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Zucco, fureur et mort

Au théâtre des Mathurins (75), Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie entre violence, amour et mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau des Mathurins, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux) qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Texte tronqué, éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent quelque peu dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. La mort de l’auteur messin s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha. En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité, amour et désir de vie se fraient non sans peine un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : Du 21/09 au 28/12, chaque lundi à 20h. Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Annick Cisaruk, Ferré revisité

Le 16/09 au Kibélé (75) et le 25/09 à Marcq-en-Barœul (59), Annick Cisaruk et David Venitucci revisitent le répertoire de Léo Ferré. Riche des arrangements de l’accordéoniste, un récital à forte intensité servi par la gouaille de la comédienne et chanteuse qui épouse révolte et poésie du libertaire à la crinière blanche.

Il le disait, le proclamait, le chantait, le bel et grand Léo… « Avec le temps… Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage, et l’on oublie la voix« , murmurait Ferré au micro, visage en gros plan dans la lumière tamisée des projecteurs. Peut-être, oui, probablement et pourtant Annick, la gamine de quinze ans groupie de Sheila en ce temps-là, n’a rien oublié, ne peut pas oublier comme le chante Jacques Brel, un autre monument de la chanson ! Bourse du travail à Lyon, haut-lieu de concerts en ses années de jeunesse, une place de récital offerte par son frère… Le chanteur à la crinière blanche entonne L’albatros, le poème de Baudelaire qu’il a mis en musique. « Je suis complètement fascinée, fracassée, je décolle », avoue Annick Cisaruk, des années plus tard l’émotion toujours aussi vive à l’évocation de l’anecdote.

Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène du Kibélé… Regard complice, œil malicieux, gambettes au diapason, c’est parti pour un tour de chant de plus d’une heure. La Cisaruk ne fait pas du Ferré, elle habite Ferré, convaincante, émouvante ! Osant visiter l’ensemble de la carrière chansonnière du libertaire natif de Monaco en 1916, d’un père employé de la Société des bains de mer et d’une maman couturière, célébrant la femme et l’amour, la révolte et la liberté, la poésie en compagnie de Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire et Aragon, autant d’auteurs qu’il orchestre avec un incroyable génie mélodique… « En illustrant ainsi toutes les facettes du répertoire de Léo Ferré, je veux donner à aimer un poète visionnaire et un compositeur universel », confesse Annick Cisaruk avec tendresse et passion, « pour moi, Léo Ferré demeure le plus important parmi les grands auteurs-compositeurs du XXème siècle ».

Avec Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, son amour de jeunesse, la belle interprète aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Reconnaissant toutefois, sans honte ni remords, sa détestation de l’accordéon jusqu’à sa rencontre, amoureuse et musicale, avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Depuis lors, lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète, « de l’Olympia au caboulot de quartier, j’éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter ».

Outre Ferré, Annick Cisaruk a conçu un spectacle autour des textes de Louis Aragon, « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». Toujours sur des compositions originales de David Venitucci, un nouvel éclairage sur l’œuvre majeure du grand poète Enfin, entre répétitions et récitals, jamais en panne de créativité, la belle ingénue s’immerge dans l’univers de Serge Reggiani, textes-peintures et lettres. C’est moi, c’est l’Italien / Est-ce qu’il y a quelqu’un ? / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… En coulisse, musique et chanson, se peufine un vibrant hommage à l’inoubliable interprète et comédien. Silenzio, bocca chiusa ! Yonnel Liégeois

Où va cet univers ? Un hommage vibrant à Léo Ferré. Le 16/09, à 19h30 : Le Kibélé, 12 rue de L’échiquier, 75010 Paris (réservation indispensable : 01.82.01.65.99). Le 25/09, à 20h00 : Théâtre Colisée Lumière, 56 rue Montgolfier, 59700 Marcq-en-Barœul (réservation indispensable : 03.20.31.37.17 ou sur le site de Marcq-en-Baroeul).

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Quand les galets prennent l’eau…

Au théâtre de l’Atelier (75), Claire Laureau et Nicolas Chaigneau présentent Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre (ce qui rend la baignade bien plus agréable). Un spectacle de la compagnie PJPP, où la légèreté des situations frise avec l’absurdité du propos. De l’humour déjanté, servi par des interprètes au tonus survitaminé.

Il était une fois… un délire verbal créé en 2021 aux Bains-Douches du Havre, le premier volet du diptyque Le Vide dont le second (Derrière) se donne aussi au théâtre de l’Atelier. Qui n’en finit plus de désarçonner le public avec quatre incongrus ou farfelus qui l’affirment, sans ambages ni discussion possible, Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre ! Et d’ajouter d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient, que c’est justement ce qui rend la baignage bien plus agréable… Une discussion sans intérêt, diriez-vous ? Affirmatif, ce qui en fait donc charme et nécessité, ce qui confirme son degré de pertinence : parler pour ne rien dire est une affaire trop sérieuse et de trop grande importance pour être confiée à la bouche de n’importe qui. Le quotidien, la routine, l’inutile, le presque tout et n’importe quoi ? Il faut de l’audace et une belle dose d’innocence, surtout d’inconscience, pour faire spectacle avec le rien de la pensée, le néant de la réflexion, le vide de tout dialogue. Du théâtre de l’absurde, comme on en avait point goûté depuis fort longtemps : le lieu commun, ineptie patentée et homologuée, élevé au rang de système philosophique incontournable !

Jeux de mots et jeux de chaises, une dizaine sur le plateau, s’enchaînent ainsi à grande vitesse ! Une overdose de mots scandés ou chantés qui s’étirent en folles envolées à ne jamais tarir, un charivari de propos sur tout et rien échangés entre les jeunes membres de la bande où le non-sens, au final, prend sens pour le public estomaqué et éberlué par tant de virtuosité à enfiler et déclamer les futilités. Et de s’interroger en retour sur la banalité et l’incohérence pour nombre de nos dialogues et débats quotidiens… Assis, debout, allongés ou enlacés, en solo ou duo, les quatre garçons et filles nous entraînent dans une danse des mots, une sarabande ubuesque où le vertige du verbe nous projette dans un absurde langagier des plus jouissifs ! Un rythme endiablé, un humour corrosif qui électrisent cœurs et corps pour nous projeter dans un ailleurs, le monde mystérieux et secret de la parole et de l’alphabet. Yonnel Liégeois

Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, la compagnie PJPP : du 19/09 au 14/11, 21h. Derrière : jusqu’au 12/11, 21h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01 46 06 49 24).

