Archives de Catégorie: Rideau rouge

Viens voir les comédiens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens et musiciens, écrivains et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations-manifestations-projections-publications, que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Du 31/07 au 06/08, entre Humour et Eau salée près de Royan, la cité de Saint-Georges de Didonne (17) célèbre les 35 ans de son festival ! Populaire, familial, fantaisiste et éclectique, le thème de cette nouvelle édition ? Danse & Sauve ta planète mais pas forcément ensemble… Une semaine de spectacles divers et variés (arts de la rue, chanson, clown, danse, musique, théâtre), d’humour déjanté et de grandes potacheries, avec Fred Tousch et Jean-Jacques Vanier en invités d’honneur.

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Jusqu’au 4 août, se déroule la 69e édition du Festival des Jeux du Théâtre de Sarlat. Concoctée sous la houlette de Jean-Paul Tribout, se profile une programmation riche, éclectique et diversifiée : 18 spectacles et une lecture, des rencontres-débats avec le public… Avec des artistes confirmés et de nouveaux talents, comédiens, auteurs et metteurs en scène ! Premier d’Aquitaine, le plus ancien après Avignon,  cela fait donc 69 ans que Sarlat  en Périgord sert d’écrin au Festival des Jeux du théâtre. Toujours en plein air, en des lieux magiques… Au programme, parmi diverses propositions : Oncle Vania de Tchekhov, Le malade imaginaire de Molière, Le barbier de Séville de Beaumarchais.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

Jusqu’au 4 août, Marciac vibre de nouveau au son du jazz ! Avec une pléiade de grands noms à l’affiche du festival : les frères Belmondo en quintet, Erik Truffaz et son quartet, Géraldine Laurent, Ibrahim Maalouf, Kyle Eastwood, Michel Portal, Thomas Dutronc et Zucchero… En raison des restrictions de voyage imposées par la pandémie, le JIM (Jazz in Marciac)  fait la part belle aux talents hexagonaux, comme l’illustrent la soirée du 4 août qui présentera successivement le Belmondo Quintet et le groupe de Michel Portal, ou bien encore celle du 1er août où l’enfant chéri du pays, Emile Parisien, formé dans la classe de jazz du collège du bourg, retrouvera son plus fidèle complice, l’accordéoniste Vincent Peirani (avec Roberto Fonseca et les New Bulgarian Voices en co-plateau).

– Jusqu’au 17 août, les Mulhousiens s’exposent à ciel ouvert, sur les panneaux publicitaires de la métropole ! À l’initiative de La Filature, la scène nationale, trois photographes (Aglaé Bory, Franck Christen et Léa Crespi) furent invités en mars 2020, alors que la ville était l’épicentre du coronavirus en France, à décliner une série de portraits, une soixantaine, qui s’offrent ainsi au regard.

– Jusqu’au 22 août, le festival Cinéma en plein air est à nouveau au programme de la grande pelouse de la Villette, à Paris. Entre la mi-juillet et la fin août, 28 films seront projetés, une véritable galerie de personnages inspirés de faits réels s’installe sur l’écran géant. Dont notamment « le Loup de Wall Street », « Amadeus », « Cyrano de Bergerac » ou encore « le Dernier Empereur ». Un plongeon assuré dans l’Histoire, dans des histoires, pour cette trente-et-unième édition du Cinéma en plein air de La Villette entièrement gratuite !

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 29/08, le Centre dramatique national dirigé par Robin Renucci, Les Tréteaux de France, est présent dans l’île de loisirs de Draveil (91), ensuite dans celle de Saint-Quentin en Yvelines (78). Entre ateliers et divers spectacles, il propose en particulier Blanche-Neige, histoire d’un Prince d’après Marie Dilasser, un détournement déjanté du conte de Grimm à l’heure où Blanche-Neige en a plus qu’assez d’être prise pour une imbécile ! Et Andromaque, la pièce de Racine subversive et surprenante, jouée au plus près du public.

– Sise à Roubaix (59), l’association Travail et Culture a rénové son site internet… La mission que se fixe TEC/CRIAC ? Élaborer des projets culturels et artistiques sur le travail… Convaincue qu’il est porteur de culture, elle développe une plate-forme numérique, de haute teneur, sur la thématique Arts/Travail.

Jusqu’au 29/08, chaque dimanche à 12h30 sur France Musique, Martin Pénet rend hommage à Georges Brassens. Sans attendre octobre 2021, quand la ville de Sète célèbrera le centenaire de sa naissance… L’émission Tour de chant propose donc une sélection de ses plus beaux  moments de scène, des années 50 aux années 70. Un émouvant récital hebdomadaire accompagné d’extraits d’entretiens à la radio, et parfois même à la télévision, où  l’auteur-compositeur explique précisément la genèse de ses chansons. De l’univers familial, père et mère amoureux de la chanson, à ces grandes voix qui l’ont inspiré (Mireille, Tino Rossi, Jean Tranchant, Charles Trénet…).

– Jusqu’en septembre, de multiples événements mémoriels et culturels sont proposés dans la capitale pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise-Michel. Quant au président de la République, Il a plutôt convenu de rendre hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

– Jusqu’au 29/10, la chaîne Arte et le Centre Pompidou rendent hommage au peintre Gérard Fromanger décédé le 18 juin. Réalisé à l’occasion d’une exposition de ses œuvres en février 2016 au Centre Pompidou, En suivant la piste Fromanger est un voyage dans l’art moderne et contemporain, en constant dialogue avec l’histoire récente et l’actualité mondiale. À travers la vie de Gérard Fromanger qui a connu et côtoyé Jacques Prévert, Alberto Giacometti, Jean-Luc Godard, Eduardo Arroyo ou encore Michel Foucault et Gilles Deleuze, ce documentaire livre aussi le témoignage captivant d’une génération d’artistes et de penseurs.

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Robert Abirached, hommage

Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.

Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, ­administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.

En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation. Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.

Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture

Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).

La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale  la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions ­essentielles dans  le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini

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Samuel Gallet, hors les sentiers battus

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Samuel Gallet propose ses Visions d’Eskandar. La vie et les actes d’un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Sans oublier Premier amour au Théâtre des Halles et Journal de l’année de la peste au théâtre La condition des soies.

Le nom d’Eskandar, qui sonne bien il est vrai, semble hanter son « inventeur », Samuel Gallet, qui a conçu un triptyque autour de cette appellation. Visions d’Eskandar est le deuxième volet de cette œuvre commencée avec La bataille d’Eskandar.Mieux, depuis 2015, c’est tout un collectif qui vit et agit sous cette dénomination d’Eskandar. Un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Vaste et ambitieux programme que réalise effectivement presqu’à la lettre Samuel Gallet. Aussi bien dans la Bataille que dans les Visions, paradoxalement, on navigue « paisiblement » d’un registre à l’autre, sans heurt, de manière presque naturelle. C’est sans doute l’une des qualités premières des spectacles de Samuel Gallet, leur extrême cohérence, de l’écriture à la mise en scène, de l’interprétation à la réalisation musicale de l’ensemble.

On retrouve bien de manière tangible ces qualités dans Visions d’Eskandar qui prend le prétexte de plonger le personnage principal, un architecte hanté lui aussi par la ville d’Eskandar, dans un coma profond à la suite d’un malaise cardiaque pour s’en aller fouailler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de sa conscience et de son imagination. Les espaces du dedans, c’est bien connu, sont infinis, même s’ils s’enracinent autour de la ville (de la cité ?) d’Eskandar. C’est néanmoins un paysage de ruines – celles de notre monde en butte à toutes les catastrophes – qui surgit. Autour de l’architecte d’autres personnages, la caissière de la piscine municipale-un amnésique, entrent dans l’étrange et triste ronde, dans la discrète scénographie de Magali Murbach qui a le mérite de laisser toute liberté de manœuvre aux comédiens et aux musiciens.

