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André Degaine, plume et planche

Né un 22 septembre, en 1926, et disparu en 2010, ancien postier et autodidacte des planches, André Degaine fut un fou de théâtre. Une passion qui, dès sa jeunesse, l’a frappé de trois coups ! Au point d’en écrire et dessiner l’histoire à la main, laissant à la postérité de merveilleux ouvrages.

Sourire en coin, André Degaine doit jubiler au paradis des saltimbanques ! Même si Jérôme Garcin ne lui tend plus le micro depuis plus de dix ans, lors du Masque et la plume sur France Inter, il a désormais tout loisir de s’entretenir avec ces monstres de l’art dramatique qu’il a crayonnés avec tant de talent : d’Euripide à Jouvet, de Shakespeare à Vilar… Et d’imaginer ce théâtre national du répertoire, une idée qui lui tenait fort à cœur !

« Une sorte de théâtrothèque, sur le modèle de la Cinémathèque française, où l’on jouerait toutes les pièces du répertoire dans un dispositif scénique réduit à son minimum, dans le style de Copeau », nous confiait-il en un temps pas si lointain. Sous des faux airs de garçon débonnaire, la mémoire ambulante des planches savait en effet son histoire du théâtre par cœur. La grande comme la petite… Tchatcheur invétéré, intarissable en anecdotes de coulisse comme en repères historiques, en plus de soixante ans de pérégrinations, il a presque tout vu, tout lu, tout entendu : Dullin, Jouvet, Pitoëff, Planchon, Vilar, Vitez…

Natif de Clermont-Ferrand (63) en 1926, le gamin connut ses premiers émois artistiques en 1934 à l’occasion d’un spectacle de marionnettes. De ce jour, la passion ne l’a plus jamais quitté : gagnant son billet d’entrée au castelet en échange d’une bille, montant des spectacles avec les copains, construisant et dessinant déjà décors et costumes. L’apothéose dans sa carrière de comédien ? « Les répétitions de notre troupe d’amateurs dans le grenier de la Grande Poste, rue du Louvre à Paris. En 1948, j’avais obtenu ma mutation à la capitale. On jouait pour notre plaisir, devant les postiers et leurs familles, sans aucun soutien ni aide financière de la direction ».

De cette époque jusqu’aux années 2000, l’ancien postier et autodidacte a toujours plaidé en faveur d’un grand théâtre populaire, « un théâtre civique comme à l’origine, du temps des Grecs. Pendant vingt siècles, il fut tout autant un divertissement qu’un enseignement ». Du haut Moyen-Âge avec Les mystères sur les parvis des cathédrales, jusqu’à cette fameuse année 1548 où il alla s’enfermer en l’Hôtel de Bourgogne. « Alors, le théâtre fut confisqué par une élite », constate André Degaine. « Il faut attendre Firmin Gémier en 1920, puis Jean Vilar dans les années 1950 pour que le théâtre daigne à nouveau s’adresser au plus grand nombre ». Une époque que l’amoureux du répertoire évoquait avec nostalgie, quand le metteur en scène se faisait appeler régisseur, quand il servait les textes plus qu’il ne s’en servait, quand il n’hésitait pas à offrir les grands classiques à un public populaire…

« Ne nous leurrons pas en parlant de démocratisation, le théâtre rassemble majoritairement un public de bourgeois cultivés. Après « l’élitisme pour tous » d’Antoine Vitez, n’y aurait-il pas urgence à reconvoquer sur le plateau les intuitions premières de Vilar qui osait conjuguer exigence artistique et éducation du public ? » L’homme de lettres, timbré (!), ne prêchait pas pour un retour au passé, il aspirait d’abord à un théâtre qui « n’hésite pas à montrer la vraie vie sur scène comme Zola l’avait mise dans le roman. Pour y parvenir, il faudrait que les institutions accordent plus de confiance aux jeunes auteurs ». Une remarque qui n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa verdeur ! « Las, je constate surtout que les critères économiques l’emportent désormais sur l’artistique. Comment comprendre autrement la différence de traitement entre le quadricentenaire de Corneille et le centenaire de Beckett (en 2006, ndlr) ? Pour l’un, il faut compter pas moins de quinze rôles à chaque représentation, au maximum deux pour l’autre ! ».

Semblables convictions, l’insolent Degaine ne se contentait pas de les clamer haut et fort, il se chargeait aussi de les écrire et de les dessiner. Dans des bouquins d’une originalité stupéfiante qu’il compose à la main, page après page, avec une patience d’artisan et l’érudition d’un professeur émérite du Collège de France, pardon, des Tréteaux de France chers au complice Robin Renucci… L’Histoire du théâtre dessinée, son premier ouvrage paru en 1992 chez Nizet, un petit éditeur de province au courage exemplaire, fit d’emblée un tabac : salué par l’ensemble de la critique, couronné de plusieurs grands prix. « Je fais ça pour m’amuser, avec sérieux sans me prendre au sérieux, en pensant aux jeunes enfants de ma voisine. Deux adorables petites filles immigrées qui ne connaissent rien à l’histoire mais qui adorent que je leur en raconte. N’oublions jamais les prémisses du théâtre : entendre avec plaisir des gens nous raconter des histoires, qu’elles finissent bien ou mal ». Aussi, après avoir sorti son Guide des promenades théâtrales à Paris, publiait-il Le théâtre raconté aux jeunes, des Grecs à nos jours. Toujours chez le même éditeur, comme les précédents toujours fait main.

Un délice pour l’œil et l’esprit, le plaisir du dessin adoubé à l’érudition de la plume, des merveilles de livres à offrir aux grands et petits, de la belle ouvrage à honorer au patrimoine universel de l’humanité ! Yonnel Liégeois

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Sortie d’usine, les GM&S en BD

En 2017, les salariés de l’usine GM&S dans la Creuse (23) menacent de faire sauter leur usine. Plongé à leurs côtés, Benjamin Carle raconte dans Sortie d’usine les rouages d’une liquidation orchestrée. Un récit graphique passionnant, parfaitement documenté.

On va tout péter ! En mai 2017, les images des GM&S qui menacent de faire « exploser » leur usine font le tour des médias. Comme de nombreux Français, le journaliste Benjamin Carle découvre à la télé ces ouvriers en lutte pour leurs emplois et décide de sauter dans un train. Direction La Souterraine, une petite ville de la Creuse (23) où des salariés d’une usine de sous-traitance automobile s’opposent à sa fermeture : ils accusent état et constructeurs de ne pas tenir leurs engagements.

Sur place, Benjamin Carle découvre des salariés poussés à bout par des donneurs d’ordre qui font le choix de la délocalisation. Il n’en repartira que trois ans plus tard avec, en poche, Sortie d’usine, le récit en BD d’une tentative de liquidation en bande organisée, mise en images par le dessinateur David Lopez. Enquête aussi drôle que poignante, nourrie d’anecdotes et de séquences prises sur le vif, l’album raconte à hauteur d’humain les raisons de ce saccage. On y rencontre des syndicalistes combatifs, un maire révolté, un avocat prêt à ferrailler, un ancien patron désabusé… « Cette usine, c’est une zone de conflit, mais le genre de conflit auquel on s’est collectivement habitués », écrit l’auteur, décidé à comprendre les raisons de ce gâchis industriel. Pour raconter les GM&S et leur lutte, la bande dessinée fait un détour par l’histoire.

