Archives de Catégorie: Rideau rouge

La culture, vivante et virtuelle…

Créateurs, auteurs et acteurs du spectacle vivant tentent toujours d’exister. Avec l’annonce de manifestations « in vivo » à venir, avec des initiatives virtuelles qui perdurent. Des propositions que Chantiers de culture actualise régulièrement. Yonnel Liégeois

 

SUR LE TERRAIN :

– À compter du 15 juin, la Maison Maria Casarès ouvre à nouveau ses portes ! Pour accueillir la compagnie MMM qui répétera son spectacle Tant bien que mal. Début juillet, Matthieu Roy, le directeur du lieu, démarrera les répétitions de Gros (de et avec Sylvain Levey). Enfin, du 27/07 au 20/08, se déroulera le traditionnel Festival d’été avec ses originales propositions artistiques et gustatives.

– Du 03/07 au 05/09, sous le label Arles Contemporain, la Fondation Manuel Rivera-Ortiz propose aux visiteurs à faire un pas de côté, à changer de point de vue. Au travers de six expositions photographiques consacrées aux Pionniers d’aujourd’hui : on n’est pas là pour se faire engueuler (Boris Vian), Vision of Taiwan, Exils égéens, Giving Birth in exile, Mapuches, Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait.

– En juillet, se tiendra en région parisienne le festival « Au-delà des toits », le premier festival hlm des arts vivants ! Des marionnettes géantes à Villeneuve-Saint-Georges, des sons d’opéra dans Paris 19ème, des portraits graphiques à Sartrouville…

– Jusqu’au 26/07, le CentQuatre-Paris accueille le festival de la jeune photographie européenne, Circulations. Une exposition qui se prolonge hors les murs et s’affiche sur les grilles de la Gare de l’Est jusqu’à fin juillet.

– Du 29/07 au 02/08, se déroulera le festival « Paris l’été, en toute liberté » ! Il se déroulera en extérieur, principalement au lycée Jacques Decour. Toutes les propositions seront gratuites et sur réservations. Au programme, concerts, danses, lectures, spectacles pour les jeunes…

– Du 1er au 7 Août, se tiendra à St Georges de Didonne (17) la 35ème édition du Festival Humour et Eau Salée ! Un festival fantaisiste, surréaliste et poétique qui rassemblera, entre autres, Emma la Clown, Bernard Lubat, Frédéric Fromet, Fred Tousch…

– Du 16/10 au 03/11, l’Institut du monde arabe, l’IMA, annonce l’ouverture de l’acte V de ses Arabofolies ! Sur le thème du soulèvement, un formidable coup de projecteur sur toutes celles et ceux qui s’expriment avec liberté sur leurs identités plurielles en musiques, en images, en paroles, et pour la première fois à travers la danse.

 

SUR LA TOILE :

Théâtre

Simon Delétang, comédien, metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple à Bussang, a marché à travers les Vosges. En compagnie de Lenz, à la croisée des chemins... Un documentaire de Jérémie Cuvillier, diffusé sur France 3 Grand Est et à revoir en replay.

L’Espace des arts, la Scène nationale de Chalon-sur-Saône, lance son Cabaret sous les balcons. Le spectacle, qui mêle danse-théâtre et chansons, est joué sous les fenêtres des Ehpads.

Alors que la France de 1721 subissait une épidémie de peste menant à des mesures drastiques de confinement, Montesquieu publiait au printemps ses Lettres persanes. Au Théâtre de La Colline, une centaine d’artistes lisent jour après jour ces 161 lettres.

Chaque jour, la Comédie-Française lève le rideau sur sa propre chaîne avec entretiens et pièces enregistrées. Le Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse) propose aussi de voir ou revoir plusieurs de ses spectacles. Idem au théâtre des Bouffes du Nord.

Photographie

Pour celles et ceux qui ne peuvent pas se rendre au CentQuatre-Paris, le festival de la jeune photographie européenne, Circulations, s’invite sur le net. Pour découvrir les œuvres de chaque artiste et voyager d’une expo à l’autre.

Lauréat du 11e Prix Carmignac du photojournalisme, consacré à la République démocratique du Congo (RDC), le photographe canado-britannique Finbarr O’Reilly a adapté son travail au Web. Pour concevoir Congo In Conversation, un reportage collaboratif en ligne réalisé en coopération étroite avec des journalistes et photographes congolais.

Télévision

Jusqu’au 01/07, France.TV propose « Féminicides ». Un documentaire, poignant et accablant, sur cinq femmes assassinées par leur compagnon ou conjoint. En 2018, silence ou inaction de la police, impuissance des proches, elles furent 128 à mourir sous les coups.

Jusqu’au 26/06, ARTE.TV propose la série « Le temps des ouvriers ». En quatre chapitres (L’usine, Les barricades, La  chaîne, La destruction), la formidable saga signée du documentariste Stan Neumann : trois siècles d’histoire du monde ouvrier européen, illustrant ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

France.TV propose deux créations, emblématiques, de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 17/08 Les Rustres de Goldoni mis en scène par Jean-Louis Benoit, jusqu’au 24/08 Roméo et Juliette de Shakespeare mis en scène par Eric Ruf.

