Archives de Tag: Théâtre

Viens voir les comédiens, les musiciens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens-musiciens et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations et manifestations que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

 

– Archéologie, cinéma, musées, documentaires, spectacles, jeunesse, patrimoine, danse, archives… Fort de ressources culturelles d’une grande richesse dans chacun de ces domaines, le ministère de la Culture propose un voyage artistique à travers tout ce patrimoine. Sur un seul site, il  a réuni l’offre en ligne de près de 500 acteurs culturels.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents audiovisuels (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, reprend du service ! Au menu, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

Michel Portal a fêté ses 85 ans sur la scène de la Grande Halle de la Villette ! Un concert de jazz à couper le souffle, disponible sur la plate-forme de France TV… Entre improvisations et nouvelles compositions, entouré de talentueux complices (Bojan Z., Bruno Chevillon, Jeff Ballard et Nils Wogram), le  clarinettiste et saxophoniste de renommée mondiale témoigne d’une créativité exceptionnelle.

–  Il était une fois un gars du Nord qui n’avait point perdu l’accent ! Jacques Bonnaffé ? Un génial comédien qui n’a pas son pareil pour déclamer un texte ou improviser, s’approprier un rôle, susurrer ses quatre vérités : avec intelligence, humour et doigté ! Une « Brut de poésie » dont il fait lecture quotidienne : des auteurs du cru, de sa Picardie natale à Jean-Pierre Verheggen le Belge déjanté, L’Oral et Hardi couronné du Prix Nobelge avec sa Petite poésie qui ne connaît pas la crise puisque Ça n’langage que lui !

– Sur France Inter, chaque dimanche à 14h, Zoé Varier propose Une journée particulière. Le principe ? Avec empathie et complicité, la journaliste tire le portrait d’un invité, qu’il soit intellectuel, scientifique, écrivain, célèbre ou anonyme, autour d’un événement qui a marqué sa vie. Une heure de dialogue, riche en partage et découvertes, hors des plateaux radio ou télé convenus.

– Jusqu’au 27/01, Finbarr O’Reilly, lauréat du prix Carmignac 2020 du photojournalisme, expose son travail photographique, consacré à la République démocratique du Congo (RDC), sur les grilles de la tour Saint-Jacques à Paris. En collaboration aussi avec des journalistes et photographes locaux, le site « Congo in Conversation » propose un flux ininterrompu et inédit d’articles, de reportages photos et de vidéos.

– Jusqu’au 31/01, les artistes de la Ruche organisent leur cinquième exposition collective.  Ils sont une cinquantaine de plasticiens, dont Ernest-Pignon-Ernest, à « squatter » ce lieu chargé d’histoire et d’originalité ! Fernand Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Un site incroyable et inattendu, à visiter absolument !

– Sur France TV, Sur les planches plus précisément, le 6e art s’invite chez vous. Au programme, une sélection de spectacles captés en direct à (re)voir quand vous le souhaitez ! De François Morel exprimant ses doutes en compagnie de Raymond Devos aux adieux de Monsieur Haffmann, sans oublier les « Féminines » de Pauline Bureau, tous les genres artistiques sont à l’affiche. Une alléchante et triste consolation tout à la fois, dans l’attente de la réouverture des lieux culturels.

– Jusqu’au 09/03, Arte TV nous conte l’abracadabrante histoire de Georges Méliès (1861-1938), inventeur de féeries sur grand écran. « Le mystère Méliès », en 59 mn, nous dit tout sur ce précurseur des trucages et des effets spéciaux. De ses ateliers de Montreuil à son magasin de jouets de Paris Montparnasse, la saga d’un génial créateur.

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Cinéma, Documents, essais, Expos, installations, Festivals, Littérature, Musique et chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge

Dominique Darzacq, une grande dame de la critique

Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique, Dominique Darzacq s’est éteinte le vendredi 8 janvier. Elle avait 88 ans. Avec elle, disparaît une grande dame de la critique. Régulièrement, nous l’avons croisée : au théâtre d’abord, aux rencontres du Syndicat ensuite. Une femme attachante, aux convictions affirmées, la mémoire du spectacle vivant… C’est avec plaisir, et non sans passion, que nous partagions et débattions : sur les œuvres, les artistes, les publics, la critique théâtrale, le futur du Syndicat. Une journaliste férue de l’histoire des planches, en questionnement toujours sur l’avenir du spectacle vivant. Nous regrettons déjà le silence de son parler franc et sincère. Yonnel Liégeois

En ultime hommage à Dominique Darzacq, Chantiers de culture ouvre ses colonnes à trois plumes reconnues de la critique, Marie-José Sirach, Gilles Costaz et Armelle Héliot. Qu’elles en soient ici chaleureusement remerciées

 

               Dominique Darzacq, cheville ouvrière de la critique

La Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique dramatique s’est éteinte le 8 janvier, rattrapée par la maladie. Elle allait avoir 89 ans. On la reconnaissait de loin à sa frêle silhouette. Pas très grande en taille mais forte en gueule, incroyablement pudique, elle a consacré toute sa vie à l’exercice de la critique dramatique dont elle fut, jusqu’à son dernier souffle, une représentante émérite.

