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Gérard Philipe, l’acteur engagé

L’année 1959 ne fut pas seulement celle du décès de Gérard Philipe, survenu le 25 novembre à l’âge de 37 ans. Quelques mois plus tôt, il avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Itinéraire d’un acteur engagé.

 

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, un 25 novembre, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque déjà, Gérard Philipe exprime avec clarté le statut social du comédien dans la société. Il affirme en conclusion que, pour le syndicat, « l’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel. Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Dans l’après-midi du 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé pour un cancer du foie. Il s’éteint le 25 novembre 1959. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, conservateur à la Bibliothèque nationale de France et commissaire de l’exposition qui lui fut consacrée en 2004. « Au delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du    « Diable au corps » et de « La Chartreuse de Parme » ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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Sefsaf, artistes en péril

Habitué des planches avignonnaises, installé du côté de Saint-Étienne, Abdelwaheb Sefsaf pointe l’inquiétude dispersée de ses pairs, mais aussi le bricolage du ministère de la Culture. Comme ses compagnons de jeu, le directeur de la compagnie Nomade in France a stoppé sa création en plein vol.

 

Marina Da Silva – Quel est pour vous l’impact de ce second confinement ? Vous deviez présenter votre nouvelle création, Ulysse de Taourirt (1), en novembre.

Abdelwaheb Sefsaf – C’est plus difficile. Le moment où une compagnie sort le plus d’argent, c’est lors de la création de son spectacle, avec la nécessité de l’exploiter dans la foulée et d’équilibrer les comptes. Là, on nous interdit de le vendre. D’où une situation extrêmement périlleuse. Les aides de l’État, en mars et avril derniers, étaient de 1 500 euros pour la compagnie, des aides ridicules à l’échelle d’une création. Récemment, cette aide a été plafonnée à 10 000 euros mais il faut justifier de 50 % de chiffre d’affaires. Qui va rentrer dans ces critères calculés sur un modèle commercial ?

M-D.S. – Comment les compagnies peuvent-elles faire face à cette situation ? La vôtre, qui est ancienne, et les plus fragiles ?

A.S. – Notre équilibre repose en partie sur notre présence à Avignon tous les deux ans. La situation actuelle met tellement à mal notre trésorerie qu’il est probable qu’on ne puisse y jouer en 2021. Nous tournons beaucoup, 90 représentations pour Si loin si proche, plus de cent pour Médina Mérika. Si on fait vingt dates en 2021, ce sera le bout du monde. Ce n’est pas seulement difficile pour les petites compagnies, c’est dramatique pour celles qui tournent et ont quasiment tout perdu.

M-D.S. – Quelles pourraient être les solutions ?

A.S. – J’en suis à me questionner sur la pertinence de créer un spectacle dans les conditions actuelles. La différence fondamentale par rapport à la première crise, c’est que cette fois-ci les théâtres sont ouverts. Les artistes peuvent être accueillis en résidence, fabriquer, répéter… Mais comment reprendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard un spectacle ? Les calendriers vont être très incertains, sans garantie de pouvoir jouer. Ce qui pourrait être mis en place – et c’est ce que nous avons proposé, avec le metteur en scène ­Emmanuel Meirieu, au niveau de la région ­Rhône-Alpes –, c’est une concertation des compagnies sur ce que nous pourrions demander aux théâtres. Pour l’heure, on nous propose partout des reports de dates sans la moindre indemnité, alors que leur mission – pour laquelle ils continuent à percevoir des subventions – est d’accueillir compagnies et spectacles. Ce qui pourrait aussi être envisagé avec le ministère, c’est une concertation sur une indemnité pour tous. Dans le cadre du chômage partiel – 86 % du net –, il y a un reste à charge pour la compagnie, et la cotisation est à taux zéro pour les intermittents.

M-D.S. – Comment cette proposition est-elle reçue ?

