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Petites filles et grands défis

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui des adultes et celui d’adolescentes en rébellion. Un spectacle étrange et déroutant.

Sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.

D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…

Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !

Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat

Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 03 au 18/06, lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h. TNS, Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00).

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Drogue au féminin

Sur la scène de la Comédie de Reims (51), Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.

Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !

Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.

Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.

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Un prince au firmament

Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Le petit prince. Par le metteur en scène et directeur du TNP, l’adaptation du livre culte d’Antoine de Saint-Exupéry avec François Deblock et la troupe chinoise du Yang Hua Theatre. Un regard autre sur une œuvre emblématique à (re)découvrir, un spectacle d’une incroyable beauté. Fabuleux, magnifique !

Dans le cadre inspirant du théâtre parisien des Bouffes du Nord, une piste circulaire cernée de moult roses en leur petit vase… Revêtu de son blouson d’aviateur, un homme fend les lumières et pose son appareil, modèle miniature, dans la blanche cendrée. Panne de moteur, faible réserve d’eau, huit jours pour réparer – survivre – redécoller… Un petit d’homme s’avance, il parle mandarin. Peu importe, dans les fables et contes rien d’impossible, le langage est d’abord dialogue avant de se la jouer frontière ou barrière.

Il est peu dire que cette création du Petit prince, orchestrée par maître Bellorini, étonne et surprend, subjugue et éblouit ! Par la musique, le chant, la qualité d’interprétation de la troupe chinoise, l’incroyable prestation des deux jeunes comédiens Li Yichen le petit prince (13 ans) et Jin Zhenhe l’enfant chinois (6 ans) cet après-midi-là… En Chine, le livre de Saint-Exupéry se vend chaque année à deux millions d’exemplaires. Après l’adaptation des Misérables avec la même maison de production basée à Pékin, la poursuite de la collaboration s’annonce magistralement réussie : comme le Petit prince à la rencontre du renard, les uns les autres se sont merveilleusement, et poétiquement, « apprivoisés » !

Deux heures d’un spectacle total à l’imaginaire ébouriffant entre français et mandarin, musique et poésie Tang en date du VIIIème siècle pour dépoussiérer une œuvre universellement connue et la rendre inédite à l’œil et l’oreille d’un public invité ainsi à renouer avec son enfance. Invité aussi à mesurer la richesse du choc entre deux cultures pourtant si différentes, invité enfin en ces temps de guerre et d’intolérance à chanter la fraternité et à découvrir la profondeur du lien à nouer avec l’autre, rose ou renard, adulte ou enfant, proche ou étranger. Surtout lorsque la représentation s’ouvre avec le Ne me quitte pas de Jacques Brel en langue chinoise, forte émotion garantie. De François Deblock en convaincant narrateur à Xue Fei en magnifique conteur, de l’accordéoniste chinoise Chen Minhua aux chanteuses Liu Fanqing et Xiaoliu, c’est l’excellence émerveillée.

En quête d’amour ou d’amitié, au final épris de sa fragile rose à protéger, le petit d’homme vaque d’une planète l’autre sur son pousse-pousse, comme la Mère Courage de Bertolt Brecht sur sa carriole d’un champ de bataille à l’autre. La beauté des images, la puissance poétique entre musique et chants concourent au sublime, nous plongent au tréfonds de notre humaine condition. Qu’on se le dise, ce petit prince nous convie à de grands possibles ! Yonnel Liégeois

Le petit prince, Jean Bellorini : du 30/05 au 06/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Du 30/10 au 07/11, Théâtre de Carouge (Suisse). Le 20/11, Scène nationale de l’Essonne (Évry). Le 21/11, Scène nationale de l’Essonne, Évry en coréalisation avec l’EMC (Saint-Michel-sur-Orge). Les 26 et 27/11, Maison des arts de Créteil.

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »

Le Petit Prince vient d’une planète à peine plus grande que lui sur laquelle il y a des baobabs et une fleur très précieuse, une rose, qui fait sa coquette et dont il se sent responsable. Le Petit Prince aime le coucher de soleil. Un jour, il l’a vu quarante-quatre fois ! Il a aussi visité d’autres planètes et rencontré des gens très importants mais qui ne savaient pas répondre à ses questions. Sur la Terre, il a apprivoisé le renard, qui est devenu son ami. Et surtout, il a rencontré l’aviateur, échoué en plein désert du Sahara. Alors, il lui a demandé : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! ».

« J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. »

Le petit prince, Antoine de Saint-Exupéry (Folio Gallimard, 104 p., avec des aquarelles de l’auteur, 7€50).

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Bodin, le rire en fanfare !

Au théâtre des Cordeliers, à Romans-sur-Isère (26), Jean-Pierre Bodin interprète Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement festif et hilarant !

