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Hommes et usines, cause commune !

Au Théâtre Jacques Brel de Talange (57), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. De Malakoff en région parisienne au festival Hommes et Usines en Moselle, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.

Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?« la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.

Coproduction avec la Bourse

Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».

Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.

L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi

Faire commune ?, compagnie MégaloCheap : le 07/05, 20h. Théâtre Jacques Brel, Rue Joliot Curie, 57525 Talange (Tél. : 03.87.70.87.83).

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Joachim Latarjet, musicien poète

Au Quartz, la scène nationale de Brest (29), Joachim Latarjet présente C’est mort (ou presque). Sous le regard du metteur en scène Sylvain Maurice, la mise en musique des textes du poète Charles Pennequin. Fulgurants, extravagants et drôles… Un spectacle où la parole résonne fort d’une note à l’autre.

Une petite estrade, tout autour moult micros et instruments de musique, C’est mort (ou presque)… Authentique homme-orchestre sous l’œil avisé du metteur en scène Sylvain Maurice, l’homme entame sa partition d’une incroyable originalité ! C’est lui déjà qui accompagnait musicalement Vincent Dissez dans son inoubliable interprétation de Réparer les vivants, l’adaptation du récit de Maylis de Kérangal par le même dramaturge. Quelques doigts qui tapotent la console à proximité, battements de cœur ou sons venus d’ailleurs, Joachim Lartajet se la joue poète au grand large à lui tout seul. Des mots aux notes, c’est tout bonheur, enivrant, envoûtant ! Sur les traces de Pennequin l’écrivain, coutumier des lectures publiques scandées en musique, l’artiste virtuose s’empare à son tour des vers et rimes extraits de divers textes, dont le fameux Pamphlet contre la mort.

Un récital où mots et notes se mêlent et s’entremêlent quand le musicien disparaît derrière son imposant tuba, quand les jeux de lumière et d’ombre transforment guitares et trombone en spectres vivants… Ce n’est plus de la musique seule, ou de la récitation textuelle en solitaire, c’est un concert inattendu où parole et musique s’accouplent avec frénésie entre jazz, rock et pop, une jouissance orgiaque entre strophes déclamées et lignes mélodiques. De la poésie vivante dont on s’abreuve, bouche et oreilles, un spectacle total entre la vie et la mort, entre pensées moribondes et rage de vaincre. Un spectacle d’une rare puissance, d’une incroyable beauté entre récital poétique et concert symphonique, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

C’est mort (ou presque), Joachim Latarjet : le 12/05 à 20h30 et le 13/05 à 19h. Le Quartz, 60 rue du Château, 29000 Brest (Tél. : 02.98.33.95.00).

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Non à la mort du spectacle vivant !

À l’initiative des organisations professionnelles et syndicales, comédiens – techniciens et personnalités du monde de la culture dénoncent les coupes budgétaires. Pour la survie du spectacle vivant, contre la politique d’austérité du gouvernement, ils adressent une lettre ouverte à la ministre de la Culture

Madame la Ministre,

Nous sommes des professionnels du théâtre et du spectacle vivant. Chaque jour, nous faisons vivre la culture sur l’ensemble des territoires, dans de grandes comme de petites salles, partout avec la même exigence artistique. Chaque jour, nous sommes au contact de toutes les populations, sans distinction d’âge ni de milieu social. À la campagne comme en ville, dans les festivals comme sur l’ensemble des territoires, nous avons la chance d’offrir à nos publics une diversité de création unique.

Mais à quelques semaines du début du festival d’Avignon, nous sommes contraint·es de sonner l’alerte quant aux baisses drastiques qu’a subi le fonds d’aide à l’emploi pérenne, le FONPEPS, si indispensable pour nos secteurs.

Une fois de plus, ce sont les artistes qui vont particulièrement pâtir de la situation. Nous nous alarmons particulièrement, Madame la Ministre, de la fragilisation du dispositif de soutien à l’emploi du plateau artistique pour les salles de petite jauge (APAJ) qui a été réduit de moitié par un décret pris le 30 décembre dernier en catimini, sans aucune concertation.

Depuis 2016, l’APAJ a permis à des milliers de spectacles – théâtre, cirque, musique, danse, etc.- de se créer, en assurant aux artistes et aux technicien·nes des rémunérations conformes à nos conventions collectives, et engendrant ainsi une amélioration majeure des conditions sociales dans notre secteur.

Aujourd’hui, il y a urgence car la remise en cause de ces dispositifs emporte des réalités concrètes et fait peser un risque immédiat, une menace directe pour l’emploi au Festival Off d’Avignon et au-delà. En effet, rien que pour le festival Off d’Avignon, c’est plusieurs centaines de compagnies qui bénéficient de l’APAJ.

