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Dicy, un fabuleux village

Au cœur du petit village de Dicy (89), se niche un extraordinaire musée d’art « hors-les-normes », la Fabuloserie… Inventées par des créateurs issus pour la plupart des classes populaires et rassemblées par Alain Bourbonnais, les œuvres surprennent ! D’un bestiaire chimérique au manège enchanté, une plongée déroutante, tout à la fois stupéfiante et vivifiante en un monde merveilleux.

Dans les années 1970, l’architecte Alain Bourbonnais, à la suite de Jean Dubuffet, va se passionner pour l’art brut et dénicher un paquet d’artistes singuliers qu’il exposera dès 1983 à Dicy, dans l’Yonne. Dans la « maison-musée », on déambule au milieu d’œuvres étranges : une salle à manger quasi mystique composée par Giovanni Podesta, ouvrier dans une fabrique de céramique, des sculptures de poupées créées par Simone Lecarre-Galimard, restauratrice, un bestiaire chimérique fait de racines de bois par Abel Secuteur, tailleur à la retraite. On visite avec effroi la salle de Mauricette et ses scènes de vie où trônent des personnages ligotés grandeur nature en tissu poussiéreux, imaginés par Francis Marshall.

On tombe en extase devant l’aquarium qui brille de mille coquillages peints par Paul Amar, chauffeur de taxi à Alger, rapatrié en France. On admire des jouets de bois, machines agricoles ou manèges, fabriqués par Émile Ratier, sabotier devenu aveugle. La visite en intérieur se termine au milieu de grands automates articulés, les « Turbulents » d’Alain Bourbonnais qu’il enfourchait parfois pour aller en ville. Toutes ces œuvres sont déroutantes, vivifiantes tant elles nous plongent dans un monde qui tient du merveilleux, façonné par de grands enfants pourrait-on dire, des créateurs sans limite.

À l’extérieur, les surprises continuent dans le « jardin habité » où tournoie l’incroyable « Manège » de Petit Pierre. Garçon vacher à Coinches (Loiret), Pierre Avezard, né avec une déformation faciale qui lui vaut bien des railleries, se réfugie dans la construction d’un manège. Fait de bric et de broc, dès qu’il s’anime avec une mécanique brinquebalante, il enchante, émeut même eu égard au parcours de son créateur. Y tournoient des avions, des motos, un tramway, des danseurs, des vaches…

Inspiré par les voyages aux côtés de son frère, ingénieur, il reproduit l’aérotrain d’Orléans, le Concorde, la tour Eiffel… Transporté il y a trente ans à la Fabuloserie, il nécessite un entretien méticuleux et couteux. Quand la tour Eiffel haute de 23 mètres menace de s’effondrer, aucune aide publique n’est octroyée – un comble ! Sophie et Agnès, les filles d’Alain Bourbonnais qui gèrent les lieux, lancent une souscription et récoltent plus de 30 000 euros.

Si Sophie se désole de l’indifférence des institutions pour la sauvegarde d’un tel joyau, elle confie que « cette campagne a permis d’impliquer le public et de le faire venir. D’autant qu’avec la crise du Covid et l’arrêt des visites scolaires qui représentaient la moitié de nos recettes, le coup fut rude ». Depuis, le public est revenu, petits et grands, nombreux. Pressez-vous, ne manquez pas votre rendez-vous à la découverte des fabuleux trésors de la Fabuloserie ! Amélie Meffre

La Fabuloserie : 1 rue des Canes, 89120 Dicy – Charny-orée-de-Puisaye (Du 04/04 au 01/11. Tél. : 03 86 63 64 21). En juillet-août, ouverture tous les jours, de 11h à 19h.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, à 63 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genet, Sartre…

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Pierre Dac, le parti d’en rire !

Natif de Châlons-en-Champagne (51), un certain 15 août de l’an 1893, Pierre Dac, André Isaac de son vrai nom, demeure le maître du non-sens et de l’absurde dans l’esprit des Français : personne n’a oublié son fameux et délirant duo avec son compère Francis Blanche ! Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, Chantiers de culture offre au lecteur d’un jour, ou pour toujours, un florilège de ses pensées authentiques en caractères surlignés.

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin

Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont  bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.

Malgré le réchauffement climatique, les températures caniculaires et les monstrueux incendies, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2026, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.

Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du poing final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !

Yonnel Liégeois, à la manière dePierre Dac, Pensées

Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours

Hommage au MAGE

Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.

Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la Libération, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbre Sâr Rabindranath Duval et le feuilleton Signé Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France, initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926. Il rédigea même un rituel maçonnique, celui de la grande loge des voyous qui, de nos jours selon la rumeur, fait encore les délices de « frères et soeurs » hilares sous couvert de leurs tabliers !

En 2023, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) lui consacrait une grande exposition, Le parti d’en rire. Plus de 250 documents éclairaient le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde : sa créativité musicale et littéraire, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant un homme de scène attaché au cabaret et au théâtre. L’exposition évoquait aussi ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replaçait l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et abordait les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

S’il est vrai, comme l’a écrit Guillaume Apollinaire, que sous le pont Mirabeau coule la Seine, il est non moins vrai, comme l’a écrit le préfet de la Seine, que sur le pont Mirabeau ne poussent pas les mirabelles

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire. Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)

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Parc de la Villette, passion Japon

À l’espace Chapiteaux de la Villette (75), l’exposition Passion Japon offre un parcours riche et varié. Entre immenses décors immersifs et habitats nippons grandeur-nature, au cœur d’ambiances sonores et visuelles authentiques, un voyage déroutant.

Dès les portes franchies, l’exposition Passion Japon offre un dépaysement total ! Invité à traverser les toriis (arches emblématiques, frontières entre monde profane et sacré), le visiteur déambule dans les yokochos (ruelles remplies de petits restaurants -izakayas-). Une petite soif, une grosse fatigue, quelques emplettes ? Assistez à la cérémonie du thé, visitez un hôtel capsule typique, découvrez les traditionnelles échoppes de tissus… Les affamés de culture ont tout loisir de s’asseoir au bureau d’un auteur de manga ou de se laisser submerger par la poésie et la magie des estampes Ukiyo-e, dont la mythique vague d’Hokusai ! Tout autour, s’animent les estampes d’Hiroshige et autres maîtres.

Parcourez un quartier traditionnel de Kyoto, les rues animées de Tokyo, avant de vous ressourcer dans un jardin zen. Samouraïs, architecture, gastronomie, mode : les grands incontournables du Japon sont au rendez-vous, le promeneur éprouve et respire l’atmosphère du pays ! Alors, sonne l’heure d’aller se prosterner au pied du mythique Mont Fuji…

Dépaysant, Passion Japon offre un avant-goût unique d’un Japon fascinant. Un voyage passionnant dans un archipel de légendes, entre traditions et modernité ! Yonnel Liégeois

Passion Japon : jusqu’au 23/08, mardi/mercredi/jeudi/dimanche 10h-20h, vendredi et samedi 10h-21h. Espace Chapiteaux, Parc de la Villette, 211 Av. Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75) .

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Détroits, la marche du monde

Presque par inadvertance, les États-Unis de Donald Trump ont démontré, en attaquant l’Iran, que les détroits restent des points essentiels pour la circulation mondiale des marchandises. En outre, fragiles car susceptibles d’être fermés par les puissances riveraines. Paru dans Les grands dossiers de Sciences Humaines (trimestriel, n°83), un article de Pauline Pic.

Le 28 février, l’administration Trump lançait l’opération « Epic Fury » contre l’Iran. Cette intervention, aux objectifs pour le moins incertains, a eu des conséquences immédiates pour la population civile. Selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), au moins 1 407 personnes avaient été tuées à la fin du mois de mars, dont 214 enfants, un bilan probablement sous-estimé. Mais le conflit a aussi des répercussions à l’échelle mondiale, notamment sur le marché du pétrole. Le détroit d’Ormuz, au large de l’Iran, est un passage clé par lequel transite environ 20 % du pétrole transporté par mer. En quelques semaines, le trafic s’y est effondré : de 160 navires par jour fin février, il est tombé à 11 en moyenne en avril 2026. La zone est devenue dangereuse, avec 31 attaques recensées au 19 mai malgré la présence de forces américaines. Les gesticulations de l’administration Trump pour essayer de rétablir la navigation dans le passage témoignent de l’importance de ce détroit et des marchandises qui y transitent. Cette situation vient souligner avec acuité le rôle essentiel des détroits dans l’économie mondiale. Ces passages concentrent une part importante du trafic maritime, sachant que près de 80 % des échanges internationaux se font par la mer. Ils sont à la fois des atouts stratégiques et des points de fragilité majeurs, confrontés à des difficultés de tous ordres.

Qu’est-ce qu’un détroit ?