De Combat au JT de TF1

Ses premiers articles paraissent dans Combat. Indépendante jusqu’au bout de sa plume, elle écrira pour Connaissance des arts, le Monde, Révolution, le Journal du théâtre, Théâtre d’aujourd’hui et, ces derniers temps, pour Webthéâtre, un blog théâtral animé entre autres par notre confrère Gilles Costaz… Chroniqueuse un temps à France Inter, elle avait intégré l’ORTF avant de se faire virer en 1968, ce dont elle était fière, disait-elle en riant. C’est Yves Mourousi qui lui offre la possibilité de revenir à la télévision, où elle animera une émission théâtrale sur TF1. Elle avait aimé travailler avec ce journaliste qui lui ouvrait sans souci son JT de 13 heures. « Il ne me demandait même pas de quoi j’allais parler. Il me faisait confiance, et je parvenais à balancer des sujets de plus de six minutes, ce qui aujourd’hui n’est même plus imaginable », me racontait-elle.

Un soutien, un pilier, une référence

Pour l’INA, elle a réalisé des documentaires précieux, désormais étudiés à l’université, sous le titre Mémoire du théâtre. Elle a ainsi réalisé les portraits d’Hubert Gignoux, Roger Planchon, René Allio, Jorge Lavelli, Isabelle Sadoyan, Aurélien Recoing, Antoine Bourseiller ou encore Jean-Pierre Vincent. Avec ce dernier, ils ont écrit ensemble le Désordre des vivants. Mes quarante-trois premières années de théâtre, en 2002. En 2006, elle publie Mission d’artistes : les centres dramatiques de 1946 à nos jours, tandis qu’en 1985 elle avait consacré un ouvrage au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, Du théâtre comme il n’était pas à prévoir mais comme il est à espérer.

Membre très active du Syndicat de la critique dramatique, c’était une figure qui pouvait impressionner les plus jeunes d’entre nous, une lectrice attentive des uns et des autres qui m’appelait souvent le lundi pour réagir aux chroniques de son « cher Léo » (Léonardini) ou à nos papiers. Elle fut un soutien, un pilier, une référence pour beaucoup d’apprentis critiques, une militante sans faille du théâtre, curieuse des artistes, des créations. Ses critiques étaient travaillées, exigeantes, chaque mot ayant son importance, jamais choisi au hasard.

Un amour joyeux et courageux

En juin, sa compagne de toute une vie, Martine Spangaro, disparaissait des suites de « ce maudit crabe ». Martine avait dirigé le Théâtre de Sartrouville et, ces dernières années, le Théâtre du Petit Louvre, l’un des lieux les plus emblématiques du off d’Avignon. « La vie sans elle n’a plus de saveur », me confiait-elle il y a quelques jours, « depuis que ma moitié solaire n’est plus ». Elles se sont aimées pendant quarante ans, courageusement, joyeusement face à l’adversité. Leurs vies étaient entièrement dédiées au théâtre. Jusqu’au bout, malgré son cancer dont elle ne parlait jamais, Dominique est restée cette journaliste curieuse du théâtre sous toutes ses coutures sans se préoccuper des modes « qui ne font que passer », comme elle disait.          Marie-José Sirach (L’Humanité), présidente du Syndicat de la critique (Théâtre-Musique-Danse)

 

              Une grande figure de la critique et de l’histoire théâtrale

Notre collaboratrice et amie Dominique Darzacq vient de mourir, le 8 janvier. Elle était née à Paris en 1932. C’était une grande figure de la critique et de l’histoire théâtrale, qui avait su s’exprimer sur différents médias, la presse, la radio, la télévision et internet.

Elle avait fait ses premiers articles à Combat dans les années 60, sous la houlette de Philippe Tesson. Sa forte personnalité l’avait amenée à être rapidement à la fois un témoin critique, une intervieweuse savante, une réalisatrice de documentaires fouillés et quelqu’un de très proche du milieu théâtral – sa compagne, Martine Spangaro, qui devait devenir son épouse ces dernières années, participa à la direction du théâtre de Sartrouville, au temps de Claude Sévenier, et dirigea longtemps le théâtre du Petit Louvre qui s’ouvre chaque été pendant le festival d’Avignon. Chroniqueuse à France Inter, Dominique Darzacq anima pendant plusieurs années une émission consacrée au théâtre sur TF 1, grâce au patronage d’Yves Mourousi : un exploit, et un exemple quand on pense au peu d’intérêt que les grandes chaînes de télévision manifestent aujourd’hui à l’égard de l’art dramatique quand il n’est pas porté par des vedettes (car elle défendait tous les genres de théâtre).
Sans être une critique à laquelle on confiait un feuilleton ou une collaboration régulière, elle écrivit dans beaucoup de journaux et revues : la revue de l’ATTAC, Connaissance des arts, Le Monde, Révolution, Itinéraire, Le Journal du théâtre, Théâtre d’aujourd’hui Elle prolongeait cette intense activité journalistique par des livres qui resteront : C’était du théâtre comme il n’était pas à prévoir mais comme il est à espérer (1985) sur le théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, L’Abécédaire Heyoka Sartrouville (1999 : elle s’intéressa beaucoup au théâtre jeune public et à la marionnette), Le Désordre des vivants (de longs entretiens avec Jean-Pierre Vincent, 2002).