Lecture

Le site des libraires.fr vous permet de commander vos livres en toute sécurité. Un véritable réseau de libraires indépendants, qui proposent un très large choix de livres entre nouveautés, ouvrages anciens, rares ou d’occasion : près de 4 800 000 références en stock ! Une alternative à Amazon, votre commande ensuite à retirer chez votre libraire préféré.

Les éditions du Seuil proposent en libre accès la lecture de Contagions, le livre de l’écrivain italien Paolo Giordano. « Un éclairage fort, stimulant et profond sur la pandémie, ses implications et les changements qu’elle opérera sur notre vie et notre pratique du monde », écrit l’éditeur.

Gallimard a mis en ligne les 69 numéros de leurs Tracts de crise, Des textes (écrivains-sociologues-scientifiques-philosophes-artistes) qui invitaient à penser et voir le monde autrement durant la période de confinement. Toujours disponibles sur le site de l’éditeur.

La Bibliothèque nationale de France met à disposition la richesse de ses collections et la diversité de son offre numérique (plus de six millions de documents en ligne). Des milliers de livres sont téléchargeables gratuitement depuis Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF.

Collège de France

Suivre les cours du prestigieux Collège de France, depuis votre canapé et gratuitement, vous en rêviez en cette période de confinement ? Votre vœu est exaucé : l’institution, née sous François Ier en 1530, vous invite à explorer plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, séminaires et colloques, entretiens filmés, conférences de grandes personnalités). Son site college-de-france.fr, avec YouTube et iTunes, constitue l’un des plus importants portails de ressources numériques francophones en matière de diffusion des savoirs. Alors, pas d’hésitation : déjà en 2016, sous la plume de  notre consœur Amélie Meffre, Chantiers de culture recommandait hautement à ses lecteurs d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France !

Cinéma

La Cinémathèque française propose, chaque soir, un film de ses collections. Sur HENRI, comme Henri Langlois son fondateur, sa plateforme VOD improvisée. À revoir aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde ; essais ; conférences…).

Pour moins d’un euro (0,99€), UniversCiné propose sur sa plateforme UniverSolidaire pas moins de 300 films à visionner, chacun durant 48h. Dans tous les genres et tous les styles… Autour du cinéma français, une sélection de réalisateurs reconnus, révélations cinématographiques et de très nombreux documentaires. Un choix de distributeurs engagés, en cette période exceptionnelle, « à insuffler la douceur de leur cinéma dans les foyers ».

Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains met en ligne chaque jour de nouvelles créations, notamment des courts-métrages documentaires que l’on peut aussi regarder en replay. Comme Ligne verte, de Laurent Mareschal, qui, sans commentaire, a promené sa caméra autour du mur « qui sépare Israël de la Palestine ».

Musées

Les musées de la Ville de Paris permettent de regarder en ligne la bagatelle de 324 622 œuvres numérisées. Comme dans tout musée, chaque œuvre est accompagnée d’une petite fiche technique. Des expositions sont aussi mises en ligne, comme actuellement « l’Ombre et la Lumière », consacrée à Victor Hugo.

Le MAC VAL , Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, propose de découvrir l’exposition «L’avant-dernière version de la réalité», de David Brognon et Stéphanie Rollin. Des vidéos sont aussi disponibles.

Le musée du Louvre propose moult visites virtuelles, avec zooms et fiches explicatives : une promenade dans « le Louvre médiéval», une initiation aux antiquités égyptiennes, la découverte de l’exposition « Figure d’artiste ».

Musique

Chaque vendredi soir à 19h30, le Théâtre des Champs-Elysées diffuse un opéra de Mozart sur sa chaîne Youtube.  Le théâtre propose également de découvrir en replay Les Noces de Figaro, mises en scène par le cinéaste américain James Gray.

Les instrumentistes de l’Orchestre national de France ont enregistré depuis leur propre maison, via Internet, l’une des œuvres les plus populaires du répertoire, le Boléro de Ravel.

L’Opéra national de Paris met en ligne plusieurs de ses « archives ». À ne pas manquer : la vidéo réalisée par Cédric Klapisch avec les danseurs (confinés) qui, sur la Danse des Chevaliers extraite de Roméo et Juliette de Prokofiev, disaient « merci » aux soignants et à tous ceux qui nous ont rendu la vie possible au quotidien.

Sur Arte concert, on peut voir ou revoir les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, enregistré à l’Opéra Bastille en octobre dernier. Pour sa part, le Metropolitan Opera de New York (MET) met gracieusement à disposition sur son site Internet une représentation différente chaque soir (vers 19 h 30).

La Philharmonie de Paris poursuit de son côté la diffusion d’un concert chaque soir à 20 h 30, disponible pendant 24 heures.

