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Comédiens, le saut dans le grand bain

Jusqu’au 30 juin, les jeunes comédiens de sept écoles du Théâtre Public investissent la Cartoucherie. Plus précisément, le théâtre de l’Aquarium et celui de l’Épée de bois… Pour montrer leurs travaux de fin d’études, faire apprécier leurs talents ! Parmi eux, lors de la dixième édition de cet original festival, les élèves de l’Académie de l’Union, sise à Limoges et dédiée aux Outre-mer.

 

Ils sont tous là, une foultitude de jeunes enthousiastes et déterminés ! Prêts à affronter le regard du public parisien, faire apprécier leurs talents et vibrer aux applaudissements des spectateurs venus en nombre saluer leurs performances… Ils viennent de la région parisienne ou de Lausanne, de Bordeaux et Marseille, de Cannes et de Limoges, toutes et tous élèves-comédiens, pour participer à cette dixième édition du Festival des écoles du Théâtre Public. Jusqu’au 30 juin, une manifestation originale initiée par François Rancillac, le directeur du Théâtre de l’Aquarium en fin de mandat. « Ce festival, malgré l’absence criante de tout soutien public, aura donc tenu bon durant une décennie », constate avec enthousiasme le metteur en scène. « Il permet à ces jeunes pousses gorgées de promesses de se présenter au public, aux professionnels et aux critiques à travers l’acte même de création ». Au programme,  les « spectacles de sortie » des sept écoles invitées, conçus sur mesure par des metteurs en scène choisis pour leur talent et leur goût de la pédagogie. Une démarche qui porte ses fruits, puisque la Comédie de Béthune inaugure en septembre prochain sa première classe préparatoire aux écoles supérieures d’art dramatique. Baptisée « Égalité des chances  », un label prometteur !

Durant deux semaines et pour trente représentations, ils squattent donc les planches de l’Aquarium, mais aussi celles du théâtre de l’Épée de Bois et des Ateliers de Paris associées à l’opération, les trois structures sises sur le site emblématique de la Cartoucherie à Vincennes. Un dépaysement pour les jeunes ultramarins, débarqués de Limoges et en provenance des départements et territoires d’Outre-mer… Une dizaine de garçons et filles qui ont intégré l’Académie de l’Union, l’école supérieure professionnelle de théâtre du Limousin. Ils sont natifs de Guyane ou de Mayotte, de Guadeloupe et Martinique, de la Polynésie Française, de La Réunion ou de Nouvelle-Calédonie… L’objectif ? Ouvrir leurs horizons à d’autres cultures et écritures, favoriser leur réussite au concours d’entrée des grandes écoles d’art dramatique, revenir dans leur territoire d’origine porteurs d’un savoir-faire et d’une expérience susceptibles de leur ouvrir des horizons nouveaux.

Fort de ses dix-huit ans, Anthony le réunionnais avoue son coup de foudre pour le théâtre. Effrayé aujourd’hui par tout ce qui lui arrive mais encore plus motivé depuis son arrivée en métropole. Le plus dur pour la calédonienne Ornella ? Pas le jeu théâtral ou l’art oratoire, surtout devoir mettre des chaussures depuis qu’elle foule la terre limousine… Pour tous, découvrir d’autres dramaturgies n’implique pas de couper court à leurs traditions et cultures, bien au contraire. En recourant à des formateurs eux-mêmes originaires des Outre-mer, ou spécialisés dans la question du multi-culturalisme, l’Académie de l’Union leur permet de grandir et s’épanouir, sans renoncer à leurs racines. Avec, pour d’aucuns, le succès à la clef aux concours d’entrée au Conservatoire de Paris et à d’autres grandes écoles réputées ! Yonnel Liégeois

 

Au programme :

– Du 26 au 28/06, aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe : L’adolescent de Fédor Dostoïevski, mis en scène par Sylvain Creuzevault. Par les élèves comédiens de l’École supérieure de théâtre Bordeaux-Aquitaine.