Devenue réalisatrice, elle a fait, essentiellement pour l’INA, des documentaires remarquables sous le titre générique de « Mémoire du théâtre » : elle a ainsi fait parler et témoigner Hubert Gignoux, Roger Planchon, René Allio, Jacques Mauclair, Jean-Pierre Vincent, Jorge Lavelli, Isabelle Sadoyan, Aurélien Recoing, Pierre Vial, Antoine Bourseiller… L’histoire du théâtre lui doit, lui devra beaucoup ! Entière dans ses jugements et ses amitiés, elle ne redoutait pas les désaccords et la polémique. En même temps, elle était solidaire de ses confrères et fut toujours très engagée dans l’action du Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse, dont elle avait été faite vice-présidente d’honneur.

C’est dans un ses textes écrits pour le bulletin du Syndicat que nous relevons ce qu’elle dit de l’art de juger : « Alors que pour Émile Zola la critique était « une des choses les plus inutiles et les plus sottes qui se puissent voir », Oscar Wilde, au contraire, affirmait qu’« une époque qui n’a pas de critique est une époque où l’art est immobile ». Pour sa part, le critique Gilles Sandier (1924-1982) la concevait comme « une franchise qui se bat, la partialité éclairée », tandis que Francisque Sarcey (1827-1899) affirmait qu’elle était « la voix de la foule, et son premier cri ». On la classerait plutôt du côté de Gilles Sandier, personnage un peu oublié mais qui fut l’un des ténors de la critique passionnée au cours des années 60-80.
Atteinte par la maladie, elle continua à aller régulièrement au théâtre et à donner ses articles à Webtheatre, malgré des séjours réguliers à l’hôpital. Elle eut la grande tristesse de voir son épouse Martine mourir au mois de juin. Restée seule, elle ne voulait rien abandonner de son activité principale. Les messages qu’elle envoyait à la rédaction étaient combatifs, chaleureux et rieurs. Récemment, elle nous annonçait un entretien avec l’actrice Anne Le Guernec, quand elle fut de nouveau emmenée à l’hôpital où elle devait succomber de crises respiratoires. Webtheatre et la presse théâtrale perdent une observatrice de premier plan, d’une écriture particulièrement gourmande.              Gilles Costaz (Webthéâtre)

 

                                       Dominique Darzacq, un modèle

Dans les métiers de la transmission, on apprend beaucoup de ses aînés. Et Dominique Darzacq, par sa présence et son travail, a été un modèle pour de nombreux journalistes culturels. Vice-Présidente d’honneur du Syndicat de la critique, elle aura, sa vie durant, défendu un théâtre d’art, aussi bien dans la presse écrite, la radio, qu’à la télévision. Elle s’est éteinte vendredi, quelques mois après la mort de celle qui avait été une compagne de vie et de passion artistique, Martine Spangaro. Dominique Darzacq avait eu 88 ans au mois de décembre dernier. Elle luttait contre une leucémie et le chagrin la minait depuis la disparition de Martine, en mai 2020. Elle s’est éteinte, entourée d’amis précieux, d’amies fidèles.

Souvenons-nous d’elle souriante, rieuse, caustique avec les fats, inlassable lorsqu’il s’agissait d’élargir le cercle des spectateurs du théâtre. Une femme engagée, qui était d’abord journaliste et abordait l’art du théâtre comme un grand reporter. Aller à l’aventure, découvrir, faire connaître, faire aimer, défendre. Si l’on se souvient bien, elle débuta à Combat dans les grandes années du quotidien. Ensuite, c’est sans doute à France Inter où sa pugnacité fit merveille. Elle travaillera pour Le Monde, Connaissance des arts et même Révolution. Et ces dernières années, elle écrivait aussi pour le site webtheatre.

Mais c’est sans doute en entrant à TF1, auprès de Marie-Laure Augry et d’Yves Mourousi, et en faisant une place extraordinairement large à l’art dramatique dans les journaux qu’ils présentaient, que Dominique Darzacq aura su, avec rigueur et exigence, faire connaître à un cercle très large le théâtre, les comédiens, les metteurs en scène, les auteurs. Dans ces grandes années 80, elle sillonne la France, de Strasbourg à Marseille, de Nanterre à Saint-Denis ou à la MC93. Elle était d’une culture profonde et ondoyante : elle défendait aussi bien le théâtre privé que le réseau public. Elle était une femme de service public. Elle aime le monde du théâtre. Elle le défend avec ardeur. Elle y puise d’indéfectibles amitiés : René Gonzales, notamment.

