophe officiel du PCF, il avait initié de grands débats dans et autour du parti. Mais, en 66, il avait publié un article anonyme sur la révolution culturelle chinoise dans les Cahiers marxistes-léninistes et certains dirigeants maoïstes, qui furent ses élèves – dont Robert Linhart le plus brillant d’entre eux-, espéraient le rallier à leur cause. Althusser était écartelé entre sa fidélité au « parti de la classe ouvrière » et sa recherche d’une « nouvelle pratique de la politique ». Bien longtemps après, j’ai cru comprendre ce qui s’était passé dans sa tête. Imprégné d’une vision quasi messianique de la révolution, il considérait la scission du mouvement communiste comme le drame absolu. Il pensait que l’URSS avait trahi le marxisme au profit de « l’économisme » et de « l’humanisme » et jouait dans le monde un rôle conservateur, sans pour autant faire de la Chine le modèle idéal. Son rêve ? Jouer un rôle, aussi minime soit-il, dans la réunification du communisme… D’où ses contacts avec les deux écoles de pensée les plus vivantes de chaque bord, les communistes italiens et ses jeunes élèves maoïstes. J’ai relu ces jours-ci le texte qu’il a publié un an après 68 dans La Pensée, une « Réponse à Michel Verret à propos de Mai étudiant ». C’est parfois pénible, bien que certains propos ne manquent pas de résonance aujourd’hui. Je crois que ce qu’Althusser a dit de mieux sur Mai 68, il l’a exprimé indirectement, après coup, dans des textes en partie inachevés. Il a cherché un développement de la théorie marxiste où la sphère idéologique, les mécanismes inconscients de la domination culturelle, de l’assujettissement des individus, s’articulent à la production, à l’exploitation et à la lutte des classes. Étonnamment, c’est ce que retiennent bon nombre de philosophes critiques, en particulier aux États-Unis.

 

Y.L. – Le marxisme en mal d’inspiration, le maoïsme en voie d’extinction, le néolibéralisme en pleine extension : est-ce la fin programmée, si souvent annoncée, des idéologies ?

É.B. – De manière brutale, je dirai d’abord que Mai 68 sonne la fin d’une certaine idée du socialisme, dans sa variante étatique dictatoriale aussi bien que dans sa variante social-démocrate. Mais on a mis vingt ans pour s’en rendre compte, à travers des expériences dramatiques ou décevantes. En France l’union de la gauche, avec ou sans programme commun, a essayé de récupérer l’énergie de Mai 68 et de réaliser une partie de ses objectifs, mais en tournant le dos à son questionnement de fond sur la démocratie et la société. Pendant ce temps-là, comme l’ont bien montré certains sociologues, le capitalisme a su tirer les leçons de la « critique » pour perfectionner le management. Je sais que je prends des risques : « Si c’est la fin du socialisme, c’est donc le triomphe du libéralisme », va-t-on me rétorquer ! À court terme, on ne peut le nier. Mais en réalité, c’est tout autant la fin du libéralisme. D’où les incertitudes qui sont les nôtres sur l’avenir social et politique… Avec le recul, je crois que la levée de l’hypothèque socialiste a ouvert le champ à d’autres possibles. Nous vivons et pensons toujours dans cet ébranlement qui a affecté le monde entier. Le marxiste américain Immanuel Wallerstein parle du déclin des vieux « mouvements anti-systémiques », et de l’émergence d’un nouvel esprit révolutionnaire qu’il appelle « l’esprit de Porto Allegre », autrement dit l’altermondialisme. Faut-il pour autant renoncer à la notion d’un internationalisme de classe ? Je suis tenté de dire qu’il faut les deux, et d’autres noms encore, pour exprimer un problème non résolu : celui d’une convergence entre mouvements d’émancipation, enracinés dans des luttes nationales et transnationales, qui s’attaquent à toutes sortes de structures d’exploitation et de pouvoir, mais dont aucun n’absorbe les autres. Le grand mot d’ordre de Mai 68 ne fut pas « prenons le pouvoir pour engager la transition au socialisme » mais « expérimentons la liberté et l’égalité ici et maintenant ». D’une certaine façon, c’est le communisme ! Les expériences autogestionnaires des années suivantes, comme Lip, en témoignent de façon émouvante. Mais ce qu’on mesure aussi avec le recul, c’est que les conditions économiques étaient moins dures, elles écrasaient moins qu’aujourd’hui les possibilités de résistance et de solidarité.

