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Christian Gauffer, pour un management humain

Fort de son expérience avec les travailleurs sociaux, le psychanalyste Christian Gauffer décrypte les dégâts d’un management déconnecté du réel. Dans La responsabilité humaine du management, il plaide en faveur d’un dialogue autre au sein de l’entreprise. Et de proposer un « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ».

 

Selon une étude parue récemment (Rapport du cabinet de conseil Gras Savoye Willis Towers Watson, dévoilé dans Le Parisien du 27 août 2019), l’augmentation de 16 % du taux d’absentéisme au travail enregistrée depuis cinq ans serait notamment liée à « une perte de sens du travail ». L’essai de Christian Gauffer sur La responsabilité humaine du management apporte un nouvel éclairage, révélateur sur le lien entre cette perte de sens et le management. Un des éléments clés est la diffusion du lean management, qui prend des allures de tsunami ravageant sur son passage toutes les règles de métier. Les méthodes initialement inventées pour les usines automobiles japonaises Toyota, puis revues et corrigées par les penseurs américains du Massachusetts Institute of Technology (MIT), déferlent, entre autres, dans les hôpitaux et les services sociaux de l’Hexagone avec la bénédiction de l’État.

Gérer la souffrance humaine avec les méthodes identiques à celles de la segmentation et de l’intensification de la production de pièces automobiles relève d’une idéologie délirante, celle du néolibéralisme aveugle et sourd à ce qu’est l’humain. Un totalitarisme basé sur la toute-puissance du marché et dont la particularité est d’ignorer toutes les bornes du réel. Aussi bien celles de la morale que celles de son impact sur la planète. À travers le vécu des travailleurs sociaux, Christian Gauffer montre le processus de déshumanisation en cours insufflé par ce new management. On ne parle plus de personnes, mais de gestion de portefeuilles. Les cadres, pris dans le processus de l’imposture chiffrée, sont enjoints d’obéir aux injonctions d’un management de plus en plus déconnecté du réel. Résister comporte des risques, sans compter que viennent se greffer à cela, parfois, des motivations inavouables telles que la jouissance du pouvoir, l’esprit de caste ou encore ce que le chercheur décrit comme « le refus de castration ».

Christian Gauffer s’inspire de la psychanalyse pour étudier le manager, et évoque en quelque sorte une référence à l’autorité du père qui, s’il acceptait de redescendre sur terre, pourrait peut-être restituer la confiance nécessaire à ses collaborateurs. Et de plaider pour des rencontres entre humains « sujets »… Cette vision du travailleur « sujet » et non du travailleur « citoyen » ne questionne toutefois pas directement le lien de subordination. C’est là le parti pris de l’auteur qui, pour autant, milite pour un management à visage humain ainsi que l’indique le sous-titre de son ouvrage, « manuel à l’usage des cadres et des travailleurs en quête de sens ». En parallèle, et alors qu’il souligne la nécessité de contrepouvoirs, il adresse aux syndicats la même critique d’éloignement du réel que celle qu’il adresse aux managers, avec le risque, dit-il, qu’ils restent enfermés dans l’idéologie. Il puise là dans d’autres écoles de pensée, celles d’Yves Clot et de Christophe Dejours en particulier. Avec notamment son souhait de revaloriser la « disputio », la dispute ou le débat. Pour lui, le syndicalisme devrait ainsi prioritairement se mettre au service de l’expression des salariés.

Tandis que le management actuel tend à nier le conflit, Christian Gauffer estime au contraire essentiel qu’il puisse s’exprimer. Il accorde ainsi à l’expression du rapport de force une dimension fondamentale, en appelant à la défense de l’éthique professionnelle. Ainsi qu’à la responsabilité des travailleurs. Régis Frutier

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Plenel, la victoire des vaincus

Dans son dernier essai, La victoire des vaincus, le journaliste Edwy Plenel propose une réflexion « à propos des gilets jaunes » sur la corruption, sinon la confiscation, de la démocratie par le pouvoir présidentiel. Plus encore sur l’aggravation des inégalités, sur les espoirs comme les dangers que recèle semblable séquence sociale.

