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La culture et le spectacle, toujours vivants !

Au cœur de la tourmente dont le coronavirus est cause ou alibi, artistes et créateurs résistent et imaginent. Avec initiatives et manifestations « in vivo » que Chantiers de culture soutient et promeut. Une sélection de propositions régulièrement actualisée. Yonnel Liégeois

 

– Depuis le 24 juin, le Théâtre de Belleville a réouvert ses portes avec la reprise d’Hedda de Lena Paugam. Le spectacle se donne jusqu’au 05/07. Suivi, du 8 juillet au 27 septembre, d’Une vie de Gérard en occident, le spectacle de (et avec) Gérard Potier.

– Le Nouveau théâtre de Montreuil invite le public à des « Retrouvailles » en partenariat avec Banlieues Bleues. Avec le concert de Maxime Delpierre et  son nouvel  album Naõned, le vendredi 10 juillet sur le parvis du théâtre.

– Du 7 au 18 juillet, le théâtre national de La Colline (75) ouvre ses portes avec la reprise de Littoral, texte et mise en scène de Wajdi Mouawad. « La création de ce spectacle en 1997 fut animée par une question : de quoi avons-nous peur ? Les jeunes comédiens qui composent le spectacle aujourd’hui partagent les mêmes angoisses liées à l’existence. Ainsi, vingt ans plus tard, Littoral met toujours en lumière la préoccupation d’une génération à l’égard d’une autre ».

– À compter du 08 juillet, et durant tout l’été en Lorraine, Michel Didym propose Comment réussir un bon petit couscous, un texte de l’humoriste algérien Fellag. Un spectacle suivi d’un Couscous républicain, organisé en partenariat avec une association locale et partagé en toute convivialité !

– Du 9 au 11 juillet, de 16h à 20h dans le cadre de Plaine d’artistes, six équipes artistiques en résidence au Centre national de la danse proposent de partager une étape de leur travail. Chorégraphes, danseurs, vogueurs, skateurs et comédiens donnent rendez-vous au public dans le Parc de la Villette.

– Du 13 au 18 juillet, le Théâtre 14 organise ParisOFFestival : 15 propositions artistiques, initialement prévues au festival d’Avignon, programmées pendant une semaine au théâtre et au Gymnase Auguste Renoir. Dont L’ordre du jour, d’après le récit d’Eric Vuillard (Prix Goncourt 2017), avec Dominique Frot.

– Du 13/07 au 08/08, l’Association des Rencontres Internationales Artistiques (ARIA) organise, dans la vallée du Giussani (Mausoleo, Olmi Cappella, Pioggiola, Vallica) en Corse, divers ateliers-rencontres-débats. Au menu : ateliers de pratique théâtrale, cirque parents/enfants, acteurs en herbe… Mais aussi des spectacles, des balades à la découverte du patrimoine, des excursions poétiques, des expositions.

– Du 18 juillet au 30 août, l’Île de France fête le théâtre ! Sur les îles de loisirs du Port aux cerises, de Cergy-Pontoise et de Saint-Quentin-en-Yvelines… Avec des spectacles et ateliers, gratuits et pour tous, sous le chapiteau des Tréteaux de France.

– Du 22 au 29 juillet, David Lescot et sa compagnie du Kaïros propose sa nouvelle création, J’ai trop d’amis, au Théâtre  de la Ville (Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris) : « Vous vous souvenez, votre rentrée en classe de 6ème ? Il y a beaucoup de monde en 6ème, bien plus qu’à l’école primaire. Ça fait beaucoup d’amis et d’ennemis potentiels…».

– Jusqu’au 26/07, le CentQuatre-Paris accueille le festival de la jeune photographie européenne, Circulations, qui s’affiche aussi sur les grilles de la Gare de l’Est jusqu’à fin juillet.Lauréat du 11e Prix Carmignac, le photographe canado-britannique Finbarr O’Reilly a adapté son travail au Web. Pour concevoir Congo In Conversation, un reportage collaboratif en ligne réalisé avec des journalistes et photographes congolais

– Du 29/07 au 02/08, se déroulera le festival « Paris l’été, en toute liberté » ! Il se déroulera en extérieur, principalement au lycée Jacques Decour. Toutes les propositions seront gratuites et sur réservations. Au programme, concerts, danses, lectures, spectacles pour les jeunes…

– Du 1er au 7 Août, se tiendra à St Georges de Didonne (17) la 35ème édition du Festival Humour et Eau Salée ! Un festival fantaisiste, surréaliste et poétique qui rassemblera, entre autres, Emma la Clown, Bernard Lubat, Frédéric Fromet, Fred Tousch…

 

À savoir aussi :

– Privé de Cour d’honneur, du 03 au 25/07, le Festival d’Avignon devient « Un rêve d’Avignon » ! Chaque jour, sur l’audiovisuel public et sur le site du Festival, seront proposés des créations uniques (fictions, spectacle de la Cour d’honneur réinventé, documentaires, podcasts, grandes rencontres). Trois semaines de programmes inédits qui, le temps d’un été, permettront malgré tout et autrement de rêver ensemble.

– Simon Delétang, metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple à Bussang, a marché à travers les Vosges. En compagnie de Lenz, à la croisée des chemins... Un documentaire de Jérémie Cuvillier, diffusé sur France 3 Grand Est et à voir en rediffusion.

France.TV propose deux créations, emblématiques, de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 17/08 Les Rustres de Goldoni mis en scène par Jean-Louis Benoit, jusqu’au 24/08 Roméo et Juliette de Shakespeare mis en scène par Eric Ruf.

