Archives de Catégorie: Rideau rouge

Lagarce, un revenant sur scène

Jusqu’au 23/10, au théâtre de Sartrouville (78), le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Un jour, je reviendrai. La mise en abyme de deux textes de Jean-Luc Lagarce, superbement interprétés par Vincent Dissez : entre ombres et lumières, morts et vivants, le fol espoir d’un revenant.

 

Sur ce plateau du Centre dramatique national de Sartrouville, en 2016, ce même « duo » dramatique – Vincent Dissez, Sylvain Maurice – nous offrait Réparer les vivants, l’époustouflante adaptation scénique du roman de Maylis de Kerangal. Avec Un jour, je reviendrai, il est affaire encore d’un vivant, plutôt d’un revenant : Jean-Luc Lagarce fauché par le sida en 1995, à peine âgé de 38 ans ! Au travers de deux textes alors que la maladie le tenaille déjà, L’apprentissage et Le Voyage à La Haye, magistralement mis en bouche et en lumière… Torse et pieds nus, visage émacié, la main baladeuse des lèvres au menton, Vincent Dissez clame, murmure les mots de  l’écrivain et homme de théâtre : amoureux et doux, emportés ou impulsifs, lucides sur lui-même et combatifs face aux heures qui lui sont comptées, joyeux en l’espoir qui demeure. Des mots d’amour en la vie, des confidences chuchotées à l’envie, un hymne à la langue et au sexe, une soif du voyage et de la scène. Un spectacle lumineux, surtout pas mortifère, plus qu’émouvant, impressionné au sens propre du terme, impressionnant !

Le premier opus nous conte le retour à la vie d’un homme déjà malade, émergeant d’un coma profond. Le second narre la tournée du metteur en scène, ce qu’il pressent comme l’ultime fois, suivant la troupe en représentation dans la capitale des Pays-Bas. D’un texte l’autre, le même humour et ton caustique, le phrasé sec et haché, parfois répétitif, les mêmes doutes et interrogations sur le bonheur d’un retour à la vie ou la fin programmée de l’existence à plus ou moins brève échéance. Un sens de l’observation acéré pour l’ami qui veille à la droite de son lit d’hôpital dans le premier épisode, pour le personnel infirmier qui prodigue les soins au quotidien, pour ce corps tel un autre qui est autre à lui-même… Dans le second, l’œil en permanence aux aguets du moindre détail ou de l’anecdote savoureuse, la virée dans un bordel de La Haye ou la réception sous le patronage d’un obséquieux ambassadeur de France, alors que s’annoncent les signes avant-coureurs d’une perte de la vue… Comédie et tragédie, les deux piliers de toute aventure humaine, côté cour et côté jardin les deux socles de toute aventure théâtrale !

Dissez ne joue pas à Lagarce, il ne dit pas Lagarce, il est Lagarce en train de dire et d’écrire, de rire et de souffrir. De vivre encore, de s’étonner encore du monde qui l’entoure, hommes et objets, le sachet de cerises qu’il tient serré contre son flanc, la lumière du jour qui l’assaille de son intensité, le comédien bougon qui ce soir-là fut si bon… Tous ces petits riens qui veulent dire beaucoup, sens et partage, à l’heure où la solitude sera la seule compagne lors de la scène finale. Théâtre dans le théâtre, magie des planches quand la langue se fait musique sur la portée des mots ! Pour seul habit de scène, un halo de lumière subtilement, délicatement posé sur le visage et le buste de l’interprète, derrière lui ou à ses pieds : comme un écran de cinéma, un écran géant ou plus ou moins grand pour rythmer ou découper les strophes de la mélopée tels des plans séquences, au sol des petits carrés ou rectangles blancs, chambrées d’hôpital ou lignes blanches pour piétons, quand la vie passe ou trépasse.