Jean-Christophe Laurier, l’architecte, Caroline Gonin, la caissière de la piscine, Pierre Morice, l’amnésique, accompagnés et soutenus musicalement par Mathieu Goulin et Aëla Gourvennec : les interprètes sont tous d’une réelle justesse, donnant corps et âme à la belle écriture de Samuel Gallet. La petite musique de l’écriture et du travail de l’auteur-metteur en scène (et interprète dans la Bataille) est discrète. Qui refuse le bruit et la fureur habituels, et souvent creux voire insincères, des productions qui se veulent en prise avec leur temps. On ne l’en apprécie que mieux. Jean-Pierre Han

Visions d’Eskandar, texte et mise en scène de Samuel Gallet. Jusqu’au 29/07, au Théâtre 11.Avignon, à 11h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Premier amour : jusqu’au 30/07, au Théâtre des Halles à 11h00. Un texte de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer avec Jean-Quentin Châtelain. L’un des premiers textes de Beckett écrit directement en français, l’histoire d’une double rencontre amoureuse : celle d’une langue, le français, autant que celle d’une femme ! « Pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation », avait exigé, au moment de la création, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit et exécuteur testamentaire de Samuel Beckett. Seuls accessoires du spectacle : une antique chaise de bureau et un vieux chapeau… Avec un Jean-Quentin Châtelain, l’acteur fétiche du regretté Claude Régy, toujours aussi juste et élégant du geste et de la voix. Yonnel Liégeois

Journal de l’année de la peste : jusqu’au 31/07, à La condition des soies à 13h35. D’après Daniel Defoe, dans une mise en scène de Cyril Le Grix avec Thibaut Corrion. 1665, la peste s’abat sur la Cité de Londres : châtiment divin ou mal venu du Levant ? Defoe a laissé de la pandémie une description digne des grands cliniciens du XIXe siècle. « Il parle d’absence de traitement connu, de la contagiosité, de confinement des malades (…) », commente Gérald Rossi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. « Defoe précise aussi que les plus modestes sont les plus exposés à la maladie (…), il est encore question de laissez-passer et de certificat de bonne santé. C’est saisissant, remarquable de justesse », conclut notre confrère. Une pièce qui éclaire, avec une surprenante acuité, la crise que nous traversons. Yonnel Liégeois

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Murkus et le théâtre palestinien

Jusqu’au 25/07 à la Chapelle des Pénitents Blancs, à 14h et 19h, le metteur en scène et auteur Bashar Murkus propose Le musée. Une première, pour une œuvre palestinienne, dans le In du festival d’Avignon. Un geste artistique et politique fort.

Avec une vingtaine de pièces à son actif, Bashar Murkus ouvre une brèche dans l’invisibilité du théâtre palestinien. Dans Le musée, un homme est incarcéré depuis sept ans, il attend son exécution. Il a attaqué un musée – dans une ville que l’on ne situe pas – où il a tué 49 enfants et leur enseignante. à son dernier repas, il a convié l’enquêteur qui l’a interrogé. Le dialogue qui s’engage entre les deux protagonistes, et dissèque le passage à l’acte dans la terreur, est saisissant. Le jeune et talentueux metteur en scène palestinien invite à une réflexion dialectique sur la violence dans une forme rapprochée et dérangeante. Né en 1992, il a fondé le Théâtre indépendant Khashabi en 2015 à Haïfa. Entretien

Marina Da Silva – Pour la première fois, un metteur en scène palestinien est présent dans le In d’Avignon ! Vous serez également au Théâtre de la Ville à Paris, en novembre prochain, avec Hash. On connaît les difficultés de la création palestinienne dans un contexte d’occupation et de déni de citoyenneté. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Bashar Murkus – J’ai pu me former au théâtre à l’université ou avec des artistes. Notamment avec François Abou Salem – j’étais encore un enfant –, fondateur du Théâtre national palestinien à Jérusalem. En 2014, j’ai monté au Théâtre Al-Midan, à Haïfa, où je vis et travaille, le Temps parallèle, qui évoquait la figure de Walid Dakka, alors le plus ancien prisonnier politique détenu en Israël. Cela a fait l’effet d’une déflagration, provoqué la suppression des subventions du ministère de la Culture et de la municipalité et la fermeture du théâtre. Mais cela a aussi montré la peur et la crainte du gouvernement israélien à l’égard de la culture et de l’art palestiniens. Avec cette pièce, la représentation sortait de la salle vers la rue et ses enjeux étaient posés dans l’espace public. À partir de là, avec d’autres artistes, nous avons créé le Théâtre Khashabi pour pouvoir travailler librement, indépendants financièrement et politiquement. Pour nous, l’art et le théâtre ont un rôle à jouer dans la construction de la conscience individuelle.

M.D-S. – On ne peut situer dans quelle ville ou pays se déroule l’attaque terroriste et d’où sont les protagonistes du Musée. Pourquoi ?

B.M. – Je n’ai surtout pas voulu ramener la pièce au conflit israélo-palestinien. Nous ne voulons pas délimiter notre champ de création et de réflexion. Ici, ce n’est pas l’attaque terroriste qui est l’enjeu de la pièce, mais plutôt comment on définit le terrorisme. On interroge les conditions du point de bascule. Les protagonistes sont à deux pôles contradictoires et opposés. Mais ces deux pôles impactent notre vie quotidienne et nous font nous interroger – philosophiquement et politiquement – sur le pouvoir. Il nous faut trouver un sens à cette violence qui, aujourd’hui, traverse toute l’Europe. Je m’intéresse aux sujets contemporains qui amènent les spectateurs devant des questions humaines, politiques et artistiques. Cela place le spectateur – de façon symbolique – dans une position de mise en danger.

M.D-S. – Ce qu’on a appelé « la révolte de Jérusalem » a embrasé toute la Palestine. Qu’est-ce que ce moment a représenté pour vous ? Vous inspire-t-il théâtralement ?

B.M. – Je travaillais en Allemagne à ce moment-là. Mais, bien sûr, j’ai pu prendre la mesure de l’historicité d’un tel événement et, dès mon retour, observer ce qui était changé. Cela a montré l’unité du peuple palestinien qui se révoltait dans toute la Cisjordanie et à Gaza contre l’occupation sous toutes ses formes. À Haïfa, nous avons vu au grand jour se déployer le racisme contre les Palestiniens, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Bien sûr, humainement, le prix à payer est considérable, mais c’est une victoire symbolique très importante. En tant qu’artiste, je ne peux pas écrire tant que je ne maîtrise pas encore l’analyse de la situation. Peut-être ultérieurement… Mais, sur le terrain, nous avons vu se mettre en œuvre de nouveaux processus d’entraide et de solidarité. Propos recueillis par Marina Da Silva

Jusqu’au 25 juillet, à la chapelle des Pénitents-Blancs. Les 18 et 19 novembre, au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, puis tournée internationale. Hash au Théâtre de la Ville, du 23 au 27 novembre.

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Portrait(s) de femme(s)

Jusqu’au 25/07, au lycée Aubanel d’Avignon, Kornel Mundruczo propose Une femme en pièces. Un texte de Kata Wéber, la volonté d’une jeune femme à survivre dans la dignité à la mort de son nouveau-né. Un travail d‘acteurs hors-pair, une admirable distribution. Sans oublier la 69ème édition du festival de Sarlat.