Danse

Danseuse et initiatrice du projet artistique « Une minute de danse par jour », Nadia Vadori-Gauthier lance un appel à participation. Dans la continuité de sa performance quotidienne, elle appelle les personnes confinées à se filmer dans une danse d’une minute et de poster la vidéo sur facebook ou instagram : Une minute de danse par jour et #uneminutededanseparjour.

Le Centre national de la danse met en ligne moult captations de temps forts et de spectacles. Ainsi que le cours de danse classique, donné par Jenny Sandler.

Sites web

La troupe Miette et compagnie propose quelques vidéos décalées des emblématiques « gestes barrière » imposés par la pandémie du coronavirus. Déjantées, baignées d’humour et de poésie : au  champ, avec son cheval ou son chien, avec trois fois rien !

Notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore anime un site culturel superbement agencé. Une belle mise en pages, des entretiens de haute qualité,  des critiques motivées, des sujets variés… Un œil avisé !

Le théâtre des Déchargeurs propose de réécouter l’entretien avec Jean-Pierre Siméon, le directeur de la collection Poésie/Gallimard, à l’occasion de la sortie de son essai La Poésie sauvera le monde.

L’association Travail et Culture (Tec/Criac) rassemble sur son site, outre ses propres projets artistiques, une sélection d’ouvrages et d’œuvres traitant du travail. Avec un agenda, régulièrement actualisé, d’initiatives émanant d’acteurs du champ Culture/Arts/Travail.

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Ionesco à La Huchette, 70 ans d’absurdité !

Au cœur du Quartier latin, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde : à l’affiche depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco ! En fait, La cantatrice fut créée le 10 mai 1950 au Théâtre des Noctambules, dans la mise en scène de Nicolas Bataille. Pleins feux sur une œuvre et un lieu hors du temps.

Pour fêter ce 70ème anniversaire, le Théâtre de la Huchette raconte en 7 épisodes l’incroyable histoire de cette Cantatrice. Tous les vendredis de mai et de juin… Pour (re)voir les cinq premiers épisodes de cette peu banale aventure, découvrir le 6ème  : https://www.youtube.com/channel/UCZLV8jwbVG8bLxqiEK-My3Q/videos et https://youtu.be/NH06x5HZlbg

En complément, tous les comédiens du spectacle Ionesco du Théâtre de la Huchette proposent, chaque jour et à tour de rôle, une pastille humoristique d’une minute : https://twitter.com/theatrehuchette

 

Comme à l’accoutumée, en cette fatidique soirée où est décrété le temps du confinement, s’affiche au-dessus de la porte de la petite salle du Quartier latin, un chiffre énigmatique. Emblématique, surtout : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, la 19 235ème sans discontinuer et plus de deux millions de spectateurs ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originales des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… L’absurde aventure commence, en fait, le 10 mai 1950 sur la scène du théâtre des Noctambules.

La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, comme à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis  le chroniqueur du journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême, « en attendant qu’ils découvrent Molière ou Vitrac, ils font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner dans les colonnes du Figaro.

Organisés désormais en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), les quelques 70 comédiens et comédiennes qui assurent les représentations chaque soir, et à tour de rôle, préfèrent aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble, comme au Stade de France La Huchette joue souvent à guichets fermés : au fil des décennies, succès oblige, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin

Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette

sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !

L’auteur avait pourtant pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter ! Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre : avec

Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !

« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence…

« Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite huchette5pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont en vérité les principes fondateurs de l’écriture du « prince de l’absurde » !

« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde », on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac  toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant,

La cantatrice chauve. Photo Huchette

paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !

Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.

À l’époque jeune comédien, Nicolas Bataille découvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions

Les comédiens associés, sociétaires et pensionnaires de la Huchette.

envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».

En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette, elles ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », nous raconte Marcel Cuvelier lors de ce même entretien, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle conquis par le spectacle vu en 1953 », alors jeune assistant de Cousteau sur Le Monde du silence et futur réalisateur d’un Ascenseur pour l’échafaud. « Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».

Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielle dans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du huchette7monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997.

« Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, mais en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ». Quant à Bouquet le monstre sacré, il l’affirme, persiste et signe : s’il est une pièce qu’il continuera d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt. Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, mis en scène par Georges Werler, un morceau d’anthologie à ne rater sous aucun prétexte dès l’annonce d’une reprise !

Oyez, citoyennes et citoyens, amoureux de l’insolite : il sera temps pour vous, le jour du grand soir où le spectacle à nouveau sera vivant, de franchir la porte du temple de l’absurde. Sans tarder, bien vite la salle affiche complet… Qu’importe, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon durant encore soixante-dix ans ! Yonnel Liégeois

La vache et le veau

« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » (in La cantatrice chauve, scène 8 ).

En savoir plus

Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler l’édition, en un seul volume de La Pléiade, de son théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde ! Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil).

