Archives de Catégorie: Rideau rouge

Desproges, un jour d’avril

Le 18 avril, il y a plus de trente ans en 1988, disparaissait Pierre Desproges. Un humoriste de grand talent qui sévissait avec bonheur, tant à la radio qu’à la télévision ou sur scène. En ce jour anniversaire, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers du rire et de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

 

– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

 

– La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte, non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

 

– Pourquoi l’idée que mes enfants souffrent m’est-elle si complètement insupportable, alors que je dors, dîne et baise en paix quand ceux des autres s’écrasent en autocar, se cloquent au napalm ou crèvent de faim sur le sein flapi d’une négresse efflanquée ?

 

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

 

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Qu’est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d’imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l’inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père Lachaise…

 

– Si les ministères concernés m’avaient fait l’honneur de solliciter mon avis, quant aux paroles de la Marseillaise, j’eusse depuis longtemps déploré que les soldats y mugissassent et préconisé vivement que les objecteurs y roucoulassent, que les bergères y fredonnassent et que les troubadours s’y complussent.

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

 

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

 

– Aujourd’hui encore, quand on fait l’inventaire des ustensiles de cuisine que les balaises du Jésus’Fan Club n’hésitaient pas à enfoncer sous les ongles des hérétiques, ce n’est pas sans une légitime appréhension qu’on va chez sa manucure.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

 

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

 

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

 

Tout Desproges

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le Tout Desproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable « Tribunal des flagrants délires » en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, l’incontournable est disponible aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges, la somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette. Un ouvrage qui révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. « À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. Un homme de plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

 

1 commentaire

Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire, Rideau rouge

Fassbinder, Nordey et Richter

Créé en mars 2016 au Théâtre national de Strasbourg, Je suis Fassbinder inaugurait artistiquement la prise de fonction de Stanislas Nordey à la tête de l’institution. Dans une co-mise en scène avec l’auteur allemand Falk Richter, un authentique manifeste pour un théâtre d’aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Sans oublier Ysteria au Théâtre de la Tempête, Les chaises au Théâtre de l’Aquarium, The great disaster au Lavoir moderne parisien et Voyage en Italie au Théâtre d’Angoulême.

 

L’ère Nordey à la tête du Théâtre national de Strasbourg, où il fut nommé en septembre 2014, s’ouvrait véritablement en mars 2016 avec cette première création, Je suis Fassbinder, aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Une ouverture en forme de manifeste puisque ce spectacle, réalisé avec le dramaturge allemand Falk Richter, affiche et affirme on ne peut plus clairement, à tous les niveaux, ses ambitions. D’abord, au plan du discours concernant son être-là au monde tel qu’il le vit au jour le jour, avec la volonté d’en rendre compte et d’en découdre sur le plateau avec ses interrogations, ses doutes et ses colères de citoyen. Point de détour ni de recours aux éternels classiques, Stanislas Nordey entend parler du monde d’aujourd’hui avec ses contemporains. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a demandé à Falk Richter, son « frère de théâtre » dont il a déjà monté plusieurs textes, de

Co Jean-Louis Fernandez

devenir auteur associé au TNS et de poursuivre ainsi officiellement leur compagnonnage.

Les deux hommes sont de la même génération et possèdent la même appétence à se saisir à bras-le-corps des problèmes du monde dans lequel ils vivent et luttent. Si Falk Richter a écrit le texte du spectacle, Nordey lui a aussi demandé de cosigner la mise en scène avec lui. Une première pour le nouveau directeur, et une manière de bien signifier sa manière de concevoir le travail théâtral dans ce qui est désormais sa maison. Falk Richter a écrit son texte, au jour le jour, au fil des répétitions, ne cessant de le transformer en regard de ce qui se passait dans le monde. C’est une écriture au présent de l’indicatif. Sa narration se passe quasiment en temps réel et intègre propositions, recherches et hésitations des comédiens sur le plateau. C’est d’ailleurs si évident que c’est justement ce que nous propose le spectacle : des comédiens en pleine recherche, se demandant comment jouer les rôles qu’ils se sont attribués, et surtout comment parler le monde d’aujourd’hui sans craindre de se contredire. Une véritable mise en abîme… Lors de la création à Strasbourg, il était donc question du problème des réfugiés, de incidents de Cologne, de l’état d’urgence en France, de la percée de l’extrême droite en Allemagne lors des dernières élections régionales, Nul doute, en ce mois d’avril où le spectacle fait halte sur la scène du Rond-Point, le spectateur découvrira quelques changements liés à la funeste actualité ! C’est un travail en perpétuelle évolution pour mieux coller au présent, mais il se propose dans le même temps d’intégrer la mémoire d’un passé récent (pour mieux saisir ce qui se passe

Co Jean-Louis Fernandez

désormais), celui justement analysé et dénoncé par Rainer Werner Fassbinder.