Il aura fallu attendre longtemps – la fin de la deuxième semaine – pour que ce lénifiant 75Festival d’Avignon se réveille enfin. Voilà qui est fait, et bien fait, par la grâce d’Une femme en pièces, un spectacle qui connut un grand succès dès sa création en Pologne en 2018 au TR Warszawa, avant de connaître en toute logique un même succès une fois filmé et diffusé sur Netflix. Avec toujours le même duo hongrois de créateurs aux manettes : Kata Wéber autrice de la pièce, puis scénariste, et son complice et compagnon Kornel Mundruczo, metteur en scène puis réalisateur.

C’est donc la version théâtrale d’origine, avec sa distribution polonaise (et quelle distribution : ils sont tous admirables !), qui nous est proposée avec cependant un détour par le cinéma. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur une séquence filmique de près de 35 minutes, une description réalisée au plus près du visage et du corps d’une jeune femme dans les affres de l’accouchement : long, très long moment, un long plan-séquence volontairement difficile à supporter pour aboutir à la mort de son enfant. Une séquence à trois personnages : la mère, le père présent dans toute sa balourdise qui est totalement à côté de la plaque, une sage-femme dont c’est le premier accouchement… On reste tétanisé ! Commence alors un changement complet de décor, opéré à vue d’œil et dans le jeu de la trame dramatique.

Le deuxième acte, purement théâtral celui-là, débute dans ce nouveau décor on ne peut plus réaliste comme dans les meilleurs films avec son salon au centre de la scène et de part et d’autre la cuisine et la salle de bain, le tout dans la même continuité visuelle. Place est ainsi faite aux protagonistes de ce repas de famille qui ne commencera jamais vraiment : la mère et ses deux filles affublées de maris plutôt portés sur la boisson et ne songeant qu’à s’aviner, ce quintette étant accompagné par une cousine… Cela bouge beaucoup, d’un espace l’autre et même hors champs, les relations entre les personnages, notamment entre les deux sœurs, savamment disséquées, jusqu’à ce qu’enfin soient dévoilés les véritables motifs de la présence de l’une des filles, Maja, celle-là même qui a subi le traumatisme de la perte de son enfant six mois auparavant.

La jeune femme affirme haut et fort sa volonté, c’est une véritable revendication, de pouvoir enfin faire son deuil en toute liberté, de ne pas porter plainte comme tout le monde l’y incite contre la sage-femme qui l’a accouchée. Il aura fallu attendre un long temps avant que l’on en arrive à ce dénouement. Le spectacle ne manque pas de défauts mais on passera outre, tant on assiste ici à un travail d’acteurs hors pair. Avec, tout particulièrement, Justyna Wasilewska qui donne au rôle de Maja toute sa grâce, sa sensualité liées à une farouche détermination, à son regard posé sur son entourage et le monde qui l’entoure avec une sorte de détachement proche d’une ironie qui n’est que la mise à distance de la douleur de sa condition. C’est toute la distribution qui est de cette couleur. Jean-Pierre Han

Une femme en pièces de Kata Wéber, jusqu’au 25/07 à 18h. Mise en scène Kornel Mundruczo, au Gymnase du lycée Aubanel (Tél. : 04 90.14.14.14).

à voir aussi :

Jusqu’au 04/08, se déroule la 69e édition du Festival des Jeux du Théâtre de Sarlat. Concoctée sous la houlette de Jean-Paul Tribout, se profile une programmation riche, éclectique et diversifiée : 18 spectacles, des rencontres-débats avec le public… Avec des artistes confirmés et de nouveaux talents dans la liste des comédiens, auteurs et metteurs en scène ! Premier d’Aquitaine, le plus ancien après Avignon, cela fait donc 69 ans que la cité du Périgord noir sert d’écrin au Festival des Jeux du théâtre. Sarlat, au patrimoine exceptionnel entre Dordogne et Vézère, est la ville européenne qui possède le plus grand nombre de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré ! Des spectacles toujours joués en plein air, en des lieux magiques, avec des propositions alléchantes à l’affiche : Oncle Vania de Tchekhov, Le malade imaginaire de Molière, Le barbier de Séville de Beaumarchais. Yonnel Liégeois

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Paris l’été, un festival éclectique

Jusqu’au 1er août, danse-théâtre-cirque-musique-installations et films sont à l’affiche de Paris l’été. Un festival au programme éclectique, où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation. Avec Bartabas et son cheval Tsar, en temps fort.

Après son ouverture au musée du Louvre le 12 juillet avec le chorégraphe Fouad Boussouf et ses quinze danseurs, c’est Bartabas qui est le second temps fort de Paris l’été. Un festival très patrimonial pour déambuler dans de beaux espaces qui vont de la Cartoucherie de Vincennes au lycée Jacques-Decour en passant par la Monnaie de Paris, le Grand Palais éphémère ou offrant une randonnée insolite au Moulin Jaune, à Crécy-la-Chapelle, et bien d’autres lieux à découvrir. Danse, théâtre, cirque, musique, installations, films sont au programme de ce festival éclectique où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation, orchestré depuis 2017 par Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, tous deux à la tête du Monfort Théâtre.

Au manège de la Grande Écurie royale du domaine de Versailles, à la tête de la prestigieuse Académie équestre nationale qu’il dirige depuis 2003, avec ses Entretiens silencieux, Bartabas était très attendu. Le talentueux maître écuyer, chorégraphe et metteur en scène, qui a su inventer les spectacles les plus sublimes et a publié un livre passionnant et intime sur sa passion pour les chevaux ( D’un cheval l’autre, Gallimard), draine sur son nom des spectateurs fidèles et respectueux.

Dans l’écrin du manège

« Aujourd’hui, j’éprouve de plus en plus de plaisir à m’entretenir solitairement avec mes chevaux, très tôt le matin, avant la vie des hommes. C’est au lever du soleil, dans le silence et la concentration, que le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute profonde. En tant qu’interprète, je suis à la recherche de ces moments de grâce, impossibles à reproduire ». Dans le programme du festival, l’exergue crée le désir. Pour nous spectateurs, la représentation aura lieu à 11 heures. Peut-être quelques heures trop tard pour attraper le moment de grâce… Il aurait pourtant pu avoir lieu.

L’écrin du manège, merveilleusement réhabilité par le peintre Jean-Louis Sauvat à l’invitation de l’architecte Patrick Bouchain et de Bartabas, redonnant vie aux anciens dessins d’Eugène Delacroix réalisés deux siècles auparavant et fusionnant avec des sculptures de bois contemporaines, s’y prêtait totalement. Les grands miroirs habillant les murs et les lustres splendides tombant du haut plafond donnent au manège une beauté saisissante et invitent au recueillement.

Le pur-sang mène la danse

Une porte s’ouvre à jardin, laissant entrer Bartabas et Tsar, sublime et immense bête en robe noire. Il y a d’abord l’accueil entre l’homme et le pur-sang. Les caresses de l’un sur l’encolure de l’autre. Ce geste d’étirement, une à une, des pattes avant et arrière. La mise en selle. Puis les premiers pas et leur empreinte au sol. Entre hésitation et assurance. Tour de piste. Toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Le temps qui s’étire. Parfois, Tsar rompt le cercle. On comprend vite que le cavalier va juste écouter et accompagner l’animal. Il n’est pas là pour montrer un spectacle. Juste faire passer la relation entre le cavalier et sa monture.

