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Agnès Bourgeois, Marguerite et Faust

Agnès Bourgeois anime la compagnie Terrain de jeu. Elle a conçu et mis en scène Marguerite, une idée de Faust. Un opéra-théâtre qui brasse hardiment la parole, le chant, la musique, les sons et l’image vidéo.

 

La partition, livrée en avant-première les 28 et 29/12 au Théâtre Berthelot de Montreuil (93), constitue une sorte de rêverie persistante autour de Marguerite. La blonde héroïne de Goethe et de tant d’autres après, figure de parfaite âme pure, qui prend corps devant nous sous l’apparence de Camille Brault, mezzo-soprano à la voix d’enchantement… Nous, spectateurs, sommes assis au milieu du dispositif (dû au scénographe Didier Payen, également maître des projections) en forme d’étoile à cinq branches, soit un pentagramme hérité de la kabbale. Dans une semi-obscurité parfois trouée de flaques de lumière (Colin Gras), trois Faust (Fred Costa, Frédéric Minière, Guillaume Laîné, qui sont aussi instrumentistes, respectivement aux anches, à la guitare et à l’accordéon, les deux premiers experts en électronique) peuvent s’afficher au cœur de l’aire ou, sur les côtés, broyer une musique souvent d’enfer. Le barbet de Faust, un chien quoi, c’est Xavier Czapla, qui circule vite à quatre pattes entre nos pieds, aboie, parle et peut réciter, en portugais, un poème de Pessoa. Méphistophélès est une femme (Corinne Fischer) mais une Femme est une femme (Muranyi Kovacs), tandis qu’Agnès Bourgeois joue Personne, soit l’opinion publique, les idées toutes faites sur l’histoire en somme, ce qui ne l’empêche pas de distiller un texte lumineux de Novalis.

Il s’agit là d’un bel objet polyphonique à sens multiples – l’ai-je assez laissé entendre ? – extrêmement dense et riche en surprises sensorielles, quand bien même son appréhension ne peut être immédiate, tant est complexe son agencement et sont subtils ses attendus dramaturgiques semés de citations. Cela au fond importe peu, car il suffit de tendre l’oreille et d’écarquiller les yeux pour en subir l’envoûtement vigoureux, au fil d’une digne partition verbale, dans laquelle le grand lyrisme côtoie des phrases familières, en son entier vouée à la glorification de Marguerite, que l’aura et la voix d’or de Camille Brault transcendent en éternel féminin désirable et désiré, par Faust, ce « vieux beau », dit-elle.

Il est des instants où la musique de Costa et Minière suscite, dans la chambre d’échos qu’on dirait peuplée de fantômes, un souvenir ébloui de Debussy, par où Marguerite rejoint Mélisande. Jean-Pierre Léonardini

Les 24 et 25/01 à l’ACB de Bar-le-Duc (55), les 16 et 17/05 au Lieu de l’autre à Arcueil (94).

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Quand le Verbe nous fait de l’œil…

En cette rentrée théâtrale 2019, deux spectacles s’imposent d’évidence : Comme disait mon père & ma mère ne disait rien aux Déchargeurs (75) et La source des saints à Gennevilliers (92). Respectivement de Jean Lambert-wild et John Millington Synge, pour deux magistrales directions d’acteurs et interprétations.

 

La magie du Verbe…

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène des Déchargeurs, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour

Co Franck Roncière

évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement, quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs (58 pages, 10€). À noter que sont donnés dans la foulée à 21h30, toujours dans une mise en scène de Michel Bruzat, Les soliloques du pauvre de Jehan-Rictus interprétés par Pierre-Yves Le Louarn (« C’est obligatoire, moderne, fulgurant. Il faut s’y ruer » / France 3 Nouvelle-Aquitaine).

 

…Quand l’œil écoute !