– Du 27 au 30/06, à la Cartoucherie : Sur le navire noir d’après David Peace, adapté et mis en scène par Jean-François Matignon, avec les élèves de l’École régionale d’acteurs de Cannes et de Marseille. Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts, conçu et mis en scène par Frédéric Sonntag, avec les élèves de l’École supérieure de comédiens par l’alternance d’Asnières. Rip it up and start again, conçu et mis en scène par Enrico Casagrande et Daniela Nicolo, avec les élèves de la Haute école des arts de la scène de Lausanne. Cargo, écrit et mis en scène par Paul Francesconi, avec les élèves de l’Académie de l’Union de Limoges, classe préparatoire intégrée dédiée aux Outre-mer.

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Ibsen, ennemi du peuple ?

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883 ! Un chef-d’œuvre revisité par Jean-François Sivadier sur les planches de l’Odéon. Sans oublier Le champ des possibles, de et avec Elise Noiraud, au théâtre de La Reine Blanche.

 

Peu importe, après tout, les raisons et les circonstances de cette création, le texte d’Un ennemi du peuple demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à Un ennemi du peupleSur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Jean-François Sivadier, accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe.

Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela…

Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville, et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l’interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès.

Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution, on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier. Qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre car la pièce, malgré la teneur de son sujet, ne manque pas non plus d’accents comiques… Le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole, et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Le champ des possibles : jusqu’au 22/06, au Théâtre la Reine Blanche. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute, à l’entendre, que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour écrire son spectacle ! Il était donc une fois une jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. Sans que la critique ait besoin, pour justifier son propos élogieux, d’en référer à quelques prédécesseurs masculins reconnus, tels Caubère ou consorts signant avec succès leurs sagas scéniques en solitaire… À l’instar de son héroïne en quête de maturité, Elise Noiraud use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Tchekhov, une folie salutaire

Jusqu’au 14/07, le théâtre du Poche Montparnasse offre au public un Tchekhov inédit. Détonant et hilarant : deux pièces de jeunesse pour un Tchekhov à la folie, dans une mise en scène de Jean-Louis Benoît ! Sans oublier Voyage au bout de la nuit au Tristan Bernard, Logiquimperturbabledufou au Rond-Point et An irish story au Belleville.

 

Le titre du spectacle, Tchekhov à la folie, qui regroupe deux pièces en un acte très connues de l’auteur russe, La demande en mariage et l’Ours, est une belle invite à venir voir ce qu’il se passe sur la scène du Poche Montparnasse à Paris. Il a aussi l’immense mérite de nous donner dans le même élan les clés de la mise en scène de Jean-Louis Benoit. De folie en effet, il est bel et bien question dans cette représentation. De folie furieuse, doit-on même ajouter. Le docteur Tchekhov devait s’y connaître en la matière. Et Jean-Louis Benoit qui a toujours eu l’art, depuis l’ancien temps où il dirigeait le Théâtre de l’Aquarium avec ses compères Jacques Nichet et Didier Bezace, de décortiquer avec une belle et parfois ironique subtilité les textes qu’il mettait en scène, ne se fait pas faute cette fois-ci d’aller y voir de très près ce que recèlent les répliques de Tchekhov. Un auteur qu’il avait déjà abordé dans Une histoire de famille, en 1983.

