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Les femmes investissent Grignan

En la cour d’honneur du château de Grignan (26), Robin Renucci présente L’école des femmes. Avec François Morel dans le rôle-titre, entre humour et sérieux, une mise en scène pétillante de la pièce de Molière à l’heure où la jeune Agnès conquiert la liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.

En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! En la cour d’honneur du château de Grignan, sous la baguette de Robin Renucci, avec force et puissance, les femmes sont à bonne École !

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi d’encadrer la donzelle de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés, le quinquagénaire entend bien parachever l’éducation de la poulette en sa basse-cour. Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, ce despote absolu.

Après L’avare en 2023 (Le Cid en 2024, Le barbier de Séville en 2025), c’est à nouveau Molière qui se joue à ciel ouvert et guichets fermés en cette 39ème édition des Fêtes nocturnes, qui fait le bonheur des festivaliers massés sur les gradins, comme chaque été ! Directeur de la Criée de Marseille, Robin Renucci l’avoue, la pièce de Molière lui semble de pleine actualité. Pour donner corps à son propos, il a fait le choix d’un dispositif scénique fort éclairant ; une maison de bois, isolée et vétuste, la cellule idéale pour femme à écarter de tout regard. Le malotru qui veille à la bonne exécution de son projet ? François Morel, qui impose sa présence de toute sa superbe, humour et mimiques assumées, qui révèle dans le clair-obscur drômois sa parfaite maîtrise de l’alexandrin ! La joute verbale soulève rires et exclamations, les spectateurs jubilent. Jeunesse en bandoulière, petite moue de l’une et vivacité de l’autre, Juliette Cahon (Agnès) et François Deblock (Horace) ne s’en laissent point compter, ils offrent belle réplique au monstre de scène.

« Votre sexe n’est là que pour la dépendance, du côté de la barbe est la toute-puissance.

Bien qu’on soit deux moitiés de la société, ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité.

L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne. L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne »

Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté. Au tableau final, la baraque se déglingue et tombe en ruines, chaînes brisées, Agnès s’ouvre à la vie et à l’amour. D’hier à aujourd’hui, de beaux jours pour demain ! Yonnel Liégeois, photos Chadam Com./G. Thevenet

L’école des femmes, Robin Renucci :  Jusqu’au 22/08, du lundi au samedi à 21h. Château de Grignan, 23 rue Montant au Château, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65). L’école des femmes, Molière (Folio Gaimard, 176 p., 3€20).

Mme de Sévigné, sa fille au château

En ce 400ème anniversaire de la naissance de Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal le 5 février 1626, il était bienvenu de marquer combien la vie de la marquise est intimement liée au château de Grignan où elle décéda en 1696. Elle fera trois séjours dans la Drôme, d’une durée totale de quatre années. Pour cause, sa fille Françoise devenue comtesse de Grignan par mariage… Entre-temps, deux ou trois fois par semaine, elle ne cessera de lui envoyer des lettes, pas moins de 319 ! Une abondante correspondance pour combler le vide causé par la séparation, lui exprimer son immense affection, lui partager la vie de la cour… Depuis 1996, se tient d’ailleurs chaque été le fameux Festival de la correspondance : une manifestation culturelle pour célébrer l’art épistolaire, s’attachant aux correspondances de toutes les époques et sous toutes ses formes, des plus traditionnelles aux plus contemporaines. Reconstitués pour la première fois dans leur intégralité, agrémentés de tableaux, gravures et manuscrits. les appartements de la comtesse au château sont désormais accessibles à la visite. Outre une plongée dans l’histoire du XVIIème siècle, la rencontre inattendue avec une oeuvre épistolaire d’une incroyable richesse ! Y.L.

Lettres choisies, Mme de Sévigné (Folio Gallimard, Texte établi par Roger Duchêne, 752 p., 11€20)

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Colette, une femme libre

Le 3 août 1954, Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, décède en son appartement parisien, place du Palais Royal. Née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), moins célèbre que Marcel Proust ou Victor Hugo, elle est pourtant considérée comme une romancière tout aussi emblématique de la littérature française. Paru dans le journal du CNRS, lors de la grande exposition que lui consacrait la BNF en 2025, un entretien de Fabien Trécourt avec Françoise Simonet-Tenant.

Féministe dans l’âme, une plume libre d’esprit et un corps libre des préjugés, Colette s’oppose pourtant aux combats des suffragettes en faveur du droit de vote des femmes. Compromise pour ses articles dans la presse collaborationniste lors de l’occupation nazie, elle ne sera pourtant jamais inquiétée. Bien au contraire, grand officier de la Légion d’honneur, devant le refus des autorités écclésiastiques de lui accorder un enterrement religieux, la nation lui offre des obsèques nationales. Colette est inhumée au cimetière du Père-Lachaise.

Chantiers de culture envisageait de mettre en ligne cet article le jour anniversaire de la mort de l’écrivaine. Las, le passionnant et riche documentaire de François Busnel, dans Les docs de La grande librairie sur France.tv, n’est plus disponible à compter du 05 août. Yonnel Liégeois

Comment présenteriez-vous Colette à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?