A.S. – Nous en sommes encore à la concertation au niveau régional – quelque 70 compagnies – pour pouvoir avoir une parole et une action communes et interpeller directement les partenaires publics : l’État, la région, afin qu’ils se tournent vers les théâtres. Lors du premier confinement, un certain nombre de lieux ont dédommagé, un peu à géométrie variable. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. Tous les retours qu’on a eus sont très alarmants. Il faudrait une charte de « bonnes pratiques ». Les théâtres ne peuvent pas se contenter d’ouvrir aux répétitions sans engagements pour jouer. Cela va provoquer un embouteillage de tous ces spectacles reportés – dont les engagements sont la plupart du temps oraux – et de ceux qui vont continuer à être créés. Il n’y a aucune anticipation, c’est du bricolage ! Il est très important d’agir collectivement, c’est notre profession qui est en péril. La difficulté, c’est de ne pas savoir où nous allons et d’avancer encore trop en ordre dispersé. Propos recueillis par Marina Da Silva

(1) Les dates de tournée sur www.cienomadeinfrance.net

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Lagarce, le jeune homme pressé

Décédé en 1995, l’auteur et metteur en scène Jean-Luc Lagarce s’impose aujourd’hui comme un jeune classique de la scène contemporaine. Sous la plume de Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre. Le juste portrait définitif d’un grand jeune homme pressé.

 

L’étoile de Jean-Luc Lagarce n’est pas près de pâlir. Depuis sa mort, le 30 septembre 1995, ses pièces sont traduites en trente langues. L’une d’elles, Juste la fin du monde, a fait l’objet d’un film du cinéaste ­québécois Xavier Dolan, primé à Cannes en 2016. Elle est au programme du baccalauréat. De Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre (1). C’est une monographie ­synthétisant le destin de l’auteur-metteur en  scène enlevé précocement par le sida (il en disait, par euphémisme, « ce que vous savez »), qui est désormais un jeune classique de la scène contemporaine.

En 2007, Jean-Pierre Thibaudat publiait chez le même éditeur, intimement lié à la vie du sujet, le ­Roman de Jean-Luc ­Lagarce. L’ouvrage actu­el, enrichi­ de la connaissance du journal de Lagarce et de témoignages inédits, constitue le juste portrait définitif d’un grand jeune homme (1,88 m) pressé, qui mena sa vie au rythme de l’incendie, mit en scène, écrivit sans répit tout en cultivant l’amitié avec pudeur, chercha l’amour dans maintes brèves rencontres et subit le pire avec stoïcisme. Suivant la chronologie, Thibaudat part de la naissance, le 14 février 1957, à ­Héricourt (Haute-Saône). Famille ouvrière protestante. Père et mère travaillent chez Peugeot. Études à Besançon. Lectures à perte de vue. Cours de théâtre en amateur. Jean-Luc Lagarce, à 20 ans, fonde sa compagnie, la Roulotte, avec une poignée d’amis qui ne le quitteront plus, dont la comédienne Mireille Herbstmeyer et François Berreur alors jeune premier, plus tard éditeur à l’enseigne des fameux Solitaires Intempestifs, du beau titre même d’une pièce de Lagarce.

Débuts sous le signe de la vache enragée, rencontre avec Théâtre Ouvert, dirigé par Micheline et Lucien Attoun, reconnaissance progressive du metteur en scène et, plus tardive, de l’auteur qui prend son bien où il le trouve (Tchekhov, Ionesco, Kafka…) et dont chaque texte, à la fin, s’avère de l’ordre auto­biographique en filigrane, jusqu’au bouquet final de chefs-d’œuvre résolus : Juste la fin du monde, donc, le Pays lointainDerniers remords avant l’oubliles PrétendantsJ’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne… Un livre chaleureux, avec tact, empli d’infor­mations puisées aux meilleures sources, qui font encore plus aimer celui qui sut, dans sa brève existence comme dans son œuvre, tresser le tragique avec l’humour. N’est-ce pas ce qui fait tout le prix de la figure de Jean-Luc ­Lagarce, ­définitivement entré dans le monde des voix chères qui se sont tues ? Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Les Solitaires Intempestifs, 200 pages, 10 euros.

