Archives de Catégorie: Rideau rouge

Olivier Py, un conteur amoureux

Avec L’amour vainqueur, Olivier Py offre une belle adaptation d’un conte des frères Grimm. Une comédie musicale réussie, créée au Festival d’Avignon en 2019. Disponible jusqu’au 16 avril sur Culturebox, la chaîne culturelle de France Télévision.

Olivier Py avait parlé, en 2019, d’un « spectacle pour les enfants et les gens intelligents ». à raison, l’Amour vainqueur est bien un spectacle pour tous les publics. Dans une scénographie dépouillée, agrémentée de toiles peintes,  les quatre interprètes (Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos) suivent la trame du conte d’origine, La Demoiselle Maleen.

Enfermée dans une tour du château par son père, la jeune fille s’en échappe au bout de sept ans et se lance à la recherche de son amoureux parti au combat. Las, le pays est en ruines, elle ne reconnaît rien à la société qu’elle a connue auparavant, la guerre ayant tout détruit à perte de vue. « On ne triche pas sur la violence du monde, mais on peut s’en arranger pour construire un destin », commente le metteur en scène. Et de signer alors un spectacle tout à la fois drôle et émouvant, plaisant mais aussi interrogatif sur le devenir de la planète… Un hymne à la liberté, rythmé par grosse caisse et accordéon, violoncelle et piano !

Présenté lors de la 73e édition du Festival d’Avignon, voguant entre noirceur et légèreté, cet original conte de fées avait séduit le public, tout âge confondu. Espérons qu’il en soit de même devant le petit écran. Yonnel Liégeois

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Jean-Marie Hordé, l’art d’être au monde

Directeur du Théâtre de la Bastille (75) et auteur de L’artiste et le populiste ( Les solitaires intempestifs), Jean-Marie Hordé s’interroge sur notre mode d’appartenance au monde. En vue de la fondation d’une autre politique culturelle pour demain.

C’est donc décidé : rien ne change avant la mi-mai, « au mieux ».
Pour nous, cela signifie qu’avant le mois de juin, rien ne sera possible. Le théâtre restera fermé. Nous ne serons pas inactifs, mais pas là où vous étiez en droit de nous attendre.
C’est l’œuvre théâtrale qui s’absente. Je ne veux pas ironiser sur le « non essentiel », mais plus gravement indiquer que l’absence d’œuvre réelle au théâtre contribue à éloigner notre mode d’appartenance au monde. J’emprunte cette expression à Hannah Arendt qui écrit que cette appartenance transite par des tiers que sont les œuvres. L’œuvre, dit-elle, ne s’adresse pas aux gens mais au monde. L’œuvre, de la table la plus simple à l’art le plus grand : voici le monde et sa pérennité. C’est pourquoi, au-delà de nos malaises et mal-êtres privés, je pense à ceux qui souffrent de se dés-appartenir (les jeunes en particulier). Je l’ai dit ailleurs : le silence auquel nous sommes contraints est lourd.

Le « non-essentiel » n’est pas une absence bénigne. Il vide la vie de ce qui la fait tenir au-delà du besoin.
Comment être au monde dans ces conditions ?
Cela aura une fin et je ne doute pas que nous retrouverons joie et énergie. Mais j’espère que lorsque nous pourrons nous retourner sur cette longue année d’absence, la pensée et la responsabilité politiques élargiront leurs champs et comprendront que ce qui se dit « politique culturelle » est un enjeu grave qu’il est grand temps de réévaluer en lui rendant la dignité que le marché lui dénie – la culture réduite à un bien culturel est un marché auquel le théâtre n’échappe pas. J’espère que ces mois de suspension rappelleront l’urgence de remettre l’œuvre d’art au centre de la vie sociale et politique, ce qui suppose de lui offrir le temps de la présence.
L’impatience gagne à la mesure de notre incompréhension. Respectueuses des mesures de sécurité sanitaires, les salles – a fortiori de taille moyenne – ne sont pas dangereuses.
Aujourd’hui, l’Odéon est occupé. L’Odéon, depuis 68, a toujours été un théâtre symbole : son occupation dit une protestation générale et partagée. Jean-Marie Hordé

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Olivier Py aux Enfers

Au chapitre des dommages collatéraux consécutifs à la pandémie, il faut compter, entre mille autres, la création empêchée, au Théâtre des Champs-Élysées, de Point d’orgueUn poème dramatique d’Olivier Py dans une réalisation qu’il signe avec ­l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le livret en est du moins publié, portant, en sous-titre, Purgatoire suivi de Enfer et Paradis.