Françoise Simonet-Tenant C’est une écrivaine emblématique de la première moitié du XXe siècle. Elle publie son premier roman en 1900, sous le seul nom de Willy (son mari), Claudine à l’école, rapidement suivi de Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s’en va. Par la suite, elle se fait connaître sous son nom propre et embrasse une rare diversité de styles : des romans, des recueils de nouvelles, des pièces de théâtre ou encore des articles de presse. Jusqu’à sa mort, en 1954, elle se démarque par sa prose dense et suggestive, rythmée et musicale, retranscrivant les émotions et sensations avec une précision étonnante. Elle se distingue aussi par un humour souvent bienveillant. Alors que maintes écrivaines de l’époque cultivent une forme de dolorisme lié à leur culture chrétienne, Colette est résolument laïque et agnostique. Enfin, une partie notable de son œuvre s’inspire de son vécu, même si celui-ci est transposé ou masqué.

Quel texte recommanderiez-vous pour la découvrir ?

F. S.-T. Son œuvre est inégale, on peut le dire sans la diminuer. Il y a des sommets et des écrits plus secondaires. Comme première lecture, je recommanderais peut-être Sido. C’est un récit sur son enfance et son adolescence. Il est relativement court et forme un triptyque : le premier volet porte sur sa mère, le deuxième sur son père et le troisième sur ses frères. L’ouvrage a été publié en 1929, dans l’entre-deux-guerres, qui est un moment de maturité littéraire – Colette publie alors ses plus grands textes.

Le manuscrit autographe de « Sido » (1930), qui réunit les souvenirs d’enfance de Colette, a été relié dans une robe de sa mère, Sidonie Landoy, en toile bleue brodée d’épis blancs. BnF, Manuscrits NAF 18661

Certaines pages de Sido sont magnifiques, notamment lorsqu’elle parle de sa mère, décédée une quinzaine d’années plus tôt. Colette avait noué une relation très proche et en même temps complexe avec elle. À travers ce livre, elle semble verbaliser un deuil différé tout en construisant son propre mythe de la maternité.

Vous êtes spécialiste des écritures de soi – journal, correspondance, autobiographie… Comment Colette s’inscrit-elle dans ce champ ?

F. S.-T. Avec réticence ! D’un côté, il est évident qu’un substrat autobiographique traverse ses textes. Mais Colette reste hostile à l’idée de se livrer. À l’opposé de la tradition rousseauiste de l’autobiographie, elle ne s’inscrit pas dans une logique de confessions ou d’aveu. Elle préfère passer par des doubles fictifs, des alter ego littéraires, tout en utilisant des faits et évènements de sa propre vie. Dans La Vagabonde, par exemple, l’héroïne, Renée Néré, sort d’un divorce tumultueux et travaille dans des théâtres ou cafés-concerts. Une situation qui fait écho à une séparation de Colette survenue la même année, en 1910, et à sa propre expérience dans le monde du music-hall. Dans La Naissance du jour, paru en 1928, elle assume d’écrire à la première personne, mais relativise tout de suite dans l’épigraphe : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle ». Elle y utilise à la fois des faits avérés de sa vie, et d’autres – une intrigue sentimentale, par exemple – inventés.

Colette est comédienne et danseuse dans l’œuvre dramatique mimée (mimodrame) « Rêve d’Égypte », en 1907, au Moulin-Rouge, à Paris. Collection Gregoire / Bridgeman Images

Ce ne sont donc pas des autobiographies. Mais peut-on parler d’« autofiction », même si c’est un concept plus récent ?

F. S.-T. Effectivement, le projet de Colette ne consiste pas à raconter dans une volonté de totalisation sa vie de A à Z, comme peuvent le faire les autobiographes. Ses souvenirs sont fragmentaires et souvent concentrés sur quelques périodes, comme l’enfance dans Sido ou la vieillesse dans L’Étoile Vesper et Le Fanal bleu. De plus, elle écrit principalement au présent, alors que le genre autobiographique se caractérise par des va-et-vient avec le passé. Peu avant la mort de Colette, dans une émission de radio, le journaliste André Parinaud tente de lui faire reconnaître une forte part autobiographique dans ses textes, mais elle esquive systématiquement la question. On peut appliquer le terme d’autofiction à La Naissance du jour, récit où Colette se met en scène sous les traits du personnage d’une romancière qui s’appelle Colette, tout en revendiquant d’écrire là un roman – paradoxe qui caractérise l’autofiction.

Comment Colette a-t-elle été perçue en tant que figure littéraire française ? Son image et la considération pour son œuvre ont-elles évolué au fil du temps ?

F. S.-T. Le succès est d’abord immédiat. Claudine à l’école suscite un scandale qui lui fait en même temps de la publicité. Les relations entre jeunes femmes sont teintées d’érotisme et le style des dialogues est direct, voire cru. Une fois le cycle des Claudine derrière elle, Colette écrit son émancipation, de femme et d’écrivaine, notamment avec le recueil de nouvelles Les Vrilles de la vigne, puis avec le roman La Vagabonde, qui lui permet de se tailler une vraie place dans le monde littéraire.