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Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

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Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens-musiciens et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Considérées encore comme des commerces non essentiels, les librairies doivent baisser le rideau. Laissant ainsi le champ libre aux géants de la vente en ligne… Contre cette décision, François Busnel, l’animateur de La grande librairie sur France 5, a initié une pétition nationale qui remporte un grand succès. Quant aux libraires, ils s’organisent pour mettre en place la vente en ligne et à emporter, tel que le réseau Folies d’encre. À consulter : La librairie, une offre nationale qui respecte les librairies de proximité. Lisons, lisez : il n’y a pas meilleur remède contre l’obscurantisme !

– Jusqu’au 22/12, au théâtre de L’Œuvre (75), l’auteure Tania de Montaigne joue son propre texte, Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin. L’histoire de cette jeune afro-américaine qui, la première en 1955, refuse de céder sa place de bus à un homme blanc… Dans la mise en scène ingénieuse de Stéphane Foenkinos, émouvante sous la colère contenue, la douceur de l’interprétation au service de la force des convictions.

– Jusqu’au 31/01/21, le musée de l’Histoire Vivante de Montreuil (93) se projette « Aux alentours du Congrès de Tours ». Il y a cent ans, le 25 décembre 1920, s’ouvre à Tours le XVIIIe congrès de la Section Française de l’Internationale Ouvrière : c’est la naissance du Parti communiste français, la scission de la gauche politique et du mouvement ouvrier en France qui marque l’histoire du XXe siècle. Une exposition qui propose des repères historiques dans une forme accessible à tous, avec des textes courts et une riche iconographie.

– Jusqu’au 07/02/21, se déroule le traditionnel Festival d’Automne. Au menu, théâtre, musique et danse, arts plastiques et cinéma : une riche programmation pluridisciplinaire dans les salles parisiennes ( Chaillot, Cité de la musique, Bouffes du Nord, Odéon…) comme dans les villes de banlieue (Clamart, Ivry, Malakoff, Montreuil, Nanterre, Sartrouville, Vitry…) pour une cinquantaine de manifestations à placer tout en haut de l’affiche !

– Jusqu’au 28/02/21, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme propose Pierre Dac, Du côté d’ailleurs. Né André Isaac, l’inventeur du biglotron et du schmilblick fonde en 1938 L’Os à moelle, un hebdomadaire à l’esprit loufoque : « Pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour »… Résistant de la première heure, franc-maçon, il est le compère de Francis Blanche sous les traits de l’inoubliable « Sâr Rabindranath Duval » et dans Signé Furax, le célèbre feuilleton radiophonique. Une exposition qui éclaire l’humour de Pierre Dac et replace son œuvre parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…).

 

À savoir aussi :

 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France  nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Créée durant la période du premier confinement, la collection Tracts de Gallimard poursuit ses publications. Des textes courts, incisifs, à petit prix, signés de spécialistes reconnus en leur domaine : arts, lettres, philosophie, sciences, sociologie, médecine… Le dernier numéro paru ? Quand la psychose fait dérailler le monde, par Renaud Girard et Jean-Loup Bonnamy : « L’émotion désordonnée avec laquelle les États-Unis et la plupart des grands pays d’Europe occidentale ont réagi à l’épidémie de Covid-19 restera dans l’Histoire comme un bel exemple de psychose collective ».

– Le documentaire, Décolonisations : du sang et des larmes, est disponible sur le site de France TV jusqu’au 05/12. Réalisés à partir d’images d’archives en grande partie inédites et mises en couleur, ces deux films donnent la parole aux témoins, acteurs et victimes de cette page douloureuse de l’histoire de France. Du Sénégal à l’Indochine en passant par Madagascar, l’Algérie, le Maroc, le Cameroun et la Côte d’Ivoire, le voile est levé.