– Le site des libraires.fr vous permet de commander vos livres en toute sécurité. Un véritable réseau de libraires indépendants, qui proposent un très large choix de livres entre nouveautés, ouvrages anciens, rares ou d’occasion : près de 4 800 000 références en stock ! Une alternative à Amazon, votre commande ensuite à retirer chez votre libraire préféré.

– Le réseau TRAC (Travail, Réseau, Art et Culture) lance son site internet et publie sa première lettre d’information ! Une initiative originale, née des réflexions conjuguées entre une équipe de chercheurs de l’Université Lyon 2 et des syndicalistes de la CGT Rhône-Alpes. L’objectif du collectif ? Favoriser les échanges, le partage de pratiques, la mutualisation de projets, l’information et la formation entre les mondes du travail et de la culture.

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Fleury et Stengers, demain ?

Qu’est-ce que cette crise sanitaire nous dit du monde dans lequel nous vivons, quel sera son impact sur nos modes de vie ? Au micro de la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone), les philosophes Isabelle Stengers et Cynthia Fleury dialoguent avec le journaliste Guillaume Keppenne : demain sera-t-il propice à une réinvention de nos sociétés ?

Cynthia Fleury est une philosophe et psychanalyste française. Professeure titulaire de la chaire « Humanités et santé » au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Paris et titulaire de la chaire « Philosophie à l’hôpital » au Groupe hospitalier universitaire Paris Psychiatrie et neurosciences. Le titre de son dernier essai : Le soin est un humanisme (Gallimard).

Isabelle Stengers est une philosophe belge, auteure de plusieurs livres dont Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient (La Découverte). Et plus récemment Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle (La Découverte).

 

La grande crainte d’aujourd’hui, c’est l’enseignement que l’on va tirer de cette crise, le retour d’expérience, selon Cynthia Fleury. Comment va-t-on utiliser les leviers nationaux et internationaux pour gérer les prochaines crises ? « Le seul pari viable pour réinventer le monde de demain », nous dit-elle, « c’est de créer du nouveau plus juste pour que demain soit simplement plus vivable ». Cela implique de mettre en place de nouvelles manières de travailler, d’enseigner, de protéger la santé et la recherche. « En ce moment, il y a un levier pour enfin créer et aimer cette identité européenne forte, un levier pour aimer à nouveau la démocratie. On est en train de redécouvrir que les comportements collectifs nous protègent des vulnérabilités individuelles ». Nous sommes donc à un moment philosophique charnière pour l’avenir du monde tel qu’on le connait. « Il s’agit véritablement de redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre. Il va falloir faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable. Mais nos dirigeants ont une matrice intellectuelle qui n’est pas celle-ci. Et on va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant ».

Cynthia Fleury déplore le manque de prise de responsabilités à la suite de la crise de 2008. Selon elle, nous avons refusé consciemment ou inconsciemment de penser un autre ordre de régulation de la mondialisation. Nous avons simplement validé la toute-puissance techniciste et économique en continuant le « business as usual ». « On fait tout à coup face à une faille dans le système qui peut provoquer une récession bien plus forte que celle de 2008 et encore plus importante que celle du crack de 1929 ».

Pour Isabelle Stengers, nous sommes tous vulnérables, nous le savions. Mais on comptait sur toute une infrastructure pour nous protéger. Or, on se rend compte que tout ce sur quoi nous avions compté est également fort vulnérable, comme c’était déjà le cas en 2008. « Il va falloir prendre des responsabilités et se réapproprier le pouvoir de penser l’avenir. Mais on a souvent dit après la crise de 2008 que les choses ne seraient plus jamais comme avant et on a aussi vu que tout est redevenu la même chose ». Isabelle Stengers nous situe dans un moment où on se sent à la fois formidablement connecté aux autres (car les virus profitent de toutes les connexions) et un moment où on se sent terriblement isolé. Isolé au sens où nous ne savons pas si nous pouvons nous fier aux autorités et à ce qu’elles disent. Pour elle, « quand on a dit confinement on parlait d’une quinzaine de jours, mais on ne savait pas combien de temps ça allait durer. On nous traite comme des gens qu’il faut doucement habituer à la dureté de la situation ». En cela, la philosophe belge craint de revoir surgir les vieux démons qui ont suivi la crise de 2008.

Si elle reconnait l’apparition d’un sens en commun en restant chez nous et en applaudissant tous les soirs à 20h, ce sens en commun reste partiel et insuffisant pour générer de nouvelles dynamiques. Gare aussi à la déception si l’on ruine nos espoirs de faire sens en commun à travers cette nouvelle crise. « Après 2008, ce fut l’austérité pour tout le monde. Toutes les vieilles logiques, les gens qui ont raisonné et donné le marché des masques de protection à la Chine, car c’était bien moins cher, tous ces gens sont restés et resteront probablement au pouvoir. Tout a été fait pour que nous soyons dans une liberté qui s’appelle en fin de compte dépendance. Seuls les activistes se sont donné les moyens collectifs de ne pas oublier ce qu’il s’était passé ». Pour la philosophe belge, c’est une question de lutte, il s’agit de refuser de trouver normal ce qu’on nous présente comme normal. « Je suis devenue politique car je ne peux pas accepter que ceux qui nous gouvernent mentent aussi effrontément et impunément. Il faut faire cesser cette situation d’impunité. Il faut que cela devienne une culture : « pas d’impunité pour ceux qui font passer des situations cruelles et anormales pour ce qu’il faut bien accepter ! Plus de la formule « il faut bien ». Selon la philosophe, c’est quelque chose qui ne peut se faire que collectivement. Propos recueillis par Guillaume Keppenne

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Andrevon, de l’utopie à la dystopie

Auteur de science-fiction, Jean-Pierre Andrevon publie une anthologie des dystopies. Un genre explorant les scénarios les plus pessimistes à venir. Pour mieux s’en prémunir…

 

Cyrielle Blaire – Qu’est-ce qu’une dystopie ?