À gauche, la couverture de « Claudine à l’école » (1900) ; à droite, un cahier manuscrit de « Claudine en ménage » (1902), par Colette et Willy. BnF, Réserve des livres rares et Manuscrits

Après la Première Guerre mondiale, elle dirige notamment une collection « Colette » chez l’éditeur Ferenczi & fils, ce qui est exceptionnel pour une femme à l’époque. Elle est aussi élue en 1936 à l’Académie royale de Belgique. Dès la fin des années 1920, de nombreux ouvrages lui sont consacrés et proposent déjà des analyses de son œuvre. Au moment de la IVe République, elle est devenue une véritable icône : la philosophe Simone de Beauvoir la qualifie de « monstre sacré ». Fait exceptionnel : des funérailles nationales sont organisées lors de sa mort, en 1954.

Pourtant sa renommée a ensuite tendance à s’effriter…

F. S.-T. Dans les années 1960-1970, la percée du Nouveau Roman – qui remet en cause les notions de personnage et d’histoire – précipite pour un temps l’œuvre de Colette dans la littérature surannée. Dans ce contexte, la dimension subversive de Colette est comme oubliée, reléguée au second plan, tandis qu’on retient surtout ses textes sur l’enfance ou sur la famille. On fait d’elle une « classique mineure », selon l’expression de la chercheuse Marie-Odile André. Dans les années 1970 et 1980, des universitaires américaines puis françaises la redécouvrent sous un angle féministe. On peut notamment citer la biographie militante de Michèle Sarde, Colette, libre et entravée, publiée en 1978 et qui a amorcé une nouvelle forme de reconnaissance. Du côté français, la publication entre 1984 et 2001 de quatre tomes d’Œuvres de Colette dans la collection prestigieuse de La Pléiade (Gallimard) dessine aussi pour l’écrivaine un retour au premier plan.

Comme en témoigne cette exposition à la BNF, Colette revient-elle en grâce dans le canon littéraire ?

F. S.-T. Sans aucun doute, cette exposition marque un nouveau sacre de Colette, qui retrouve dans le canon littéraire la place qu’elle mérite. Elle a aussi retrouvé une place dans les lectures des jeunes adultes. Pour les lectrices étudiantes, il y a eu un « avant » et un « après » la sortie du biopic Colette, en 2018, avec l’actrice Keira Knightley dans le rôle star. Beaucoup de mes étudiantes sont allées le voir, et il y a depuis une mode nouvelle des mémoires de master sur Colette. En toile de fond, le mouvement « Me Too » a sans doute joué son rôle, au moins auprès d’un lectorat jeune, dans cette redécouverte.

Keira Knightley dans le rôle-titre du film « Colette », de Wash Westmoreland (2018).

Peut-on décrire Colette comme féministe avant l’heure ?

F. S.-T. Ce serait exagéré, car la politique ne l’intéresse pas et son positionnement littéraire n’est pas militant. Dans la vie privée, en outre, elle a tenu des propos violents à l’encontre des suffragettes qui se battaient pour le droit de vote des femmes. Autre déclaration malheureuse : au philosophe Walter Benjamin, qui lui demandait si les femmes devaient participer à la vie politique, Colette répond qu’elles sont trop « irritables, incontrôlées, imprévisibles » quelques jours par mois pour ce type de responsabilités…

Alors pourquoi intéresse-t-elle malgré tout les féministes aujourd’hui ?

F. S.-T. Parce que sa vie et son œuvre – à défaut de ses prises de position – témoignent d’une rare émancipation pour une femme à l’époque. Sur le plan personnel, elle traverse deux divorces, expérimente une sexualité libre, y compris avec des femmes, et ne s’en cache pas. Dans ses romans, les personnages féminins sont forts et offrent des modèles de liberté, tandis que les hommes sont souvent secondaires. Mais les rôles ne sont pas figés pour autant : dans Le Pur et l’impur, elle évoque un « hermaphrodisme mental » que le roman Chéri illustrera à travers un personnage principal ambigu. Pour Colette, le masculin et le féminin peuvent circuler au sein d’un même individu. Elle anticipe à sa façon ce que la philosophe Judith Butler appellera un « trouble dans le genre » dans les années 1990. Enfin, ses textes sur la vieillesse – en particulier, le personnage de Léa de Lonval, une femme qui accepte le « naufrage de sa beauté » – ouvrent un champ encore peu exploré à son époque et finalement toujours d’actualité. Propos recueillis par Fabien Trécourt

Spécialiste de la littérature française du XXe siècle, Françoise Simonet-Tenant est professeure de littérature française à Sorbonne Université et chercheuse au Centre d’étude de la langue et des littératures françaises (CNRS/Sorbonne Université).

À lire : Les livres de Colette sont disponibles chez Gallimard, la plupart en édition de poche. Ses Oeuvres complètes sont disponibles en quatre volumes dans la fameuse collection de La Pléiade.