Avec la décentralisation au début des années 1960, les pouvoirs publics incitent les entreprises à venir s’installer en zone rurale. L’entreprise familiale Socomec prend ainsi la direction de la Creuse. Une autre époque. Le patron n’arrive pas en Mercedes mais en 4L, pourrie. Il démarre sa journée en serrant la main de chaque ouvrier et s’endort dans les cartons quand il a trop abusé du Ricard ! « On réussissait à discuter, à obtenir des choses, grâce à la lutte », se souvient un retraité. Son stylo à la main, le journaliste griffonne des notes. De l’usine au domicile des anciens, il reconstitue les morceaux d’un site dont le destin bascule dans les années 1990. Après sa vente, celui-ci valse de redressement en reprise. Jusqu’en 2014, lorsque le donneur d’ordres place un professionnel de la liquidation pour organiser sa mise à mort, dépeçant en cachette une partie de la fabrication des pièces sur des sites étrangers.

Sans la mobilisation exceptionnelle de ses salariés, l’usine, lâchée par les pouvoirs publics, aurait dû fermer depuis longtemps. « C’est con, c’était une belle usine », conclut l’un des salariés. C’est aussi une jolie lutte. Que les ouvriers, décidés à ne rien lâcher, poursuivent encore devant les tribunaux. Cyrielle Blaire

EN SAVOIR PLUS :

1963 – De Gaulle rejette le Royaume-Uni du Marché unique, Jacques Anquetil gagne son quatrième Tour de France, la durée du service militaire est ramenée à 16 mois, le premier hypermarché sort de terre et… la SOCOMEC est créée à La Souterraine, dans la Creuse.

57 ans et une dizaine de repreneurs et de redressements judiciaires plus tard, la plus grande entreprise de la Creuse ne compte plus que 120 employés, soit près de quatre fois moins que dans les années 1980. Beaucoup de Français entendent parler de GM&S pour la première fois en 2017, alors que les salariés menacent de faire sauter leur usine de sous-traitance automobile pour lutter contre sa fermeture. à travers Sortie d’usine, quatre leaders de la lutte nous racontent les combats de ceux qui se sont battus pour maintenir sur les rails un bastion industriel qui n’en finit plus d’être sur le point de disparaître.

Cette enquête raconte le combat d’ouvriers, dessine le portrait d’une ville, replonge dans les archives et les données économiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. Elle fait aussi, en creux, les comptes de la désindustrialisation dont les conséquences continuent de se dévoiler. Même dans le « monde d’après »

Sortie d’usine, Benjamin Carle et David Lopez (éd. Steinkis, 110 p., 18€).

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La Hongrie de Viktor Orbán

Comment le régime de Viktor Orbán, qualifié d’illibéral, s’est-il installé et enraciné en Hongrie ? Quelle est la spécificité de l’extrême droite hongroise et, au-delà, de l’ancienne Europe de l’Est ? Le livre d’Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán, nous permet d’y voir plus clair.

Régimes autoritaires, restrictions du champ de la démocratie, politiques nationalistes et anti-migrants… En Hongrie, comme en Pologne, les droites extrêmes ou extrêmes droites sont arrivées au pouvoir et s’y enracinent. Avec des conséquences graves pour leur société, pour les droits des citoyens et notamment ceux des travailleurs. Mais aussi pour l’Europe elle-même. Pourtant, à Budapest, le Premier ministre Viktor Orbán, a su se faire réélire à la tête de la Hongrie, qu’il dirige d’une main de fer depuis 2010, et où sa politique a généré une société très clivée. Comment comprendre la spécificité de ces régimes, de leurs idéologies, de leurs pratiques ? D’où vient Viktor Orbán ? Comment a-t-il construit sa popularité en Hongrie, un pays de 10 millions d’habitants, membre de l’UE depuis 2004 ? Quelle est sa vision de l’Europe ? C’est à ces questions que répond le livre, très documenté, d’Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán. Un ouvrage qui s’inscrit dans la collection très bien venue d’Actes Sud, avec des ouvrages de même nature sur Vladimir Poutine, le pape François, Marine Le Pen, Xi Jiping, Recep Tayyip Erdoğan, Bachar al-Assad…

C’est d’abord le « ciment anticommuniste », selon les mots de l’auteure, qui fait la spécificité de régimes comme celui de Budapest, nés après la chute du mur. Mais si Viktor Orbán, orateur audacieux, a d’abord émergé en défendant les libertés, la société civile, le pluralisme, et en réclamant le départ des troupes soviétiques, il a ensuite consolidé son pouvoir avec son parti, le Fidesz, en développant une propagande nationaliste. Affirmant que « ce n’est pas à une politique de redistribution sociale que les gens s’identifient, mais à l’histoire de leur pays », en construisant un narratif national qui réécrit l’histoire, en glorifiant les « racines chrétiennes » du pays mais aussi de tout le continent. En refusant aussi tout accueil des réfugiés voués à la vindicte populaire, et en prenant à son compte une vision sociétale ultraconservatrice  (qu’il s’agisse du mariage, des droits des femmes…) qu’il dénonçait pourtant autrefois.

Pour parvenir à ses fins, Viktor Orbán a muselé tous les contre-pouvoirs, dont la presse, mis sous contrôle le système judiciaire, restreint le rôle du Parlement. Il se revendique « illibéral » mais sa politique économique et sociale, elle, se révèle en réalité ultralibérale. Au plus grand bénéfice du patronat, qu’il s’agisse de l’organisation ou du temps de travail, ou du droit lui-même. Il en va ainsi de la loi qualifiée par l’opposition et les syndicats d’« esclavagiste », qui « fait passer le seuil annuel d’heures supplémentaires dans les entreprises de 250 à 400, avec une latitude pour l’employeur de ne les payer qu’au bout de trois ans ». Nationaliste, Viktor Orbán n’en est pas moins européen. En partie parce que la Hongrie, devenue membre de l’UE en 2004, est bénéficiaire nette de l’aide financière de l’Union. Mais aussi parce qu’il y défend une vision du monde, et de la place qu’y occupe l’Europe, semblable à celle qu’il déploie en Hongrie. Son credo ? Une Europe chrétienne, qu’il dit menacée par les migrants et dont il se présente comme le défenseur suprême. Dès lors, il n’a que faire des mises en garde des eurodéputés ou de la Commission européenne contre ses violations des « valeurs fondatrices » de l’UE. D’autant que toute éventuelle condamnation suppose l’unanimité des États membres et que Budapest jouit, notamment, du soutien de Varsovie. Au point que Jarosław Aleksander Kaczyński, le chef du PiS (Droit et justice) au pouvoir en Pologne et Vice-président du Conseil des ministres, l’a pris pour modèle.

Érigeant des murs idéologiques autant que réels aux frontières du pays, l’homme fort de Budapest se veut aussi en croisade en Europe. Dont il entend faire basculer le centre de gravité vers l’Europe centrale. Pour autant, ami ou allié de Donald Trump, de Jair Bolsonaro ou de Benyamin Netanyahou (lequel amnistie les campagnes électorales d’Orbán fleurant l’antisémitisme, pourvu qu’il défende la politique d’Israël), Viktor Orbán entend se distinguer des extrêmes droites d’Europe de l’Ouest, comme le RN en France, même s’il a pu flirter avec Mattéo Salvini quand celui-ci était au pouvoir en Italie. Car, en dépit de sa propre politique, il ne juge pas l’ex-FN assez fréquentable, même s’il a avec lui des affinités idéologiques et des contacts importants. Alors que le RN s’est lancé dans une entreprise de « dédiabolisation », le Fidesz, le parti de Viktor Orbán, fait au contraire dans la surenchère. Après avoir quitté le Parti populaire européen (PPE) en mars 2021, le Premier ministre hongrois appelle à la création d’une nouvelle force de droite européenne pour « notre type de personnes » qui veulent protéger leurs familles et leur patrie. Les mobilisations contre la loi « esclavagiste » indiquent-elles le début d’un changement dans la société hongroise ? Elles ont permis en tout cas la convergence de nombreux secteurs de la population. Après des années à la tête du pays, pour la première fois le Fidesz doit aujourd’hui affronter des oppositions actives. Isabelle Avran

Dans la tête de Viktor Orbán, d’Amélie Poinssot (Éditions Actes Sud, 192 p., 19€50).