Le cinéaste, auteur dramatique et metteur en scène de théâtre, au fil de ses œuvres toutes au goût de soufre, fut d’une insupportable lucidité sur l’Allemagne des années 1960-70, une Allemagne pressée de faire oublier son passé nazi pour se lancer dans les joies du libéralisme économique. Nordey et Richter qui, au départ, envisageaient de faire un spectacle sur Fassbinder, le prennent désormais comme référence, mettent leurs pas dans les siens, font la liaison entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Inutile de dire que quelques points communs lient les deux époques… De ce projet, reste dans le spectacle une scène essentielle tirée du film lAllemagne en automne (1977) où l’on voit Fassbinder se filmant avec sa mère qu’il harcèle violemment pour qu’elle finisse par avouer qu’il faudrait un homme à poigne pour diriger le pays, un dictateur en somme, mais « gentil » tout de même… C’est la même scène – ce n’est certes pas un hasard – que l’on retrouvait dans le documentaire, Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot entièrement consacré au parcours et à la violence terroriste de la Fraction Armée Rouge d’Andréas Baader et d’Ulrike Meinhoff. Nordey embarque ses camarades de plateau, tous formidables, Laurent Sauvage, Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, à l’énergie inépuisable, dans une série de variations de cette séquence, jouée, rejouée (notamment avec Laurent Sauvage dans le rôle de la mère et celle de Nordey dans celui de Fassbinder), déjouée, reprenant leur propre personnalité en se demandant comment réussir à vraiment rendre compte de la douce horreur des propos tenus…

Tout cela est réalisé avec une science et une maîtrise de la scène étonnantes, avec toujours, là aussi, une mise en abîme très réjouissante. Nordey et Richter recyclent tous les poncifs de l’esthétique des toutes jeunes équipes théâtrales d’aujourd’hui, les prennent à leur charge, les transforment jusqu’à plus soif, les retournent comme des gants pour se les approprier et nous les imposer. Au nécessaire et salutaire théâtre à l’estomac qu’ils pratiquent ici, Nordey et son équipe, qu’il faudrait citer en son ensemble, ajoutent une dimension ludique qui nous renvoie à l’essence même du théâtre. Jean-Pierre Han

 

À VOIR AUSSI :

Ysteria : écrit et mis en scène par Gérard Watkins, jusqu’au 14/04 au Théâtre de la Tempête (75). Avec cette nouvelle pièce créée au

Co Pierre Planchenault

Théâtre national de Bordeaux, le dramaturge franco-britannique nous conte, entre humour et tragédie, surtout sans didactisme, la longue histoire de l’hystérie à travers les âges. Sur le plateau, psychiatres et malades dialoguent ou soliloquent, chacun révélant son rapport à la maladie. « Une interminable histoire du sexisme », selon l’auteur et metteur en scène, défile alors sous nos yeux de spectateur-voyeur, tel lors des séances publiques de Charcot à la Salpetrière, louchant entre horreur et crises de rire ! Des prétendues sorcières du Moyen Âge aux névropathes d’aujourd’hui, au fil de tableaux rondement menés et de numéros d’acteurs formidablement orchestrés, Watkins réussit un véritable tour de force : entre fiction contemporaine et enquête historique, faire de l’hystérie, cette maladie psychiatrique qui entrave les capacités à s’adapter aux règles sociales, un surprenant objet théâtral et un miroir grossissant des phobies de nos sociétés. Yonnel Liégeois

Les chaises : une pièce de Ionesco dans une mise en scène de Bernard Lévy, jusqu’au 14/04 au Théâtre de l’Aquarium (75). Un