Jean-Pierre Andrevon – Une histoire qui met en scène une société où les gens sont coincés dans des cases et doivent obéir à un ordre supérieur : politique, militaire, religieux. C’est un genre qui dérive de son contraire, l’utopie. Aux XVIe et XVIIe siècles, des auteurs comme Thomas More ont essayé de créer des sociétés idéales où les gens seraient tous égaux. Mais c’était aussi des sociétés contraignantes. Dès qu’on voulait réguler la vie des gens, les rendre heureux sans leur consentement, on dérivait vers la dystopie. Les récits d’anticipation explorent un futur qui part du présent. Ce sont des leçons.

C.B. – Reconnaissance faciale, intelligence artificielle, drones… Les nouvelles technologies sont-elles un vivier pour la science-fiction ?

J-P.A. – On vit une accélération technologique, avec le tout-connecté, notamment. On est espionné par son frigo, qui nous dit : « Va vite acheter du lait ! » La dystopie entre dans le réel. C’est inquiétant, car cela ira forcément avec une restriction des libertés. Plus les moyens de contrôler les individus, de les surveiller, seront technologiques, et donc invisibles, moins on aura besoin d’armée ou de police dans la rue. Le roman qui a tout vu, c’est 1984, de George Orwell.

C.B. – L’élection de Trump a fait exploser les ventes de 1984

J-P.A. – Orwell avait compris que pour tenir les gens sous sa coupe, il fallait inventer un danger ailleurs, une guerre mystérieuse, afin que les gens marchent comme un seul homme. Le personnage principal essaie de se révolter, puis il est peu à peu pris dans l’engrenage. À la fin de 1984, le héros, Winston Smith, nous dit: « Maintenant, j’aime Big Brother ». La dystopie, c’est une société acceptée par les gens. On ne se rend pas compte qu’on est manipulés, contraints. Des Allemands, au milieu de Berlin en ruines, continuaient à soutenir Hitler. Et des milliers de gens ont pleuré à la mort de Staline.

C.B. – Les récits d’anticipation recèlent une dimension de critique sociale ?

J-P.A. – Oui, d’ailleurs le genre était à ce sujet plutôt optimiste. Puis, tout a changé avec Hiroshima, la Shoah… Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, décrit une société où l’on a éliminé l’écrit et où l’on brûle les livres. La série La Servante écarlate joue sur la peur de la stérilité des femmes, sur l’emprise de la religion. Ces histoires sont basées sur le réel, elles donnent l’impression aux gens qu’ils vivent dans un monde qui peut rapidement basculer vers la dystopie. Les gens aiment se faire peur, comme l’enfant qui se couche dans le noir. On a toujours craint que la Terre se retourne contre nous. La science-fiction a beaucoup exploité la fin de la civilisation, celle de l’homme. Souvent, dans ces récits, un personnage se révolte et en entraîne une poignée d’autres.

C.B. – Avec l’épidémie qui oblige au confinement, les gens se rendent compte qu’ils ont besoin de « faire société » ?

J-P.A. – Le réflexe de s’enfermer serait la pire des choses. Le darwinisme nous l’enseigne : ce ne sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les plus organisés. Les abeilles dans la ruche ou les loups qui vivent en meute. La solidarité et l’entraide sont essentielles, on commence à s’en rendre compte. Autour de ces thèmes, on peut relire Malevil de Robert Merle ou Ravage de René Barjavel. Après un cataclysme, une poignée de gens survivent et essaient de reconstruire une société meilleure. Les pires évènements entraînent toujours des choses positives. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

De la dystopie :

Contrôle social par les écrans, dictatures, apocalypses nucléaires, catastrophes climatiques, sélection eugénique, abrutissement des masses par le consumérisme… Du roman Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) à la série télé Black Mirror (2011-2019), les auteurs d’anticipation se sont emparés depuis un siècle de la dystopie pour tendre à notre présent un miroir angoissant. Et nous mettre en garde contre les futurs indésirables. À lire : Anthologie des dystopies […], de Jean-Pierre Andrevon (éditions Vendémiaire, 348 p., 26€).

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Le masque, éloge et débat

À l’heure où d’aucuns s’interrogent sur le port du masque en cette période de pandémie, la revue Alternatives théâtrales se penche sur la question ! Et de révéler son regain de faveur sur la scène contemporaine… Un dossier original et passionnant.

 

Hasard objectif, en ce moment au cours duquel le masque – à des fins prophylactiques ou proprement médicales – fait l’objet de débats, la revue Alternatives théâtrales se penche sur « Les enjeux du masque sur la scène contemporaine ». Le dossier, administré par Guy Freixe et Brigitte Prost, fait intelligemment le point sur le regain de faveur du masque dans les pratiques spectaculaires contemporaines, soit « les tentatives de son renouvellement, souvent à la frontière des genres, dans ses relations avec la marionnette, le théâtre d’objet, la danse, la performance et plus largement le théâtre visuel », sans pour autant passer sous silence ses racines spirituelles et carnavalesques initiales. Sous forme d’entretiens ou d’interventions personnelles, l’ensemble multiplie les angles de vue d’artistes dûment impliqués : Omar Porras pour qui le masque permet « d’accéder à un corps extra-ordinaire », Olivier Py s’interrogeant sur « le mensonge ou le masque-songe ? », tandis que pour Michel Laubu, du Turak Théâtre, « le masque est un objet, une ‹ Figure › d’où regarder le monde ».