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Coronavirus, la culture presque déconfinée…

Librairies ouvertes, salles de concert-musées et théâtres aussi, à compter du 2 juin… Le 22/06 pour la région Île de France, comme pour les cinémas sur tout le territoire national ! Au tableau, s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle. Yonnel Liégeois

 

Des chiffres, pas des lettres… 

– L’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux et sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires, urbains ou ruraux : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après ?

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, analyses et commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Monsieur le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

 

Créateurs, auteurs et acteurs du spectacle vivant tentent toujours d’exister. Avec des propositions que Chantiers de culture actualise régulièrement :

 

Théâtre

Simon Delétang, comédien, metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple à Bussang, a marché à travers les Vosges. En compagnie de Lenz, à la croisée des chemins... Un documentaire de Jérémie Cuvillier, diffusé sur France 3 Grand Est et à revoir en replay.

L’Espace des arts, la Scène nationale de Chalon-sur-Saône, lance son Cabaret sous les balcons. Le spectacle, qui mêle danse-théâtre et chansons, est joué sous les fenêtres des Ehpads.

Alors que la France de 1721 subissait une épidémie de peste menant à des mesures drastiques de confinement, Montesquieu publiait au printemps ses Lettres persanes. Au Théâtre de La Colline, une centaine d’artistes lisent jour après jour ces 161 lettres.

Chaque jour, la Comédie-Française lève le rideau sur sa propre chaîne avec entretiens et pièces enregistrées. Le Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse) propose aussi de voir ou revoir plusieurs de ses spectacles. Idem au théâtre des Bouffes du Nord.

Télévision

Jusqu’au 05/06, ARTE.TV propose les quatre épisodes de « L’agent immobilier ». Loufoques et déjantées, les tribulations d’un personnage aussi délabré que l’immeuble dont il a hérité. Avec, en compagnie d’Eddy Mitchell, un Mathieu Amalric surréaliste et jouissif !

France.TV propose deux créations, emblématiques, de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 17/08 Les Rustres de Goldoni mis en scène par Jean-Louis Benoit, jusqu’au 24/08 Roméo et Juliette de Shakespeare mis en scène par Eric Ruf.

Jusqu’au 26/06, ARTE.TV propose la série « Le temps des ouvriers ». En quatre chapitres (L’usine, Les barricades, La  chaîne, La destruction), la formidable saga signée du documentariste Stan Neumann : trois siècles d’histoire du monde ouvrier européen, illustrant ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

Lecture

Le site des libraires.fr vous permet de commander vos livres en toute sécurité. Un véritable réseau de libraires indépendants, qui proposent un très large choix de livres entre nouveautés, ouvrages anciens, rares ou d’occasion : près de 4 800 000 références en stock ! Une alternative à Amazon, votre commande ensuite à retirer chez votre libraire préféré.

Les éditions du Seuil proposent en libre accès la lecture de Contagions, le livre de l’écrivain italien Paolo Giordano. « Un éclairage fort, stimulant et profond sur la pandémie, ses implications et les changements qu’elle opérera sur notre vie et notre pratique du monde », écrit l’éditeur.

Gallimard a mis en ligne les 69 numéros de leurs Tracts de crise, Des textes (écrivains-sociologues-scientifiques-philosophes-artistes) qui invitaient à penser et voir le monde autrement durant la période de confinement. Toujours disponibles sur le site de l’éditeur.

La Bibliothèque nationale de France met à disposition la richesse de ses collections et la diversité de son offre numérique (plus de six millions de documents en ligne). Des milliers de livres sont téléchargeables gratuitement depuis Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF.

Collège de France

Suivre les cours du prestigieux Collège de France, depuis votre canapé et gratuitement, vous en rêviez en cette période de confinement ? Votre vœu est exaucé : l’institution, née sous François Ier en 1530, vous invite à explorer plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, séminaires et colloques, entretiens filmés, conférences de grandes personnalités). Son site college-de-france.fr, avec YouTube et iTunes, constitue l’un des plus importants portails de ressources numériques francophones en matière de diffusion des savoirs. Alors, pas d’hésitation : déjà en 2016, sous la plume de  notre consœur Amélie Meffre, Chantiers de culture recommandait hautement à ses lecteurs d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France !

Cinéma

La Cinémathèque française propose, chaque soir, un film de ses collections. Sur HENRI, comme Henri Langlois son fondateur, sa plateforme VOD improvisée. À revoir aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde ; essais ; conférences…).

Pour moins d’un euro (0,99€), UniversCiné propose sur sa plateforme UniverSolidaire pas moins de 300 films à visionner, chacun durant 48h. Dans tous les genres et tous les styles… Autour du cinéma français, une sélection de réalisateurs reconnus, révélations cinématographiques et de très nombreux documentaires. Un choix de distributeurs engagés, en cette période exceptionnelle, « à insuffler la douceur de leur cinéma dans les foyers ».

Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains met en ligne chaque jour de nouvelles créations, notamment des courts-métrages documentaires que l’on peut aussi regarder en replay. Comme Ligne verte, de Laurent Mareschal, qui, sans commentaire, a promené sa caméra autour du mur « qui sépare Israël de la Palestine ».