Dominique Darzacq a également publié quelques livres : Du théâtre comme il n’était pas à prévoir…en 85 (TGP/Solin), Jean-Pierre Vincent, mes quarante-trois premières années de théâtre (Les Solitaires Intempestifs, 2002) et aussi un ouvrage collectif, Les centres dramatiques de 1946 à nous jours (Théâtrales, 2006). D’elle, resteront également des portraits-entretiens, des films d’une remarquable valeur documentaire, qu’elle a tourné pour l’INA dans une collection qu’elle lança, « Mémoire du théâtre ». René Allio, Hubert Gignoux, Roger Planchon, Jacques Mauclair, Jean-Pierre Vincent, elle savait mener des entretiens, mettre en confiance, laisser sourdre les personnalités profondes des artistes interrogés. Dominique Darzacq était officier dans l’ordre des Arts et Lettres et, on l’a dit, Vice-Présidente d’honneur du syndicat de la critique. Elle s’intéressait à la place du théâtre dans les médias et à la relève. Armelle Héliot (Le journal d’Armelle Héliot)

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Melly Puaux, la mémoire d’Avignon

Cofondatrice de la Maison Jean Vilar en Avignon, Melly Puaux est décédée le 2 janvier, à l’âge de 77 ans, dans sa demeure en Lozère. Femme de lettres et ancienne comédienne, elle fut tout autant cheville ouvrière et mémoire du festival.

 

C’est au Lycée Louis Legrand à Paris que Melly Touzoul tombe dans le grand bain du théâtre. Elle débute dans la troupe fondée par Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent. Elle rejoint le Festival d’Avignon en 1967 au poste de secrétaire permanente. Elle épouse Paul Puaux en 1977 et l’accompagne étroitement dans son action jusqu’à sa mort en 1998.

Après la disparition de Jean Vilar en 1971, une Maison dédiée à son nom voit le jour, résultat d’une alliance entre l’association qu’elle fonde en 1972, la Bibliothèque nationale de France et la Ville d’Avignon. Installée à l’Hôtel de Crochans, au pied du palais, la Maison devient, dès son ouverture en 1979, un lieu mêlant expositions, archives (iconographiques et audiovisuelles), espaces de recherches, de rencontres ou encore d’animation pour les plus jeunes. Après le décès de son mari, Melly Puaux avait continué de collecter les textes, les objets de scène ou les témoignages de ceux qui avaient travaillé avec le metteur en scène. Elle s’y consacra avec une énergie rayonnante. « Melly a œuvré, avec un dévouement infini, à la mémoire de Jean Vilar et du Festival d’Avignon, et au rayonnement de la Maison Jean Vilar », témoigne l’actuelle directrice, Nathalie Cabrera.

De par cette volonté à brandir haut le flambeau du théâtre populaire, Melly Puaux a su transmettre avec brio toute un pan de l’histoire culturelle du pays. Vilar voulait un théâtre populaire, Melly Puaux en conforta sens et enjeux avec des livres, des rencontres pour transmettre et rendre accessible son œuvre. D’une fidélité sans faille au passé, elle était résolument tournée vers la modernité. Dans cet esprit, elle entretenait des liens conviviaux et fraternels avec les militants et responsables de la CGT lors de leur venue en la Cité des papes. Elle répondit toujours favorablement aux sollicitations de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale.

« C’était une femme généreuse, de caractère, de conviction forte, cherchant toujours à confronter avec ardeur sa fidélité à l’action de Jean Vilar et de Paul Puaux aux questionnements des nouvelles formes et pratiques artistiques et théâtrales », témoigne Jean-Pierre Burdin, l’ancien responsable Culture à la confédération. Attachée au mouvement ouvrier, en 2000, elle avait accueilli les rencontres européennes Culture & Syndicalisme organisées par la CGT. Par son action et son dévouement, par le lien qu’elle créa avec les artistes, Melly Puaux demeure à jamais l’une des mémoires du Festival d’Avignon. Yonnel Liégeois

Bibliographie : Mot pour mot / Jean Vilar : textes réunis et présentés par Melly Touzoul et Jacques Téphany (Stock, 1972). Théâtre citoyen, du Théâtre du peuple au Théâtre du soleil : texte de Pascal Ory, choix de citations et d’illustrations par Melly Puaux (Association Jean Vilar, 1995). L’aventure du théâtre populaire, d’Épidaure à Avignon : Melly Puaux, Paul Puaux, Claude Mossé (Éditions du Rocher, 1996). Honneur à Vilar : sous la direction de Melly Puaux et Olivier Barrot (Actes Sud-Papiers, 2001)

Hommage à une grande dame de la culture

 « Avec Melly Puaux disparaît une conscience du théâtre. Elle partageait avec Paul Puaux une éthique inébranlable de la démocratisation culturelle. Elle savait convaincre avec délicatesse et intelligence. Sa vie aura été dédiée à cette forme d’art si souvent incomprise qu’on appelle le théâtre populaire. L’exigence le disputait chez elle à l’humour. Témoin d’une des plus grandes aventures de l’histoire de l’art, elle en portait le souvenir non pas dans la nostalgie mais dans l’espérance en l’avenir. Bien sûr Avignon se souviendra de sa présence nécessaire ». Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon

« Melly était comme une petite statue du Commandeur. Sans des gens comme elle, les traces s’effaceraient, les trésors resteraient définitivement enfouis et nos enfants seraient dépouillés de leur héritage sans même le savoir. Vive les scribes imperturbables. Vive Melly et Paul ». Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil

Cécile Helle, la maire d’Avignon, rend hommage « à une grande dame de la culture et à une figure incontournable du Festival ».