Il est bien sûr question du Théâtre du Soleil. Pour Ariane Mnouchkine, « le masque, comme la marionnette, impose à l’acteur de créer un autre corps ». De l’avis du danseur-chorégraphe Josef Nadj, il faut « masquer le visage pour entrer dans l’inconnu ». D’ailleurs, Aurore Després analyse le masque sans visage dans la danse-performance chez Christian Rizzo, Rachid Ouramdane, Boris Charmatz et Olivier de Sagazan entre autres. Nathalie Gauthard, explorant « la subculture Queer à l’ère de l’ anthropocène », évoque notamment la chanteuse Björk qui, sur la pochette de son album Utopia (2017), apparaît sous un prodigieux masque en silicone réalisé par James Merry. Claire Heggen (Cie Théâtre du Mouvement) signe un très beau texte d’ordre intime, dans lequel elle suggère que le masque autorise la notion « d’apparition disparaissante » chère au philosophe Vladimir Jankélévitch. En une brève nouvelle, Georges Banu s’épanche, avec tact, sur un masque de nô malencontreusement fêlé… Didier Galas, Arlequin for ever avant d’être l’Ahmed d’Alain Badiou, prend fait et cause pour la farce masquée. Le « masque zéro », avec des cornes et un manuscrit arabe incrusté sur le front, vient de la Casamance (actuel Sénégal ) du XVIIe siècle ! Jean-Pierre Léonardini

Alternatives théâtrales, 46 rue de Flandre, 1000 Bruxelles , Belgique (Tél. : (32) (2) 511 78 58). N° 140 (80 p., 27 contributions avec de nombreuses photographies, 17€).

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La littérature, entre peste noire et mort rouge

La pandémie de coronavirus réveille la peur à l’échelle de la planète. Ce n’est pas la première fois, la preuve dans les livres ! Alors que les librairies rouvrent leurs portes, à lire pour tenter d’y voir clair dans la sombre épouvante contemporaine.

 

L’état de sidération consécutif à la pandémie de coronavirus, autrement dit Covid-19, qui a surpris le monde sans anticorps ni vaccins pour le combattre, plonge l’humanité dans le plus profond désarroi né d’une inquiétante étrangeté radicalement neuve, du moins pour l’époque où nous sommes. L’assignation à résidence imposée à des millions d’êtres humains, du haut en bas de l’échelle sociale, dans des pays de régimes politiques différents, jusqu’alors plus ou moins sûrs de leur validité, ne va pas sans susciter une inquiétude monstre, laquelle n’est qu’un déguisement de la peur, massive, dont l’humanité avait perdu l’habitude.

Dans son dernier ouvrage paru fin février, Terra Incognita, Une histoire de l’ignorance Alain Corbin, maître ès sensibilités, narre les erreurs auxquelles il fallut se heurter, au fil des siècles, pour venir à bout des secrets de la planète, laquelle, littéralement déboussolée, experte en techniques sophistiquées, pas toujours pour de bonnes raisons, se trouve brutalement confrontée à un état d’urgence sanitaire d’une violence incommensurable. Du coup, l’on revoit avec gratitude la figure de l’obstétricien hongrois Ignace Semmelweis (1818-1865). En étudiant la fièvre puerpérale, il finit quasi post-mortem par faire admettre, à la hiérarchie médicale d’alors, qu’il fallait longuement se laver les mains avant d’opérer. In memoriam Semmelweis, ici et maintenant, auquel Louis Destouches (alias Louis-Ferdinand Céline) consacra en 1924 sa thèse de médecine. Et une pensée émue pour le savon, cette « pierre magique » selon le poète Francis Ponge.

La science, pour l’heure, semble s’avérer impuissante à juguler le fléau. N’est-ce pas que la vitesse, maître-mot de l’ère des algorithmes, est la caractéristique du virus, issu, paraît-il, de fientes de chauve-souris suspendues par les pieds en Asie, tout comme le virus Ebola viendrait de leurs cousines accrochées à des grottes en Afrique ? En attendant la catharsis collective, le confinement est donc de rigueur, soulignant d’emblée l’inégalité propre au système des classes sociales. Dans un livre antérieur, Une histoire du silence : de la Renaissance à nos jours, Alain Corbin notait ceci : « Je suis frappé par la peur contemporaine de se retrouver face à soi ». Le silence étant associé à l’ennui, les chaînes d’information en continu, en même temps que la comptabilité quotidienne des morts et les injonctions à se laver les mains et tenir ses distances avec l’autre, font part de petits trucs pour tuer le temps, pillés sur les réseaux sociaux (recettes de cuisine avec les moyens du bord, gymnastique dans le salon, puzzle et tricot…). Et l’amour dans tout ça ? Vaut mieux pas.

J’en étais là de ces réflexions quand j’ai appris la publication imminente, par les éditions du Seuil, du livre de l’écrivain italien Paolo Giordano, Contagions (traduit par Nathalie Bauer). Une œuvre indispensable, de circonstance en effet, composée à chaud en plein confinement dans la ville de Milan aux rues vides comme partout ailleurs. L’auteur synthétise son projet en ces termes : « Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle ». C’est écrit à la première personne du singulier et ça parle à tout un chacun en un style clair, qui abrite la juste profondeur d’une méditation active. Je ne doutais pas, en commençant mon papier, que des romanciers vont sous peu s’emparer des heures folles que nous vivons et que l’immensité du nouveau mal qui répand la terreur ferait bientôt l’argument de fictions. Paolo Giordano les bat tous de vitesse, justement, par le bien-fondé d’une réflexion sans autre personnage que lui-même.