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Syrie, prison et répression

L’ouvrage est coédité par Actes Sud et l’association Pour que l’Esprit vive. Tous témoins réunit les dessins de prison de Najah Albukaï et les textes d’une vingtaine d’écrivains. Un recueil qui mêle émotion et réflexion pour dénoncer la répression en Syrie.

Dix ans après le début du soulèvement populaire en Syrie, la répression, meurtrière et massive, s’est abattue contre toute forme de contestation. Symbole d’une solidarité active, les éditions Actes Sud publient Tous témoins. La reproduction de dessins et gravures de Najah Albukaï, accompagnés de textes de 23 auteurs de divers pays qui réagissent face à l’horreur : Alaa el Aswany, Laurent Gaudé, Nancy Huston, Daniel Pennac… « Dans l’histoire de l’art, les crucifixions sont des scènes héroïques, mais la réalité est abominable », témoigne Najah Albukaï, arrêté et torturé par le régime syrien.

Né à Homs en 1970, l’ancien étudiant des Beaux-Arts de Damas, puis de Rouen, participe aux manifestations contre le régime au début du soulèvement en mars 2011. En 2012, puis en 2014, il est arrêté, et enfermé, en particulier dans le sinistre centre 227 des services de D.R. renseignements. Les prisonniers y sont entassés dans de petites cellules, soumis à la quasi-nudité, à la torture, à l’humiliation, à la mort, à l’obligation de porter des cadavres… Parmi eux, des enfants, des militants des droits humains, des réfugiés palestiniens du camp de Yarmouk totalement détruit lors du siège (hiver 2012- été 2013), des manifestantes et manifestants. Grâce à la détermination de sa compagne, Najah Albukaï parvient à fuir et vit aujourd’hui en France.

En 2018, le quotidien Libération publie plusieurs de ses dessins. Des écrivaines et écrivains de diverses origines ou sensibilités, sidérés par l’horreur, décident alors de partager leurs réactions, mais aussi leurs réflexions. Un ouvrage commun, salvateur. Isabelle Avran

Tous témoins, éditions Actes Sud, 160 p., 25€.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, il y a 70 ans, disparaît Louis Jouvet. En hommage à l’immense comédien, Chantiers de culture vous propose un entretien imaginaire avec le « patron » de l’Athénée. Un maître dans tous les arts du théâtre.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». à la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. –  Las en 1914, mobilisé comme infirmier, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises. C’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux, dont je créerai à la scène la majorité des œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – En juillet 1927, vous lancez le Cartel. Un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité, coordonner nos répertoires… Chacun des associés conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues ne se démentira pas jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant qui ne relève ni du pur artifice ni de la pure spontanéité. Un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie. Yonnel Liégeois, sur des propos authentiques de Louis Jouvet

Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, extraordinairement doué dans les décors et les éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), il sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

à lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Gallimard, Folio biographies n° 154, 416 p., 9€70).

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Chloé Zhao, séniors et nomades

Troisième film multiprimé de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland met en scène Frances McDormand. Dans le rôle de Fern, une veuve qui trace sa route dans l’immensité de l’Ouest américain. Un roadmovie social, intime et intemporel.

Son mari travaillait dans la mine USG à Empire, elle était prof remplaçante. La mine a fermé, la ville s’est éteinte, tout comme son homme. Fern n’est plus toute jeune et « les temps sont durs », lui explique la conseillère emploi qui l’encourage à une retraite anticipée. Elle préfère travailler et investir ses derniers dollars dans le van qu’elle customise. Pour en faire sa maison, sa fenêtre sur les couchers de soleil du Nevada, son fragile refuge face aux hivers implacables des étendues sans fin de l’Ouest américain. Tour à tour embauchée chez Amazon, dans un parc d’attractions animalier, dans un camping, elle va là où l’emploi la mène pour quelques dollars. Récit d’une itinérance accidentée et naturelle, forcée et libre, intime et collective.

Inspiré de la réalité

Troisième long-métrage de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland est l’adaptation de l’enquête éponyme de la journaliste Jessica Bruder. Elle avait suivi pendant trois ans des séniors devenus des nomades dans leur propre pays après que la crise financière de 2008 les eût totalement plumés. Ces travailleurs itinérants low cost (les hobos, homeless bohemians en anglais) incarnent les descendants naturels des métayers des Raisins de la colère. L’histoire se répète sur fond de paysages arides, isolés et somptueux, bien connus du cinéma américain. Immenses et intemporels, ils confèrent au récit un statut qui va au-delà de la simple dénonciation d’un système économique d’exploitation de la pauvreté. À mi-chemin entre la fiction et le docufiction — plusieurs personnages jouent leur propre rôle —, le film montre, crûment et sans jugement, la précarité infligée par le libéralisme américain à des séniors fragilisés, mais aussi des individus qui, de leur propre chef, rejettent le modèle de société marchand dominant.

Une œuvre ancrée dans l’Amérique profonde

La marginalité, la violence sociale, la légitimité des aspirations intimes et communautaires étaient déjà au cœur du cinéma de Chloé Zhao. Avant d’être couronnée en avril dernier de l’Oscar de la meilleure cinéaste — le deuxième décerné à une femme et le premier à une Chinoise —, elle avait déjà montré un parcours prometteur. En 2015, son premier film, Les Chansons que mes frères m’ont apprises, qui se déroulait dans la réserve indienne de Pine Ridge (Dakota du Sud), lui avait valu un début de reconnaissance mérité. Il mettait en scène l’itinéraire d’un lycéen indien confronté à la mort de son père et au choix inextricable d’aller faire sa vie en dehors de la réserve avec sa copine au risque d’abandonner sa petite sœur dont il est proche. C’est l’hommage au peuple indien. Son deuxième film, The Rider (2018), racontait la vie brisée et la résilience d’un jeune génie du rodéo, à nouveau dans le Dakota du Sud. Le film était également un portrait familial et communautaire juste et sensible. C’est l’hommage au « cow-boy ».

Dans ces deux premiers opus, les acteurs jouent leur propre rôle. Ce n’est plus le cas dans Nomadland. Mondialement connue pour ses rôles dans Fargo des frères Coen (1995) ou encore Three Billboards : les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (2017), la comédienne Frances McDormand s’empare avec brio et humilité du personnage de Fern. Elle nous emporte sur une ligne ténue entre grand cinéma témoin de notre temps et film de genre réinventé. L’hommage au roadmovie. Dominique Martinez

Nomadland, de Jessica Bruder. Traduit de l’américain par Nathalie Peronny (éditions J’ai lu, 448 p., 8€40)

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Robert Abirached, hommage

Ancien directeur du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture sous l’ère Lang, Robert Abichared est décédé le 15 juillet. Enseignant, fin connaisseur de Casanova, ce grand intellectuel républicain n’a jamais renié la mission de service public.

Un crève-cœur, à l’annonce de la disparition – dans sa 91e année – de Robert Abirached, écrivain, journaliste, critique, grand universitaire, ­administrateur officiel d’affaires théâtrales, citoyen républicain au plus haut sens du mot. Né à Beyrouth en 1930, habitant Paris dès 1948, il prépare Normale sup à Louis-le-Grand. Admis en 1952, agrégé de lettres classiques en 1956, il obtiendra, en 1974, son doctorat d’État à la Sorbonne.

