Archives de Tag: Doc

Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Nicolas Lambert, le théâtre dans la plaie

Comédien et dramaturge, Nicolas Lambert défend un théâtre documentaire à la portée de tous. À l’affiche du Belleville jusqu’au 28 décembre, sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » dénonce les travers de la Ve République. Portrait

 

Rendez-vous fixé le matin parce qu’en ce moment, passé 14 heures, Nicolas Lambert ne sait plus bien qui il est. Il faut dire qu’il endosse trois soirs d’affilée plus d’une trentaine de personnages, bien réels impliqués dans sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » au Théâtre de Belleville. Un travail de titan pour le comédien, comme pour le dramaturge, qui a mené des années d’enquêtes. C’est après l’élection de Jacques Chirac en 2002 qu’il décide de s’attaquer aux méandres de la Ve République alors que le président pour qui il a voté ne fait nullement cas d’une partie de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Face à cette trahison, il décide de porter le théâtre dans la plaie. « Ce n’était plus possible de me cacher derrière les classiques, il me fallait nommer les choses et les gens ». Il suit alors le procès Elf et en tire une pièce en 2003, « Elf, la pompe Afrique ». Suivront « Avenir radieux, une fission

©Erwan Temple

française » sur le nucléaire puis « Le maniement des larmes » sur l’armement.

Rien ne prédisposait Nicolas à embrasser une carrière théâtrale. Fils d’une infirmière psychiatrique (partie trop tôt d’un cancer) et d’un père, dessinateur industriel dans l’armement, il peine à poursuivre ses études. Mais de bonnes fées vont se trouver sur son parcours comme ce « prof de philo génial » qui lui redonne goût au savoir.

La scène buissonnière

En suivant un camarade dans l’atelier théâtre du lycée, il va vite être embarqué. Ça commence fort avec une pièce tirée du roman d’Horace McCoy « On achève bien les chevaux » contant les marathons de danse pour survivre à la Grande Dépression. « Un projet formidable qui rassemble sur scène 30 comédiens et 15 musiciens ! On joue dans les gymnases et les salles des fêtes de la banlieue sud, de Juvisy à Étampes ». Le spectacle remporte un franc succès et Nicolas est paré pour continuer. Alors qu’il enchaînait les redoublements, il décroche son bac et entame des études de philo à l’université de Nanterre. Là, il est encore verni avec pour prof de maths, le poète Jacques Roubaud et en socio, le réalisateur Jean Rouch, difficile de décrocher. Côté planches, il rencontre Sylvie Gravagna au Théâtre universitaire – avec qui il fonde sa compagnie – qui adapte le roman de Robert Merle « Derrière les vitres ». Le spectacle « Nanterre la folie » évoque la journée du 22 mars 1968 quand les étudiants vont dans le pavillon des filles et la vie quotidienne à Nanterre avec les ouvriers maghrébins. « Je n’avais jamais entendu parler de la colonisation ni pris conscience qu’il existait une ville au milieu de la banlieue », se souvient Nicolas Lambert, longtemps confiné à Arpajon (Essonne). Là encore, c’est un succès et la pièce tourne dans des salles qu’il faut équiper.

L’école des ondes

Philo, théâtre, Nicolas a une autre passion : la radio. Ses yeux clairs s’illuminent quand il se souvient de ses découvertes : Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL, Fip, « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter… « Ça m’a ouvert au monde », résume-t-il. Il ne se contente pas d’être un fervent auditeur qui enregistre tout, il devient animateur pour Radio Lucrèce, une radio associative de Nanterre, alors qu’il est objecteur de conscience. Dans les années 2000, il sera reporter aux côtés d’Antoine Chao pour « Fréquences éphémères », une radio itinérante au cœur des créations. Ce souci d’être au plus près d’un public varié ne le quitte pas. « Où tu joues ? Pour qui tu joues ? Qu’est-ce que tu joues ? » : questions cruciales pour Nicolas Lambert qui veut interpeller le public, surtout celui qui ne fréquente pas les salles de théâtre. Quand il joue dans les années 2000 à Pantin « Le Grenier des Lutz » qui raconte l’histoire d’une famille ayant quitté l’Alsace en 1870 (comme son grand-père), il interroge les habitants sur l’histoire de l’immigration et en fabrique un feuilleton

©Erwan Temple

radiophonique. Il se souvient avec émotion de cette mama en boubou qui fait un parallèle au micro entre ces exilés d’hier et sa propre histoire.