 

Y.L. – D’où votre élaboration de concept novateur, « l’égaliberté » ?

É.B. – Ce n’est pas nouveau, c’est un vieux concept hérité de la démocratie grecque, traduit par les Latins et retrouvé par les « niveleurs » de la révolution anglaise, puis sous-jacent à toutes les revendications de 1789 jusqu’à la Commune… Il m’est apparu que cette affirmation d’une réciprocité de perspectives entre « liberté » et « égalité » formait un fil conducteur reliant la démocratie radicale au communisme. Je pense que cette expression peut nous aider à poser la question des droits nouveaux ou des formes politiques à inventer en des cadres qui ne sont plus ceux de l’État-Nation classique, par exemple en étendant la démocratie au-delà des frontières, en définissant une « citoyenneté partagée » qui inclut non seulement les autres Européens, mais les migrants. Je me sens très proche sur ce point de mon camarade Rancière, qui avait pourtant attaqué durement Althusser après 68. L’objectif, comme il dit ? Critiquer le consensus, revaloriser les idées de lutte et de dissidence. Le grand défi, c’est de démocratiser encore la démocratie, faute de quoi elle dépérit. Je ne renie pas pour autant le mot d’utopie. Mais l’utopie renvoie à un ailleurs, et Foucault suggère d’y ajouter le mot « hétérotopie » : il existe toujours des lieux, des moments d’expérimentation, de résistance et de transgression où la rencontre de l’étranger, de l’altérité, de l’anormal ou soi-disant tel, nous oblige à changer de regard sur le monde. C’est la leçon de Fernand Deligny, cet instituteur des Cévennes dont on a republié les œuvres, peut-être l’un des témoignages les plus éclatants de « l’esprit 68 ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

Les publications d’Étienne Balibar : Droit de cité, culture et politique en démocratie (éd. P.U.F.). Sans-papiers, l’archaïsme fatal (avec J. Costa-Lascoux/M. Chemillier-Gendreau/E. Terray, éd. La Découverte). Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple (éd. La Découverte). Race, nation, classe (en collaboration avec I. Wallerstein, éd. La découverte). La proposition de l’égaliberté (éd. P.U.F.). Europe, Crise et fin ? (éd. Le Bord de l’eau, collection « Diagnostics »).

 

Balibar, portrait

Né en 1942 dans l’Yonne, à Avallon, ancien élève de l’École normale supérieure où il suit l’enseignement de Louis Althusser, Étienne Balibar est licencié es philosophie à la Sorbonne en 1962, reçu premier à l’agrégation en 1964. D’abord assistant à l’université d’Alger, puis jeune enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge, il est nommé maitre-assistant à la Sorbonne puis professeur de philosophie politique et morale jusqu’en 2002 à l’université ParisX-Nanterre. Coauteur du fameux Lire le Capital (en collaboration avec Louis Althusser, Pierre Macherey, Jacques Rancière et Roger Establet) en 1965, Étienne Balibar a toujours affiché une attitude de « penseur-citoyen », engagé dans les débats de la cité. Outre sa fréquentation assidue des grands philosophes classiques (Platon, Spinoza, Loocke, Descartes, Marx…,), le philosophe ne craint point de « penser » son époque au contact des sujets d’actualité les plus chauds : immigrés, réfugiés et sans-papiers, nation et citoyenneté. Un homme au regard tendre et à la parole attachante, riche de cette incroyable faculté à rendre son interlocuteur plus sage et savant qu’il n’y parait ! Un philosophe de bonne fréquentation, à découvrir et à lire sans hésiter ni tarder. Y.L.