 

« La révolte des gilets jaunes est un événement pur : inédit, inventif et incontrôlable. Comme tout surgissement spontané du peuple, elle déborde les organisations installées, bouscule les commentateurs professionnels, affole les gouvernants en place », écrit Edwy Plenel dès les premières lignes de son dernier ouvrage, La Victoire des vaincus. Mais son livre se veut moins un essai sur leur révolte qu’une réflexion, inscrite dans le temps long, « à propos des gilets jaunes » comme il l’indique dans le titre : une réflexion sur ce que cette révolte met en question et en cause, sur la nature et les objectifs du pouvoir présidentiel.

En observateur d’abord, puis en analyste condamnant la morgue de classe qui guide certains commentateurs patentés, mais refusant pour autant tout angélisme, le journaliste de Mediapart rappelle que « comme toute lutte sociale collective, [celle des gilets jaunes] s’invente au jour le jour, dans une création politique sans agenda préétabli, où l’auto-organisation est le seul maître du jeu. Comme toute mobilisation populaire, elle brasse la France telle qu’elle est, dans sa diversité et sa pluralité, avec ses misères et ses grandeurs, ses solidarités et ses préjugés, ses espoirs et ses aigreurs, ses beautés et ses laideurs ».

 

Partant des principaux mots d’ordre de cette révolte sociale, il scrute et dénonce la nature de plus en plus personnelle d’un pouvoir présidentiel jupitérien, telle que la Ve République a permis de le forger, qui n’a cessé de s’accentuer au cours des mandatures jusqu’au « président de trop », générant la désaffection moins du politique que de ses moments électoraux. Il met en lumière la marginalisation du Parlement et des contre-pouvoirs qui affadit la démocratie jusqu’à la vider de son sens, et la constitution d’une caste de courtisans issus du même moule, prétendants serviles aux strapontins dorés. Il rappelle comment ce pouvoir confisqué dégénère dans la multiplication des affaires, ces « faits divers de la vie politique ou économique » qui ne sont rien d’autre que des affaires d’Etat.

Il inscrit de ce point de vue les protections au sommet de L’État dont a joui Alexandre Benalla dans la lignée d’autres affaires qui ont corrompu l’exigence démocratique de probité républicaine. Revenant sur les pratiques de François Mitterrand érigé en « Dieu » avec la mise en place de la cellule élyséenne, l’élargissement du périmètre d’intervention présidentielle dans la nomination des cadres de L’État et des sociétés publiques, les écoutes téléphoniques de proches, d’opposants ou de journalistes, ou l’affaire du Rainbow Warrior (le navire de Greenpeace coulé par les services secrets français en 1985) et les dérives qu’a constituées la mise en place, déjà, d’une « garde rapprochée, un service spécial dévoué à la protection de ce qu’il voulait absolument cacher et, aussi, de ce qu’il voulait absolument savoir ». Des affaires qui, de mandature en mandature, seraient restées dans l’ombre et l’impunité sans le travail opiniâtre de journalistes indépendants, faisant leur métier d’information indispensable à la démocratie, et l’intervention de certains fonctionnaires. Et c’est bien l’exigence de démocratie, de participation aux choix politiques qui a surgi, rappelle Edwy Plenel, dans les rencontres des ronds-points. Comme celle de justice et d’égalité.

 

« À son point de départ, la révolte des gilets jaunes vise l’injustice fiscale et l’arbitraire étatique. En ce sens, son moteur originel est au cœur des combats émancipateurs de toujours ; l’exigence d’égalité », écrit-il, consacrant un chapitre à la question des inégalités fiscales, économiques, sociales. En France, et dans le monde. Il rappelle notamment ce que le travail d’Oxfam documente d’année en année : « en 2018 les milliardaires ont vu leur fortune augmenter de 12 % tandis que la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,8 milliards de personnes, chutait de 11 % ». En France, « en 2018, les 5 % des Français les plus riches ont capté 40 % de la richesse nationale ». Délégitimer et réprimer, faire passer des dérives minoritaires pour le fait de tout un mouvement : la recette n’est pas neuve qui permet de réprimer plutôt que de répondre aux exigences qui s’expriment. Au prix d’une violence d’État sans commune mesure depuis des décennies, « comme si l’alibi d’une “foule haineuse” suffisait à légitimer cette dérive dangereuse pour les droits et les libertés », commente l’auteur. Pour Plenel, une autre violence est à l’œuvre, celle des discours qui se succèdent, de plateaux télés en micros élyséens, qui rejoint le mépris exprimé à l’encontre des quartiers populaires avec ses paroxysmes, comme lors des émeutes de 2005. Année qui a vu le retour de l’état d’urgence abandonné depuis la fin de la guerre contre l’indépendance algérienne et depuis banalisé au nom de la lutte contre la menace terroriste. Autant de choix politiques qui font « la courte-échelle » à une extrême droite à l’affût.