Passée la cinquantaine, Nicolas Lambert est boulimique. Tout est bon pour pousser la réflexion politique. Il multiplie les interventions aux côtés des associations telles Amnesty, Greenpeace ou Anticor. Aujourd’hui, il voudrait décliner en radio, BD, théâtre une histoire de nos guerres françaises au Cameroun, au Mali, en Algérie ou à Madagascar. Une nouvelle investigation qui promet de beaux remous.

Enquêtes magistrales

À l’affiche au Théâtre de Belleville, la trilogie de Nicolas Lambert « Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie » se glisse dans les méandres de la Ve République. Pétrole, nucléaire, armement : le dramaturge dissèque les trois volets en s’appuyant sur les procès, les débats publics, les témoignages ou les archives radiophoniques. Il en endosse tous les rôles pour mieux nous embarquer dans les coulisses de quelques affaires d’État gratinées. Des sujets brûlants toujours au cœur de l’actualité qui rebutent bien des théâtres à le programmer. Le canardage est de premier choix et soulève une multitude de questions et pas mal de rires. Amélie Meffre

« Elf, la pompe Afrique », le jeudi à 21h15. « Avenir radieux, une fission française », le vendredi à 21h15. « Le maniement des larmes », le samedi à 21h15.

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Rideau rouge, Sur le pavé

Olivier Neveux, d’un mariage contre nature

Enseignant à l’École nationale supérieure de Lyon, Olivier Neveux publie Contre le théâtre politique. Un ouvrage qui passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens. Dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte.

 

Olivier Neveux enseigne l’histoire et l’esthétique du théâtre à l’École nationale supérieure de Lyon. Il publie Contre le théâtre politique (1). Cet essai prend la suite logique de ses Politiques du spectateur (La Découverte, 2013). Nourri d’une infinité de réflexions menées sur la pente de la dialectique, il passe au crible les conséquences de la sentence « Tout est politique », jadis autrement porteuse de sens, sur le statut et le devenir du théâtre public « par gros temps néolibéral ». Le constat est imparable. L’auteur, doté d’une sorte d’ironie philosophique impavide, ausculte le projet latent, de plus en plus manifeste, d’un État de moins en moins bailleur de fonds qui adjoint aux artistes de « créer du vivre-ensemble » et de parler du monde. Le théâtre est donc officiellement sommé « de s’impliquer dans la réalité », de « la documenter, voire de la critiquer », à charge pour lui d’en panser les plaies à des fins proprement politiciennes. Du coup, « le théâtre doit prendre part à la réconciliation nationale, porter haut les valeurs occidentales, attester la liberté d’expression, semer doutes et questions mais aussi démontrer que notre République répressive connaît encore quelques ostentatoires poches critiques ».

S’il met en avant des exemples frappants de cette dérive idéologique, Olivier Neveux ne se prive pas d’en citer à comparaître quelques saillants contre-exemples (fournis entre autres par Milo Rau, Maguy Marin, Adeline Rosenstein…). N’est-il pas temps, en effet, que l’art, le théâtre donc, s’empare de radicalités insoupçonnées afin de participer, avec ses moyens propres, au mouvement qui œuvre à l’abolition de l’ordre persistant ? Notre brève recension ne peut rendre compte de la pertinence coupante de cet essai, étayé sur des pensées vives (Bensaïd, Rancière, Philippe Ivernel, Walter Benjamin, etc.), composé dans une langue jamais empoissée dans un dogme, toujours en alerte, qui ménage même la part du rêve, soit de l’utopie, renouant ainsi, à la fois, sans coup férir, avec une pensée radicale de la politique et du théâtre, grâce à quoi l’une et l’autre, enfin en toute gravité essentielle, recouvreraient la réalité brûlante qui n’est pas près de s’éteindre.