Co Régis-Durand de Girard

classique, depuis 1951 mille fois joué et revisité, auquel Lévy apporte une incroyable touche d’originalité ! Grâce d’abord à deux comédiens, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, époustouflants de beauté et de naturel dans ce jeu de rôles où deux petits vieux se perdent et se retrouvent dans un amoncellement de chaises en l’attente d’invités éternellement aux abonnés absents… Ici, l’absurde de situation laisse place à la tendresse, à la poésie, aux yeux mouillés de deux vieillards égarés dans leurs rêves et au temps jadis où il faisait encore jour à minuit ! Entre solitude et incompréhension d’un couple à la dérive, coincé entre deux chaises et désespéré de ne pouvoir confier à la multitude leur regard sur le monde, se révèle alors dans un rire angoissant la noirceur du présent : au détriment du partage et du dialogue, se laisser envahir et submerger par les biens matériels, qu’ils soient de bois, d’or ou d’argent. Ionesco, maître en tragique lucidité, nous avait pourtant alertés : absurde, alors, la vie ! Yonnel Liégeois

The great disaster : une pièce de Patrick Kerman dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois, à partir du 10/04 au Lavoir moderne

Co Anne-Laure Liégeois

parisien. Souvenir émouvant et captivant, au siècle précédent, lors du regretté festival Les Déferlantes à Fécamp en 1999 : dans le noir d’une ancienne conserverie, entre puissant ressac des vagues et forte odeur de poissons, l’évocation de cette « tragédie maritime » avec la même metteure en scène déjà à la barre ! Giovanni Pastore, l’émigré italien qui a fui son Frioul miséreux, nous conte sa dernière nuit sur le Titanic. Non en cabine de luxe, dans les entrailles du paquebot, préposé à la plonge… 3177 couverts à laver et faire reluire, « une bonne place » au regard de ce qu’il laisse derrière lui. Tel un fantôme, zombie remonté des flots, il évoque alors ses souvenirs de la terre natale, le désespoir du partir, l’insolente richesse des nantis de première classe, l’avenir incertain des soutiers de son espèce, ces laissés pour compte d’hier et d’aujourd’hui en leur quête incessante de la terre promise. De 1912 à nos jours, les tragédies maritimes ont changé de nature, pourtant ce sont les mêmes qui coulent encore et toujours. Yonnel Liégeois

Voyage en Italie : adaptation et mise en scène de Michel Didym, les 14 et 15/05 au Théâtre d’Angoulême (16) puis grande tournée

Co Eric Didym

nationale. Créé à la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine, ce spectacle nous invite à mettre nos pas dans ceux de Montaigne, de Bordeaux à Rome. Sur le plateau, le maître des lieux a convoqué poules et cheval, pierres et mousses, arbre et source d’eau. Le décor est planté, le voyage peut commencer… Un périple de 17 mois entamé en 1580, au cœur des guerres de religions qui ébranlent alors le pays, tant pour soigner sa gravelle que pour nourrir quelques ambitions politiques. Outre la beauté de l’étalon et le jeu flamboyant des interprètes, un voyage cependant quelque peu statique dans les réflexions du grand penseur dictées à son secrétaire, son Journal de voyage pas destiné à publication et découvert en 1770. Demeurent la découverte d’un sage, nullement cantonné dans la tour de son château contrairement à la légende, surtout les réflexions toujours stimulantes d’un penseur étonnamment ouvert aux coutumes et peuples d’ailleurs. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Les frictions de JPH, Rideau rouge

À Saint-Denis, la littérature russe couronnée

Jusqu’au 20 avril, le Centre dramatique national Gérard-Philipe à Saint-Denis (93) consacre son espace à la littérature russe. D’abord avec deux pièces à l’affiche (En se couchant, il a raté son lit de Daniil Harms et Onéguine de Pouchkine), ensuite avec deux soirées poétiques (Le dernier départ et Avril). Sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

Depuis début mars, André Markowicz est l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur, Jean Bellorini, qui met en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, avec En se couchantDans une géniale mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf, l’absurde au sommet de l’écrit, un bijou d’humour grinçant), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout (texte, acteurs, mises en son, en image et en scène) est parfaitement en correspondance… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage.