Passage maritime situé entre deux terres, un détroit relie deux étendues d’eau tout en marquant une proximité géographique entre des espaces terrestres. Sa largeur peut varier considérablement, car aucun seuil ne permet d’en fixer précisément les limites. Certains détroits sont très étroits, à l’image du Bosphore, qui relie la mer Noire à la mer Égée et mesure moins d’un kilomètre de large en son point le plus resserré, pour 30 km de long. D’autres sont beaucoup plus vastes, comme le détroit de Fram, entre le Svalbard et le Groenland, dont la largeur s’étend d’environ 450 à 600 kilomètres, pour environ 160 km de long. C’est donc davantage la tradition géographique, l’histoire des usages ou les particularités d’un espace maritime donné qui conduisent à reconnaître certains seuils comme des détroits, quand d’autres n’auront pas nécessairement ce statut. En droit, la principale convention qui régit les espaces maritimes est la Convention des Nations unies pour le droit de la mer (CNUDM) et si elle est un outil essentiel de régulation de la navigation dans les détroits, nous y reviendront, elle ne permet pas non plus de définir précisément ce qu’est un détroit. On retiendra donc qu’un détroit est un passage maritime entre deux terres, et que son usage par les sociétés en fait un espace particulier, générateur d’une organisation spatiale spécifique.

Les détroits se caractérisent par une forte concentration de flux longitudinaux, liée à leur rôle de corridors de transit privilégiés. Ils peuvent également accueillir d’importants flux transversaux, reliant cette fois les espaces terrestres. Dans certains cas, l’intensité de ces échanges conduit à la mise en place de liaisons fixes qui en matérialisent l’importance, comme les ponts aménagés au-dessus des détroits danois. Pour s’en tenir aux flux longitudinaux, ils sont concentrés dans certains passages qui jalonnent les grandes routes maritimes mondiales. Malgré l’immensité des océans, le trafic maritime commercial est en effet fortement structuré. Les cartes de flux, fondées sur les données de positionnement des navires, font apparaître de véritables autoroutes maritimes. Cette organisation s’explique par la recherche d’itinéraires optimisés, combinant sécurité de navigation, capacité d’accueil pour des navires toujours plus imposants et réduction des distances parcourues. Dans ce contexte, certains détroits jouent un rôle clé en permettant d’optimiser les trajets et s’imposent comme des « points de passages obligés » (PPO). Par exemple, relier Londres au golfe Persique via Gibraltar, Suez et Bab el Mandeb représente environ 12 000 kilomètres, soit près de 14 jours de navigation. En contournant ces passages, l’itinéraire s’allonge à environ 20 900 kilomètres et 24 jours de trajet, avec des conditions de navigation nettement moins favorables.

Ces écarts illustrent l’avantage décisif de ces points de passage, qui se sont progressivement imposés comme des structures essentielles de l’organisation de l’espace mondial. Dans le prolongement de cette logique, les canaux peuvent également être considérés comme des points de passage stratégiques. Eux aussi concentrent une part significative du trafic maritime mondial et permettent de réduire fortement les distances parcourues. Leur creusement répond d’ailleurs directement à cette fonction, et leur histoire témoigne de l’ancienneté des enjeux liés aux passages maritimes. Dès le tournant de l’an Mil, le géographe Muqqadasî soulignait le rôle central du détroit de Bab el Mandeb, qui ouvrait des routes commerciales vers Aden, Oman, l’Inde et la Chine. Côté américain, après la découverte du détroit de Magellan en 1520, dont les conditions de navigation sont difficiles, plusieurs récits évoquent la recherche de passages plus sûrs et plus rapides, ainsi que l’idée, déjà présente, de percer un canal. L’importance stratégique des détroits et des canaux, aujourd’hui renforcée, s’inscrit donc dans une continuité historique. Enfin, si l’on recense plusieurs milliers de détroits à l’échelle de la planète, seuls certains se distinguent nettement par leur rôle dans les échanges mondiaux. On retient ainsi généralement une douzaine de « points d’étranglement » majeurs.

Des espaces stratégiques et vulnérables

L’expression de « point d’étranglement » renvoie d’abord au rôle central des passages maritimes dans l’économie mondiale. Selon les données publiées en septembre 2025 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), plus de 80 % du commerce international transite par voie maritime. Pour certaines économies, cette dépendance est particulièrement marquée : en Chine, elle dépasse 95 % des échanges. Si la croissance du transport maritime est aujourd’hui largement portée par les marchés asiatiques, cette dépendance concerne l’ensemble des régions du monde. D’après un rapport de l’Union européenne publié à la même période, 75,6 % des importations et 73,7 % des exportations de l’Union passent par la mer. En France, cette part atteint environ 72 %. Dans ce contexte, les détroits et les canaux concentrent en des points très localisés une part essentielle de ce trafic. Par exemple, les détroits de Taïwan et de Malacca voient transiter à eux seuls environ 20 % du trafic maritime mondial. Ils structurent de grands axes d’échanges entre l’Asie de l’Est et l’Europe, ainsi qu’entre l’Asie du Sud et le Moyen-Orient. D’autres passages majeurs, comme le canal de Suez, le détroit de Douvres, Gibraltar ou Bab el Mandeb, concentrent chacun environ 15 % du commerce maritime, en reliant principalement l’Asie à l’Europe. Le profil des marchandises y est relativement diversifié, ce qui renforce leur importance stratégique.

Le détroit d’Ormuz, 20% des flux de pétrole

Cette concentration explique la portée des perturbations qui peuvent s’y produire. Dans un article publié en 2025, des chercheurs montrent que le blocage de points d’étranglement comme Bab el Mandeb ou Malacca aurait des effets systémiques à l’échelle mondiale. La diversité des marchandises concernées, ainsi que leur dispersion géographique, en termes d’origine et de destination, contribuent à amplifier ces impacts. Certains détroits, enfin, voient transiter des volumes plus modestes mais n’en sont pas moins stratégiques en raison de la nature des flux qui les traversent. Le détroit d’Ormuz en est un exemple emblématique : s’il ne concentre « que » 10 % du trafic maritime mondial, il assure près de 20 % des flux de pétrole transportés par mer, en particulier à destination de l’Asie. Pour la Chine, par exemple, 33 % du pétrole importé par voie maritime passe par ce détroit, ce qui met en évidence la forte dépendance de certaines économies à cet approvisionnement. Pour les pays du Golfe, dont les revenus reposent largement sur ces exportations, la fermeture du détroit entraîne également des conséquences majeures.

Selon les chercheurs évoqués plus haut, les pertes économiques liées à d’éventuelles perturbations des points d’étranglement se chiffrent en milliards de dollars. Plus précisément, ils estiment que ces perturbations – retards, détours, hausse des primes d’assurance et désorganisation des échanges – représentent environ 10,7 milliards de dollars par an. À cela s’ajoutent 3,4 milliards de dollars supplémentaires liés à l’augmentation des coûts de transport. Ces estimations permettent de mieux comprendre pourquoi ces passages sont souvent qualifiés de « points d’étranglement ». Leur importance économique s’accompagne d’une forte vulnérabilité : au moindre incident, les répercussions se diffusent rapidement à l’échelle mondiale. L’échouement du porte-conteneurs Ever Given dans le canal de Suez, en mars 2021, l’illustre bien. L’incident a interrompu la navigation dans les deux sens pendant six jours, révélant la dépendance du commerce international à cette voie par laquelle transitent environ 12 % des marchandises échangées dans le monde. Surtout, les effets du blocage ne se sont pas limités à cet arrêt temporaire. La reprise du trafic n’a pas immédiatement rétabli la situation : un important engorgement s’est formé de part et d’autre du canal, nécessitant plusieurs jours supplémentaires pour être résorbé. Au total, plusieurs milliards de dollars de marchandises sont restés immobilisés, aggravant les fragilités d’une économie mondiale déjà affectée par la pandémie de Covid 19. Dans ce contexte, les perturbations logistiques se traduisent aussi par une hausse durable des coûts : selon une équipe de recherche de l’université Constructor de Brême, les prix du transport de conteneurs ont ainsi augmenté d’environ 40 % à la suite de cet événement.