Pour Olivier Neveux, ce livre se dresse « contre ce qui neutralise le théâtre et la politique dans le conformisme de leur alliance ». Dont acte. Jean-Pierre Léonardini

(1) 320 pages, 14 euros. La Fabrique éditions, 64 rue Rébeval, 75019 Paris (Tél. : 01.40.15.02.63), distribution-diffusion Les Belles Lettres.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, La chronique de Léo, Rideau rouge

Arthur Lochmann, un auteur bien charpenté

Arthur Lochmann a publié, aux éditions Payot, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Il a délaissé études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. Un très beau récit d’apprentissage.

 

Arthur Lochmann est l’auteur d’un livre poignant, La vie solide, la charpente comme éthique du faire. Réflexion conduite, non pas comme une recherche sur le travail en général ni même sur un travail singulier, mais bien construite de l’intérieur même de l’apprentissage et de l’exécution d’un travail dès lors forcément spécifique. Où l’on voit qu’apprendre un métier, exécuter un travail avec soin, c’est tout autre chose que de se conformer à des prescriptions, à des protocoles préétablis. C’est interpréter. C’est entrer en intelligence exigeante de soi, s’initier, se confronter à celles des compagnons du chantier, mais aussi de ceux d’autres lieux, régions et pays. De ceux d’avant, des autres générations. C’est entrer dans de nouvelles hybridations de savoirs. Ainsi, c’est vers la fin du livre que l’auteur nous fait découvrir qu’en Allemagne l’initiation des compagnons se fait autrement encore qu’ici, qu’au Japon il y a d’autres façons, d’autres savoir-faire, d’autre formes d’outillages pour le même usage… et que l’on solutionne autrement les mêmes problèmes. D’autres clefs à la charpente. C’est entrer dans d’incertaines transformations, sensibles, cognitives, corporelles, sensitives… C’est fabriquer de l’imaginaire, réinventer des mathématiques, des calculs, construire de nouvelles figures géométriques, mécaniques (et  gymniques !…), tendre l’oreille autrement, se faire tout attentif, faire des découvertes écologiques et développer les vertus propres à chacun des  éléments.

Explorer, dire l’agir d’un travail spécifique, ici celui du charpentier, porte  bien quelque chose d’universel mais pas d’unificateur, justement pas  « généralisant ». Creusement de la pensée qui se développe dans l’exécution de la tâche, qui ne lâche pas la main. Le travail peut ouvrir alors l’espace à la joie large de la connaissance active, à la générosité du don …

C’est un très beau livre, très fort. Instructif. Tout à l’opposé d’un témoignage larmoyant ou exaltant  mais qui, du pareil au même, nous mettrait l’arme au pied, à l’opposé aussi d’une analyse simplement sociologique qui ne laisserait pas prise. Tout cela n’est pas ici rejeté mais ce n’est pas là l’objet. Et on lui est reconnaissant, ô combien, à Arthur Lochmann, de s’en tenir fermement à son objet. C’est de cela dont nous avons le plus besoin aujourd’hui pour rester debout, pour ne pas succomber à la dépression collective, tout comme à son  revers, à cette excitation où nous conduit la condition de ces salariés surmenés du vide que nous devenons, comme  le disait Guy Debord. Son objet, Arthur Lochmann n’y déroge pas : c’est la recherche de la dynamique anthropologique propre du  travail et le soin qu’il faut apporter à la tâche pour être. Être vraiment, et porter ainsi sa contribution au  commun de l’existence. Ici, aider à habiter… Voilà l’éthique. C’est par là, c’est ainsi fondamentalement, entrer en résistance aux affaires et aux affairistes du temps présent. Et le livre le dit, c’est valable pour tout métier, mais à inventer librement. Absolument.