Une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les membres de la fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis la représentation du spectacle au festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée. Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand lui-même, sax alto au bec, déambulait dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé en son lieu de création : le théâtre Charles Trenet de Chauvigny ! Un succès jamais démenti, c’est encore et toujours avec bonheur que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province. Pour rien au monde pourtant, ils ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : gilets jaunes au rond-point, rassemblement place de la mairie ou au champ de foire, voisins-voisines conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin au pays drômois avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin : Le 29/05, 20h. Théâtre des Cordeliers, Place Jules-Nadi, 26100 Romans-sur-Isère (Tél. : 04.75.45.89.80). Lors du festival d’Anjou à Angers, au château du Plessis-Macé, le 11/06 à 21h30 (Tél. : 02.41.88.14.14).

Le banquet de la Sainte Cécile, de Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Association des publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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Brel, Keersmaeker et Mariotte

Après le festival d’Avignon 2025, en tournée internationale, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.

Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.

Un solo sur La Valse à mille temps

Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon. Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.

La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanetteles Bourgeoisles Flamands versus les Flamingantsla Chanson des vieux amantsVesoulAmsterdamBruxellesQuand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.

Chacun sa grammaire pour danser Brel

Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…

La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : Du 28 au 30/05, Piccolo Teatro – Milan (Italie). Le 04/06, Leietheater – Deinze (Belgique). Les 16 et 17/07, Teatre Grec, Grec Festival – Barcelone (Espagne). Du 29 au 31/08, Gießhalle, Landschaftspark Duisburg-Nord, Ruhrtriennale – Duisburg (Allemagne).

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Molière, une formidable école !

Au théâtre Artistic Athévains, à Paris, Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes. N’hésitez plus, la programmation parisienne touche à sa fin !

Au lendemain de la journée consacrée aux droits des femmes, il est peu d’affirmer que cette École fourbie par la plume de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.

C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe.
Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille
qu’il tient enfermée.

Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon,
à découvrir le monde…

Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse,
quittera son geôlier.

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.

Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !

Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…

Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel

L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 04/06, le mardi à 20h, le mercredi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h30, le samedi à 17h et 20h30, le dimanche à 15h. Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). En juillet durant le festival d’Avignon, au théâtre du Chêne noir.

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Pessoa, l’intranquille

Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris (75), Jean-Paul Sermadiras présente L’intranquillité. L’adaptation du livre de Fernando Pessoa, avec Thierry Gibaut et Olivier Ythier. Entre humour et désenchantement, les rêveries et délires poétiques d’un homme en proie au doute. Déroutant, surprenant.

En fond de scène, un croissant de lune accroché à un rideau scintillant, les fumées commencent à obscurcir le plateau. Tels les frères Dupont des albums de Tintin, costume noire-chemise blanche et chapeau en tête, les deux compères font leur apparition. Traînant derrière eux, une lourde malle : coffre à trésors, cage à rêves, cercueil du futur ? L’un prend la parole, longuement, posément tandis que l’autre siège attentivement sur la caisse. Image forte et surprenante, double soliloque déroutant que cette Intranquillité : sur Dieu, la société, l’amour, le réel et nos illusions, nos rêves…

Comme égarés en notre monde, les protagonistes nous livrent d’étranges vérités et digressions, pensées et aphorismes. Sous l’œil averti du metteur en scène, des citations extraites du livre de l’écrivain portugais Fernando Pessoa (1888-1935), composé de moult feuillets rassemblés au lendemain de sa mort sous le titre Le livre de l’intranquillité. Un écrivain atypique, auteur sous divers pseudonymes et initiateur d’éphémères revues littéraires, qui publia peu de son vivant, hormis divers poèmes. « Ce n’est qu’après sa mort que l’on découvrit une malle dans laquelle il avait entreposé 30 000 feuillets », précise Jean-Paul Sermadiras, « son livre ne fut édité en portugais qu’en 1982, puis traduit en français dans les années 1990 ».

Doutes ou convictions, attentisme ou révolution, rêve ou réalité, vie et mort : au fil des notations de Fernando Pessoa que distillent Thierry Gibault et Olivier Ythier entre humour et sérieux, nous est révélée une pensée sur le monde où tous les repères, religieux-moraux-politiques-sentimentaux semblent avoir disparu. « Le Livre de l’intranquillité est le récit du désenchantement du monde », commente François Busnel, l’ancien animateur de la Grande librairie, « la chronique suprême de la dérision et de la sagesse mais aussi de l’affirmation que la vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens ». Le rêve, la poésie… Entre coupes de champagne et pas de danse quelque peu avinés, sous les lampions les deux comédiens nous offrent une partition philosophique d’un bel acabit. Des propos de haute voltige, sans maniérisme ni prise de tête, proches des interrogations de chacune et chacun. Yonnel Liégeois

L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : Les 22/23/27/28/29 et 30/05, à 20h. 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 13h05, au Théâtre du Petit chien (Tél. : 04.84.51.07.48).