Il s’agit bien de cela, dans cette Source des saints, de la vue – perdue dès leur plus jeune âge par les deux protagonistes principaux, mari et femme dépenaillés, mendiant au bord d’une route « d’une région isolée de montagne à l’est de l’Irlande » – et de la sonorité des mille et un petits bruits de la vie quotidienne qui parviennent forcément démultipliés aux deux aveugles, sens aiguisés au fil du temps. La sonorité, c’est aussi celle, surprenante, incroyable, de la langue bouleversée que l’auteur met dans la bouche de ses personnages, âpre, rugueuse, tout en cassures, traduite dans le rythme du texte original, à la virgule près par Noëlle Renaude dont le travail est simplement extraordinaire, d’une audace et d’une fidélité folles, qui a séduit d’emblée le metteur en scène Michel Cerda qui n’aurait jamais monté cette pièce de John Millington Synge s’il n’avait eu connaissance de cette traduction. Et Synge serait resté dans un quasi anonymat : nous ne connaissons guère de lui en France que son Baladin du monde occidental, son chef-d’œuvre écrit en 1907, deux ans après La Source des saints que Michel Cerda fait revivre aujourd’hui. Cette langue qui nous vient de très loin, des profondeurs des îles d’Aran à l’extrême Ouest de l’Irlande, un lieu que William Butler Yeats avait conseillé à l’auteur (« Abandonnez Paris… partez aux îles d’Aran »…) qui y puisera le sujet de plusieurs de ses pièces, le spectateur met un temps avant de l’apprivoiser, mais une fois entré dans son rythme, tout s’éclaire soudainement. Il y a là un phénomène qui fait penser à un autre irlandais, James Joyce. Le couple d’aveugles aura la chance (?) de recouvrer la vue grâce à un saint qui va

Co Jean-Pierre Estournet

de village en village et qui, grâce à une eau miraculeuse, réalise de véritables miracles. Seulement voilà, et c’est bien toute la problématique de la pièce, le monde visible vaut-il la peine d’être vu et vécu ?

Le couple, Martin Doul et Mary Doul qui s’imaginaient être des modèles de beauté, sont soudainement mis devant une autre réalité qui les agresse profondément. Ils ont désormais « sous les yeux les mauvais jours du monde ». Et alors que la nuit s’abat à nouveau sur leur vue, ils refuseront avec la dernière énergie de la recouvrer, Martin jetant au loin le flacon avec son eau miraculeuse… Pour se retrouver et repartir ensemble sur les routes. Superbe simplicité, tenue avec une rigueur extrême par Michel Cerda plus que jamais à l’aise avec ce type de texte qu’il nous donne à voir et à entendre. On lui connaissait cette qualité tout comme on connaissait son travail de direction d’acteurs. Tout cela éclate sur le plateau nu aménagé par Olivier Brichet et savamment éclairé ou baigné dans l’ombre par Marie-Christine Soma. Une aire de jeu idéale pour que puissent donner chair à leurs personnages de manière inouïe Yann Boudaut (Martin Doul), Anne Alvaro (Mary Doul) et leurs camarades de jeu Christophe Vandevelde*, Chloé Chevalier*, Arthur Verret et Silvia Circu. Il n’est pas jusque dans la relation physique des personnages que l’accord de complétude ou de contraste ne soit juste (ainsi entre Yann Boudaut et Anne Alvaro dans des registres de jeu décalés, mais finalement tellement accordés). C’est réellement du grand art qui devrait permettre pour peu que l’on ait un peu de mémoire de considérer la véritable place de Michel Cerda dans notre univers théâtral plus que frelaté. Jean-Pierre Han

– Article écrit en janvier 2017, après la présentation du spectacle au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Bénédicte Cerrutti et Cyril Texier remplacent Christophe Vandevelde et Chloé Chevalier dans cette reprise.

– John Millington Synge : La Source des saints. Texte français de Noëlle Renaude (Éditions théâtrales, 60 p.,10€).

– Voir la revue Frictions ((n° 28, 14€). Avec des textes d’Anne Alvaro, Yann Boudaud, Michel Cerda et Noëlle Renaude à propos du spectacle.

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De la négation à la honte de ses origines

Un jour, par obligation ou par choix, ils ont quitté leur pays ou leur famille…Ils s’appellent Norah Krief et Didier Eribon. Avec « Al Atlal, chant pour ma mère » au Théâtre 71 de Malakoff et « Retour à Reims » au Théâtre de La Ville/Espace Cardin, l’une et l’autre évoquent ces ruptures. Parfois refoulées, non sans honte et douleur.

 

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalsoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalsoum… Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ».

Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cet « Al Atlal, chant pour ma mère » : superbe de tendresse et d’émotion, un récital qu’elle entrecoupe en évoquant divers souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui va si bien, elle nous berce des mélodies  de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalsoum. On ne peut nier éternellement ses origines. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend ainsi hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants ! Une musique et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Mohanad Aljaramani, Frédéric Fresson et Lucien Zerrad)), sa voix chaude et complice vibre de mille sonorités chatoyantes et méditerranéennes. Yonnel Liégeois

 

Très jeune, Didier Eribon quitte ses parents. Sans se retourner, la tête pleine de rage envers celle qu’il appelle « la ville de l’insulte » où il n’a cessé de subir l’homophobie ambiante et particulièrement celle de son propre père… Son goût immodéré de la lecture le pousse à vouloir approcher d’autres mondes, sous d’autres cieux plus tolérants. « Je pensais qu’on pouvait vivre sa vie à l’écart de sa famille et s’inventer soi-même, en tournant le dos à son passé et à ceux qui l’avaient peuplé », écrit-il dans Retour à Reims. De fait, il ne revint pas pendant plusieurs décennies, ne gardant qu’un contact épisodique avec sa mère. À la mort du père, aux funérailles duquel il n’a pas assisté, il la retrouve.