La réduction de cette aide de moitié, représente une économie équivalente à moins 0,2 % du budget du Ministère, mais constitue une véritable catastrophe pour nos professions à quelques semaines du festival. Cette décision brutale, prise sans concertation, risque de réduire fortement le nombre de représentations et d’artistes présents sur scène… ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu ! Il y a donc urgence à agir et à nous entendre.

Aujourd’hui, il est plus que jamais essentiel d’affirmer que la culture est une source d’inspiration, d’espoir et parfois de réconfort. Elle crée du lien, elle nous rassemble, et elle permet de faire société. Jour après jour, nos conditions de travail se dégradent, et il devient de plus en plus difficile de proposer la diversité culturelle qui fait pourtant la richesse de notre pays. Il est temps d’écouter la profession dans l’ensemble de ces difficultés.

Ici, nos demandes sont simples, madame la Ministre : l’ouverture rapide d’une concertation sur les critères du FONPEPS et plus largement la modification de ce décret avant le 1er juillet et avant le début du Festival d’Avignon ; ainsi que l’engagement qu’au moins 15 millions d’euros soient consacrés à l’APAJ comme les années précédentes.

Madame la Ministre, vous qui débutez votre mandat, allez-vous permettre à des milliers de spectacles de se produire décemment et à des milliers d’artistes de vivre dignement ?

Lettre ouverte à signer ici

Les premiers signataires

Youssouf Abi-Ayad, Vincent Acampo, Mohamed Adi, Christophe Alévêque, Louis Arene, Véronique Ataly, Marion Aubert, Jean-Philippe Azéma, Gregori Baquet, Charles Berling, Audrey Bertrand, Bernard Blancan, Jean-Paul Bordes, Thierry Bosc, Christophe Botti, Elisabeth Bouchaud, Leslie Bourdin, Anne Bouvier, Magali Braconnot, Didier Brice, Vincent Caire, Ivan Calberac, Florence Camoin, Anne Cantineau, Jil Caplan, Jessie Chaton, Arnaud Chéron, Arnaud Churin, Samuel Churin, Annelise Clément, Elodie Colin, Catherine Corsini, Guy-Pierre Couleau, Olivier Coulon-Jablonka, Laurence Courtois, Françoise Cousin, Anne Coutureau, Claire Dabos, Jean-Philippe Daguerre, Harold David, Alexandre De Dardel, Guillaume De Tonquédec, Zazie Delem, Thomas Dolié, Laurent Domingos, Julia Duchaussoy, Gabriel Dufay, César Duminil, Laurent Eyraud-Chaume, Claire Faugouin, Antoine Formica, Cécile Fraisse-Bareille, Alain Fromager, Céline Fuhrer, Christine Gagnepain, Fabien Gorgeart, Raphaëline Goupilleau, Sabine Grislin, Aurélia Guillet, Baptiste Guiton, Eric Herson-Macarel, Frédéric Hocquard, Bérangère Jannelle, Heloise Jouary, Sam Karmann, Nathalie Kousnetzoff, Emmanuelle Laborit, Ludovic Laloy, Eric Laugérias, Jeanne Lazar, Benjamin Lazar, Lazare, Marie Le Cam, Cyril Le Grix, Clémentine Lebocey, Aymeric Lecerf, Sophie-Anne Lecesne, Pierre-Yves Lenoir, Françoise Lépine, Anne-Laure Liégeois, Bernard Malaka, Laura Mariani, Agnès Marietta, Fabio Marra, Olivier Martinaud, Blandine Masson, Rousseau Mathilde, Elizabeth Mazev, Blandine Métayer, Guillaume Meurice, Chloé Morin, Anna Mouglalis, Clotilde Moynot, Didier Mugica, Olivier Neveux, Rose Xanh NguyễN TiếT-Millot, Johanna Nizard, Emmanuel Noblet, Claire Nollez, Cédric Orain, Jean Luc Palies, Etienne Parc, Dominique Parent, Lucas Partensky, Lea Passard, Marie Payen, Richard Pierre, Julie Pietri, Marianne Pommier, Louise Prieur, Rémi Prin, Bruno Putzulu, Olivier Rabourdin, Jean Yves Ravoux, Marie Remond, Pauline Ribat, Laurent Richard, Martine Ritz, Caroline Rochefort, Ivan Romeuf, Aurélien Rondeau, Stanislas Roquette, Hugo Roux, Alain Sachs, Joachim Salinger, Stéphanie Schwartzbrod, Mikaël Serre, Jean-François Sivadier, Frédéric Sonntag, Anne-Élodie Sorlin, Alexandre Steiger, Nicolas Struve, Olivier Talpaert, Sophie Tellier, Bertrand Thamin, Julie Timmerman, Roland Timsit, Charles Tordjman, Panchika Velez, Sara Veyron, Régis Vlachos, Gérard Watkins, Olivier Werner, Émilie Wiest, Lisa Wurmser…

 

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Mozart, en voyage à Paris

Au théâtre de l’Essaïon (75), Camille de Léobardy présente Mozart, le dernier voyage à Paris. En quête de reconnaissance, un séjour à la capitale que le célèbre compositeur entreprend au printemps 1778.