Le parti communiste du Vaucluse salue « une grande figure qui a œuvré toute sa vie pour changer le monde, pour l’indépendance et la liberté de l’esprit ».

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Pages d'histoire, Rideau rouge

Denis Lavant, autoportrait du poète en saltimbanque

Acteur infiniment  singulier, plutôt discret, Denis Lavant se livre dans Échappées belles. Presque un autoportrait du poète en saltimbanque. En tout cas, un artiste d’exception en sa maturité d’éternel jeune homme.

 

Denis Lavant se révèle dans un livre intitulé Échappées belles (1). C’est d’autant plus précieux que cet acteur infiniment singulier, en relief permanent, entré à 17 ans dans l’univers cinématographique de Leos Carax, sous la direction duquel il a tourné des films ineffaçables (Boy Meets Girl, Mauvais Sang, les Amants du Pont-Neuf, Holy Motors), ne se répand pas volontiers ici et là, tout à la passion violente de jouer, qui lui est une raison d’être au lieu de ne constituer qu’un métier. Il s’assume fièrement en artisan et en histrion. Il ne s’abrite pas sous le parapluie des théories théâtrales – que cependant il connaît – mais se réclame avant tout de la poésie, qu’il fréquente assidûment ; Rimbaud et Artaud à son chevet. La poésie lui est, en somme, un gage de vérité pratique.

Acteur de corps souple et d’instinct sûr, gardant en tête Charlie Chaplin et Harpo Marx, sans oublier Jean-Louis Barrault dans les Enfants du paradis, film dont il révère toutes les grandes figures, Denis Lavant creuse depuis ses débuts déjà lointains (en monocycle dans la rue, où il fit, en Belgique, ses armes avec ardeur) un sillon qui n’appartient qu’à lui, d’emblée reconnaissable. Il peut donc être sur scène le peintre Francis Bacon, Louis-Ferdinand Céline, Ubu et Néron, aussi bien que le type quasi mutique de la Dernière Bande, de Beckett, et tant d’autres personnages, tandis qu’avec Claire Denis, dans le film Beau Travail, il fut un sous-off de la Légion étrangère… À le lire, on saisit mieux ce qu’a de compulsif en lui le grave désir impérieux de jouer. En 2003, lors de la grève des intermittents au Festival d’Avignon, n’en pouvant plus de l’inaction, on pouvait le voir hanter la ville de nuit pour d’improbables performances gratis pro Deo. Cet été-là, je l’ai vu et entendu réciter Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, le poème de Mallarmé, en jonglant avec des quilles !

Dans des pages au ton vif, il évoque ses père et mère, ses rencontres, sa famille d’aujourd’hui, livre des réflexions sur des metteurs en scène qui l’ont choisi. Il rapporte aussi son amour pour la Russie, terre de poésie, dont il a appris la langue sur le tas. Curieux de tout, jusque dans les marges de l’écriture dans ses confins les plus insolites, Denis Lavant nous offre ainsi un autoportrait pudique, aux traits fermes sans fard, en quoi il se distingue, sans forfanterie, comme un artiste d’exception en sa maturité d’éternel jeune homme. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le livre a pour origine des entretiens avec Anaïs Umano.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, La chronique de Léo, Rideau rouge

Pierre Dac, pensées pour 2021 !

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, confinés ou non selon votre implantation géographique, meilleurs vœux pour 2021. Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique !    Yonnel Liégeois

 

 

Ce n’est pas en restant en arrière qu’on peut aller de l’avant, il est donc inutile de trop s’attarder sur l’année écoulée : tranquillement suspendu la tête en bas au fond de la grotte, un chauve sourit ! D’autres moins, en ces temps de pandémie.

Il est beau le progrès ! Surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter… Un vaccin découvert et mis au point en quelques mois, une première scientifique dont  bénéficieront d’abord les puissances occidentales, les nantis et les riches… Les milliers de gens entassés dans les camps de réfugiés aux frontières libyenne ou turque, les peuples d’Afrique, les paysans des campagnes hindoues ? Sans scrupule, les avis mortuaires nous le confirmeront : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Nul n’aura trouvé où brancher les congélateurs surpuissants capables d’entreposer le vaccin et de le sauver !

Malgré la Covid-19, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sans relâche sa pierre qu’on devient maçon, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi, dont Éric Zemmour… Les apparences sont trompeuses, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2021, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Depuis le début de la pandémie, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir : « aucun intérêt à porter un masque, surtout lorsque son mode d’emploi est compliqué » professe une responsable politique, « obligation d’en faire usage sous peine d’une amende sévère » réplique un autre le lendemain … Au risque d’une sanction qui tournera à la baston si le citoyen récalcitrant croise malencontreusement trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru, pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut plus présenter au juge d’images promptes à le disculper. Des gilets jaunes aux victimes des tirs LBD, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Faut-il croire alors en un autre monde, en 2021 ? Le monde de demain aux couleurs de la devise républicaine, chacun l’espère, y aspire… Las, les prévisions sont difficiles surtout lorsqu’elles concernent l’avenir : si la matière grise était rose, personne n’aurait plus d’idées noires !