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Le Larzac, d’un plateau l’autre…

De la ville aux champs, tel un conteur aux temps reculés, Philippe Durand raconte le Larzac ! Une aventure sociale. Plus que le rappel d’une lutte emblématique sur les hauteurs du Massif Central, la parole vivante de paysans qui croient en la terre. Du plateau du Larzac à celui d’un théâtre, un spectacle fort en convictions.

Seules les ménagères de plus de cinquante ans et les étudiants encore chevelus d’après 68 s’en souviennent : de l’occupation du plateau du Larzac, des grands rassemblements festifs, des bombes lacrymogènes et « des moutons plutôt que des canons » ! De Bretagne en Savoie, de Picardie en Navarre, des Landes au Morvan, durant plus d’une décennie, ils sont venus par milliers, ils étaient toujours là pour s’opposer à l’extension du camp militaire sur les hauteurs du Massif Central. En juin 1981, au lendemain de son élection à la présidence de la République, François Mitterrand annonce officiellement l’abandon du projet.

Assis en solitaire derrière sa petite table de conférencier, quelques feuillets épars devant les yeux pour donner le change, Philippe Durand entame la conversation. En toute intimité, en toute simplicité… « Rien ne sera jamais plus comme avant », affirme d’emblée le comédien, « les habitudes, les savoirs nés de l’expérience de la lutte sont à présent solidement ancrés sur le plateau ». Il sait de quoi il parle. Longuement, régulièrement, il est parti à la rencontre des paysans du Larzac. Pour y découvrir les aventuriers d’un nouveau monde, toutes générations confondues, solidement ancrés sur leur terre, pionniers d’une utopie devenue réalité.

Qu’on se le dise, cependant, cet homme est dangereux, c’est un récidiviste ! Depuis quelques années déjà, le comédien chevronné s’est reconverti en collecteur de paroles, mieux encore et avant tout en écouteur : discret, patient, fidèle. Une preuve ? Son précédent spectacle, joué sur tous les plateaux de France et d’ailleurs, fort d’un incroyable succès populaire, 1336… Près de quatre ans de lutte contre le géant Unilever, 1336 jours, pour les salariés de l’usine de Géménos, les Fralibs, qui sauvent leur outil de travail et fondent leur Scop ! Une « aventure sociale » exemplaire, comme celle du Larzac, dont Philippe Durand s’est fait le témoin en dégustation de quelques boîtes de thé, une aventure théâtrale qu’il renouvelle, entre pâturage et labourage, avec la même force dramatique. Par la seule puissance des mots, sans décorum ni machinerie.

Devant l’auditoire, il n’est pas question cette fois de raviver l’histoire des combats d’hier, aussi épiques furent-ils, juste d’en faire mémoire pour comprendre le présent : un plateau qui compte aujourd’hui plus de paysans installés que dans les années 80, une expérience de vie démocratique qui perdure au cœur des aléas du quotidien, une gestion des terres unique en son genre ! Les hommes et femmes dont Philippe Durand se fait porte-paroles, avec parfois l’accent du cru, ne se veulent ni des héros ni des marginaux. Juste des travailleurs de la terre qui ont façonné, au nez et à la barbe de prétendus spécialistes qui leur promettaient échec et désillusion, un mode de vie solidaire et participatif qui n’exclut ni débats ni contradictions, qui ont instauré des circuits de distribution innovants et, surtout, ont inventé un outil de gestion unique en son genre, la Société civile des terres du Larzac !

Créée en 1984, la SCTL se fonde sur le droit d’usage. Nul n’est propriétaire de la terre, on la travaille jusqu’à la retraite, « toute personne qui a envie d’exercer ce métier à partir du moment où le lieu il est disponible elle doit pouvoir l’exercer c’tte personne », rapporte le comédien avec justesse et malice, un conseil de gérance administre l’affaire avec la participation de tous les fermiers et résidents du plateau. La démocratie à l’épreuve du quotidien, « se réunir, discuter, réfléchir et décider ensemble sont devenus des réflexes naturels ». Pas de surenchère, le mot juste pour décrire la condition paysanne et un modèle économique dont ferait bien de s’inspirer l’ensemble du monde agricole, à cent lieux des visions chères aux industriels de la FNSEA ! Philippe Durand ne dresse pas le tableau d’un monde idyllique, il rend audible et visible une communauté d’hommes et de femmes qui, entre intelligence et modestie, inventent aujourd’hui d’autres manières de vivre et travailler au pays.