Avec Vincent Dissez et Sylvain Maurice, Lagarce nous est définitivement revenu. « Comme un fantôme bienveillant », précise le metteur en scène, « grâce au théâtre, le projet de « revenir » parler aux vivants crée la possibilité que quelque chose advienne qui est plus grand que le simple souvenir ». En fait, Jean-Luc Lagarce ne nous avait jamais vraiment quittés. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est l’un des dramaturges contemporains le plus lu et joué. En France et sur la scène internationale. Au bilan de sa vie, vingt-huit pièces de théâtre et de nombreux autres textes, dont un imposant journal… D’ailleurs, il nous avait prévenus, dans ce fameux Journal justement il l’avait écrit, osant espérer que son œuvre brave le temps, « un jour, je reviendrai » ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 23/10 au Théâtre de Sartrouville, les 02 et 03/12 au Théâtre de Lorient.

« Admettre l’idée toute simple, et très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui, l’idée que je reviendrai, que j’aurai une vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent, machinale, presque dite à voix haute : « je ferai ça quand je reviendrai ». Jean-Luc Lagarce, in Journal (1990-1995).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens-musiciens et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Du 23 au 31/10, se déroule une Semaine d’art en Avignon ! En référence au premier nom donné en 1947 par le Maire Georges Pons et Jean Vilar à l’événement qui allait devenir le Festival d’Avignon, sept spectacles seront présentés dans une dizaine de lieux d’Avignon et ses alentours. Un retour aux origines à l’heure où l’épidémie a réduit à néant la 74e édition… Avec deux spectacles que Chantiers de culture recommande plus particulièrement à ses lecteurs : Traces, discours aux nations africaines de Felwine Sarr, interprété par Étienne Minoungou et Le Jeu des ombres de Valère Novarina, mis en  scène par Jean Bellorini.

– Du 27/10 au 06/11, Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, reprend sa randonnée dans les Vosges : toujours en compagnie de Lenz, le texte de Georg Büchner. Pour offrir, de village en village, sa carte de visite poétique. « Aller à la rencontre des habitants au rythme de la marche est une manière de revenir aux intuitions de Maurice Pottecher, le fondateur du Théâtre du Peuple, qui disait en substance que l’art se ressource au contact de la nature », souligne le comédien.

– Jusqu’au 01/11, la Cinémathèque française rend hommage à Luis Bunuel. Une rétrospective consacrée au maître espagnol en dix films, du Chien andalou au Charme discret de la bourgeoisie… Avec son compère et ami scénariste Jean-Claude Carrière, entre projections et conférences-débats, la (re)découverte d’un créateur iconoclaste pour qui le cinéma était « un poétique passe-temps » !

– Du 01 au 29/11, la plasticienne Diane Latrille expose ses œuvres à la galerie Griffe d’artiste du  Raincy (93). Dessinatrice, peintre et graveuse, elle avoue une réelle fascination pour la période de la Renaissance. Son imagination créatrice l’amène à explorer une multitude de domaines, tels que le dessin au fusain ou à la plume, la gravure, le monotype, le collage et les techniques mixtes.

– Du 06 au 17/11, se déroule à Noisy-le-Sec (93) la 9ème édition du Festival du film franco-arabe. Avec 27 long-métrages, dont 14 avant-premières et 6 inédits, une occasion unique de découvrir les productions cinématographiques des cinéastes originaires des pays arabes et ceux, français, dont le parcours est lié à ces régions du monde. Une manifestation parrainée par Costa-Gravas, en présence de la réalisatrice et comédienne Lina Soualem.

– Du 10/11 au 22/12, au théâtre de L’Œuvre (75), l’auteure Tania de Montaigne joue son propre texte, Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin. L’histoire de cette jeune afro-américaine qui, la première en 1955, refuse de céder sa place de bus à un homme blanc… Dans la mise en scène ingénieuse de Stéphane Foenkinos, émouvante sous la colère contenue, la douceur de l’interprétation au service de la force des convictions.