C’est aussi un appel que lance en quelque sorte l’auteur de cet essai. Non seulement à une autre politique du pouvoir, mais aussi un appel à celles et ceux qui font de l’émancipation de tous leur horizon. « Tel est le parti pris de ce livre », commente Edwy Plenel, « le plus sûr moyen de faire advenir les monstres, c’est de leur laisser le champ libre. La révolte des gilets jaunes donnera d’autant plus la main à l’extrême droite xénophobe, raciste et antisémite, nationaliste ou néofasciste, que le camp de l’émancipation lui offrira sans lutter le monopole de la colère et le privilège de la contestation ». Et d’en appeler, en écoutant « la clameur plurielle » des gilets jaunes qui nous ont « requis sans prévenir », à « une radicalité humaniste et fraternelle ». Ensemble, affirme-t-il comme un manifeste, « décrétons l’état d’urgence sociale, écologiste et solidaire ». Isabelle Avran

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Les bêtises de François Bégaudeau

Avec Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau se livre à une critique de la bourgeoisie « cool » qui a fait élire Macron. Un essai volontiers subversif, assurément radical.

 

Cyrielle Blaire – Pourquoi intituler ce livre Histoire de ta bêtise ?

François Bégaudeau – Au début du livre, je me penche sur tous ces mots creux utilisés sans jamais être interrogés, comme « populisme ».  Il  suffit  de  demander  à  ceux qui l’emploient ce qu’ils entendent par là pour qu’il n’y ait plus personne. La bourgeoisie fait tout pour défendre sa position sociale, légitimer l’existant. Elle  a  conscience  qu’il  y  a  des  injustices, que tout n’est pas super, mais sa pensée ultime à propos du libéralisme, c’est de se dire que c’est le « moins pire ».

C.B. – D’où l’injonction à voter au second tour pour « le moindre mal » ?

F.B. – Les libéraux ont du mal à défendre un système qui les a faits rois, mais qui produit des inégalités au kilomètre et détruit le vivant. Du coup, ils légitiment l’existant  en  le  présentant  comme le  « moins  pire ».  Et  c’est  commode, puisqu’ils ont un « pire » à disposition depuis  quarante  ans  avec  l’extrême droite ! Mais rejouer en permanence un débat entre l’existant un peu dégueulasse et ce qui pourrait être encore plus pourri, cela laisse le citoyen face à une alternative  très  pauvre. L’historien  Henri  Guillemin  raconte  comment  la  IIIe  République  bourgeoise, avec  la  démocratie  représentative,  a été conçue comme un système destiné à calmer le mouvement ouvrier. On a inscrit dans les esprits que l’acte politique  par  excellence,  c’était  de voter. Du coup, on a minoré tous les autres actes citoyens réels comme manifester, faire grève, se réunir pour débattre ou bien appartenir à une association.

C.B. – La notion de « mérite » sert en réalité à préserver l’ordre établi ?

F.B. -Tout à fait. Historiquement, la notion de « mérite » est la valeur révolutionnaire que la bourgeoisie a opposée à l’aristocratie. Elle a été une puissance de déstabilisation du féodalisme. Mais dès que la bourgeoisie a été au pouvoir, elle a raconté une fable aux pauvres pour  maintenir  des  comportements de reproduction. L’école a légitimé l’illusion qu’est la méritocratie. C’est normal que les riches soient riches, car ils ont 15 en maths et les pauvres 5 ! Certains prolétaires, en montrant des capacités à comprendre les règles du jeu, réussissent à s’embourgeoiser. Les bourgeois adorent ces pauvres méritants, ils les brandissent pour dire : « Regardez, il n’y a pas de conditionnements sociaux, celui-là a intégré HEC alors qu’il vient de banlieue. » Mais dans les récits de leur propre parcours, les bourgeois oublient toujours le petit coup de pouce apporté par le capital social qui leur a permis de réussir. Au fond, ils sont traversés par la mauvaise conscience.