De la bouche du comédien, la parole se libère et se distille gouleyante, sincère, ludique et poétique pour chanter la beauté de la terre comme la dureté du travail ou du climat. Sa verve, son regard enjôleur, ses talents de conteur font merveille. Du haut du Larzac au bas d’une table, le public est emporté dans un flot d’émotions et de convictions, conquis devant telle saveur et fraîcheur. L’embellie d’un théâtre populaire qui, d’un plateau l’autre, retrouve droit de cité. Yonnel Liégeois

Larzac ! Une aventure sociale, écrit et interprété par Philippe Durand. Le texte du spectacle (138 p., 10€) est publié aux éditions Libertalia.

La tournée : le 22/05 à Loiron-Ruillé (53) Théâtre les 3 Chênes. Du 28 au 30/05 autour de Le Mans (72) SN Les Quinconces. Les 05 et 06/06 à Coutures (82) avec la Talveraie.

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Meslay, qui s’y frotte s’y PIC !

Sur la scène du PIC, le Petit Ivry Cabaret (94), Albert Meslay l’avoue, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot ! Une affirmation du maître de l’absurde, quelque peu déjanté, qui offre un condensé de ses trois derniers spectacles. De l’humour hautement personnalisé !

Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, mais surtout grande impertinence ! Le cheveu rebelle, truculent prince-sans-rire sous ses insolentes bacchantes, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de poing-virgule… Habitué à donner son avis sur tout et n’importe quoi sans même qu’on lui ait demandé, surtout sur ce qui ne le regarde pas, en toute bonne foi il est capable de vous faire prendre une crevette pour un homard. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer dans la foulée, et avec grand naturel, qu’il n’est pas toujours d’accord avec ce qu’il pense ! Et donc avec ce qu’il déclame, propos et regard altiers derrière pupitre et micro… En cette nouvelle version de sa pataphysique labellisée par les plus éminents futurologues, le professionnel de la profession le reconnaît enfin après plus de trente ans d’exercice, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : il était temps !

Un savoureux condensé de ses trois précédents spectacles : L’albertmondialiste, Je délocalise, La joyeuse histoire du mondeUne prestation peu banale qui confirme nos craintes à l’encontre de ce personnage hautement infréquentable, ce Meslay qui se mêle de tout et de rien ! Un agité du buccal lorsque sa langue fourche sur une affirmation pointue, un agité du bocal quand les poissons rouges perdent de leur couleur, un agité du bocage lorsqu’il s’embourbe sur les terres bretonnes de son enfance, un agité du global lorsqu’il dénonce les grands maux de la planète : le réchauffement climatique qui fait froid dans le dos, le serment hypocrite des médecins, le cerveau des Blancs dénué de toute matière grise. Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, l’individu avoue des ambitions bien plus nobles : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique… Il s’improvise aussi historien, affirmant par exemple que Louis XVI, roulant en charrette vers la guillotine, regretta fort de n’avoir point aboli la peine de mort.

Albert Meslay ? Un visionnaire louant les extravagances de sa grand-mère, une femme d’avant-garde qui se fit tondre dès 1945, un artiste clairvoyant qui brave les crises financières en délocalisant sa petite entreprise : pour écrire ses sketches, il s’entoure d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférence à monnaie faible… Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus ! Yonnel Liégeois

Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot, Albert Meslay : le 23/05, 20h30. Le Petit Ivry Cabaret (PIC), 11 rue Barbès, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.46.72.64.68). Le 29/05, au festival Les promenées d’Heugas (40).

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Stefano et Donald

Aux éditions Globe, Stefano Massini publie Donald. Sans caricature, une partition littéraire qui appelle la scène. Avec ou sans musique !

Stefano Massini est un écrivain, un auteur dramatique d’envergure, dont la pièce les Frères Lehman, sur la banque d’investissement qui provoqua la crise financière monstre de 2008, a connu un retentissement international. Il vient d’ajouter à son répertoire, riche de quelque vingt-cinq œuvres théâtrales dont 7 minutes, un texte sobrement intitulé Donald. C’est de Trump qu’il s’agit. On l’a en couverture, avec sa cravate rouge qui tombe jusqu’à la braguette.

Le mérite littéraire de ce texte n’est pas dans la caricature (Trump n’est-il pas naturellement la sienne ?), mais dans la stricte genèse de son apparition au monde jusqu’au sommet de sa tour de New York, quand Stefano Massini lui fait dire : « L’heure est venue, oui/ l’heure est venue/de descendre/ parmi les fourmis/ dans la fourmilière/ l’heure est venue/ de descendre/ en ascenseur/ à pic/ du penthouse au niveau zéro/ voire/ voire/ peut-être/ encore/ plus bas », car « La domination/ n’est pas en haut/ elle est là/ en bas/ dessous »

Ainsi va s’accomplir, à rebours, l’assomption plébéienne du slogan « Make America Great Again ». Auparavant, on aura suivi, à la lettre, les étapes de la vie d’un cancre blond qui escroquait déjà ses condisciples, rejeton d’une mère écossaise et d’un père d’origine allemande, guidé par la hargne d’un combattant du ring qui s’inspire du général Custer, lequel n’était que colonel. Devenu progressivement un promoteur immobilier cousu d’or, dans l’Amérique des Cadillac et des burgers, peuplée de miss à tout faire, Donald a de surcroît été formé au cynisme le plus éhonté par son âme damnée, son « best friend », l’avocat Roy Cohn.