– L’émission L’invitation au voyage, consacrée à l’enfance de Jean Genet, est disponible sur Arte TV jusqu’au 26/12. Le magazine d’Arte nous invite à mettre nos pas dans ceux de Jean Genet : à Alligny-en-Morvan (58), là où l’enfant fut envoyé par l’Assistance publique. Une balade sensible et poétique au pays du genêt et des sapins, dont le romancier s’inspirera pour écrire Notre-Dame des fleurs.

 

 

 

 

 

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Jack Ralite, à la Comédie-Française

Dans le cadre des seuls-en-scène confiés aux acteurs de la troupe du Français, Christian Gonon joue la Pensée, la poésie et le politique. Paroles et convictions de Jack Ralite, l’ancien élu et ministre communiste, d’après les entretiens réalisés par Karelle Ménine. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier l’article de Marie-José Sirach, notre consœur du quotidien L’Humanité.

 

Il aurait été heureux, l’ami Ralite. Lui qui fréquentait sans relâche les salles de théâtre, se rendait au Festival d’Avignon – on entend dans la salle les cigales et les bruissements d’ailes des martinets -, toujours curieux de voir des spectacles, bien sûr, mais aussi de rencontrer et dialoguer avec les artistes, les comédiens, les metteurs en scène qu’il croisait dans les ruelles mal pavées d’Avignon, de rester des heures durant à l’annexe de la BNF de la Maison Jean Vilar, où il lisait et relisait des ouvrages de théâtre, d’histoire, de poésie, noircissant des pages de notes qui s’entassaient dans sa fidèle sacoche de cuir noir.

« Il nous manque, Ralite »

Il aurait été heureux, Ralite. Cela fera trois ans le 12 novembre prochain qu’il est mort. Sa disparition a créé un manque. Combien d’artistes, d’intellectuels, de médecins, de chercheurs le disent : « Il nous manque, Ralite. » Il nous manque mais ses discours, ses prises de parole constituent un héritage précieux : ses multiples interventions au Sénat, à l’Assemblée nationale, à Aubervilliers, aux états généraux, au comité central du PCF comme on disait alors. Tout comme ses entretiens ou ses tribunes parus, ici et là, dans la presse. Le spectacle conçu et interprété par Christian Gonon a été imaginé à partir du livre d’entretiens réalisés par Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique (Dialogue avec Jack Ralite), publié aux Solitaires intempestifs.

 « Comment dirais-je… » Ainsi commence le spectacle, par cette politesse de langage dont Ralite usait sans en abuser et qui annonçait une idée, un argument, une pensée. Un signe annonciateur pour susciter chez son interlocuteur l’attention mais surtout la concentration. Alors Ralite, tel le peintre sur le motif, dessinait à voix haute les contours d’une réflexion en mouvement, aux aguets. Le découpage opéré par Christian Gonon, son parti pris, principalement axé sur les rapports que Ralite entretenait avec les poètes, les artistes ou les présidents de la République, à qui il écrivait de longues lettres pour plaider, d’une plume courtoise mais ferme, la cause des artistes, ce parti pris, donc, donne toute la mesure de la personnalité de Ralite. Un homme politique d’envergure qui avait une haute idée de la politique et constatait la dérive – ce glissement sémantique – où le mot « politicien » s’est substitué insidieusement au mot « politique ».

L’acteur évite l’écueil du biopic

Seul en scène, une petite table recouverte de feuilles éparses, une simple lampe et une chaise pour tout accessoire, Gonon donne une amplitude intérieure à son « personnage ». En réajustant sa cravate, en tripotant ses lunettes ou en consultant fiévreusement des notes prises sur des bouts de papier, l’acteur évite l’écueil du biopic et parvient à glisser quelques signes comme autant de preuves d’existence. Christian Gonon recrée des instantanés de vie, parsemant le spectacle de réflexions, d’indignations devant l’assèchement des politiques culturelles joyeusement mêlées à des souvenirs d’enfance, à son admiration pour Robespierre l’Incorruptible, à ses premières émotions au théâtre, à son adhésion « au parti », à ses désaccords critiques et sa fidélité à l’idéal communiste, jusqu’à évoquer ses complicités affectives avec Rimbaud, Baudelaire, Vilar, Vitez, Hugo, Aragon, Picasso, René Char, Bernard Noël, Julien Gracq…