Sans doute la représentation n’est et ne sera jamais identique puisque c’est Tsar qui mène la danse. En ce jour de 14 Juillet, Tsar est là, à minima. Il n’a peut-être pas envie de travailler. De temps en temps, Bartabas passe délicatement la cravache entre les oreilles de Tsar mais ce geste graphique semble ne pas avoir d’incidence sur son inspiration. Il ébauchera tout juste, en fin de représentation, quelques pas en arrière.

L’intimité mise en musique

Pour la musique – réalisée avec le concours de l’Ircam –, ce sera Manuel Poletti qui transformera le silence et le bruit des sabots en « rendu sonore généré et modifié en temps réel, afin de mettre en musique l’intimité de l’homme et du cheval qui font corps ». Un exercice de haute voltige. Pas immédiatement perceptible pour les profanes. Peut-être réservé à ceux qui peuvent regarder l’homme et l’animal comme on entre en méditation. Que Bartabas invite à voir ce corps-à-corps avec le cheval était une magnifique idée. Malheureusement, une idée ne fait pas une création artistique. Elle suppose une mise en œuvre au plateau ou au sol. Qui, ici, n’a pas lieu. On est aussi dérangé du regard sur soi que le cavalier adresse, largement, aux miroirs et qui cherche si peu les yeux du public.

Peut-être qu’à trop prendre soin des chevaux, Bartabas finit par ne plus prendre en considération les humains… Marina Da Silva

Festival Paris l’été, jusqu’au 1 er août (Rés. : 01 44 94 98 00).

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Frictions, au cœur de l’essentiel

Réputée et à mettre entre toutes les mains, la revue Frictions analyse avec justesse un univers théâtral devenu, désormais, si peu « essentiel ». Avec un dossier en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. Pour se clore avec une interrogation sur le théâtre, « politique » ou non, de Jean Genet. Sans oublier la récente parution du numéro de la revue UBU-Scènes d’Europe.

On n’y va pas de main morte – tant mieux – dans la dernière livraison de la revue Frictions (n° 33), que dirige Jean-Pierre Han. Dans son éditorial, « Un peuple de fantômes/Éloge du vide », il se livre à la juste analyse spectrale d’un univers théâtral désormais si peu « essentiel ». Sous le titre « Penser passionnément » suit un fort dossier, réalisé par Jérôme Hankins, en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. De cet auteur capital quant au tragique contemporain, on découvre les « Corona Papers », soit trois lettres et la postface de sa dernière pièce, le Voleur de chaussures, traduites de l’anglais par Élisabeth Angel-Perez. C’est d’une lucidité foudroyante : « L’accident du capitalisme et l’accidentel dans la Nature se conjuguent. Le double accident fait tourner la société plus vite. Cela cause le réchauffement climatique et le coronavirus. Les chiffres que rapportent quotidiennement les médias sur l’état de la Bourse sont ceux de la température des malades… »

Jean-Lambert Wild, dans « Pas de gilet de sauvetage pour les poètes », médite sur la décrépitude de « l’essentiel » : « La mise à nu est brutale. Elle nous tue avec cette notification qu’on ne sert à rien, qu’on est inadaptable, qu’on n’est pas téléchargeable, qu’on n’est pas rentable. » Un portfolio en couleur donne à voir treize tableaux de Bruno Boëglin, homme de théâtre superbement à part, auquel la société de ses amis a consacré un ouvrageUne vie dans le désordre des esprits (À plus d’un titre). Il peint comme il a joué et mis en scène, dans un mouvement perpétuel de poésie farouche. Simon Capelle, c’est à Artaud, l’homme-théâtre en personne, qu’il s’attache, celui des voyages en Irlande et au pays des Tarahumaras, prophète d’un « futur plongé dans la grammaire du présent ».

Pierre Longuenesse, dans « Théâtre, poésie, politique », explore en détail les « écritures performatives » de Philippe Malone (les Chants anonymes) et Michel Simonot ( le But de Roberto CarlosDelta Charlie Delta). De ce dernier, on lira Même arrachée, avant de découvrir, de Claudine Galéa, « Ça ne passe pas », partition de colère lyrique sur la Méditerranée comme cimetière marin. Malone, Simonot et Galéa prennent bille en tête la fuite éperdue de ceux qui n’ont rien, en vue d’un paradis illusoire… Et puis Olivier Neveux se demande, en dialecticien accompli, « Pourquoi le théâtre de Jean Genet est-il politique ? »Frictions mise sur la pensée au plus haut prix. Jean-Pierre Léonardini

Frictions, 153 pages, 15 euros. Abonnement (50 euros pour quatre numéros), 22, rue Beaunier, 75014 Paris.

à lire aussi :

Avec ce numéro double (70/71) nouvellement sorti des presses, la revue UBU-Scènes d’Europe, dirigée par Chantal Boiron, fête ses 25 ans d’existence ! Avec, en ouverture, un série d’articles bien sûr à l’occasion de la 75ème édition du festival d’Avignon, surtout sur le passé devenu légende de la Cité des papes… Le regard rétrospectif de Gilles Costaz est jouissif, les souvenirs de Valère Novarina savoureux, l’entretien avec Nathalie Béasse éclairant ! Sans oublier l’hommage émouvant d’Odile Quirot à Jean-Pierre Vincent : du TNS de Strasbourg aux Amandiers de Nanterre, en passant par la Comédie Française, un maître du théâtre français, politique et citoyen. Yonnel Liégeois

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Emma Dante, entre rêves et cauchemars

Jusqu’au 23/07, au lycée Mistral d’Avignon, Emma Dante présente Misericordia et Pupo di zucchero. Deux spectacles où il est question de féminisme, de féminicide, de maternité et de la fête des morts. Son théâtre convoque fantômes et fantasmes, et en appelle au pardon.

Cette année, il est beaucoup question de religion. Un air de rédemption semble flotter sur la ville, les spectacles. Qu’aurions-nous donc à nous faire pardonner ? Faudra-t-il, après avoir montré notre passe sanitaire, énoncer tous nos péchés ? Diable de mécréants que nous sommes…

Il y a quelques années, la grande chanteuse et ethnomusicologue Giovanna Marini, qui collecta et sauva des pans entiers de chants et contes populaires italiens, chantait une chanson écrite par les femmes pour célébrer un journal clandestin à destination des femmes diffusé en 1943 par la résistance italienne dans le nord de l’Italie. C’est grâce à ce journal que des femmes, analphabètes, apprirent à lire. Elles étaient ignorantes, n’avaient jamais mis les pieds à l’école. Elles ont grossi les rangs des partisans. Vingt ans après, Giovanna Marini retrouve la trace de l’une de ces femmes : dans sa cuisine, sur le réfrigérateur, trône, encadrée, une copie de ce journal. À gauche, le portrait de Jean XXIII. À droite, celui de Staline. « Tous les peuples du monde en un seul coup d’œil », précise, amusée, Giovanna Marini…

Cette chanson fait étrangement écho à Misericordiale premier des deux spectacles que présente Emma Dante, la metteuse en scène et chorégraphe italienne, suivi de Pupo di zucchero (la statuette de sucre), qui forment un diptyque même si l’un peut aller sans l’autre. Sur le plateau, trois femmes, trois sœurs et un garçon, Arturo. Tous sont alignés, assis. Plateau nu, sobre, noir, d’une noirceur qui rappelle la crasse de la maison dont il sera question tout du long. Cliquetis des aiguilles à tricoter qui s’agitent frénétiquement, cris et mimiques d’Arturo, messes basses entre elles. Emma Dante ne tourne pas autour du pot. En deux temps trois mouvements, on saisit la situation. Les trois sœurs veillent sur leur neveu Arturo. On comprendra, plus tard, que c’est sous les coups de son conjoint que la mère est morte et que l’enfant est né, handicapé.