Si les détroits sont des espaces stratégiques, ils constituent aussi des zones de forte vulnérabilité. Soumis à des pressions techniques, économiques, politiques, militaires et environnementales, ils mettent à l’épreuve l’organisation du commerce mondial et la liberté de navigation. Les vulnérabilités techniques sont les plus visibles, notamment les risques de collision et d’échouement. Les détroits sont des espaces contraints, où circulent des navires toujours plus nombreux et de plus en plus grands. Ainsi, la capacité des porte-conteneurs est passée d’environ 4 500 EVP (équivalent 20 pieds, soit la longueur d’un conteneur) en 1992 à plus de 24 000 EVP aujourd’hui. Dans le transport d’hydrocarbures, la tendance est similaire, les pétroliers étant passés d’une capacité d’environ 80 000 tonnes de port en lourd dans les années 1990 à près de 320 000 aujourd’hui. Cette croissance pose des défis d’adaptation. Certains passages risquent la saturation en raison de la taille et de la fréquence du trafic. À Malacca, les autorités estiment que ce seuil pourrait être atteint dans la prochaine décennie. Au Panama, malgré les travaux d’agrandissement du canal achevés en 2016, certains navires dits post-Panamax sont déjà en circulation et trop grands pour l’emprunter. Or il est déjà arrivé que certains axes soient délaissés faute d’adaptation à cette course au gigantisme à l’instar du canal de Kiel.

La vulnérabilité politique des détroits est étroitement liée à leur importance stratégique. D’ailleurs, dès qu’un risque sécuritaire apparaît, la réponse politique est rapide, ce qu’illustrent les moyens déployés pour lutter contre la piraterie en mer Rouge. Entre 2007 et 2016, les attaques de pirates somaliens représentaient près de 30 % des actes recensés dans le monde, menaçant le passage de Bab el Mandeb et générant des surcoûts importants pour les armateurs. Des moyens d’ampleur ont été déployés, permettant de contenir une menace désormais sous contrôle. Plus récemment, la situation autour du détroit d’Ormuz rappelle que ces passages restent exposés à des tensions politiques susceptibles de perturber durablement les échanges. Ce que la situation d’Ormuz vient souligner, c’est surtout l’enjeu de la liberté de navigation.

Dans la CNUDM, le principal outil dont on dispose pour gouverner les espaces maritimes, la liberté de navigation est un concept central. Dans les grands détroits utilisés pour la navigation commerciale, le droit de transit est non dérogeable : cela veut dire que les États côtiers ne peuvent s’opposer au transit de navires, même si cela implique de passer dans des eaux territoriales. La liberté de navigation constitue la pierre angulaire de la politique extérieure des États-Unis et qui ont déployé un important réseau de bases navales à proximité de ces passages, précisément pour garantir leur droit de passage. Depuis 1979, les États-Unis mènent aussi des opérations maritimes pour contester certaines revendications jugées excessives selon leur lecture de la CNUDM. Ces missions, conduites dans plusieurs régions du monde, visent à faire respecter le principe de la liberté de navigation et à sécuriser les grandes routes commerciales. Elles contribuent à maintenir un cadre de circulation ouvert, tout en alimentant parfois des tensions, notamment en mer de Chine méridionale.

La situation dans le détroit d’Ormuz laisse apparaître la possibilité d’imposer ou de négocier des droits de passage au cas par cas, faisant émerger le risque d’une liberté de navigation contrainte. Une telle évolution pourrait créer un précédent pour d’autres passages stratégiques, avec des conséquences potentielles pour l’économie et la stabilité mondiale. Ce scénario doit toutefois être nuancé. Des solutions de contournement et de diversification existent. Lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la menace d’une fermeture du détroit avait déjà conduit à réduire certaines dépendances. Malgré leur importance, ces passages s’inscrivent dans des réseaux commerciaux capables de s’adapter. Certains détroits se sont imposés comme des passages essentiels, structurants pour l’espace mondial et au cœur de l’économie globalisée. Les événements récents rappellent toutefois leur forte vulnérabilité. Dans un système fondé sur des flux tendus, le moindre blocage entraîne des coûts immédiats et des répercussions à toutes les échelles. Cette succession de crises met en évidence la dépendance à ces points de passage et renforce la nécessité de diversifier les routes et les sources d’approvisionnement. Malgré leur rôle central, ces espaces s’inscrivent dans des réseaux capables d’évoluer et de s’adapter face aux contraintes. Pauline Pic

Pauline Pic est professeure au département de géographie de l’université du Québec à Rimouski (UQAR), titulaire de la chaire de recherche en géopolitique des mers et océans. Elle a récemment publié, avec Frédéric Lasserre, Géopolitique des détroits (Le Cavalier Bleu, 184 p., 20€00).

La géopolitique en 20 questions (Sciences Humaines, Les grands dossiers n°83, 114 p., 9€90).

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Gisèle Halimi, la cause des femmes

Née le 27 juillet 1927 à La Goulette en Tunisie, Gisèle Halimi nous quittait le 28 juillet 2020 à Paris. En hommage à l’avocate, la militante féministe et femme politique franco-tunisienne, Chantiers de culture remet en ligne l’article publié en 2023 à l’occasion du spectacle de Lena Paugam, Gisèle Halimi, une farouche liberté. Avec Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, au théâtre de la Scala (75), l’adaptation théâtrale des entretiens menés par Annick Cojean avec la célèbre avocate et humaniste. Un ouvrage, émouvant et passionnant, qui retrace toute une vie de combats pour la justice, les droits des femmes, la liberté et l’indépendance des peuples. Yonnel Liégeois

« Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres ». L’avocate Gisèle Halimi a fait de cette profonde conviction le sens et le guide de toute une vie. Ce sont ses combats qu’Annick Cojean, grand reporter au Monde devenue son amie, a permis de retracer dans un très beau livre d’entretiens, chaleureux et denses, paru en août 2020. Quelques semaines à peine après son décès, survenu le 28 juillet à 93 ans. Une farouche liberté relève à la fois de l’hommage à un parcours de combat ininterrompu (pour le droit, la justice, les droits des femmes) et du témoignage, précieux, pour toutes celles et ceux qui entendent le poursuivre. Pour Gisèle Halimi, la révolte contre l’injustice naît dès l’enfance. « Tout ! Ma révolte, ma soif éperdue de justice, mon refus de l’ordre établi et bien sûr mon féminisme », rappelle-t-elle d’emblée à Annick Cojean, comme elle l’avait raconté déjà à France Culture. Le désir de combattre pour la justice ne la quittera jamais.

Refuser l’assignation à la sujétion

Née en Tunisie dans une famille pauvre, avec une mère très pieuse (fille de rabbin sépharade), Gisèle Halimi est dès la naissance assignée à la non-reconnaissance, parce que née fille et non garçon (son père attend plusieurs semaines avant de la déclarer) puis à un rôle, celui, immuable, qu’ont connu mère, grand-mère, et auquel elle doit se soumette : servir ses frères avant de se marier et de « passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux ». Un destin tracé d’avance, absurde et injuste, duquel Gisèle Halimi n’aura de cesse de vouloir échapper. Première révolte : une grève de la faim, encore enfant, lui permet de ne plus devoir servir ses frères. Une seconde, faite d’expérience plus intime, lui permet d’échapper à la foi religieuse et aux contraintes que la tradition patriarcale lui attachait. Elle comprend très vite que l’émancipation passe par l’éducation, la lecture (boulimique), l’école (qu’elle adore et où elle excelle). En jeu : apprendre, devenir indépendante économiquement, échapper à la « malédiction » qui fait des femmes « des obligées, des dominées, des infantilisées ». Et un objectif : devenir avocate.

Elle le sera, d’abord au barreau de Tunis puis à celui de Paris, en dépit du serment obligatoire que le futur avocat devait proclamer : « je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois et aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ». Elle qui interroge la notion toute relative de « bonnes mœurs » et veut faire du droit une arme pour modifier les lois sait qu’elle prête serment sous réserve. Des années plus tard, c’est elle qui permettra de « dépoussiérer » ce serment, le limitant à une phrase : « je jure, comme avocat, d’exercer la défense et le conseil avec dignité, conscience et indépendance ». Elle combat alors l’arrogance de magistrats qui toisent de leur supériorité masculine présumée la jeune avocate. Elle sait que « les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas ».

Contre la torture, pour l’indépendance des peuples

Parmi les premiers procès de maître Halimi, des militants et militantes indépendantistes tunisiens et algériens, souvent condamnés à mort après avoir été torturés. Menacée, notamment en Algérie par l’OAS ou des militaires, elle ne renonce pas. Elle découvre en Algérie que « les pouvoirs spéciaux votés en 1956 avaient pris le droit en otage. (…) Soldats et magistrats travaillaient main dans la main pour rétablir l’ordre répressif français : les premiers tuaient, les seconds condamnaient ». Elle découvre aussi lors de demandes de grâces qu’elle plaide, souvent avec son « confrère et complice » Léo Matarasso (ancien résistant dans le mouvement Libération-Sud, défenseur d’Henri Alleg et plus tard de Mehdi Ben Barka ou d’Henri Curiel…), la toute-puissance monarchique laissée à la présidence de la République qui attribue à un homme le droit de vie ou de mort sur un autre. En défendant militants et militantes victimes de la torture, elle comprend qu’il s’agit de « résister contre le mal absolu ». Ce qu’elle fait notamment en défendant Djamila Boupacha, jeune militante de 22 ans du FLN algérien, qui avait déposé un obus piégé dans un café d’Alger en septembre 1959, finalement désamorcé. Arrêtée, elle est atrocement torturée, violée, subit l’introduction d’un goulot de bouteille dans le vagin, ce qui la marquera à vie. Gisèle Halimi assure sa défense, où se conjuguent « la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir du pays ».

Le procès se fait tribune politique contre la torture, jusqu’alors taboue. Gisèle Halimi mobilise un réseau de soutien, dont Simone de Beauvoir, plusieurs journaux jouent leur rôle en informant l’« opinion publique ». Djamila Boupacha est finalement amnistiée en 1962 après l’indépendance de l’Algérie. Kidnappée par le FLN qui la ramène directement en Algérie, elle ne pourra pas rencontrer Simone de Beauvoir. Au lendemain du décès de Gisèle Halimi, elle dit simplement : « Ce n’était pas seulement mon avocate, c’était ma sœur !». D’autres combats de Gisèle Halimi contre le colonialisme et ses pratiques inhérentes, et pour la défense des droits des peuples à l’autodétermination, auraient sans doute pu trouver place dans ce livre. Ainsi de son engagement auprès du peuple vietnamien contre la guerre menée par Washington. Membre du tribunal international contre les crimes de guerre au Vietnam, le tribunal créé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les militaires américains dans ce pays (la guerre a duré de 1955 à 1975), elle participe en 1967 à la mission d’observation que le Tribunal délègue au Vietnam. L’autre lutte pour laquelle l’avocate parisienne s’est pleinement engagée, c’est celle du peuple palestinien. Avocate, avec Daniel Voguet, du dirigeant palestinien Marwan Barghouti kidnappé par l’armée israélienne en 2001 après une tentative ratée d’assassinat, condamné à la perpétuité par un tribunal militaire sans légitimité.

C’est tout un système que dénonce alors Maître Halimi, notamment dans la revue Pour la Palestine. Lors d’une énième offensive militaire israélienne à Gaza à l’été 2014, elle écrit, dans un appel publié par L’Humanité : « Un peuple aux mains nues — le peuple palestinien — est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? ». Cette même année, l’ambassadeur de Palestine en France lui décerne la citoyenneté d’honneur d’un État qui continue de lutter pour son indépendance et sa reconnaissance.

Choisir la cause des femmes

Le droit et la justice donc, toujours. Celui des femmes d’abord, les droits de toutes les femmes que Gisèle Halimi contribue à faire progresser. C’est le cas avec deux procès décisifs, que rien ne permettait d’imaginer gagnants sinon la conviction de la justesse des causes défendues, et qui font figure d’électrochocs dans la société avant de permettre des avancées législatives considérables. En 1972, à Bobigny, elle défend Marie-Claire Chevalier violée à seize ans, dénoncée à la police par son violeur parce qu’elle a avorté ce qui est alors passible d’emprisonnement, ainsi que sa mère et trois « complices » qui l’ont aidée. L’année précédente, le Nouvel Observateur a publié le manifeste de 343 femmes affirmant haut et fort qu’elles ont avorté et réclamant la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Gisèle Halimi en est signataire, malgré les sanctions possibles pour une avocate. Cette même année 1971, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi fondent le mouvement Choisir la cause des femmes. Le procès se fait accusation de la loi de 1920 sanctionnant l’avortement. Gisèle Halimi n’hésite pas à dénoncer, dans un tribunal où des hommes jugent une femme atteinte dans son corps, la justice de classe condamnant des femmes qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.

De Delphine Seyrig à Aimé Césaire, de Paul Milliez (pourtant a priori défavorable à l’IVG) à des milliers d’autres anonymes, les soutiens se multiplient. Le procès est gagné. Simone Veil fera aboutir la loi dépénalisant l’IVG. Gisèle Halimi sera de celles et ceux qui plaideront pour son remboursement. En 1978, à Aix, elle défend deux jeunes touristes belges, sauvagement agressées et violées par cinq hommes dans la tente où elles campaient à l’été 1974. Gisèle Halimi, qui met en lumière « la mort inoculée aux femmes un jour de violence », décrit à Annick Cojean le climat de haine et de raillerie antiféministe et homophobe contre ces femmes et leurs défenseuses qui régnait alors parmi des magistrats, des avocats… « et avec lesquels les accusés créaient une complicité inavouée ». Elle souligne « le mépris et la négation de l’identité de l’autre » qui se joue dans ce crime qu’est le viol et ajoute qu’« il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire ». Les « grands témoins » cités à la barre par Gisèle Halimi mais chassés du tribunal par le juge, s’exprimeront devant les caméras. Ils contribueront eux-aussi à faire changer la honte de camp, à « changer les mentalités et les mœurs », à permettre de modifier la loi sur le viol et les crimes sexuels.

« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls hommes »

Puisque c’est au Parlement que se font les lois, Gisèle Halimi se laisse tenter par l’idée d’y participer. Car les femmes doivent participer, « en masse », dit-elle, à leur écriture. Une réflexion qui mûrit, alors que le féminisme des années 60-70 se défiait du politique. En 1978, Choisir présente des candidatures féminines. Sous sa propre bannière, aucune organisation ne lui ayant laissé la moindre place. Un slogan : « cent femmes pour les femmes ». Et un « programme commun des femmes », avec une douzaine de propositions de loi. Avec moins de 1,5 % des suffrages en moyenne, aucune candidate n’est élue. Mais Choisir a fait progresser des débats. Gisèle Halimi est cependant élue en 1981. Elle ne restera pas longtemps sur les bancs de l’Assemblée où sa non appartenance à une organisation politique, sa liberté de réflexion et de parole, un machisme encore dominant à l’Assemblée, la condamnent à l’isolement. Elle poursuit cependant son engagement pour faire du droit un instrument de libération. Dès 1979 et les premières élections européennes, elle milite pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée », pour que tous les droits conquis par les femmes dans un des pays européens deviennent la norme dans les autres. Choisir engage un travail d’inventaire et de propositions considérable.

C’est un joli mot, féminisme

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » : c’est avec ce vers de René Char que Gisèle Halimi et Annick Cojean ont choisi d’ouvrir ce livre et de transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Des femmes d’aujourd’hui, elle attend la révolution : « des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté ça et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore loin du compte », constate celle qui ne cesse de plaider pour l’indépendance d’abord économique des femmes, premières à subir le chômage en temps de crise, à subir le temps partiel, à subir les bas salaires… Elle en appelle à une révolution des mœurs et des rapports humains, à poursuivre la lutte pour pérenniser des conquêtes toujours précaires et pour une égalité loin d’être atteinte. « Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang». Les obsèques, émouvantes, de Gisèle Halimi ont eu lieu le 6 août au cimetière du Père Lachaise à Paris. Le siège prévu pour le nouveau Garde des sceaux est resté vide. Avocate remarquable, militante de convictions, à la fois bienveillante et exigeante comme la décrivent toutes celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de la fréquenter, elle est partie tandis que résonnait les paroles de la chanson Bella Ciao.

Gisèle Halimi nous laisse en héritage des droits nouveaux qui sont autant de ruptures avec une vision patriarcale de la société et du monde. Plus encore, elle nous lègue des valeurs fondamentales pour poursuivre le combat féministe : égalité, liberté, indépendance et justice. Isabelle Avran

Une farouche liberté, Gisèle Halimi avec Annick Cojean (Le livre de poche (168 p., 8€40).

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Olivier Hanne, l’islam des lumières

Aux éditions Tallandier, Olivier Hanne publie L’islam des lumières. Une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Paru dans le magazine Sciences Humaines (n°389, 06/26), un article de Tigrane Yégavian

Dans un contexte où le débat public sur l’islam oscille entre fascination orientaliste et rejet catégorique, Olivier Hanne, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille, ouvre dans cet ouvrage une perspective aussi nécessaire qu’audacieuse. Loin des clichés, l’auteur déploie une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Le choix du titre tient d’un pari historiographique, car évoquer un « islam des Lumières » revient à défier les narratifs qui opposent raison occidentale et obscurantisme musulman.

Hanne ne verse cependant pas dans l’apologie. Avec la rigueur qu’on lui connaît, il documente les moments où la pensée musulmane a épousé des valeurs humanistes : le mutazilisme rationnel des 9e et 10e siècles, la philosophie d’Averroès, le soufisme d’Ibn Arabî, jusqu’aux réformateurs de la Nahda et aux intellectuels contemporains, comme Mohammed Arkoun. L’ouvrage montre comment des penseurs musulmans ont défendu l’exégèse contextuelle contre le littéralisme, la raison contre le dogme, l’ouverture universaliste contre le repli identitaire. Ces courants, loin d’être marginaux, ont profondément marqué l’histoire intellectuelle de l’islam.

Le livre déconstruit l’idée d’une incompatibilité essentielle entre islam et humanisme. Particulièrement stimulante est la manière dont Olivier Hanne établit des parallèles entre les débats théologiques en terre d’islam et ceux de la chrétienté. Foi et raison, liberté individuelle et autorité religieuse, interprétation et texte sacré : ces questionnements ont travaillé les deux civilisations simultanément. Cette histoire croisée sort du piège de l’exceptionnalisme comme du relativisme culturel. L’ouvrage manque parfois de profondeur sur certaines périodes, notamment le XXème siècle. Néanmoins, L’islam des lumières s’impose comme une contribution majeure. Olivier Hanne offre les outils pour penser un islam compatible avec les valeurs humanistes, non par concession mais par fidélité à ses propres traditions intellectuelles trop souvent oubliées. Tigrane Yégavian

L’Islam des Lumières, histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), d’Olivier Hanne (éditions Tallandier, 368 p., 23€90)

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Le numéro 389 consacre sa une aux Nouvelles élites, portrait de classe, célébrées (rarement) et critiquées (souvent)… Sans oublier un imposant dossier sur Marc Bloch panthéonisé ce 23 juin, l’historien qui fera de sa discipline une science sociale à part entière ! Avec, enfin, un émouvant portrait de Rosalind Franklin à qui l’on vola les découvertes scientifiques (à voir dans le off du festival d’Avignon 2026, la pièce que lui consacre Elisabeth Bouchaud). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un remarquable magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Le palmarès 2025/26 de la Critique

Le 15/06, sur la scène de l’Opéra-Comique (75), le Syndicat de la Critique Théâtre-Musique-Danse a dévoilé son palmarès pour la saison 2025/26. Le Grand Prix du théâtre est attribué à Pétrole de Sylvain Creuzevault, celui de la danse pour À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo et celui de la musique à Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck.

Cette saison 2025/2026, nous avons aussi beaucoup apprécié : Le projet Barthes (Sylvain Maurice), Psicofonia (Faustine Noguès), Les petites filles modernes, titre provisoire (Joël Pommerat), Le petit prince (Jean Bellorini) et L’école des femmes (Frédérique Lazarini). Yonnel Liégeois

Théâtre

Grand Prix, meilleur spectacle de l’année : Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Prix Georges Lerminier, meilleur spectacle créé en province : La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy. Création à La Filature, Scène nationale de Mulhouse

Prix Laurent Terzieff, meilleur spectacle théâtre privé : En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

Prix de la meilleure comédienne : Suzanne de Baecque dans Mémoire de fille, d’Annie Ernaux. Adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm & Elisa Lero

Prix du meilleur livre sur le théâtre : Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, de Lorraine Wiss (ENS Éditions, Lyon, 2026).

Danse

Grand Prix, meilleur spectacle de l’année : À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête, de Christian Rizzo

Meilleur spectacle Répertoire ou recréation : May B, de Maguy Marin — Création 1981

Meilleur livre : Les Archives de la danse, de Laurent Sebillotte (Éditions du CND)

Musique

Grand Prix, meilleur musical de l’année : Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Wajdi Mouawad. Direction musicale de Louis Langrée & Théotime Langlois de Swarte

Prix de la meilleure scénographie : Le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, mise en scène et scénographie d’Olivier Py & Pierre-André Weitz

Prix de la création musicale (hors opéra) : Whiteout, d’Eva Reiter. Ensemble Multilatérale, Festival Présences

Prix du meilleur livre sur la musique : Robinson Crusoé, numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra

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Et le football continue…

Le 11 juin, s’est ouvert à Mexico la 23ème édition de la Coupe du monde de football organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Une compétition qui se déroule jusqu’au 19/07, déjà émaillée de scandales, polémiques, malversations et controverses. Entre consternation – culture et passion, le billet de Jean-Marie Pottier, journaliste au magazine Sciences Humaines.

J’ai raté la chute du mur de Berlin, mais pas la conquête de Rome. Je n’ai gardé aucun souvenir médiatique de la nuit du 9 novembre 1989 (j’avais sept ans pas tout à fait « et demi », comme je disais probablement à l’époque), mais je me rappelle avoir veillé, huit mois plus tard, pour voir la RFA, bientôt réunifiée à sa voisine de l’est, remporter la Coupe du monde de football 1990 dans la capitale italienne. J’avais vu, sans le comprendre encore, en quoi ce jeu fait à la fois l’histoire et nos histoires.

Ce souvenir fondateur, j’y ai repensé ces dernières semaines à mesure que je vois approcher, avec un mélange d’excitation et de lassitude, la prochaine édition de la Coupe du monde, qui s’ouvre ce jeudi 11 juin. Cette compétition est coorganisée par des États-Unis en pleine dérive autoritariste, dérive qui plus est saluée par la fédération internationale de football, qui a décerné à Donald Trump un risible « prix Fifa de la paix ». Elle survient dans un football toujours plus inégalitaire, et où la richesse des plus grands peine à ruisseler vers la base. Elle sera saucissonnée de pinaillage vidéo et de « pauses fraîcheur » publicitaires. Et pourtant, je continue à la guetter avec une certaine impatience.

Cette puissance du football sur nos imaginaires, je l’ai retrouvée il y a quelques jours en visionnant Et la vie continue (1992), un film du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. En 1987, ce dernier s’est révélé aux yeux du public occidental avec Où est la maison de mon ami ?qui met en scène la quête par un gamin de huit ans de la maison d’un de ses condisciples, dont il a embarqué par erreur le cahier et qui risque d’être renvoyé. L’histoire se passe à Koker, un village du nord de l’Iran. Trois ans plus tard, le 21 juin 1990, la bourgade est dévastée par un gigantesque tremblement de terre qui fait près de 50 000 morts dans le pays. Kiarostami se rend sur les lieux du désastre, à la recherche des enfants-acteurs de son film précédent : ont-ils survécu ? 

Et la vie continue raconte cette quête sur le mode du docu-fiction. À bord de leur Renault 5 brinquebalante, un cinéaste et son fils tentent de rallier le nord de l’Iran dévasté depuis Téhéran. Le petit garçon évoque ses souvenirs de la nuit du séisme, teintés de ceux de la Coupe du monde en cours en Italie : « Peut-être que les garçons sont venus à Téhéran pour voir le match de foot, puisqu’ils n’ont même pas la télé. L’Écosse jouait le Brésil cette nuit-là, non ? » Le père doute – que les garçons soient venus, que c’était bien ce match-là. Vers la fin du film, dans un virage pierreux, il croise un jeune homme en train de bricoler une antenne de fortune. Il ose une question :

« Avec le tremblement de terre, et tout ce deuil, vous allez regarder le match ?

– Je suis en deuil aussi. J’ai perdu ma petite sœur et trois neveux et nièces. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? La Coupe du monde revient tous les quatre ans, et la vie continue. Et un tremblement de terre, tous les quarante ans. »

Le père n’aime pas trop le football, mais il sourit.

Près de quatre décennies plus tard, peut-être que, dans un Iran en guerre contre l’un des pays organisateurs, des gamins continueront à se repérer dans le temps à l’aide du calendrier de la Coupe du monde, des gens continueront à chercher comment voir le match du soir par tous les moyens. On pourra y voir les effluves d’un opium du peuple voire d’une fièvre nationaliste (l’Iran participe à la compétition pour la septième fois, mais a été forcé d’installer son camp de base au Mexique plutôt qu’aux États-Unis en raisons des tensions géopolitiques). Ou, à l’inverse, une manifestation de la résistance de ce sport au monde tel qu’il ne va pas. Un reste d’enfance contre les sales réalités du monde adulte

Peu après avoir découvert le film de Kiarostami, je me suis replongé dans Le football entre ombre et lumière, un essai de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Ce « mendiant de bon football » y décrit le « voyage triste » de ce sport passé du « plaisir au devoir » : pour lui, le football « a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer », sauf quand, « par bonheur », apparaît sur les terrains un « chenapan effronté » qui s’écarte des scénarios préécrits. Ce zeste d’espièglerie est une bonne définition de ce qui reste de beauté au football. J’évoquais il y a quelques jours, dans un article consacré à l’impact des migrations sur la Coupe du monde, le petit sourire du français Désiré Doué voyant son grand frère Guéla marquer un but pour la Côte d’Ivoire contre la France, comme si les deux étaient adversaires d’un derby de cour d’école. Vers la fin de son livre, Galeano se souvient d’un dialogue entre un journaliste et la théologienne allemande Dorothee Sölle :

« Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu’est le bonheur ?

Je ne le lui expliquerais pas. Je lui lancerais un ballon pour qu’il joue avec ».

Jean-Marie Pottier, in Sciences Humaines

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Edgar Morin, l’insatiable

Aux éditions des Sciences Humaines, paraît Edgar Morin, le penseur insatiable. La réédition d’un hors-série exceptionnel, publié en 2024, qui retrace le parcours de l’infatigable penseur, disparu le 29 mai.

Edgar Morin fut le compagnon de route de Sciences Humaines, parmi les plus fidèles. Déjà, en 1988, le premier numéro lui fut consacré. C’est peu dire combien sa démarche transdisciplinaire inspira le projet éditorial du magazine. En 2024, paraissait un hors-série exceptionnel qui retraçait le parcours et l’œuvre de cet intellectuel boulimique, rétif à toutes les frontières disciplinaires. Ses grandes idées y côtoyaient ses petites histoires.

C’est ce hors-série que Sciences Humaines réédite en son hommage. Pour faire (re)découvrir au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations, une œuvre monumentale, qui mêle anthropologie de la mort et sociologie du présent, des analyses brillantes sur les stars ou les rumeurs, jusqu’à cette somme déroutante qu’est La Méthode (six volumes chez Points, ou coffret de deux tomes). Pour (re)découvrir un homme complexe, forcément, et attachant aussi, qui s’est dévoilé dans ses journaux intimes avec auto-ironie et sincérité. Jean-François Dortier et Samuel Lacroix

Edgar Morin, le penseur insatiable : hors-série Sciences Humaines (N°30, 120 p., 12€50).

AU SOMMAIRE DU NUMÉRO

GRAND ENTRETIEN : « L’amour et la curiosité me permettent de garder de la jeunesse dans la vieillesse »
L’AMI : La colocation chez Marguerite Duras, le bon vivant, les amours, les emmerdes…
L’ENGAGÉ : La liberté d’opinion, la cause palestinienne et la question juive, l’écologie…
LE SOCIOLOGUE : La culture de masse, l’étude du présent…
LA COMPLEXITÉ : La Méthode, une pensée reliante, auto-organisation, dialogique, émergence, métamorphose, paradigme, principe hologrammique…
L’ARTISTE : Le cinéma, Chronique d’un été (1961), un auteur contrarié, son Journal

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Edgar Morin, complexité et humanité

Le 29 mai, Edgar Morin est décédé à l’âge de 104 ans. Le sociologue et philosophe, ancien résistant puis humaniste engagé à gauche, est l’auteur de La Méthode et d’une œuvre à ramifications nombreuses. Un éminent penseur de la complexité et passionné de l’humanité. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Pierre Chaillan.

C’est une perte considérable pour le monde intellectuel français dont il était depuis plusieurs décennies une figure majeure. L’annonce de la mort d’Edgar Morin, ce vendredi 29 mai, plonge aussi dans la tristesse les rangs de la gauche politique et citoyenne dont il était une figure créative à la pugnacité lumineuse et à la réflexivité généreuse. Ces derniers temps, sa longévité ajoutait à son panache d’optimisme et de courage à toute épreuve, forgé dans la Résistance aux heures les plus noires de notre continent européen, sous le joug de la barbarie nazie.

David Salomon Edgar Nahoum est né à Paris le 8 juillet 1921. Ses parents, juifs originaires de Salonique (Grèce), se sont installés en France lors de la Première Guerre mondiale. Un drame marque les premières années de la longue vie du philosophe et sociologue. Ce fils unique, âgé seulement de 10 ans, va perdre sa mère. Est-ce le manque irrémédiable qui produira chez lui une véritable prise de conscience de la fragilité mais aussi de la force de la vie ? Quoi qu’il en soit, une perception très profonde de la condition humaine se mettra très jeune chez lui au service du respect des autres. Ce sens de l’humain sera le fil conducteur de son existence. Son combat humaniste passe d’abord par l’antifascisme et l’antinazisme au cours de ces terribles années 1930-1940 durant lesquelles la bête immonde antisémite dévore le monde. Son éveil précoce à la politique date du Front populaire. Comme il le racontera plus tard, il est « enthousiasmé par l’ambiance pleine d’espoir qui règne dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936 ». Mais, très lucide des dangers du fascisme, le jeune politisé, libertaire et internationaliste, se mobilise en faveur de la République espagnole.

L’antifascisme et l’antinazisme

C’est en 1941 qu’il transforme ses idées généreuses en actes. Il rejoint le PCF et entre en résistance en 1942 sous le pseudonyme de « Morin », nom qu’il adoptera définitivement. Dans un entretien accordé à l’Humanité le 25 octobre 2019, il évoquait ainsi son engagement dans « l’armée des ombres » : « Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. Cela m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste. (…) C’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu… » Après ces années de lutte clandestine, le jeune résistant, engagé volontaire, devient attaché à l’état-major de la 1ère Armée française en Allemagne en 1945, puis chef du bureau « Propagande » dans le gouvernement militaire français en 1946. À la Libération, après cette expérience outre-Rhin, il écrit l’An zéro de l’Allemagne, où il dresse un état des lieux du pays, insistant sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs.

Engagé contre la guerre d’Algérie

C’est la période durant laquelle Maurice Thorez l’invite à écrire dans l’hebdomadaire les Lettres françaises. En 1948 et 1949, il rédige des articles dans la rubrique Arts et spectacles du Patriote résistant, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), avant d’en partir à la suite de divergences. Il s’éloigne alors du PCF à partir de 1949 et en sera exclu en 1951. Depuis 1950, titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il est entré au CNRS et fait partie du Centre d’études sociologiques dirigé par Georges Friedmann. À l’image de ce dernier ou encore de Sartre, il côtoie les compagnons de route et intellectuels engagés et parfois critiques du PCF. En 1955, il participe à la fondation du comité contre la guerre d’Algérie. Il complète sa formation universitaire en philosophie, économie et sciences politiques, en véritable autodidacte. On retrouve dès lors Edgar Morin sur tous les fronts intellectuels. Il est à l’origine de plusieurs revues comme Arguments, qu’il cofonde en 1956, Communications et la Revue française de sociologie.

En défricheur, il s’intéresse aux pratiques culturelles encore émergentes en publiant l’Esprit du temps (1960) et la Rumeur d’Orléans (1969). Sur le plan politique, il vogue au sein de la social-démocratie et reste ainsi attaché à un projet d’émancipation qu’il préfère maintenant socialiste. En 1965, il conduit une étude transdisciplinaire sur une commune du Finistère en Bretagne, publiée sous le nom de la Métamorphose de Plodémet (1967), où il séjourne près d’un an. Ce sera un des premiers essais d’ethnologie dans la France contemporaine. Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili. En 1969, il est invité à l’institut Salk de San Diego. Il y retrouve Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité. C’est la période durant laquelle il conçoit les fondements de la « pensée complexe » et de ce qui deviendra sa Méthode. En 1970, Edgar Morin est nommé directeur de recherche. Il ne cesse alors de participer aux débats intellectuels et médiatiques. Il dirige le Centre d’études des communications de masse (Cecmas) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications.

Les « oasis de résistance ou de solidarité ».

Il conduit ensuite son œuvre majeure, la Méthode, publiée entre 1977 et 2004. En s’appuyant sur une vision interdisciplinaire de l’enseignement, il invite à penser l’humain dans sa complexité autour d’un universalisme qui tient compte de son environnement. Très attaché à l’éducation et à la connaissance d’autrui, il considère qu’« enseigner la compréhension entre les humains est la condition de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité ». Et, comme il le souligne dans l’Humanité en 2015, il encourage à ce sujet à regarder de près ce qu’il nomme « les oasis de résistance ou de solidarité ». Toujours en éveil, à l’écoute des idées neuves, il écrira une soixantaine d’ouvrages. Les plus marquants ? Les six tomes de La MéthodeLe paradigme perdu – la nature humaine, la nature de la nature (premier tome de La Méthode, Seuil, 1977), La vie de la vie (tome II), La connaissance de la connaissance (tome III), Les idées (tome IV), L’humanité de l’humanité – L’identité humaine (tome V), Éthique (tome VI, Seuil, 2004).

Edgar Morin édite aussi plusieurs ouvrages qui reviennent sur son passé, dont Autocritique en 1959, Vidal et les siens en 1989, Itinérance en 2006, Mon chemin en 2008 et Les souvenirs viennent à ma rencontre en 2019. Directeur de recherche émérite au CNRS depuis 1993, il est nommé docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine, jusqu’en Asie. Il crée et préside l’Association pour la pensée complexe (APC). Il reste attentif à la recherche d’un chemin, sinon d’une voie émancipatrice globale. Il est alors de plus en plus sensible à la question environnementale en se disant attaché à une « politique de civilisation« , il invite à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ».