C.B. – Il y a un Versaillais qui sommeille dans chaque bourgeois ?

F.B. -Tant que la bourgeoisie voit que le rapport de force lui est favorable, elle est « cool ». Mais quand la lutte des classes se durcit, ce qui est le cas depuis l’opposition aux lois Travail et maintenant avec les « gilets jaunes », le bourgeois a la pétoche et sort la troupe. Ces gens-là sont des légitimistes, la loi a été écrite pour eux et par eux. Le bon bourgeois considérera toujours que la radicalité, c’est la démesure. On nous éduque à respecter le bien public et, face à la casse, le réflexe est de se dire : « C’est quoi ces vandales ? ». Mais si la situation est radicale, alors la radicalité devient-elle la juste mesure ? S’il est bien vrai que le capitalisme est en train de détruire la planète, alors toute mesure radicale devient  la  bonne  réponse.  Nous  ne sommes pas des excités. Moi, je suis un garçon bien éduqué, plutôt doux et pacifié. En revanche, je suis convaincu que la juste mesure face à la situation réelle, qui est violente, c’est la subversion. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Chanteur d’un groupe punk durant ses années étudiantes, agrégé de lettres puis chroniqueur cinéma, François Bégaudeau est un auteur protéiforme. En 2008, l’adaptation par Laurent Cantet au cinéma de son roman Entre les murs, inspiré de son expérience de prof en ZEP, est récompensée de la Palme d’or à Cannes. Son dernier roman, En guerre (Éd. Verticales, 2018), se veut une critique de la société libérale.

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Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

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Frédéric Pierucci, « Le piège américain »

Les États-Unis possèdent un bras armé économique, le Departement of Justice, d’une efficacité tout aussi redoutable que leur arsenal militaire le plus puissant du monde. Pour preuve, le document fort révélateur Le piège américain. Sous la plume de Matthieu Aron, le témoignage de Frédéric Pierucci dans l’affaire Alstom.

 

La vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric est sans doute l’une des opérations industrielles les plus catastrophiques que la France ait eu à subir au cours de ces dernières années. Des technologies de pointe, fruits de recherches et d’investissements de plusieurs décennies, se sont retrouvées du jour au lendemain bradées entre des mains étrangères, mettant notamment le pays en état de dépendance pour des pièces de son parc nucléaire et militaire. Quel intérêt y avait-il à une telle opération ? Comment a-t-on pu convaincre des capitaines d’industrie de trahir ainsi les intérêts de leur pays ? Comment le simple citoyen, le gouvernement français, les salariés d’Alstom ont-ils pu être ainsi floués par la machine de guerre dont se sont dotés les États-Unis, son gouvernement et ses lobbies pour détrousser des pays dits « amis » ?

La réponse tient en un seul mot : l’extraterritorialité, cette capacité exorbitante dont se sont dotés les États-Unis pour sanctionner les entreprises qu’ils considèrent être corruptrices dans le reste du monde. C’est ainsi que, depuis 2008, vingt-six sociétés ont payé des pénalités de plus de 100 millions de dollars au Trésor américain. Parmi elles, quatorze entreprises européennes ont dû régler une note pour un total de 6 milliards de dollars, dont cinq françaises qui totalisent 2 milliards de dollars d’amendes. Mais y a-t-il une équité, une impartialité de cette justice ? La lecture du Piège américain permet de se faire une opinion…

 Tandis que Patrick Kron, le PDG de l’époque, s’en sort avec un joli pactole, Frédéric Pierucci, l’un de ses cadres, est lui l’otage du DOJ (Departement of Justice). Emprisonné dans des conditions abominables pour des délits improbables dont il n’est en rien responsable, victime d’une machination d’État où le rôle des agences d’espionnage américaines et les outils du DOJ ont montré leur perversité extrême au service d’un objectif clair, l’homme se débat au milieu de procédures kafkaïo-staliniennes. Son rôle, et c’est ce qu’il dénonce dans ce document signé en collaboration avec le journaliste Matthieu Aron ? Servir d’épouvantail pour que ceux qui sont placés au-dessus de lui prennent les décisions attendues par les autorités américaines… Et ça marche ! Aux États-Unis, la justice n’est qu’une affaire de deal.