En ses débuts, sur trois ans, il édite en trois tomes, dans « la Pléiade », les Mémoires de Casanova. Le prix Sainte-Beuve couronne, en 1961, son essai Casanova ou la dissipation. Dans les revues Études et la Nouvelle Revue française, il livre, jusqu’en 1971, des chroniques de critique littéraire et théâtrale. Il écrit aussi, de 1964 à 1967, dans le Nouvel Observateur. Il entre à la Sorbonne en qualité d’assistant en littérature française, vivant ainsi les événements de Mai 68 aux premières loges. L’année d’après, il est chargé de cours à l’université de Caen, où il crée l’un des premiers instituts d’études théâtrales, y restant jusqu’en 1981. C’est alors que Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, qu’il connaît depuis la fondation du Festival mondial du théâtre de Nancy, le nomme pour sept ans à la direction du théâtre et des spectacles, où il mène une politique éclairée, avec toujours au cœur la mission historique de service public.

Un coup d’éclat contre Maurice Druon, ministre de la Culture

Il est bon de rappeler qu’en 1973 Robert Abirached, faisant partie de la commission d’aide aux animateurs dépendant du ministère des Affaires culturelles, en avait démissionné, en compagnie de Renée Saurel, Alfred Simon et Bernard Dort, protestant avec véhémence contre la politique et les propos du ministre d’alors, Maurice Druon. Professeur à Paris-X Nanterre et au Conservatoire national d’art dramatique, il anime une recherche capitale sur l’histoire de la décentralisation (quatre volumes chez Actes Sud-Papiers).

La liste est longue, et gratifiante, de ses écrits sur le théâtre. Pardon pour un insert personnel : me fut comme une Bible la parution, en 1978, de son étude monumentale  la Crise du personnage dans le théâtre moderne (reprise chez « Tel », Gallimard), tout comme ses réflexions ­essentielles dans  le Théâtre et le Prince, suivi d’ Un système fatigué (Actes Sud-Papiers). On doit à ce grand intellectuel, homme de petite taille au regard aigu derrière les lunettes, une gratitude éperdue. Jean-Pierre Léonardini

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Frictions, au cœur de l’essentiel

Réputée et à mettre entre toutes les mains, la revue Frictions analyse avec justesse un univers théâtral devenu, désormais, si peu « essentiel ». Avec un dossier en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. Pour se clore avec une interrogation sur le théâtre, « politique » ou non, de Jean Genet. Sans oublier la récente parution du numéro de la revue UBU-Scènes d’Europe.

On n’y va pas de main morte – tant mieux – dans la dernière livraison de la revue Frictions (n° 33), que dirige Jean-Pierre Han. Dans son éditorial, « Un peuple de fantômes/Éloge du vide », il se livre à la juste analyse spectrale d’un univers théâtral désormais si peu « essentiel ». Sous le titre « Penser passionnément » suit un fort dossier, réalisé par Jérôme Hankins, en forme de défense et illustration de l’œuvre d’Edward Bond. De cet auteur capital quant au tragique contemporain, on découvre les « Corona Papers », soit trois lettres et la postface de sa dernière pièce, le Voleur de chaussures, traduites de l’anglais par Élisabeth Angel-Perez. C’est d’une lucidité foudroyante : « L’accident du capitalisme et l’accidentel dans la Nature se conjuguent. Le double accident fait tourner la société plus vite. Cela cause le réchauffement climatique et le coronavirus. Les chiffres que rapportent quotidiennement les médias sur l’état de la Bourse sont ceux de la température des malades… »

Jean-Lambert Wild, dans « Pas de gilet de sauvetage pour les poètes », médite sur la décrépitude de « l’essentiel » : « La mise à nu est brutale. Elle nous tue avec cette notification qu’on ne sert à rien, qu’on est inadaptable, qu’on n’est pas téléchargeable, qu’on n’est pas rentable. » Un portfolio en couleur donne à voir treize tableaux de Bruno Boëglin, homme de théâtre superbement à part, auquel la société de ses amis a consacré un ouvrageUne vie dans le désordre des esprits (À plus d’un titre). Il peint comme il a joué et mis en scène, dans un mouvement perpétuel de poésie farouche. Simon Capelle, c’est à Artaud, l’homme-théâtre en personne, qu’il s’attache, celui des voyages en Irlande et au pays des Tarahumaras, prophète d’un « futur plongé dans la grammaire du présent ».

Pierre Longuenesse, dans « Théâtre, poésie, politique », explore en détail les « écritures performatives » de Philippe Malone (les Chants anonymes) et Michel Simonot ( le But de Roberto CarlosDelta Charlie Delta). De ce dernier, on lira Même arrachée, avant de découvrir, de Claudine Galéa, « Ça ne passe pas », partition de colère lyrique sur la Méditerranée comme cimetière marin. Malone, Simonot et Galéa prennent bille en tête la fuite éperdue de ceux qui n’ont rien, en vue d’un paradis illusoire… Et puis Olivier Neveux se demande, en dialecticien accompli, « Pourquoi le théâtre de Jean Genet est-il politique ? »Frictions mise sur la pensée au plus haut prix. Jean-Pierre Léonardini

Frictions, 153 pages, 15 euros. Abonnement (50 euros pour quatre numéros), 22, rue Beaunier, 75014 Paris.

à lire aussi :

Avec ce numéro double (70/71) nouvellement sorti des presses, la revue UBU-Scènes d’Europe, dirigée par Chantal Boiron, fête ses 25 ans d’existence ! Avec, en ouverture, un série d’articles bien sûr à l’occasion de la 75ème édition du festival d’Avignon, surtout sur le passé devenu légende de la Cité des papes… Le regard rétrospectif de Gilles Costaz est jouissif, les souvenirs de Valère Novarina savoureux, l’entretien avec Nathalie Béasse éclairant ! Sans oublier l’hommage émouvant d’Odile Quirot à Jean-Pierre Vincent : du TNS de Strasbourg aux Amandiers de Nanterre, en passant par la Comédie Française, un maître du théâtre français, politique et citoyen. Yonnel Liégeois

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Le Concombre tombe le masque

Le Concombre masqué ne quittera plus son cactus ! Son créateur, Nikita Mandryka, est décédé le 13 juin. Inventeur de personnages loufoques au langage irrévérencieux, il fut un des piliers de Pif et fonda l’Écho des savanes.

Les lecteurs de Pif s’en souviennent : pas une semaine sans se plonger dans les aventures du Concombre masqué. On avait beau avoir 6 ans, 7 ans, on ne comprenait pas tout, mais quelque chose dans cet univers à la fois étrange et familier, loufoque et inventif, nous fascinait. Ce n’est que plus tard qu’on comprit combien ce Concombre – et ses potes de la bande dessinée d’à côté de la Jungle en folie – était un personnage irrévérencieux, capable de nous faire croire aux « bananes volantes », qui nous parlait d’araignées au plafond et prononçait, d’un ton docte : « La prochaine fois que j’entendrai des éléphants jouer dans le grenier… je descendrai à la cave jouer aux dominos ». V’lan ! prends ça dans les dents !

Nikita Mandryka est né à Bizerte, en Tunisie, en 1940. Son nom n’a rien de tunisien, il sonne même très russe. Normal, ses parents étaient russes, son père était resté fidèle au tsar et, comme beaucoup de « Russes blancs », il émigra vers d’autres cieux. Enfant, Mandryka conçoit un journal entièrement fait à la main, Super Digest, qui raconte des histoires de western et de science-fiction, huit pages qu’il fait vendre par son épicier. La famille s’installe ensuite au Maroc, près de Ouarzazate (Ouarzazate et mourir aurait pu être de lui), puis à Lons-le-Saunier. En 1958, Nikita a 18 ans et monte à Paris. Il est admis à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Diplôme en poche, il ne sait pas, dit-il, « quoi faire en film. Après (s)on analyse, (il a) compris qu’(il) avai(t) choisi le cinéma pour (s)e faire (s)on propre cinéma ». Adieu cinoche, retour à la case BD.