On entend soudain l’Affiche rouge

Aragon occupe une place importante, particulière dans le spectacle. Il était, disait Ralite, un « camarade de briganderie culturelle, mais aussi de lucidité politique ». On entend soudain l’Affiche rouge, dit sobrement, sans effet de manche. Mais aussi Étranges étrangers de ce même Prévert qui avait écrit les Enfants d’Aubervilliers, ces « gentils enfants des prolétaires/Gentils enfants de la misère/Gentils enfants du monde entier/Gentils enfants d’Aubervilliers ». Ralite était né à Châlons-sur-Marne mais il était devenu un de ces enfants d’Aubervilliers, à jamais.

 « Je cite souvent les poètes parce qu’ils m’ont éclairé. Je me dis que puisqu’ils m’ont éclairé, ils peuvent en éclairer d’autres. Un politique qui se prive de cela mutile sa pratique », disait-il encore. Lorsque tous les acteurs de la troupe forment un chœur sonore où les voix s’entrechoquent pour lire cette fameuse adresse au président de la République, on mesure combien toute la pensée de Ralite demeure d’une vitalité salutaire et d’une actualité brûlante. Marie-José Sirach, Photos Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 31 octobre, à 18 h 30, au Studio de la Comédie-Française, Carrousel du Louvre. Réservations : 01.44.58.15.15

UNE RÉSISTANCE PUISSANTE, ENTIÈRE ET GÉNÉREUSE

Dire les mots de Jack Ralite est une résistance. Une résistance à tous les renoncements. Culturel, politique, poétique… Une résistance puissante, entière et généreuse qui puise sa force dans une intelligence sensible de l’Humain. Une résistance avec pour seule arme le verbe et la clairvoyance des poètes. Leurs voix que l’on ne sait plus entendre. Un compagnonnage qui nous tire vers plus de hauteur. Antoine Vitez parlait de l’acteur qui mettait ses pas dans ceux du poète, comme un marcheur dans le sable qui met ses pieds dans les traces de celui qui le précède. Pour que le temps ne les efface pas. J’essaie de retrouver les sentiers de tous les combats, de toutes les révoltes de Jack Ralite. Je me glisse dans sa pensée comme dans un habit de lumière. À chaque carrefour je croise Aragon, Char, Hugo, Vilar, Saint-John Perse, Baudelaire… À la question toujours posée : « Pourquoi écrivez-vous ? », la réponse du poète sera toujours la plus brève : « Pour mieux vivre ». Christian Gonon

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Lagarce, un revenant sur scène

Jusqu’au 23/10, au théâtre de Sartrouville (78), le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Un jour, je reviendrai. La mise en abyme de deux textes de Jean-Luc Lagarce, superbement interprétés par Vincent Dissez : entre ombres et lumières, morts et vivants, le fol espoir d’un revenant.

 

Sur ce plateau du Centre dramatique national de Sartrouville, en 2016, ce même « duo » dramatique – Vincent Dissez, Sylvain Maurice – nous offrait Réparer les vivants, l’époustouflante adaptation scénique du roman de Maylis de Kerangal. Avec Un jour, je reviendrai, il est affaire encore d’un vivant, plutôt d’un revenant : Jean-Luc Lagarce fauché par le sida en 1995, à peine âgé de 38 ans ! Au travers de deux textes alors que la maladie le tenaille déjà, L’apprentissage et Le Voyage à La Haye, magistralement mis en bouche et en lumière… Torse et pieds nus, visage émacié, la main baladeuse des lèvres au menton, Vincent Dissez clame, murmure les mots de  l’écrivain et homme de théâtre : amoureux et doux, emportés ou impulsifs, lucides sur lui-même et combatifs face aux heures qui lui sont comptées, joyeux en l’espoir qui demeure. Des mots d’amour en la vie, des confidences chuchotées à l’envie, un hymne à la langue et au sexe, une soif du voyage et de la scène. Un spectacle lumineux, surtout pas mortifère, plus qu’émouvant, impressionné au sens propre du terme, impressionnant !