– Jusqu’au 07/02/21, se déroule le traditionnel Festival d’Automne. Au menu, théâtre, musique et danse, arts plastiques et cinéma : une riche programmation pluridisciplinaire dans les salles parisiennes ( Chaillot, Cité de la musique, Bouffes du Nord, Odéon…) comme dans les villes de banlieue (Clamart, Ivry, Malakoff, Montreuil, Nanterre, Sartrouville, Vitry…) pour une cinquantaine de manifestations à placer tout en haut de l’affiche !

– Jusqu’au 28/02/21, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme propose Pierre Dac, Du côté d’ailleurs. Né André Isaac, l’inventeur du biglotron et du schmilblick fonda l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure et franc-maçon, il est l’inoubliable compère de Francis Blanche sous les traits de « Sâr Rabindranath Duval » et dans le feuilleton radiophonique Signé Furax. Une exposition qui éclaire l’huour de Pierre Dac et replace son œuvre parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…).

 

À savoir aussi :

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France  vous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notreconsœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Haute de 24 mètres, rénovée par le département des Hauts-de-Seine, la Tour aux figures signée Jean Dubuffet a retrouvé ses couleurs ! Trônant dans le parc de l’Île Saint-Germain, classée monument historique, elle s’offre à la visite chaque week-end… Pour amateurs aguerris, tel un sentier de montagne escarpé aux marches inégales, une ascension intérieure de 117 mètres ! Et au sommet, admirer le paysage à perte de vue avant de poursuivre la balade à la découverte des jardins à thème.

– Créée durant la période du confinement, la collection Tracts de Gallimard poursuit ses publications. Des textes courts, incisifs, à petit prix, signés de spécialistes reconnus en leur domaine : arts, philosophie, sciences, sociologie, lettres, médecine… Le prochain numéro à paraître ? Le Temps présent du cinéma, par Olivier Assayas.

– Le documentaire, Décolonisations : du sang et des larmes, est disponible sur le site de France TV jusqu’au 05/12. Réalisés à partir d’images d’archives en grande partie inédites et mises en couleur, ces deux films donnent la parole aux témoins, acteurs et victimes de cette page douloureuse de l’histoire de France. Du Sénégal à l’Indochine en passant par Madagascar, l’Algérie, le Maroc, le Cameroun et la Côte d’Ivoire, le voile est levé.

– Désormais, se dresse sur la pelouse de la Cartoucherie, La Chaise Vide de la Liberté. Haute de trois mètres, la sculpture de Wang Keping est dédiée à Liu Xiaobo : condamné en 2009 à onze ans de réclusion pour sa participation à la « Charte 08 », en 2017 le poète et écrivain chinois meurt en détention. En 2010, il n’est pas autorisé à se rendre à Oslo pour recevoir le Prix Nobel de la Paix. L’œuvre représente la chaise vide du lauréat.

– Jusqu’au 31/01/21, le musée de l’Histoire Vivante de Montreuil (93) se projette « Aux alentours du Congrès de Tours ». Il y a cent ans, le 25/12/1920, s’ouvre le XVIIIe congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière : c’est la naissance du Parti communiste français. Une scission irrémédiable de la gauche politique et du mouvement ouvrier en France qui marque l’histoire du XXe siècle. Une exposition qui propose des repères historiques dans une forme accessible à tous, avec des textes courts et une riche iconographie.

 

 

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Cinéma, Expos, installations, Festivals, Littérature, Rideau rouge

Béal, le vertige du jeu théâtral

Jusqu’au 18 octobre, au Théâtre de la Tempête (75), Adrien Béal propose ses Pièces manquantes (puzzle théâtral). Un astucieux dispositif de jeu qui saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus !

 

Mieux que l’éternel théâtre dans le théâtre auquel il pourrait s’apparenter d’une certaine manière, le nouveau et très astucieux dispositif de jeu inventé par Adrien Béal saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus. C’est que ledit spectateur est volontairement laissé dans un certain état de perplexité, voire de frustration, avec ces Pièces manquantes, ce « puzzle théâtral » auquel, ultime perversité, il manquera toujours quelques pièces fondamentales, à partir desquelles on aurait éventuellement pu reconstituer l’ensemble du tableau. Mais pas question d’en arriver là, et d’ailleurs, chaque soir l’équipe du Théâtre Déplié (une appellation qui en dit long) dirigée par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, brasse les pièces du puzzle. Pour nous offrir une figure qui n’a rien à voir avec celle de la veille et celle du lendemain. Autrement dit, impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Il faut faire avec les pièces offertes le soir même.

Le dispositif est astucieux à plus d’un titre, il permet aux comédiens de nous embarquer dans une fiction dont nous ne connaîtrons pas forcément les tenants et les aboutissants. Surprenante aussi la façon dont les pièces (les séquences ?) s’ajustent ou ne s’ajustent pas les unes aux autres. Autrement dit, le récit ou les récits, – si récit il y a – qui se déroulent sur le plateau, peuvent parfois faire fi de toute logique linéaire. Au spectateur de se creuser la tête pour rassembler les pièces dans son imaginaire. Avec toujours le rêve de la réalité et de l’importance des pièces manquantes. On aura tout juste compris que – pour prendre un exemple, celui d’un soir – des adolescents décident de disparaître mystérieusement en laissant des indices prouvant qu’ils ne sont pas très loin, laissant ainsi leurs parents dans le plus grand désarroi…, mais quelle autre pièce vient immédiatement après s’ajuster à cette séquence ?

L’intérêt d’un tel dispositif, c’est de permettre aux comédiens de jouer dans un registre très particulier, pas franchement réaliste, entre le naturel et le non naturel. Comme s’ils mettaient en jeu leur propre subjectivité, à l’écart de toute composition de rôle ou de personnage, comme s’ils étaient eux-mêmes. Sans doute y a-t-il, à partir de là, possibilité d’improvisation (ou de fausse improvisation ?). En tout cas, cette recherche au plan du jeu est passionnante. Ils sont ainsi six à manipuler avec doigté les pièces du puzzle : Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Étienne Parc et Cyril Texier, rompus, semble-t-il, à ce genre d’exercice de microfictions insérées dans une sorte de réalité recomposée. En ce sens, le spectacle est vertigineux. Jean-Pierre Han

Poster un commentaire

Classé dans Les frictions de JPH, Rideau rouge

Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, disparaît Jacques Brel. Il est vraiment fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. L’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent à jamais les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music.

À consulter : le site internet officiel.

Poster un commentaire

Classé dans A la une, Des mots et des maux, Documents, essais, Entretiens, rencontres, Musique et chanson, Rideau rouge

Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Ovationnée lors des « Zébrures d’automne », le nouveau label du festival des Francophonies à Limoges (87), la pièce Congo jazz band de Mohamed Kacimi entame une longue tournée. Entre humour et tragédie, musique et chansons, près d’un siècle de colonisation belge du Congo nous est conté. Magistralement mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

 

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie, la conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… De leur jeu, de leur voix, de leur chant et de leur musique (Alvi Bitemo, Abdon Fortuné Koumbha, Dominique Larose, Marcel Mankita, Miss Nath, Criss Niangouna), les interprètes de cet original Congo jazz band mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, d’hier à aujourd’hui scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant près de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons. Evoquées sous forme de moult séquences contées et dansées, entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez et chantez à la vision de cet incroyable Congo jazz band, ne manquez surtout pas le rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

Du 20/10 au 03/11, aux Récréâtrales de Ouagadougou (Burkina Faso). Le  01/12, à Bressuire (Deux-Sèvres). Le 04/12, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Le 12/12, au festival Passage(s) de Metz (Moselle). Le 07/01/21, à Maubeuge (Nord). Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

Poster un commentaire

Classé dans Musique et chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge, Sur le pavé

Guadeloupe, un procès historique

Du 5 au 28 octobre, sur la scène de L’épée de bois (75), se plaide à la Cartoucherie L’impossible procès. Un texte de Guy Lafages, mis en scène par Luc Saint-Éloy, narrant le procès de 18 Antillais pour atteinte à la sûreté de l’État. Du théâtre documentaire au service de la vérité historique. Sans oublier Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang.

 

17ème chambre correctionnelle de  Paris : en ce 19 février 1968, s’ouvre L’impossible procès de dix-huit Guadeloupéens accusés d’avoir porté atteinte à l’intégrité du territoire français ! Un an plus tôt, de graves incidents avaient secoué les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Respect  de leur dignité et augmentation des salaires, réclamait la foule. Outre le refus du patronat d’engager le dialogue social, le préfet convoque la troupe, autorisée à tirer à balles réelles. Officiellement huit morts et de nombreux blessés, jamais le gouvernement ne fera la lumière sur ces événements tragiques. Le  seul tort des inculpés, martelé sur la scène de L’épée de bois ? Être membres du G.O.N.G. (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), dénoncer le système colonial et revendiquer l’autonomie ou l’indépendance de l’île. Ils risquent la prison à perpétuité.

Le pouvoir gaulliste, par ce procès, veut frapper les esprits, couper court à toute tentative de contestation ou de rébellion dans ses colonies devenues départements. Quitte à instruire une audience à charge, à bafouer les règles élémentaires du droit et de la justice… Qu’ils soient médecin, instituteur ou ouvrier du bâtiment, forts du soutien de leurs avocats, les dix-huit inculpés braveront avec intelligence et panache les allégations de l’avocat général, les fausses preuves montées de toute pièce. Répétant et clamant dans le prétoire que leurs convictions, déclarations et actions ne sont pas tournées contre la France mais « contre l’impérialisme français ». Pour leur défense, sont convoqués à la barre des témoins d’envergure : Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre, l’un et l’autre affichant leur solidarité avec les accusés et dénonçant à leur tour le pouvoir colonial qui sévit aux Antilles. La parodie de justice livre son verdict final, le 1er mars 1968 : acquittement pour les uns, peine de prison avec sursis pour d’autres !

Dans une salle de tribunal reconstituée sur la scène du théâtre de L’union à Limoges lors des Francophonies, outre le président d’audience campé par Pierre Santini et l’avocat général sous les traits d’Izabelle Laporte, six comédiens interprètent à tour de rôle les dix-huit accusés, trois autres les dix-sept avocats… Une  polyphonie de voix pour scander la dignité d’un peuple qui lutte pour la reconnaissance de sa culture et le droit de décider par lui-même de son avenir. En dépit de longueurs qui desservent parfois le propos et d’une mise en espace peut-être trop corsetée dans son dispositif scénique, servi par quelques séquences d’émotion vraie, du théâtre documentaire bienvenu et salutaire. Pour  raviver mémoires et consciences d’hier à aujourd’hui, éclairer avec pédagogie les jeunes générations sur une page d’histoire largement occultée, entrevoir un autre possible empreint d’équité et de dignité à l’heure où les tragédies raciales squattent à nouveau le devant de la scène. Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

À voir aussi :

Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor de Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang… Une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancœurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente le metteur en scène et comédien. « Qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale et bouleversante, une mise en scène suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de la jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple mettait sous les feux de la rampe en 2019, une première depuis la disparition du fondateur, Maurice Pottecher. Y.L.

Du 8 au 18/10 : Les Célestins, Lyon. Les 16 et 17/11 : Théâtre de la Manufacture, Nancy. Les 24 et 25/11 : Comédie de Colmar. Le 3/12 : Le Nouveau Relax, Chaumont. Le 8/12 : Les Transversales, Verdun. Le 19/01/21 : Les Quinconces L’espal, Le Mans. Le 28/01 : Théâtre municipal de Grenoble.

1 commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge, Sur le pavé

Frictions passe « L’oasis » en revue

Le neuvième hors-série de la revue Frictions est paru. Il est consacré à la plateforme d’expérimentation Siwa, « l’oasis » en français. De l’Irak à la Tunisie, un concert de paroles fortes et neuves, escortées de superbes photographies.