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Mai 68 : nos rêves, Césaire et Glissant…

La nouvelle est tombée. Sèche, brutale, sans appel : la Méditerranée a encore avalé, englouti plus d’une cinquantaine de migrants… Leur destination ? L’île de Lampedusa, en Italie. Au même moment, le nouveau ministre de l’Intérieur de la péninsule parade en Sicile, scandant ses discours d’extrême-droite à la face d’une Europe silencieuse et complice. D’où cette réflexion-méditation, envoyée telle une bouteille à la mer, à l’intelligence des lecteurs de Chantiers de culture. En hommage, en mémoire de ces hommes-femmes et enfants qui ont cru, au péril de leur vie, en nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

 De Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité

 

Montreuil en cœur de ville, un territoire de Seine-Saint Denis brocardé sous le label 9-3, une tour en cours de rénovation, tout autour pour protéger le chantier une palissade de panneaux… Qui parlent, chacun portant un message, et pas n’importe lequel : un hymne à la culture, métissée et plurielle ! Et le choc, entre pressing et pharmacie, deux panneaux où s’étalent en gros caractères des mots incroyables, insensés :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche

   Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

 

Je prends une photo avant que la fin des travaux ou des tags n’en effacent les traces, le cœur chaviré, l’esprit tourneboulé. Mais alors, c’est sûr, c’est bien vrai, comme du temps de ma jeunesse et de mes cheveux longs (non, ne riez pas, j’ai des photos pour le prouver, la maréchaussée aussi !), comme en Mai 68 la poésie peut squatter les murs, la poésie a encore droit de cité ? Entendez-vous la révolte qui monte et gronde d’un morne à l’autre, celle des nègres marrons, les pieds dans la mangrove, désertant le champ de cannes, fuyant Molosse le chien, la machette et le fouet du maître…

Ma baguette sous le bras, je rentre chez moi et pendant que chauffe l’eau des pâtes, je pars en quête d’un petit opuscule noyé dans la masse de livres. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » : et pas n’importe quelle bouche, pas n’importe quelle voix ! C’est fait, je l’ai retrouvé, le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, page 22 dans l’édition Présence Africaine. Un chef d’œuvre certes, un brûlot signé d’un « nègre fondamental » ou d’un « nègre inconsolé » comme il se définit lui-même.

Dans la foulée, un ami qui me veut du bien, m’interpelle un soir. Je résume et schématise : « Édouard Glissant, ethnologue-romancier-philosophe-poète antillais et citoyen français, serait-il vraiment un fils de gaulois, selon le propos de Nicolas Sarkozy ? ». Je le rassure et lui suggère la lecture de Philosophie de la relation, le dernier ouvrage de Glissant publié de son vivant. Que je m’empresse d’aller feuilleter de retour chez moi, et de redécouvrir, oubliée depuis, une dédicace de l’auteur en page de garde lors de notre rencontre pour un long entretien : outre sa sympathie pour le grand journaliste que je suis – si, si, croyez-moi, il y a prescription -, le dessin naïf d’un navire en mer !

La boucle est bouclée, de mots affichés sur une palissade à l’image d’un bateau négrier, l’illustration parfaite d’un voyage en terre inconnue de Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité !

 