Le premier opus nous conte le retour à la vie d’un homme déjà malade, émergeant d’un coma profond. Le second narre la tournée du metteur en scène, ce qu’il pressent comme l’ultime fois, suivant la troupe en représentation dans la capitale des Pays-Bas. D’un texte l’autre, le même humour et ton caustique, le phrasé sec et haché, parfois répétitif, les mêmes doutes et interrogations sur le bonheur d’un retour à la vie ou la fin programmée de l’existence à plus ou moins brève échéance. Un sens de l’observation acéré pour l’ami qui veille à la droite de son lit d’hôpital dans le premier épisode, pour le personnel infirmier qui prodigue les soins au quotidien, pour ce corps tel un autre qui est autre à lui-même… Dans le second, l’œil en permanence aux aguets du moindre détail ou de l’anecdote savoureuse, la virée dans un bordel de La Haye ou la réception sous le patronage d’un obséquieux ambassadeur de France, alors que s’annoncent les signes avant-coureurs d’une perte de la vue… Comédie et tragédie, les deux piliers de toute aventure humaine, côté cour et côté jardin les deux socles de toute aventure théâtrale !

Dissez ne joue pas à Lagarce, il ne dit pas Lagarce, il est Lagarce en train de dire et d’écrire, de rire et de souffrir. De vivre encore, de s’étonner encore du monde qui l’entoure, hommes et objets, le sachet de cerises qu’il tient serré contre son flanc, la lumière du jour qui l’assaille de son intensité, le comédien bougon qui ce soir-là fut si bon… Tous ces petits riens qui veulent dire beaucoup, sens et partage, à l’heure où la solitude sera la seule compagne lors de la scène finale. Théâtre dans le théâtre, magie des planches quand la langue se fait musique sur la portée des mots ! Pour seul habit de scène, un halo de lumière subtilement, délicatement posé sur le visage et le buste de l’interprète, derrière lui ou à ses pieds : comme un écran de cinéma, un écran géant ou plus ou moins grand pour rythmer ou découper les strophes de la mélopée tels des plans séquences, au sol des petits carrés ou rectangles blancs, chambrées d’hôpital ou lignes blanches pour piétons, quand la vie passe ou trépasse.

Avec Vincent Dissez et Sylvain Maurice, Lagarce nous est définitivement revenu. « Comme un fantôme bienveillant », précise le metteur en scène, « grâce au théâtre, le projet de « revenir » parler aux vivants crée la possibilité que quelque chose advienne qui est plus grand que le simple souvenir ». En fait, Jean-Luc Lagarce ne nous avait jamais vraiment quittés. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est l’un des dramaturges contemporains le plus lu et joué. En France et sur la scène internationale. Au bilan de sa vie, vingt-huit pièces de théâtre et de nombreux autres textes, dont un imposant journal… D’ailleurs, il nous avait prévenus, dans ce fameux Journal justement il l’avait écrit, osant espérer que son œuvre brave le temps, « un jour, je reviendrai » ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 23/10 au Théâtre de Sartrouville, les 02 et 03/12 au Théâtre de Lorient.

« Admettre l’idée toute simple, et très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui, l’idée que je reviendrai, que j’aurai une vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent, machinale, presque dite à voix haute : « je ferai ça quand je reviendrai ». Jean-Luc Lagarce, in Journal (1990-1995).