Il y a trois personnages dans Point d’orgue: Lui, l’Autre, Elle. Lui est accablé par son inanité, percé des flèches de la souffrance au vu du spectacle d’un monde en proie au Mal sans recours. Elle une fois repoussée (il refuse qu’elle panse ses plaies), Lui va suivre l’Autre, gigolo ­cynique et cruel ami, dans neuf cercles de l’Enfer contemporain, avec ses camps de misérables, ses guerres tueuses d’innocents, ses terreurs en tout genre…Au terme de sa visite consentie dans les entrailles de la Terre en épouvante, la rencontre émerveillée du Garçon ouvrira un futur possible de jeunesse, de grâce, de beauté, de réconciliation. C’est là dire trop vite, à propos d’un texte si farouchement lyrique, en le réduisant au squelette de cette fable, nourrie d’une riche culture qui puise autant chez les anciens Grecs que dans les Évangiles et qu’on imagine volontiers sous forme d’oratorio.

Point d’orgue, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées

Olivier Py persiste ainsi dans son être avec une étonnante vigueur. Lui, c’est lui, c’est manifeste, avec son goût pour l’hédonisme et sa conscience de l’incorrigible hideur de la société humaine. Et Dieu ! Où est-il ? Et qu’en faire ? Les philosophes vont-ils suffire à embrasser le faisceau des contradictions ? Il assume le fait que Point d’orgue constitue une catabase contemporaine, soit la descente de son plein gré de l’esprit de l’homme vivant qu’il est au royaume des morts. Entreprise d’une folle audace en une époque essentiellement prosaïque, qu’il est sans doute le seul à pouvoir mener à bien, d’une écriture artiste, savante et familière à la fois, d’une respiration proprement inouïe, à force de vers subtilement privés de rimes ou d’alexandrins tirés au cordeau.

On perçoit, à la lecture, l’effet théâtral que les comédiens pourront tirer de cette partition verbale, celui surtout qui joue l’Autre, mélange de Méphisto et de Fregoli, qui tire Lui par les pieds afin de le confronter au chaos pour mieux le voir rebondir, à la fin, du côté de Dionysos et Platon étrangement embrassés. On a hâte de voir ça en scène, quand les Erinnyes virales nous foutront la paix. Jean-Pierre Léonardini

Point d’orgue, d’Olivier Py (Actes Sud Papiers, 13,50€). Enregistré au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle est diffusé le samedi 27/03 à 20H00, sur France Musique.

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Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

 

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

Marie-José Sirach, pour le quotidien L’Humanité.

 

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Le TNP est occupé depuis vendredi. Pour l’instant, l’occupation se fait de façon sereine, dans le respect de l’outil de travail et des activités. Les répétitions, représentations professionnelles, résidences et ateliers se poursuivent. C’est un peu schizophrénique de vouloir accompagner un mouvement qui est d’ailleurs amené à s’installer, mais de faire attention à garder la possibilité de rouvrir. À titre personnel, je soutiens l’évidence qu’il faut retrouver l’accès à la culture pour tous, recréer du lien social et de la vie culturelle. Il faut que les cœurs battent de nouveau à l’unisson. Ce n’est pas non plus le bon moment pour remettre en cause notre système d’assurance-chômage. Mais cette question de société dépasse le monde de la culture. Au niveau de l’avenir, on est vraiment dans le noir. Il y aura des dégâts collatéraux chez les artistes émergents, qui ont vu leurs projets s’effondrer. Dans les années à venir, il faudra accompagner avec bienveillance toutes les entreprises étudiantes ».

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

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Culture, l’exigence d’une réouverture

Depuis le 4 mars, artistes et techniciens occupent le Théâtre de l’Odéon à Paris. Désormais, ce  sont près d’une cinquantaine de lieux qui sont investis. Dans une déclaration commune, les directrices et directeurs de CDN (centre dramatique national) demandent la réouverture des lieux culturels. Ils s’appuient sur un protocole discuté en janvier avec le ministère de la Culture et sur  l’état des connaissances dans la transmission du virus.