Donald apparaît tel un brûlot écrit par la main d’un homme civilisé, né à Florence, pour qui l’esprit de finesse est spontané. Il ne dénonce pas bille en tête la bêtise au front de taureau du personnage, ses tares moquées ou excusées du bout des lèvres. Il s’en tient à une distance certaine. Il ne fait que laisser entendre, en somme, dans la partition au caractère objectif de son poème narratif dramatique, en vers blancs à parfaitement scander. Pour sûr, cela appelle la scène, à une seule voix d’homme ou de femme, ou encore de façon chorale pour un oratorio grinçant avec ou sans musique. On aimerait bien voir et écouter ce Donald prenant corps. Stefano Massini, son auteur, a pu affirmer, magnifiquement, que « le théâtre est le dernier rite laïc ». Jean-Pierre Léonardini

Donald, Stefano Massini, traduit de l’italien par Nathalie Bauer (Globe, 272 p., 20€)

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre de La Comédie Bastille (75), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches de la Comédie Bastille, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 29/06, le lundi à 21h, le mardi à 19h. Dates supplémentaires : les samedis 23/05 et 30/05 à 15h, le mardi 19/05 à 20h. La Comédie Bastille, 5 rue Nicolas Appert, 75011 Paris (01.48.07.52.07).

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Sobel, Kafka et Broch

Au théâtre de L’épée de Bois, Bernard Sobel présente Les Anonymes. Le metteur en scène, âgé de 90 ans, met en regard deux auteurs de langue allemande, Franz Kafka et Hermann Broch, poursuivant une exploration jusqu’à l’os de textes en écho avec notre temps. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Samuel Gleyze-Esteban

Voilà des années que le théâtre de Bernard Sobel se résout à un quasi-ascétisme, contraint par le peu de moyens avec lesquels il se débrouille aujourd’hui. Cette épure lui donne la force du geste théâtral rendu à son opération essentielle : faire entendre des textes qui nous précèdent, mais qui travaillent au fond des préoccupations sans âge, qui peuvent être aussi les nôtres. Dans ce diptyque intitulé Les Anonymes se jouent, chaque soir, trois textes. Deux de Kafka, L’Instituteur de village (joué en alternance avec En construisant la muraille de Chine) et Le Secret d’Amalia, que Sobel charrie comme une obsession, mais qui s’offre à chaque fois dans la profondeur irréductible de son intrigue. Puis un texte de Hermann Broch, ‌Le Récit de la servante Zerline, emprunté au chapitre cinq des Irresponsables.

Entre les murs de pierre de la grande salle du théâtre de l’Épée de bois, à la Cartoucherie, ce corpus, à l’aide d’une belle distribution, déploie un ballet d’individualités bouleversées, en lutte intérieure avec des structures sociales qui les dépassent, les déterminent, mais sur lesquelles, soudain, elles parviennent à mettre des mots dans un brutal accès de clairvoyance. Ce sont eux, les Anonymes du titre donné par Sobel : des figures qui sortent du silence quotidien et docile pour se mettre à parler. Des âmes intranquilles, défilant en passagères, charriant leurs histoires, leurs poids de vie, et disparaissant, mais sans avoir commis, par leur tracas, une faille dans l’ordre tacite des choses.

« Le Secret d’Amalia », tiré du « Château » de Kafka

Chez Kafka, c’est ce commerçant aux prises avec un instituteur de village, lequel, ayant publié dans l’indifférence générale un article scientifique sur l’apparition d’une taupe géante dans la région, s’en prend à celui qui, en voulant se faire écho de sa découverte, a produit un texte mieux argumenté. Le récit très drôle de cette passe d’armes, fait par Claude Guyonnet, oppose deux hommes voués à être ignorés par les sphères légitimes de la production de savoir. Puis il y a Le Secret d’Amalia, tiré du Château, où Olga (Valentine Catzéflis) raconte à l’arpenteur K. (Matthieu Marie), à un moment de sa pérégrination sans fin, l’ostracisme dont a été frappée sa famille après que sa sœur a subi, par voie épistolaire, un déshonneur jamais détaillé.

Dans le Récit de la servante Zerline, une domestique (Julie Brochen) se livre à cœur ouvert à un locataire de passage (Sylvain Martin). Klaus Michael Grüber l’avait mis en scène en 1986, à un moment où le dénuement de son théâtre s’était déjà affirmé. Jeanne Moreau était Zerline, que le metteur en scène allemand définissait comme une « terroriste de l’amour ». Zerline aime, mais son amour est pris dans la contrainte de son rôle social. Alors elle manigance, regagne un peu de pouvoir, traversée de la « mauvaiseté » qu’elle observe chez tous les autres. Broch en faisait un témoin de l’ordre du monde qui laissera s’épanouir le nazisme.