Musées

Les musées de la Ville de Paris permettent de regarder en ligne la bagatelle de 324 622 œuvres numérisées. Comme dans tout musée, chaque œuvre est accompagnée d’une petite fiche technique. Des expositions sont aussi mises en ligne, comme actuellement « l’Ombre et la Lumière », consacrée à Victor Hugo.

Le MAC VAL , Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, propose de découvrir l’exposition « L’avant-dernière version de la réalité », de David Brognon et Stéphanie Rollin. Des vidéos sont aussi disponibles.

Le musée du Louvre propose moult visites virtuelles, avec zooms et fiches explicatives : une promenade dans « le Louvre médiéval », une initiation aux antiquités égyptiennes, la découverte de l’exposition « Figure d’artiste ».

Musique

Chaque vendredi soir à 19h30, le Théâtre des Champs-Elysées diffuse un opéra de Mozart sur sa chaîne Youtube.  Le théâtre propose également de découvrir en replay Les Noces de Figaro, mises en scène par le cinéaste américain James Gray.

Les instrumentistes de l’Orchestre national de France ont enregistré depuis leur propre maison, via Internet, l’une des œuvres les plus populaires du répertoire, le Boléro de Ravel.

L’Opéra national de Paris met en ligne plusieurs de ses « archives ». À ne pas manquer : la vidéo réalisée par Cédric Klapisch avec les danseurs (confinés) qui, sur la Danse des Chevaliers extraite de Roméo et Juliette de Prokofiev, disaient « merci » aux soignants et à tous ceux qui nous ont rendu la vie possible au quotidien.

Sur Arte concert, on peut voir ou revoir les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, enregistré à l’Opéra Bastille en octobre dernier. Pour sa part, le Metropolitan Opera de New York (MET) met gracieusement à disposition sur son site Internet une représentation différente chaque soir (vers 19 h 30).

La Philharmonie de Paris poursuit de son côté la diffusion d’un concert chaque soir à 20 h 30, disponible pendant 24 heures.

Danse

Danseuse et initiatrice du projet artistique « Une minute de danse par jour », Nadia Vadori-Gauthier lance un appel à participation. Dans la continuité de sa performance quotidienne, elle appelle les personnes confinées à se filmer dans une danse d’une minute et de poster la vidéo sur facebook ou instagram : Une minute de danse par jour et #uneminutededanseparjour.

Le Centre national de la danse met en ligne moult captations de temps forts et de spectacles. Ainsi que le cours de danse classique , donné par Jenny Sandler.

Photographie

Lauréat du 11e Prix Carmignac du photojournalisme, consacré à la République démocratique du Congo (RDC), le photographe canado-britannique Finbarr O’Reilly a adapté son travail au Web. Pour concevoir Congo In Conversation, un reportage collaboratif en ligne réalisé en coopération étroite avec des journalistes et photographes congolais.

Le festival de la jeune photographie européenne, Circulations, s’invite sur le net. Pour engager une grande correspondance autour de l’image : de Minsk à Berlin, de Rome à Helsinki, de Paris à Barcelone, la vision de cette situation inédite qu’est le confinement.

Sites web

Chantiers de culture sélectionne régulièrement divers sites livrés à votre découverte :

La troupe Miette et compagnie propose quelques vidéos décalées des emblématiques « gestes barrière » imposés par la pandémie du coronavirus. Déjantées, baignées d’humour et de poésie : au  champ, avec son cheval ou son chien, avec trois fois rien !

Notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore anime un site culturel superbement agencé. Une belle mise en pages, des entretiens de haute qualité,  des critiques motivées, des sujets variés… Un œil avisé !

Le théâtre des Déchargeurs propose de réécouter l’entretien avec Jean-Pierre Siméon, le directeur de la collection Poésie/Gallimard, à l’occasion de la sortie de son essai La Poésie sauvera le monde.

L’association Travail et Culture (Tec/Criac) rassemble sur son site, outre ses propres projets artistiques, une sélection d’ouvrages et d’œuvres traitant du travail. Avec un agenda, régulièrement actualisé, d’initiatives émanant d’acteurs du champ Culture/Arts/Travail.

 

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Le masque, éloge et débat

À l’heure où d’aucuns s’interrogent sur le port du masque en cette période de pandémie, la revue Alternatives théâtrales se penche sur la question ! Et de révéler son regain de faveur sur la scène contemporaine… Un dossier original et passionnant.