L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités. L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

 

Le dernier départ et Avril

Avec Françoise Morvan, sa compagne et complice elle-même traductrice, André Markowicz propose deux soirées poétiques autour d’auteurs russes, connus ou méconnus. « Sonia Wieder-Atherton a longtemps travaillé à une transposition pour violoncelle de la Sonate pour violon de Béla Bartók. Les rares privilégiés qui l’ont entendue jouer cette transposition savent qu’ils ont vécu un moment artistique majeur », commente André Markowicz. « Il nous est venu l’envie de la confronter au texte de l’un des plus grands poètes russes de notre temps, Guennadi Aïgui, écrit en 1988 à l’occasion de sa première visite à Budapest. Le Dernier Départ est consacré à la déportation des juifs de Budapest et à la figure de Raoul Wallenberg qui a sauvé des milliers de personnes avant de disparaître, sans doute arrêté et assassiné par le NKVD ». Le 03/04 à 20h30, Sonia Wieder-Atherton au violoncelle, André Markowicz dira le texte, à la fois en russe et en français, dans sa propre traduction.

Le 10 avril, toujours à 20h30 au T.G.P., se déroulera une soirée peu banale, voire étrange, en tout cas originale ! « Depuis plusieurs années, Françoise Morvan se livre à une expérience de poésie surtout destinée à un public qui ne lit pas de poésie », explique André Markowicz. « Mettant ses textes en résonance avec les chansons du répertoire traditionnel breton interprétées par Annie Ebrel et avec la poésie russe, elle compose des histoires très simples, nées d’un lieu et d’un temps précis mais ouvrant sur la poésie universelle ». Et de poursuivre : « Glissant du texte au chant repris comme en miroir, Annie Ebrel (dont le nom veut dire « avril » en breton) assure la légèreté du passage du breton au français. Comme je trame sur le son-même du russe l’improvisation en français. Et la contrebasse d’Hélène Labarrière vient donner de la profondeur et unir ces voix ».

Poster un commentaire

Classé dans Les feuilles volantes de JPB, Littérature, Rideau rouge

Eribon et Ostermeier, de retour à Reims

Adaptation de l’œuvre éponyme de Didier Eribon, Retour à Reims ravive le théâtre politique en centrant la discussion sur l’abandon des classes ouvrières. Dans une mise en scène de Thomas Ostermeier qui superpose jeu et film pour mieux révéler les angles sombres de notre société. Sans oublier Qui a tué mon père à La Colline (75) et L’autre fille aux Déchargeurs (75).

 

Retour à Reims s’ouvre sur une mise en abîme : dans un studio, une comédienne enregistre la voix off d’un texte. Au-dessus d’elle, un documentaire est projeté sur grand écran : Reims et ses faubourgs ouvriers, ses ciels plombés, sa misère à fleur de béton. La voix attentive d’Irène Jacob reprend les écrits du philosophe et sociologue Didier Eribon sur son passé de fils d’ouvrier. Des mots couchés sur le papier dix ans plus tôt, après la mort de son père, dans un essai sobrement intitulé Retour à Reims.

Un ouvrage où l’intellectuel parisien se penchait sur sa rupture avec les siens… Pourquoi était-il plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale, s’interrogeait ce transfuge de classe, homosexuel assumé qui, durant des années, avait tourné le dos à ses parents, à ses origines de classe. Filmé par le metteur en scène Thomas Ostermeier, Didier Eribon a accepté de revenir sur les terres de son enfance. Face à sa mère au corps malmené par une vie de souffrances, le sociologue remue photos et souvenirs. Les mots d’Eribon évoquent l’engagement communiste de la famille, la dureté du travail à l’usine, la drague des jeunes hommes autour de la cathédrale… « Ce fut le début d’une réconciliation avec elle […] Avec toute une part de moi-même que j’avais refusée, rejetée, reniée », écrivait le philosophe à propos de ces retrouvailles.

 

De ce texte majeur, Thomas Ostermeier, le directeur de la Schaubühne de Berlin, a tiré une pièce très politique en écho avec le temps présent. Le spectacle questionne la marginalisation de la classe ouvrière, son basculement vers le vote FN et la démission des élites de gauche. Quand surgit au détour de la pièce la question des « gilets jaunes », dont les couleurs saturent l’écran, la comédienne interrompt le documentaire. « Et nous, qu’est-ce qu’on fait, nous ? », se demande-t-elle. Apostrophe collective lancée aussi bien à l’artiste, à son engagement et à sa voix capable plus qu’une autre de porter, qu’au spectateur soudain frappé d’inconfort.