Puisque farce (ou plaisanteries, comme elles furent traduites dans un premier temps) il y a, c’est ainsi que sont dénommées par leur auteur ces deux pièces en un acte, autant y aller. Et la traduction d’André Markowicz accentue si faire se peut, et à son habitude, le côté rugueux des choses. Cela cogne donc très fort mais il n’empêche qu’à y regarder de près, il y a quand même, et comme toujours chez Tchekhov, un mélange des genres. Sous la rudesse des répliques vient parfois se nicher d’étranges fêlures qui rendent les personnages, malgré la caricature, humains trop humains… Reste que l’ensemble est d’une impitoyable drôlerie. D’autant que tout ici est porté par un trio d’acteurs absolument saisissants de drôlerie, et c’est bien le premier mérite du metteur en scène de les avoir ainsi réunis. Émeline Bayart dans son comportement et ses mimiques, d’abord en « jeune fille à marier » puis en veuve éplorée, et paradoxalement sans que cela paraisse à aucun moment chargé, est simplement prodigieuse. Face à elle, le madré et impayable Jean-Paul Farré lui donne la réplique alors que Manuel Le Lièvre, en prétendant qui n’arrive jamais à formuler sa demande en mariage, arrive à faire surgir dans la caricature une charge d’humanité surprenante. On rit aux éclats, dans la plus grande fidélité à l’auteur. Ce qui, par les temps qui courent, relève du miracle. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Voyage au bout de la nuit : jusqu’au 01/06, au théâtre Tristan Bernard. Metteur en scène et interprète des mots de Céline, Franck Desmedt parvient en solitaire à donner la pleine mesure du roman qui a révolutionné la littérature dans les premières décennies du siècle dernier. Une plongée dans les bas-fonds de l’errance humaine où la fulgurance de la langue percute tous les codes et clichés. Une poubelle grand format pour seule partenaire, Bardamu-Desmedt transmute ordure du monde et dégoût de la vie en d’authentiques pépites par la seule force du verbe ! Yonnel Liégeois

Logiqimperturbabledufou : jusqu’au 02/06, au théâtre du Rond-Point. La loufoquerie du titre en dit long à lui tout seul ! Prenez des textes authentiques de spécialistes opérant à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne, saupoudrez de scènes de Tchekhov et Shakespeare, mixez avec les propos de la grande Zouc ou de Lydie Salvayre et vous obtenez un mélange follement déroutant et hilarant où le fou n’est pas toujours celui qu’on croit… Derrière le rire explosif, servi par un quatuor magistral d’interprètes dans une mise en scène échevelée de Zabou Breitman, l’intelligence de la déraison. Y.L.

An irish story : jusqu’au 30/06, au théâtre de Belleville. Il était une fois… une histoire irlandaise qui, au final, pourrait fort bien être française, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliement contée d’une génération l’autre, un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue, à ne pas manquer ! Y.L.

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Montreuil, sur la bonne « Longueur d’ondes »

Dans le cadre de la BIAM, la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette, les 21 et 22 mai, le théâtre Berthelot de Montreuil (93) accueille la pièce « Longueur d’ondes, l’histoire d’une radio libre ». Celle de Lorraine Cœur d’Acier qui, en pleine bataille de la sidérurgie en 1979, fait entendre sa voix à Longwy. Une incroyable épopée radiophonique revisitée par Bérangère Vantusso et la Compagnie trois-six-trente.

 

En fond de scène un castelet haut en couleurs où défilent quelques mots-clefs, face au public deux jeunes conteurs qui narrent une histoire à peine croyable ! Dans une mise en scène de Bérangère Vantusso et une « mise en images » du plasticien Paul Fox, « Longueur d’ondes » raconte la création, en 1979, d’une radio libre à l’initiative de la CGT, studio installé en mairie de Longwy et antenne sur le clocher de l’église, pour défendre la sidérurgie lorraine ! Pour l’animer, deux journalistes professionnels (Marcel Trillat,