C’est donc l’histoire de cet homme, Frédéric Pierrucci, otage de la machine de guerre économique américaine, que raconte le livre. Au-delà de cette histoire vraie, de nombreux enseignements sont à tirer de la réalité de cette nouvelle forme de guerre froide que les États-Unis mènent contre le reste du monde. Des informations sont aussi données sur les groupes qui sont dans le viseur. En effet, Alstom n’est pas la seule grande entreprise européenne dans le collimateur des Américains. On peut même dire qu’avec ces méthodes, tous les groupes industriels d’importance sont potentiellement les victimes du DOJ. Il y a donc urgence à ce que les Européens prennent des mesures pour s’en protéger. Régis Frutier

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Mona Chollet, ma sorcière bien-aimée !

Après Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, où elle étudiait comment le corps féminin est sommé de devenir un produit conforme à des normes inaccessibles, Mona Chollet s’intéresse cette fois dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes à la façon dont les chasses aux sorcières ont marqué la place des femmes dans nos sociétés. D’hier jusqu’à aujourd’hui, d’Europe aux États-Unis.

 

Dans un ouvrage très documenté qui se veut à la fois historique et politique, Sorcières, la puissance invaincue des femmesMona Chollet ne se contente pas de dire ces crimes de masse qui se sont développés bien davantage dès la Renaissance et dans l’époque moderne qu’au Moyen-âge, contrairement aux idées reçues. Elle explique comment les accusations de « sorcières » subies par les femmes – suivies de tortures, de viols, de mises à mort – et les discours qui les ont accompagnées, « ont à la fois traduit et amplifié les préjugés à l’égard des femmes, l’opprobre qui frappait certaines d’entre elles. Elles ont réprimé certains comportements, certaines manières d’être ». Pour l’essayiste et journaliste, ces chasses aux sorcières « illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social ».

En scrutant l’histoire et l’évolution du regard sur l’histoire, l’auteure parle donc aussi de nos sociétés actuelles. Car elle décrypte à la fois la nature des préjugés sur ou contre les femmes qui s’y sont construits, les raisons et les modalités de leur enracinement, et ce qui pousse ces sociétés à désigner des victimes expiatoires aux difficultés ou aux crises qu’elles subissent en en dédouanant les véritables responsables. Et à les persécuter en toute bonne conscience. Elle décode ainsi, notamment, le rôle de la peur dans le façonnage des stéréotypes et des haines, face à l’évolution de la place et du rôle pris ou revendiqués par les femmes au cours de l’histoire. Elle éclaire les divers avatars de la dénonciation de l’esprit malin attribué à celles dont le diable aurait capté les esprits et les corps, avec leurs prolongements plus récents lorsque des femmes revendiquent leur indépendance, la maîtrise de leur corps, de leur maternité ou non, de leurs désirs…

 

Ne pas rester à leur place assignée relèverait de comportements déviants, fourbes, affabulateurs, dangereux, maléfiques… Ce sont pourtant les femmes qui sont mises alors en danger. Et même par la médecine ou prétendue telle, lorsqu’elle s’acharne sur les corps de celles décrites comme hystériques ou quand, du fait de « la soif de profit » et du « cynisme des laboratoires pharmaceutiques », elles subissent les effets, parfois meurtriers, de scandales sanitaires spécifiques. Pourtant, l’approche de genre de ces crimes misogynes de masse a été « ignorée, banalisée ou indirectement contestée », analyse Mona Chollet. Jusqu’à ce que des femmes revisitent leur histoire. La nôtre. Et que des féministes détournent l’accusation de sorcellerie, la renversent, et fassent des sorcières des héroïnes.

Dans un précédent ouvrage, Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet étudiait comment le corps des femmes « est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre » en se conformant à des normes, de « l’obsession de la minceur » à la « prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération ». Des normes dont l’inaccessibilité nourrit l’auto-dévalorisation et ses conséquences ravageuses. De nouveau, elle le souligne ici. Comme l’« explique l’écrivaine écoféministe Carol P. Christ, les religions patriarcales ont façonné notre culture, nos valeurs et nos représentations et nous restons imprégnés d’un modèle d’autorité masculin qui en est directement issu ».