La musique est un jeu : au théâtre de l’Essaïon, Camille de Léobardy s’investit plaisamment dans ce jeu en donnant corps au divin Mozart. À Paris, on avait vu, quinze ans auparavant, le prodigieux enfant, présenté par son père. Le voici de nouveau, en 1778 pour un Dernier voyage à Paris, jeune homme en quête de reconnaissance comme compositeur. Nul ne sait, alors, qu’il ne reviendra pas, et qu’il aura une vie brève, de 35 ans seulement. Interpréter Mozart sur scène, c’est déjà balancer entre les convenances salonnardes et les enjeux de notoriété, dans cette société nobiliaire dans laquelle l’artiste n’est qu’un valet.

C’est surtout, dans les catacombes du théâtre, faire vibrer sa musique ! Au piano, au chant et à la danse, Camille de Léobardy déroule les thèmes et variations qui subliment les mélodies naïves de cette époque de galanterie. Son chant jubilatoire fait exulter et magnifier la créativité du salzbourgeois, la reprise de ses lettres abondantes raconte les heurs et malheurs de la vie, ajoutant à la joie si naturelle comme une touche de mélancolie. Toute cette existence, vouée au beau, est déployée avec une riche gestuelle et une voix vibrante. Pour les mélomanes, de la comédie bien jouée, et une page d’histoire qui rend presque intime le bel Amadeus, si jeune, si génial. Pierre-Marie Turcin

Mozart, le dernier voyage à Paris, Camille de Léobardy : jusqu’au 06/06, les jeudi-vendredi-samedi à 21h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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C’est arrivé à Vienne

Au studio Hébertot (75) pour l’une, à la Reine Blanche (75) pour l’autre, Lisa Wurmser propose Nage libre et Hervé Dubourjal Freud dernier combat. Au cœur de Vienne, la capitale autrichienne qui sombra hier sous le joug nazi, l’épopée de trois nageuses juives et les souvenirs tourmentés du célèbre psychanalyste.

Lisa Wurmser (Cie de la Véranda) a écrit et mis en scène Nage libre. À Vienne, Autriche en 1995, trois femmes se retrouvent au cabaret L’Enfer, après plus d’un demi-siècle d’exil. Il s’agit de nageuses juives autrichiennes, privées de leurs titres pour avoir refusé de participer aux jeux Olympiques de Berlin en 1936. Vienne doit les honorer en restituant leurs médailles. Un mystérieux maître d’hôtel les accueille… C’est une comédie enlevée autour d’un sujet tragique. Les dialogues sont vifs, semés de saillies humoristiques. On songe à l’esprit impayable de Billy Wilder, cité en passant, juif viennois qui fit des étincelles à Hollywood. Trois actrices d’instinct et de métier sûr (Flore Lefebvre des Noëttes, Francine Bergé, Bernadette Le Saché), chacune dans son registre, mènent le bal des mots dits avec brio.

Le maître d’hôtel (Nicolas Struve), devient directeur du cabaret puis conseiller municipal, chargé de réparer l’infamie historique. Les femmes, en robes rutilantes (costumes de Marie Pawlotsky), montent sur le podium. Sur un voile blanc tombé des cintres apparaît le visage d’Yzoula et s’entend la voix d’Anne Fischer dans une chanson d’autrefois. Dans Nage libre, on danse et on chante (musique d’Éric Slabiak), comme au cabaret de jadis, avant la terreur nazie qui fit dire à Brecht : « Et tout d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre… ? »

Sigmund Freud dut quitter Vienne par force le 4 juin 1938. Dans la pièce Freud dernier combat, dont il a signé le texte avec Aude de Tocqueville, Jean-Marie de Sinety, psychiatre et psychanalyste, l’imagine en 1934. Vieux, malade, bougon, soigné par sa fille chérie, Anna, il vaticine sur l’épouvante née de la situation politique et, surtout, il revient sur la figure énigmatique de son père Jacob, qui le hante. Hervé Dubourjal, le metteur en scène, incarne un Freud crédible en langue française, face à Moana Ferré qui joue Anna avec une élégance sensiblement vengeresse car, jadis analysée par ce père sévère et génial entre tous, elle va jusqu’à contester les fondements théoriques du complexe d’Œdipe. Un dispositif bi-frontal sert de cadre à ce biopic scénique qui met en jeu deux figures de l’exploration sans merci de la dynamique de l’inconscient. Jean-Pierre Léonardini

Nage libre, Lisa Wurmser : jusqu’au 31/05, du jeudi au samedi 19h, le dimanche 17h. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

Freud dernier combat, Hervé Dubourjal : jusqu’au 03/05, le 30/04 à 21h, le 02/05 à 20h et le dimanche 03/05 à 18h. La Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.06.96).