©J-M.Lobbé

Jacques Dupont) et les voix des syndicalistes locaux…

Avec chaleur et conviction, tendresse et émotion, de leur studio improvisé Marie-France Roland et Hugues de La Salle égrènent les grandes heures de cette mise en ondes unique en son genre, soutenue et défendue par la population locale face aux forces de l’ordre qui veulent la réduire au silence. Au point de transformer cette radio au service des luttes, Lorraine Cœur d’Acier, en une authentique radio libre qui ouvre le micro à tous les interlocuteurs locaux : syndicalistes, patrons, commerçants, penseurs et chanteurs… Surtout, la première antenne à donner la parole aux femmes de sidérurgistes qui narrent leur dur quotidien et les interdictions à disposer de leur corps, la première radio française à permettre aux immigrés de diverses nationalités à exprimer leur mal du pays et leur foi en la lutte collective ! « Longueur d’ondes » transpire la force des combats d’hier, mieux elle transmet aux générations nouvelles la force de prendre sa vie en main, de ne jamais se taire devant

© Céline Bansart

l’injustice. Au nom de la fraternité et de la solidarité. Avec ou sans micro, que les bouches s’ouvrent…

Formée à l’art de la marionnette (en 2017, elle mettait en scène « Le cercle de craie caucasien » de Bertolt Brecht, le spectacle de fin d’études des étudiants de l’École nationale supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières), Bérangère Vantusso s’est inspirée d’un art du conte très populaire au Japon, où elle fut en résidence. Le Kamishibai, littéralement « pièce de théâtre sur papier » : le narrateur raconte une histoire en faisant défiler de grands dessins glissés dans un castelet en bois, une sorte de roman graphique que l’on effeuille en parlant. Dans « Longueur d’ondes », il n’y a pas de marionnettes au sens strict mais la metteure en scène a collaboré avec le plasticien et scénographe Paul Cox pour la réalisation des images. « Très rapidement, Paul a évoqué les ateliers de sérigraphie clandestins des écoles d’art à Paris en 1968 et le mot affiche est entré dans notre projet. À la manière d’un éphéméride, plantés dans un studio d’enregistrement d’où seront envoyés des sons d’archives, dans une profusion de feuilles/affiches, nous contons ainsi les

©J-M.Lobbé

seize mois épiques durant lesquels cette radio a émis ».

Ponctuée d’extraits sonores picorés dans le coffret « Un morceau de chiffon rouge » édité par le magazine « La Vie Ouvrière », la pièce donne à voir et à entendre ce grand moment de liberté et de démocratie vécu par des hommes et des femmes peu habitués à s’exprimer dans un micro, à prendre la parole en public. Surtout peu habitués à être écoutés, entendus, plutôt familiers du « Travaille et tais-toi »… Native de Longwy, Bérangère Vantusso, alors enfant, se souvient de sa participation à la radio. « Une expérience fondatrice pour énormément de gens, d’où ma volonté de raconter cette utopie, cette forme d’insoumission par le débat » qu’elle avoue avoir revécu au moment des journées de Nuit Debout. « J’ai retrouvé ce même désir de se réapproprier la parole dans une forme horizontale ». Sans se leurrer pour autant sur la supposée libre expression qui nous régit aujourd’hui. « C’est une illusion, tous ces médias type Facebook donnent l’impression qu’on peut dire ce qu’on veut. Mais est-on entendu ? Ce qui est beau dans l’expérience de cette radio, c’est que la parole émise a été reçue par les auditeurs qui se sont emparés de cet outil jusqu’à créer eux-mêmes leurs propres émissions ».

Alors, plus aucune hésitation, branchez-vous sur la bonne « Longueur d’ondes » ! Yonnel Liégeois

Les 21 et 22/05, au Théâtre Berthelot de Montreuil. À l’issue de la représentation du 21/05, est proposée une rencontre en bord de scène. En compagnie de Marcel Trillat ( l’une des deux voix de LCA ), de Richard Delumbé ( le secrétaire général de la CGT de Montreuil ) et de Bérangère Vantusso ( la metteure en scène ). À lire : Immigrés et Prolétaires, Longwy 1880-1980 de l’historien Gérard Noiriel et auteur d’Une histoire populaire de la France.

 

Marcel Trillat, la voix de LCA

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro et dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier…Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique ». Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens !

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! ».

Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». Propos recueillis par Y.L.