Face aux difficultés des forces progressistes, le sursaut doit-il venir de chacun de nous ? Cyrielle Blaire

Dates de tournée : Du 21 au 23/03/19 : La Coursive, La Rochelle. Les 28 et 29/03/19 : MA avec Granit, Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard. Les 24 et 25/04/19 : TANDEM, Douai. Du 2 au 4/05/19 : Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 14 au 16/05/19 : La Comédie de Clermont-Ferrand. Les 22 et 23/05/19 : l’Apostrophe, Cergy-Pontoise. Du 28/05 au 15/06/19 : Théâtre Vidy, Lausanne.

 

À voir aussi :

– À l’heure où Didier Eribon fait retour à Reims, il ne faut surtout pas manquer Qui a tué mon père d’Édouard Louis, au Théâtre de La Colline jusqu’au 3 avril. L’essai de l’un répond au récit de l’autre. Leur matière commune ? Le déterminisme social, la vie à l’usine, la condition ouvrière… Sans fioritures, l’auteur raconte les retrouvailles avec un père vieilli et cassé avant l’heure, usé par le travail et une vie sans éclat. Un regard chargé de non-dits en ces temps de l’enfance où la violence familiale prenait le pas sur la tendresse paternelle, où le quotidien se réduisait à des lendemains routiniers et sans lueur d’espoir : une classe d’humains à qui l’on demande seulement de travailler et de survivre dans la banalité du

Co Jean-Louis Fernandez

quotidien, à qui ne fut jamais proposé d’entrevoir un rayon de soleil aux carreaux cassés de l’usine.

Un texte fort, lourd, vibrant d’humanité brisée, un texte aussi qui dépasse le banal ressassement pour se faire implacable réquisitoire : contre une société qui se complaît encore aujourd’hui à broyer les petites gens au profit des gagnants et des nantis, contre des politiques qui, dans les discours et les actes, ne comprennent traître mot à la vie des perclus et des exclus. Un cri de colère et de rébellion, un cri de révolte et d’espoir aussi. Superbement porté à la scène, de l’avis de la critique, par un grand Stanislas Nordey, comédien et directeur du Théâtre national de Strasbourg. Qui a tué mon père (?) Une interrogation, sans point final, qui ne cesse d’interpeller. Yonnel Liégeois

Du 2 au 15/05/19, au Théâtre National de StrasbourgDu 9 au 11/10/19, à la Comédie de Béthune. Le 21/01/20, au CDN Orléans / Centre-Val de Loire. Du 25 au 28/02/20, au Théâtre de Vidy-Lausanne. Les 5 et 6/05/20, au Grand R – Scène nationale de la Roche-sur-Yon. Le 13/05/20, au Théâtre de Villefranche-sur-Saône.

 

–  En raison du succès, Marianne Basler reprend, pour une nouvelle série de représentations au Théâtre des Déchargeurs (75), son interprétation de L’autre fille. Un superbe texte d’Annie Ernaux, publié en 2011 chez Nil éditions, dans une mise en scène dépouillée de Jean-Philippe Puymartin. Au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance. « Plus gentille que celle-là », aux dires de sa mère… Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation à saluer, toute en retenue et sans pathos superflu.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, le public semble reconnaître Annie Ernaux en personne, écrivant à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante… Un spectacle chargé de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas […] Pourtant, je voudrais qu’elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Merci, éblouissante Marianne, la missive nous est bien parvenue ! Yonnel Liégeois

Du 19/03 au 06/04/19, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), ensuite  du 24 au 28/04/19 à Marseille.

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Rideau rouge, Sur le pavé

L’art de vivre de sa plume !

D’un catalogue gourmand de noms de volatiles à de métaphysiques prises de bec, la scène en perd ses plumes ! Cédric Orain propose Notre parole de Valère Novarina, Guy-Pierre Couleau La conférence des oiseaux de Jean-Claude Carrière. L’un au théâtre de la Cité internationale (75), l’autre en tournée. Stimulants, raffinés et jubilatoires.

 

Cédric Orain signe avec Notre parole, jusqu’au 2/03 sur les planches du Théâtre de la Cité Internationale, un acte théâtral infiniment stimulant à partir de textes de Valère Novarina. Cela va d’un article foudroyant sur la communication à l’heure de la guerre du Golfe, en passant par Lumières du corps, l’Origine du monde et la Chair de l’homme. En exergue, cette sentence magnifique de l’auteur : « Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message,

Co Manuel Peskine

mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît ».