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1960, Brel à la fête de l’Huma

En septembre 1960, Jacques Brel se produit sur la scène de la Fête de l’Humanité. Un concert qui n’a guère laissé de traces si ce n’est, sans doute, dans les souvenirs de celles et ceux qui l’ont vécu.

Pas de photo en 1960, heureusement Brel revient en 1963 !

Il est des concerts dont seule la date demeure, auréolée d’un mystère insondable, celui des choix éditoriaux et des archives. Ainsi en va-t-il de celui de Jacques Brel, lors de l’édition des 3 et 4 septembre 1960 de la Fête de l’Humanité, tout juste annoncé dans l’édition quotidienne du 1er septembre par un bref encadré, pas même 500 signes, surmonté d’une photo. Un bien court rappel biographique pour ce chanteur belge né en 1929 dans une famille catholique d’industriels spécialisés dans la vente de carton. « Quand il a senti qu’il allait étouffer, il a crevé le couvercle et il est sorti de sa boîte comme un jeune diable ébouriffé, une guitare à la main », nous dit le texte. Belle manière de présenter les débuts – difficiles – de cet artiste protéiforme qui, en 1960, a connu quelques succès mais n’en est qu’au tout début de son ascension.La suite ? « Vous la connaissez », concluent les confrères de l’époque.

De son concert de 1960 à la « Grande Fête de l’Humanité », pour la première année au parc des sports de La Courneuve, il ne nous reste presque rien. Combien, sur la scène de la Fête, a-t-il chanté de chansons ? Il a sans doute interprété Ne me quitte pas, créée l’année précédente à Bobino, tout comme La valse à mille temps. Et l’inoubliable Quand on n’a que l’amour, son premier grand succès public, composé en 1956. Mais le mélancolique Plat Pays, la cruelle – mais jouissive – Ces gens-làJef, et Mathilde mûrissaient encore dans l’esprit de l’artiste, tels les blés aussi blonds que les cheveux de la belle Frida… Il y a fort à parier qu’il n’a concédé ni bis, ni rappel, lui qui n’en faisait jamais, même pour son dernier concert à l’Olympia. Brel n’aurait dérogé à cette règle qu’une seule fois, si l’on en croit son accordéoniste Jean Corti. À Moscou, en 1965, il a « bissé » Amsterdam, l’un de ses titres phares que, pourtant, lui-même n’appréciait guère. Mais le public avait tranché : la chanson a son alchimie lyrique, ses accents tragiques.

La maison familiale de Brel, rue du Moulin à vent, Montreuil (93)

À la Fête, en 1960, elle n’était encore qu’une promesse qui ne se réalisera que quatre ans plus tard. Brel n’a pas non plus fredonné Jaurès, sortie en 1977 sur son dernier album, Les marquises. Nul doute que les fidèles du journal fondé en 1904 par l’homme politique l’auraient bien accueillie, qui ont défendu la classe ouvrière que le chanteur y dépeint si subtilement. Ce concert à la Fête de l’Humanité advient un peu plus d’un an avant sa première prestation à l’Olympia, qui signe le véritable envol de sa carrière de chanteur. Lui qui ne s’est jamais débarrassé du trac et vomissait avant de monter sur scène a, sans doute et à son habitude, bu un grand verre d’eau, peut-être un whisky ou une bière.

Combien de cigarettes a-t-il fumées ? On imagine qu’il a transpiré sur la scène de la Fête de l’Humanité, gesticulant des pieds à ses longs bras, donnant tout, avec ses tripes. Fidèle à lui-même, Brel ne trichait pas – c’est trop facile de faire semblant, nous dit-il. Seize ans plus tard, il annonçait ses adieux à la scène, se consacrait au cinéma, devenait pilote, et puis skipper. Jusqu’à ce que le « Grand Jacques » se taise finalement, en 1978, à seulement 49 ans. Dix-huit ans après son premier passage à la Fête de l’Humanité – il y reviendra en 1963 –, dont il ne reste qu’un rêve. Jessica Stephan, in l’Humanité

La Fête de l’Humanité, concerts-spectacles-cinéma-livres-débats-conférences : les 11-12-13/09. Base 217/Le Plessis-Pâté, 91220 Brétigny-sur-Orge (infos Billetteries).

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Pas de pétanque au ghetto !

Au théâtre Montparnasse (75), Olivier Veillon propose On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Un solo au parfum de yiddishland, où Éric Feldman convoque les fantômes de son enfance. Pour nous raconter avec humour et tendresse, sans pathos, les séquelles de la Shoah qu’il porte en lui.

Ce titre qui vient de loin – plaisanterie d’un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ adressée à un rescapé du ghetto de Varsovie, sur un terrain de boule parisien -, donne le ton de ce seul en scène, où le comédien nous conte ses démêlés intimes avec la vie. Il énonce les traumatismes de l’Holocauste qui minent les survivants et leur descendance sur plusieurs générations. Une contamination que l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer compare à celle de la bombe atomique. Assis côté jardin, sur une chaise qu’il ne quittera guère, quelques carnets de notes sur une petite table à ses côtés, Éric Feldman présente un à un les membres de sa nombreuse famille. Venus de Pologne, ses grands-parents rêvaient de la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ses propres parents, oncles et tantes, furent des « enfants cachés », sauvés par miracle…

Seul en scène mais habité

Son récit, en forme de conversation à bâtons rompus avec le public, est tissé d’anecdotes et de bons mots qui reflètent le pessimisme résilient de ces « malades des camps », terme du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad.  « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dit un oncle. Un autre nous apparaît, filmé avec un cigare, imitant Serge Gainsbourg qui fut son moniteur dans un foyer pour orphelins juifs : il s’appelait alors Lucien Ginsburg. Ce même tonton devint G.O. au Club Méditerranée, conçu par Gérard Blitz comme un anti-camp de concentration. Sous la plume alerte d’Éric Feldman, tous ces personnages sont bien vivants, et émouvants, quand il prend pour eux l’accent yiddish et nous chante quelques berceuses de cette langue en voie de disparition, tout comme ces derniers témoins de l’Holocauste.