 

Hasard objectif, en ce moment au cours duquel le masque – à des fins prophylactiques ou proprement médicales – fait l’objet de débats, la revue Alternatives théâtrales se penche sur « Les enjeux du masque sur la scène contemporaine ». Le dossier, administré par Guy Freixe et Brigitte Prost, fait intelligemment le point sur le regain de faveur du masque dans les pratiques spectaculaires contemporaines, soit « les tentatives de son renouvellement, souvent à la frontière des genres, dans ses relations avec la marionnette, le théâtre d’objet, la danse, la performance et plus largement le théâtre visuel », sans pour autant passer sous silence ses racines spirituelles et carnavalesques initiales. Sous forme d’entretiens ou d’interventions personnelles, l’ensemble multiplie les angles de vue d’artistes dûment impliqués : Omar Porras pour qui le masque permet « d’accéder à un corps extra-ordinaire », Olivier Py s’interrogeant sur « le mensonge ou le masque-songe ? », tandis que pour Michel Laubu, du Turak Théâtre, « le masque est un objet, une ‹ Figure › d’où regarder le monde ».

Il est bien sûr question du Théâtre du Soleil. Pour Ariane Mnouchkine, « le masque, comme la marionnette, impose à l’acteur de créer un autre corps ». De l’avis du danseur-chorégraphe Josef Nadj, il faut « masquer le visage pour entrer dans l’inconnu ». D’ailleurs, Aurore Després analyse le masque sans visage dans la danse-performance chez Christian Rizzo, Rachid Ouramdane, Boris Charmatz et Olivier de Sagazan entre autres. Nathalie Gauthard, explorant « la subculture Queer à l’ère de l’ anthropocène », évoque notamment la chanteuse Björk qui, sur la pochette de son album Utopia (2017), apparaît sous un prodigieux masque en silicone réalisé par James Merry. Claire Heggen (Cie Théâtre du Mouvement) signe un très beau texte d’ordre intime, dans lequel elle suggère que le masque autorise la notion « d’apparition disparaissante » chère au philosophe Vladimir Jankélévitch. En une brève nouvelle, Georges Banu s’épanche, avec tact, sur un masque de nô malencontreusement fêlé… Didier Galas, Arlequin for ever avant d’être l’Ahmed d’Alain Badiou, prend fait et cause pour la farce masquée. Le « masque zéro », avec des cornes et un manuscrit arabe incrusté sur le front, vient de la Casamance (actuel Sénégal ) du XVIIe siècle ! Jean-Pierre Léonardini

Alternatives théâtrales, 46 rue de Flandre, 1000 Bruxelles , Belgique (Tél. : (32) (2) 511 78 58). N° 140 (80 p., 27 contributions avec de nombreuses photographies, 17€).

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Adieu, Michel Piccoli !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre d’Emmanuelle Béart. La comédienne s’adresse à Michel Piccoli, disparu le 12 mai. L’adieu à un monstre sacré du cinéma et de la scène, qui fut son partenaire de jeu dans La Belle Noiseuse, le film de Jacques Rivette. Grand Prix du jury au festival de Cannes 1991.

 

Avignon, le 18 mai 2020

Ce soir nous ne sommes pas septembre, et j’ai froid en ce doux jour de mai.

S’il faut que tu partes ô pars, mon ami, du jour où l’on vient le départ est promis.

Michel a fait sa grande valise et nos baisers volent vers ses lèvres endormies, nos mains redessinent les trajectoires de chacun de ses souvenirs. La bicyclette des choses de la vie parcourt les sentiers de nos mémoires. Tes gestes, tes regards, tes mots, ta voix résonnent comme la beauté du cinéma en plein soleil, toutes générations entremêlées.

Michel, tu les aimes mes pieds ?

Loin du bruit et de la fureur, sans mépris, toi, si limpide, au rythme tranquille, au sourire ravageur que trahit la tendresse de deux grands yeux rieurs. Michel, comme si tout était une blague, ou comme si l’on ne pouvait plus guère s’illusionner sur soi même. En marchant le long des routes cinématographiques, j’ai croisé ton chemin, nos corps se sont fracassés l’un contre l’autre, jusqu’à se tordre, se déformer… Je garde le souvenir de tes mains grandes comme des palmes, tout un monde en mouvement, prêtes au combat de la création, de ton visage beau, inflexible et furieux. Non tu n’as pas quitté mes yeux. Je ferme mes paupières. Comme il m’en vient, des souvenirs. J’ai la gorge pleine de larmes comme dirait notre amie Jeanne.

Michel, Tu les aimes mes fesses ?

Pardon de cette indélicatesse, tu as rendez-vous, je ne veux pas te retenir, juste te dire que le combat continue, que ce corps que tu as pétri et pétri et repétri sous les yeux du grand Jacques, cette terre que tu as modelée de tes paumes, n’oublie rien de ce que tu lui as insufflé. Le combat continue entre l’ombre et la lumière, entre la lucidité et la ferveur. En désaccord avec notre temps, c’était, dis-tu, notre raison d’être.

Sur ton chemin vers les étoiles, embrasse Vincent, François, Paul et les autres.