 

En décembre 2020, suite au référé-liberté déposé par l’ensemble de nos organisations représentatives, le conseil d’État a clairement exprimé dans son délibéré que la fermeture de nos établissements ne pouvait s’inscrire dans la durée sans porter une atteinte grave à plusieurs libertés fondamentales dont la liberté de création et d’expression. Depuis ce jugement, nous devons nous contenter pour toute perspective de déclarations sibyllines dans la presse comme celles de notre ministre affirmant qu’elle a « la conviction profonde que nous voyons le bout du tunnel » ou bien nous entendre dire et redire qu’il faut travailler à un modèle résilient.

Mais ce modèle résilient existe. Il est sur la table de la ministre de la Culture et du Premier Ministre depuis le mois de Janvier. Cette proposition a fait l’objet de plusieurs concertations entre nos organisations professionnelles et le Ministère de la Culture. Elle prend la forme d’un tableau gradué de reprise d’activité, indexé très raisonnablement aux différents stades d’évolution de l’épidémie. Ce protocole est extrêmement responsable et prudent dans les modalités de réouverture qu’il propose. Mais force est de constater qu’il est resté lettre morte et que rien n’a réellement été entrepris par le gouvernement pour accompagner la reprise de notre activité, même partielle. Sans réponse depuis maintenant deux mois à ces propositions, nous tenons à saluer aujourd’hui la mobilisation des occupant.e.s du Théâtre de l’Odéon que nous soutenons pleinement sur l’ensemble de leurs revendications.

Aujourd’hui, les connaissances sur la transmission du virus ont progressé et les études scientifiques se succèdent en Europe. Elles arrivent toutes à une même conclusion : dans le respect des consignes sanitaires, les salles en configuration assises sont parmi les endroits où le risque de contamination est le plus faible.

Aujourd’hui, les protocoles sanitaires sont renforcés pour nos salles et de nombreux virologues confirment qu’on ne s’y contamine pas.

Aujourd’hui, une étude du ministère de la Culture montre que l’impact d’une réouverture des lieux culturels sur le brassage journalier de population est négligeable.

Nous savons aujourd’hui que plus aucune raison sanitaire ne justifie notre fermeture. C’est un choix

Nous demandons ainsi la réouverture des lieux culturels dans les plus brefs délais, aux conditions fixées par nos organisations syndicales, mais nous alertons simultanément sur les conditions de cette reprise dans un contexte où l’immense majorité de nos collègues artistes et technicien.ne.s, n’auront pu exercer aucune activité professionnelle. Huit mois se sont écoulés depuis la décision de prorogation des droits des intermittent.e.s. Mais cette prorogation d’un an ne suffira pas et sa durée doit impérativement être augmentée. Plus largement nous jugeons indécent d’entendre le gouvernement envisager de remettre en route une réforme profondément injuste de l’assurance chômage dans un contexte où les plus fragilisé.e.s de nos concitoyen.ne.s sont déjà les grandes victimes de la crise économique que nous traversons.

En ce qui concerne le plan de relance de notre secteur, si nous saluons les mesures économiques mises en place par le gouvernement pour soutenir notre perte d’activité, nous demandons à l’instar du Syndeac, notre syndicat, une meilleure définition de cette feuille de route et des axes prioritaires de cette politique de sauvegarde et de relance. Nous demandons notamment que soient urgemment mobilisés les crédits dédiés afin de soutenir directement l’emploi dans notre secteur, ainsi que les professionnel.le.s les plus fragiles qui sont aujourd’hui menacé.e.s par une précarité extrême.

Robin Renucci, Emilie Capliez, Benoît Lambert, Mathieu Bauer, Chloé Dabert, Nathalie Garraud, Renaud Herbin, Joris Mathieu (membres du Conseil d’administration de l’ACDN)

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Avec Bouchaud, un superbe moment !

S’il ne cesse de nous surprendre sur les plateaux de théâtre, Nicolas Bouchaud nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec Sauver le moment. Un livre au titre parfaitement explicite, saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable… Superbe.

 

Si sur les plateaux de théâtre Nicolas Bouchaud ne cesse de nous surprendre, même si l’on connaît bien son style jeu, ou plutôt sa manière d’être sur scène – reconnaissable entre toutes, mais néanmoins à chaque fois renouvelée –, voilà, pour notre plus grand bonheur, qu’il nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec son livre au titre parfaitement explicite, Sauver le moment« Sauver le moment », il s’agit bien de cela dans sa démarche d’écriture ayant abouti à ce beau livre de la collection « Le Temps du théâtre » que dirigent conjointement Georges Banu et Claire David. Tenter de sauver le moment si particulier du jeu de l’acteur qu’il est par le biais de l’écriture : voilà qui ressemble fort à une tentative de réaliser la quadrature du cercle.