« À quoi penses-tu ? », lui demande une femme, dans le silence d’après l’amour. « À Hitler », répond-il. Rires du public, bien sûr, pris à revers. Mais l’auteur comédien manie le paradoxe et retourne la situation, pour revenir sur l’assassin de masse qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish). De même, il plaisante sur la psychanalyse ou le yoga, qui l’ont personnellement sorti de ses idées noires, pour dire ensuite, le plus sérieusement du monde, avec Thomas Mann, que Freud est l’« ennemi véritable et essentiel  » d’Hitler : « le philosophe  qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir ».  Ah, rêve le comédien, si Hitler, qui aimait tant sa maman Clara, avait rencontré le médecin des âmes, son compatriote et contemporain… Et pour conjurer la tragédie, il manie le Witz, cher à Sigmund, en pimentant son texte de mots d’esprit et lapsus soigneusement dosés.

Du je au nous

Après avoir tourné pendant des années avec Ça ira, Fin de Louis, de Joël Pommerat, Éric Feldman est confronté aujourd’hui à la solitude du plateau, mais il a su trouver une belle complicité avec le public, qu’il balade entre rire et émotion. On entend, au-delà de cette autofiction, l’histoire des victimes collatérales des guerres et génocides. Sans prendre part aux polémiques actuelles sur le conflit israélo-palestinien et sur les questions d’antisémitisme telles qu’elles sont dévoyées aujourd’hui, le spectacle, dépassionné et profondément humaniste, traite des traumatismes profonds causés par tout crime de masse. Mireille Davidovici, photos Patrick Zachmann

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, Olivier Veillon et Éric Feldman : les lundi à 21h et mardi à 19h. Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).

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Mengele, le tortionnaire impuni

Au théâtre Paris Villette (75), dans le cadre du festival Spot, Benoît Giros présente La disparition de Josef Mengele. L’adaptation du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme. Le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, médecin et bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.

Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.

À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.

C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossiphotos Jean-Philippe Larribe

La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : les 07 et 08/09, 20h. Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tel. : 01.40.03.74.20).

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Aragon, Elsa et Mesnager

À Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), le plasticien Jérôme Mesnager investit la Maison Elsa Triolet-Aragon. Philosophe et professeur émérite à l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans l’emblématique collection La Pléiade : 15 ans de travail pour 5 volumes.

Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ?
Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire : il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !

Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ?
D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte » par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.

Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ?
D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.

Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ?
D.B. – Il me semble qu’« Aurélien » (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale » (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !

Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ?
D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.

Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme…
D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par Jean-Bertrand Pontalis, où un auteur est invité à écrire ce que lui fait penser et dire un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Louis Aragon, l’intégrale des œuvres romanesques : cinq volumes. Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest, Raphaël Lafhail-Molino, Bernard Leuilliot, Nathalie Piégay-Gros.

Elsa Triolet, l’intégrale de ses œuvres : seize titres, avec ses traductions théâtrales de Tchékhov (La cerisaie, La mouette, Les méfaits du tabac et autres pièces en un acte, Platonov).

Mesnager, le blanc en mouvement

Jérôme Mesnager entre en 1974 à l’école Boulle. En 1979, il suit les cours de bande dessinée d’Yves Got et de Georges Pichard, professeurs à l’École supérieure des arts appliqués Duperré. En 1982, il est l’un des fondateurs de Zig-Zag, un groupe d’une dizaine de très jeunes artistes en « zig-zag dans la jungle des villes » qui décident d’occuper la rue en dessinant des graffitis et, aussi, d’occuper brièvement, le temps d’une performance artistique, des usines désaffectées. Le 16 janvier 1983, il invente l’Homme en blanc, « un symbole de lumière, de force et de paix ».

Jérôme Mesnager, Da balaïa, 1989, acrylique sur toile, 210 × 390 cm

Cette silhouette blanche aussi appelée « Corps blanc » ou « l’Homme blanc », Jérôme Mesnager l’a reproduite à travers le monde entier, des murs de Paris à la muraille de Chine. Il peuple les murs de la ville de ses silhouettes libres et en mouvement qui transforment l’espace urbain en terrain poétique. traversent frontières et supports. « Je fais des tableaux et la toile, c’est le monde ». Fresques, rues et fragments urbains : partout, Mesnager fait surgir une légende discrète qui rappelle que l’art peut naître sous nos pas.

Exposition Jérôme Mesnager : jusqu’au 26/04, tous les jours de 14h à 18h. Le moulin de Villeneuve, Maison Elsa Triolet-Aragon, Rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).

Le  moulin de Villeneuve

Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple Aragon-Triolet en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. Régulièrement, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…). Suite aux intempéries d’octobre 2024, la Maison a été durement touchée par les inondations. Plus d’un mètre d’eau a inondé les lieux : le rez-de-chaussée du musée (la cuisine du couple, le bureau d’Aragon et le grand salon), la librairie-boutique, les espaces d’expositions. L’association sollicite donc tous les soutiens, quel que soit leur montant, afin de préserver ce formidable legs et d’entamer au plus vite une nouvelle page de l’histoire du moulin de Villeneuve. Y.L.

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Barthes, le roman d’une vie

Au Garage Théâtre, à Cosne-sur-Loire (58), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.

Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.

Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.

Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité.

Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Le projet Barthes, Sylvain Maurice : le 28/08, 21h00. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Réservation : 06.26.75.38.39/ le.garage.theatre@gmail.com)

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Le Larzac, d’un plateau l’autre…

Au festival du mOrse, le 28/08 à Couffouleux (81), tel un conteur aux temps reculés, Philippe Durand raconte le Larzac ! Une aventure sociale. Plus que le rappel d’une lutte emblématique sur les hauteurs du Massif Central, la parole vivante de paysans qui croient en la terre. De la ville aux champs, du plateau du Larzac à celui d’un théâtre, un spectacle fort en convictions.

Seules les ménagères de plus de cinquante ans et les étudiants encore chevelus d’après 68 s’en souviennent : de l’occupation du plateau du Larzac, des grands rassemblements festifs, des bombes lacrymogènes et « des moutons plutôt que des canons » ! De Bretagne en Savoie, de Picardie en Navarre, des Landes au Morvan, durant plus d’une décennie, ils sont venus par milliers, ils étaient toujours là pour s’opposer à l’extension du camp militaire sur les hauteurs du Massif Central. En juin 1981, au lendemain de son élection à la présidence de la République, François Mitterrand annonce officiellement l’abandon du projet.