Un théâtre du peuple

Comme les créations précédentes de Sobel, Les Anonymes est un spectacle d’un dénuement extrême, mais il ne faut pas prendre ce dénuement pour une absence de forme. Ici, il redouble à la fois des récits émis depuis une position matérielle de rien (seul le décor esquissé d’une chambre bourgeoise pour le récit de Broch, mais où Zerline est cantonnée à une position de servante) et produit une dialectique entre les corps et les structures sociales dont ceux-ci dépendent. Chez Kafka particulièrement, le dédale de noms propres, de quasi-homonymes, de métiers et de fonctions finit par tourner tout seul au-dessus des hommes comme une machine bureaucratique infernale. En juxtaposant ces anonymes, témoins d’un moment où l’humanité commence à se déliter – dans la modernité bureaucratique chez Kafka, dans le nazisme chez Broch –, Sobel dessine aussi trois portraits de personnages secondaires qui, en se mettant à parler, prennent le devant de la scène, et éclairent de leur lucidité une armature sociale jamais révélée.

Ce théâtre du peuple, celui qui fonda le Théâtre de Gennevilliers le réalise avec des moyens extrêmement réduits, dans des conditions de production difficiles. Mais l’intuition fine de son collage permet à ces textes de faire résonner quelque chose de crucial au moment où les démocraties semblent sombrer sur le dos de peuples aliénés à leurs propres consciences. Ce qu’il y a de plus émouvant dans Les Anonymes, c’est la force performative rendue à cette parole qui, quand elle surgit, brise le statu quo, et menace de réveiller avec elles d’autres âmes de leur rêve obscur. «Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue», écrit Bernard Sobel dans les quelques lignes qui accompagnent le spectacle. Lui a passé les 90 ans, mais il ne cède pas. Samuel Gleyze-Esteban, photos Vincent-Arnaud Chappe

Les anonymes, Bernard Sobel : jusqu’au 17/05, du jeudi au samedi à 19h et 21h pour l’intégralité, le dimanche à 14h30 et 16h30 pour l’intégralité. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél : 01.48.08.39.74).

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La peinture en prison

Au théâtre de l’Essaïon (75), Céline Caussimon présente Je n’ai pas lu Foucault. L’auteure et comédienne restitue les ateliers d’écriture sur la peinture qu’elle a menés en prison. Vus par les yeux des détenus, les tableaux des grands maîtres apparaissent sous un jour nouveau.

La Chambre de Van Gogh à Arles (1889). Musée d’Orsay, © Xavier Cantat

Céline Caussimon a joué au théâtre et au cinéma. Chanteuse, elle a enregistré plusieurs albums chez Harmonia Mundi, dont un Coup de Cœur de l’Académie Charles Cros. Autrice, elle anime aussi des ateliers d’écriture. Pour ce faire, l’idée lui est venue d’utiliser, comme support, des œuvres picturales quand, un jour, au Louvre, elle est tombée en arrêt devant Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour (1635). Pour elle, cette scène, digne d’un film policier, a servi de déclic à son projet : « Pas besoin d’avoir appris la peinture pour regarder », a-t-elle pensé.

Journal de bord d’une comédienne

Sans autre notion d’histoire de l’art que sa propre culture générale, elle a réussi, à partir d’images célèbres, à faire s’évader quelques heures hommes et femmes enfermés derrière les barreaux à Meaux, Fresnes, Fleury-Mérogis, Bois-d’Arcy ou Melun… Seule en scène avec un vidéo projecteur, la comédienne affiche les œuvres de Van Gogh, Basquiat, de La Tour, Picasso, Rembrandt… et incarne tous les rôles : détenus, surveillants et coordinatrices culturelles. « J’ai voulu témoigner de ces personnes en marge. Pour ne pas oublier qu’elles sont là, invisibles et juste à côté de nous. »

La Celestina (1904). Musée Picasso, © Xavier Cantat

« Amin, Thierry, Brice, Kevin, Yunes, Mathis, c’est pas des noms, c’est du chagrin », dit le texte de Céline Caussimon. Elle ne sait pas pourquoi ils ou elles sont là, ni comment ils ou elles vont réagir. Mais bientôt, derrière ces listes de noms, des personnes prennent vie, avec leurs mots à eux, qu’elle rapporte sans retouche. Le temps du spectacle, le public va confronter son regard, sur des œuvres que souvent il croyait connaître, à l’œil neuf des détenus. Ces « taulards », une fois leur réticence à rédiger dépassée, ont su voir une foule solidaire dans la Ronde de nuit, la solitude d’une poule noire perdue dans une cour de ferme de Gauguin, la barrière qui protège l’enceinte d’une maison paradisiaque dans Étendre le linge de Berthe Morisot. « Ça ressemble à notre cellule », écrit l’un d’eux à propos de la Chambre de Van Gogh à Arlesà cause de la fenêtre à croisillons au fond de la pièce.