Cette confrontation douloureuse est le socle de son ouvrage : Didier Eribon découvre que « le retour dans le milieu d’où l’on vient … est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié », il comprend ainsi le terrible déterminisme social qui a écrasé ses parents et notamment son père. « L’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Progressivement, il remet en cause « l’idée, évidente en apparence, que ma rupture totale avec ma famille pouvait s’expliquer par mon homosexualité, par l’homophobie foncière de mon père et celle du milieu dans lequel j’avais vécu…. pour éviter de penser qu’il s’agissait tout autant d’une rupture de classe avec mon milieu d’origine ». Et d’ajouter qu’« il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ». De ce constat, s’imposa au brillant intellectuel qu’il est devenu la nécessité de publier en 2009 Retour à Reims, aujourd’hui porté à la scène par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin. Un témoignage sur la honte…d’avoir eu honte de ses origines prolétaires. Chantal Langeard

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Longwy, radio Cœur d’acier

Ici, radio Longwy ! En 1979, en pleine bataille de la sidérurgie, la radio Lorraine Cœur d’Acier fait entendre sa voix. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente. Original et surprenant, un moment de théâtre branché sur la bonne « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre » !

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie

©J-M.Lobbé

lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat, Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant l’injustice. Au nom de la

© Céline Bansart

fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

 

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de

©J-M.Lobbé

feuilles/affiches, nous contons ainsi les seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Du 9 au 11/01, à La Passerelle de Saint-Brieuc. Le 22/01, aux Trinitaires de Metz. Du 24 au 28/01, au CDN de Gennevilliers. Du 30/01 au 01/02, au CDN de Sartrouville. Les 13 et 14/02, au MIMA de Mirepoix. Du 28/02 au 03/03, à La Méridienne de Lunéville. Du 05 au 08/03, au CDN de Lille. Du 11 au 15/03, au TJP de Strasbourg. Du 19 au 22/03, à l’Agora-Desnos de Ris-Orangis. Les 24 et 25/03, à l’Espace culturel de Longlaville. Les 28 et 29/03, à la SN de Vandoeuvre-Lès-Nancy. Les 31/03 et 01/04, à l’Espace 600 de Grenoble. Les 04 et 05/04, au Centre culturel de La Courneuve. Les 21 et 22/05 dans le cadre de la BIAM, au Théâtre Berthelot de Montreuil.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

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Jean Dasté, sa vie et son œuvre

Au sortir de la guerre, il fut l’un des acteurs majeurs de la décentralisation théâtrale. Un beau livre, Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle, lui rend hommage. Un ouvrage, signé d’Hugues Rousset, où la ferveur le dispute à la plus fine érudition. À offrir ou à s’offrir.

 

De passage à la Maison Jacques-Copeau de Pernand-Vergelesses, un gros beau livre m’a tiré l’œil. Il s’intitule Jean Dasté, un homme de théâtre dans le siècle (1). Son auteur, Hugues Rousset, professeur de médecine interne à la faculté, désormais à la retraite, a été l’un de ces maigres gamins d’après-guerre qui virent avec émerveillement arriver à Saint-Étienne, sa ville natale, les saltimbanques emmenés par Dasté (1904-1994), le marinier amoureux du film l’Atalante, de Jean Vigo, gendre de Copeau, athlète complet de la scène de son temps, alors au début de la mission de décentralisation qu’il assumera jusqu’à son dernier souffle.

Hugues Rousset a composé un ouvrage où la ferveur le dispute à la plus fine érudition, qui complète haut la main les propres écrits de Dasté (Voyage d’un comédien et le Théâtre et le risque). La biographie de l’acteur-chef de troupe est parfaitement retracée, depuis ses années d’apprentissage de figurant au Châtelet jusqu’à ses compagnonnages multiples avec tous ceux qui œuvrèrent dans ce que l’on nommait – avec une vraie fierté civique – « le théâtre populaire ». On croise en route tous les fils, petits-fils et neveux putatifs de Copeau en somme : Dullin, Jouvet, Barsacq, Barrault, Artaud, entre autres.