Solitaire derrière sa petite table de conférencier, quelques feuillets épars devant les yeux pour donner le change, Philippe Durand entame la conversation. En toute intimité, en toute simplicité… « Rien ne sera jamais plus comme avant », affirme d’emblée le comédien, « les habitudes, les savoirs nés de l’expérience de la lutte sont à présent solidement ancrés sur le plateau ». Il sait de quoi il parle. Longuement, régulièrement, il est parti à la rencontre des paysans du Larzac. Pour y découvrir les aventuriers d’un nouveau monde, toutes générations confondues, solidement ancrés sur leur terre, pionniers d’une utopie devenue réalité.

Qu’on se le dise, cependant, cet homme est dangereux, c’est un récidiviste ! Depuis quelques années déjà, le comédien chevronné s’est reconverti en collecteur de paroles, mieux encore et avant tout en écouteur : discret, patient, fidèle. Une preuve ? Son précédent spectacle, joué sur tous les plateaux de France et d’ailleurs, fort d’un incroyable succès populaire, 1336… Près de quatre ans de lutte contre le géant Unilever, 1336 jours, pour les salariés de l’usine de Géménos, les Fralibs, qui sauvent leur outil de travail et fondent leur Scop ! Une « aventure sociale » exemplaire, comme celle du Larzac, dont Philippe Durand s’est fait le témoin en dégustation de quelques boîtes de thé, une aventure théâtrale qu’il renouvelle, entre pâturage et labourage, avec la même force dramatique. Par la seule puissance des mots, sans décorum ni machinerie.

Devant l’auditoire, il n’est pas question cette fois de raviver l’histoire des combats d’hier, aussi épiques furent-ils, juste d’en faire mémoire pour comprendre le présent : un plateau qui compte aujourd’hui plus de paysans installés que dans les années 80, une expérience de vie démocratique qui perdure au cœur des aléas du quotidien, une gestion des terres unique en son genre ! Les hommes et femmes dont Philippe Durand se fait porte-paroles, avec parfois l’accent du cru, ne se veulent ni des héros ni des marginaux. Juste des travailleurs de la terre qui ont façonné, au nez et à la barbe de prétendus spécialistes qui leur promettaient échec et désillusion, un mode de vie solidaire et participatif qui n’exclut ni débats ni contradictions, qui ont instauré des circuits de distribution innovants et, surtout, ont inventé un outil de gestion unique en son genre, la Société civile des terres du Larzac !

Créée en 1984, la SCTL se fonde sur le droit d’usage. Nul n’est propriétaire de la terre, on la travaille jusqu’à la retraite, « toute personne qui a envie d’exercer ce métier à partir du moment où le lieu il est disponible elle doit pouvoir l’exercer c’tte personne », rapporte le comédien avec justesse et malice, un conseil de gérance administre l’affaire avec la participation de tous les fermiers et résidents du plateau. La démocratie à l’épreuve du quotidien, « se réunir, discuter, réfléchir et décider ensemble sont devenus des réflexes naturels ». Pas de surenchère, le mot juste pour décrire la condition paysanne et un modèle économique dont ferait bien de s’inspirer l’ensemble du monde agricole, à cent lieux des visions chères aux industriels de la FNSEA ! Philippe Durand ne dresse pas le tableau d’un monde idyllique, il rend audible et visible une communauté d’hommes et de femmes qui, entre intelligence et modestie, inventent aujourd’hui d’autres manières de vivre et travailler au pays.

De la bouche du comédien, la parole se libère et se distille gouleyante, sincère, ludique et poétique pour chanter la beauté de la terre comme la dureté du travail ou du climat. Sa verve, son regard enjôleur, ses talents de conteur font merveille. Du haut du Larzac au bas d’une table, le public est emporté dans un flot d’émotions et de convictions, conquis devant telle saveur et fraîcheur. L’embellie d’un théâtre populaire qui, d’un plateau l’autre, retrouve droit de cité. Yonnel Liégeois

Larzac !, Philippe Durand : le 28/08, 21h, salle Hervé de Guerdavid. La compagnie du Morse, 53 avenue Jean Berenguier, 81800 Couffouleux (Tél. : 05.31.23.29.93/07.54.66.58.80). Le texte du spectacle (138 p., 10€) est publié aux éditions Libertalia.

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Jacques Copeau et les Copiaus

Le 25/08, Catherine Dasté , la petite-fille de Jacques Copeau, sera inhumée à Pernand- Vergelesses (21). Créateur du théâtre parisien du Vieux-Colombier en 1913, Jacques Copeau fonde la troupe des Copiaus en 1925. La même année, il achète une maison en ce village de Bourgogne qui devient lieu de rencontres.

En 1913, lançant un « appel à la jeunesse », Jacques Copeau rassemble autour de lui une troupe engagée, comprenant Charles Dullin et Louis Jouvet, et propose une programmation extrêmement riche, avec une alternance de quinze pièces en huit mois. Au retour d’un long séjour à New-York de 1917 à 1919, il insuffle au Vieux-Colombier une intense activité, marquée par la fondation d’une école novatrice. Mais, en 1924, Jacques Copeau décide de s’éloigner de Paris et installe en Bourgogne sa « communauté théâtrale ». Formée d’une partie de sa troupe et des élèves de l’école, elle sera en 1925 à l’origine de la troupe des Copiaus, ainsi surnommée par le public bourguignon. Cette année-là, Copeau achète une maison familiale à Pernand-Vergelesses, un village vigneron qui devient le camp de base de la troupe, pionnière de la décentralisation.

2025 marqua le centenaire des Copiaus et de la maison Jacques Copeau, qui organisa une série d’événements mettant en avant l’identité de ce lieu unique au croisement de la création, de la transmission et du patrimoine. Monument historique, labellisée Maison des Illustres, elle participe au travail de mémoire et à la connaissance critique de l’œuvre de Copeau et de ses filiations multiples, en France et dans le monde. La Comédie-Française s’associa à ce centenaire lors d’une soirée en décembre 2025 au Théâtre du Vieux-Colombier avec des prises de parole, des lectures et des chansons en présence de multiples personnalités du monde du théâtre : Cécile Suzzarini, présidente de la Maison Jacques Copeau, Jean-Louis Hourdin et Cyril Teste, ses actuels conseillers artistiques, des membres de la Comédie-Française, dont l’administrateur général Clément Hervieu-Léger et le doyen Thierry Hancisse, ou encore Marcel Bozonnet, François Chattot, Anne Duverneuil, Hervé Pierre, Jean-Marc Roulot, Daniel Scalliet, Mathilde Sotiras, Hélène Vincent, Mathias Zakhar…

Cette soirée anniversaire fut également l’occasion d’une levée de fonds pour ce grand chantier de réhabilitation de la maison de Pernand-Vergelesses. La demeure est située au cœur des Climats du vignoble de Bourgogne, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. L’association Maison Jacques Copeau a pour mission de préserver et mettre en valeur ce patrimoine. L’ensemble des bâtiments qui composent le site va faire peau neuve. Ils s’organisent autour d’une belle demeure bourguignonne du XVIIIe siècle surplombant des jardins en terrasse, entourée de bâtiments plus modestes d’époques diverses, des appartements occupés par les artistes en résidence au bureau construit en 1984 par Paul Chemetov.