À visiter : La maison de Colette (8-10 rue Colette, 89520 Saint-Sauveur en Puisaye. Ouverte tous les jours en été, du mercredi au dimanche hors saison. Tél. : 03.86.44.44.05/06). Le musée Colette (Rue du Château, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, du 01/04 à la Toussaint. Tél. : 03.86.45.61.95).

À consulter : la Société des amis de Colette.

À voir : Colette, François Busnel, France.tv. Colette, de multiples émissions sur Radio France. Colette, BNF essentiels. Colette, le film de Wash Westmoreland (2018).

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Duras, Bonnaire et Osinski

Dans le cadre du festival Beckett, le 29/07 à Saint-Saturnin-lès-Apt (84), Jacques Osinski présente L’amante anglaise. Dans une mise en scène dépouillée, le texte de Marguerite Duras sublimé par un trio d’acteurs talentueux : Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann.

Claire Lannes a vraiment perdu la tête ! En assassinant sa cousine sans raison, en découpant le corps, en dispersant les divers morceaux dans les trains de passage à proximité de sa maison. Tous, sauf la tête de la malheureuse victime dont elle refuse encore de révéler la destination… D’abord une pièce de théâtre, Les viaducs de la Seine-et-Oise, ensuite un roman L’amante anglaise qu’elle transforme enfin en une nouvelle pièce de théâtre au tire éponyme, Marguerite Duras par trois fois a mis l’ouvrage sur l’établi. Pour une œuvre finale d’une concision extrême, à la langue policée, d’une incroyable puissance narrative, d’une interrogation explosive inégalée à la conscience de chacune et chacun. Une fois encore, elle qui récidivera en 1985 avec peu de discernement dans l’affaire Grégory, la romancière s’est inspirée d’un fait divers réel et sanglant : Amélie Rabilloud tuant son mari en 1949, dépeçant le corps et d’un pont jetant les morceaux dans les trains en partance.

En scène à tour de rôle, trois personnages en quête d’identification ou d’explication : Pierre le mari, Claire l’épouse meurtrière et l’interrogateur surgi de nulle part, venu d’ailleurs… Qui cherche à savoir le pourquoi plus que le comment, à comprendre ce geste capital dont personne ne soupçonnait l’issue fatale. Un couple banal, sans histoires comme l’atteste la rumeur coutumière, la cousine Marie-Thérèse hébergée pour vaquer aux affaires familiales. C’est Pierre qui a sollicité les services de cette dernière, son épouse préférant rêvasser au jardin et lire des illustrés bas de gamme après avoir fait son lit, la seule tâche ménagère dont elle s’acquitte. L’amour a-t-il existé un jour entre ces deux-là, pourquoi l’a-t-il épousée ? Certes, belle elle était, certes il l’a désirée, fort et souvent, mais encore ? Rien de plus, cohabitant alors par contrainte et habitude, lui s’épanchant de maîtresse en maîtresse, elle s’émerveillant toujours de son premier amour, « l’agent de Cahors » son amour de jeunesse. Et Marie-Thérèse dans l’histoire, la victime expiatoire ? « Une grosse vache, sourde et muette » amoureuse de la cuisine en sauce et des ouvriers portugais logeant dans les environs !

Installé dans les premiers rangs du public, se levant subitement, sans papier mais petit stylo en main, l’interrogateur (Frédéric Leidgens) questionne d’abord le mari. Doucement, calmement, puis de plus en plus intensément jusqu’à le rejoindre sur scène, lui debout à son côté droit l’autre assis sur une banale chaise devant le rideau du théâtre toujours baissé. La scène se répétera à l’identique, sa haute stature cette fois flanquée sur la gauche de la protagoniste. Pourtant, s’imposera une différence spatiale, capitale…

L’époux n’a rien vu venir, il dormait lorsqu’eurent lieu l’agression, puis le dépeçage dans la cave, à 4h du matin. Sa femme ? Une folle, une éthérée avec qui il fait chambre à part depuis longtemps, qui parle peu ou pas, égarée parmi les fleurs du jardin dont « la menthe anglaise » qu’elle apprécie beaucoup, bercée par la lecture de vulgaires illustrés qu’il prend malin plaisir à confisquer et déchirer. Pierre  (Grégoire Oestermann) ? « Un petit bourgeois méprisable », comme le confessera Duras à propos de la figure de son personnage, petit fonctionnaire au ministère des finances. Méprisant à l’égard de Claire son épouse, avouant des envies de meurtre dont une éducation moralisante retient le geste, un être mesquin et falot, se vantant de ses tromperies régulières, se plaignant surtout des tics et tocs de sa femme qui ternissent son existence. Jamais compatissant, encore moins avec feu la cousine presque devenue une esclave domestique au fil du temps.

Durant près d’une heure, Pierre ne bougera pas de sa chaise. Comme à l’accoutumée, Jacques Osinski se joue d’une mise en scène aux frontières de l’austérité : face à une réalité pour le moins ensanglantée, une gestuelle presque désincarnée ! Seuls les mots et maux dits prennent chair devant nos yeux effarés. Puissance subversive du langage, « ce n’est pas un hasard, je crois, si j’arrive à Duras après avoir beaucoup arpenté l’œuvre de Beckett », reconnaît Osinski, « ils ont en commun le questionnement sur la langue, un certain rapport de leurs personnages à l’attente et à l’enfermement ». Une claire évidence, lorsqu’apparaît Claire Lannes, l’épouse et meurtrière, alias Sandrine Bonnaire… Une apparition, oui, lorsqu’elle surgit du fond de scène d’un pas contenu et s’avance dans un silence de mort, hormis les grincements du rideau de fer qui s’élève ! Un air froid, venu de la beauté nue des profondeurs du théâtre, envahit la salle, fige corps et cœurs. Le temps suspendu, l’émotion retenue, le temps qu’elle se pose à son tour sur cette banale chaise, le regard droit et les deux mains plaquées sur les cuisses. Le temps d’un vertige, sublime apparition, la grande comédienne de retour au théâtre.

Face aux questions de l’interrogateur, durant une heure aussi, elle n’expliquera rien de son geste. Heureuse pourtant de s’exprimer, de rompre enfin le silence, surtout et avant tout d’être écoutée… Du fond au devant de la scène, le chemin est court certes mais il semble aussi interminable, illustration d’une vie qui s’est étirée dans la grisaille et la froideur. Alors, il est temps de se poser, de parler.

Au tribunal on juge, au théâtre on écoute, on l’écoute. Et de parler de ce mari qu’elle n’accable même pas, de cette Marie-Thérèse qu’elle n’appréciait guère, de cet amour premier qu’elle n’a jamais oublié, cet amour ancien qu’on oublie jamais, d’Antonio le portugais qui venait de temps en temps couper du bois et qui, s’il l’avait bien voulu… Rien de tout cela pour justifier l’acte injustifiable, la banalité du quotidien, le terne d’une vie qui s’enferre dans la noirceur de l’existence. Et pourtant, seule à l’évocation de ces riens, certes des trois fois rien mais deux-trois éclairs fugitifs sur les amours perdues et le parfum des fleurs, s’éclaire le visage d’un sourire rédempteur, se détachent-s’élèvent et s’ouvrent deux mains en quête d’un impossible ailleurs. Pathétique et sublime Sandrine Bonnaire, d’un regard et de quelques futiles gestes évocateurs, capable d’incarner pareil talent ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant. Fascinant et envoûtant.

Au côté de Claire, la Sandrine déjà meurtrière dans La cérémonie, le film de Claude Chabrol, deux comédiens qui n’ont rien à lui envier en présence et puissance : Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann. Le premier en interrogateur scrupuleux mais respectueux, démarche et geste lents, la voix toute à la fois ferme mais engageante, silhouette imposante mais nullement envahissante. Il est l’accoucheur des consciences, compatissant mais sans faux semblant, ni juge ni complice. Le second, qui ouvre la séance des questions, doit s’acquitter d’une lourde tâche : apprivoiser et happer l’attention d’un public qui attend « la Bonnaire » d’un œil averti ! Sans décor ni costume mirobolant pour éventuelle diversion… Piteux pantin, regard et profil bas, le propos embrouillé et coupable face à son évidente duplicité, il y parvient avec succès. À leur façon et sur divers tons, trois marquantes solitudes qui alertent chacun sur une possible descente aux enfers, un possible passage à l’acte meurtrier. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

L’amante anglaise, Jacques Osinski : le 29/07, 21h. Esplanade Marianne Field, Cours de la liberté, 84490 Saint-Saturnin-lès-Apt (Tél. : 04.90.05.67.69).

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Le paradis d’Anne Baquet

Au théâtre du Lucernaire (75), Anne Baquet chante au paradis ! Un récital déjanté, où la soprano s’empare des plus belles compositions entre classique, jazz et pop. De Bach à Juliette, de Rachmaninov à Prévert, de Chopin à François Morel…

Dans ce tour de chant malicieux qui combine classique, jazz et pop, art lyrique et chansons populaires, composition et improvisation, Anne Baquet propose un mélange aussi humoristique que poétique, aussi savant que farfelu et surréaliste. Une immense voile blanche, à cheval sur un piano, occupe une grande partie de la scène. Elle se dresse tout à coup, dévoilant une immense silhouette qui surplombe le piano, enveloppée de cette immense pièce de tissu immaculé. Un ange tout droit descendu du ciel, ou une femme qui attend d’y monter. C’est Anne Baquet au Paradis, qui s’amuse déjà de la superposition qu’on applique entre son ascension au ciel, son récital dans la salle la plus haute du Théâtre du Lucernaire, dénommée salle « Paradis » et la référence, dans un théâtre, aux places haut perchées où se pressait le public populaire.

Il n’y a pas que la silhouette qui se trouve « perchée ». La voix aussi flirte avec les hauteurs. Parce qu’Anne Baquet a une tessiture de soprano, qu’elle exploitera tout au long du spectacle dans toutes ses gradations. Sarah Franck, in Arts-Chipels

Habituée du Lucernaire, Anne Baquet, cette exceptionnelle soprano, nous gratifie d’un spectacle nouveau, original, composé d’un bouquet d’une vingtaine de chansons, avec des reprises et beaucoup de créations, issues du classique, de la pop music, du jazz ou de la variété. Joyeux, drôle, sensible, son répertoire va de Prévert à Moustaki, de François Morel à Marie‑Paule Belle, de Juliette à Chopin, en passant par Bach ou Rachmaninov. Magnifiquement mise en scène, avec panache et cocasserie, par le talentueux Gérard Rauber, elle est accompagnée au piano, avec une charmante complicité, par Damien Nédonchelle, qui passe avec virtuosité du registre du piano‑bar à celui de l’orchestre symphonique.

Nous assistons à un véritable show de music‑hall, mâtiné d’opéra, mené tambour battant par une artiste qui déploie des qualités de chanteuse lyrique exceptionnelle, d’humoriste désopilante et de danseuse pittoresque. On rit beaucoup et l’on reste admiratif devant l’énergie déployée et la performance d’une comédienne excellente dans tous les registres, y compris celui de l’émotion. Anne Revanne, in RegArts

Je l’aime tant, quand elle fait l’Anne ! Et c’est exactement pour ça qu’on l’adore ! C’est le troisième spectacle qu’elle nous propose au Lucernaire après « ABCd’airs » et « Come Bach », c’est au Paradis, la petite salle tout en haut du théâtre, qu’elle nous présente son nouveau spectacle, un piano-voix inédit. À son piano, Damien Nédonchelle pose ses premières notes. Un joyeux trille. Et puis la voilà. Une apparition saisissante, totalement inattendue, et qui provoque un premier rire. Des rires, il y en aura beaucoup d’autres…

Et nous de retrouver le talent lyrique d’Anne Baquet. La soprano nous ravit toujours autant de son timbre assez particulier, de sa technique irréprochable, de son impressionnante tessiture. Il serait superfétatoire de rappeler ici l’incroyable parcours de la chanteuse et surtout sa capacité à appréhender tous les répertoires avec le même engagement, la même passion, et la même énergie. Mademoiselle Baquet nous propose en effet un récital éblouissant, elle nous rappelle aussi l’importance de ce genre majeur qu’est la chanson. En trois minutes, il faut installer un univers, des personnages, un décor. Elle y parvient dès les premières secondes, elle a cette capacité à faire vivre les mots parfois d’un simple regard, d’une simple note, d’un simple silence, parfois.

Chanteuse lyrique, soprano, soit. Comédienne, clown, mime, danseuse, aussi. Yves Poey, in De la cour au jardin

Anne Baquet au Paradis : jusqu’au 23/08, du mercredi au samedi à 19h et le dimanche à 15h30, photos Alexis Rauber.  Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Je pense, donc je suis…

Dans le cadre du festival Beckett, le 28/07 à Roussillon (84), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser : étonnant. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !

Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées fin juin, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.

Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première, encore en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Est-ce lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…

Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : le 28/07, 21h. Ecomusée de l’ocre OKHRA, 570 Route d’Apt, 84220 Roussillon (Tél. : 04.90.05.67.69). Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75).

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La culture en danger

Au final du festival d’Avignon (84), la mobilisation s’organise face aux énièmes coupes budgétaires décidées début juillet par le gouvernement. Entretien croisé avec Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud, du syndicat CGT-Spectacle. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Marie-José Sirach

Au Festival d’Avignon, le soir du jeudi 16 juillet, une agora s’est déroulée sur le parvis du Palais des Papes pour débattre des modalités d’action face aux coupes budgétaires orchestrées par le gouvernement. Silence radio du côté du ministère de la Culture. L’intersyndicale avait posé un ultimatum au gouvernement, ministre et gouvernement ont fait la sourde oreille. Au pied du Palais des Papes, Maxime Séchaud, numéro 2 de la CGT-Spectacle, a tenté de joindre en direct la ministre, en vain. Sous un concert de sifflets, il a laissé sur le répondeur ministériel le message suivant : « Nous mettrons en œuvre tous les moyens nécessaires, possibles et inimaginables, parce que nous avons de l’imagination ». Pour Stéphane Frimat, directeur du Vivat à Armentières (scène conventionnée) pour le SYNDEAC : « Le moment n’est pas aux divisions. Nous réclamons un moratoire sur l’ensemble des coupes budgétaires, une commission interministérielle et le 1 % culturel. C’est le minimum que l’on puisse demander à ce gouvernement ».

Des représentants du Comité national des travailleurs privé.e.s d’emploi et précaires CGT, et des salariés CGT du service public, ont profité de l’occasion pour dénoncer la politique désastreuse et inhumaine de gestion du RSA dans le Vaucluse dont le seul objectif est de radier à tout va le nombre de bénéficiaires : multiplication des contrôles, convocations systématiques, logique de suspicion permanente… Ils ont été longuement applaudis par l’assemblée. Un appel à abonder la caisse de grève pour soutenir les grévistes de l’hôtel du Cloître Saint-Louis a été lancé. En grève depuis début juillet, ils dénoncent des conditions de travail épouvantables pendant la canicule et la menace qui pèse sur leurs emplois en raison des travaux envisagés par les propriétaires de l’hôtel.

Il a également été décidé de continuer à aller à la rencontre des compagnies qui jouent dans le Off pour les informer, leur proposer de prendre la parole dans une adresse aux spectateurs, de jouer dans la rue, voire, plus tard, d’occuper des lieux. L’idée de la grève n’a pour l’heure pas été retenue. « Pour l’instant, on est quand même sur un bilan positif », estiment Ghislain Gauthier et Maxime Séchaud. « Le secteur se mobilise malgré les disparités. On a réussi un premier rassemblement avec plus de 900 personnes sur les coupes budgétaires en début de festival, puis une manifestation avec 1800 personnes sur le parvis du Palais des Papes ». Beaucoup s’emparent du sujet, en parlent dans les spectacles, prennent la parole sur cette question-là, tout en sachant que sur un festival comme celui-là, surtout quand on est dans le Off, ce n’est jamais facile de se mobiliser. Des équipes se sont réparties le temps pour pouvoir être présentes sur les différentes actions. Ainsi cette équipe qui a organisé un turn-over et se relaye afin de permettre qu’une partie assiste au premier rassemblement, l’autre au deuxième afin de pouvoir continuer à tracter pour leur spectacle dans les rues d’Avignon.

« Sur le plan de la mobilisation, c’est une réussite. Maintenant, on se mobilise pour avoir des résultats, pour obtenir des victoires pour la profession ». Pour l’heure, c’est silence radio en face. D’où l’enjeu, pour professionnels et comédiens, à réfléchir à d’autres modalités d’action pour enfin être entendus. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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Jaurès, le double assassinat

Au théâtre La Luna, en Avignon (84), Pierrette Dupoyet présente Jaurès, assassiné 2 fois !. Pour sa 43ème participation au festival, la comédienne émérite prend visage de Louise, l’épouse de l’ardent défenseur de la paix. Une page d’histoire émouvante.

Député socialiste du Tarn, fondateur du journal l’Humanité, Jean-Jaurès, ardent militant de la paix, est assassiné le 31 juillet 1914 à 21h40 alors qu’il dînait au Café du Croissant en compagnie de plusieurs amis et journalistes. Le meurtrier, Raoul Villain, n’a été jugé qu’après la fin de la première guerre mondiale. Le procès se déroule du 24 au 29 mars 1919 devant les Assises de la Seine, et le verdict déboussole une partie de la France : Villain est acquitté par le jury.

S’emparant de ces faits d’histoire nationale, Pierrette Dupoyet, dont c’est la 43e participation au Off d’Avignon, a repris son spectacle Jaurès assassiné deux fois !. Sur la scène, devant la reproduction de la Une du journal annonçant le crime, elle est Louise, l’épouse de la victime, de celui qui jusqu’à sa dernière seconde a tenté de faire en sorte que la guerre ne soit pas déclarée. Louise, qui n’a jamais assisté à un seul des meetings de son époux, n’en a pas moins suivi les grandes étapes politiques de cette période. Elle en évoque quelques moments, comme la rencontre avec les lycéens d’Albi, le 30 juillet 1903. Dans cet établissement, Jaurès fut élève boursier, car issu d’une famille modeste, puis professeur.

Dans son adresse aux jeunes, il appelait à « ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Pierrette Dupoyet rappelle les grands combats humanistes de ce défenseur de la justice, de la laïcité, des droits sociaux. Chaque 31 juillet, une cérémonie est organisée au Café du Croissant, en hommage au fondateur du quotidien L’humanité dont les idéaux sont particulièrement malmenés aujourd’hui. Le théâtre prend ici une belle part de mémoire active. Gérald Rossi

Jaurès assassiné deux fois !, Pierrette Dupoyet : jusqu’au 25/07, 17h30. Théâtre La Luna, 11 rue Séverine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.96.28).

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Ulysse, la tragédie de Gaza

Au théâtre de la Bourse du travail, Michel Couartou présente Ulysse à Gaza. Un texte de Gilad Evron, l’auteur israélien disparu en 2016, bouleversé devant le siège que son pays infligeait en 2010 à la bande de Gaza. Un spectacle poignant sur la dignité et la liberté.

Adapté pour la première fois en France en 2015 par La Compagnie « Le Bar de la Poste », le texte de Gilad Evron résonne cruellement à nos oreilles. La même troupe, sous la conduite de Michel Couartou, reprend la pièce au théâtre de la Bourse du Travail. Ulysse est le surnom donné par les militaires israéliens à un prisonnier, capturé en pleine mer sur un radeau fait de bouteilles en plastique. Il avait la volonté de forcer le blocus. Professeur défendant l’idée que la culture, l’éducation et la lecture sont nécessaires à tous les peuples pour se libérer, Ulysse est dans ce récit vaincu par les autorités d’Israël.

 « Il tentait de forcer le blocus infligé à la bande de Gaza. Professeur, il partait, dit-il, pour enseigner la littérature russe aux Gazouis »

Dans un décor minimaliste, une table/deux chaises et cinq comédiens au plateau, le jeu des acteurs est traité sobrement, dans une forme presque cinématographique. Un réalisme qui éveille les consciences autant qu’il bouleverse les cœurs. Gilad Evron dénonçait déjà à l’époque une situation cauchemardesque dans la bande de Gaza, las un état des lieux qui a empiré avec l’empilement de drames que l’on sait. Surnagent cependant dans cette tragédie des notes d’humour et des situations tout à la fois plausibles et absurdes. Gérald Rossi

Ulysse à Gaza, Michel Couartou : jusqu’au 25/07, 15h. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Entre humeur et humour

Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !

Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !

Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.

Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour

Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Falguières, Molière et ses masques

Aux Jardins du Carmel, sous l’égide du Théâtre du Train Bleu d’Avignon (84), Simon Falguières présente Molière et ses masques. Avec humour et pertinence, l’occasion de (re)découvrir comment l’auteur, qui reste le plus célèbre en France, a traversé son époque.

Une fois encore, Jean-Baptiste Poquelin, autrement dit Molière, né en 1622 à Paris, monte sur les planches. Enfin presque, parce qu’il s’agit de raconter son parcours quand celui-ci s’est définitivement achevé. Voilà « une farce rêvée sur la vie et la mort » du plus célèbre des dramaturges et comédiens français, explique Simon Falguières, auteur et metteur en scène de ce Molière et ses masques. Créé en septembre 2024 au festival du Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre-d’Entremont, en Normandie, ce spectacle a d’abord été pensé comme un théâtre de tréteaux, pouvant se déplacer aisément de ville en village.

Voilà désormais sa version « jardinière » comme l’explique la compagnie le K« vouloir jouer dans des abris et non pas des édifices, comme disait Antoine Vitez » Molière et ses masques est donc joué sans décor, si ce n’est deux rideaux blancs et mobiles fixés sur une estrade, laquelle occupe largement la scène. Derrière, on distingue des coulisses avec tables de maquillage, portants pour les costumes… Le but affiché ? Proposer « un grand spectacle populaire de qualité », affirme la troupe. Le texte, publié chez Actes Sud-Papiers, est une incontestable belle surprise. Loin d’un montage hagiographique, mettant à vif les petits à-côtés de la création et de ses censeurs.

La distribution est à l’image de l’ambition. Avec, première surprise, une comédienne, Anne Duverneuil, dans le rôle de l’auteur de l’Avare, des Femmes savantes, du Misanthrope soit une trentaine de comédies. Seconde surprise, elle est « en civil », c’est-à-dire en jean, escarpins et chemisier blanc. Il est vrai que le personnage n’est plus que le témoin de sa propre existence. Les cinq autres acteurs sont « en costumes », conçus par Lucile Charvet. Des tenues d’apparence simple mais qui campent chaque personnage avec précision. Antonin Chalon, Louis de Villers, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey sont en effet tour à tour aussi bien Louis XIV, Anselme, Richelieu, Madeleine Béjart… Chacun des rôles est « dégenré » passant sans transition d’une actrice à un comédien, et le contraire.

Dans le prologue qui entame Molière et ses masques, face au public, Simon Falguières souligne que quatre siècles plus tard « le monde oppose encore le puissant au faible. Et les dogmes demeurent encore et toujours le nid sombre des terreurs ». Si l’on rit vraiment beaucoup, redécouvrant au passage quelques-unes des répliques les plus célèbres de ses pièces, ce Molière est à entendre au temps présent. Servi avec la bonne humeur d’une passion à partager. Gérald Rossi, photos Alban Van Wassenhove

Molière et ses masques, Simon Falguières : jusqu’au 23/07 aux Jardins du Carmel, 3 rue de l’Observance, 19h40. Théâtre du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon (billetterie ouverte de 9h00 à 22h30, pas de réservation par téléphone).

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Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Bodin, le rire en fanfare !

Au théâtre dArdoise, à Dolus d’Oléron (17), Jean-Pierre Bodin interprète Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement festif et hilarant !

Une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les membres de la fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis la représentation du spectacle au festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée. Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand lui-même, sax alto au bec, déambulait dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé en son lieu de création : le théâtre Charles Trenet de Chauvigny ! Un succès jamais démenti, c’est encore et toujours avec bonheur que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province. Pour rien au monde pourtant, ils ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : gilets jaunes au rond-point, rassemblement place de la mairie ou au champ de foire, voisins-voisines conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin au pays charentais avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin : Le 23/07, 21h. Le Théâtre d’Ardoise, Le Chenal d’Arceau- Route de Bellevue, 17550 Dolus d’Oléron (Tél. : 06.44.70.67.06). Le banquet de la Sainte Cécile, de Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Association des publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre des Barriques, en Avignon (84), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 25/07, 16h50 sauf le mercredi. Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, 84000 Avignon (Tél. : 04.13.66.36.52).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi. Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).

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Ariane, la fée d’Avignon

À la Scala d’Avignon (84), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.

Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.

Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.

« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche de la Scala Provence.

Formidable conteuse, la Jeannette de Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto

Touchée par les fées, Ariane Ascaride : le 20/07, à 16h00. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon. (Tél. : 04.65.00.00.90).

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