 

Le coronavirus nous pompe l’air. Parlons plutôt du neuvième hors-série de la revue­ Frictions, animée par le critique Jean-Pierre Han (1), par ailleurs rédacteur en chef des Lettres françaises. La livraison s’intitule Siwa plateforme d’expérimentation« Siwa », en arabe, signifie « l’oasis ». Textes en français et en arabe.

On explore, à plusieurs voix, une passerelle artistique à vocation égalitaire née il y a douze ans, dans un but d’échange ­fraternel entre gens de théâtre et intellectuels français, d’autres appartenant à l’Irak mutilé et à la Tunisie, dans la ville sinistrée de ­Redeyef, haut lieu d’une vie syndicale intense, fer de lance de fières revendications nées de l’exploitation, dès 1903, des mines de phosphate. Ensemble passionnant, dans la mesure où l’on découvre une multitude d’éléments à méditer. François Tanguy, du Théâtre du Radeau, partie prenante dans l’aventure, affirme d’emblée : « Nos gestes ont rencontré les leurs. Leurs corps, leurs voix, leurs rythmes ont croisé les nôtres, pour inaugurer un espace et un temps où tout se réinvente. »

D’un blog anonyme, issu de Bagdad, jaillit ce cri : « Nous voulons, nous exigeons le réel –  de nos vies – qui valent après tout autant que vos ­marchés de dupes sur nos épaules, dos, pieds, mains écrabouillées dans votre suie… » La Franco-Tunisienne ­Yagoutha Belgacem, experte en mise en scène, à l’origine de Siwa, occupe à juste titre une place importante, ne serait-ce, entre autres, qu’avec son évocation des sites agissants qu’ont déjà été, en toute réciprocité, Paris, Amman en Jordanie, Oran, Bagdad, Besançon, Le Mans, Tunis et Redeyef. La philosophe Nadia Tazi, à partir de l’Orestie, passe au crible la notion de « catharsis » au regard de la pensée arabe. Le philosophe marocain Arafat Sadallah interroge l’acte de traduire, à propos du texte du poète irakien Khaz’al Madji, dont le Hamlet sans Hamlet a été monté à quatre mains par Michel Cerda et Haythem Abderrazzaq (Irak), lequel revient sur sa riche expérience sous le titre « Lecture de la différence ». Youssef Seddik, anthropologue et islamologue, spécialiste de la Grèce antique, ausculte « Eschyle chez les Arabes ». Marianne Dautrey, dans « La ligne d’une tentative… », définit le sens de la marche de Siwa.

De superbes photographies escortent à point nommé ce concert de paroles fortes tellement neuves. Jean-Pierre Léonardini

(1) Frictions : 160 p., 15€. Théâtres-écritures, rédaction et abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95). Web : frictions@revue-frictions.netwww.revue-frictions.net

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, La chronique de Léo, Rideau rouge

Kadoc, une folle entreprise !

Rémi De Vos a de nouveau frappé ! Avec Kadoc, son dernier opus mis en scène par Jean-Michel Ribes… Les 26 et 27/09 à la scène nationale de Sénart (77), prélude à une longue tournée… La peinture radicalement déjantée du monde de l’entreprise.

 

Farce, comédie, vaudeville ? Entre l’absurde et le grotesque, le rire et le délire, si le spectateur hésite sur la dénomination, une certitude s’impose : l’entreprise rend vraiment fou ! Rémi De Vos sait de quoi il parle, longtemps il a vécu de petits boulots et d’emplois précaires. Les rapports de dépendance et de domination, le pouvoir et le harcèlement hiérarchiques il connaît, depuis il en fait matière à écriture : Débrayage, L’intérimaire, Cassé, Départ volontairePas sous forme de rapport syndical ou de bilan managérial, sa marque de fabrique ? L’humour, la dérision. Kadoc, son dernier opus alors à l’affiche du Rond-Point avant confinement, nous en proposait une magistrale illustration dans la mise en scène complètement déjantée de Jean-Michel Ribes, le patron des lieux !