Emma Dante, dans un spectacle quasi mutique mais dansé, mimé, bruité, dresse un portrait de cette famille au bord du gouffre, sans le sou, à la manière du néoréalisme italien. Les trois sœurs sont à la fois des mères de substitution et des putains qui, la nuit venue, se métamorphosent en strip-teaseuses dans des bars interlopes pour gagner de quoi manger. Elles imploreront, le spectacle durant, le pardon, cette « miséricorde » qui seule peut les absoudre car elles vont confier leur neveu, qu’elles aiment, aucun doute là-dessus, à une institution.

Les femmes de Marini résistent, celles de Dante subissent

Dans un montage qui se joue d’une chronologie linéaire privilégiant les flash-back pour que le spectateur reconstitue le puzzle éclaté de ces vies de misère, Emma Dante nous demande de ne pas les juger, les blâmer. Qui sommes-nous d’ailleurs pour les juger ? Derrière cette intention, louable, demeure une autre question : le féminisme. Et c’est là où la chanson de Giovanna Marini vient percuter de plein fouet le spectacle d’Emma Dante. Chez la première, les femmes résistent, se rebellent. Chez Dante, elles subissent, saintes parmi les saintes, sans la moindre velléité de révolte et ne peuvent que demander le pardon. De quoi doivent-elles se faire pardonner ? D’être pauvres et maltraitées ? D’être femmes ?

Dans Pupo di zucchero, c’est la fête des morts que l’on célèbre. Un vieil homme aux allures de Gepetto (dans Misericordia, on entend ce petit air de tarentelle du Pinocchio de Comencini) sculpte en pâte à sucre un petit bonhomme. Une offrande pour les morts. Et les morts vont s’inviter, magnifiques pantins, cadavres momifiés que l’on accrochera, un à un, sur un rail jusqu’à former un retable… Emma Dante orchestre magnifiquement les mouvements sur un plateau, elle sait faire jaillir des images, nous embarquer dans des histoires toujours bouleversantes. Ses actrices, acteurs, danseuses, danseurs, performeurs sont toujours au diapason de ses visions scéniques et mystiques. Ces deux dernières créations, au-delà de leur grande qualité artistique, soulèvent toutefois quelques interrogations… Marie-José Sirach

Jusqu’au 23 juillet. Misericordia à 15 heures et Pupo di zucchero à 19 heures, au gymnase du lycée Mistral. Tournée en cours.

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Les Présidentes, sublime trio

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Laurent Fréchuret propose Les Présidentes. Une pièce de l‘autrichien Werner Schwab, où la médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence finit presque par toucher le sublime ! Sans oublier Incandescences au Théâtre des Halles et Pôvre vieille démocrasseuse au Théâtre des Carmes.

Ouragan ravageur de la fin du XXsiècle, le plasticien et auteur dramatique Werner Schwab portait à son pays natal, l’Autriche, le même amour que ses compatriotes Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek. Un amour enraciné autour d’une extrême attention de leurs travers. Témoins les spécimens qu’il nous livre en pâture, trois femmes bien nommées « Présidentes », trois petites bourgeoises engoncées dans la médiocrité de leur vie quotidienne, si on peut encore parler de vie lorsqu’il ne s’agit que d’une suite de ressassements de frustrations, de délires obsessionnels, chacune dans son registre très particulier. La médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence, on finit presque par toucher du doigt – ô paradoxe – le sublime !

Elles sont donc trois, comme dans les Bonnes de Genet, pour en arriver au même acte, soit un meurtre dans toute sa furieuse abjection. Ce n’est pas un hasard si la tragédie (c’en devient une) commence par l’écoute des trois femmes d’un discours du pape Jean-Paul II avant que, télé fermée dont les images se reflètent en grand sur le visage et le corps des intéressées, elles se mettent à jouer leur monstrueuse partition. Monstrueuse partition qui oscille entre solos et entrecroisements de voix et même affrontement des corps. Il fallait à tout le moins un excellent chef d’orchestre (metteur en scène) pour mener à bien cette œuvre musicale. Il s’agit de Laurent Fréchuret qui, avec son Théâtre de l’Incendie, a très vite annoncé la couleur de son travail.

Son premier mérite est d’avoir réuni trois interprètes dont le seul énoncé des noms met l’eau à la bouche. Mireille Herbstmeyer (Erna), dont l’obsession de l’économie va jusqu’à compter les feuilles de papier toilette, obsédée par le charcutier Wottila dont le premier mérite aura été de lui vendre du pâté de foie bon marché, elle est affublée d’un fils alcoolique. Flore Lefebvre des Noëttes (Greta) en obsédée et frustrée du sexe, avec ses tenues moulantes et transparentes, dont la fille a préféré fuir en Australie. Laurence Vielle (Marie), une illuminée, spécialiste du débouchage à mains nues des toilettes, activité qu’elle exerce comme un sacerdoce.

Une incroyable et très jouissive distribution, dans l’économie d’écriture de Schwab à laquelle répond admirablement la direction d’actrices de Laurent Fréchuret. Ce qu’elles réalisent est proprement incroyable dans une rigueur de tous les instants. Il faudrait des pages pour décrire leur travail… Jean-Pierre Han

Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre 11. Avignon, à 20h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Incandescences : jusqu’au 30/07 à 11h00, au Théâtre des Halles. Après Illumination(s) et F(l)ammes, ses deux précédents spectacles qui nous avaient formidablement réjoui, le metteur en scène Ahmed Madani clôt ainsi sa trilogie Face à leur destin avec talent et brio. Comme à son habitude, il convoque neuf jeunes sur scène, nés de parents ayant vécu l’exil et résidant dans des quartiers populaires. Pour faire entendre la voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Poétiquement percutant, émouvant. Yonnel Liégeois

Pôvre vieille démocrasseuse : jusqu’au 25/07 à 14h15, au Théâtre des Carmes. Directeur du Théâtre de La Passerelle à Limoges, le metteur en scène Michel Bruzat nous avait enthousiasmé en 2019 avec son Soliloque des pauvres, de Jean Rictus, en ce même lieu. Il nous revient avec un texte de Marc Favreau, alias Sol, « ce clown québécois clochard poète, jongleur de mots, humaniste, qui nous parle de l’état de la planète et qu’il est plus que jamais nécessaire de faire entendre ». Avec la comédienne Marie Thomas, « magnifique, poétique, drolatique, pétillante ». Yonnel Liégeois

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Ariel Goldenberg, le théâtre en deuil

Né à Buenos-Aires en 1951, Ariel Goldenberg est décédé à Nîmes le 14 juillet. L’homme de théâtre a sillonné la planète avant de faire définitivement halte en France. Directeur de la MC93 à Bobigny puis du Théâtre national de Chaillot, il a promu des dizaines d’artistes qui lui doivent beaucoup.

Ariel Goldenberg est mort le 14 juillet à Nîmes. Il s’y était retiré après une existence intense en faveur du théâtre, et ce à l’échelle internationale. Si nombreux sont dans le monde les artistes aidés, accompagnés, promus, révélés par lui, que c’est comme une très grande famille qui est aujourd’hui en deuil d’un homme à sept vies, tels les chats. Né le 2 février 1951 à Buenos-Aires, il a le prénom du personnage ailé de la Tempête de Shakespeare. Magnifique juif errant, homme bon et rond, jovial, doté d’un sens de l’amitié universelle, il est polyglotte. Que de langues à son actif ! L‘espagnol – il a la double nationalité, d’Espagne et d’Argentine – le français, l’italien, le portugais, l’anglais, l’allemand, le yiddish, qu’il a enseigné tout en poursuivant des études de vétérinaire.