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Hadrien, pour mémoire

Au théâtre de Poche-Montparnasse (75), Renaud Meyer présente Mémoires d’Hadrien. L’adaptation du chef d’œuvre de Marguerite Yourcenar, au titre éponyme. Avec Jean-Paul Bordes dans sa toge romaine, l’empereur au crépuscule de sa vie qui égrène défaites et victoires, plaisirs de la chair et regrets du cœur.

Rome, au temps de l’empire : ses villas, ses eaux et ses sièges de pierre… Pieds nus, silencieusement, le pli de la toge sur l’épaule, couronne sur la tête, dignement Hadrien s’avance. L’œil aux aguets, l’esprit en alerte, soucieux pourtant, l’âge pèse, vieillesse et maladie aussi, l’empereur sent la fin prochaine. Il soliloque, tente de faire bilan d’une vie intensément remplie et agitée. Il égrène défaites et victoires, raffinements de la chair et regrets du cœur, plaisirs proches et contrées lointaines. Comme Hadrien dans les Mémoires de Marguerite Yourcenar, un monument littéraire, Jean-Paul Bordes nous épargnera « les détails désagréables et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du cœur ». Dans un paysage scénique dépouillé où seuls s’exposent quelques débris d’armure et fragments de stèle, plus tard se déploiera la grande fresque peinte de Marguerite Danguy des Déserts qui raconte les contrées traversées par Hadrien et la démesure de l’empire à l’heure des premiers siècles après JC. Se prépare en coulisses l’accession au trône de Marc Aurèle.

Pour l’heure, le tableau est saisissant : d’une voix impériale, le comédien donne chair et sang aux contradictions d’un homme amoureux des lettres et de la poésie, pourtant assujetti à la cruauté guerrière, attaché à la beauté des corps des jeunes éphèbes et pourtant intraitable dans les châtiments infligés aux vaincus. La fin approche, les regrets se font plus pesants, les plaisirs plus discrets, il est temps d’aller purifier pieds et mains dans l’eau parfumée du bassin. « Un spectacle dépouillé de tout artifice », confie Renaud Meyer, l’adaptateur et metteur en scène, afin qu’il devienne « le miroir des interrogations des spectateurs concernant l’amour, la mort et les beautés du monde ». La lumière faiblit sur le visage d’un homme qui aura captivé, irradié, fasciné, subjugué le public. Beauté d’une écriture, beauté d’une interprétation chargée d’un impérieux talent, noir de scène. Le voyage s’achève dans les méandres de l’inconscience, à chacune et chacun d’entreprendre le sien. Yonnel Liégeois

Mémoires d’Hadrien, adaptation et mise en scène de Renaud Meyer : jusqu’au 16/05, du mardi au samedi à 19h. Le Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21)  

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Mères et filles, regards croisés

Au Théâtre du Nord (59), Wang Jing présente Moi, Elles. Un spectacle qui interroge, à travers les relations mère-fille, l’exil et l’absence. Trois comédiennes-danseuses d’origines différentes, autant de destins pour une histoire aux dimensions universelles.

Elles viennent d’autres ailleurs, d’autres continents, elles sont là, parmi nous, étranges étrangères qui vivent ici. Elles viennent de Chine, d’Iran, du Mali, elles sont Moi, Elles. Quelles que soient leurs motivations, ou leurs raisons, elles sont ont conquis leur autonomie dans un pays qui ne sait plus accueillir. Elles sont les témoins de ces évolutions imperceptibles à l’œil nu, de ces valeurs humanistes qui s’estompent peu à peu. Elles se racontent avec pudeur, avec une économie de mots qui laisse au spectateur le soin d’imaginer la suite après les points de suspension. Des récits qui se distinguent par leur singularité, entremêlant à certains moments les langues maternelles et gagnant en puissance collective jusqu’à tisser un récit universel. Si le retour au pays natal n’est pas à l’ordre du jour, ni leur préoccupation, c’est le lien avec la figure maternelle qui leur permet de ne jamais sombrer, renoncer, de dépasser leurs angoisses existentielles.

Le récit entremêle six voix qui vont parfois se superposer, parfois se répondre, et chacune des trois comédiennes-danseuses, Yelu Bao – Tishou Aminata Kane – Alice KudlakBao, va arpenter la scène, se dédoubler, se défier dans une chorégraphie hypnotique d’Ata Wong Chun Tat. En 15 tableaux imaginés par Éric Soyer, balayés de rais de lumière qui effleurent délicatement les corps et les visages, chacune d’elles apporte sa pierre à cet édifice intime et vertigineux conçu par l’autrice et metteuse en scène Wang Jing. Évitant le piège de l’autofiction, elle fait cause commune avec les deux autres récits dont elle endosse l’écriture, les relations mère-fille étant l’épicentre silencieux qui provoque des secousses telluriques intimes. Cela n’est en rien un plaidoyer mais une façon d’entrelacer les différences pour vaincre l’indifférence qui nous guette ; de sublimer, à travers la pluralité des voix, des corps et des histoires, l’humanité.