Nous voilà donc rendus dans les bureaux de Krump où s’affairent, subissent ou sévissent trois personnages aux obsessions bien ciblées : un employé de bureau qui s’échine à mettre un point final à un rapport bidon qu’on lui a confié pour tester ses compétences, un petit chef totalement incompétent qui rêve pourtant de promotion, un directeur de service qui compense à l’entreprise l’autorité perdue au sein de son foyer ! Maquez-les avec trois épouses aussi givrées que leurs maris, couronnez le tout d’un incroyable quiproquo lors d’une invitation à déguster un risotto aux fruits de mer : la machine s’enraye, les masques tombent en même temps que les convenances, haines et rancœurs s’affichent sans fard. Comme dans la scène finale, au propre et au figuré, la mise à nu des névroses cultivées à l’entreprise au risque souvent d’empoisonner la sphère familiale, la peinture sans concession d’un univers impitoyable, la noirceur des rapports sociaux qui se laisse entrevoir « derrière les vitres cassées de l’usine », comme le chantait Jacques Brel.

Avec une bande de comédiens au plus fort de leur talent dans leur aptitude à forcer le trait avec naturel, trois couples férocement assortis sur scène où la bêtise et la bassesse de l’un ne déparent en rien avec la crapulerie et la lâcheté de l’autre, Jacques Bonnafé en tête de gondole avec Caroline Arrouas son épouse névrosée. Si tout est bon dans le cochon, tout est aussi nul et nauséabond dans ce panel d’obsédés ou de tarés, hormis la vague d’humour qui emporte le public ! Ne nous méprenons pourtant point sur Kadoc, la satire frappe à la porte de la loufoquerie conduite à son paroxysme, le rire se pose en dérivatif à la plainte souvent martelée, l’absurde à la souffrance intime en moult collectifs de travail. Point de leçon de morale chez De Vos, point de sentiment de culpabilité chez Ribes, un simple constat : la loi de la jungle sévit à l’entreprise, l’entreprise rend fou ! Il nous vient juste à rêver et espérer que rire et dérision se révèlent des armes de combat aussi efficaces que le Code du travail ! Yonnel Liégeois

Kadoc : Actes Sud-Papiers (208 p., 18€). Du 03 au 29/11, toujours au Théâtre du Rond-Point, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord à Lille, met en scène Départ volontaire, une autre pièce de Rémi De Vos.

Tournée : 26 et 27/09 : Scène nationale de Sénart (77). 2 – 10/10 : Théâtre du Nord / Lille (59). 14 – 16/10 : Odyssud / Blagnac (31). 20 – 22/10 : Théâtre du Gymnase / Marseille (13). 5 – 7/11 : Comédie de Reims (51). 10 – 12/11 : La Manufacture / Nancy (54). 17 – 21/11 : Théâtre Olympia / Tours (37). 25 – 28/11 : Théâtre de Liège (Belgique). 2 – 4/12 : LA Comédie de Saint-Étienne (42). 10 et 11/12 : La Comète / Châlons-en-Champagne (51). 5 et 6/01/21 : Anthéa/ Antibes (06). 12 – 15/01 : TnBA / Bordeaux (33). 20 – 31/01 : Théâtre du Rond-Point/ Paris (75).

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Rideau rouge, Sur le pavé

Clermont-Ferrand, la Comédie sort de sa chrysalide

Nomade jusqu’à aujourd’hui, la Comédie de Clermont-Ferrand intègre l’ancienne gare routière de la capitale de l’Auvergne et se dote d’un théâtre ambitieux. Avec Société en chantier, le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi inaugure, le 25 septembre, la grande scène.

 

Labellisée scène nationale en 1997, la Comédie de Clermont-Ferrand aura attendu presque un quart de siècle pour trouver un lieu d’ancrage et rentrer dans ses murs… Autant dire que son ouverture, prévue en mars et repoussée en septembre, le confinement ayant figé la dernière phase du chantier qui s’est étalé sur trois ans, était attendue avec impatience. Le lieu choisi est l’ancienne gare routière de la ville industrielle où les usines Michelin ont longtemps fixé une population ouvrière. Construite entre 1961 et 1964 par l’architecte Valentin Vigneron, élève d’Auguste Perret, elle se singularise par son classicisme structurel et sa façade classée parmi les monuments historiques.