Césaire le poète a 26 ans, lorsqu’il publie son recueil. Le gamin de Basse-Pointe a brillamment réussi son bac, ce succès l’autorise à fréquenter les plus prestigieuses institutions de la République : le lycée Louis le Grand, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ironie de l’histoire, lorsqu’il débarque à Paris en septembre 1931, « l’Empire français célèbre sa grandeur dans le monde en organisant à la Porte Dorée, à la lisière du bois de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale », rappelle Romuald Fonkoua, le biographe de Césaire… Où l’on exhibe encore, parqués dans des enclos, des familles de nègres aux regards des parisiens, des élus et des notables en visite dominicale ! N’oublions jamais le contexte : le Congo est toujours propriété personnelle du roi des Belges (pour mesurer l’horreur de la colonisation sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture édifiante de Congo d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour), l’Algérie est toujours française, les Antilles et Madagascar colonies, l’Afrique (Cameroun, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta et Sénégal) n’a toujours pas conquis son indépendance. L’empire prospère tandis que les populations locales végètent entre pauvreté et misère. Soucieux cependant de consolider sa légitimité en associant au pouvoir quelques élites locales, en accordant emplois administratifs et bourses d’étude aux plus méritants. La mère d’Aimé Césaire avait le certificat d’études, son père le brevet, il finira sa carrière comme inspecteur des impôts : deux diplômes d’importance en ce temps-là et en terres lointaines. Comme l’écrit encore Fonkoua, « le modèle-même de cette petite bourgeoisie antillaise schoelcheriste de la fin du XIXème siècle et du début du siècle dernier qui s’est élevée dans l’échelle sociale grâce aux études et aux concours administratifs ».

À Paris, le jeune Césaire fait la connaissance d’un autre étudiant, de sept ans son aîné. Léopold Sédar Senghor, le premier Président du Sénégal au lendemain de l’indépendance proclamée en 1960, qui le prend sous sa coupe et l’initie à la vie parisienne… « On se voit tous les jours. Nous parlons de la Martinique, du Sénégal, de l’Afrique », raconte Césaire, « et dans cet échange de propos, dans tout ce qu’il me dit de l’Afrique, je découvre beaucoup d’explications des choses martiniquaises qui m’intriguaient ». Sous leur impulsion conjointe, en 1935 la revue « L’étudiant martiniquais » change de titre pour s’appeler désormais « L’étudiant noir ». Plus qu’un glissement sémantique, une nouvelle orientation idéologique et politique… Pour Senghor, c’est affirmer et revendiquer « le refus obstiné de nous aliéner, de perdre nos attaches avec nos pays, nos peuples, nos langues ». Et Césaire d’ajouter : « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noirs, de notre histoire et de notre culture ». Le grand mot est lâché : négritude ! Sartre ne s’y trompe pas, en 1948 il sera l’un des premiers à saluer l’enjeu du mouvement de la négritude. « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu’on lui a jeté comme une pierre », écrit-il dans la préface qu’il accorde à la publication de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache que signe Senghor.

 

Césaire, quant à lui, se plonge à corps perdu dans l’écriture du Cahier. Au point d’en rater l’agrégation ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs, selon sa propre expression, la rédaction du Cahier fut vécue comme « l’odyssée d’une prise de conscience ». Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Il me faudrait là citer des passages entiers de Césaire pour vraiment faire entendre, plus que la luxuriance de la langue, la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

La négritude, Césaire la revendique, il en est fier ! Elle permet de relier son confetti des Antilles à terre plus vaste, à tout un continent dont il est fils, l’Afrique ! « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour, ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre, ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol, elle plonge dans la chair ardente du ciel ». Senghor explicite bien la réalité de l’époque : « Nous étions alors plongés avec quelques autres étudiants noirs dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore… Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre Négritude ». Un mouvement littéraire et politique dont on ne mesure plus l’ampleur aujourd’hui, il réveillera les relents nationalistes des colons français, il éveillera les consciences africaines à l’indépendance, il irriguera le mouvement noir américain, il consolera Mandela dans sa prison d’éternité… Césaire invite tout simplement ses frères noirs à se mettre debout, à ne plus se taire, à proclamer leur droit à la dignité et à la liberté ! En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

 

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique s’est abreuvé, nourri ! Quinze ans plus jeune que son aîné, Édouard Glissant est natif du morne Bezaudin, le quartier pauvre de Sainte-Marie sur la côte Est de la Martinique. Mais qui n’est pas pauvre ici, en cette année 1928, hormis fonctionnaires blancs, planteurs et békés ? Comme pour Césaire, l’école et les études seront chemins d’émancipation, Glissant est un élève brillant et studieux, chaque soir dans la case à la terre ocre et ouverte aux courants d’air, sa mère pourtant analphabète lui fait réciter ses leçons : en français, s’il vous plaît, créole interdit, cette langue des négros ! Curieux tableau, qui se répète d’une case à l’autre quand le « ti rhum » n’a pas trop brouillé les esprits des parents, mère souvent seule, père volage et absent… Joseph Zobel le premier, dans son emblématique roman Rue Case Nègres, Chamoiseau ensuite dans son Antan d’enfance et Chemin d’école en tireront des pages savoureuses et colorées.