Il s’agit donc d’en sortir, de contester fondamentalement ces représentations. Pas facile, admet-elle, de « remettre le monde sens dessus dessous ». Mais d’ajouter, « il peut y avoir une immense volupté – la volupté de l’audace, de l’insolence, de l’affirmation vitale, du défi à l’autorité – à laisser notre pensée et notre imagination suivre les chemins sur lesquels nous entraînent les chuchotements des sorcières ». Ceux d’une puissance invaincue. Isabelle Avran

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Sylvaine Perragin, le salaire de la peine

30 000 cas de burn-out par an ! Sans compter les 37,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisé par des coachs, consultants, cabinets spécialisés ou assureurs sur le créneau de la souffrance au travail… Dans Le salaire de la peine, la psychopraticienne Sylvaine Perragin dénonce un business de la souffrance et ses conséquences pour les salariés.

 

Sylvaine Perragin, après quinze ans en entreprise, est devenue psychopraticienne. Depuis une vingtaine d’années, elle reçoit en cabinet et intervient également dans les sociétés pour des diagnostics sur les risques psychosociaux. À la demande des organisations de salariés, et de leurs institutions représentatives, ou bien des directions… Cette expérience l’autorise à publier Le salaire de la peine, un essai fourmillant d’exemples précis, sur ce qu’elle dénonce comme « le business de la souffrance au travail » ou « le marché » des risques psychosociaux.

Les chiffres rappellent l’ampleur et l’enjeu du danger qui pèse sur les salariés de nombre d’entreprises : chaque année, on dénombre 30 000 cas de burn-out, 3,2 millions de personnes en danger d’épuisement, et 400 suicides. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère le stress comme le premier risque pour la santé des travailleurs. Mais la souffrance au travail génère aussi, pour des « coachs », des cabinets spécialisés ou des assureurs, un chiffre d’affaires de 37,5 milliards d’euros par an, selon les statistiques de l’Insee citées par l’auteure. Pour cette professionnelle du traitement des risques psychosociaux, ces intervenants vendent surtout du « bien-être pour que l’entreprise soit encore plus rentable ». Et trop souvent, au détriment d’une véritable analyse des causes spécifiques du mal-être et de préconisations efficaces.

Nombre de chercheurs, de syndicalistes, de praticiens de terrain ont montré de longue date combien, dans les cas de souffrance à l’entreprise, l’organisation-même du travail est la première à interroger, à mettre en question : soit des objectifs inaccessibles, ou soit encore la dichotomie entre les ordres hiérarchiques et ce qu’à l’inverse impose l’éthique professionnelle et personnelle de salariés, et notamment de cadres. Pourtant, ce sont bien, et trop souvent, les individus, leurs comportements, qui sont mis en cause, en particulier par « des cabinets RH, les plus gros consultants, proches », assure Sylvaine Perragin, « du pouvoir politique ». Qui plus est, ajoute l’auteure, nombre de directions, parce qu’elles paient ou commandent audits et rapports, considèrent pouvoir orienter les diagnostics ou les recommandations des cabinets, au détriment de leur nécessaire neutralité.

La psychopraticienne dénonce, au fil des pages de son ouvrage, la nature des interventions de consultants et de « coachs en tout genre », dont certains « se permettent de « bricoler » avec la psyché des salariés, allant jusqu’à proposer des interprétations psychologiques sauvages mêlant problématiques professionnelles et éléments de biographie intime ». Se diffuse alors via le coaching, écrit-elle, « une vulgate psychologique, dogmatique, mécaniste, bardée de principes figés ». Des formations infantilisantes sont également proposées. Certains vont encore plus loin, en organisant « des prestations psychologiques par téléphone, chat, visio-entretien ou formulaire ». Et de dénoncer « une thérapie version fast-food ». À l’instar de moult ergonomes, chercheurs et acteurs de terrain, elle plaide au contraire pour que soient retrouvés « de la qualité, de la reconnaissance, du sens », au travail, quand il est trop souvent réduit au seul résultat, à une mesure individuelle de performance chiffrée. Elle prône notamment un « management comme soutien et non comme contrôle ». Elle met aussi en cause la réduction des possibilités de sanctions du patronat lorsque celui-ci viole le droit du travail et les droits des salariés, et la moindre protection que leur assure aujourd’hui la loi.

Selon Sylvaine Perragin, il est urgent de retrouver de « l’en-commun » contre l’isolement, de résister à la destruction des solidarités, de permettre aux salariés d’être de véritables acteurs. Isabelle Avran

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