Dans le fracas du monde actuel, ce récit poétique diffracté devient l‘un de ces petits grains de sable qui grippent la machine à alimenter la haine et la peur de l’autre. La partition musicale, exécutée à vif sur le plateau par Uriel Barthélémi, alterne percussions orageuses et rugueuses avec des plages musicales murmurées qui s’échappent d’un clavier ou d’une flûte. Les trois interprètes impressionnent par leur jeu délicat et puissant, leur engagement performatif qu’elles partagent sur le plateau. Chaque séquence, si elle nous emporte dans un univers différent, semble être le prolongement de celle qui précède. Cela tient à la fluidité des déplacements, à ces arrêts sur image qui se prolongent dans l’ombre, dans un hors-champ palpable, à ce langage corporel et musical en parfaite osmose. Marie-José Sirach, photos Gwénola Bastide

Moi, Elles, Wang Jing : du 28 au 30/04, 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 27 au 29/05 au Théâtre Dijon-Bourgogne. Les 12 et 13/06 au centre culturel Anis Gras d’Arcueil. Le 27/11 au Centre d’art et de culture de Meudon. Le 10/12 au Théâtre d’Auxerre.

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Phèdre !, avec point d’exclamation

Sur la scène de L’Archipel, à Perpignan (66), François Gremaud présente Phèdre !. D’après Jean Racine, avec un point d’exclamation et Romain Daroles en formidable vulgarisateur : de la pédagogie théâtrale d’excellence ! Une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre les subtilités de la langue française.

François Gremaud, par la bouche de son interprète Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, à laquelle ensuite il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celle de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras. Le prodige ? Avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés. Nous nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie.

Le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins ! Rien de plus naturel, puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux, parfaitement pédagogique en fin de compte !

L’Éducation nationale devrait le recruter. Romain Daroles n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire, contemporain et classique… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre rudiments et subtilités de la langue française. Jean-Pierre Han


Phèdre !, François Gremaud  : Les 28/04 à 20h30 et 29/04 à 19h. L’archipel, Scène nationale, avenue du Général Leclerc, 66000 Perpignan (Tél. : 04.68.62.62.00). Le 07/05 au Théâtre de L’usine, Saint-Céré. Du 13 au 16/05, au Théâtre de Namur (Belgique). Le 19/05 à la Scène de Bayssan, Béziers. Le 21/05 à l’Espace James Chambaud, Lons. Le 26/05 aux Arts, Théâtre-Cinéma de Cluny. Du 28 au 31/05 au Douze dix-huit, Le Grand-Saconnex (Suisse).

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Les raisons de la colère

À l’Espace Jean Legendre de Compiègne (60), Charles Tordjman propose Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène de l’Espace Jean Legendre, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, mise en scène de Charles Tordjman : le 28/04, 20h30. Espace Jean Legendre, Place Briet Daubigny – rue du Général Koenig, 60200 Compiègne (Tél. : 03.44.92.76). Jusqu’au 30/06, le film de Sidney Lumet (Ours d’or au festival de Berlin), réalisé en 1957 avec Henry Fonda, est disponible gratuitement sur le site de France.TV.

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Phèdre, dans tous ses états !

Au théâtre du Gouvernail (75), Stéphane Raveyre présente Le monde est Phèdre. Entre humour et dérision, l’auteur et comédien Alberto Lombardo décline le sort tragique de l’épouse de Thésée sur tous les modes et tous les tons. Original et détonant.

Sur la scène du Gouvernail, un petit théâtre niché dans le 19ème arrondissement de Paris, l’homme fait son apparition. Les yeux lourdement cernés de noir, couleur de la tragédie dont nombre d’auteurs ont rendu compte d’hier à aujourd’hui, le comédien soupèse leurs écrits entre ses mains : Euripide, Sénèque, Racine, Tsvetaëva, Ristos, Minyana et… Alberto Lombardo ! Qui ose tout, et plus encore, pour encenser ou démystifier la figure de Phèdre, surtout pour interpeller, déplorer ou louer ce qui anime l’humaine condition : le désir de l’autre, à la vie à la mort.