J’en suis d’autant plus touché que le propos de cet article est de rappeler que des écrivains, au cours des siècles, se sont voués à écrire de la maladie, essentiellement de la peste. Sans remonter au Grec ancien Thucydide qui, en 430 avant Jésus-Christ, expose les symptômes de ce mal dont il se croit infecté, sans remonter jusqu’aux Écritures, qui en traitent par métaphores, on se souvient, depuis l’école, que La Fontaine, dans les Animaux malades de la peste, résume magnifiquement, en un alexandrin impeccable (« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ») l’essence même de cette « maladie du passé » – dont le dernier cas identifié en Corse remonte à 1945 – qui hante durablement les cauchemars de l’humanité, à plus forte raison ces jours-ci. Et la grippe espagnole, laquelle succédant à la boucherie en gros de 14-18, aurait encore fauché 20 à 50 millions d’êtres, ou plus, dont l’exquis poète Guillaume Apollinaire, qui ouvrit la porte à l’art moderne ! On a presque oublié la tuberculose, qui n’est pas qu’une maladie romantique, et la syphilis aux ravages secrets. Bien passées sous silence, les hécatombes provoquées par la colonisation et la conversion forcée de « sauvages » ici et là, quand les navires venus d’Europe débarquaient leurs virus « civilisés » à l’autre bout du monde. Et la peste noire, récurrente, en ses variantes multiples, saisonnière, suivant les routes du commerce, diffusée en toute innocence par des générations de rats aux yeux rouges.

On doit à Boccace (1313-1375), érudit toscan, helléniste avisé, lecteur assidu de la Divine comédie de Dante, ami fidèle de Pétrarque (« Nous sommes une même âme dans un même corps », disait-il) le fameux Décaméron, ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste qui ravagea Florence en 1348. Il la décrit avec précision dans l’introduction de son livre, qui met en jeu dix jeunes gens (sept femmes et trois hommes) de la société aisée de la ville. Ils ont fui le fléau et se sont réfugiés dans une vaste demeure à la campagne. Confinement de luxe. Dix jours durant (sur les quatorze que dure leur repli : le vendredi et le samedi étant consacrés aux oraisons et à l’hygiène), ils vont se raconter des histoires, soit dix fois dix nouvelles, sur le thème successivement imposé par le « roi » ou la « reine » de la journée. Il n’est question que d’amour, du conjungo à l’adultère, de la sensualité et de la fidélité, de l’idylle et de la tragédie, car chez Boccace on peut aussi mourir d’amour… Quelques scènes libertines furent, à l’époque, jugées immorales. En 1971, Pier Paolo Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, lesté d’une forte densité érotique. Acteur actif et contemporain des guerres de religion de son vivant, Agrippa d’Aubigné (1552-1630), qui fut tout à la fois valeureux guerrier trompe-la-mort, savant helléniste, hardi pamphlétaire, amoureux délicat, diplomate, proche d’Henri IV et d’abord et surtout calviniste fanatique, a laissé dans les Tragiques, poème épique en sept livres plein de bruit et de fureur publié en 1616, des pages vigoureuses sur la peste, qu’il frôla à l’âge de dix-huit ans.

De Daniel Defoë (1660-1731), l’auteur de Robinson Crusoë – bel exemple de confinement en plein air sur une île à la Koh Lanta – en attendant que le naufragé solitaire abolisse avec Vendredi les « distances de sécurité » (pardon, on peut plaisanter tout de même), parut en 1722 le Journal de l’année de la peste. Un classique. 100 000 londoniens, parmi les plus pauvres, perdirent la vie lors de l’épidémie de 1665, quand Defoë était encore enfant. Le mal, originaire des Pays-Bas, était arrivé par bateau, comme la peste de Marseille, en 1720, était apparue à bord du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, ainsi que le rapportera Antonin Artaud dans son texte foudroyant, le Théâtre et la peste, inauguré dans la conférence qu’il prononça en 1933 à la Sorbonne. Defoë avait eu connaissance des événements de Marseille. Son narrateur, un bourgeois doté d’un sens aigu de l’observation, décrit précisément les symptômes du mal et narre les péripéties de la tragédie, en multipliant les histoires de destins individuels, en figurant les attitudes de personnages hauts en couleur en proie à toutes les passions humaines en période de terreur. Defoë a fait école. Albert Camus reconnut sa dette envers lui dans la composition de la Peste, son roman si célèbre. En 1983, l’auteur dramatique Jean-Luc Lagarce publiait Vagues souvenirs de l’année de la peste, que les Solitaires Intempestifs viennent opportunément de rééditer. La peste, en filigrane, est chez lui le voile du sida, dont il s’est éteint à l’âge de trente-huit ans. Toujours sur les traces de Defoë, l’Américaine Naomi Wallace a écrit une pièce, Une puce, épargnez-la (On Fleat Spare), dont le texte est paru aux éditions Théâtrales en 2007 et qu’en 2012 Anne-Laure Liégeois mettait en scène à la Comédie-Française.