En 1964, il collabore au journal Vaillant (l’ancêtre de Pif) et crée le Concombre masqué, un légume comme son nom l’indique, qui habite un cactus en forme de blockhaus quelque part dans le désert. Ses expressions favorites ? « Bretzel liquide ! » et « Rhône-Poulenc nationalisé ! ». La cucurbitacée ne se contente pas de jurer. Elle commente l’actualité – on est en plein gaullisme triomphant – et rétablit la justice, à l’égal d’un Spider-Man ou autre sombre héros. Le Concombre a beau habiter le désert, celui-ci est peuplé de « tromp’la mort » qui troublent régulièrement ses « siestouzes » ; on y croise des « sauterelles-langoustes », le « moine des sables », les peu recommandables frères Vini, Vidi et Vici, « blousons noirs champêtres » mais aussi le pirate « Ali Gator », le « Poireau besogneux »…

Son inspiration relève de la lecture de Lewis Carroll comme lorsqu’il utilise le mot « slictueux » venant directement d’un poème en mots-valises de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Nourri de surréalisme, il fait descendre la philosophie et l’absurde dans l’univers du cocasse. Dès sa première apparition, on questionne le Concombre : « Qui êtes-vous ? »  « Je ne sais pas, je suis masqué ». Il mêle Héraclite et Verlaine en parlant du légume « fabumeux » qui était toujours lui-même et cependant avait changé : « Tout change tout passe, la vie est un grand ruisseau ». En 1965, Mandryka entre à Pilote, où il crée la série des Clopinettes, qui font écho aux gags de Rubrique-à-brac de son copain Gotlib. Il y recrée également les aventures de son Concombre masqué. Mais, en 1972, Goscinny lui refuse une planche. Adieu Pilote.

Avec ses amis Gotlib et Claire Bretécher, il fonde  l’Écho des savanes où il créé les Aventures de Bitoniot, et de nouvelles histoires du Concombre. Il restera toujours fidèle à ses premières amours,  Pif, participant à toutes les tentatives de ressortie du magazine, puis se tournera vers la peinture dans ses dernières années. Il passera par l’abstraction pour approfondir les rapports de la forme et de la couleur, pour revenir à la figuration, comme une création de mondes qui semblent réels. Marie-José Sirach

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Éric Guéret a le feu sacré

Les métallurgistes de l’aciérie Ascoval de Saint-Saulve (59) ferraillent contre sa fermeture. Disponible en DVD, Le Feu sacré d’Éric Guéret témoigne d’une incroyable bataille pour la réindustrialisation. Chronique sociale, thriller politique, enquête…

Dans le nord de la France, à Saint-Saulve – commune de 11 000 habitants –, l’aciérie Ascoval, fleuron de la métallurgie française, est menacée de fermeture : ses 300 salariés ont une année pour trouver un repreneur. Après le soulagement de la reprise du site par Altifort, fin décembre 2018, nouveau coup de massue pour les ouvriers qui apprennent que le groupe ne peut réunir les fonds nécessaires à son projet… L’histoire est connue, elle a régulièrement défrayé l’actualité sociale depuis trois ans, elle s’est presque imposée comme une série dans les medias à couleur sociale et syndicale.

Dans Ascoval, la bataille de l’acier, le documentariste Éric Guéret suit une année de combat au plus près des ouvriers, des responsables syndicaux et de la direction. Conçu pour la télévision, ce récit avait été diffusé dans deux versions différentes sur France 3 et Public Sénat avant d’être accessible, un temps, sur Dailymotion. Mais après avoir partagé cette lutte emblématique et y avoir adhéré, le cinéaste est retourné sur les lieux pour filmer la reprise par British Steel. Le résultat ? Un nouveau film, destiné au cinéma sous le titre Le Feu sacré. Ponctué par un compteur qui marque les dates clefs des rebondissements successifs, le nouveau montage fait disparaître la voix off au profit des séquences de travail, de l’action syndicale et de la parole des ouvriers.

Les ouvriers crèvent l’écran

« La bataille pour sauver l’aciérie Ascoval est le symbole d’une lutte bien plus vaste qui nous concerne tous : face à la mondialisation, est-il possible de sauver l’industrie française ? ». Si le prologue du documentariste a disparu de la nouvelle version, la question reste au cœur du film. Tout y est : baisse drastique des coûts pour redevenir compétitif, chasse au « gaspillage », sacrifices financiers, chantage des repreneurs pour dénoncer les accords de temps de travail… Au fur et à mesure des ­réunions de négociations, des assemblées générales, des blocages et des allers-retours au ministère de l’Économie, se profile une casse en règle des acquis sociaux au nom de la sauvegarde de l’emploi. Dans la logique de l’actionnaire et principal client de l’aciérie, la multinationale Vallourec, les ouvriers sont une variable d’ajustement, un dégât collatéral secondaire. Ici, ce sont pourtant eux qui crèvent l’écran. Éric Guéret a visiblement gagné la confiance de ces hommes de tous âges. Il les filme collectivement, à chaque étape où se succèdent espoir, incrédulité, résignation, colère. Il réussit à capter leurs témoignages intimes, leurs récits de vie, leurs paroles, tristement sincères, qui s’opposent aux éléments de langage de la plupart des politiques qui, eux, portent la voix d’un État au mieux démuni, au pire complice, se cantonnant, malgré son statut d’actionnaire et ses participations financières,  aux effets d’annonce et à l’incantation.

Cinéma vérité

Des rebondissements invraisemblables montrent même une oligarchie empêtrée, en coulisses, dans des collusions nauséabondes qui confinent au scandale d’État. Devant les caméras, on fait mine de se démener en faveur de la reprise alors qu’en sous-main, on la sabote. L’analyse de la situation par Xavier Bertrand, ­président du conseil régional des Hauts-de-France, est un grand moment de cinéma-vérité quand il pointe « une volonté délibérée de saper le projet. Duplicité, tout simplement. […] On pourrait penser que c’est l’État qui dirige, comme ils ont [sic] 16 % de Vallourec. Eh bien non ! C’est Vallourec, avec sa situation inquiétante et aussi, je le dis, avec les très bonnes connexions, la proximité, les amitiés qu’ils ont au cœur de l’État, et pas seulement à Bercy,   qui tire complètement les ficelles ».

Entre tragédie, thriller politique et enquête

En suivant les tentatives des ouvriers pour sauver leurs emplois dans cette jungle, le film oscille entre tragédie, thriller politique et enquête. Il montre les gestes du métier, la complexité des processus de production, la pénibilité mais aussi la dignité et la fraternité masculine tirées de la culture des métallos. Derrière l’image indigne et caricaturale de bourrins noircis, on découvre des emplois hautement qualifiés qui transforment des déchets en matières de pointe et en valeur ajoutée. Des capacités de recyclage qui tranchent avec l’image obsolète qui leur colle à la peau. Eric Guéret refuse le film mémoire, le baroud d’honneur face à l’engloutissement programmé de l’industrie française. Il filme l’épopée de ces ouvriers – et de la direction qui fait corps avec eux – dans un mouvement perpétuel et refuse tout angélisme. L’action syndicale est montrée dans sa complexité, poussée par ses valeurs et confrontée à l’inégalité du rapport de force entre main-d’œuvre et capital. Font également partie du tableau les discordances entre CGT et CFDT – renvoyées dos à dos, sur ce coup –, discordances qui, face à l’urgence de l’unité syndicale dans ces circonstances, vont graduellement s’estomper. Dominique Martinez

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Les francs-maçons et la Commune

Fait rare, le 3 juin, les francs-maçons du Grand Orient de France prennent la parole dans les colonnes du quotidien Le Monde. Pour réaffirmer leur attachement aux valeurs de la Commune… Georges Sérignac, leur grand maître, déplore en outre que le chef de l’état n’ait pas souhaité commémorer les 150 ans de l’insurrection parisienne. La Commune, selon son propos ? Un idéal et un combat.