Puisque le lagon est à la lagune ce que chacun est à sa chacune, qu’un tien vaut mieux que deux tu l’auras, il reste encore à chacune et chacun le loisir de feuilleter un bon livre en prévision de jours heureux : Terres promises de Milena Agus, D’acier de Silvia Avallone, Trop beau d’Emmanuelle Heidsieck, L’échelle de Jacob de Ludmila Oulitskaïa, Georges Sand à Nohant de Michelle Perrot, Entre ciel et terre de Jon Kalman Stefansson, De ce côté-ci de la mer de Gianmaria Testa (préfacé par Erri De Luca)… Attention, toutefois, à ne pas trop étaler sa culture, le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui !

Comme parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir, lutte ou pas, c’est l’heure du poing final. En conclusion, ce message prophétique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !                                                                                     À la manière dePierre Dac, Pensées.

 

Du côté d’ailleurs :

Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme propose, à la réouverture de ses portes, Pierre Dac, Du côté d’ailleurs. Une exposition qui éclaire l’œuvre de l’humoriste et la replace parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…). Né André Isaac (1893-1975), l’inventeur du biglotron et du schmilblick fonde en 1938 L’Os à moelle, « Pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour », un hebdomadaire à l’esprit loufoque : les petites annonces proposent de la pâte à noircir les tunnels, des porte-monnaie étanches pour argent liquide, des trous pour planter les arbres… Résistant de la première heure, emblématique animateur de Radio-Londres, il lance son génial refrain « Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ».

Franc-maçon auteur du fameux Rituel des voyous, il est l’inoubliable Sâr Rabindranath Duval au côté de Francis Blanche. En compagnie de Léo Campion, lui-aussi franc-maçon et anarchiste libertaire, il s’illustre dans Signé Furax, le célèbre feuilleton radiophonique. Il crée ensuite la série Bons baisers de partout, une parodie en 740 épisodes des séries d’espionnage des années 1960, diffusée sur France Inter. En 1965, il se déclare candidat à la présidentielle avec le M.O.U., le Mouvement ondulatoire unifié. Son slogan de campagne ? « Les temps sont durs, votez MOU ! » Sa popularité toujours montante inquiète l’Élysée. Un conseiller du Général lui demande de se retirer, l’ancien résistant accepte par fidélité à celui qui fut le chef de la France libre. Publiées la première fois en 1972, les Pensées du « Maître 63 », en rapport avec la petite taille de leur auteur, n’ont rien perdu de leur force satirique. Y.L.

3 Commentaires

Classé dans Des mots et des maux, Documents, essais, Musique et chanson, Pages d'histoire

Théâtre et cinéma, portes ouvertes !

Le vendredi 11 décembre 2020, Samuel Churin a publié une « Lettre ouverte aux directeurs de cinémas et de salles de spectacle ». L’acteur et animateur de la Coordination des Intermittents et Précaires les invite à déposer un référé-liberté auprès du Conseil d’État. Pour  exiger, au nom de l’équité, l’ouverture des lieux de culture.

 

Presque tous les jours, on me demande de signer des pétitions demandant la réouverture des théâtres et des cinémas. Ces demandes sont tout à fait respectables mais elles reposent toujours sur le même mode d’action : la supplication. On demande, on supplie le gouvernement d’être à l’écoute de celles et ceux qui ne peuvent exercer leur activité, on met parfois en avant l’aspect essentiel, vital de la culture. On fait appel au bon sens, à la morale, à la psychologie, aux bons sentiments. Le constat est pourtant implacable : lors de sa première intervention annonçant le nouveau confinement, Emmanuel Macron n’a pas dit un seul mot sur le secteur culturel pourtant massacré.

Dans un autre domaine, celui des droits sociaux, ce gouvernement fait même pire : il ne cesse d’affirmer que tout le monde sera couvert « quoi qu’il en coûte » alors qu’ il laisse de côté des centaines de milliers d’intermittents de l’emploi (extras de l’hôtellerie, restauration, évènementiel, guides conférenciers …) qui basculent au RSA dans la plus grande pauvreté. À ce sujet, cela fait des mois que nous alertons, que nous revendiquons, que certains députés et sénateurs relayent les demandes, en vain. La seule victoire, nous l’avons obtenue au Conseil d’État qui vient d’annuler une partie de la convention d’assurance chômage 2019.

Cette dernière victoire me conforte dans l’affirmation suivante, apparemment évidente mais pas souvent appliquée : arrêtons d’être défensifs et optons pour des stratégies offensives. Le gouvernement décide que les cinémas et théâtres ne rouvriront pas le 15 décembre et il est certain que les pétitions n’inverseront pas cette décision. La seule solution : attaquer le gouvernement au Conseil d’État avec un référé-liberté. Le référé-liberté est une procédure qui permet de saisir en urgence le juge lorsqu’on estime que l’administration (État, collectivités territoriales, établissements publics) porte atteinte à une liberté fondamentale (liberté d’expression, droit au respect de la vie privée et familiale, droit d’asile, etc.). Le juge des référés a des pouvoirs étendus : il peut suspendre une décision de l’administration ou lui ordonner de prendre des mesures particulières. Pour rappel, les professionnels de la restauration et des stations de sports d’hiver l’ont fait et leurs demandes n’ont pas été retenues.

Seule l’Église a gagné et le gouvernement a dû revoir sa copie sur la limitation à 30 personnes lors des cérémonies religieuses : la jauge est calculée en fonction de la superficie, elle n’est plus limitée. Ce référé-liberté devrait être gagnant parce que les juges administratifs du Conseil d’État sont très attachés à la notion d’équité. Et les conditions d’accueil dans une église sont en tous points comparables à celles d’un cinéma ou d’une salle de spectacle : chacun est assis, masqué, ne bouge pas et tous regardent dans la même direction. Ironie de l’histoire, lors de la présentation de sa loi sur le séparatisme, Jean Castex n’a cessé de vanter la laïcité à la française. Or, dans les faits, les églises sont ouvertes et les théâtres sont fermés ! J’ai hâte de savoir en quoi le fait d’assister au récit de la naissance d’un homme nommé Jésus serait sans danger, alors que le récit d’un homme nommé Tartuffe serait source de contamination.

Nous n’avons que trop tardé. J’appelle donc les directeurs de cinémas, théâtres et autres lieux de spectacle à déposer de toute urgence un référé-liberté au Conseil d’État. Cette démarche est essentielle. Et si le juge nous donne tort, il devra justifier sa décision. Samuel Churin

La colère gronde de partout dans le monde de la culture et les salles de spectacle vont adresser un référé auprès du Conseil d’État pour faire valoir leurs droits. Un appel à manifester est lancé pour le mardi 15 décembre à Paris (Place de la Bastille, 12H) et en Région :  « Les réponses que nous sommes en droit d’attendre ne relèvent pas uniquement du ministère de la Culture, qui est fragilisé en cette période, mais de l’ensemble du gouvernement. L’Élysée, Bercy comme le ministère du Travail doivent se montrer à la hauteur des enjeux historiques qui se posent pour nos secteurs. Notre combat est celui de la dignité ! ». Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Cinéma, Expos, installations, Rideau rouge

Gérard Philipe, l’acteur engagé

L’année 1959 ne fut pas seulement celle du décès de Gérard Philipe, survenu le 25 novembre à l’âge de 37 ans. Quelques mois plus tôt, il avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs. Itinéraire d’un acteur engagé.

 

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, un 25 novembre, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque déjà, Gérard Philipe exprime avec clarté le statut social du comédien dans la société. Il affirme en conclusion que, pour le syndicat, « l’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel. Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Dans l’après-midi du 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé pour un cancer du foie. Il s’éteint le 25 novembre 1959. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, conservateur à la Bibliothèque nationale de France et commissaire de l’exposition qui lui fut consacrée en 2004. « Au delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du    « Diable au corps » et de « La Chartreuse de Parme » ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

1 commentaire

Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire, Rideau rouge

Sefsaf, artistes en péril

Habitué des planches avignonnaises, installé du côté de Saint-Étienne, Abdelwaheb Sefsaf pointe l’inquiétude dispersée de ses pairs, mais aussi le bricolage du ministère de la Culture. Comme ses compagnons de jeu, le directeur de la compagnie Nomade in France a stoppé sa création en plein vol.

 

Marina Da Silva – Quel est pour vous l’impact de ce second confinement ? Vous deviez présenter votre nouvelle création, Ulysse de Taourirt (1), en novembre.

Abdelwaheb Sefsaf – C’est plus difficile. Le moment où une compagnie sort le plus d’argent, c’est lors de la création de son spectacle, avec la nécessité de l’exploiter dans la foulée et d’équilibrer les comptes. Là, on nous interdit de le vendre. D’où une situation extrêmement périlleuse. Les aides de l’État, en mars et avril derniers, étaient de 1 500 euros pour la compagnie, des aides ridicules à l’échelle d’une création. Récemment, cette aide a été plafonnée à 10 000 euros mais il faut justifier de 50 % de chiffre d’affaires. Qui va rentrer dans ces critères calculés sur un modèle commercial ?

M-D.S. – Comment les compagnies peuvent-elles faire face à cette situation ? La vôtre, qui est ancienne, et les plus fragiles ?

A.S. – Notre équilibre repose en partie sur notre présence à Avignon tous les deux ans. La situation actuelle met tellement à mal notre trésorerie qu’il est probable qu’on ne puisse y jouer en 2021. Nous tournons beaucoup, 90 représentations pour Si loin si proche, plus de cent pour Médina Mérika. Si on fait vingt dates en 2021, ce sera le bout du monde. Ce n’est pas seulement difficile pour les petites compagnies, c’est dramatique pour celles qui tournent et ont quasiment tout perdu.

M-D.S. – Quelles pourraient être les solutions ?