L’imaginaire anglo-saxon, abreuvé à la source de l’Ancien Testament, volontiers hanté par le jugement dernier, n’abonde-t-il pas en fictions sur le thème de la chute ? Celle de la Maison Usher pour Edgar Poe (1809-1849), suite à une maladie de l’âme, ne doit pas faire passer sous silence sa nouvelle Le masque de la mort rouge, traduite par Baudelaire. Dans une abbaye fortifiée, lieu privilégié du genre gothique, le prince dépravé Prospero s’enferme avec un millier de dames et de chevaliers dans une retraite voluptueuse, pour échapper à la Mort rouge, qui provoque « des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être ». Au cours d’un bal, le prince, en fureur, se précipite avec un poignard sur un inconnu qui arbore un masque de victime du mal. Le masque arraché ne révèle que le vide. Le prince meurt aussitôt… S’il est maintes interprétations de ce conte allégorique, il n’en reste pas moins que la tuberculose frappa Virginia, la jeune épouse de Poe et qu’il fut le témoin de l’épidémie de choléra, ou de peste bubonique, on ne sait trop, qui frappa Baltimore en 1831.

Digne héritier de Poe, Jack London (1876-1916) imaginera, dans La peste écarlate (The Scarlet Plague), qu’en 2073 le monde a été décimé, cinquante ans auparavant, par ce mal qui colore la peau en rouge. Quelques rares survivants demeurent, des brutes pour la plupart. Un vieillard sénile tente de raconter à ses petits-enfants comment c’était avant. Par bonheur, des livres ont été sauvegardés dans une grotte… Dans le même ordre d’idées apocalyptiques s’illustreront Richard Matheson et Stephen King, experts en Horror stories. En France, soyons un peu chauvins, on a eu le choléra à Manosque avec Le hussard sur le toit, de Jean Giono et la variole, non loin de l’île Maurice, avec La quarantaine, de J.M.G. Le Clézio. Toujours l’épouvante attise l’imagination. C’est une loi non écrite qui a la vie dure. Stéphane Harcourt

ANTONIN ARTAUD : Le Théâtre et la peste est un texte admirable, d’un lyrisme noir, au fil duquel la description du mal procède par des images d’une violence poétique indéniable (« des bûchers s’allument pour brûler les morts, au hasard des bras disponibles »). Le comble n’est-t-il pas qu’Artaud exige du théâtre qu’il se mette au diapason de la peste pour ébranler la société dans ses fondements ?

ALBERT CAMUS : Le roman la Peste (1947) se situe à Oran. Le docteur Rieux jette un regard froid sur les ravages humains causés par l’épidémie, décrit scrupuleusement les symptômes, analyse les attitudes contradictoires issues de la peur ; lâcheté, courage, foi en Dieu, désir de fuite… De l’aveu de l’auteur, le tableau clinique de la maladie cache subtilement une allégorie de l’Occupation.

JEAN GIONO : Dans le Hussard sur le toit (1951) Angelo, héros stendhalien, conspirateur carbonaro, croise en 1832 le choléra dans ce qui n’était pas alors les Alpes de Haute-Provence. Il lie connaissance avec Pauline de Théus. La relation sera platonique. La maladie lui aura révélé la hideur et l’ignominie du monde. Il ne sera pas contaminé à l’issue d’un périple symbolique riche en péripéties.

STEPHEN KING : Parangon de la littérature post-apocalyptique, le Fléau (The Stand), paru en 1978, reparu en 1990 avec des ajouts, s’attache aux effroyables séquelles d’une épidémie de grippe suscitée en laboratoire. La majeure partie de la population américaine disparaît. Les survivants, répartis en deux camps identifiés, celui du Bien contre celui du Mal, se livrent une guerre sans merci.

J.M.G. LE CLÉZIO : Dans la Quarantaine (1995), Le Clézio revoit son roman familial, grâce à l’histoire de son grand-père, né à l’île Maurice, obligé en 1891 de subir plusieurs mois de quarantaine sur un îlot, après qu’ait été décelée la variole sur le navire qui le ramène. Deux frères, ainsi mis à l’écart de tout, éprouvent un très vif sentiment de la nature et l’un s’éprend d’une jeune métisse…

RICHARD MATHESON : Avec Je suis une légende (I Am a Legend) paru en 1954, Matheson est l’aïeul de l’abondante littérature de dystopie qu’affectionnent russes et américains. Le dernier homme sur terre, indemne, a maille à partir avec ses voisins, moitié-vampires, moitié-morts-vivants. On peut parier que pour son formidable album, Thriller, Michael Jackson en a sûrement pris de la graine.

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Regards croisés, la CGT en question(s)

Dirigé par les historiens Michel Dreyfus et Michel Pigenet, l’ouvrage Regards croisés sur 125 années d’un syndicalisme de transformation sociale interroge l’histoire de la CGT. Une lecture bienvenue, à l’heure d’un Premier Mai confiné.

 

Alors que la CGT va souffler ses 125 bougies en septembre 2020, les historiens Michel Dreyfus et Michel Pigenet ont rassemblé les analyses de plusieurs chercheurs, historiens et politologues. Dans Regards croisés sur 125 années d’un syndicalisme de transformation sociale, ils intègrent les avancées des recherches de ces dernières décennies, ainsi qu’une historiographie assez riche, pour s’interroger dans une approche pluridisciplinaire. « Si la doyenne des syndicats français revendique une antériorité longtemps confondue avec la primauté et ne s’offusque pas d’avoir ses entrées au musée, elle tourne résolument le dos à la maison de retraite. « Vieille dame » certes, mais version « indigne », tout au moins aux yeux des adversaires de ses objectifs, de ses pratiques, de sa culture et, pour tout dire, de son histoire ». Restructurations économiques et politiques gouvernementales ont contribué à l’affaiblissement durable du syndicalisme, des mouvements de type nouveau comme les Gilets jaunes ont modifié le paysage social et revendicatif. Alors que la CGT « demeure l’un des principaux pôles de résistance à l’offensive néolibérale », les auteurs mettent en perspective certaines des grandes questions qui ont structuré la construction de la confédération, en ont nourri les débats et les stratégies.