Nicolas Bouchaud a décidé de se lancer dans cette entreprise vitale pour lui, et peut-être désespérée, si on veut bien se souvenir du mot de Bernard Dort affirmant qu’ « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée » (c’est vrai qu’il parlait de l’écriture critique…). Saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable : Bouchaud y parvient parce que, précisément, il ne prétend pas faire œuvre littéraire, et évolue dans un autre registre, à la fois plus modeste, et paradoxalement plus ambitieux. C’est dit d’emblée : « Je me suis demandé si on pouvait écrire de façon satisfaisante sur sa propre pratique. J’ai essayé […] J’ai essayé de ne pas les ériger en règles ou en dogme mais simplement de les laisser nous faire signe »…

Ce sont là des petits essais qui sont de véritables réussites. Chaque expérience théâtrale et même cinématographique (avec Jacques Rivette) nourrit une pensée sur l’art du jeu, « sauve un moment » qui pourrait, à son tour, saisir « le » moment de l’acte de jeu. Pas question pour Nicolas Bouchaud de se lancer dans le récit de ses expériences théâtrales, pas plus qu’il ne tente de théoriser ou de donner des conseils sur sa pratique, il évolue ailleurs, en artiste qui se cherche, qui ne cesse de chercher. D’une certaine manière, écrire sur sa pratique relève de cette recherche. L’écriture est simple, les phrases courtes, Nicolas Bouchaud va souvent à la ligne, procède, lorsqu’il est un peu plus long, par séquences jamais trop longues non plus. Une façon de faire pour aller au cœur de son sujet opère très vite, le tout en quinze chapitres précédés d’une adresse au lecteur qui donne les clés de la règle du jeu de son écriture (et non pas du jeu de l’acteur !).

Reste que c’est tout de même une biographie théâtrale en quinze stations qui nous est proposée, et il est possible de repérer le déploiement tous azimuts d’une pensée toujours en éveil. C’est d’autant plus passionnant que Nicolas Bouchaud s’avère être un grand lecteur, à la curiosité toujours en éveil, et pas seulement – on s’en réjouit – dans le domaine théâtral. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre s’intitule « L’adresse du poème » et navigue autour de la parole de Paul Celan dont le Méridien, le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner qui lui avait été décerné en 1960, est devenu par la grâce de Nicolas Bouchaud et d’Éric Didry un spectacle créé en 2015. S’ensuit sous la plume de l’acteur, sous une forme quasiment poétique, une belle réflexion sur la matérialité de la parole, la poursuite des réflexions de Paul Celan sur le souffle notamment. Nicolas Bouchaud enchaîne : « Le poème tout entier est contenu dans le souffle de celui qui l’écrit, de celui qui le dit et de celui qui l’écoute »…, en un mot « l’adresse du poème passe tout entière par le souffle ». Nicolas Bouchaud n’oublie jamais ce qui concerne la corporalité. Alors il observe, s’observe.

Ce qu’il décrit, presque toujours au présent de l’indicatif, est proche de l’ordre de la dissection… toujours passionnant et juste par rapport à son métier. Ainsi, alors qu’il vient de voir Pont du Nord de Jacques Rivette, voilà ce qu’il note concernant le jeu de Pascale Ogier, l’une des actrices du film : « Pascale Ogier n’incarne pas un personnage, elle invente une figure libre. Elle ne joue pas « juste », elle joue autrement. » Et d’ajouter : « ”jouer juste” ou ”jouer naturel”, comme on dit, sont de vieilles antiennes qui, à force d’être rabâchées, ne servent à représenter qu’un simulacre de réalité. Pourquoi vouloir reproduire un simulacre ? ». Parlant de Pascale Ogier, Nicolas Bouchaud parle de lui : lui aussi ne joue pas juste, il joue autrement, effectivement. En ce sens il aura parfaitement retenu les « leçons » de Didier-Georges Gabily, l’un des tout premiers metteurs en scène (auteur et responsable du groupe T’chang’G au sein duquel il rencontrera Jean-François Sivadier avec lequel il fait équipe depuis 22 ans maintenant).