C’est « homo-faber » qui prend lui-même la parole, qui se fait « homo-sapiens » comme rarement. On pourra contester la formule à l’emporte-pièce. Pas d’importance, ayons l’obligeance de la prendre pour ce qu’elle veut dire. On pense à Henri Bergson : « En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d’en varier indéfiniment la fabrication ». Des échos également à  Hannah Arendt, à Simone Weil, à Gaston Bachelard dans ce que ces auteurs apportent de plus concret… Nous sommes loin ici des considérations théoriques, et plus loin encore des bavardages idéologiques. Nous sommes entrés  en expérimentations, en travaux pratiques. C’est aussi d’un autre rapport de la théorie et du savoir, y compris dans la constitution même des savoirs, que ce livre et son auteur, par sa démarche courageuse, témoignent. Jean-Pierre Burdin

Un récit d’apprentissage

Arthur Lochmann a délaissé ses études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. « À bien des égards, l’apprentissage de ce métier ressemble à celui des autres artisanats : on y intériorise des gestes, une langue, des méthodes, des exigences, et cela prend du temps. Mais la charpente est aussi une activité à nulle autre pareille, on y travaille le bois […]. On y mêle continuellement savoirs traditionnels et méthodes modernes pour construire de manière durable et écologique. On y vit dehors, par tous les temps. […]  C’est un métier immensément exigeant, une vie solide à laquelle on s’attache ».

Ce récit d’apprentissage entremêle souvenirs de chantiers, réflexions sur le corps, le savoir, l’équipe, le travail, le patrimoine, le temps… L’auteur montre comment cette activité lui a donné des clés précieuses pour s’orienter dans notre époque. D’une toute autre manière que les sociologues ou les psychologues du travail, il témoigne qu’apporter du soin à son travail donne du sens à son action, qu’apprendre et transmettre préserve un bien commun, et que bâtir s’inscrit dans la durée. À l’heure de la gestion du travail à court terme, de la segmentation des activités par la sous-traitance, de l’individualisation, de la mystique de l’électronique qui ferait disparaître les relations entre producteurs de biens et de services et les relations entre les producteurs et leurs bénéficiaires, Arthur Lochmann offre une bouffée de plein air. La vie solide nous ramène les pieds sur terre, le cœur au soleil. Texte d’invitation des « Violons de la baleine blanche », l’association de quartier du 13ème arrondissement de Paris, initiatrice de la rencontre-débat du 18/11 à la librairie Jonas (75).

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Documents, essais, Les feuilles volantes de JPB

Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, Sur le pavé

Plenel, la victoire des vaincus

Dans son dernier essai, La victoire des vaincus, le journaliste Edwy Plenel propose une réflexion « à propos des gilets jaunes » sur la corruption, sinon la confiscation, de la démocratie par le pouvoir présidentiel. Plus encore sur l’aggravation des inégalités, sur les espoirs comme les dangers que recèle semblable séquence sociale.

 

« La révolte des gilets jaunes est un événement pur : inédit, inventif et incontrôlable. Comme tout surgissement spontané du peuple, elle déborde les organisations installées, bouscule les commentateurs professionnels, affole les gouvernants en place », écrit Edwy Plenel dès les premières lignes de son dernier ouvrage, La Victoire des vaincus. Mais son livre se veut moins un essai sur leur révolte qu’une réflexion, inscrite dans le temps long, « à propos des gilets jaunes » comme il l’indique dans le titre : une réflexion sur ce que cette révolte met en question et en cause, sur la nature et les objectifs du pouvoir présidentiel.

En observateur d’abord, puis en analyste condamnant la morgue de classe qui guide certains commentateurs patentés, mais refusant pour autant tout angélisme, le journaliste de Mediapart rappelle que « comme toute lutte sociale collective, [celle des gilets jaunes] s’invente au jour le jour, dans une création politique sans agenda préétabli, où l’auto-organisation est le seul maître du jeu. Comme toute mobilisation populaire, elle brasse la France telle qu’elle est, dans sa diversité et sa pluralité, avec ses misères et ses grandeurs, ses solidarités et ses préjugés, ses espoirs et ses aigreurs, ses beautés et ses laideurs ».

 

Partant des principaux mots d’ordre de cette révolte sociale, il scrute et dénonce la nature de plus en plus personnelle d’un pouvoir présidentiel jupitérien, telle que la Ve République a permis de le forger, qui n’a cessé de s’accentuer au cours des mandatures jusqu’au « président de trop », générant la désaffection moins du politique que de ses moments électoraux. Il met en lumière la marginalisation du Parlement et des contre-pouvoirs qui affadit la démocratie jusqu’à la vider de son sens, et la constitution d’une caste de courtisans issus du même moule, prétendants serviles aux strapontins dorés. Il rappelle comment ce pouvoir confisqué dégénère dans la multiplication des affaires, ces « faits divers de la vie politique ou économique » qui ne sont rien d’autre que des affaires d’Etat.