Le livre s’agence en sept chapitres. David Hamelin revient ainsi sur le modèle organisationnel de la CGT — territorial et professionnel — et ses évolutions. Un modèle qui a aidé à ce qu’« une organisation qui fut présentée maintes fois comme étant sur son déclin [soit] parvenue à traverser plus de cent ans d’histoire, deux guerres mondiales, plusieurs crises économiques et sociales majeures, trois Républiques, un régime autoritaire et liberticide comme celui de Vichy, et des transformations idéologiques et sociétales ». Et un modèle qui s’est en outre imposé avec des adaptations diverses et des variantes à l’ensemble des organisations syndicales françaises. David Hamelin permet aussi de comprendre l’évolution des relations entre les structures de la CGT et la construction du confédéralisme dans un mouvement loin d’être linéaire. Il interroge les questions qui « jalonnent » les débats de la CGT à ce sujet « depuis ses débuts », comme « le rapport de la CGT au fait politique, la démocratie syndicale, l’organisation des instances décisionnelles et le rôle du personnel confédéral ». Dans la singularité du paysage syndical français, marqué par la pluralité sinon la dispersion des organisations, Morgan Poggioli interroge pour sa part « unité et scissions dans l’histoire de la CGT », les éléments conjoncturels ou structurels qui en sont à l’origine, l’évolution de la stratégie unitaire de la CGT, les thèmes ou revendications susceptibles aujourd’hui de faire consensus.

L’étude de Sophie Béroud — à travers des « repères historiques sur la sociologie des adhérents » — sur la place qu’occupe la CGT dans le salariat, fait écho à une problématique mise en débat dans les organisations de la CGT depuis plusieurs congrès déjà. L’autrice part d’un constat : « avec un taux de syndicalisation qui ne dépasse pas à l’heure actuelle, et pour elle seule, les 2,4 % de la population active, la CGT est loin d’occuper la position qui était la sienne à la sortie de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’avant la scission elle organisait près d’un salarié sur deux ». Elle interroge alors l’évolution de cette sociologie, rappelle qu’aujourd’hui « la CGT demeure une organisation majoritairement masculine (61,9 % des adhérents en 2016) » avec « une moyenne d’âge relativement élevée » (50 ans), « les moins de 30 ans constituant à peine 4,7 % de l’ensemble » (ce qui n’est pas spécifique à la confédération). Elle souligne le poids des retraités dans plusieurs fédérations, ce qui est à la fois un succès de la continuité syndicale, mais aussi le signe d’une difficulté à syndiquer les nouvelles générations de salariés. La CGT demeure cependant, dit-elle, « une organisation ancrée dans les classes populaires » (ouvriers, employés) et reste donc « l’organisation la plus en prise — avec FO du côté des employés — avec la réalité sociale des travailleurs ». La chercheuse analyse, dans la « part du salariat qui échappe à la CGT », d’une part ceux appartenant aux catégories les plus qualifiées, d’autre part les plus précaires. Ce qui met en lumière le rôle des organisations spécifiques de la CGT, celui de ses organisations territoriales et l’enjeu de formes nouvelles d’organisation (comme les syndicats de sites…).

Agir pour améliorer le quotidien et permettre, in fine, l’émancipation des travailleurs : cette « double besogne » est énoncée dès le congrès d’Amiens, posant des questions à la fois d’orientation et stratégiques, que le livre permet de mieux saisir. Ainsi, Michel Dreyfus propose une histoire des relations de la CGT avec la puissance publique, distinguant cinq grandes périodes depuis 1885 : l’ère des illusions jusqu’à la Grande Guerre, « l’apprentissage de la force de l’État » de 1914 au Front populaire, puis une séquence « où les unitaires découvrent à leur tour » le rôle potentiellement positif de l’État, les années dites des Trente Glorieuses où la CGT négocie des améliorations des conquêtes de la Libération, puis une séquence qui se poursuit aujourd’hui où elle fait pression pour les sauvegarder. Laure Machu, pour sa part, analyse l’évolution de l’articulation entre l’engagement contestataire et la capacité de proposer et de négocier de la CGT. Jean-Louis Pernot, qui revient sur l’engagement international de la CGT, rappelle que cette dimension est « consubstantielle au mouvement syndical ». Il permet alors d’y voir plus clair sur les permanences et discontinuités en la matière durant 125 ans, qu’il s’agisse de ses liens ou de sa place dans les structures à vocation européenne ou internationale. Enfin, Michel Pigenet étudie la ou les « culture(s) cégétiste(s) » reposant sur des valeurs, des références, des pratiques.

L’ouvrage se complète d’une riche bibliographie. Utile aux chercheurs comme aux militants, l’ouvrage le sera probablement aussi à tous les acteurs de la société civile. Isabelle Avran

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André Comte-Sponville, propos confinés

Lors de l’émission « Grand bien vous fasse » sur France Inter, dans la presse comme à la télévision, le philosophe André Comte-Sponville s’est exprimé sur la pandémie et notre société de l’après-confinement. Un propos peut-être déroutant, assurément interpellant… Que l’on en partage ou conteste les attendus, une matière à réflexion et débat.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le remarqué Petit Traité des grandes vertus, ainsi que d’un Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville fut élève de Louis Althusser et de Jacques Derrida. Agrégé et docteur en philosophie, il enseigna longtemps à  la Sorbonne avant de se consacrer exclusivement à l’écriture.