Un espace de liberté

Avions-nous vu le couple dans l’ombre, en arrière-plan, dans Chop Suey d’Edward Hopper, qui représente en pleine lumière deux femmes dînant au restaurant? « Une scène de rupture, selon Nadia. Ça va exploser, c’est dans le fond que ça se passe ! » Leurs textes sont le reflet de leur vécu. Quand la comédienne propose qu’on se promène dans un tableau, l’un d’eux proteste : « Se promener ici c’est sortir voir des murs ; il faut dire “on va partir dans un tableau ». Certains n’ont pas perdu leur humour, comme cet homme, devant Le Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich : « Maintenant que t’es là, comment tu vas redescendre ? »

Le Toit bleu ou Ferme au Pouldu de Paul Gauguin (1890). Galerie nationale d’Australie, © Xavier Cantat

Tracasseries administratives, fouilles au corps, mitard… La violence de la prison s’insinue en filigrane dans la pièce et les échos du monde carcéral nous parviennent par bribes. « Si le jaune était une couleur de la journée », écrit Christelle, « ce serait 18 heures 40, quand les portes de chaque chambre se ferment dans un grand fracas de clefs tournées dans les serrures ». L’autrice s’interroge : qui a inventé la prison, ça sert à quoi ? Elle avoue ne pas avoir lu Surveiller et punir, naissance de la prison, mais tel n’est pas le propos du spectacle. Il s’agit pour elle de partager avec le public une expérience qui l’a marquée et dont elle nous expose tenants et aboutissants.

Malgré une mise en scène sans grand relief et une narration un peu décousue, la sincérité de l’interprétation et les personnages qui émergent de ce récit ont de quoi toucher. Et pourquoi pas (re)lire Foucault dans la foulée ? Mireille Davidovici

Je n’ai pas lu Foucault, de et avec Céline Caussimon : jusqu’au 02/06, le mardi à 19h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. :  01.42.78.46.42).

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Seul sous les projecteurs

Au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), se déroule le festival Sens. Un mois de découvertes de pièces interprétées en solo, le plus souvent des créations audacieuses.

Elle donne corps et vie à pas moins de dix-huit personnages. Passionnés, sensibles et truculents, bousculés par l’existence, mais rebelles chacun à sa manière. Pourtant elle est seule en scène. Car tel est le principe de ce festival qui pour la seconde année, et pendant plus d’un mois, invite sur le plateau des spectacles qui se jouent en solo (ou presque). Dans Rosy et moi – 274 jours, Elodie Menant est Valentine, une jeune femme qui découvre que son horizon vital est subitement bouché quand les médecins lui diagnostiquent une sclérose en plaques. Des traitements médicaux sont disponibles, mais aujourd’hui aucun ne permet de guérir. La pièce s’inspire du récit-témoignage de Marine Barnerias (éditions Flammarion) dans lequel elle raconte sans fausse pudeur la découverte de sa maladie, puis son refus d’envisager pour toute solution un avenir en fauteuil roulant. La jeune femme découvre alors sa force pour réaliser des rêves. Elle va voyager, loin, pour découvrir d’autres cultures, d’autres sociétés, d’autres amitiés. Pour continuer à vivre en dépit de la forme incurable de sa maladie. Mise en scène par Éric Bu, Élodie Menant que l’on a pu applaudir notamment dans Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty, spectacle qui lui a valu deux Molière en 2020, déploie une belle énergie. Peu d’accessoires lui sont nécessaires sur le plateau vide, mais avec beaucoup d’humour, elle redonne espoir.

De l’opéra de Paris au seul en scène

Ce festival, dénommé « SenS » (avec deux grand s) est « un rendez-vous précieux » estime Delphine Depardieu, marraine de cette deuxième édition. À l’affiche, pas moins de quatorze spectacles qui sont des créations récentes pour la plupart. Tel est le cas du Rappel des oiseaux, mis en scène et adapté par Orianne Moretti, d’après Le journal d’un fou de Nicolas Gogol. La chorégraphie est de Bruno Bouché. Le danseur étoile Mathieu Ganio, qui a récemment pris sa retraite de l’Opéra national de Paris, est accompagné au piano par Guilhem Fabre. Il incarne ce personnage décalé, fonctionnaire subalterne qui comprend le langage des chiens et croit être le roi d’Espagne. Musique, danse et texte se répondent étonnamment, comme dans un miroir à plusieurs faces.