L’obsédé textuel se lance alors dans une entreprise originale et détonante, une conférence gesticulée, jouée et chantée qui n’hésite pas à prendre le public à partie. L’objectif ? Décliner l’obscur objet du désir sur tous les modes et tous les tons : d’un verbe vif et alerte sur d’emblématiques extraits littéraires, d’une voix mélodieuse posée sur des musiques alléchantes et guillerettes, entre théâtre et cabaret les frontières s’estompent. Le tragique fait place à l’humour, entre l’alexandrin racinien et le verbe poétique du grec Ritsos, au gré des changements de costume le transformiste patenté explose d’énergie pour illustrer sa quête amoureuse. En dépit parfois, d’une scène l’autre, à forcer le trait dans la peinture de son personnage, un spectacle follement atypique. Yonnel Liégeois

Le monde est Phèdre, Stéphane Raveyre : Le 28/04 à 19h, les 06-13 et 20/05 à 19h. Le Théâtre du Gouvernail, 5 passage de Thionville, 75019 Paris (Tél. : 01.48.03.49.92).

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Falguières, Molière et ses masques

En partenariat avec le théâtre de Rouen (76), Simon Falguières présente Molière et ses masques. Avec humour et pertinence, de ville en village, l’occasion de (re)découvrir comment l’auteur, qui reste le plus célèbre en France, a traversé son époque.

Une fois encore, Jean-Baptiste Poquelin, autrement dit Molière, né en 1622 à Paris, monte sur les planches. Enfin presque, parce qu’il s’agit de raconter son parcours quand celui-ci s’est définitivement achevé. Voilà « une farce rêvée sur la vie et la mort » du plus célèbre des dramaturges et comédiens français, explique Simon Falguières, l’auteur et metteur en scène de ce Molière et ses masques. Créé en septembre 2024 au festival du Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre-d’Entremont, en Normandie, ce spectacle a d’abord été pensé comme un théâtre de tréteaux, pouvant se déplacer aisément de ville en village.

Voilà désormais sa version pour des théâtres plus conventionnels, même si la compagnie le K explique « vouloir jouer dans des abris et non pas des édifices, comme disait Antoine Vitez ». Molière et ses masques est joué sans décor, si ce n’est deux rideaux blancs et mobiles fixés sur une estrade, laquelle occupe largement la scène. Derrière, on distingue des coulisses avec tables de maquillage, portants pour les costumes… Le but affiché ? Proposer « un grand spectacle populaire de qualité », affirme la troupe. Le texte, publié chez Actes Sud-Papiers, est une incontestable belle surprise. Loin d’un montage hagiographique, mettant à vif les petits à-côtés de la création et de ses censeurs.

La distribution est à l’image de l’ambition. Avec, première surprise, une comédienne, Anne Duverneuil, dans le rôle de l’auteur de l’Avare, des Femmes savantes, du Misanthrope soit une trentaine de comédies. Seconde surprise, elle est « en civil », c’est-à-dire en jean, escarpins et chemisier blanc. Il est vrai que le personnage n’est plus que le témoin de sa propre existence. Les cinq autres acteurs sont « en costumes », conçus par Lucile Charvet. Des tenues d’apparence simple mais qui campent chaque personnage avec précision. Antonin Chalon, Louis de Villers, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey sont en effet tour à tour aussi bien Louis XIV, Anselme, Richelieu, Madeleine Béjart… Chacun des rôles est « dégenré » passant sans transition d’une actrice à un comédien, et le contraire.

Dans le prologue qui entame Molière et ses masques, face au public, Simon Falguières souligne que quatre siècles plus tard « le monde oppose encore le puissant au faible. Et les dogmes demeurent encore et toujours le nid sombre des terreurs ». Si l’on rit vraiment beaucoup, redécouvrant au passage quelques-unes des répliques les plus célèbres de ses pièces, ce Molière est à entendre au temps présent. Servi avec la bonne humeur d’une passion à partager. Gérald Rossi, photos Alban Van Wassenhove

Molière et ses masques, Simon Falguières : En itinérance avec le CDN de Normandie-Rouen, du 24 au 26/04. Avec la Mégisserie de Saint-Junien, du 05 au 08/05.  Avec l’ACB, la Scène nationale de Bar-le-Duc, du 19 au 22/05. En itinérance dans le département de l’Eure, en juin. Du 04 au 23/07 aux Jardins du Carmel – Théâtre du Train Bleu, durant le festival d’Avignon.

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Molière, une formidable école !

Au théâtre Artistic Athévains, à Paris, Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.

Au lendemain de la journée consacrée aux droits des femmes, il est peu d’affirmer que cette École fourbie par la plume de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.

C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe.
Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille
qu’il tient enfermée.

Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon,
à découvrir le monde…

Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse,
quittera son geôlier.

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.

Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !

Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…

Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel

L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 04/06, le mardi à 20h, le mercredi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h30, le samedi à 17h et 20h30, le dimanche à 15h. Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). En juillet durant le festival d’Avignon, au théâtre du Chêne noir.