Jean-Louis Hourdin, la demeure au label Maison des Illustres

La restauration de la maison principale est au cœur du projet : la présence de Jacques Copeau, de sa famille et de la troupe des Copiaus y sera magnifiée. La chambre-bureau de Copeau et celle de son épouse, témoins préservés de leur présence, retrouveront leur aspect authentique. Trois extensions contemporaines, inspirées des rustiques cabotes bourguignonnes (ancien abri de pierre pour vignerons), offriront de nouveaux espaces aux artistes en résidence pour leur travail de création. Un autre chantier de culture ! Yonnel Liégeois

L’inhumation de Catherine Dasté : le 25/08 à 11h, 17 Rue du Paulant, 21420 Pernand-Vergelesses. La maison Copeau, 4 rue Jacques Copeau, 21420 Pernand-Vergelesses (Tél. : 03.80.22.17.01). Courriel : contact@maisonjacquescopeau.fr

La maison en chantier

En juillet 2025, la maison Jacques Copeau a fermé ses portes pour se réparer, se réinventer, s’embellir. Le chantier de réhabilitation mêle intimement l’indispensable restauration patrimoniale (monument historique oblige !) et les transformations qui apporteront au projet de la maison un nouveau souffle : mieux accueillir les artistes et les visiteurs, aménager de nouveaux espaces de travail, prendre soin des jardins, répondre aux défis climatiques…

L’association Copeau a besoin de soutien, elle lance une grande collecte via la Fondation du patrimoine pour boucler le financement. Chaque euro récolté se changera demain en traverses de charpente pour durer, en tavaillons de châtaigner pour dialoguer avec la pierre, en laine de bois pour isoler, en enduits à la chaux pour faire respirer les murs, en papiers peints ressuscités… Grâce à chacune et chacun, citoyenne et citoyen, une nouvelle page de l’histoire de la maison Jacques Copeau va s’ouvrir !

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Cosne, les mécanos du théâtre

Du 26 au 30/08, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre propose la 7ème édition de son festival d’été. Un lieu conçu par le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, directrice de la compagnie La Louve En ce troisième millénaire, une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Bien au contraire, jamais en panne d’imagination, avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, dans la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre… À la veille de l’ouverture de la sixième édition de leur festival d’été, du 27 au 31 août, ils peuvent s’enorgueillir du succès : ni panne d’essence et encore moins d’inspiration, ni pénurie de pièces moteur et encore moins d’erreurs d’allumage, l’imagination au volant et le public conquis sur la banquette arrière !

« J’avais envie de créer une nouvelle aventure de décentralisation », confie Jean-Paul Wenzel. « Grâce à Agnès Decoux, une amie de longue date qui habite Cosne, m’est venue l’idée de rechercher un lieu pour y fabriquer un abri théâtral et j’ai trouvé cet ancien garage automobile avec une maison attenante ».

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Loin de courir après les honneurs, l’homme de scène peut tout de même s’enorgueillir d’être deux fois couronné par la SACD, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques : en 2022 pour l’ensemble de son œuvre et quarante-cinq ans plus tôt, en tant que… jeune talent !

Depuis sept ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles ouverts à tous et unanimement plébiscités par le public.

« Cette nouvelle aventure de décentralisation est passionnante, elle ouvre à un avenir joyeux », confie Jean-Paul Wenzel avec gourmandise. « Après la création du Centre dramatique national de Montluçon et les Rencontres d’Hérisson (petit village de 700 habitants) dont j’ai partagé l’animation avec Olivier Perrier pendant 28 ans, ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tenait vraiment à cœur », avoue le dramaturge sans cesse à fouler les planches !

Rapidement, après l’ouverture des portes, aux nouveaux mécanos se greffe en février 2022 l’association Les Amis du Garage dont Jean-Yves Lefèvre, le local de l’étape, assume désormais la présidence. Lors de son installation en bord de Loire, ce fut la découverte du premier festival d’été du Garage, la rencontre avec le comédien Denis Lavant, Jean-Paul et Lou Wenzel. « Nous tombons en amitié, on se voit désormais plusieurs fois par semaine« . Fort de sa soixantaine rugissante, l’ancien informaticien et pilote d’engins en tout genre survole l’événement et anime avec doigté et convivialité la joviale bande d’allumés ! Leur objectif ? « Aider et seconder nos amis artistes dans les tâches extérieures aux spectacles (travaux, communication, billetterie, gestion du bar et de la restauration durant les deux festivals annuels) », confie Jean-Yves, « notre association est devenue, je le pense, indispensable au bon fonctionnement de ce bel espace de culture ».

Un bel espace assurément, professionnels du spectacle vivant et critiques dramatiques en attestent, où plaisir du vivre ensemble et partage d’émotions fortes transpirent de cour à jardin ! Avec son enthousiasme communicatif, le chef de bande le reconnaît, « depuis notre premier contact, que d’émotions, que de belles rencontres ! Une foultitude de spectacles de qualité tout au long de l’année avec la présence sur scène de grands noms du théâtre, de la danse, de la littérature… Et l’énorme chance pour moi de partager des moments rares autour d’une assiette avec tous ces artistes qui ont tant à raconter et à partager ».

Aujourd’hui, l’apport culturel et artistique du Garage Théâtre déborde au-delà de la sphère nivernaise. Frontalière du Cher, de l’Yonne, du Loiret et proche de Paris, la petite entreprise Wenzel et consorts attire des spectateurs en provenance de toute la France !