Parmi les autres pièces à découvrir, Être ou ne pas être. William Mesguich est l’interprète et l’auteur (avec la participation de Rebecca Stella pour l’écriture et la mise en scène) de ce spectacle qui sera repris en juillet à Avignon. Également ici puis dans le Off avignonnais, notons un original 22 minutes avec Benoît Solès. Pour la première fois seul sur les planches, il est mis en scène par Tigran Mekhitarian. Auteur du texte, il interprète Ali Agça, le jeune turc qui tenta d’assassiner le pape Jean-Paul II en 1981. Le comédien s’est distingué en 2018 avec sa poignante Machine de Turing. Vive la curiosité ! Gérald Rossi

Festival « Seul.e en Scène » : jusqu’au 07/06. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).

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Iran, des voix proches et lointaines

Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris, Gilles David présente Au plus près de ces voix. L’adaptation du récit poétique de Chahla Chafiq, avec Jean-Paul Sermadiras en récitant et la chanteuse iranienne Salmi Elahi. La conversion d’un enseignant, en faveur du mouvement Femme, Vie, Liberté.

« Aucun danger, je ne risque rien », songe l’homme, déambulant sur les boulevards de Téhéran. Au loin des cris, des sirènes, des chants, une manifestation de plus contre le régime au pouvoir… Le professeur d’histoire à la retraite se déclare démocrate, heureux d’être père de deux garçons en ces temps où les filles se voient contraintes de porter le voile. Fier d’avoir autorisé la libre expression de ses élèves, tempérant seulement l’ardeur des débats quand la parole devenait sulfureuse, surtout dangereuse pour leur avenir. Il se souvient surtout d’une élève enflammée, sa parole intelligente et sa voix convaincante. Qu’est-elle devenue ? Aujourd’hui disparue, probablement exécutée… À sonner l’heure de les écouter au plus près, ces voix proches et lointaines ! Celles que fait entendre Chahla Chafiq, l’écrivaine et sociologue iranienne réfugiée en France depuis 1981.

L’enseignant se remémore, s’interroge. Sur son comportement d’hier à aujourd’hui, refusant la violence par sagesse, préférant distance et recul face aux soubresauts politico-religieux, privilégiant les chemins de la connaissance aux sentiers de la révolte. Jusqu’à la mort de la jeune Mahsa Amini en 2022 sous les coups de la police des mœurs, jusqu’à la création du mouvement Femme, Vie, Liberté au lendemain de son décès, jusqu’à la vision de toutes ces femmes, jeunes ou non, qui bravent les diktats des ayatollahs au risque de leur vie… Par complaisance et mutisme, lui complice du régime par peur et non par sagesse ? La remise en cause est frontale, brutale. N’a-t-il pas interdit à son épouse bien aimée, et amoureuse du chant, de se produire en concert public : pour la protéger d’hypothétiques ennuis, elle qui aspirait à faire entendre sa voix, surtout pour se protéger lui d’éventuelles représailles sur sa carrière. Au nom perdu de son ancienne élève, surgit et s’impose alors celui de Taheret qu’au siècle précédent, déjà, les religieux ont assassiné !

Rebelle et insoumise, la poétesse et théologienne de renom peut être considérée comme la première féministe iranienne. Très tôt, elle s’intéresse à la littérature et à la poésie, à la religion comme à la politique. Passant outre les remontrances familiales ou conjugales, professant des idées et convictions qui dérangent…Dans la Perse des années 1840-50, elle s’oppose aux mollahs corrompus et dénonce l’hypocrisie de la société. « Elle prône l’égalité des hommes et des femmes, réclame une réforme profonde de la société sur le divorce et l’héritage, critique directement la charia », commente l’iranologue Yves Bomati. En 1848, lors d’une conférence publique, bravant l’interdit, elle enlève son voile devant tous les hommes ! Un geste qui lui sera fatal, elle est étranglée avec son propre foulard.

« Nul cheikh ne siégera plus sur le trône de l’hypocrisie !
Nulle mosquée ne fera plus commerce de la piété ! (…)
La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité.
L’ignorance sera démolie par la force de la vérité.
La justice étendra son tapis en tout lieu
et l’amitié plantera ses arbres partout. »

« L’aube véritable », Tahireh Qurrat al-‘Ayn, traduction de Jalal Alavinia

Dans la mise en scène sobre et épurée de Gilles David, seules importent les voix. Celle de Jean-Paul Sermadiras, grave et tourmentée, celle de Salmi Elahi au chant guttural et perçant, deux voix qui dialoguent et s’interpellent. D’une grâce totale, d’une tragique beauté, d’une urgence absolue tandis que sont projetées les images d’une répression massive et sanguinaire. Yonnel Liégeois

Au plus près de ces voix, Gilles David : les 12 et 13/05, 20h. 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 18h30, au Théâtre de la Porte Saint-Michel (Tél. : 09.80.43.01.79).

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