Adesias Michel, Emmanuelle Béart

 

Piccoli, le monstre

Jean Renoir, Alain Resnais, Agnès Varda, Alain Cavalier, Claude Sautet, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Luis Buñuel, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, Marco Bellocchio, Ettore Scola, Manoel de Oliveira, Nanni Moretti : du Mépris à La grande bouffe, de Belle de jour aux Choses de la vie, de La belle noiseuse à Habemus papam, Michel Piccoli a tourné avec les plus grands réalisateurs de cinéma.

Jean-Louis Barrault, Jacques Audiberti, Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau, Claude Régy, André Engel : Michel Piccoli a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène de théâtre. En 1984, le Syndicat de la critique lui décerne le prix du meilleur comédien pour son rôle dans Terres étrangères d’Arthur Schnittzler, au Théâtre des Amandiers.

Homme sincère et discret, il demeura toujours fidèle à ses engagements de jeunesse. En 1953, il tourne Horizons, un film commandé par la CGT pour son 29°congrès confédéral. Benoit Frachon, alors secrétaire général, y joue son propre rôle ! Dans Les copains du dimanche réalisé en 1956 par Henri Aisner, à l’initiative encore de la CGT, il tient le rôle d’un directeur d’Aéro-club. Dans ce même film, joue également Jean-Paul Belmondo, dont c’est le premier rôle. Sur son site, François Bon nous révèle que Michel Piccoli a tenu la main de Bernard-Marie Koltès, le grand auteur dramatique, au moment de sa mort. Un témoignage bouleversant recueilli dans les couloirs de Radio France…  La très suggestive bande-annonce de Je rentre à la maison montre l’étendue de la  palette de jeu de Michel Piccoli : un très beau film de Manoël de Oliveira où il joue un rôle majeur.

À l’image de l’inoubliable Gérard Philipe, statut de star et notoriété publique ne l’empêchent nullement de renouveler chaque année son adhésion au SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Au côté de Jack Ralite, en 1987 il s’engage pleinement dans la tenue des États généraux de la culture. Un souvenir personnel : en charge d’un dossier pour l’hebdomadaire de la CGT La vie ouvrière, « Ces étrangers qui ont bâti la France : les Italiens », je le sollicite pour un entretien. Indisponible, il s’en excuse. Élégance du geste pour le journaliste méconnu que je suis : « l’ancien étranger avec papiers » renouvelle ses regrets par écrit ! Yonnel Liégeois

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Gerty Dambury, propos confinés

Que faire, durant ce temps de confinement ? Outre de coudre des masques, la poétesse et dramaturge Gerty Dambury répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier ce superbe texte de l’auteure antillaise.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Née le 27 février 1957 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, Gerty Dambury a reçu le Prix SACD de la dramaturgie en langue française en 2008 et la Mention spéciale du Prix Carbet pour l’ensemble de son œuvre en 2011, dont Lettres indiennes, Les rétifs.

 

Quelque chose va-t-il changer, de l’art et du monde, après cette pandémie ? N’est-il pas trop tôt pour déjà tenter de dire demain quand aujourd’hui est déjà tellement inouï ? Comment répondre à cela sans pointer d’où je viens ?

Ma langue et ma pensée viennent du créole, de la Guadeloupe. Dans mon enfance, au moment ou j’apprenais le sens premier des mots, lorsque l’on disait de quelqu’un que « c’était un artiste » ou un « philosophe », ça n’avait rien de majestueux. « Missié, sé on awtis », signifiait que c’était un type pas sérieux. Un « philosophe », c’était un bavard. Peut-être que c’est la raison pour laquelle, je me suis toujours méfiée chaque fois que l’on me disait « Tu es/vous êtes une artiste ». Méfiance vis-à-vis de celui ou celle qui me parle (moquerie ou flagornerie… ?) mais surtout méfiance vis-à-vis de moi-même. Méfiance à mon égard, méfiance vis-à-vis de mon égo.

Pendant que je faisais preuve de cette méfiance, quelque chose grossissait autour de moi, les artistes se multipliaient, l’art gonflait, je me demandais si l’art ne « se » gonflait pas, si la grenouille, le bœuf, etc. Je regardais ce déluge d’annonces de spectacles, de promotion de soi-même sur les réseaux sociaux. Je m’entendais dire par d’autres, administrateurs et autres communicants, que j’étais nulle en communication et que je devais faire un effort. Ce que je tentais, la mort dans l’âme, tout de même. À toute allure, tout au plus vite, au plus bruyant, mais tombant dans un désert grouillant.

Aujourd’hui, coup de frein ! Enfin il y a du silence. Hélas, déjà interrompu par des tentatives de remplir ce silence, de faire à tout prix quelque chose pour que l’art ne s’arrête pas. Films par milliers en accès libre. Musique par tonnes en ligne. Festival des personnes confinées. Numérique à tout crin. Qu’importe qui, finalement, y aura accès ! Comme pour l’école en ligne. Mais que ça ne s’arrête pas !!! Peur du silence. Peur du vide. Peur de ne plus être vu·e et entendu·e. Et à ce jeu, certaines œuvres demeureront encore invisibles, comme elles l’étaient déjà. Les grosses artilleries poursuivent leur canonnade.