Contre le « Choc des civilisations »

À l’approche d’un siècle d’existence, le sociologue publie encore Impliquons-nous (Actes Sud, 2015) un ouvrage sous forme de clin d’œil à Stéphane Hessel où, plus que l’indignation, il en appelle à l’implication. Le 13 octobre 2015, rédacteur en chef d’un jour de l’Humanité, il enjoignait à prendre une voie émancipatrice en ces termes : « Être humain, c’est à la fois épanouir son » moi », mais toujours dans la communauté. C’est d’ailleurs une aspiration qui traverse toute l’histoire humaine, qui s’est incarnée dans le socialisme et le communisme et va s’incarner sous des formes nouvelles. (…) L’émancipation humaine se pose aujourd’hui au niveau global. » Et d’ajouter sans se départir de son espoir : « Une nouvelle conscience planétaire naît un peu partout à l’heure actuelle, mais elle n’est pas encore devenue une force historique. »

Dans la dernière période, en sage jamais assagi et toujours prompt à dénoncer les injustices, il rejette en bloc la théorie du « choc des civilisations ». Il propose, au contraire, de créer des passerelles entre les humains, les cultures et les religions, ce qui le conduira à accepter un dialogue avec « l’islamologue » suisse décrié Tariq Ramadan, et dont l’échange paraîtra sous le titre L’urgence et l’essentiel (Don Quichotte, 2017). Certains lui reprochent la naïveté de cet échange. Toujours sensible aux évolutions du monde, il a continué à partager ses prises de position en faveur d’une communauté internationale de justice, en s’engageant pour la paix, particulièrement aux côtés du peuple palestinien dont il demandait encore « la reconnaissance d’un État » dans nos colonnes le 31 mai 2024. Jusqu’à son dernier souffle, la recherche de compréhension de l’autre aura guidé ses recherches et sa pensée. Pierre Chaillan

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Le Front populaire et les maçons

Il y a 90 ans naissait le Front populaire. Derrière les congés payés, la semaine de quarante heures et l’élan démocratique de 1936, se dessine aussi l’empreinte de nombreux francs-maçons engagés dans la République sociale. À l’occasion de cet anniversaire 1936-2026, retour sur ces Frères qui voulurent faire entrer davantage de lumière dans la cité. Paru sur le site 450.fm, un article d’Alexandre Jones.

Le Front populaire appartient à ces rares moments où l’Histoire semble soudain accélérer le pas L’Europe bruisse alors des bottes du fascisme. Hitler est au pouvoir depuis 1933. Mussolini règne en Italie. L’Espagne vacille bientôt vers la guerre civileEn France, les ligues d’extrême droite ont tenté la démonstration de force du 6 février 1934. Face à cette montée des périls, socialistes, communistes et radicaux décident l’union. Le scrutin de mai 1936 leur donne raison. Dans cette coalition victorieuse, les francs-maçons sont nombreux.

Non parce que la franc-maçonnerie aurait dirigé le Front populaire dans l’ombre – fantasme classique des imaginaires complotistes, nourri jadis par Vichy et la presse antisémite, et qui ne résiste à aucune analyse historique sérieuse –, mais parce que les loges constituent alors un immense laboratoire républicain, laïque, social et humaniste. Le Grand Orient de France (GODF) demeure profondément lié à la culture radicale et républicaine de la IIIe République.

La Grande Loge de France (GLDF) nourrit également une réflexion spirituelle et sociale attentive à la dignité humaine. L’Ordre mixte international Le Droit Humain, quant à lui, accueille des femmes et des hommes engagés dans les luttes d’émancipation. Il convient d’abord de lever une ambiguïté persistante : Léon Blum, chef du gouvernement, n’est pas franc-maçon – ce point est historiquement établi. Son attachement aux valeurs républicaines, sa culture dreyfusarde et son engagement socialiste le rendent évidemment proche des sensibilités qui traversent les loges, mais il n’appartient à aucune obédience. Le tableau maçonnique du Front populaire est donc celui de ses ministres et de ses grandes figures de second rang, non de son Premier ministre.

Les personnalités confirmées

Jean Zay s’impose comme la figure la plus lumineuse. Initié en 1926 à la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France, à l’Orient d’Orléans, mais aussi affilié à une loge de la Grande Loge de France L‘éducation civique, à l’Orient de Parisil entre au gouvernement Blum comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à trente et un ans à peine. Sa vision est profondément émancipatrice : il porte la conviction que la culture et le savoir constituent des droits, non des privilèges. Nous lui devons notamment le projet du futur Festival de Cannes, conçu comme une réponse démocratique aux instrumentalisations fascistes de la Mostra de Venise. Son destin tragique – assassiné par la Milice en juin 1944 – fait de lui, bien au-delà de la seule histoire maçonnique, un martyr de la République.

Roger Salengro, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Blum, appartient à la Grande Loge de France, à la loge La Fidélité n° 256, à Lille. Homme de la classe ouvrière du Nord, syndicaliste, ancien combattant de la Grande Guerre, il incarne une certaine façon d’habiter la République – par le bas, par le travail, par la fidélité à sa parole. Sa mort, en novembre 1936, conséquence directe d’une campagne de calomnies orchestrée par l’extrême droite, frappe le gouvernement en plein cœur et révèle jusqu’à quel degré de violence les adversaires du Front populaire sont prêts à s’abaisser.

Marc Rucart, ministre de la Justice, présente la singularité d’une double appartenance : le Grand Orient de France d’une part, via la loge La Fraternité vosgienne à Épinal, et l’Ordre mixte international Le Droit Humain de l’autre. Cette double affiliation illustre la fluidité des engagements maçonniques dans certains milieux radicaux, où l’appartenance à l’Ordre se conjugue volontiers avec un féminisme et un universalisme affirmés.

Camille Chautemps, radical, président du Conseil en 1937 et 1938, figure parmi les hauts dignitaires maçonniques les mieux attestés de cette génération au sein du Grand Orient de France. Maurice Viollette, ministre d’État, y est également généralement admis, même si la documentation précise de sa loge reste fragmentaire dans les sources ouvertes. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture, est quant à lui rattaché au Grand Orient de France, à la loge Le Phare Soissonnais.

Pierre Mendès France occupe une place à part, qui mérite d’être restituée avec exactitude. Initié le 19 mai 1928 à la loge à l’Orient de Paris, puis affilié à la loge Honneur et Probité à l’orient de Pacy-sur-Eure, dans l’Eure dont il est le député depuis 1932, il est alors le plus jeune avocat de France – vingt et un ans. Son appartenance maçonnique est réelle, mais brève et peu active. Il ne se réinscrit pas après la guerre, et renonce à toute activité dans les loges dès 1945. Secrétaire d’État au Trésor en 1938 dans le gouvernement Daladier, il appartient bien à la génération forgée par le Front populaire, à ces hommes pour qui l’engagement républicain, la rigueur intellectuelle et le sens de l’État constituent une même exigence morale. Sa trajectoire ultérieure – gouvernement de 1954, négociations de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine, modernisation de la gauche non communiste – dépasse largement le seul cadre maçonnique, mais on ne comprend pas pleinement le républicanisme mendésiste sans mesurer le terreau où il a pris racine

Dans les temples maçonniques des années 1930, les débats sont intenses et souvent douloureux. Il y est question de paix, d’école publique, de justice sociale, de condition ouvrière, de montée des totalitarismes. Les loges ne sont pas des havres préservés du monde : elles en reflètent les fractures. Beaucoup de frères voient dans le Front populaire non une révolution, mais une tentative d’équilibre entre liberté politique et progrès social. D’autres s’en méfient, redoutant les grèves, les occupations d’usines, l’influence communiste. Car la franc-maçonnerie n’est pas un parti : elle rassemble des hommes – et des femmes, dans certaines obédiences – aux convictions diverses, que traverse en commun une exigence de méthode, de fraternité et de perfectionnement intérieur. Les acquis de 1936 portent une marque symbolique que les francs-maçons de l’époque n’ont pas manqué de percevoir.

