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Mona Chollet, ma sorcière bien-aimée !

Après Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, où elle étudiait comment le corps féminin est sommé de devenir un produit conforme à des normes inaccessibles, Mona Chollet s’intéresse cette fois dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes à la façon dont les chasses aux sorcières ont marqué la place des femmes dans nos sociétés. D’hier jusqu’à aujourd’hui, d’Europe aux États-Unis.

 

Dans un ouvrage très documenté qui se veut à la fois historique et politique, Sorcières, la puissance invaincue des femmesMona Chollet ne se contente pas de dire ces crimes de masse qui se sont développés bien davantage dès la Renaissance et dans l’époque moderne qu’au Moyen-âge, contrairement aux idées reçues. Elle explique comment les accusations de « sorcières » subies par les femmes – suivies de tortures, de viols, de mises à mort – et les discours qui les ont accompagnées, « ont à la fois traduit et amplifié les préjugés à l’égard des femmes, l’opprobre qui frappait certaines d’entre elles. Elles ont réprimé certains comportements, certaines manières d’être ». Pour l’essayiste et journaliste, ces chasses aux sorcières « illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation des discours de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social ».

En scrutant l’histoire et l’évolution du regard sur l’histoire, l’auteure parle donc aussi de nos sociétés actuelles. Car elle décrypte à la fois la nature des préjugés sur ou contre les femmes qui s’y sont construits, les raisons et les modalités de leur enracinement, et ce qui pousse ces sociétés à désigner des victimes expiatoires aux difficultés ou aux crises qu’elles subissent en en dédouanant les véritables responsables. Et à les persécuter en toute bonne conscience. Elle décode ainsi, notamment, le rôle de la peur dans le façonnage des stéréotypes et des haines, face à l’évolution de la place et du rôle pris ou revendiqués par les femmes au cours de l’histoire. Elle éclaire les divers avatars de la dénonciation de l’esprit malin attribué à celles dont le diable aurait capté les esprits et les corps, avec leurs prolongements plus récents lorsque des femmes revendiquent leur indépendance, la maîtrise de leur corps, de leur maternité ou non, de leurs désirs…

 

Ne pas rester à leur place assignée relèverait de comportements déviants, fourbes, affabulateurs, dangereux, maléfiques… Ce sont pourtant les femmes qui sont mises alors en danger. Et même par la médecine ou prétendue telle, lorsqu’elle s’acharne sur les corps de celles décrites comme hystériques ou quand, du fait de « la soif de profit » et du « cynisme des laboratoires pharmaceutiques », elles subissent les effets, parfois meurtriers, de scandales sanitaires spécifiques. Pourtant, l’approche de genre de ces crimes misogynes de masse a été « ignorée, banalisée ou indirectement contestée », analyse Mona Chollet. Jusqu’à ce que des femmes revisitent leur histoire. La nôtre. Et que des féministes détournent l’accusation de sorcellerie, la renversent, et fassent des sorcières des héroïnes.

Dans un précédent ouvrage, Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Mona Chollet étudiait comment le corps des femmes « est sommé de devenir un produit, de se perfectionner pour mieux se vendre » en se conformant à des normes, de « l’obsession de la minceur » à la « prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération ». Des normes dont l’inaccessibilité nourrit l’auto-dévalorisation et ses conséquences ravageuses. De nouveau, elle le souligne ici. Comme l’« explique l’écrivaine écoféministe Carol P. Christ, les religions patriarcales ont façonné notre culture, nos valeurs et nos représentations et nous restons imprégnés d’un modèle d’autorité masculin qui en est directement issu ».

Il s’agit donc d’en sortir, de contester fondamentalement ces représentations. Pas facile, admet-elle, de « remettre le monde sens dessus dessous ». Mais d’ajouter, « il peut y avoir une immense volupté – la volupté de l’audace, de l’insolence, de l’affirmation vitale, du défi à l’autorité – à laisser notre pensée et notre imagination suivre les chemins sur lesquels nous entraînent les chuchotements des sorcières ». Ceux d’une puissance invaincue. Isabelle Avran

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Sylvaine Perragin, le salaire de la peine

30 000 cas de burn-out par an ! Sans compter les 37,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisé par des coachs, consultants, cabinets spécialisés ou assureurs sur le créneau de la souffrance au travail… Dans Le salaire de la peine, la psychopraticienne Sylvaine Perragin dénonce un business de la souffrance et ses conséquences pour les salariés.

 

Sylvaine Perragin, après quinze ans en entreprise, est devenue psychopraticienne. Depuis une vingtaine d’années, elle reçoit en cabinet et intervient également dans les sociétés pour des diagnostics sur les risques psychosociaux. À la demande des organisations de salariés, et de leurs institutions représentatives, ou bien des directions… Cette expérience l’autorise à publier Le salaire de la peine, un essai fourmillant d’exemples précis, sur ce qu’elle dénonce comme « le business de la souffrance au travail » ou « le marché » des risques psychosociaux.

Les chiffres rappellent l’ampleur et l’enjeu du danger qui pèse sur les salariés de nombre d’entreprises : chaque année, on dénombre 30 000 cas de burn-out, 3,2 millions de personnes en danger d’épuisement, et 400 suicides. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère le stress comme le premier risque pour la santé des travailleurs. Mais la souffrance au travail génère aussi, pour des « coachs », des cabinets spécialisés ou des assureurs, un chiffre d’affaires de 37,5 milliards d’euros par an, selon les statistiques de l’Insee citées par l’auteure. Pour cette professionnelle du traitement des risques psychosociaux, ces intervenants vendent surtout du « bien-être pour que l’entreprise soit encore plus rentable ». Et trop souvent, au détriment d’une véritable analyse des causes spécifiques du mal-être et de préconisations efficaces.

Nombre de chercheurs, de syndicalistes, de praticiens de terrain ont montré de longue date combien, dans les cas de souffrance à l’entreprise, l’organisation-même du travail est la première à interroger, à mettre en question : soit des objectifs inaccessibles, ou soit encore la dichotomie entre les ordres hiérarchiques et ce qu’à l’inverse impose l’éthique professionnelle et personnelle de salariés, et notamment de cadres. Pourtant, ce sont bien, et trop souvent, les individus, leurs comportements, qui sont mis en cause, en particulier par « des cabinets RH, les plus gros consultants, proches », assure Sylvaine Perragin, « du pouvoir politique ». Qui plus est, ajoute l’auteure, nombre de directions, parce qu’elles paient ou commandent audits et rapports, considèrent pouvoir orienter les diagnostics ou les recommandations des cabinets, au détriment de leur nécessaire neutralité.

La psychopraticienne dénonce, au fil des pages de son ouvrage, la nature des interventions de consultants et de « coachs en tout genre », dont certains « se permettent de « bricoler » avec la psyché des salariés, allant jusqu’à proposer des interprétations psychologiques sauvages mêlant problématiques professionnelles et éléments de biographie intime ». Se diffuse alors via le coaching, écrit-elle, « une vulgate psychologique, dogmatique, mécaniste, bardée de principes figés ». Des formations infantilisantes sont également proposées. Certains vont encore plus loin, en organisant « des prestations psychologiques par téléphone, chat, visio-entretien ou formulaire ». Et de dénoncer « une thérapie version fast-food ». À l’instar de moult ergonomes, chercheurs et acteurs de terrain, elle plaide au contraire pour que soient retrouvés « de la qualité, de la reconnaissance, du sens », au travail, quand il est trop souvent réduit au seul résultat, à une mesure individuelle de performance chiffrée. Elle prône notamment un « management comme soutien et non comme contrôle ». Elle met aussi en cause la réduction des possibilités de sanctions du patronat lorsque celui-ci viole le droit du travail et les droits des salariés, et la moindre protection que leur assure aujourd’hui la loi.

Selon Sylvaine Perragin, il est urgent de retrouver de « l’en-commun » contre l’isolement, de résister à la destruction des solidarités, de permettre aux salariés d’être de véritables acteurs. Isabelle Avran

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De la traite négrière à l’esclavagisme

Le 27 avril 1848, sous l’impulsion de Victor Schoelcher, le gouvernement de la Deuxième République abolit définitivement l’esclavage. L’aboutissement d’un long processus entamé lors de la Révolution de 1789. Historiens, chercheurs et écrivains font le point.

 

Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et negrebilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France essentiellement, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités considèrent au fil du temps le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.

Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle)  – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques),  pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !

Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congo d’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…

Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain » : faux mariage, atelier clandestin, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Quatar , la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale.

Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois

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Desproges, un jour d’avril

Le 18 avril, il y a plus de trente ans en 1988, disparaissait Pierre Desproges. Un humoriste de grand talent qui sévissait avec bonheur, tant à la radio qu’à la télévision ou sur scène. En ce jour anniversaire, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers du rire et de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

 

– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, s’il n’y avait pas la Science, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

 

– La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte, non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

 

– Pourquoi l’idée que mes enfants souffrent m’est-elle si complètement insupportable, alors que je dors, dîne et baise en paix quand ceux des autres s’écrasent en autocar, se cloquent au napalm ou crèvent de faim sur le sein flapi d’une négresse efflanquée ?

 

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

 

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Qu’est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d’imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l’inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père Lachaise…

 

– Si les ministères concernés m’avaient fait l’honneur de solliciter mon avis, quant aux paroles de la Marseillaise, j’eusse depuis longtemps déploré que les soldats y mugissassent et préconisé vivement que les objecteurs y roucoulassent, que les bergères y fredonnassent et que les troubadours s’y complussent.

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

 

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

 

– Aujourd’hui encore, quand on fait l’inventaire des ustensiles de cuisine que les balaises du Jésus’Fan Club n’hésitaient pas à enfoncer sous les ongles des hérétiques, ce n’est pas sans une légitime appréhension qu’on va chez sa manucure.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

 

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

 

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

 

Tout Desproges

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges à (re)découvrir dans le Tout Desproges, enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable « Tribunal des flagrants délires » en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, l’incontournable est disponible aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges, la somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette. Un ouvrage qui révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. « À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. Un homme de plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

 

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Eribon et Ostermeier, de retour à Reims

Adaptation de l’œuvre éponyme de Didier Eribon, Retour à Reims ravive le théâtre politique en centrant la discussion sur l’abandon des classes ouvrières. Dans une mise en scène de Thomas Ostermeier qui superpose jeu et film pour mieux révéler les angles sombres de notre société. Sans oublier Qui a tué mon père à La Colline (75) et L’autre fille aux Déchargeurs (75).

 

Retour à Reims s’ouvre sur une mise en abîme : dans un studio, une comédienne enregistre la voix off d’un texte. Au-dessus d’elle, un documentaire est projeté sur grand écran : Reims et ses faubourgs ouvriers, ses ciels plombés, sa misère à fleur de béton. La voix attentive d’Irène Jacob reprend les écrits du philosophe et sociologue Didier Eribon sur son passé de fils d’ouvrier. Des mots couchés sur le papier dix ans plus tôt, après la mort de son père, dans un essai sobrement intitulé Retour à Reims.

Un ouvrage où l’intellectuel parisien se penchait sur sa rupture avec les siens… Pourquoi était-il plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale, s’interrogeait ce transfuge de classe, homosexuel assumé qui, durant des années, avait tourné le dos à ses parents, à ses origines de classe. Filmé par le metteur en scène Thomas Ostermeier, Didier Eribon a accepté de revenir sur les terres de son enfance. Face à sa mère au corps malmené par une vie de souffrances, le sociologue remue photos et souvenirs. Les mots d’Eribon évoquent l’engagement communiste de la famille, la dureté du travail à l’usine, la drague des jeunes hommes autour de la cathédrale… « Ce fut le début d’une réconciliation avec elle […] Avec toute une part de moi-même que j’avais refusée, rejetée, reniée », écrivait le philosophe à propos de ces retrouvailles.

 

De ce texte majeur, Thomas Ostermeier, le directeur de la Schaubühne de Berlin, a tiré une pièce très politique en écho avec le temps présent. Le spectacle questionne la marginalisation de la classe ouvrière, son basculement vers le vote FN et la démission des élites de gauche. Quand surgit au détour de la pièce la question des « gilets jaunes », dont les couleurs saturent l’écran, la comédienne interrompt le documentaire. « Et nous, qu’est-ce qu’on fait, nous ? », se demande-t-elle. Apostrophe collective lancée aussi bien à l’artiste, à son engagement et à sa voix capable plus qu’une autre de porter, qu’au spectateur soudain frappé d’inconfort.

Face aux difficultés des forces progressistes, le sursaut doit-il venir de chacun de nous ? Cyrielle Blaire

Dates de tournée : Du 21 au 23/03/19 : La Coursive, La Rochelle. Les 28 et 29/03/19 : MA avec Granit, Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard. Les 24 et 25/04/19 : TANDEM, Douai. Du 2 au 4/05/19 : Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 14 au 16/05/19 : La Comédie de Clermont-Ferrand. Les 22 et 23/05/19 : l’Apostrophe, Cergy-Pontoise. Du 28/05 au 15/06/19 : Théâtre Vidy, Lausanne.

 

À voir aussi :

– À l’heure où Didier Eribon fait retour à Reims, il ne faut surtout pas manquer Qui a tué mon père d’Édouard Louis, au Théâtre de La Colline jusqu’au 3 avril. L’essai de l’un répond au récit de l’autre. Leur matière commune ? Le déterminisme social, la vie à l’usine, la condition ouvrière… Sans fioritures, l’auteur raconte les retrouvailles avec un père vieilli et cassé avant l’heure, usé par le travail et une vie sans éclat. Un regard chargé de non-dits en ces temps de l’enfance où la violence familiale prenait le pas sur la tendresse paternelle, où le quotidien se réduisait à des lendemains routiniers et sans lueur d’espoir : une classe d’humains à qui l’on demande seulement de travailler et de survivre dans la banalité du

Co Jean-Louis Fernandez

quotidien, à qui ne fut jamais proposé d’entrevoir un rayon de soleil aux carreaux cassés de l’usine.

Un texte fort, lourd, vibrant d’humanité brisée, un texte aussi qui dépasse le banal ressassement pour se faire implacable réquisitoire : contre une société qui se complaît encore aujourd’hui à broyer les petites gens au profit des gagnants et des nantis, contre des politiques qui, dans les discours et les actes, ne comprennent traître mot à la vie des perclus et des exclus. Un cri de colère et de rébellion, un cri de révolte et d’espoir aussi. Superbement porté à la scène, de l’avis de la critique, par un grand Stanislas Nordey, comédien et directeur du Théâtre national de Strasbourg. Qui a tué mon père (?) Une interrogation, sans point final, qui ne cesse d’interpeller. Yonnel Liégeois

Du 2 au 15/05/19, au Théâtre National de StrasbourgDu 9 au 11/10/19, à la Comédie de Béthune. Le 21/01/20, au CDN Orléans / Centre-Val de Loire. Du 25 au 28/02/20, au Théâtre de Vidy-Lausanne. Les 5 et 6/05/20, au Grand R – Scène nationale de la Roche-sur-Yon. Le 13/05/20, au Théâtre de Villefranche-sur-Saône.

 

–  En raison du succès, Marianne Basler reprend, pour une nouvelle série de représentations au Théâtre des Déchargeurs (75), son interprétation de L’autre fille. Un superbe texte d’Annie Ernaux, publié en 2011 chez Nil éditions, dans une mise en scène dépouillée de Jean-Philippe Puymartin. Au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance. « Plus gentille que celle-là », aux dires de sa mère… Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation à saluer, toute en retenue et sans pathos superflu.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, le public semble reconnaître Annie Ernaux en personne, écrivant à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante… Un spectacle chargé de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas […] Pourtant, je voudrais qu’elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Merci, éblouissante Marianne, la missive nous est bien parvenue ! Yonnel Liégeois

Du 19/03 au 06/04/19, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), ensuite  du 24 au 28/04/19 à Marseille.

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Antisionisme, antisémitisme : confusion ou distinction ?

L’antisémitisme, comme tous les racismes, mérite une mobilisation citoyenne intransigeante. Journaliste et historien, Dominique Vidal montre, dans Antisionisme = Antisémitisme ?, les ressorts de la dangereuse confusion et les enjeux de la nécessaire distinction. Entre l’un, opinion politique et philosophique, et l’autre, qui est un délit.

 

En juillet 1942, la police française arrêtait à Paris et parquait au Vél’ d’Hiv’ 13 000 juifs, français et étrangers. Dont quelque 4000 enfants, qui devaient être déportés vers les camps de la mort. En juillet 2017, Emmanuel Macron, en leur rendant hommage, reconnaissait, et l’on peut s’en réjouir, les responsabilités de l’État français dans ce crime mais il commettait en même temps une double faute. D’abord, il accueillait à la cérémonie le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Comme si les Français juifs n’étaient pas tout à fait français et qu’ils devaient être aussi représentés par le premier ministre d’un autre État, l’État d’Israël. Un homme à qui, en outre, le locataire de l’Élysée donnait du « cher Bibi » ! Un mauvais signal pour la lutte contre l’antisémitisme dans notre pays.

Ensuite, le chef de l’État affirmait en fin de discours que l’antisionisme serait « la forme réinventée de l’antisémitisme ». Une déclaration aussitôt dénoncée par nombre de défenseurs du droit et de juifs antisionistes eux-mêmes. Comme s’il était possible de confondre l’une des formes du racisme, en l’occurrence l’antisémitisme qu’il s’agit de condamner, combattre et sanctionner, avec une position philosophique et politique, qu’on la partage ou non : l’antisionisme. Une position qui consiste d’une part à refuser une politique nationale, celle d’Israël fondée sur la séparation ethnico-religieuse, en l’occurrence au détriment des droits individuels et nationaux du peuple palestinien, d’autre part à préférer à l’émigration hors de France la lutte contre tous les racismes et pour l’égalité des droits. Ici comme au Proche-Orient.

 

En février 2019, alors que s’est multipliée en peu de temps une série d’actes de racisme antisémite, allant jusqu’aux meurtres pour la première fois ces dernières années depuis la victoire contre les nazis, Emmanuel Macron réitère son propos lors d’un dîner du Crif, le Conseil représentatif des institutions juives de France… Historien et journaliste, spécialiste d’Israël et de la Palestine, mais aussi de la société française, Dominique Vidal écrit en réponse que « ce n’est pas avec des manœuvres politiciennes d’un autre âge qu’on combattra efficacement l’antisémitisme ». Et d’ajouter : « Emmanuel Macron prend le risque d’alimenter la campagne maccarthyste de la droite sioniste contre les militants de la solidarité avec le peuple palestinien. Et de cautionner, par la même occasion, la radicalisation du gouvernement le plus ultra de l’histoire d’Israël. ». Aussi, est-t-il utile de lire ou relire le livre de Dominique Vidal Antisionisme = antisémitisme ?. Bien plus qu’un pamphlet, il s’agit d’une analyse documentée, claire, accessible à tous, sur les enjeux qui se cachent derrière un tel amalgame.

Dominique Vidal consacre ainsi toute la première partie de son ouvrage à l’histoire du sionisme. Il revient sur ce qui a fondé son émergence : le constat de l’antisémitisme européen (lequel est à l’origine du sionisme), mais aussi le postulat de l’existence d’un peuple juif en tant que peuple, l’hypothèse de l’impossible assimilation des juifs dans les sociétés où ils vivent, leur droit sur la « terre promise », et la négation de l’existence d’un autre peuple (le peuple palestinien) sur cette terre (c’est la formule connue d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre »). Il étudie les évolutions de ce projet, né en Europe à la fin du XIXe siècle, et il rappelle qu’« il n’a jamais été l’unique courant politique juif ».

 

L’auteur le souligne. « Emmanuel Macron ne définit pas l’antisionisme qu’il condamne ainsi sans appel. Or, ce concept renvoie à des notions très diverses et qui, de surcroît, ont évolué à travers le temps ». Il rappelle notamment que « avant la Seconde Guerre mondiale, l’immense majorité des juifs rejette le projet d’État juif en Palestine ». L’historien interroge aussi la crise stratégique où est entré le sionisme aujourd’hui, alors que la perspective d’annexion par Israël de la Cisjordanie qu’il occupe, « et donc l’abandon de deux États au profit d’un seul, de fait binational, mais selon un système d’apartheid, menace l’existence même d’une majorité juive durable, objectif (…) de l’État d’Israël ». Dans une veine analogue, il scrute les ravages du libéralisme au pouvoir à Tel-Aviv. Et de citer Avraham Burg, ancien président du Parlement israélien (la Knesset) et ancien président de l’organisation juive mondiale, lequel diagnostiquait dès 2003 que « le sionisme est mort et ses agresseurs sont installés dans les fauteuils du gouvernement à Jérusalem ».

D’où vient l’antisémitisme contemporain ? C’est la troisième question que pose l’historien, qui étudie l’évolution « de l’antijudaïsme à l’antisémitisme ». S’appuyant notamment sur les études de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) pour ce qui concerne la France, il met en lumière la corrélation des préjugés contre les juifs avec toutes les autres formes de racisme. Il souligne que « c’est à l’extrême droite que le niveau d’antisémitisme reste le plus élevé ». Et non dans les rangs des soutiens aux droits du peuple palestinien, au contraire. En revanche, Dominique Vidal énonce une mise en garde. Certains antisémites, dans la galaxie Soral par exemple, essaient quant à eux de détourner vers l’antisémitisme la colère qui s’exprime contre la politique israélienne. Une tentative abjecte, dangereuse, et insultante à l’égard des valeurs du combat des Palestiniens. Dominique Vidal écrit clairement que « destiné à faire taire la critique d’Israël, le chantage à l’antisémitisme ne date évidemment pas d’aujourd’hui. Mais il a pris un tour nouveau en fonction du contexte géopolitique du pays ».

 

Le 6 février 2017, la Knesset (le parlement israélien) adoptait une loi dite de « régularisation » qui ouvrait la voie à l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie que réclament le parti des colons et même plusieurs ministres. À quoi sont venus s’ajouter, d’une part en juillet 2018 une nouvelle loi, attribuant en Israël au seul « peuple juif », le droit à l’autodétermination au détriment de près d’un cinquième de sa population et, d’autre part, un arsenal législatif liberticide pour museler en interne toute critique de la politique gouvernementale. C’est aussi contre l’expansion du mouvement exigeant la fin de l’impunité des dirigeants israéliens face à leurs violations du droit international que ceux-ci cherchent, en particulier en Europe où ils s’allient aux gouvernements les plus à l’extrême droite, à délégitimer voire à criminaliser toute critique. C’est bien ce qui est en jeu aujourd’hui. Isabelle Avran

 

En savoir plus :

« La discorde : Israël-Palestine, les Juifs, la France. Conversations avec Élisabeth Lévy », de Rony Brauman et Alain Finkielkraut (Flammarion, 375 p., 9€20).

– « Comment la terre d’Israël fut inventée, de la Terre sainte à la mère patrie », de Shlomo Sand (Flammarion, 432 p., 10€).

– « Un autre Israël est possible, vingt porteurs d’alternatives », de Dominique Vidal et Michel Warschawski (Éditions de l’Atelier, 171 p., 19€).

– « La maison au citronnier », de Sandy Tolan (J’ai lu, 572 p., 8€).

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Cesare Battisti : oui à l’amnistie, non à l’amnésie

Arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie, Cesare Battisti risque la prison à perpétuité. Depuis les années 80 pourtant, l’ancien militant et romancier clame son innocence. Ex-membre de Lotta Continua, son compatriote Sergio Tornaghi s’exprimait en 2004 sur « l’affaire Battisti », dénonçant une mascarade de justice et la violence d’État toujours impunie qui sévissait dans l’Italie des années soixante-dix. Des propos toujours d’actualité.

 

Yonnel Liégeois – Comment réagissez-vous à la décision rendue (le 13/10/2004, ndlr)) par la Cour de cassation de Paris ?

Sergio Tornaghi – Je suis bien sûr extrêmement choqué par le rejet du pourvoi en cassation de mon ami Cesare Battisti. Il est désormais menacé d’une peine de prison à perpétuité en Italie, au lendemain d’une éventuelle arrestation. Déçu, certes je le suis, mais pas vraiment surpris. Depuis la rencontre entre Jacques Chirac et Sylvio Berlusconi à Paris, le sort de Battisti était scellé. Ce que tous les observateurs et militants du droit redoutaient s’est produit : le « politique » l’a emporté sur le devoir de justice, la parole de « repentis » sur le devoir de vérité. Avec une telle décision, nous sortons du cadre judiciaire où le droit ne fait plus force de loi. Avec un flot de contre-vérités déversées à la télévision et dans des journaux français, présentant Cesare Battisti comme un monstre et allant jusqu’à soutenir que la Cour européenne reconnaissait le principe de « jugement par contumace » inscrit dans le droit italien.

 

Y.L. – Redoutez-vous que la décision fasse jurisprudence à l’encontre de tous vos compatriotes réfugiés en France ?

S.T. – Comme Cesare, j’ai été condamné à la prison à perpétuité pour crime en 1984, sur la seule parole d’un « repenti », alors que j’ai toujours clamé mon innocence. Je suis réfugié en France depuis cette date, au vu et au su de tous, y compris des autorités françaises qui ont rejeté une première demande d’extradition en 1986, conformément à la promesse de François Mitterrand. La France m’a accordé des papiers en règle en 1989… Je suis avant tout un militant politique, un homme de gauche avec des convictions et des idéaux, pas un adepte de la clandestinité ou de la cavale qui commet des braquages de banque pour survivre. Je suis marié avec une Française, j’ai deux enfants et un métier. Désormais, je ne veux plus me taire, cela fait vingt ans que je vis dans « l’intranquillité ». Quand je découvre les horreurs qui circulent à notre propos sur Internet, les « dérives fascistes » me font plus peur désormais que n’importe quelle décision judiciaire.

 

Y.L. – Quel regard portez-vous sur ces « années de plomb », sur cette vague de violence qui a secoué l’Italie dans les années 70 ?

S.T. – L’analyse encore à faire de cette page d’histoire relève d’une enquête pluridisciplinaire : sociologique, psychologique, économique et politique… Il apparaît que l’Italie de ce temps-là relevait d’une situation bloquée où toute contestation sociale était impossible, où tous les rouages de l’État étaient entre les mains du parti Démocratie Chrétienne. Que l’on fasse grand cas du terrorisme de gauche, c’est un fait, ce qui l’est moins, c’est le silence toujours de mise sur la violence, la répression et le terrorisme de droite qui ont plombé cette époque. Une époque où les forces de l’ordre n’ont pas hésité à me tirer dessus à l’âge de 16 ans, où les camions de police roulaient sciemment sur les manifestants pour les écraser, où l’on dénombre la mort de 250 militants… Je n’ai aucun sentiment de culpabilité, seulement la douleur d’avoir perdu des êtres chers. J’assume mon passé. À ce moment-là, nous devions agir et faire face à un gouvernement qui avait des intérêts financiers et économiques à ce que la situation demeure explosive. Contrairement à ce que certains prétendent, si je suis favorable à une mesure d’amnistie pour tout ce qui s’est passé dans les années 70, je suis farouchement opposé à une quelconque amnésie : il nous faut faire enfin la vérité, toute la vérité sur cette époque.

 

Y.L. – Comment envisagez-vous l’avenir ?

S.T. – Je suis inquiet face à cette Italie qui confie son sort à un mafieux, à un bandit, face à cette Europe qui se construit prioritairement sur des principes « sécuritaires ». Je crains aussi pour la France qui se trouve aujourd’hui dans un contexte politique bloqué. Prenons garde, l’explosion sociale guette. Que les responsables d’État, Berlusconi-Blair-Chirac, fassent leur cinéma, c’est leur droit. En revanche, ils n’ont pas le droit de conduire leurs peuples sur des voies suicidaires. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’affaire Battisti

Accusé de quatre meurtres sur la seule parole d’un « repenti », sans preuves ni témoignages, au terme d’une mascarade de procès, Cesare Battisti est condamné par contumace en 1984 (le droit italien n’ouvre pas à l’ouverture d’un autre procès au lendemain d’une éventuelle arrestation) à la prison à perpétuité. Cesare Battisti, comme nombre de militants italiens réfugiés en France, bénéficiait alors de ce que l’on a nommé « la doctrine Mitterrand ». Jusqu’à la présidence de Jacques Chirac… Pour comprendre les dessous de l’affaire, deux livres indispensables : La vérité sur Cesare Battisti de Fred Vargas et Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo.

Erri De Luca, l’un des plus grands romanciers italiens contemporain, ancien militant de Lotta Continua : « J’ai connu la violence faite et subie. C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. Je ne puis dire s’il était important ou non, il était indispensable. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi. D’où mon opposition à cet acharnement dont mon pays fait preuve aujourd’hui à l’égard de Battisti, et d’autres. Je m’insurge contre cet État qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps. Une rancune de l’État, hélas partagée par la société civile italienne qui n’éprouve qu’indifférence à ces soubresauts du passé » (mars 2004, ndlr. Propos recueillis par Y.L.).

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