J’ai tendance à rapprocher cela de l’obsession de notre gouvernement à faire en sorte que ça ne s’arrête pas, que l’économie gagne encore, quitte à ce que ça crève au tournant. Des morts, des charniers ? Ma foi, c’est déjà fait, le tombeau est ouvert, alors pourquoi ne pas continuer à y déverser des charretées de sans-défense ?

Pourquoi s’arrêter, prendre le temps de se taire, de penser en silence, seul avec soi-même, prendre le temps de…toucher Terre… et de pleurer avec les mort·es et les angoissé·es qui n’ont jamais demandé à être enrôlé.es de force.

De mon côté, je n’espère que le ralentissement du flux, je n’espère que le temps pour entendre ce qui se murmure dans des maisons inconnues, dans des pièces oubliées, des arrière-cours ignorées, des intuitions longuement mûries et qui en aboutissant, deviennent éclairantes pour toustes. N’est-ce pas dans le silence et l’écoute que l’on trouve ce que l’on cherche ? C’est ça. Oui. C’est ça. Silence. Paix-là ! qui, en créole donne « Pé-la ! », pour dire « Tais-toi ».

Alors, je la boucle. Gerty Dambury

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Auzet, osez l’Europe !

Créé lors du festival d’Avignon 2019, Nous, l’Europe, banquet des peuples s’était invité à la table du TGP à Saint-Denis (93). Las, à l’heure de la mise au silence du spectacle vivant… Un texte de Laurent Gaudé mis en scène par Roland Auzet, qui fait écho aux Mises à feu d’Erri De Luca. À (voir et) lire d’urgence, quand défaille une Europe prétendument « communautaire » et  solidaire.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Nous, l’Europe, banquet des peuples chez Actes Sud. Europe, mes mises à feu chez Gallimard. À voir : la captation complète de la pièce, réalisée lors du festival d’Avignon 2019.

 

En cette soirée de juillet 2019, Cour du lycée Saint-Joseph d’Avignon, nombreux sont les invités à la table, un original banquet y est donné à la nuit tombée. Orchestré, mis en scène et en musique par Roland Auzet, un étrange bateleur et orfèvre en l’art dramatique. Au menu, des mots, rien que des mots, encore des mots… Ceux de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour son roman Le soleil des Scorta et signataire de ce Nous, l’Europe, banquet des peuples !

Un long poème épique, tragique et flamboyant, qui narre l’histoire mouvementée, longtemps guerrière et mortifère, de ce vieux continent que l’on nomme Europe. « Un continent qui a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples mais qui a su aussi faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier » : c’est ce long périple, chemin de mort et de vie, entre la révolution enflammée de 1848 et les chambres à gaz nazies des années 40, qui nous est conté sur les planches. Du rêve d’Europe d’une Allemagne bottée qui l’imagine continent soumis, surgit une Union européenne proclamant « plus jamais çà » ! Alors, en ce vingt et unième siècle naissant, qu’avons-nous fait de cette utopie, de cette joie partagée quand les murs de la honte s’effondrent, quand les frontières entre nations s’effacent ? Les peuples sont abandonnés sur le bas-côté, les vieux démons resurgissent, les discours politiques accouchent de sombres nationalismes, l’esprit de compétition et de domination sème à nouveau la discorde. Aujourd’hui, « l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie », écrit Gaudé en introduction à son banquet. Clamant avec conviction à son voisin de table, lecteur devenu spectateur, qu’il est temps de se réveiller « pour que l’Europe redevienne l’affaire des peuples et soit à nouveau pour le monde entier le visage lumineux de l’audace, de l’esprit et de la liberté ».

Bel et juste programme qui embrase la scène. Entre musique, voix et chants entremêlés, diaspora des langues d’interprètes issus de moult ailleurs… Une polyphonie de mots et de sons que le metteur en scène, aussi musicien, dirige d’une baguette festive et incarnée : onze comédiens pour exprimer espoirs et désillusions, craintes et espérances en faveur d’une Europe qui ne soit plus seulement tiroir-caisse des possédants et fosse commune des migrants, pour une Europe des différences et de la solidarité. Une œuvre poignante pour réveiller les consciences, près de trois heures d’un spectacle haut en couleurs pour conjuguer le « je » en « nous » porteur d’avenir. Une parole salvatrice à psalmodier, lire et applaudir en écho aux Mises à feu de l’écrivain italien Erri De Luca, parues dans la collection Tracts chez Gallimard : « L’Europe doit (…) miser sur une union plus solide. Si elle tente de maintenir son état présent, elle le perdra. Qu’elle accepte le seul risque raisonnable, celui de se dépasser ». Propos de romancier, libre expression de poète : quand théâtre et littérature se révèlent prophétiques nourritures, tous auteurs et acteurs de l’Histoire, osons, osez, Auzet l’Europe sous l’étendard de Gaudé et De Luca ! Yonnel Liégeois

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