à Paris, le 28 mai 1871, au cimetière du Père-Lachaise, 147 fédérés furent exécutés de façon sommaire puis jetés dans une fosse commune. Dans les jours suivants, les versaillais y ensevelirent également les dépouilles des autres communards morts dans les quartiers voisins sous les balles d’un pouvoir assassin. Chaque mois de mai depuis vingt-cinq ans, à l’initiative du Grand Orient de France (GODF), les francs-maçons célèbrent leur mémoire en se réunissant au mur des Fédérés, lieu de recueillement mais aussi d’espoir et d’exigence. Si cette manifestation est le signe de notre combat pour la République, pour une société plus juste, plus fraternelle, elle est aussi une ode à la mémoire et au temps long, le temps de la perspective, le temps du souvenir et de la mise à distance.

Conclusion tragique de la Semaine sanglante, cette infamie reste emblématique de la violence dont est capable le pouvoir quand il n’a plus que la force des armes pour seul recours face à la remise en cause de l’ordre qu’il veut imposer. En écrasant par le fer et le feu cette insurrection révolutionnaire, Adolphe Thiers et les versaillais, qui pensaient l’anéantir et la précipiter dans l’oubli, lui ont donné l’éternité et la force du mythe. Par leur courage, mais également par leur action législatrice qui sera un déterminant républicain majeur malgré sa brièveté, les communards sont entrés en soixante-douze jours dans la mémoire collective.

La Commune décréta la séparation de l’église et de l’état, la suppression du budget des cultes, la laïcisation des services publics, et notamment des hôpitaux. Elle instaura les bases de l’école laïque, instituant la gratuité, le droit pour les filles à l’instruction laïque et à la formation professionnelle, créant les premières écoles primaires de filles. La Commune, c’est aussi l’égalité des salaires, le droit au divorce pour les femmes, l’égalité entre enfants légitimes et naturels, épouses et concubines, et l’abolition de la prostitution. On lui connaît de nombreux autres projets, pionniers de notre République, tels l’abolition de la peine de mort, la révocabilité des élus, la gratuité de la justice, le développement de modèles de coopératives de production, la réduction de la journée de travail, la suppression des amendes patronales.

Un idéal et un combat

La Commune exprime un idéal qui est celui du peuple français, une exigence d’égalité démocratique, de justice sociale et de solidarité. En faisant le choix de commémorer les 147 martyrs fusillés puis jetés dans une fosse commune, nous refusons d’oublier le combat pour la liberté et la justice. Peu à peu, loi après loi, entre avancées et reculs, le projet républicain démocratique, laïc et social s’est mis en place. Il reste encore imparfait, mais son modèle continue d’inspirer les peuples du monde, quoi que veuillent faire croire ses concurrents et adversaires. Pour autant, depuis quelques années, la vague républicaine s’affaiblit, laissant la place à un reflux risquant d’emporter avec lui nos valeurs les plus essentielles. La République recule, laissant s’accroître les inégalités et les fractures sociales. La Commune le portait déjà, il n’y a de projet républicain qu’avec un projet de justice sociale.

La Commune a été un moment fondateur et populaire, animé de l’enthousiasme que peut susciter la République quand elle accomplit l’authentique égalité démocratique et trouve son aboutissement dans la justice sociale, dans l’égalité, sans laquelle la fraternité et la liberté ne sont réservées qu’à quelques-uns. Se souvenir de la Commune, c’est faire vivre cet idéal de justice et de progrès. Se souvenir de la Commune, c’est se rappeler ses héros, mais aussi ses héroïnes, oubliées pour la plupart. Il y a Louise Michel, bien sûr, mais aussi Nathalie Lemel et Elisabeth Dmitrieff, fondatrices de l’Union des femmes, Victorine Rouchy, Léontine Suétens, et les innombrables autres, condamnées, déportées ou mortes sous les balles des versaillais. Elles ont combattu pour leur émancipation, leur liberté, pour l’avènement de la République. Se souvenir de la Commune est plus que jamais une absolue nécessité dans le moment que nous vivons.

Le spectre d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec son cortège de reculs démocratiques et républicains, est dans tous les esprits. Sur la place publique, les discours de haine et d’exclusion dont beaucoup pensaient la nation prémunie se multiplient. En miroir de l’extrême droite et la renforçant, le surgissement au premier plan de revendications identitaires méconnaît le risque d’une fragmentation de la société en groupes rivaux, générant des replis communautaires porteurs de division et de violences civiles. Face à ces risques tous azimuts de dévoiement et de déchéance de la République, et alors que le chef de l’état n’a pas souhaité commémorer les 150 ans de la Commune, lui préférant d’autres symboles, nous, francs-maçons, ne pouvons rester absents ou silencieux.

Si l’Histoire est mémoire et souvenir, elle est aussi espoir. Les républicains sincères ne peuvent oublier les héros de la Commune, non pas seulement le jour d’un hommage, mais à chaque instant de leur engagement. L’année des 150 ans de la Commune n’est pas terminée. Le pouvoir républicain peut encore choisir d’honorer cette histoire. Georges Sérignac, grand maître du Grand Orient de France

La franc-maçonnerie déchirée

La franc-maçonnerie fut largement représentée, active et influente au sein de la Commune de Paris. Moult francs-maçons s’engagèrent aussi dans les Communes de province, tant à Lyon qu’à Marseille ou Limoges… Un quart des élus de la Commune parisienne sont francs-maçons, dont Jules Vallès ! Le 29 avril 1871, pour la première fois de leur histoire, les bannières maçonniques défilent dans les rues de la capitale sous les applaudissements du peuple. Ils sont entre 10 à 15 000, maçons et ouvriers compagnons, à se rendre à Versailles pour exiger de Thiers dialogue et cessez-le-feu.

échec de la délégation, le premier mort à la reprise des tirs le 30 avril : Claude Tuhot, un franc-maçon ! Après l’écrasement de la Commune, nombreux furent fusillés ou déportés, d’autres parvinrent à s’enfuir en Angleterre ou en Belgique. Des francs-maçons furent aussi  présents à Versailles, jusque dans l’entourage immédiat de Thiers, dont Jules Simon très écouté du vieil homme d’État… Au sein de  l’armée qui écrasera la Commune dans un effroyable bain de sang, nombre d’officiers étaient francs-maçons.

En ce temps de guerre civile, les « frères » se trouvaient donc dans les deux camps. « Une franc-maçonnerie déchirée », constate l’historien André Combes dans son ouvrage au titre éponyme. Avec des instances dirigeantes frileuses et inconséquentes, plus promptes à protéger ou sauver l’institution que leurs compagnons… « La franc-maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l’univers en couvrant Paris de sang et de ruines », déclare le 1er août 1871 le grand maître du GODF, le préfet Léonide Babaud-Laribière, « si quelques hommes indignes du nom de maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés » !

Les propos outranciers du grand maître, inaudibles pour la majorité de l’obédience, ne furent suivis d’aucun effet. Rares furent les frères exclus de leurs ateliers. Dès 1871, ils redoublent d’efforts pour venir en aide aux familles de maçons tués, emprisonnés ou déportés. Ils ne cessent de réclamer l’amnistie générale, enfin décrétée le 11 juillet 1880. D’anciens communards, en exil ou nouvellement libérés, furent initiés francs-maçons. Parmi les plus célèbres : Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément et Louise Michel. Yonnel Liégeois

Commune de Paris – La franc-maçonnerie déchirée, d’André Combes (éditions Dervy, 247 p., 24€)

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La Commune de Paris, 150 ans (8)

Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, LE MASSACRE DU PèRE-LACHAISE

Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.

Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.

Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.

Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.

Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.

En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, in Les amies et amis de la Commune de Paris 1871

Le 29 mai 2021, au Mur des Fédérés

Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.

En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.

Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Le 29 mai débutera par un grand  rassemblement festif, place de la République à 10h : animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. à 14h, le cortège se mettra en marche en direction du cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois

À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants : un site à consulter, la vie musicale en cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.

À lire : La Commune de Paris, sous la direction de Michel Cordillot (Éditions de L’Atelier), La Commune au présent de Ludivine Bantigny (Éditions de La Découverte), Commune de Paris La franc-maçonnerie déchirée d’André Combes (éditions Dervy) et Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (éditions Rivages/Noir).

À visiter : Mémoires Commune(s) 1871-2021, la superbe exposition organisée par le Musée de l’Histoire Vivante à Montreuil (93). Une invitation à découvrir, par l’image et le texte, cette révolution dans toute sa diversité : son développement en province ou à l’étranger, son action et ses projets de réformes, mais aussi ses errements jusqu’à la terrible répression qui s’abattit sur les communard.e.s.

À consulter : le blog de Michèle Audin. Elle est l’auteure de cinq ouvrages sur la Commune. Deux fictions chez Gallimard, Comme une rivière bleue et Josée Meunier, 19 rue des Juifs, et trois livres historiques chez Libertalia (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux et Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871)La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, propose un nouveau décompte des morts de la Semaine sanglante, allant jusqu’à « certainement 15 000 morts ».

à admirerLa dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.

à voir La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.

à suivre : événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise-Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, il ne compte participer à aucune manifestation liée à la Commune. Il a plutôt convenu de rendre hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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La Commune de Paris, 150 ans (7)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, un bien commun

Historien, Roger Martelli est codirecteur de la rédaction du magazine Regards. Il est aussi coprésident de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. Entretien

Dominique Martinez – Dans quelle mesure la Commune est-elle la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIème et XIXème siècles en France (1789, 1830 et 1848) ?

Roger Martelli – La Révolution de 1789 a installé, en France, un courant populaire et révolutionnaire qui marie les aspirations sociales et démocratiques à l’égalité et à la liberté. À la différence d’autres pays, ce courant a été minoré après la chute de Robespierre, mais n’a jamais été marginalisé. Périodiquement, il se manifeste et infléchit le cours de l’histoire nationale, comme il le fait en 1830 et en 1848. Il revient sur le devant de la scène après la débâcle du Second Empire, à la fin de l’été 1870. Mais désormais deux phénomènes s’entremêlent : le regain de l’idée républicaine et l’affirmation d’un acteur nouveau qui est le mouvement ouvrier. Le mouvement communaliste de 1871 est à la charnière des deux phénomènes. Il continue une histoire, en même temps qu’il ouvre des pistes nouvelles. C’est en cela qu’il est un événement décisif.

D.M. – Historiquement, comment a-t-on traité de la Commune et du conflit de classes qui s’y joue ?

R.M. – La Commune a toujours été l’objet de violentes polémiques, plus dures encore que celles qui accompagnèrent la Révolution française. Les adversaires de la Commune, majoritairement monarchistes et conservateurs, ont aussitôt fixé un argumentaire à charge, installant d’emblée une légende noire de la Commune, qui fait de celle-ci un mal absolu que la France doit encore expier. Quand ils parviennent enfin au pouvoir, après 1879, les républicains embarrassés s’en tiennent à un compromis : l’amnistie de 1880 efface la peine, mais pas la condamnation ; l’amnistie se confond avec l’amnésie. La Commune a été ainsi vouée officiellement à l’oubli, événement malheureux englouti dans cette « année terrible » évoquée par Victor Hugo et qui va de la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870, à la Semaine sanglante de mai 1871. Il a fallu attendre novembre 2016 pour que l’Assemblée nationale se décide enfin à réhabiliter les communard-e-s et à mettre à l’honneur les valeurs portées par la Commune. Manifestement, la droite française n’a pas digéré cette décision, comme si la Commune gardait pour elle un esprit subversif qu’il fallait encore et toujours conjurer. C’est une raison supplémentaire pour célébrer avec éclat ce cent-cinquantième anniversaire.

D.M. – Le mouvement ouvrier en a-t-il fait un cadre de référence pour les luttes menées postérieurement ?

R.M. – Il en fait aussitôt un événement de référence. Jusqu’en 1871, il doit se déterminer, non sans difficulté, par rapport à des révolutions nécessairement ambiguës, populaires par leur impulsion et bourgeoises par leur contenu. À partir de 1871, il dispose d’une révolution et d’un essai de gouvernement massivement populaires et même ouvriers. Le monde ouvrier n’est donc plus voué à être à la remorque de mouvements pilotés par d’autres. Il devient une composante majeure de ce « bloc historique » qu’évoquera plus tard le philosophe et communiste italien, Antonio Gramsci, et qui est la clé du devenir de tout mouvement d’émancipation démocratique et sociale. Évidemment, tout le monde n’a pas la même interprétation d’un événement d’une incroyable richesse et diversité. En fait, chacun lit la Commune en fonction de ses grandes options et de sa stratégie, qu’elle soit syndicale ou politique.

à partir du retour des exilés et déportés, après 1880, l’habitude se prend de venir se recueillir devant le mur des Fédérés, devenu un symbole ardent de la Commune et de ses combattant-e-s. Force est de constater que, jusqu’à ce jour, le souvenir de la Commune a plus divisé ses héritiers qu’elle ne les a rassemblés. Mais quand le rassemblement a été possible, la mobilisation s’est faite populaire et massive. Sans doute est-il bon d’en tirer les leçons aujourd’hui. La Commune n’a pas été un mouvement uniforme, relevant d’une lecture unique. Elle a constitué à la fois l’affirmation de valeurs et l’ébauche d’actes significatifs, avec son cortège de possibles dont beaucoup, en si peu de temps, ont à peine été esquissés. La Commune n’a pas besoin de consensus lénifiants. Mais qui se reconnaît dans l’héritage de la Commune devrait apprendre à conjuguer la pluralité des regards et la volonté convergente de faire, de la mémoire de la Commune, un bien commun pour la société tout entière. Propos recueillis par Dominique Martinez

à découvrir : l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. à lire : Commune 1871-La révolution impromptue, de Roger Martelli (éd. Arcane 17, 240 p, 18€).

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Chômage et violence économique

Bas les masques ! Loin d’être une fatalité, le chômage est un choix du néolibéralisme. Nouvelle démonstration avec Le Choix du chômage, publié aux éditions Futuropolis : une enquête illustrée implacable, pétrie de documents inédits. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, une B.D. signée de Benoît Collombat et Damien Cuvillier.