Confiant en l’avenir, Jean-Paul Wenzel l’affirme, persiste et signe, « le théâtre ne peut pas mourir » ! « J’ai fait toute ma carrière dans le théâtre public, je suis un enfant de la République ». Se désolant cependant qu’aujourd’hui « cette même République s’éloigne peu à peu de son rôle essentiel qui est de soutenir ce lien si précieux entre l’art et le peuple », élargissant son regard à tous les services publics en déshérence : éducation, hôpital, transports… « Un peuple sans éducation, sans culture, sans confrontation à l’art, est un grand danger pour la République », affirme-il avec force et moult convictions. Jean-Paul Wenzel ? Un grand homme des planches, un citoyen de haute stature. Yonnel Liégeois

Le festival, du 26 au 30/08 : spectacles à 19h dans le jardin, à 21h en salle. Pour tout savoir et réserver : Les amis du garage. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 06.26.75.38.39). Courriel : le.garage.theatre@gmail.com

CHANTEZ, DANSEZ, JOUEZ : MOTEUR !

Le mercredi 26/08 : La surprise du jardin à 19h. Moi le glorieux (création), à 21h : l’adaptation de l’ouvrage de Mathieu Belezi, Attaquer la terre et le soleil (prix du livre Inter 2023). L’histoire d’Albert Vendée, l’homme le plus riche d’Algérie en 1962 : un texte sur la colonisation mis en scène par Jean-Louis Martinelli, avec le comédien Hammou Graïa.

Le jeudi 27/08 : La surprise du jardin à 19h. Abysses, de Davide Erinia à 21h : son carnet de séjours à Lampedusa, l’île italienne connue pour ses innombrables accostages de migrants et son centre de rétention. Interprétation de Jacques et Léon Bonnaffé, mise en scène de Sara Amrous.

Le vendredi 28/08 : La surprise du jardin : Théodule à 19h, par la compagnie Les Affranchis. Le projet Barthes à 21h, d’après La préparation du roman de Roland Barthes : l’homme s’adresse au public du Collège de france, l’auditoire découvre la magie de sa parole, son intensité et son humour. Dans une mise en scène de Sylvain Maurice, avec le comédien Vincent Dissez.

Le samedi 29/08 : La surprise du jardin à 19h. Le tribun ou dix marches pour rater la victoire à 21h. : le petit opéra burlesque de Mauricio Kagel, avec Jean-Paul Wenzel le récitant et Jean-Yves Chir à la direction musicale de l’harmonie municipale, les élèves et professeurs de l’école de musique Coeur de Loire.

Le dimanche 30/08 : Avec la participation de Magali Kothenschulte et de Jean-Yves Lefèvre, un texte de Jean-Paul Wenzel : Les diablotines à 18h. Un spectacle, issu d’un atelier, avec cinq femmes du Centre médico-psychologique de Cosne. Dans une mise en scène des Wenzel, père et fille.

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La Mousson, une pluie de pépites !

« Écrire le théâtre d’aujourd’hui », telle est la devise de la Mousson d’été qui, jusqu’au 27/08, se déroule en l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54). Sous la direction artistique de Véronique Bellegarde, un festival original avec moult pépites à l’affiche.

En août 2025, la Mousson d’été, l’instigatrice de ces fameuses « rencontres théâtrales internationales », célébrait son 30ème anniversaire ! Au fil du temps, la manifestation s’est imposée comme le rendez-vous incontournable des nouvelles écritures du théâtre. Dans un contexte encore bien particulier pour cette nouvelle édition qui, jusqu’au 27 août, se déroule au cœur d’une crise climatique, sociale et internationale, durable… Avec moult incertitudes au tournant mais aussi, toujours, la rage de vivre et de changer ce monde qui a fait son temps.

« C’est en 1995 que germa dans l’esprit de Michel Didym l’idée de créer en Lorraine une manifestation dont l’objet serait moins le spectacle à proprement parler, à l’instar d’autres festivals d’été, que l’exploration, passionnée mais sérieuse, de la production des auteurs du théâtre contemporain », rappelle l’historique de l’événement. « Pendant une semaine, à la fin du mois d’août, des textes inédits y seraient présentés sous des formes souples et légères : lectures, mises en espace, cabaret… ».

Pari osé, pari gagné ! Cette année encore, entre université d’été et mises en espace-lectures programmées, la Mousson propose une suite de temps forts exceptionnels où le public, en toute convivialité, dialogue avec auteurs et metteurs en scène. Avec à la clef moult textes à découvrir, français et étrangers, à l’affiche demain sur les scènes européennes, servis par des interprètes de qualité et en présence d’auteurs aux diverses nationalités :

 Et le monde resplendit d’Angus Cerini (Australie), dir. Véronique Bellegarde. Texte traduit par Dominique Hollier avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
 Une fin de Sébastien David (Québec), dir. Lélio Plotton, dramaturgie Lola Molina (Théâtre de poche européen), avec les amateurs du bassin mussipontain.
 Madame Yamamoto est encore là de Dea Loher (Allemagne), dir. Aurélie Van Den Daele (Théâtre de l’Union, CDN). Texte traduit par Laurent Muhleisen avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
 L’homme en son jardin de Ludovic Longelin (France), dir. Lélio Plotton. Texte lauréat de l’Aide Nationale à la Création.
 Nous avons peur Nous apprenons à compter de Jana Milivojević (Serbie), dir. Cédric Gourmelon (Comédie de Béthune, CDN). Texte traduit par Karine Samardzija avec le soutien de la Mousson d’été.
 Insectes d’Oriol Morales i Pujolar (Catalogne), dir. Véronique Bellegarde. Texte traduit par Laurent Gallardo avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
 Golgotha de Jorge Palinhos (Portugal), dir. Clémence Coullon. Texte traduit par Marie-Amélie Robilliard avec le soutien de la Maison Antoine Vitez.
 Où va-t-on quand on part de Nikolina Rafaj (Croatie), dir. Camille Dagen (Cie Animal Architecte). Texte traduit par Nicolas Raljevic.
 L’Apparition de Sandrine Roche (France), dir. Stanislas Nordey. Texte lauréat de l’Aide Nationale à la Création.
 Les multiples voix de mon frère de Magdalena Schrefel (Autriche), mise en ondes par Laurence Courtois pour France Culture

Spectateur néophyte ou averti, chacun est le bienvenu : de l’art à portée de tous dans une authentique ambiance de partage et de dialogue. Venez, venez donc à la Mousson d’été, dans le fabuleux décor de l’abbaye des Prémontrés ! Une semaine durant, elle vous donnera des nouvelles du théâtre du monde. Yonnel Liégeois, photos Boris Didym

DU GRAND ART AU CŒUR DE L’ÉTÉ

« L’année 2026 est marquée par un contexte politique et social difficile. Le domaine de la culture est fortement touché.Cette édition de la Mousson met en lumière une nouvelle génération de jeunes dramaturges européen·ne·s : serbe, croate, belge, catalan… Leurs œuvres singulières et percutantes portent des forces de résistance sensibles et ancrées. Ces auteur·rice·s appréhendent le monde sans naïveté, avec ironie et subtilité. Des sujets graves sont traités avec une douceur apparente et de la drôlerie ».