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À la recherche de Meyerhold

Aux éditions Deuxième époque, Béatrice Picon-Vallin publie Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre. Un passionnant ouvrage sur un homme de théâtre révolutionnaire, accusé de trotskysme et assassiné en prison sur ordre de Staline. Un monument d’érudition, étoffé de multiples photographies.

Béatrice Picon-Vallin, chercheuse émérite en théâtrologie au CNRS, publie le premier tome des Écrits sur le théâtre (années 1891-1917) de Vsevolod Meyerhold (1874-1940). C’est l’apogée d’un travail éminent, entamé dès les années 1990, qui a révélé en France, aussi bien qu’en Italie et au Brésil – où les ouvrages de Béatrice Picon-Vallin ont été traduits –, la vie, l’œuvre et la pensée d’un homme qui fut grand acteur, metteur en scène révolutionnaire et théoricien visionnaire. Il connaîtra un sort tragique. Accusé de trotskysme et d’espionnage, assassiné en prison, le 2 février 1940 sur ordre de Staline, ses derniers mots seront « Je meurs en communiste ». N’anticipons pas. Après une éloquente introduction, qui synthétise l’esprit des textes de Meyerhold dans la période envisagée, on les découvre avec passion. Il y a notamment de ses lettres à Stanislavski, d’admiration puis de distance prise, et d’autres, d’affection émue, à Tchekhov.

Au crible de la critique...

Signe prémonitoire, c’est Meyerhold qui tient le rôle de Treplev, le jeune metteur en scène épris de nouveauté, lors de la création de la Mouette au Théâtre d’art de Moscou. Plus tard, au plus fort de sa quête de formes inédites, en s’éloignant du naturalisme et du « théâtre d’âmes » de Tchekhov, il prône abondamment, dans son journal et maints textes à valeur de manifestes, une scène symboliste épurée, puis s’inspire du théâtre de foire, de la commedia dell’arte, des jongleurs, de la mimique, du nô japonais, des atellanes romaines aux bouffonneries oubliées… Il passe au crible de la critique ses nombreuses mises en scène, en faisant preuve de connaissances et d’aptitudes intellectuelles inouïes.

C’est avec « fanatisme », de son propre aveu, que Meyerhold organise ses thèses successives. Sur la scène, « rien ne doit être fortuit » et priorité doit être donnée à « l’acteur qui possède l’art du geste et du mouvement ». Il recommande l’improvisation, privilégie le rythme au détriment de la psychologie et glorifie les aptitudes organiques du corps en jeu. Le 17 avril 1917, il écrit que « les paysans, les soldats, les ouvriers et l’intelligentsia » vont pouvoir enfin goûter les auteurs nés de la situation historique, tel Maïakovski. L’ouvrage de Béatrice Picon-Vallin, vrai monument d’érudition, s’étoffe de multiples photographies, entre autres sur le cinéma, là où ce diable d’homme s’est également illustré. Jean-Pierre Léonardini

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre (tome I : 1891-1917), traduction, introduction et notes de Béatrice Picon-Vallin (éditions Deuxième Époque, 591 p., 30€).

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Il est interdit d’interdire !

Au théâtre Essaïon (75), Julie Autissier et Raphaël Callandreau présentent Une censure sachant chanter. Un duo chansonnier et libertaire, à la bonne franquette, pour un répertoire coquin ou politiquement incorrect. De Montéhus à Boris Vian, en passant par Nique Ta Mère, Serge Gainsbourg et Orelsan…

Une représentante de la Ville vient annoncer que le spectacle est annulé.  Heureusement, il n’en sera rien, car la voilà embarquée par un quidam planqué dans le public, dans un tour de chant des plus osés. Ce scénario fictif est prétexte à revisiter les riches heures de la chanson française en ce qu’elles ont de libertaires et libertines. Après le succès de J’ai mangé du Jacques, où ils exploraient le répertoire de prénommés Jacques (Brel, Higelin, Dutronc, etc.), Julie Autissier et Raphaël Callandreau remettent le couvert. Ils nous invitent à partager leur goût immodéré pour la provocation. Entre sérieux et comédie, ils entonnent Une censure sachant chanter, une trentaine de titres, de styles et d’époques variés, réarrangés par Raphael Callandreau. Ce dernier accompagne au piano sa partenaire, tout aussi bonne musicienne que lui.

Autres temps, autres mœurs

Ils nous font constater que ce qui était choquant hier ne l’est plus aujourd’hui. Elles nous semblent délicieusement désuètes, ces strophes des Jolies Colonies de vacances de Pierre Perret qui ont fait hurler Yvonne de Gaulle, au point de vouloir les interdire : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise/ En f’sant pipi dans le lavabo/ J’ai l’ menton en guidon d’ vélo/ Et trois canines au Père Lachaise ». En revanche, Le Gorille de Georges Brassens et Comprend qui peut de Bobbie Lapointe n’ont pas perdu de leur esprit paillard, que souligne malicieusement les duettistes.  