Ainsi défilent les grandes heures de l’époque où une volonté de juste partage des richesses de l’esprit a eu droit de cité, quand Jeanne Laurent, chartiste, résistante, sous-directrice des spectacles et de la musique, imposa dès 1946 la prise en compte de la culture dans la revitalisation d’un pays à relever de ses ruines. Chez Dasté, aussi bien dans les farces et les pièces majeures de Molière que chez Shakespeare et Brecht, ont défilé maints artistes avant de se faire un nom (Delphine Seyrig, Mouloudji, Maurice Garrel, Jean-Louis Trintignant, etc.), auprès des fidèles des premiers instants, notamment Marie-Hélène Dasté, son épouse, fille de Copeau, et Suzanne Bing. Le travail avait lieu en équipe, comédiens et techniciens étroitement mêlés, tous artistes-artisans de mises en scène imprégnées de la sève généreuse d’un homme de spectacle formé sur les tréteaux, au corps souple, habile au port du masque fait maison, humaniste à la bonté foncière.

On a pu dire qu’il y avait chez lui « Un parti pris d’espérance », à destination d’un peuple bel et bien disparu, dont témoignent les photos d’Ito Josué et Louis Caterin. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Actes graphiques, 318 pages, avec une préface de Catherine Dasté, une postface de Serge Gaubert et de très nombreuses photographies en noir et blanc, 30 euros.

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Jacques Brel, citoyen de Montreuil

De 1955 à 1958, Jacques Brel vécut à Montreuil (93), 71 rue du Moulin à vent. Il y composa une vingtaine de chansons. Dont Quand on n’a que l’amour, en 1956, l’un de ses premiers grands succès. Aujourd’hui un classique de la chanson française, un incontournable.

Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier l’article de notre confrère Alain Bradfer. Paru dans Le Montreuillois, le journal municipal.

 

C’était au temps où Montreuil était encore une banlieue ouvrière et Paris déjà un mirage pour les bourses plates des « artistes en devenir », contraints de cachetonner dans les cabarets. Parmi eux, un dénommé Jacques Romain Georges Brel pour l’état-civil, fils d’une famille de la bourgeoisie industrielle bruxelloise qui a choisi de gratter la guitare plutôt que le papier dans l’entreprise paternelle qui l’emploie de 1947 à 1953. Mais l’employé du service commercial des cartonneries Vanneste& Brel se sent très tôt pousser l’âme d’un poète. Il écrit, compose et livre ses œuvres dans des cabarets bruxellois. C’est ce jeune homme de 24 ans au physique efflanqué que Jacques Canetti, le découvreur de talents de la chanson française et propriétaire du théâtre des Trois Baudets, tire des limbes en 1953. Ce n’est pas encore une consécration, tout juste une reconnaissance qui lui ouvre quelques scènes parisiennes et les premières tournées.

Le début de carrière du jeune Brel ressemble à tous les autres, fut-il adoubé par Canetti. Il aligne les prestations dans les cabarets parisiens, jusqu’à six dans la même soirée. Il est plus souvent à Paris qu’à Bruxelles où vivent Thérèse Michielsen (« Miche » pour les intimes), épousée en 1950 et ses deux filles. Une vie déchirée que la mère de Brel tente de recoudre en 1955 et suggère à « Miche » de s’installer à Paris. « Alors que son mari est en tournée en Afrique, Miche se présente dans une agence immobilière qui lui trouve, malgré les ressources réduites dont elle dispose, une maisonnette à Montreuil », raconte Ivan Aveki, un artiste belge qui a retracé la vie parisienne de Brel. Une « maison-wagon », de ces maisons de bois avec un bout de jardin comme il en existait à l’époque. La famille Brel s’installe au 71 de la rue du Moulin-à-vent. C’est au retour d’Afrique que le grand Jacques découvre la maison après un épisode cocasse. Tel qu’Ivan Aveki le raconte, il prend un taxi en pleine nuit et donne au chauffeur une adresse notée sur un papier. Un chauffeur qui, à un moment de la course, demande à Brel de le guider dans les rues à peine éclairées et mal signalées. S’ensuit une réplique surréaliste : « Navré, mon vieux ! Je rentre chez moi, mais je ne sais pas où c’est et j’y vais pour la première fois ».

Pierre, frère de Jacques, se souvient des lieux avec la condescendance qui sied au bourgeois bruxellois : « Je n’y suis allé qu’une seule fois… La maison était en bois comme toutes celles qui l’entouraient dans le quartier et qui se ressemblaient. La voiture était une 4 CV garée devant la porte. À l’intérieur de la bicoque, la décoration était simple : il y avait peu de meubles, vu les maigres finances. Notre mère se lamentait parfois sur le sort de Jacques et Miche. Elle est intervenue pour les aider à acheter un frigo… ». Prenant son frère à contrepied, Jacques se sent privilégié lorsqu’il déclare en 1958 à un hebdomadaire belge : « Il m’est nécessaire de vivre ici. Savez-vous que je suis le seul du quartier à avoir l’eau courante ? L’hiver, quand la fontaine du coin est gelée, mes voisins viennent chercher de l’eau chez moi. À une dizaine de kilomètres de Paris, n’est-ce pas une honte ? Beaucoup n’ont pas le gaz, ni même l’électricité. Et pourtant, ce sont d’honnêtes gens qui travaillent et seraient en droit d’avoir une existence plus facile. Pour moi qui suis privilégié et qui vis dans un milieu, il faut bien le dire, souvent artificiel, il est bon que je me retrempe dans la réalité. En vivant ici, je ne risque pas de l’oublier ! ».

Aussi spartiates soient-elles, les conditions du logement n’affectent pas la veine poétique de l’artiste. C’est au cours des trois ans passés dans cette maison-wagon qu’il compose une vingtaine de chansons dont Quand on n’a que l’amour en 1956, son premier grand succès, et Au printemps qui confirme en 1958 la vedette en devenir. Jacques Brel quitte Montreuil en 1958 pour une chambre d’hôtel proche de la place Clichy, à deux pas des cabarets de Montmartre. Et de revenir, vingt après et la gloire acquise, à quelques encablures de Montreuil. À Bobigny, pour y mourir en octobre 1978. Alain Bradfer

Voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma. Le petit film réalisé par Ivan Aveki : https://youtu.be/AmcvffYfROo

Lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

Applaudir : « Viel chante Brel », un spectacle de Laurent Viel avec Thierry Garcia aux guitares, mis en scène par Xavier Lacouture. Chaque mercredi à 21h30 au théâtre L’Essaïon, jusqu’au 30/01/19.

Découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

 

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Mouawad, mon bel oiseau !

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signait en 2017 la véritable ouverture de son mandat à la tête du Théâtre de La Colline (75). Repris jusqu’au 30 décembre, un spectacle d’une force incroyable. Beau, tragique, émouvant. Plus qu’une plongée douloureuse dans le conflit israélo-palestinien, le choc des consciences au cœur de l’Histoire.

 

Tous des Oiseaux ? Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Wajdi Mouawad y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de

Co Simon Gosselin

celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire.

L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et

Co Simon Gosselin

explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?)  avec au plateau l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaires. Ils sont neuf, qu’il faudrait tous citer, avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui, à y regarder de près, pourrait paraître presque extravagante comme toujours chez lui, mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier).

L’état de tension extrême de tous ces personnages, que des traits d’humour ou d’auto-ironie viennent à peine détendre, saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

Nous sommes tous des oiseaux !

De bon ou mauvais augure, chacun de nous est un oiseau qui se moque des frontières et des murs ! Capable, quand l’amour est moteur, de partir à la rencontre de l’autre et de ses différences… Tel est en substance, inspiré d’une légende persane et de l’histoire authentique d’Hassan Ibn Muhamed el Wazzan, le message que Wajdi Mouawad suggère avec cette page d’histoire intime inscrite dans la grande Histoire. L’histoire d’amour entre un homme d’origine juive et une femme arabe, l’une refoulant son identité première sous couvert d’un passeport américain et l’autre faisant confiance en la science et la force des chromosomes plus qu’aux croyances en n’importe quelle religion. Un amour qui se heurte aux convictions d’une famille qui a connu l’horreur des camps nazis et

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pour qui la terre d’Israël est à sauvegarder au risque des pires atrocités, un amour qui explosera dans les méandres d’un conflit qui n’en finit pas.

De la petite à la grande Histoire, Wajdi Mouawad se veut passeur d’une histoire « où l’intime des vies domestiques est dynamité par la violence du monde, il n’existe aucune réalité qui puisse dominer sur une autre ». L’ennemi, c’est toujours l’autre, le dicton en fait foi, il suffirait peut-être qu’un jour nous osions nous regarder dans un miroir… Sur la scène de La Colline, dans une révélation finale qui est à la hauteur des plus invraisemblables chutes molièresques, entre comique et tragique, se joue l’avenir de l’humanité. Tous des oiseaux ? Un vol au-dessus d’un nid de contradictions. Percutant, époustouflant, Grand Prix 2018 du Syndicat de la critique. Yonnel Liégeois

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