L’univers du spectacle au plus haut prix le happe dès ses 18 ans, quand il est nommé administrateur du Théâtre Payro de Buenos-Aires, avant d’y cofonder le Théâtre Margarita Xirgù – du nom de la fameuse actrice espagnole antifranquiste exilée en Amérique Latine – et de présenter Mikis Théodorakis à la capitale argentine. En 1970-71, il organise un cycle de la chanson chilienne en opposition à Pinochet (Isabel Parra, Quilapayun, Angel Parra, Inti Illimani…). De tout ce qu’il accomplit, impossible, en si peu d’espace, de dresser la nomenclature. Quelques pistes, néanmoins : 1972-75, actif dans les théâtres Payro et Lassalle (il en assure la programmation), il produit des émissions de télévision autour de musiciens brésiliens. Avec le Théâtre Payro, il tourne en France, en Italie, en Allemagne. D’abord invité, puis collaborateur de Jack Lang au Festival de Nancy, il en devient le prospecteur en Amérique latine et sélectionne des troupes européennes pour le Festival des Nations de l’UNESCO à Caracas, où il fera connaître Vittorio Gassman. Voyages en Afrique…

Entre Nancy et Caracas (en 1980-81), il collabore à la « Rasegna dei Teatri Stabili » de Florence. A Madrid, il met sur pied des Festivals internationaux, sans abandonner Nancy et Caracas… Le voici à Munich, responsable de la programmation de l’Alabama-Halle. Il fait tourner Dario Fo en Amérique du Sud. C’est vertigineux ! Tant d’heures en avion, tant de responsabilités menées à bien dans un grand rire, entre Munich, Madrid, l’Espagne, l’Amérique du Sud, l’Afrique ; découvreur enthousiaste, organisateur infatigable. En mai 1989, il est nommé directeur de la Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (MC93 Bobigny). Il y succède à René Gonzalez. En mai 1992, reconduit à la tête de la MC-93, Ariel Goldenberg quitte la direction du Festival international de théâtre de Madrid, après en avoir piloté la XIIème édition. En 2016, il renonce au Festival d’Automne de Madrid, qu’il animait depuis 2000. De juin 2000 à 2008, il est directeur du Théâtre national de Chaillot.

à Bobigny et Chaillot, il aura fait appel aux plus grands et aux plus prometteurs de l’époque : de Robert Wilson à Lev Dodine en passant, entre autres, par Georges Lavaudant, André Engel, Alfredo Arias, Peter Sellars, Robert Lepage, Deborah Warner, Philippe Decouflé, Frank Castorf, Mikhail Baryschnikov, Angelin Preljocaj, Bianco Li, Rodrigo Garcia, Heiner Müller, Bruno Bayen, Jean-Marie Patte, Simon Abkarian, Vincent Macaigne, Fellag, etc… Le lundi 4 octobre, hommage lui sera rendu à la MC93 de Bobigny. Jean-Pierre Léonardini

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Un art en mouvement, la vie

Jusqu’au 13/07, au Cloître des Carmes d’Avignon, Nathalie Béasse proposait Ceux-qui-vont-contre-le-vent. Une metteure en scène, autant que plasticienne, qui compose une salutaire bulle poétique. Sans oublier Sang négrier au Théâtre des Barriques.

Formée à l’école des beaux-arts, à l’évidence Nathalie Béasse œuvre en tant que plasticienne sur le plateau. Une plasticienne également traversée par son expérience de la performance et par l’art cinématographique. Toutes choses insuffisantes pour tenter d’expliquer ce qu’il se passe sur la scène qu’elle envisage comme une immense toile blanche sur laquelle – taches de couleurs multiples – elle lance des interprètes, quatre femmes et trois hommes ici, qu’elle fait se mouvoir dans ce qui pourrait apparaître comme une vraie-fausse improvisation. Étrange alchimie pour ce qui va se constituer, à savoir une authentique communauté, celle-là même que Tiago Rodrigues n’a pas su constituer dans la mise en scène de la Cerisaie.

Ils sont là, dans le brouhaha de discussions ou de disputes, apparaissant au bas de la scène, à se demander… quoi au juste ? On saura toutefois, c’est l’une des protagonistes qui le proclame, qu’il y a quelque chose à dire, qu’il y a beaucoup de choses à dire. On n’en saura pas plus avant que tous ne consentent à monter sur scène, et que s’organise subrepticement une série de séquences qui n’ont pas forcément de liens les unes avec les autres, le tout dans une sorte de calme évidence. Les tableaux inaugurés par un repas de famille très particulier, défilent, parfois entrecoupés de brefs textes émis face au public, pas n’importe lesquels, Flaubert, Marguerite Duras, Dostoievski, Rilke, Falke Richter, Kae Tempest… La scène est bien une toile sur laquelle Nathalie Béasse organise, cadre, réorganise, recadre, fait se mouvoir des taches de couleurs, corps des acteurs saisis en pleine liberté et pourtant parfaitement contrôlés. Et comme toujours chez elle, dont les spectacles se prolongent les uns les autres, finissent pas affleurer les thèmes qui lui sont chers, ceux de la chute, du vide.

Ce qui se dégage de l’ensemble, des ensembles, des compositions, est un charme inouï. Il n’est pas jusqu’au titre, Ceux-qui-vont-contre-le-vent, nom d’une tribu nord-amérindienne des Omahas, qui ne nous indique clairement la volonté de Nathalie Béasse : aller avec ses interprètes soutenus par la musique de Julien Parsy, à contre-courant de ce qui peut se donner par ailleurs. Une véritable bulle poétique dont nous sommes plutôt sevrés dans cette édition du Festival, que l’on apprécie avec d’autant plus de plaisir. Jean-Pierre Han

Tournée : Le Quai, Centre dramatique national d’Angers Pays de la Loire, du 30/11 au 4/12. Le Grand R, scène nationale de La-Roche-sur-Yon, le 4/01/22. La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale, du 11 au 14/01. Théâtre de la Bastille, Paris, du 3 au 18/02. Théâtre de Lorient, Centre dramatique national, les 2 et 3/03. Le Maillon, Théâtre de Strasbourg-Scène européenne, les 17 et 18/03. La Rose des vents, Scène nationale de Lille Métropole, les 29 et 30/03.

à voir aussi :

Jusqu’au 29/07 à 13h05, au Théâtre des Barriques : Sang négrier. L’adaptation d’un récit de Laurent Gaudé, extrait de Dans la nuit Mozambique paru chez Actes Sud, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

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Un cabaret, entre absents et vivants

Jusqu’au 29/07 au théâtre 11.Avignon, François Cervantes propose son Cabaret des absents. Une déclaration d’amour au spectacle vivant, celui qui nous a manqué lorsqu’il fut affiché inessentiel pour vivre. L’histoire d’un lieu aussi, le Gymnase à Marseille. Sans oublier la présence originale de la ville de Montreuil (93) en Avignon.

Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie dirigée par François Cervantes ? « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précise-t-il en exergue à la présentation de sa nouvelle création, Le cabaret des absents. De la scène du Théâtre du Gymnase à Marseille lors de la création à celle du 11.Avignon, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. La magie du music-hall est au rendez-vous : plaisir des yeux, délices des chants et musiques, saveurs métissées d’interprétation…

L’argumentaire est simple : d’une histoire authentique, le sauvetage du Gymnase promis à la disparition dans les années 70, le metteur en scène construit une belle fable, un joli conte où un enfant abandonné est recueilli dans les coulisses du théâtre. Lequel est invité à revivre les belles heures du lieu… Au temps d’un Marseille cosmopolite, où peuples et nations mêlent leurs langues à l’accent méridional : de l’Afrique du Nord à l’Asie, de l’Algérie au Tonkin, du bougnat au ch’ti ! Avec, à l’identique, un invraisemblable défilé de numéros sur les planches : chanteurs de cabaret, magiciens, danseuses à plumes, clowns et travestis. Tout un monde interlope à l’image d’une ville foisonnante, grouillante, bruyante aux rues chaudes et quartiers populaires où se croisent marins assoiffés, bourgeois égarés, filles en beauté, citadins endimanchés. Le spectacle du quotidien de la vie, du soir au matin, du coucher du soleil au pastis du midi.

Un cabaret où chaque interprète s’en donne à cœur joie entre rêve et réalité, une invitation lancée au public à se réjouir du plaisir retrouvé au rire et vivre ensemble. Un voyage hors du temps, embué de poésie et de nostalgie. Tel le music-hall d’antan où les absents d’hier, figures mythiques du théâtre populaire, reprennent du service grimés et déguisés pour l’occasion et ravissent de leur talent les vivants du XXIème siècle. Avec une conviction qui affleure du début à la fin de la représentation : que deviendraient au final nos vies, nos imaginaires, nos émotions et utopies hors ou sans les planches, hors ou sans la geste culturelle déclinée sur tous les modes et les tons ? Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07, à 22h30, au théâtre 11.Avignon.

Montreuil en Avignon :

Outre le Nouveau Théâtre de Montreuil (CDN) et le Théâtre de la Girandole, la ville de Montreuil (93) est fière de ses trois théâtres municipaux (Berthelot, Les Roches, La Noue) et de ses 41 structures de théâtre amateur. Depuis cinq ans, elle soutient la douzaine de compagnies présentes au Festival d’Avignon. Sous le label « Montreuil en Avignon », elle les aide à se rendre plus visibles sur place. Elle marque ainsi son investissement dans une politique culturelle participant de l’émancipation humaine, individuelle et collective.. Prospectus et flyers sont imprimés par la ville et remis aux compagnies pour inviter le public à venir découvrir leurs spectacles. Le Théâtre Berthelot, quant à lui, assure leur visibilité sur les réseaux sociaux. Y.L.

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Une Cerisaie perdue dans la Cour d’honneur

Les réveils, après de long mois de sommeil forcé sont toujours difficiles, parfois même un peu douloureux. Ainsi en est-il avec La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène dans la Cour d’honneur du palais des papes par le portugais Tiago Rodrigues. Tout nouvellement intronisé successeur d’Olivier Py, à la direction du festival d’Avignon.

Les trompettes de Maurice Jarre, applaudies avec ferveur par le public, n’y ont rien fait : le coup de fouet n’était sans doute pas suffisant pour entrer de plain-pied avec vigueur dans l’univers de Tchekhov. Il aura fallu attendre un certain temps avant que le spectacle ne prenne sa vitesse de croisière, même avec l’apparition inaugurale d’Adama Diop dans le rôle de Lopakhine, le fils de moujik devenu un riche marchand qui prendra possession de la Cerisaie, ayant du mal à entrer dans le sujet alors qu’environ deux heures plus tard, il sera simplement éblouissant …

De même il aura fallu attendre un certain temps avant que le spectateur ne saisisse les intentions du metteur en scène, avec cette scénographie signée Fernando Ribeiro qui utilise toute la large ouverture du plateau de la Cour d’honneur et occupe tout l’espace avec un nombre incalculable de chaises (les anciennes puisque le gradinage a été entièrement rénové, ce dont on ne peut que se féliciter) et ses trois voies de « chemin de fer » (un clin d’œil voire un rappel du monde nouveau qu’évoque l’auteur ?) sur lesquels vont glisser des plates-formes supportant un orchestre qui jouera pratiquement pendant tout le spectacle, et d’immenses structures avec lampadaires qui glisseront donc de cour à jardin et inversement. La mise en place du dispositif, pour aussi pertinent qu’il soit, est longue, très longue. Elle présente néanmoins l’avantage pour le spectateur de mieux goûter à la traduction, au couteau, d’André Markowicz et Françoise Morvan, où effectivement tout est dit des enjeux de la pièce de Tchekhov et des arrières plans évoquant le basculement d’un monde à un autre à l’orée du XXsiècle, la pièce ayant été créée en 1904.

Tout cela jusqu’à l’apparition du personnage principal, en dehors de la propriété de la Cerisaie, rôle dévolu à la cour du palais des papes, Lioubov autour de laquelle s’articule faussement joyeux l’intrigue de la pièce. Lioubov, autrement dit Isabelle Huppert. Et là, malheureusement, s’installe un grand moment d’incompréhension. Pourquoi l’avoir fait jouer de cette manière qui frôle l’hystérie ? Elle est là, sautillante, saisie de grands mouvements faussement joyeux dont on aura compris qu’ils traduisent sa détresse de retrouver ce lieu où elle a jadis perdu son fils alors âgé de 7 ans… Voix haut perchée qui, malgré la sonorisation (un brin trop forte dans l’ensemble), se perd parfois dans la nuit d’Avignon, elle agace plus qu’elle ne convainc.

Pourtant, toute la mise en scène s’évertue à la mettre en valeur comme c’est le cas notamment à la fin du spectacle où elle se retrouve seule dans le vaste espace dénudé de la scène. Rien n’y fait : quelle partition joue-t-elle donc ? Autant dire qu’à ce niveau c’est tout le spectacle qui devient bancal ou, à tout le moins et malgré des moments forts et le savoir-faire pourtant très fin de Tiago Rodrigues, insatisfaisant, en particulier pour ce qui concerne la cohérence de l’ensemble de la distribution. Ce qui se perd, c’est l’homogénéité de cette distribution. Ne restent que des individualités, et l’on ne manquera pas de dire qu’Adama Diop est étonnant de force, que Suzanne Aubert, Océane Caïraty ou David Geselson sont également très bien, mais quid de la partition chorale de groupe que l’on retrouve toujours chez Tchekhov ?

On se dit que le spectacle, resserré, ne manquera pas de gagner en efficacité lorsqu’il sera joué en salle, c’est tout le mal qu’on lui souhaite. Jean-Pierre Han

La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène de Tiago Rodrigues. Cour d’honneur du palais des papes, jusqu’au 17/07 à 22h00.

à voir aussi :

– Jusqu’au 31/07 à 13h00, au Théâtre des 3 Raisins : Melle Camille Claudel, de et par Sylvie Adjedj-Reiffers, L’Atelier florentin. Un fil, quelques documents et lettres suspendus, une femme en robe et tablier du quotidien… Ainsi nous apparaît Mlle Claudel, dans un dénuement presque absolu, sans fioritures scéniques pour éviter que ne se disperse la parole de l’artiste ! Ainsi nous est contée de sa propre bouche bonheurs et émerveillements, errements et tourments de la géniale Camille dans sa fulgurance créatrice. Dans la simplicité nue du plateau, entre archives et missives, revivent par la seule voix de la comédienne tous les protagonistes et contemporains : son frère Paul, autorités de tutelle et marchands, amis et créanciers, surtout Rodin… « Camille Claudel n’est pas une folle, elle est une femme mal née », affirme avec conviction Sylvie Adjedj-Reiffers. « Le quotidien de Camille Claudel, le quotidien de la femme, hier, aujourd’hui : les mots sont les mêmes, les maux sont les mêmes ». Un spectacle à la force tranquille, l’émotion au cœur même de l’acte de création. Yonnel Liégeois

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David Lescot, retour en classe

Jusqu’au 25/07, à la Manufacture d’Avignon, l’auteur et metteur en scène David Lescot propose J’ai trop d’amis ! Dans un dispositif scénique ingénieux, les états d’âme d’un jeune collégien. Entre humour et tendresse, rire et émotion.

Mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, dans la cour de récréation de son nouvel établissement il fait front ! Il n’en mène pas large, pourtant, celui qui joue au gros  dur… Face à lui, le directeur du collège égrène les noms des élèves qui composeront les diverses classes de sixième : se retrouvera-t-il avec sa bande de copains du CM2 ?

Las, pas de chance, il est projeté seul dans cette maudite classe de 6ème D, au milieu d’une bande d’irréductibles anonymes conduite par Clarence, le fort en gueule mais nul en thème… Un grand moment de solitude pour le jeune gamin qui va devoir gagner sa place en terre inconnue ! D’autant que les déboires s’accumulent en cette fin de journée de rentrée scolaire : sa petite sœur nouvelle élue en maternelle qui accapare l’attention de ses parents, le complot qui l’a propulsé délégué de classe sans même qu’il soit candidat. Pire encore : pas de chaussures de marque aux pieds, ni de téléphone portable en poche… Il y a vraiment de quoi en perdre ses repères, et le moral. Pendant près d’une heure de spectacle, dans un soliloque subtilement entrecoupé des babillements du plus bel effet de sa sœur et des commentaires pas très éclairés de son voisin de table, le jeune promu dans la cour des grands va capter l’attention du public, non sans humour et tendresse.

Un dispositif scénique d’une extrême simplicité, mais très ingénieux avec un coffre de bois qui devient en un tour de main table d’école, chambre ou salon familial, une écriture ciselée au cordeau, au plus près du langage des enfants de ce troisième millénaire…  Avec J’ai trop d’amis, le fantasque et surdoué David Lescot se la joue fort et juste ! D’abord dans sa prise au sérieux des interrogations et doutes à hauteur d’enfant, par sa maîtrise ensuite des dialogues qui plongent tout son monde, petits ou grands, jeunes et leurs parents, sans mise au coin ou au piquet, dans l’imaginaire d’un temps révolu pour les uns et à venir pour les autres.

Une mise en jeu fort ludique et inventive des interprètes, toutes féminines même dans les rôles masculins. Pas une seule once d’ennui, entre rire et émotion, jusqu’à ce que la cloche sonne l’heure de la récréation ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 10h40. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon

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Penthésilée, une femme libre

Jusqu’au 13/07, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, Laëtitia Guédon propose une magnifique évocation de la reine des Amazones avec Penthésilé·e·s/Amazonomachie. Entre mythe et perspective, troublant et puissant. Sans oublier L’autre fille, au théâtre Avignon-Reine Blanche.

Les Amazones sont-elles les premières figures féministes ? C’est ce qu’explorent Laëtitia Guédon et Marie Dilasser, metteuse en scène et autrice dans Penthésilé·e·s/Amazonomachieune recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Après avoir dirigé le Festival au féminin de la Goutte-d’or et aujourd’hui directrice des Plateaux sauvages et de la Compagnie 0,10, Laëtitia Guédon n’a eu de cesse d’interroger la place des femmes dans les arts et la société, la tragédie et les mythes (elle a monté les Troyennes d’Euripide). La rencontre a eu lieu en 2018, à l’occasion des Intrépides, projet mis en place par la SACD pour valoriser des œuvres portées par des femmes. L’écriture libre, crue et renversante, de Marie Dilasser est un territoire d’interprétation formidable pour Laëtitia Guédon, qui creuse depuis longtemps l’entrelacement du théâtre, de la danse, de la musique, du chant et de la vidéo. Rappelons qu’elle l’avait porté à un point d’incandescence avec Samo, a Tribute to Basquiat, un merveilleux portrait du peintre noir américain décédé à 27 ans.

Ici, il s’agit donc de convoquer Penthésilée, reine des Amazones, figure mythique célébrée par Heinrich von Kleist, dont la représentation a donné lieu à « l’amazonomachie », un terme spécifique pour désigner les scènes de combat qu’elles livraient contre les Grecs sous les murs de Troie. Ici, Penthésilée, plurielle, complexe, irréductible, revêt plusieurs visages. Un prologue dansé et envoûtant pose sa mort sur le champ de bataille : s’est-elle suicidée ou a-t-elle succombé sous les coups d’Achille ? La passion fulgurante qu’elle éprouve pour le héros de la guerre de Troie aux portes de la mort est irrecevable. Pour les Amazones, entre le féminin et le masculin, la guerre est sans rémission. Si elles s’approchent des hommes, c’est dans l’unique but de procréer, élevant les filles comme des guerrières et se débarrassant des garçons. Cette irruption de l’amour fait vaciller Penthésilée et bousculer l’ordre genré sur lequel elle s’est construite.

Dans la première partie d’un spectacle fragmenté en deux approches autonomes et complémentaires, comme dans un renversement de perspective, la présence sculpturale et magnétique de la comédienne et chanteuse québécoise Marie-Pascale Dubé hypnotise. Elle compose une Penthésilée mythologique et spectrale, poignante. Face au public, elle évolue dans une sorte de hammam, espace féminin ritualisé, où les murs servent de surface de projection à des images insolites qui entrent en résonance avec son chant de gorge inuit. Une autre Penthésilée sera incarnée par Lorry Hardel, dans une écriture plus manifestement rebelle et revendicative. Le texte interroge, déplie, défroisse l’intime et le politique.

Le roman de l’écrivaine et militante lesbienne Monique Wittig les Guérillères a clairement été la source d’inspiration d’une écriture et d’une langue dégenrées : « Elles disent, je refuse désormais de parler ce langage, je refuse de marmotter après eux les mots de manque, manque de pénis, manque d’argent, manque de signe, manque de nom ». Un dernier visage de Penthésilée sera celui du danseur burkinabé Seydou Boro se délestant de son habit d’Achille pour incarner une Penthésilée 2.0 d’aujourd’hui, semant le trouble dans le genre. Quatre jeunes comédiennes et chanteuses (Sonia Bonny Juliette Boudet, Lucile Pouthier, Mathilde de Carné) lui répondent dans un chœur de voix et de mélopées issues d’un répertoire baroque, classique ou contemporain qu’elles entrelacent à des chants de deuil.

De ce récit-oratorio, qui se déroule dans un fondu enchaîné d’évocations magistralement orchestré de sons et de lumières, on retiendra que la réconciliation entre le féminin et le masculin reste à trouver pour inventer « un nouvel être ensemble ». Cela commence aussi par cette place, libre et puissante, que prennent de plus en plus les femmes sur les plateaux de théâtre, comme dans la cité. Marina Da Silva

Jusqu’au 13 juillet, à 16h00, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Du 6 au 22/05/ 2022, au Théâtre de la Tempête-la Cartoucherie(75).

À voir aussi :

– Jusqu’au 25/07 à 11h00, au théâtre Avignon-Reine Banche : Marianne Basler interprète L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux. Au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation unanimement saluée par la critique. La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue !

Un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue ! Yonnel Liégeois

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