« Les inquiétudes et défis qui traversent le monde d’aujourd’hui transparaissent dans les textes : l’artificialisation de la société, l’hyperconnectivité, la destruction de la planète, l’avenir des agriculteur·rice·s, les conflits armés et la recherche sous-jacente
d’alternatives. Les auteur·rice·s y font écho à travers des fictions qui laissent apparaître notre vulnérabilité et nous invitent à résister, en redonnant sa place à la nature, en faisant entendre des voix dissidentes face à la violence d’état ».

« L’écoute acérée de l’autre apparaît comme une urgence, une valeur essentielle. Une synergie, emmenée par la troupe artistique éphémère, se scelle autour de ces nouvelles écritures. Un esprit passionné, joyeux et convivial, souffle sur la magnifique Abbaye ». Véronique Bellegarde, directrice artistique

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Dérézo, de bouche en bouche…

Place de Beauce à Orgères (28), la compagnie Dérézo présente Par les bouches. Un spectacle atypique, où se mêlent senteurs des mets et parfums des mots. Entre saveurs gastronomiques et plaisirs littéraires, un buffet pour gourmets et gourmands.

Une quarantaine de convives, ni plus ni moins… Deux longues tablées face à face, une serveuse Madame M (comme j’m la bonne chère, pas la publicité décadente de la télévision…) et un serveur Monsieur R (comme je Respire huiles et épices…), Mathilde Velsch et Robin Le Moigne en tabliers bigarrés et bizarrement toqués à la manière de tout maître aux fourneaux ! Face à chaque invité, veillent au grain verre à pied et gobelet, une belle assiette et de mystérieuses fioles en surplomb. Jouez hautbois, résonnez musettes, s’ouvre le bal imaginaire des couteaux et fourchettes. Pour et Par les bouches, la première dégustation est avancée : jeux de langues et jeux de mots vont alors s’enchaîner, près d’une heure durant. Une manière originale de se mettre en bouche les ultimes plaisirs de sa cuvée estivalière !

Follement alléché, succombant à la tentation, Chantiers de culture l’a testé mais aucune lubrique potion ni dessous de table ne l’obligeront à dévoiler le menu. Il restera bouche cousue, c’est la surprise de la cheffe ! Miske Alhaouthou, d’origine comorienne, mêle avec délice sucré et salé, doux ou épicé, petites gâteries et grosses bouchées. Le bonheur n’est plus dans le pré, c’est celui du palais où nez et bouche sont élus prince et princesse d’honneur, seigneurs des senteurs ! Au royaume des gourmets et gourmands, chauds ou froids défilent mets et boissons aux multiples arômes, à chacune et chacun de découvrir et savourer leur texture, leur origine, leur goût : de la betterave au chocolat, de la cardamone au piment, de la châtaigne à la noisette, des huiles diverses aux sauces colorées… Un vertige culinaire, dans la bonne humeur et la convivialité où chaque convive a droit à la parole en aparté, est incité à partager découvertes et affinités avec voisine ou voisin de tablée !

La bouche, reine invitante pour ce spectacle atypique aux étranges couleurs, exhale aussi des parfums singuliers. Fille et garçon, serveurs attentionnés, les deux pétillants comédiens ne se contentent point de passer les plats. Tour à tour, pendant ou entre les services, ils déclament des propos d’hier ou d’aujourd’hui, mi-figue mi-raisin, entre humour et sérieux. De la Psychanalyse de la gourmandise de Gisèle Harrus-Reverdi aux Propos du cannibalisme Tupinamba d’Hélène Clastres, de Claude Olievenstein avec son Écrit sur la bouche au Pourquoi Sorcières ? de Xavière Gauthier, de Vous faîtes voir des os du ténébreux poète d’antan Scarron à L’os dans la gueule du crocodile ou Le phallus du psychiatre Nicolas Dissez… Et d’autres encore, écrits divers et variés qui titillent les papilles sur les multiples interprétations (culturelles, géographiques, politiques, linguistiques, éthiques…) de ce que l’on appelle communément goût, qui pimentent la sauce de ce récital gastro-littéraire qu’il fallait penser et imaginer !

Metteur en scène  de la compagnie Dérézo sise à Brest, fervent attablé comme ses acolytes, Charlie Windelschmidt a déjà goulûment mitonné quelques savoureux plats artistiques : Le petit déjeuner, Apérotomanie… À chaque fois, un hymne à la dive bouche, solide-liquide-volatile-expressive, qui tente ainsi de mettre l’eau à la bouche d’un public peu habitué à franchir la porte des théâtres, de le convaincre à ne point faire la fine bouche mais à mettre les bouchées doubles pour oser le premier pas. Du théâtre de rue d’un nouveau genre assurément, à table bien évidemment ! Une totale et vraie réussite, quand la culture se partage et se déguste aussi plaisamment. Yonnel Liégeois, photos Dérézo

Par les bouches, Charlie Windelschmidt : le 23/08, 18h30 et 20h30. Place de Beauce, 28140 Orgères-en-Beauce (Réservation obligatoire : 07.56.06.06.56). Le 09/10, en la commune de Bannalec (29).

Le 06/09 à la Moulinette de Logonna-Daoulas (29) et le 11/10 à Beaupréau-en-Mauges (49), la compagnie Dérézo vous invite à son Petit déjeuner. Le 10/10, même lieu, à son Apérotomanie.

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Uzeste, musique et palabres

Du 20 au 22/08, se déroule à Saint Macaire (33) la 49ème Hestejada. Un festival créé en 1978 à Uzeste par le musicien Bernard Lubat, délocalisé en raison des risques d’incendies en Gironde. Une initiative artistique qui privilégie improvisation et convivialité. Loin de la culture standardisée, mêlant sans vergogne innovations musicales et palabres sociales en pays de Gascogne.