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Béal, le vertige du jeu théâtral

Jusqu’au 18 octobre, au Théâtre de la Tempête (75), Adrien Béal propose ses Pièces manquantes (puzzle théâtral). Un astucieux dispositif de jeu qui saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus !

 

Mieux que l’éternel théâtre dans le théâtre auquel il pourrait s’apparenter d’une certaine manière, le nouveau et très astucieux dispositif de jeu inventé par Adrien Béal saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus. C’est que ledit spectateur est volontairement laissé dans un certain état de perplexité, voire de frustration, avec ces Pièces manquantes, ce « puzzle théâtral » auquel, ultime perversité, il manquera toujours quelques pièces fondamentales, à partir desquelles on aurait éventuellement pu reconstituer l’ensemble du tableau. Mais pas question d’en arriver là, et d’ailleurs, chaque soir l’équipe du Théâtre Déplié (une appellation qui en dit long) dirigée par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, brasse les pièces du puzzle. Pour nous offrir une figure qui n’a rien à voir avec celle de la veille et celle du lendemain. Autrement dit, impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Il faut faire avec les pièces offertes le soir même.

Le dispositif est astucieux à plus d’un titre, il permet aux comédiens de nous embarquer dans une fiction dont nous ne connaîtrons pas forcément les tenants et les aboutissants. Surprenante aussi la façon dont les pièces (les séquences ?) s’ajustent ou ne s’ajustent pas les unes aux autres. Autrement dit, le récit ou les récits, – si récit il y a – qui se déroulent sur le plateau, peuvent parfois faire fi de toute logique linéaire. Au spectateur de se creuser la tête pour rassembler les pièces dans son imaginaire. Avec toujours le rêve de la réalité et de l’importance des pièces manquantes. On aura tout juste compris que – pour prendre un exemple, celui d’un soir – des adolescents décident de disparaître mystérieusement en laissant des indices prouvant qu’ils ne sont pas très loin, laissant ainsi leurs parents dans le plus grand désarroi…, mais quelle autre pièce vient immédiatement après s’ajuster à cette séquence ?

L’intérêt d’un tel dispositif, c’est de permettre aux comédiens de jouer dans un registre très particulier, pas franchement réaliste, entre le naturel et le non naturel. Comme s’ils mettaient en jeu leur propre subjectivité, à l’écart de toute composition de rôle ou de personnage, comme s’ils étaient eux-mêmes. Sans doute y a-t-il, à partir de là, possibilité d’improvisation (ou de fausse improvisation ?). En tout cas, cette recherche au plan du jeu est passionnante. Ils sont ainsi six à manipuler avec doigté les pièces du puzzle : Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Étienne Parc et Cyril Texier, rompus, semble-t-il, à ce genre d’exercice de microfictions insérées dans une sorte de réalité recomposée. En ce sens, le spectacle est vertigineux. Jean-Pierre Han

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Ovationnée lors des « Zébrures d’automne », le nouveau label du festival des Francophonies à Limoges (87), la pièce Congo jazz band de Mohamed Kacimi entame une longue tournée. Entre humour et tragédie, musique et chansons, près d’un siècle de colonisation belge du Congo nous est conté. Magistralement mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

 

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie, la conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… De leur jeu, de leur voix, de leur chant et de leur musique (Alvi Bitemo, Abdon Fortuné Koumbha, Dominique Larose, Marcel Mankita, Miss Nath, Criss Niangouna), les interprètes de cet original Congo jazz band mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, d’hier à aujourd’hui scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant près de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons. Evoquées sous forme de moult séquences contées et dansées, entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez et chantez à la vision de cet incroyable Congo jazz band, ne manquez surtout pas le rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

Du 20/10 au 03/11, aux Récréâtrales de Ouagadougou (Burkina Faso). Le  01/12, à Bressuire (Deux-Sèvres). Le 04/12, à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Le 12/12, au festival Passage(s) de Metz (Moselle). Le 07/01/21, à Maubeuge (Nord). Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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Guadeloupe, un procès historique

Du 5 au 28 octobre, sur la scène de L’épée de bois (75), se plaide à la Cartoucherie L’impossible procès. Un texte de Guy Lafages, mis en scène par Luc Saint-Éloy, narrant le procès de 18 Antillais pour atteinte à la sûreté de l’État. Du théâtre documentaire au service de la vérité historique. Sans oublier Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang.