C’est l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura, de l’École de Porto, prix Pritzker 2011, qui en signe la transformation. Une première stimulante pour ce créateur qui a aussi réalisé le stade de football de Braga (« sans rien connaître au football ! ») ou la Maison du cinéma à Porto, dédiée à Manoel de Oliveira. Privilégiant « une façon de travailler autant que de vivre », il a cherché une fusion esthétique et fonctionnelle entre la gare et le théâtre et, au-delà de la préservation du patrimoine, à « servir le public »Le hall d’entrée central de 300 m2, en pierre de Volvic, surmonté d’une coupole ornementée d’oiseaux, devient un espace d’accueil où l’on peut se poser pour prendre un café ou se restaurer. Puis on découvre la salle de l’Horizon, salle frontale couleur brique de 878 places et son plateau de 600 m2, de technologie dernier cri, notamment pour l’acoustique. La salle des Possibles, aussi vaste que le plateau de la grande salle, entièrement modulable, peut accueillir 336 spectateurs. Donnant sur une rue piétonne, sa baie vitrée crée une relation intérieur-extérieur, permettant aux artistes et aux passants de voir et d’être vus. Un studio de répétition peut aussi faire office de salle de spectacle, tout comme un patio où s’enracine un magnolia. Pour les artistes, les loges et une salle de détente ont été mises à l’étage, près des bureaux et d’une terrasse où l’on peut savourer la lumière du jour. L’ensemble du chantier, sur une surface au sol de 9 298 m2, se chiffre à 38 millions d’euros (État, région, conseil départemental, ville, métropole).

Pour Jean-Marc Grangier, qui dirige la Comédie depuis 2002, c’est une joie immense de s’approprier ce théâtre flambant neuf. Une prise de risque aussi, dans ce contexte épidémique qui frappe le secteur de la culture et où l’enjeu est de parvenir à en faire « un refuge pour tous ». La Comédie de Clermont, qui proposait – à la maison de la culture – près de 130 représentations de théâtre, danse, musique et cirque par saison, a fidélisé plus de 6 500 abonnés. Un socle pour le développement de son activité. Krzysztof Warlikowski y présente ses créations avant qu’elles ne rejoignent la capitale. Isabelle Huppert y jouera dans la Ménagerie de verre d’Ivo Van Hove, les danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch y donneront  Wiesenland (Terre verte…), tandis que de jeunes compagnies comme la prometteuse Maud Lefebvre, du Collectif X, y signera la mise en scène d’Une femme sous influence, le film culte de John Cassavetes. Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher, de la compagnie le Désordre des choses, y créeront la Comparution, une fiction à partir et autour des violences policières.

Pour l’heure, c’est le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi, de Rimini Protokoll, qui inaugure, le 25 septembre, et jusqu’au 1er octobre, la grande scène avec Société en chantier. Une vaste enquête autour des immenses chantiers de construction qui remodèlent les paysages urbains, intégrant les spectateurs au processus de réflexion. Autant dire que celui de la Comédie sera ainsi soumis à la question et fera office de cas d’école. Signalons encore, du 7 au 14 octobre, le Lac des cygnes, vu par Angelin Preljocaj et ses vingt-sept danseurs… Un test d’émotion et de beauté pour la grande salle. Marina da Silva

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge, Sur le pavé

Limoges, un automne francophone !

Le  23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.

 

Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette  37ème édition des Francophonies ?

Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.

Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?

H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.

Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…

H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz band se veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.

Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat  sur l’appellation « nègre » ?

H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natal à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…

Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, un lieu dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…

H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac. Ce que je sais et constate, c’est qu’aujourd’hui cette perte représente un vide énorme. Ce n’est pas une honte d’affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan

Les zébrures d’automne

Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Festivals, Rideau rouge