La scène, vue à hauteur d’enfant, est marquante. L’illustrateur, Damien Cuvillier, ajuste son rétro, bondit dans son passé et se met en scène gamin. Une douzaine d’années au compteur, le voici, binocles sur le nez, tuant le temps en dévorant un Spirou. Il attend sa maman convoquée à l’ANPE : « Pendant huit ans, ma mère aura été au chômage, entrecoupé de petites missions par-ci par-là, avant d’être définitivement radiée en 2005 ». La petite histoire se mêle alors à la grande, abondamment documentée par Benoît Collombat. 

À  l’écriture du Choix du chômage,  le  journaliste d’investigation joue de multiples allers-retours chronologiques pour tresser un canevas solide autour de sa démonstration. Comment et pourquoi les politiques ont « remis les clés du monde à l’économie et à la finance » depuis des décennies, faisant du chômage de masse la pierre angulaire de politiques qui, faute d’être assumées publiquement, n’en sont pas moins avérées. Nous voici donc en 1944, la déclaration de Philadelphie énonce la plénitude de l’emploi comme un objectif. Mais voilà le tournant de la rigueur en 1982, puis en 1984 le chômage vécu « comme une chance pour les entreprises », dixit Yves Montand dans l’émission Vive la crise ! Et enfin, en 1993, le fameux « contre le chômage, on a tout essayé », de François Mitterrand. Les thèses des figures de la pensée néolibérale (Hayek, Lippmann, Friedman…) ont toutes leur rond de serviette à la table  des  politiques.  « Le  néolibéralisme, ce n’est pas l’absence d’État, c’est l’État qui doit se mettre au service du marché », nous rappelle-t-on. La gestion de la crise du coronavirus en étant un nouvel exemple édifiant.

Basé sur un impressionnant travail de recherche, assorti d’entretiens exclusifs avec des figures de l’époque (les ex-ministres Cresson, Chevènement…), des représentants du monde des affaires, des économistes, l’enquête se nourrit du décryptage d’experts, comme la philosophe Barbara Stiegler ou le juriste Alain Supiot. Au final, une plongée détonante et foisonnante dans notre histoire économique, riche en révélations : l’épisode secret  des  nationalisations  des  années 1980 vaut son pesant de cacahuètes… Foisonnante, aux accents parfois très techniques, l’enquête se lit aussi comme un polar. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, elle suit son fil rouge, implacable : « Si on veut que les actionnaires continuent de très bien gagner leur vie […] et si on veut que les salariés ferment leur gueule… il faut beaucoup de chômeurs et de précaires », résume le porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires, Pierre-Édouard Magnan. Eva Emeyriat

Le Choix du chômage, de Benoît Collombat et Damien Cuvillier (éd. Futuropolis, 288 p., 26 €).

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La Commune de Paris, 150 ans (6)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

La vitrine de la librairie Libertalia à Montreuil (93)

LA COMMUNE, à MONTREUIL AUSSI…

La municipalité de Montreuil (93), alors conservatrice, s’est efforcée en 1871 de faire la sourde oreille aux échos révolutionnaires venus de Paris. La ville a pourtant bel et bien été atteinte, même si la répression qui s’abattit sur les « communards » montreuillois fut sans commune mesure avec celle qui frappa la capitale.

Lorsque Paris s’enrhume, sa banlieue se doit d’éternuer. Et ceci d’autant plus que le siège de Paris concerne au moins autant Montreuil que la capitale, avec l’ennemi prussien à ses portes. Quoique n’ayant droit qu’à 125 grammes de viande et une livre de pain par jour, les 12000 Montreuillois recensés à l’époque sont mieux lotis que leurs voisins parisiens. Néanmoins, conscients de l’effort de guerre à consentir, ils ont souscrit à hauteur de 1370 francs à la fabrication d’un canon chargé de défendre la ville, évidemment baptisé « Le Montreuil ». Canon qui deviendra, comme ceux de Montmartre ou de Belleville, l’un des enjeux des luttes des Versaillais pour sa reprise. Une opération qui tourne au fiasco quand le 88ème bataillon, et les chasseurs de l’armée versaillaise qui en sont chargés, mettent la crosse en l’air.

C’est avant tout autour des bataillons de la Garde nationale que se joue l’implication de la banlieue de l’Est parisien. L’épuration effectuée sous la IIème République avait supprimé le bataillon montreuillois de la Garde nationale, et ses effectifs avaient été incorporés au 48ème couvrant Rosny, Villemomble et Montreuil. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, change la donne et incite l’exécutif à développer cette Garde nationale, supplétive de l’armée. Ainsi naît un 210ème bataillon, de Montreuil celui-là. Le 3 mars 1871, le choix est laissé aux bataillons d’adhérer ou non à la Fédération, celle qui proclame son adhésion à la République et impose le choix de ses dirigeants. Le 210ème bataillon y adhère, au contraire du 48ème, qui estime devoir suivre « les consignes de la municipalité, qui n’apprécie guère l’appel aux travailleurs à se gouverner eux-mêmes ».

Le refus du conseil municipal conservateur de se soumettre aux injonctions de la Commune de Paris est pour le moins paradoxal. Dans une délibération du 23 octobre 1870, il vote à l’unanimité la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire, qui figureront au nombre des mesures prises par l’exécutif de la Commune. En revanche, il s’oppose à ce que le 48ème, qui dispose d’armes à tir rapide, soit désarmé au profit du 210ème. Il s’oppose encore à cette note de la commission de la Guerre de la Commune, qui demande au maire Théophile Sueur d’organiser les bataillons de la Garde sous son autorité en compagnies de marche et de les envoyer dans leurs anciens casernements des portes de Montreuil et de Montempoivre. En clair, d’aller renforcer les gardes fédérés parisiens.

L’imperméabilité de la ville à la révolte parisienne n’est bel et bien qu’apparente. Les 13 et 14 mai, 18 hommes du 210ème bataillon gardent l’hôtel de ville sous le commandement du lieutenant Pierre Givaudan. Des hommes qui, dans le civil, sont ouvriers ou journaliers. Ces fidèles de la Fédération décident de hisser le drapeau rouge sur la mairie et en demandent la clé au gardien, lequel refuse. S’ensuit une déposition au commissariat de Vincennes: « De 5 à 6 heures du matin, un garde national fédéré vint à la mairie me sommer de lui donner les clés, en même temps que d’autres gardes fédérés venaient pour envahir la mairie et me faire un mauvais parti. Ne pouvant lutter contre ces forcenés, je me réfugiai d’abord dans un grenier où je cachai les clés sous un tas de copeaux et je tentai de m’évader en escaladant trois murs… ».

Les gardes du 48ème bataillon viendront dégager le gardien. Les suites sont judiciaires : Pierre Givaudan est condamné aux travaux forcés à perpétuité le 20 avril 1872, Jean Brouche à cinq ans de réclusion et Pierre Gendreau à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Alain Bradfer

La Commune en province

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune : Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, Toulouse… Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts.

Avec 1871, Les Limousins et la Commune, Georges Châtain conte par le menu l’agitation qui secoua la capitale limougeaude. « à l’instar de sept autres villes françaises, la fièvre sociale explosait à Limoges et se propageait jusque dans les bourgs les plus éloignés », rappelle le journaliste. « Le Limousin, archétype d’une terre paysanne immuable, a vécu intensément la Commune de 1871. On ne le sait pas, les ouvriers limousins ont payé un lourd tribut. On ne compte ni les morts sur les barricades, ni les fusillés, ni les emprisonnés, ni les déportés en Nouvelle-Calédonie et en Guyane. On les a presque oubliés ». Un texte bref mais incisif, empreint d’empathie pour cette tranche d’histoire provinciale. Yonnel Liégeois

1871, Les Limousins et la Commune, de Georges Châtain (Le Puy Fraud éditeur, 123 p., 12€).

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