 

17ème chambre correctionnelle de  Paris : en ce 19 février 1968, s’ouvre L’impossible procès de dix-huit Guadeloupéens accusés d’avoir porté atteinte à l’intégrité du territoire français ! Un an plus tôt, de graves incidents avaient secoué les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Respect  de leur dignité et augmentation des salaires, réclamait la foule. Outre le refus du patronat d’engager le dialogue social, le préfet convoque la troupe, autorisée à tirer à balles réelles. Officiellement huit morts et de nombreux blessés, jamais le gouvernement ne fera la lumière sur ces événements tragiques. Le  seul tort des inculpés, martelé sur la scène de L’épée de bois ? Être membres du G.O.N.G. (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), dénoncer le système colonial et revendiquer l’autonomie ou l’indépendance de l’île. Ils risquent la prison à perpétuité.

Le pouvoir gaulliste, par ce procès, veut frapper les esprits, couper court à toute tentative de contestation ou de rébellion dans ses colonies devenues départements. Quitte à instruire une audience à charge, à bafouer les règles élémentaires du droit et de la justice… Qu’ils soient médecin, instituteur ou ouvrier du bâtiment, forts du soutien de leurs avocats, les dix-huit inculpés braveront avec intelligence et panache les allégations de l’avocat général, les fausses preuves montées de toute pièce. Répétant et clamant dans le prétoire que leurs convictions, déclarations et actions ne sont pas tournées contre la France mais « contre l’impérialisme français ». Pour leur défense, sont convoqués à la barre des témoins d’envergure : Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre, l’un et l’autre affichant leur solidarité avec les accusés et dénonçant à leur tour le pouvoir colonial qui sévit aux Antilles. La parodie de justice livre son verdict final, le 1er mars 1968 : acquittement pour les uns, peine de prison avec sursis pour d’autres !

Dans une salle de tribunal reconstituée sur la scène du théâtre de L’union à Limoges lors des Francophonies, outre le président d’audience campé par Pierre Santini et l’avocat général sous les traits d’Izabelle Laporte, six comédiens interprètent à tour de rôle les dix-huit accusés, trois autres les dix-sept avocats… Une  polyphonie de voix pour scander la dignité d’un peuple qui lutte pour la reconnaissance de sa culture et le droit de décider par lui-même de son avenir. En dépit de longueurs qui desservent parfois le propos et d’une mise en espace peut-être trop corsetée dans son dispositif scénique, servi par quelques séquences d’émotion vraie, du théâtre documentaire bienvenu et salutaire. Pour  raviver mémoires et consciences d’hier à aujourd’hui, éclairer avec pédagogie les jeunes générations sur une page d’histoire largement occultée, entrevoir un autre possible empreint d’équité et de dignité à l’heure où les tragédies raciales squattent à nouveau le devant de la scène. Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

À voir aussi :

Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor de Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang… Une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancœurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente le metteur en scène et comédien. « Qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale et bouleversante, une mise en scène suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de la jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple mettait sous les feux de la rampe en 2019, une première depuis la disparition du fondateur, Maurice Pottecher. Y.L.

Du 8 au 18/10 : Les Célestins, Lyon. Les 16 et 17/11 : Théâtre de la Manufacture, Nancy. Les 24 et 25/11 : Comédie de Colmar. Le 3/12 : Le Nouveau Relax, Chaumont. Le 8/12 : Les Transversales, Verdun. Le 19/01/21 : Les Quinconces L’espal, Le Mans. Le 28/01 : Théâtre municipal de Grenoble.

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