Il est amusant de mesurer à quel point la liberté des mœurs a fait du chemin depuis les années 1970. En partie grâce à des auteurs comme Boris Vian (Fais moi mal, Johnny), Milène Farmer (Libertine) ou Robert Niel et Gabrielle Vervaecke (Déshabillez moi, immortalisé par Juliette Gréco). Et l’on rit d’entendre que « Jésus Christ est un hippie », selon Eddie Vartan et Philippe Labro ! Mais l’interdiction des Versets Sataniques de Salman Rushdie et l’assassinat de Samuel Paty sont encore dans tous les esprits.

Si aujourd’hui il n’existe plus dans notre pays de censure au sens strict du terme, la liberté d’expression reste un droit fragile, toujours à défendre, surtout dans le domaine politique. Dans le contexte actuel, des titres nous parlent encore, tels Le Déserteur de Boris Vian, La Grève des mères de Montéhus, La Chanson de Craonne entonnée par les poilus après l’échec et les terribles pertes de l’offensive du Chemin des Dames menée par le général Nivelle en avril 1917. Cette anthologie répond au rôle que s’assignent les deux compères, sous couvert de cabaret : « Revendiquer plus que jamais la possibilité de porter haut les voix contestataires, celles qui ne suivent pas les lignes imposées ». Alors, on se surprend à vouloir entonner certains airs avec eux. Mireille Davidovici, photos La voix du poulpe

Une censure sachant chanter, Julie Autissier/Raphaël Callandreau : jusqu’au 26/05, les lundi et mardi à 19h. Le théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Pari (Tél. : 01.42.78.46.42). Durant le festival d’Avignon, au Théâtre des Barriques (8 rue Ledru Rollin) : du 04 au 25/07, tous les jours à 16h50, sauf le mercredi.

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Le monde, de Césaire à Diop

Au théâtre du Rond-Point (75), Adama Diop propose L’apocalypse d’Adam et Aimée. De la fin d’un monde à l’éclosion d’une nouvelle ère, de Césaire à l’aujourd’hui, la poésie messagère d’une humanité autre. En compagnie du musicien Dramane Dembélé et de Jessica Martin-Maresco au chant, un trio magique et ensorcelant.

Dans la pénombre, de la scène couleur ocre la voix s’élève. D’abord légère, caressante, envoûtante, un père s’adresse à sa fille, Adam à Aimée. C’est L’apocalypse, le monde se meurt, « le monde s’est exilé, le soleil ne se lève plus, la terre ne tourne plus ». En sa tenue blanche, pieds nus, Adama Diop clame la noirceur du temps présent, il se rappelle « les affronts et les guerres, les dictateurs et leurs pulsions génocidaires ». Flûte et kora scandent les propos du griot-récitant. En toile de fond, des images mortifères qui alternent entre paysages dévastés par la pollution et sanglants affrontements policiers ou soldatesques…

Comédien aujourd’hui reconnu et adoubé par ses pairs, campé derrière son pupitre, Adama Diop déclame son adresse au public d’une voix posée, chantante et incisive. Le natif de Dakar sait conter, dans l’écume rouge sang des vagues de l’esclavage il a fait escale à Gorée, dans la trace d’Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal. Le puissant chant poétique découvert à l’adolescence, il le fait sien. D’une langue métissée, du créole au wolof, la même bouche pour crier la déchéance autant que la beauté du monde, la noirceur autant que la grandeur de l’humaine condition ! Dans le souffle du poète antillais, il se veut à son tour « la bouche des malheurs de ceux qui n’ont pas de bouche », sa voix « la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

Aux doigts fantasques de Dramane Dembélé sur son ancestral kora, aux notes gouleyantes de sa flûte se mêle le chant hypnotique de Jessica Martin-Maresco. La fille, la femme, le monde en devenir, Aimée de son prénom, aimée de son père qui lui lègue la nature à protéger, l’humanité à remodeler, qui nous l’intime d’un cri primal autant que final « Réveillez-vous » ! De sa voix cristalline, presque éthérée, une mélopée d’une beauté sidérante, une invite à semer le futur et à ensemencer l’avenir, « soyons la sœur et le frère, la terre et la mer, soyons l’infiniment petit et l’infiniment grand ». Une supplique pour les vivants, la poésie incarnée. Réveillons-nous, soyons masculin et féminin en chacune et chacun, soyons le vent et les océans, soyons l’autre ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

L’apocalypse d’Adam et Aimée, Adama Diop : jusqu’au 18/04, le jeudi 19h30, le samedi 18h30 et le dimanche 15h30. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le texte est paru aux éditions Actes Sud (59 p., 9€80).

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