Glissant est un enfant précoce ! À peine âgé de 12 ans, il suit à la trace les pas de Césaire et Breton, s’enflamme pour la poésie, s’épanouit aux mots négritude et Afrique ! Imaginer ce freluquet en train de palabrer avec Breton en toute insouciance, c’est proprement surréaliste… C’est vrai qu’il ne fait pas son âge, ses copains l’ont surnommé « Baguette-La vérité » : baguette parce qu’il est grand et longiligne, la vérité parce qu’il a régulièrement en bouche nombre d’affirmations péremptoires. Comme Césaire, il fonde une revue avec ses camarades du lycée Schoelcher, dont Franz Fanon de trois ans son aîné, il tient salon ou meeting place de la mairie du Lamentin. En 1943, Guadeloupe et Martinique se révoltent et se libèrent seules du joug de Vichy ! Deux ans plus tard, il a 17 ans, il mène campagne pour Césaire et tient un bureau de vote à Fort-de-France lorsque son mentor est triomphalement élu maire. Qui devient ensuite député et arrache le statut de la départementalisation en 1946.

Très tôt cependant, Glissant conteste le concept de négritude qui, selon lui, enferme l’Antillais dans des racines, africaines, qui ne sont plus les siennes. Certes, comme le rappelle François Noudelmann dans la biographie qu’il consacre à Édouard Glissant, l’identité généreuse, Césaire a toujours été pour lui un modèle comme pour toute la Martinique mais il n’empêche, dès son assignation à résidence en métropole dans les années 60 au lendemain de la création du FAGA, le Front antillais et guyanais pour l’autonomie, il conteste cette notion de négritude : Glissant ne croit pas à une identité noire, ontologique, il n’acquiesce pas à la généralisation d’une identité commune à tous les Noirs de la terre. « Aucun lien fondamental ne lie un Noir brésilien à un Noir africain ou à un Noir étasunien selon Glissant », commente Noudelmann.

Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin que j’ai parcourue, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. De la noirceur la plus totale, naquit la lumière, oserai-je dire.

« La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. Qui poursuit : « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, puissantes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, le ressentiment, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Créolisation, le grand mot est lâché, être tout à la fois l’ombre et la lumière, rester soi-même tout en devenant autre… L’expérience de la cale, si elle impose une rupture majeure, incite aussi le survivant qui débarque dans l’inconnu à se repenser, à s’improviser lui-même en tant qu’autre. À se mettre en relation, « à penser qu’un autre niveau d’existence est possible qui ouvre, avec l’Afrique, à la diversité agissante des cultures, des civilisations, aux aventures de leurs contacts, aux richesses de leurs interactions. C’est ce que Glissant appellera le Tout-Monde », commente un autre auteur antillais, Patrick Chamoiseau, dans son dernier roman La matière de l’absence. D’où cette invitation à abandonner nos systèmes de pensée ou pensées en système qui ont fait faillite, à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le Tout-Monde…

« La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde », affirme Édouard Glissant à la sortie de son ouvrage Philosophie de la relation. Et d’ajouter : « Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. Je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire, poétique, pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit simplement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ». Ce que Glissant nomme « mondialité », qui n’a rien à voir avec cette mondialisation mortifère qui renforce les frontières et érige des murs entre les peuples et les hommes.