​Bientôt quinquagénaire, la 49ème Hestejada (fête au village, en gascon) bat de nouveau le rappel ! Non dans la commune d’Uzeste, son lieu d’ancrage, en raison des risques d’incendie : après un interlude à Bazas la veille, du 20 au 22/08 à Saint Macaire … Coorganisé avec la CGT d’Aquitaine depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, un festival qui ne ressemble à aucun autre, une « mine d’art à ciel ouvert » aussi déjantée que le dénommé Lubat Bernard, percussionniste de renommée internationale mais pas seulement, multi-instrumentiste et jazzman émérite, fondateur du festival et maître œuvrier de la compagnie Lubat de Jazzcogne…

Le signataire du Manifeste des œuvriers dévoile l’événement en un langage fleuri dont il est coutumier : « La Cie Lubat et ses artistes œuvriers associés ne perdent ni leur temps ni leur talent à la pro-duction de spectacles déclarés marchandisants télessivants ! Artistes en joute en route, enfance de l’art à l’œuvre, imagination à l’abordage, déplacement de bornes, invention sur le pouce… rien ne nous arrête… tout nous invite invente intente ! », commente le batteur-persifleur en son propos « jazzgasconnant » et cognant fort singulier, à jamais déroutant pour les non-initiés ! Rien que çà au programme mais pas seulement, avec une féérie d’étoiles musiciennes, conteuses, chanteuses ou débatteuses dans le ciel de Gascogne jusqu’au 22 août : ,André Minvielle, Louis Sclavis, Marc Perrone, François Corneloup, Lionel Suarez… Sans oublier la clarinette du regretté Michel Portal ! Le 19/08, 21h à Bazas, se déroulera une soirée « Hommage aux sapeurs-pompiers et aux citoyens locaux qui les ont aidés » : un récital « cela va sans ”incendire” »« chansons enjazzées » et « concerto pour piano brûlant » avec Bernard Lubat (accordéon, chant, piano, verbe)…

« C’est quoi l’art ? C’est ce qui n’existe pas, c’est pour ça qu’il faut l’inventer », ose proclamer le musicien émérite, multi instrumentiste à tout vent et contre courant, génial producteur de sons et rimeur de mots.

Qui m’aime se suive Urgent créer, criait l’autre
Sauve qui veut la vie…
À la recherche du contre-temps perdu
Et comme disait Thélonius Monk,
compositeurimprovisionnaire d’en base
« Le jazz c’est la liberté… pensez-y ! »

Bernard Lubat

Outre représentations théâtrales, récitals chansonniers et concerts de jazz (de la clarinette aux percussions, de la trompette à l’accordéon…), Alain Delmas (un entretien en date de 2023), l’un des responsables régionaux de la CGT et président d’Uzeste musical, s’en réjouit à l’avance : malgré la délocalisation, rencontres et débats demeurent à l’affiche de cette 49ème Hestejada !

D’ici d’en poètes et paysans cultivateurs de culture artistisans techniciens œuvriers
chercheurs créateurs pionniers passeurs transformateurs faux menteurs…
Pour une colère joyeuse dans un océan d’indifférence généreuse…
Le village comme écrin et ses habitants comme partenaires solidaires salutaires
Humour humeur humanité humidité !

Pour une lutte à vie à vivre éperdue d’avance d’enfance…
Ni d’avant ni d’arrière-garde mais bien plus tôt d’avant les gardes…
Bio diversité créatrice artistique culturelle sociale éducative…
Ne pas confondre éducation populaire et démagogie participative
Ne nous laissons pas simplifier, enfumer, entuber, marchandiser !

Musique, chanson, théâtre, poésie mais aussi réflexion-question-confrontation… Uzeste, même délocalisé ? Un moment privilégié où se croisent artistes et chercheurs, universitaires et travailleurs : un festival unique en son genre ! Yonnel Liégeois

La 49ème Hestejada : les 20/21 et 22/08, à Saint Macaire (33). Web : https://uzeste.org/

Œuvriers et Ouvriers

Le swing des œuvriers, de Jean-Michel Leterrier avec la complicité d’Alain Delmas (coédition NVO/IN8, 248 p., 25€00), est un bel ouvrage, tant par la photographie que par le texte, qui relate les trois décennies de fréquentation/création entre le festival d’Uzeste et la CGT de la Gironde ! « Le compagnonnage s’est vivifié année après année, les artistes se conjuguant aux ouvriers pour donner naissance aux œuvriers, fabuleux exemples de créolisation », soulignent les deux auteurs. De chapitre en chapitre, entrecoupés de portraits aussi savoureux que cocasses des têtes d’affiche comme des « petites mains » à la réussite du chantier, Jean-Michel Leterrier et Alain Delmas dressent avec allégresse l’aventure culturelle de l’organisation syndicale. Des bourses du travail en 1892 jusqu’à l’élaboration de la « Charte de la lecture à l’entreprise » en 1981…

Plus tard, lancée conjointement par l’UD CGT des Vosges et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y aura l’invitation d’un « Grand Témoin » aux représentations du Théâtre du Peuple à Bussang (88) dans les années 2000… Sans oublier les initiatives à chaque festival d’Avignon (84) et à celui de la BD d’Angoulême (16), la présence forte de la CGT des Ardennes au Mondial des Marionnettes de Charleville-Mézières (08), la participation au Printemps des Poètes à Paris et au festival de la poésie de Lodève (34) « Les voix de la Méditerranée »… Sans compter les multiples invitations au siège de la centrale syndicale à Montreuil (93) à des rencontres-débats avec écrivains-comédiens ou plasticiens, l’organisation de plusieurs colloques « Travail-Culture-Syndicat » sous l’égide de la Commission confédérale Culture animée en son temps par Jean-Pierre Burdin puis Serge le Glaunec, eux-aussi singuliers œuvriers d’Uzeste et d’ailleurs dont les portraits manquent à l’appel ! En supplément d’âme, le livre s’enrichit d’un DVD symbolisant le mariage heureux entre texte-image et son.

De l’histoire ancienne en fait, depuis que le syndicat a supprimé sa commission Culture confédérale, et en conséquence les événements qu’elle initiait : aujourd’hui, dans ses publications comme dans son organisation, la CGT célèbre surtout son passé, tant elle semble avoir hypothéqué son avenir. Y.L.

Le manifeste des œuvriers, de Roland Gori/Bernard Lubat/Charles Sylvestre (coédition Actes Sud/Les liens qui libèrent, 80 p., 9€50), affiche et décline le retour à l’œuvre du désir sous toutes ses formes lorsqu’il sonne aux portes de l’existence : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, fort de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, à 63 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genet, Sartre…

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