 

Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. Montaigne, dans Les Essais, écrivait : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. L’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes. Est-ce la fin du monde ? C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. C’est quand même hallucinant !

Rappelons-nous ensuite que ce n’est pas la première pandémie que nous connaissons. On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne (24 millions d’habitants). Les médias, à juste titre, ont rappelé récemment que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts (près de 24 000 fin avril, NDLR) est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons-nous enfin qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Le cancer tue 150 000 personnes en France. En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine, ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine. C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. L’exemple que je donne souvent, c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle. Voltaire écrivait joliment : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, certes particulièrement précieux, mais qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation. Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence ». Il avait raison. Aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique. Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans, auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année. Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité. Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent, d’un coup, va devenir disponible indéfiniment ? « Cent milliards d’euros », dit le ministre des Finances, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vies ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires. Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général. Qu’est-ce qu’une société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités ? Bien sûr, la dépendance est un problème majeur mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes sont, à mon avis, des problèmes encore plus graves que le coronavirus. De même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants… Faut-il enfin rappeler que la malnutrition tue 9 millions de personnes chaque année dont, dans l’indifférence presque générale, plus de 3 millions d’enfants de moins de cinq ans ?

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que l’épidémie. Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement, c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 : il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 ! André Comte-Sponville

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De la traite négrière à l’esclavagisme

Le 27 avril 1848, il y a plus de 170 ans, sous l’impulsion de Victor Schoelcher, le gouvernement de la Deuxième République abolit définitivement l’esclavage. L’aboutissement d’un long processus entamé lors de la Révolution de 1789. De Césaire à Glissant, de Pétré-Grenouilleau à Éric Vuillard, historiens et chercheurs, écrivains et poètes en rendent compte.

 

Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et negrebilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France d’abord, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités, au fil du temps, pensent le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.

Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle)  – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques),  pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !

Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congo d’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…

Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain » : faux mariage, atelier clandestin, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Quatar , la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale.

Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois

L’Afrique, terre d’esclavage

Un continent, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey (le Bénin, de nos jours), sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.

Aimé Césaire, quelques décennies plus tôt, s’était plongé à corps perdu dans l’écriture du Cahier d’un retour au pays natal. Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Outre la luxuriance de la langue, surgit entre les lignes la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce qu’il entend de la cale « monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… ». Parce que, proclame-t-il alors en 1939, à la face de la puissance coloniale et à la veille d’une autre barbarie, celle des camps nazis, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique, Édouard Glissant, s’abreuvera, se nourrira ! Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. « La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit le regretté Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Patrick Chamoiseau reprend à sa façon le flambeau des mains de Glissant. Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». Voilà pourquoi, aujourd’hui, l’image du migrant nous est insupportable : elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Yonnel Liégeois

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Neumann, ouvrier à temps plein

Jusqu’au 26 juin, Arte.TV diffuse Le temps des ouvriers, une passionnante épopée signée de Stan Neumann. Du début du XVIIIe siècle à nos jours, en quatre épisodes, une synthèse éblouissante de tout ce que nos sociétés doivent aux luttes des « damnés de la terre ».

 

Une série documentaire intitulée Le Temps des ouvriers pourrait tendre à faire fuir, en ce temps de confinement forcé où l’envie de s’évader nous démange. La proposition pourrait sembler rébarbative car trop historique, idéologique, poussiéreuse, bref, plombante. Il n’en est rien. Sobrement intitulés Le Temps de l’usine, Le Temps des barricades, Le Temps à la chaîne et Le Temps de la destruction, les quatre épisodes d’une heure chacun déploient en réalité une fresque passionnante. Passionnante parce que, pour retracer l’épopée ouvrière qui remonte au 18e siècle, Stan Neumann s’appuie sur de grands repères chronologiques sans se laisser enfermer dans une logique didactique ou linéaire.
Solidement documenté par des photos, des films, des témoignages et des entretiens avec des historiens, des syndicalistes ou de simples ouvriers, son voyage ne cesse de faire des sauts dans le temps et dans toute l’Europe, au gré des lieux, des luttes, des liens… La notion du temps est au cœur de l’analyse proposée. Élément récurrent des titres de chaque épisode, le temps marque également la charte graphique et la bande sonore de la série. Les temps sont multiples, il y a celui qui dure à la chaîne, celui qui file quand il ne sert qu’à récupérer physiquement, celui que s’imagine l’ouvrier pour s’émanciper du travail posté, celui qui se compense lors des congés payés, celui qui se grappille au temps de travail pour résister à l’aliénation. Le temps, décidément, rapproche le salarié du 21e siècle des masses d’ouvriers qui luttèrent pour ne pas perdre leur vie à la gagner.
Le ton et le regard employés sont ceux d’une mise en perspective distancée, loin de toute idéologie et notamment de l’historiographie marxiste traditionnelle. Partant des origines du mouvement ouvrier, pendant la seconde moitié du 18e siècle dans le Nord de l’Angleterre, où des familles entières de paysans et de petits artisans sont chassés de leurs terres pour aller rejoindre les villes où ils allaient s’entasser comme des esclaves dans les premières usines de textile, Stan Neumann retrace les révolutions, les guerres et les grandes grèves pour souligner les conquêtes sociales et les échecs souvent sanglants du mouvement ouvrier. Il n’est jamais démonstratif ni partisan mais assume sa préférence pour une pédagogie vivante, concrète. Politique, finalement. Puisque derrière cette passionnante peinture de l’histoire ouvrière, se dessinent les enjeux d’un capitalisme qui prévaut encore aujourd’hui. Dominique Martinez

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