Patrick Chamoiseau, dont j’ai déjà fait mention, reprend le flambeau des mains de Glissant. Pas une machette qui coupe la canne, à défaut parfois des têtes, des bras ou des jambes… Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». L’image du migrant nous est insupportable parce qu’elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Pour avoir oublié, avant tout, comme nous le rappelle avec humour le célèbre paléontologue Yves Coppens, qu’Homo sapiens, Lucy-une femme en plus, est aussi et surtout un Homo migrator !

Il y a cinquante ans, en mai 68, d’aucuns entonnaient le refrain « nous sommes tous des juifs-allemands ! ». Hier, Chattot et Hourdin les saltimbanques clamaient « Veillons et armons-nous en pensée ». Aujourd’hui, qu’avons-nous fait de nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité : oserons-nous encore affirmer haut et fort que « nous sommes tous des nègres-marrons ! » ? Yonnel Liégeois

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Léonardini, un feu d’artifice critique

Pressés par le temps,  peu de critiques dramatiques se penchent sur leur pratique et tentent de la penser. Jean-Pierre Léonardini comble de superbe matière cette lacune avec Qu’ils crèvent les critiques !. Un libelle qui reprend et parodie avec ironie le fameux titre du spectacle de Kantor, Qu’ils crèvent les artistes !

 

Sa pratique, Jean-Pierre Léonardini la pense, mais saisie au cœur du monde, en plein cœur de l’Histoire : comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui nous est proposé ici, ce qu’il nous offre avec générosité, c’est la description savoureuse et d’une terrible lucidité d’un chemin de vie tout entier consacré au théâtre. « Pourrait-on, s’il vous plaît, s’épargner la nostalgie ? Ce n’est pas facile, savez-vous, il n’y a pas que la jeunesse envolée. Il y a aussi le monde où nous sommes ». Tout est dit et de belle manière, un ton, sourire aux lèvres si j’ose dire, dont il ne se départira pas durant tout le livre, tout un style aussi. Parce qu’il faut le clamer d’emblée, Qu’ils crèvent les critiques ! est aussi un feu d’artifice de grand style. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a toujours martelé que la besogne critique, comme il la nomme avec justesse, « procède avant tout d’un genre littéraire » et que le point de vue qu’elle développe est « soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ».

Voilà qui le distingue de la majorité de ses confrères actuels. Car, il faut bien le dire, Jean-Pierre Léonardini est sans doute le dernier d’une grande lignée de critiques que notre pays a connu. Finie la critique, finis les critiques, si j’ai bien compris le titre de l’ouvrage… En vertu de quoi, il se permet avec impertinence de nous offrir cet « adieu aux armes de la critique tout personnel » dans un bouquet final où il a l’élégance de citer auteurs, acteurs, metteurs en scène, critiques, ces derniers presque tous disparus, et aussi camarades de travail qui l’ont côtoyé au journal L’Humanité où il a toujours voulu œuvrer par conviction et malgré des offres de supports plus argentés. En un peu moins d’une dizaine de chapitres (neuf exactement, avec un avant-propos), Jean-Pierre Léonardini retrace l’histoire du théâtre, exemples précis (de spectacles) à l’appui, sur plus d’un demi-siècle. À ce jeu large, place est faite aux événements de mai 68, notamment au Festival d’Avignon et aussi avec la déclaration de Villeurbanne, le Festival qui est la pierre angulaire de toute notre activité théâtrale, laquelle, Jean Jourdheuil nous l’a bien dit, fonctionne désormais sous le signe de la « festivalisation ».