Les pages consacrées à son expérience, à sa formation peut-on dire, auprès de Gabily, avec clin s’œil à la Fonderie du Mans de François Tanguy et de Laurence Chable qui les avait accueilli en répétition, sont émouvantes, instructives… simplement belles. Bien d’autres moments sont proposés, notamment avec Jean-François Sivadier bien sûr, mais aussi avec Rodrigo Garcia ou chez les Fédérés à Montluçon (soit chez Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin), alors que le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage revient sur une scène du Roi Lear, lors de la première dans la cour d’honneur du palais des Papes, où l’auteur se retrouve avec Norah Krief , « face au public, comme si nous étions au bord d’un précipice ». Les deux comédiens avancent sur le plateau nu et légèrement incliné : « C’est un soir d’été, à Avignon, Norah et moi, nous nous avançons, muets, bras ballants, épaule contre épaule ». Et Nicolas Bouchaud de poursuivre sa description d’un moment unique, un moment qui, constate-t-il, « nous assure que rien ne se répétera jamais sans un infime déplacement du temps, un léger glissement. Chaque fois il s’agira de la sauver, de sauver ce moment… ». C’est superbe, le livre en son entier est de cette eau-là. Jean-Pierre Han

Sauver le moment, par Nicolas Bouchaud (Actes Sud, collection Le Temps du théâtre, 190 p., 20€).

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

 

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.

Dans une nouvelle étude, l’Institut Hermann-Rietschel de Berlin s’est employé à quantifier et comparer les risques de contamination par aérosols (microgouttelettes en suspension dans l’air) dans les différents lieux publics. Ses conclusions sont édifiantes : les théâtres, salles de concert et musées respectant les consignes sanitaires habituelles apparaissent comme les lieux les plus sûrs de la liste. À titre de comparaison, même avec port du masque, le risque est double dans les supermarchés, triple dans les bureaux en openspace occupés à 20%, et multiplié par 6 dans les écoles secondaires à moitié remplies.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

Xavier Bertrand, Président de la Région Hauts de France
François Bonneau, Président de la Région centre Val-de-Loire
Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie
Renaud Muselier, Président de la Région Sud
Valérie Pécresse, Présidente de la Région Ile-de-France

Nathalie Appéré, Maire de Rennes
Martine Aubry, Maire de Lille
Jeanne Barseghian, Maire de Strasbourg
Bruno Bernard, Président de Lyon Métropole
Olivier Bianchi, Maire de Clermont Ferrand
Michaël Delafosse, Maire de Montpellier, Président de Montpellier Métropole
Emmanuel Denis, Maire de Tours
Marc Gricourt, Maire de Blois
Mathieu Hanotin, Maire de Saint-Denis
Anne Hidalgo, Maire de Paris
André Laignel, Maire de Issoudun
Nicolas Mayer-Rossignol, Maire de Rouen
Eléonore Moncond’huy, Maire de Poitiers
Eric Piolle, Maire de Grenoble
Arnaud Robinet, Maire de Reims
Johanna Rolland, Maire de Nantes
Jean-Marc Vayssouze-Faure, Maire de Cahors, Président de la commission culture de l’AMF.

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Jacques Bonnaffé, le ch’ti des planches

Amoureux de la poésie, des langues mais aussi des accents, Jacques Bonnaffé a débuté sa carrière dans le Nord, sa région natale. Le 08/02 à 21h00, il est sur la chaîne Culturebox, canal 19, dans Kadoc. Une pièce de Rémi De Vos, mise en scène par Jean-Michel Ribes et créée au théâtre du Rond-Point (75).

Avec l’aimable autorisation de notre confrère et ami  Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien à l’image du comédien.

 

Avez-vous le trac lors des soirs de première ?
Il vaut mieux, après tout le mal qu’on s’est donné. C’est plus solidaire. Parfois des personnes autour me refilent le trac, si jamais je l’oubliais.

Comment passez-vous votre journée avant un soir de première ?
Je n’ai pas de plan prévu, pas de rituel, cela va dépendre du spectacle. Certaines fois, il faut tomber de la dernière pluie, penser à tout sauf à ça. D’autres fois, il ne faut faire qu’y penser et se chauffer toute la journée

Avez-vous des habitudes avant d’entrer en scène, des superstitions ?
Je me donne une représentation mentale détaillée d’un cornet de frites, en me récitant ce passage de Montaigne sur les échecs de la volonté :
La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. (…)
Les outils, qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis,
comme ceux destinés à descharger les roignons.