 

La BIAM, dixième édition

Jusqu’au 29 mai, la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette propose pas moins de 40 spectacles, dont 15 créations, à voir dans 26 théâtres de Paris et d’Île de France. Au cœur de cette riche programmation (Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Catalogne, Italie, Portugal, Pays-Bas, Québec, Suisse), Chantiers de culture vous invite à découvrir deux autres spectacles sur lesquels nous reviendrons prochainement plus longuement :

L’homme qui rit : les 16 et 17/05, à Pantin. Par le Théâtre de la Licorne, mise en scène par Claire Dancoisne, une fantastique adaptation du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire.

Vies de papier : le 17/05, à Gennevilliers. Par la compagnie La bande passante, l’extraordinaire périple d’un album photo récupéré lors d’une brocante. Derrière les images, de l’enfance à l’âge adulte, la reconstitution du parcours de vie d’une famille ordinaire. De l’Allemagne à la Belgique, au lendemain de la seconde guerre mondiale. 

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Desproges, un jour d’avril

Le 18 avril, il y a plus de trente ans en 1988, disparaissait Pierre Desproges. Un humoriste de grand talent qui sévissait avec bonheur, tant à la radio qu’à la télévision ou sur scène. En ce jour anniversaire, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers du rire et de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

 

– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

 

– La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte, non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

 

– Pourquoi l’idée que mes enfants souffrent m’est-elle si complètement insupportable, alors que je dors, dîne et baise en paix quand ceux des autres s’écrasent en autocar, se cloquent au napalm ou crèvent de faim sur le sein flapi d’une négresse efflanquée ?

 

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

 

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Qu’est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d’imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l’inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père Lachaise…

 

– Si les ministères concernés m’avaient fait l’honneur de solliciter mon avis, quant aux paroles de la Marseillaise, j’eusse depuis longtemps déploré que les soldats y mugissassent et préconisé vivement que les objecteurs y roucoulassent, que les bergères y fredonnassent et que les troubadours s’y complussent.

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

 

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

 

– Aujourd’hui encore, quand on fait l’inventaire des ustensiles de cuisine que les balaises du Jésus’Fan Club n’hésitaient pas à enfoncer sous les ongles des hérétiques, ce n’est pas sans une légitime appréhension qu’on va chez sa manucure.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

 

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

 

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

 

Tout Desproges

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le Tout Desproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable « Tribunal des flagrants délires » en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, l’incontournable est disponible aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges, la somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette. Un ouvrage qui révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. « À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. Un homme de plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

 

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Fassbinder, Nordey et Richter

Créé en mars 2016 au Théâtre national de Strasbourg, Je suis Fassbinder inaugurait artistiquement la prise de fonction de Stanislas Nordey à la tête de l’institution. Dans une co-mise en scène avec l’auteur allemand Falk Richter, un authentique manifeste pour un théâtre d’aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Sans oublier Ysteria au Théâtre de la Tempête, Les chaises au Théâtre de l’Aquarium, The great disaster au Lavoir moderne parisien et Voyage en Italie au Théâtre d’Angoulême.

 

L’ère Nordey à la tête du Théâtre national de Strasbourg, où il fut nommé en septembre 2014, s’ouvrait véritablement en mars 2016 avec cette première création, Je suis Fassbinder, aujourd’hui sur la scène du Rond-Point. Une ouverture en forme de manifeste puisque ce spectacle, réalisé avec le dramaturge allemand Falk Richter, affiche et affirme on ne peut plus clairement, à tous les niveaux, ses ambitions. D’abord, au plan du discours concernant son être-là au monde tel qu’il le vit au jour le jour, avec la volonté d’en rendre compte et d’en découdre sur le plateau avec ses interrogations, ses doutes et ses colères de citoyen. Point de détour ni de recours aux éternels classiques, Stanislas Nordey entend parler du monde d’aujourd’hui avec ses contemporains. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a demandé à Falk Richter, son « frère de théâtre » dont il a déjà monté plusieurs textes, de

Co Jean-Louis Fernandez

devenir auteur associé au TNS et de poursuivre ainsi officiellement leur compagnonnage.

Les deux hommes sont de la même génération et possèdent la même appétence à se saisir à bras-le-corps des problèmes du monde dans lequel ils vivent et luttent. Si Falk Richter a écrit le texte du spectacle, Nordey lui a aussi demandé de cosigner la mise en scène avec lui. Une première pour le nouveau directeur, et une manière de bien signifier sa manière de concevoir le travail théâtral dans ce qui est désormais sa maison. Falk Richter a écrit son texte, au jour le jour, au fil des répétitions, ne cessant de le transformer en regard de ce qui se passait dans le monde. C’est une écriture au présent de l’indicatif. Sa narration se passe quasiment en temps réel et intègre propositions, recherches et hésitations des comédiens sur le plateau. C’est d’ailleurs si évident que c’est justement ce que nous propose le spectacle : des comédiens en pleine recherche, se demandant comment jouer les rôles qu’ils se sont attribués, et surtout comment parler le monde d’aujourd’hui sans craindre de se contredire. Une véritable mise en abîme… Lors de la création à Strasbourg, il était donc question du problème des réfugiés, de incidents de Cologne, de l’état d’urgence en France, de la percée de l’extrême droite en Allemagne lors des dernières élections régionales, Nul doute, en ce mois d’avril où le spectacle fait halte sur la scène du Rond-Point, le spectateur découvrira quelques changements liés à la funeste actualité ! C’est un travail en perpétuelle évolution pour mieux coller au présent, mais il se propose dans le même temps d’intégrer la mémoire d’un passé récent (pour mieux saisir ce qui se passe

Co Jean-Louis Fernandez

désormais), celui justement analysé et dénoncé par Rainer Werner Fassbinder.

Le cinéaste, auteur dramatique et metteur en scène de théâtre, au fil de ses œuvres toutes au goût de soufre, fut d’une insupportable lucidité sur l’Allemagne des années 1960-70, une Allemagne pressée de faire oublier son passé nazi pour se lancer dans les joies du libéralisme économique. Nordey et Richter qui, au départ, envisageaient de faire un spectacle sur Fassbinder, le prennent désormais comme référence, mettent leurs pas dans les siens, font la liaison entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Inutile de dire que quelques points communs lient les deux époques… De ce projet, reste dans le spectacle une scène essentielle tirée du film lAllemagne en automne (1977) où l’on voit Fassbinder se filmant avec sa mère qu’il harcèle violemment pour qu’elle finisse par avouer qu’il faudrait un homme à poigne pour diriger le pays, un dictateur en somme, mais « gentil » tout de même… C’est la même scène – ce n’est certes pas un hasard – que l’on retrouvait dans le documentaire, Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot entièrement consacré au parcours et à la violence terroriste de la Fraction Armée Rouge d’Andréas Baader et d’Ulrike Meinhoff. Nordey embarque ses camarades de plateau, tous formidables, Laurent Sauvage, Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, à l’énergie inépuisable, dans une série de variations de cette séquence, jouée, rejouée (notamment avec Laurent Sauvage dans le rôle de la mère et celle de Nordey dans celui de Fassbinder), déjouée, reprenant leur propre personnalité en se demandant comment réussir à vraiment rendre compte de la douce horreur des propos tenus…

Tout cela est réalisé avec une science et une maîtrise de la scène étonnantes, avec toujours, là aussi, une mise en abîme très réjouissante. Nordey et Richter recyclent tous les poncifs de l’esthétique des toutes jeunes équipes théâtrales d’aujourd’hui, les prennent à leur charge, les transforment jusqu’à plus soif, les retournent comme des gants pour se les approprier et nous les imposer. Au nécessaire et salutaire théâtre à l’estomac qu’ils pratiquent ici, Nordey et son équipe, qu’il faudrait citer en son ensemble, ajoutent une dimension ludique qui nous renvoie à l’essence même du théâtre. Jean-Pierre Han

 

À VOIR AUSSI :

Ysteria : écrit et mis en scène par Gérard Watkins, jusqu’au 14/04 au Théâtre de la Tempête (75). Avec cette nouvelle pièce créée au

Co Pierre Planchenault

Théâtre national de Bordeaux, le dramaturge franco-britannique nous conte, entre humour et tragédie, surtout sans didactisme, la longue histoire de l’hystérie à travers les âges. Sur le plateau, psychiatres et malades dialoguent ou soliloquent, chacun révélant son rapport à la maladie. « Une interminable histoire du sexisme », selon l’auteur et metteur en scène, défile alors sous nos yeux de spectateur-voyeur, tel lors des séances publiques de Charcot à la Salpetrière, louchant entre horreur et crises de rire ! Des prétendues sorcières du Moyen Âge aux névropathes d’aujourd’hui, au fil de tableaux rondement menés et de numéros d’acteurs formidablement orchestrés, Watkins réussit un véritable tour de force : entre fiction contemporaine et enquête historique, faire de l’hystérie, cette maladie psychiatrique qui entrave les capacités à s’adapter aux règles sociales, un surprenant objet théâtral et un miroir grossissant des phobies de nos sociétés. Yonnel Liégeois

Les chaises : une pièce de Ionesco dans une mise en scène de Bernard Lévy, jusqu’au 14/04 au Théâtre de l’Aquarium (75). Un

Co Régis-Durand de Girard

classique, depuis 1951 mille fois joué et revisité, auquel Lévy apporte une incroyable touche d’originalité ! Grâce d’abord à deux comédiens, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, époustouflants de beauté et de naturel dans ce jeu de rôles où deux petits vieux se perdent et se retrouvent dans un amoncellement de chaises en l’attente d’invités éternellement aux abonnés absents… Ici, l’absurde de situation laisse place à la tendresse, à la poésie, aux yeux mouillés de deux vieillards égarés dans leurs rêves et au temps jadis où il faisait encore jour à minuit ! Entre solitude et incompréhension d’un couple à la dérive, coincé entre deux chaises et désespéré de ne pouvoir confier à la multitude leur regard sur le monde, se révèle alors dans un rire angoissant la noirceur du présent : au détriment du partage et du dialogue, se laisser envahir et submerger par les biens matériels, qu’ils soient de bois, d’or ou d’argent. Ionesco, maître en tragique lucidité, nous avait pourtant alertés : absurde, alors, la vie ! Yonnel Liégeois

The great disaster : une pièce de Patrick Kerman dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois, à partir du 10/04 au Lavoir moderne

Co Anne-Laure Liégeois

parisien. Souvenir émouvant et captivant, au siècle précédent, lors du regretté festival Les Déferlantes à Fécamp en 1999 : dans le noir d’une ancienne conserverie, entre puissant ressac des vagues et forte odeur de poissons, l’évocation de cette « tragédie maritime » avec la même metteure en scène déjà à la barre ! Giovanni Pastore, l’émigré italien qui a fui son Frioul miséreux, nous conte sa dernière nuit sur le Titanic. Non en cabine de luxe, dans les entrailles du paquebot, préposé à la plonge… 3177 couverts à laver et faire reluire, « une bonne place » au regard de ce qu’il laisse derrière lui. Tel un fantôme, zombie remonté des flots, il évoque alors ses souvenirs de la terre natale, le désespoir du partir, l’insolente richesse des nantis de première classe, l’avenir incertain des soutiers de son espèce, ces laissés pour compte d’hier et d’aujourd’hui en leur quête incessante de la terre promise. De 1912 à nos jours, les tragédies maritimes ont changé de nature, pourtant ce sont les mêmes qui coulent encore et toujours. Yonnel Liégeois