Longues descriptions et réflexions des nombreux Festivals d’Avignon auquel l’auteur a participé très activement, notamment lors de l’édition 2003, année où Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur, fut contraint d’annuler la manifestation à cause du mouvement des intermittents. Léonardini était bien là, l’« arme critique au pied » pour accompagner le mouvement et en rendre compte dans les colonnes de l’Huma. Il était encore là, et bien là, lors de l’année 2005, qui vit naître la querelle des « anciens » et des « modernes » (c’est du moins ainsi que les thuriféraires du festival et de sa direction, avec des critiques appointés par eux, tentèrent de résumer les choses), alors qu’il n’y avait qu’un rejet – celui notamment des spectacles de Jan Fabre et de Pascal Rambert – de très mauvaises et indignes productions… Je le sais pour avoir bataillé à l’époque aux côtés de Léonardini, lequel ici, à nouveau, s’en donne à cœur-joie, mais avec la sagesse de celui qui voit désormais les choses avec recul, mais passion toujours chevillée au corps…

Ce livre, en effet, est un livre de passion, celle de la vie tout simplement. Il faut lire la description de certains spectacles qui hantent encore sa mémoire (et la nôtre), ceux du Chéreau des mises en scène de la Dispute ou de Dom Juan, par exemple. L’énumération des différentes versions de la pièce de Molière, de Vilar à Bourseiller en passant par Maréchal ou Sobel, est un modèle du genre. Léonardini est un peintre et un portraitiste, entre autres qualités, de première grandeur. Les étudiants en études théâtrales feraient bien d’aller y jeter un œil, histoire de revivifier une mémoire défaillante ou jamais activée. En son temps, Antoine Vitez avait énoncé en ouverture de sa revue, L’Art du théâtre : « Nous parlerons de la critique de théâtre. Si souvent faible soit-elle en France, si borné soit son horizon, si pauvres ses mobiles et si petite son instruction, elle nous intéresse toujours, l’examen des tendances dont elle donne en creux témoignage nous éclaire à tout moment sur la situation politique où nous nous trouvons ». Pas de témoignage en creux chez Jean-Pierre Léonardini, qui pose la question haut et fort : « Face au désordre du monde, le théâtre peut-il faire chambre à part ? » Inutile d’ajouter que la question induit d’elle-même la réponse. Cela nous vaut un beau chapitre intitulé « le rêve tamisé par la force des choses », cela nous vaut un constant balancement entre ce qui est de l’ordre de l’intime (ah, le temps qui est passé et la mémoire désormais surchargée de si grands souvenirs) et ce qui concerne les affaires du monde (et du Parti).

Au vrai d’ailleurs, aucun des qualificatifs de Vitez concernant la critique ne lui convient. Léonardini est homme de (grande) culture, il a le bon goût de l’exprimer de la manière la plus simple afin qu’elle soit accessible à tous. Tout son programme. Jean-Pierre Han

Le 18 juin, au Théâtre Paris-Villette, l’Association professionnelle de la critique (APC-TMD) a décerné à Qu’ils crèvent les critiques ! son Prix du meilleur livre de l’année sur le théâtre.

 

 Le théâtre fait salon

Sous l’égide de la revue Frictions, théâtres-écritures, fondée et dirigée par notre confrère et contributeur Jean-Pierre Han, se déroule les 02 et 03/06 à La Générale de Paris, le premier Salon de la revue de théâtre. Un événement, original et inédit, qui devrait combler de plaisir et de curiosité tous les amoureux des planches ! Une occasion exceptionnelle pour découvrir nombre de revues, souvent au tirage limité et à diffusion confidentielle, où pourtant s’affichent moult signatures de qualité ou de renom : Ent’revues, Théâtre/Public, Ubu, Parage, Incise, et bien d’autres… Bonheur suprême pour tous les accros du genre ? La librairie théâtrale Le Coupe-Papier proposera un large échantillon de revues aujourd’hui disparues, qui ont marqué pourtant l’histoire de la scène, hexagonale et internationale.

Avec, durant deux jours, un impressionnant éventail de rencontres, lectures et débats animés par une belle brochette de dramaturges, metteurs en scène, historiens et critiques toujours prompts à échanger avec fièvre et passion devant le rideau rouge : Lucien Attoun, David Ferré, Gilles Aufray, Chantal Boiron, Robert Cantarella, Caroline Châtelet, Johnny Lebigot, Léonor Delaunay, Karim Haouadeg, Diane Scott, Eugène Durif, Magali Montoya, Philippe Malone, Nikolaus… Un rendez-vous à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

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