La première fois où je me suis dit « je veux faire ce métier » ?
En voyant mon prof d’anglais jouer avec conviction enflammée une jeune fille effarouchée dans une farce médiévale. Il avait conservé sa moustache sous une perruque de laine, était en proie à un texte extravagant, qu’il ne récitait pas : il le créait littéralement et il semblait en train de l’écrire et de le vivre tout à la fois. Et l’étonnement muet qu’il suscitait m’a fait comprendre l’amour du public.

Le premier bide ?
À sept ans, pour la communion de mon frère ! Je fus incapable de déclamer « Pauvre Ruteboeuf » où je croyais être particulièrement insurpassable !

La première ovation ?
Quelques minutes après, quand, dans un élan de cruauté sans borne, la tablée se mit à applaudir ma crise de sanglots avec cette compassion minable des adultes. Ils me refusaient les huées nécessaires à une évolution fulgurante et redoublèrent évidemment (standing ovation) quand je me mis à passer aux braiments étranglés. J’ai passé plus de 40 ans à m’en remettre.

Le premier fou rire ?
Dans La Veuve, comédie de Corneille, mise en scène de Christian Rist. Je peux citer les coupables, dont Alcidon, imperturbable et magnifique.

Les premières larmes, en tant que spectateur ?
La Classe Morte, de Tadeusz Kantor

La première mise à nue ?
C’est Godard qui s’en est chargé, du grand art (dans Prénom Carmen) !

La première fois sur scène avec une idole ?
Tout est relatif, j’ai côtoyé des idoles qui ne pouvaient pas faire autre chose que « le job » un peu comme des élus en campagne. Puis j’ai joué, je me souviens, avec Myriam Boyer. En quelques minutes, elle emportait cette adhésion incroyable. Comme si les spectateurs étaient en elle.

La première interview ?
Avec Marcel Proust, il m’avait refilé un questionnaire interminable qu’il avait piqué à Jacques Chancel, c’était évident.

Le premier coup de cœur ?
Dans Jacques ou la Soumission de Ionesco, au lycée. Ma partenaire avait trois nez, mais d’autres attributs largement compensatoires, des genoux inoubliables. Propos recueillis par Stéphane Capron

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Palestine, un peuple et son théâtre

Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), Najla Nakhlé-Cerruti publie L’Individu au centre de la scène. Trois pièces contemporaines qui donnent à voir la puissance poétique de la création sous occupation israélienne.

 

On a trop rarement l’opportunité de voir du théâtre palestinien. Et guère davantage de pouvoir en lire, la plupart des pièces étant jouées, et éventuellement écrites a posteriori. Avec la traduction de trois pièces contemporaines emblématiques, Dans l’ombre du martyr (2011) de François Abou Salem, le Temps parallèle (2014) de Bashar Murkus et Taha (2014) d’Amer Hlehel, Najla Nakhlé-Cerruti donne à voir la puissance de sa créativité. Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), rattaché aux Ministère des affaires étrangères et au CNRS, elle mène également un programme autour des archives du dramaturge François Abou Salem, « Palestinien d’origine française ». Dans l’ombre du martyr est sa dernière pièce, écrite juste avant son suicide, qui témoigne de son mal-être et de la violence de l’occupation israélienne.

Fondateur, en 1977, à Jérusalem-Est, de la première troupe professionnelle, El Hakawati (le conteur), qui, sept ans plus tard, en 1984, deviendra le Théâtre national palestinien, François Abou Salem aura œuvré à son rayonnement en Palestine et au niveau international. Tout comme le metteur en scène également disparu Adel Hakim qui, avec Antigone (prix du Syndicat de la critique, meilleur spectacle étranger en 2012) et Des roses et du jasmin (2017), aura contribué à son ancrage.

Si la création palestinienne ne peut être détachée de son contexte de production, elle est souvent une forme de contestation et de résistance. Elle est aussi poétique et esthétique, elle guide la mise en écho des pièces présentées. « Monodrame polyphonique », Dans l’ombre du martyr met en jeu l’histoire de deux frères, dont l’un a échoué dans ses études de médecine, et l’autre, mort dans une opération-suicide lors de la première Intifada, accède au statut de « héros national », créant une dissociation psychique chez celui qui lui survit.

Le temps parallèle a été écrit et mis en scène par Bashar Murkus après sa mise en scène de Bye-bye Gillo, de Taha Adnan (Éditions Elyzad, Tunis, 2014), porté par le théâtre marseillais la Friche de la Belle de mai. Le texte s’inspire de la vie et des écrits de Walid Daqqa, le plus ancien prisonnier politique palestinien de citoyenneté israélienne, détenu pour avoir participé au meurtre d’un soldat israélien en 1986. Son personnage est au centre de la scène et du huis clos existentiel qui se joue avec d’autres prisonniers, un geôlier et sa fiancée qui a pu obtenir un droit de visite.

Dans Taha, Amer Hlehel a choisi l’écriture monologuée parce que « le monologue, c’est l’exil ». Un exil qu’il raconte à partir de l’évocation de l’enfance du poète Taha Muhammad Ali, depuis sa naissance, après les décès répétés de ses frères, jusqu’à la Nakba, le déplacement forcé de 1948, alors qu’il a tout juste 17 ans. Récit de lutte pour aider aux besoins de sa famille grâce à son instruction acquise à l’école communale. Puis pour traverser l’expulsion et le retour en Palestine. Récit de sa construction en tant que poète. Des pièces introspectives, subtiles, complexes, qui transmettent le désir de vivre et le goût de la langue. Marina Da Silva

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

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Ariane n’a pas perdu le fil

La comédienne fait œuvre pie, à l’écrit comme à l’écran et à la scène ! Ariane Ascaride publie Bonjour Pa’, une suite de lettres adressées à son père disparu. Une façon de revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire.

 

Il faut s’y faire, il y aura bien une littérature du confinement. Ariane Ascaride, par exemple, publie Bonjour Pa’(1), une suite de lettres adressées à son père – depuis longtemps disparu – écrites dans la première période de ce retrait forcé de toute vie sociale. Tout se passe comme si la comédienne fêtée grâce, entre autres, aux films de son mari Robert Guédiguian, soudain privée d’entrer en scène dans le Dernier Jour du jeûne (2) de Simon Abkarian, mettait à profit ce temps suspendu pour revivre son enfance à Marseille dans un quartier populaire, auprès de ce père, immigré italien, aimant et taiseux. Le flux des souvenirs se mêle au jour le jour à des réflexions sur l’état débilitant du monde, tel que recraché en continu par la télévision, ainsi qu’à des réflexions, tantôt amusées, tantôt mélancoliques, sur la vie de famille touchée par la contrainte par corps, imposée par la maladie qui rôde, invisible et omniprésente.

Le premier mérite de ces Lettres au fantôme de mon père, tel est le sous-titre, est dans le caractère généreux d’un exercice épistolaire extrêmement intime, qui renvoie sans cesse à l’expérience commune. Ariane Ascaride n’oublie jamais, dans ses évocations, la présence latente des autres, ceux d’abord dont la précarité sociale accroît le mal-être. L’isolement à domicile induit une attention neuve aux détails ; un rayon de soleil fortuit, une fleur scrutée de près, une photo surgie d’un tiroir, une musique de Debussy autrement écoutée… Il y a aussi la rue déserte, parcourue en allongeant son pas de femme masquée, avec soudain des bouffées de colère devant l’injustice criante qui gère une société en souffrance. L’ère de l’enfance vécue sous l’étendard des Trente Glorieuses n’en est que plus chérie, quand bien même il fallut se résoudre, un matin de grand vent, à libérer, avec les frères, les cendres du père à la Sainte-Baume.

On découvre, dans ces pages frémissantes de tendresse, la mémoration émue de Didier Bezace parti en mars, avec qui Ariane avait joué Il y aura la jeunesse d’aimer, florilège de textes d’Aragon et Elsa Triolet, à laquelle est rendu un bel hommage en passant. Avec Bonjour Pa’, Ariane Ascaride fait œuvre pie, de tout son tempérament chaleureux de femme ô combien vivante, profondément nature, à l’écrit, comme à l’écran et à la scène, où l’on brûle de la revoir au plus vite, quand enfin sera conjuré le sinistre. Jean-Pierre Léonardini

(1) Au Seuil, 125 p., 15€, en librairie depuis le 21/01/21. (2) Le Dernier Jour du jeûne devrait être repris, à l’automne, au Théâtre de Paris.

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