Voyage en Italie : adaptation et mise en scène de Michel Didym, les 14 et 15/05 au Théâtre d’Angoulême (16) puis grande tournée

Co Eric Didym

nationale. Créé à la Manufacture, le CDN de Nancy-Lorraine, ce spectacle nous invite à mettre nos pas dans ceux de Montaigne, de Bordeaux à Rome. Sur le plateau, le maître des lieux a convoqué poules et cheval, pierres et mousses, arbre et source d’eau. Le décor est planté, le voyage peut commencer… Un périple de 17 mois entamé en 1580, au cœur des guerres de religions qui ébranlent alors le pays, tant pour soigner sa gravelle que pour nourrir quelques ambitions politiques. Outre la beauté de l’étalon et le jeu flamboyant des interprètes, un voyage cependant quelque peu statique dans les réflexions du grand penseur dictées à son secrétaire, son Journal de voyage pas destiné à publication et découvert en 1770. Demeurent la découverte d’un sage, nullement cantonné dans la tour de son château contrairement à la légende, surtout les réflexions toujours stimulantes d’un penseur étonnamment ouvert aux coutumes et peuples d’ailleurs. Yonnel Liégeois

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À Saint-Denis, la littérature russe couronnée

Jusqu’au 20 avril, le Centre dramatique national Gérard-Philipe à Saint-Denis (93) consacre son espace à la littérature russe. D’abord avec deux pièces à l’affiche (En se couchant, il a raté son lit de Daniil Harms et Onéguine de Pouchkine), ensuite avec deux soirées poétiques (Le dernier départ et Avril). Sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

Depuis début mars, André Markowicz est l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur, Jean Bellorini, qui met en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, avec En se couchantDans une géniale mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf, l’absurde au sommet de l’écrit, un bijou d’humour grinçant), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout (texte, acteurs, mises en son, en image et en scène) est parfaitement en correspondance… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage.

L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités. L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

 

Le dernier départ et Avril

Avec Françoise Morvan, sa compagne et complice elle-même traductrice, André Markowicz propose deux soirées poétiques autour d’auteurs russes, connus ou méconnus. « Sonia Wieder-Atherton a longtemps travaillé à une transposition pour violoncelle de la Sonate pour violon de Béla Bartók. Les rares privilégiés qui l’ont entendue jouer cette transposition savent qu’ils ont vécu un moment artistique majeur », commente André Markowicz. « Il nous est venu l’envie de la confronter au texte de l’un des plus grands poètes russes de notre temps, Guennadi Aïgui, écrit en 1988 à l’occasion de sa première visite à Budapest. Le Dernier Départ est consacré à la déportation des juifs de Budapest et à la figure de Raoul Wallenberg qui a sauvé des milliers de personnes avant de disparaître, sans doute arrêté et assassiné par le NKVD ». Le 03/04 à 20h30, Sonia Wieder-Atherton au violoncelle, André Markowicz dira le texte, à la fois en russe et en français, dans sa propre traduction.

Le 10 avril, toujours à 20h30 au T.G.P., se déroulera une soirée peu banale, voire étrange, en tout cas originale ! « Depuis plusieurs années, Françoise Morvan se livre à une expérience de poésie surtout destinée à un public qui ne lit pas de poésie », explique André Markowicz. « Mettant ses textes en résonance avec les chansons du répertoire traditionnel breton interprétées par Annie Ebrel et avec la poésie russe, elle compose des histoires très simples, nées d’un lieu et d’un temps précis mais ouvrant sur la poésie universelle ». Et de poursuivre : « Glissant du texte au chant repris comme en miroir, Annie Ebrel (dont le nom veut dire « avril » en breton) assure la légèreté du passage du breton au français. Comme je trame sur le son-même du russe l’improvisation en français. Et la contrebasse d’Hélène Labarrière vient donner de la profondeur et unir ces voix ».

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