A.S. – J’en suis à me questionner sur la pertinence de créer un spectacle dans les conditions actuelles. La différence fondamentale par rapport à la première crise, c’est que cette fois-ci les théâtres sont ouverts. Les artistes peuvent être accueillis en résidence, fabriquer, répéter… Mais comment reprendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard un spectacle ? Les calendriers vont être très incertains, sans garantie de pouvoir jouer. Ce qui pourrait être mis en place – et c’est ce que nous avons proposé, avec le metteur en scène ­Emmanuel Meirieu, au niveau de la région ­Rhône-Alpes –, c’est une concertation des compagnies sur ce que nous pourrions demander aux théâtres. Pour l’heure, on nous propose partout des reports de dates sans la moindre indemnité, alors que leur mission – pour laquelle ils continuent à percevoir des subventions – est d’accueillir compagnies et spectacles. Ce qui pourrait aussi être envisagé avec le ministère, c’est une concertation sur une indemnité pour tous. Dans le cadre du chômage partiel – 86 % du net –, il y a un reste à charge pour la compagnie, et la cotisation est à taux zéro pour les intermittents.

M-D.S. – Comment cette proposition est-elle reçue ?

A.S. – Nous en sommes encore à la concertation au niveau régional – quelque 70 compagnies – pour pouvoir avoir une parole et une action communes et interpeller directement les partenaires publics : l’État, la région, afin qu’ils se tournent vers les théâtres. Lors du premier confinement, un certain nombre de lieux ont dédommagé, un peu à géométrie variable. Ce n’est même plus le cas aujourd’hui. Tous les retours qu’on a eus sont très alarmants. Il faudrait une charte de « bonnes pratiques ». Les théâtres ne peuvent pas se contenter d’ouvrir aux répétitions sans engagements pour jouer. Cela va provoquer un embouteillage de tous ces spectacles reportés – dont les engagements sont la plupart du temps oraux – et de ceux qui vont continuer à être créés. Il n’y a aucune anticipation, c’est du bricolage ! Il est très important d’agir collectivement, c’est notre profession qui est en péril. La difficulté, c’est de ne pas savoir où nous allons et d’avancer encore trop en ordre dispersé. Propos recueillis par Marina Da Silva

(1) Les dates de tournée sur www.cienomadeinfrance.net

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Rideau rouge, Sur le pavé

Lagarce, le jeune homme pressé

Décédé en 1995, l’auteur et metteur en scène Jean-Luc Lagarce s’impose aujourd’hui comme un jeune classique de la scène contemporaine. Sous la plume de Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre. Le juste portrait définitif d’un grand jeune homme pressé.

 

L’étoile de Jean-Luc Lagarce n’est pas près de pâlir. Depuis sa mort, le 30 septembre 1995, ses pièces sont traduites en trente langues. L’une d’elles, Juste la fin du monde, a fait l’objet d’un film du cinéaste ­québécois Xavier Dolan, primé à Cannes en 2016. Elle est au programme du baccalauréat. De Jean-Pierre Thibaudat, paraît Lagarce, une vie de théâtre (1). C’est une monographie ­synthétisant le destin de l’auteur-metteur en  scène enlevé précocement par le sida (il en disait, par euphémisme, « ce que vous savez »), qui est désormais un jeune classique de la scène contemporaine.

En 2007, Jean-Pierre Thibaudat publiait chez le même éditeur, intimement lié à la vie du sujet, le ­Roman de Jean-Luc ­Lagarce. L’ouvrage actu­el, enrichi­ de la connaissance du journal de Lagarce et de témoignages inédits, constitue le juste portrait définitif d’un grand jeune homme (1,88 m) pressé, qui mena sa vie au rythme de l’incendie, mit en scène, écrivit sans répit tout en cultivant l’amitié avec pudeur, chercha l’amour dans maintes brèves rencontres et subit le pire avec stoïcisme. Suivant la chronologie, Thibaudat part de la naissance, le 14 février 1957, à ­Héricourt (Haute-Saône). Famille ouvrière protestante. Père et mère travaillent chez Peugeot. Études à Besançon. Lectures à perte de vue. Cours de théâtre en amateur. Jean-Luc Lagarce, à 20 ans, fonde sa compagnie, la Roulotte, avec une poignée d’amis qui ne le quitteront plus, dont la comédienne Mireille Herbstmeyer et François Berreur alors jeune premier, plus tard éditeur à l’enseigne des fameux Solitaires Intempestifs, du beau titre même d’une pièce de Lagarce.

Débuts sous le signe de la vache enragée, rencontre avec Théâtre Ouvert, dirigé par Micheline et Lucien Attoun, reconnaissance progressive du metteur en scène et, plus tardive, de l’auteur qui prend son bien où il le trouve (Tchekhov, Ionesco, Kafka…) et dont chaque texte, à la fin, s’avère de l’ordre auto­biographique en filigrane, jusqu’au bouquet final de chefs-d’œuvre résolus : Juste la fin du monde, donc, le Pays lointainDerniers remords avant l’oubliles PrétendantsJ’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne… Un livre chaleureux, avec tact, empli d’infor­mations puisées aux meilleures sources, qui font encore plus aimer celui qui sut, dans sa brève existence comme dans son œuvre, tresser le tragique avec l’humour. N’est-ce pas ce qui fait tout le prix de la figure de Jean-Luc ­Lagarce, ­définitivement entré dans le monde des voix chères qui se sont tues ? Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Les Solitaires Intempestifs, 200 pages, 10 euros.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, essais, La chronique de Léo, Rideau rouge

Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Pages d'histoire, Rideau rouge