Les congés payés ne sont pas seulement une réforme économique. Ils constituent une reconnaissance de la dignité du travailleur, du droit au repos, du droit à la culture, du droit à exister hors de l’usine. Derrière les photographies des premiers départs vers la mer, derrière les vélos et les tentes et les visages heureux, il y a une vision presque initiatique de l’émancipation humaine. L’homme ne doit pas être réduit à sa seule force de production. Cette conviction, qui circule dans les loges depuis des décennies, trouve là l’une de ses traductions les plus concrètes. Lorsque le régime de Vichy interdira la franc-maçonnerie en 1940, il ne se trompera pas sur ce qu’il abat. Dans l’imaginaire des ennemis de la République, les francs-maçons du Front populaire incarnent précisément les valeurs à détruire : la laïcité, la démocratie parlementaire, l’universalisme, l’idéal d’émancipation. Les fichiers des obédiences seront livrés à l’occupant. Des frères seront déportés. D’autres, comme Jean Zay, mourront de la main française. Il y a, dans cette persécution, une forme de reconnaissance sinistre : on ne s’acharne pas sur ce qui est sans importance.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’anniversaire 1936-2026 résonne avec une acuité particulière. À l’heure des crispations identitaires, des fractures sociales et des défiances démocratiques, revisiter les francs-maçons du Front populaire revient à interroger une vieille question, la même au fond depuis que les hommes construisent des temples et des républiques : comment bâtir une société plus juste sans renoncer à la liberté ? Comment transformer le monde sans y perdre son âme ? Le Front populaire ne fut ni un âge d’or ni une légende parfaite. Ses limites étaient réelles, ses tensions profondes, son épilogue douloureux. Mais il porta une espérance. Cette espérance, dans les loges comme dans la cité, repose sur une conviction simple mais exigeante. L’Homme peut encore se perfectionner lui-même et améliorer le monde qu’il habite. Alexandre Jones

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Desproges, un jour d’avril

En avril 1988, disparait Pierre Desproges. Humoriste, pamphlétaire de grand talent, il sévissait tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ce millénaire fort agité, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

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– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.

– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.

– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.

– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.

Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.

Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.

– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.

– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.

– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.

– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.

– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.

– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.

L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.

Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.

– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges décédé le 18 avril 1988, à (re)découvrir dans le Tout Desproges enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants délires en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. De mots en maux, un prince de la plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

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Grasset et Bolloré, en conscience

Emmenés par Virginie Despentes, Leïla Slimani et Emmanuel Carrère, 308 auteurs plaident pour la création d’une clause de conscience dans l’édition. Après le limogeage d’Olivier Nora de la tête de Grasset, une déclaration publiée le 18/04 dans les colonnes de La Tribune Dimanche.

Le licenciement par Vincent Bolloré du PDG des éditions Grasset, Olivier Nora, est le révélateur d’une évolution à laquelle notre droit ne sait pas faire face : certaines entreprises ont désormais l’ambition, revendiquée, de devenir des acteurs idéologiques à part entière, en structurant des récits, orientant les imaginaires et soutenant des lignes politiques explicites. On peine à trouver des précédents comparables dans l’histoire du capitalisme français, sinon peut-être celui de François Coty dans les années 1920, qui avait mis son groupe de presse au service d’un combat politique. Mais il s’agissait d’un empire personnel, non d’un groupe coté, structuré et inséré dans l’économie contemporaine comme l’est Vivendi.

Longtemps organisé autour d’activités industrielles et culturelles, le groupe dont relèvent Hachette et Grasset forme désormais un ensemble cohérent de médias, d’éditeurs et de plateformes dont l’orientation idéologique est identifiée dans le débat public. Cette évolution assumée ne trouve aucune traduction dans le droit du travail ni dans celui des auteurs. Conséquence : des auteurs voient leurs droits d’édition et leur travail placés sous le contrôle d’un actionnaire dont ils contestent la politique éditoriale. Des salariés participent à la diffusion de discours politiques qu’ils désapprouvent. Des éditeurs publient des ouvrages dont ils ne partagent pas la portée. Des collaborateurs évoluent dans des environnements profondément transformés, où la pluralité s’efface au profit d’une ligne. Des libraires, des communicants, des équipes entières se trouvent intégrés, qu’ils le veuillent ou non, à un dispositif d’influence.

Le droit français n’a rien prévu pour eux. Il leur dit d’accepter ou de partir. Partir, c’est renoncer à des années d’ancienneté, à des droits, à une stabilité parfois construite sur des décennies. Rester, c’est consentir à une forme de dissonance morale, parfois à une souffrance réelle, déjà perceptible dans les arrêts de travail, les épuisements, les retraits silencieux.

La situation appelle une qualification juridique claire. Ce à quoi nous assistons peut être décrit comme un détournement de finalité. L’entreprise, conçue comme un instrument de production et de création de valeur, devient un levier d’influence politique. Or les personnes qui y travaillent ou y créent n’ont jamais consenti à cette transformation. Il est temps de poser une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être étendue, non pour fragiliser les entreprises, mais pour rétablir un équilibre élémentaire entre la liberté d’entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que l’on réprouve.

Dans des situations strictement encadrées, une telle clause devrait permettre de reconnaître qu’une entreprise a changé de nature au point de rompre le pacte qui la liait à ceux qui y travaillent ou y créent, et d’ouvrir un droit à départ indemnisé ainsi qu’à la récupération de leurs droits. Une démocratie ne peut accepter que des individus soient contraints de servir, malgré eux, des causes qu’ils n’ont pas choisies.

Parmi les signataires, figurent de grosses plumes de plusieurs maisons d’édition : Hervé Le Tellier (Gallimard), Maylis de Kerangal (Verticales), mais aussi des piliers de Grasset comme Gaël Faye, Bernard Henri-Lévy et le récent Prix Goncourt, Jean-Baptiste Andréa. Interrogé sur cette proposition de clause de conscience, Emmanuel Macron appelle à y « réfléchir ». C’est « une question qui va se poser », ajoute le président de la République.

Grasset, notre maison

230 auteurs ont claqué la porte de la maison d’édition. Émus et indignés du limogeage d’Olivier Nora, le très respecté PDG des éditions Grasset depuis vingt-six ans. D’où leur proclamation finale, dépassant les oppositions et faisant front commun :

« Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. […] Aujourd’hui, nous avons un point commun: nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. […] Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ».

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À la recherche de Meyerhold

Aux éditions Deuxième époque, Béatrice Picon-Vallin publie Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre. Un passionnant ouvrage sur un homme de théâtre révolutionnaire, accusé de trotskysme et assassiné en prison sur ordre de Staline. Un monument d’érudition, étoffé de multiples photographies.

Béatrice Picon-Vallin, chercheuse émérite en théâtrologie au CNRS, publie le premier tome des Écrits sur le théâtre (années 1891-1917) de Vsevolod Meyerhold (1874-1940). C’est l’apogée d’un travail éminent, entamé dès les années 1990, qui a révélé en France, aussi bien qu’en Italie et au Brésil – où les ouvrages de Béatrice Picon-Vallin ont été traduits –, la vie, l’œuvre et la pensée d’un homme qui fut grand acteur, metteur en scène révolutionnaire et théoricien visionnaire. Il connaîtra un sort tragique. Accusé de trotskysme et d’espionnage, assassiné en prison, le 2 février 1940 sur ordre de Staline, ses derniers mots seront « Je meurs en communiste ». N’anticipons pas. Après une éloquente introduction, qui synthétise l’esprit des textes de Meyerhold dans la période envisagée, on les découvre avec passion. Il y a notamment de ses lettres à Stanislavski, d’admiration puis de distance prise, et d’autres, d’affection émue, à Tchekhov.

Au crible de la critique...

Signe prémonitoire, c’est Meyerhold qui tient le rôle de Treplev, le jeune metteur en scène épris de nouveauté, lors de la création de la Mouette au Théâtre d’art de Moscou. Plus tard, au plus fort de sa quête de formes inédites, en s’éloignant du naturalisme et du « théâtre d’âmes » de Tchekhov, il prône abondamment, dans son journal et maints textes à valeur de manifestes, une scène symboliste épurée, puis s’inspire du théâtre de foire, de la commedia dell’arte, des jongleurs, de la mimique, du nô japonais, des atellanes romaines aux bouffonneries oubliées… Il passe au crible de la critique ses nombreuses mises en scène, en faisant preuve de connaissances et d’aptitudes intellectuelles inouïes.

C’est avec « fanatisme », de son propre aveu, que Meyerhold organise ses thèses successives. Sur la scène, « rien ne doit être fortuit » et priorité doit être donnée à « l’acteur qui possède l’art du geste et du mouvement ». Il recommande l’improvisation, privilégie le rythme au détriment de la psychologie et glorifie les aptitudes organiques du corps en jeu. Le 17 avril 1917, il écrit que « les paysans, les soldats, les ouvriers et l’intelligentsia » vont pouvoir enfin goûter les auteurs nés de la situation historique, tel Maïakovski. L’ouvrage de Béatrice Picon-Vallin, vrai monument d’érudition, s’étoffe de multiples photographies, entre autres sur le cinéma, là où ce diable d’homme s’est également illustré. Jean-Pierre Léonardini

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre (tome I : 1891-1917), traduction, introduction et notes de Béatrice Picon-Vallin (éditions Deuxième Époque, 591 p., 30€).

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