Il inscrit de ce point de vue les protections au sommet de L’État dont a joui Alexandre Benalla dans la lignée d’autres affaires qui ont corrompu l’exigence démocratique de probité républicaine. Revenant sur les pratiques de François Mitterrand érigé en « Dieu » avec la mise en place de la cellule élyséenne, l’élargissement du périmètre d’intervention présidentielle dans la nomination des cadres de L’État et des sociétés publiques, les écoutes téléphoniques de proches, d’opposants ou de journalistes, ou l’affaire du Rainbow Warrior (le navire de Greenpeace coulé par les services secrets français en 1985) et les dérives qu’a constituées la mise en place, déjà, d’une « garde rapprochée, un service spécial dévoué à la protection de ce qu’il voulait absolument cacher et, aussi, de ce qu’il voulait absolument savoir ». Des affaires qui, de mandature en mandature, seraient restées dans l’ombre et l’impunité sans le travail opiniâtre de journalistes indépendants, faisant leur métier d’information indispensable à la démocratie, et l’intervention de certains fonctionnaires. Et c’est bien l’exigence de démocratie, de participation aux choix politiques qui a surgi, rappelle Edwy Plenel, dans les rencontres des ronds-points. Comme celle de justice et d’égalité.

 

« À son point de départ, la révolte des gilets jaunes vise l’injustice fiscale et l’arbitraire étatique. En ce sens, son moteur originel est au cœur des combats émancipateurs de toujours ; l’exigence d’égalité », écrit-il, consacrant un chapitre à la question des inégalités fiscales, économiques, sociales. En France, et dans le monde. Il rappelle notamment ce que le travail d’Oxfam documente d’année en année : « en 2018 les milliardaires ont vu leur fortune augmenter de 12 % tandis que la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,8 milliards de personnes, chutait de 11 % ». En France, « en 2018, les 5 % des Français les plus riches ont capté 40 % de la richesse nationale ». Délégitimer et réprimer, faire passer des dérives minoritaires pour le fait de tout un mouvement : la recette n’est pas neuve qui permet de réprimer plutôt que de répondre aux exigences qui s’expriment. Au prix d’une violence d’État sans commune mesure depuis des décennies, « comme si l’alibi d’une “foule haineuse” suffisait à légitimer cette dérive dangereuse pour les droits et les libertés », commente l’auteur. Pour Plenel, une autre violence est à l’œuvre, celle des discours qui se succèdent, de plateaux télés en micros élyséens, qui rejoint le mépris exprimé à l’encontre des quartiers populaires avec ses paroxysmes, comme lors des émeutes de 2005. Année qui a vu le retour de l’état d’urgence abandonné depuis la fin de la guerre contre l’indépendance algérienne et depuis banalisé au nom de la lutte contre la menace terroriste. Autant de choix politiques qui font « la courte-échelle » à une extrême droite à l’affût.

C’est aussi un appel que lance en quelque sorte l’auteur de cet essai. Non seulement à une autre politique du pouvoir, mais aussi un appel à celles et ceux qui font de l’émancipation de tous leur horizon. « Tel est le parti pris de ce livre », commente Edwy Plenel, « le plus sûr moyen de faire advenir les monstres, c’est de leur laisser le champ libre. La révolte des gilets jaunes donnera d’autant plus la main à l’extrême droite xénophobe, raciste et antisémite, nationaliste ou néofasciste, que le camp de l’émancipation lui offrira sans lutter le monopole de la colère et le privilège de la contestation ». Et d’en appeler, en écoutant « la clameur plurielle » des gilets jaunes qui nous ont « requis sans prévenir », à « une radicalité humaniste et fraternelle ». Ensemble, affirme-t-il comme un manifeste, « décrétons l’état d’urgence sociale, écologiste et solidaire ». Isabelle Avran

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire, Sur le pavé

Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Cinéma, Sur le pavé