Tout enchante dans ce bain de langue propre à débarbouiller l’esprit, au fil duquel la parlure, magnifiée, est savamment reliée à des langages non verbaux, comme celui des gestes, du comportement ou de la manière d’habiter l’espace, à quoi s’emploient avec vaillance trois acteurs qui peuvent énoncer jusqu’au silence à point nommé. Céline Milliat Baumgartner, qui sait danser le dire, c’est un miracle de grâce mutine. De Rodolphe Poulain, sous une rude écorce, exsude un humour ravageur, tandis qu’Olav Benestvedt, haute-contre à la voix d’or, circule tel un Dionysos filiforme dans la scénographie de Pierre Nouvel, au demeurant expert en vidéo, qui passe en se jouant de multiples petits écrans à des rideaux de théâtre s’ouvrant sur des scènes du répertoire mises en boîte délicieusement. Le tout s’avère d’une intelligence rare. Le raffinement dans l’exécution comble ainsi, sur un mode concret, le génie de Novarina.

À la fin, c’est un catalogue gourmand de noms de volatiles, qui constituent une espèce menacée, dont la huppe, qui nous fournit une transition ailée avec La Conférence des oiseaux actuellement en tournée, le récit théâtral de Jean-Claude Carrière jadis créé par Peter Brook, dont s’empare aujourd’hui Guy-Pierre Couleau. La huppe, ici, c’est Luc-Antoine Diquero, qui guide à travers sept vallées, suivant le récit initiatique de Farid Uddin Attar, poète persan du XIIIe siècle, tout un peuple à plumes (dix comédiens, avec de merveilleux masques de Kuno Schlegelmilsh) à la recherche du simorgh, oiseau fabuleux, quasi divin, qui symbolise à la fin la quête de soi. Cela s’articule sur le mode du conte, sur un chemin parsemé d’énigmes et de digressions, fidèle en cela à la respiration narrative caractéristique du soufisme, axée sur l’approche du moi caché.

Sur un plateau vaste, voilà que s’ébroue, de prises de becs en interrogations métaphysiques à saisir au vol, un bestiaire pittoresque pour signifier l’humaine condition. Jean-Pierre Léonardini

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Melquiot, jamais sans son père !

Dramaturge contemporain, Fabrice Melquiot est un auteur prolixe. Jusqu’au 10/03, au Théâtre du Rond-Point (75), se joue J’ai pris mon père sur les épaules. Dans une mise en scène d’Arnaud Meunier, le directeur de la Comédie de Saint-Étienne, une tragédie urbaine sur le mode antique. Sans oublier, en tournée, La vie est un songe, la pièce de l’espagnol Calderon mise en scène par Clément Poirée.

 

Banlieue stéphanoise, une tour HLM… Ni plus belle ni moins laide que celles de Montreuil ou de Boulogne-Billancourt en région parisienne, toute aussi humaine et fraternelle entre locataires, d’un étage l’autre ! Le décor est planté, le rideau levé, J’ai pris mon père sur les épaules peut entamer sa longue marche, près de trois heures de représentation… Sur la scène du Rond-Point, un corps de béton avec vue sur les divers appartements où vivent, s’aiment et se querellent des gens simples, comme dans la vie ordinaire. Sans trop de moyens, de condition modeste certes, mais au cœur débordant d’amour, de convivialité et de fraternité. La preuve ? Père et fils, Roch et Enée,

Co Sonia Barcet

sont amoureux et amants de la même femme, Anissa, la voisine du dessus !

Un amour qui se fissure, comme le léger tremblement de terre qui craquèle les murs de la cité, lorsque Roch se découvre porteur d’un cancer des os incurable… Point de misérabilisme chez Fabrice Melquiot, plutôt une chaîne de solidarité qui se met en branle, une vérité insoutenable qui oblige chacun des protagonistes à regarder la réalité en face, la vérité mise à nu entre tous, non sans heurts ni trahisons, reniements parfois : la vie est rarement un long fleuve tranquille ! C’est alors que le fils projette de conduire son père, sur ses épaules s’il le faut, jusqu’au Portugal, ce « Far-West de l’Europe » dont il rêve par dévotion envers l’acteur Clint Eastwood… De la culture bas de gamme, diront peut-être les lettrés patentés, des références porteuses de sens lorsqu’elles sont énoncées avec l’intelligence du cœur. Nous connaissions déjà, sur le mode de la tragédie antique, l’hallucinante chevauchée d’un fils porteur du cadavre de son père dans Littoral du dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad. Melquiot quant à lui, comme pour certifier sa copie conforme, n’hésite point à composer son épopée urbaine sur la trame de l’Énéide de Virgile : les habitants des cités ne sont pas plus incultes que ceux des Champs-Élysées où se joue la représentation ! Des mots justes et tendres, doux ou colériques, émaillent les

Co Sonia Barcet

propos des huit protagonistes, une humanité sans fioritures mais d’une extrême sensibilité.

« La pièce de Fabrice Melquiot met en scène des personnages issus des milieux populaires où la solidarité et l’affection ne sont pas de vains mots », témoigne Arnaud Meunier. Et d’œuvrer alors à la partition avec tact et finesse, peaufinant au fil des scènes le portrait attachant de cette bande de héros du quotidien. De l’auteur au metteur en scène, leur désir commun, sans voyeurisme ni effets de manche ? Entre une vie sans relief et une mort sans gloire aux yeux de certains, faire s’exhaler de l’une et l’autre de subtils parfums, effluves émouvantes sur la grande scène du Rond-Point ! Avec, outre l’étincelante Rachida Brakni et le tonitruant Philippe Torreton, une troupe de comédiens au diapason de leur talent. Yonnel Liégeois

Du 13 au 23/03, au Théâtre des Célestins (Lyon). Les 27 et 28/03, à Bonlieu (Scène nationale d’Annecy). Du 9 au 11/04, à la Comédie de Saint-Étienne. Du 16 au 18/04, à la Scène nationale de Sète. Du 24 au 26/04, au CDN de Normandie-Rouen. Les 9 et 10/05, au Théâtre de Villefranche. Du 16 au 18/05, au Théâtre du Gymnase (Marseille). Le 24/05, à la Maison des arts du Léman ( Thonon les Bains).

À voir aussi :

Des cauchemars pour une couronne

Au terme d’une reprise à succès au Théâtre de La Tempête (75), la pièce de l’espagnol Pedro Calderon de la Barca, La vie est un songe, entame une longue tournée. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, dans un clair obscur subtilement dosé et une mise en scène diaboliquement imagée par Clément Poirée, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond est captivante. Bien avant l’emblématique père Ubu de Jarry, mais parfois avec autant d’humour et de dérision, nous sommes déjà en terre de Pologne où le vieux roi quelque peu déjanté, un obsédé ou un « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un

Co Antonia Bozzi

futur comportement bestial, il en fait un animal !

« Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte (…), trois journées pour que l’enfant renoue le lien de filiation rompu par un père défaillant », commente Clément Poirée. Et le metteur en scène, au mieux de sa forme, de poursuivre : « La vie est un songe est une pièce monstre qui échappe en grande partie aux règles de l’écriture dramatique, nous devons nous risquer à l’immersion dans ce monde de visions ». Un délirant enchevêtrement de quiproquos parfaitement maîtrisés, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Une troupe de huit comédiens au jeu époustouflant d’inventivité, une magnifique traduction de l’œuvre du dramaturge espagnol sous la plume de Céline Zins : tous les ingrédients sont posés sur le plateau pour en faire un spectacle à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

Le 26/02/19, Equinoxe Châteauroux (36). Les 5 et 6/03/19, Théâtre d’Angoulême (16). Les 8 et 9/03/19, Théâtre Saint-Louis Pau (64). Le 12/03/19, Le Carré magique Lannion (22). Le 16/03/19, La Scène Watteau Nogent-sur-Marne (94). Le 5/04/19, Le Figuier blanc Argenteuil (95). Le 11/04/19, Théâtre Jacques Carat Cachan (94). Le 13/04/19, Les Bords de Scènes Juvisy-sur-Orge (91). Le 16/04/19, Centre des Bords de Marne Le Perreux (94). Le 18/04/19, Théâtre des Bergeries Noisy-le-Sec (93). Le 23/04//19, Le Préau CDN Vire (14). Le 25/04/19, Théâtre de Laval (53). Le 30/04/19, Forum de Flers / Scène nationale (61).

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Rideau rouge, Sur le pavé

Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

1 commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge