Au Théâtre de Poche, à Paris, Tristan Le Doze présente Pour un oui ou pour un non. La pièce emblématique de Nathalie Sarraute, quand pour un rien le langage devient une arme de destruction massive ! Avec un talentueux trio d’interprètes.
Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, mais reconnaissons le, il l’a tout de même dit d’une drôle de façon : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien…, çà… » avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, déplaît à son ami, contrarie son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humourNathalie Sarraute. Preuve en était faîte en 2019 avec le cycle que la Manufacture des Abbesses, rue Véron à Paris, consacrait à l’initiatrice du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses mémorables Tropismes à L’ère du soupçon, ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend alors d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques petits chefs d’œuvre, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non tout en haut de l’affiche !
Précédemment, sous la direction de la metteure en scène Agnès Galan, la même bande s’était emparée avec jubilation de Elle est là, sa première pièce écrite en 1978. Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une bataille de mots à l’humour corrosif derrière laquelle percent misogynie et dictature de la pensée.
Dans Pour un oui ou pour un non, deux hommes, H1 et H2, se retrouvent donc après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, l’un des protagonistes énonce les griefs, son reproche majeur. « C’est bien…, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie…
En dépit d’une amie, convoquée pour donner son avis mais contrainte non sans humour à reconnaître son incompétence en la matière, au baisser de rideau la rupture est consommée. Un petit bijou littéraire et théâtral que le metteur en scène Tristan Le Doze cisèle à la perfection ! Servi par un trio d’interprètes (Bernard Bollet, Gabriel Le Doze, Anne Plumet) qui manie tout en nuance et finesse, avec élégance et justesse, le propos de Sarraute. Dans un décor dépouillé, habillé d’une pâle lumière, une joute verbale qui devient jubilatoire en leur compagnie. Ces petits « rien », dans l’intonation ou le regard, nous rendent au final les protagonistes proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue tout autant tragique que dérisoire !
Lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien, à répondre oui ou non la question ne se pose pas : Sarraute est à savourer sans modération. Un festin de mots pour rien, sinon un rien de plaisir, parce que chacun le sait : si rien c’est rien, deux fois rien ce n’est pas rien, c’est déjà beaucoup ! Yonnel Liégeois.
Pour un oui ou pour un non, Tristan Le Doze : jusqu’au 03/12, les mardi/mercredi et jeudi à 19h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Au théâtre Dijon-Bourgogne (21), Maëlle Poésy présente 7 minutes. Une pièce de Stefano Massini, revisitée par la directrice du CDN avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Face aux repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante sur le monde du travail.
Une nouvelle équipe de comédiennes, une nouvelle production avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, une nouvelle mise en scène en mode bi-frontal… Après le succès à la création de 7 minutesen 2021 avec la troupe de la Comédie Française, Maëlle Poésy revisite la pièce de Stefano Massini… Tension extrême sur la scène dijonnaise, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.
Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 90 minutes de confrontation pour 7 minutesà brader ou à ne point lâcher. 90 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 90 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.
À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la nouvelle mise en scène de la directrice du CDN semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité. Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.
Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Blanche, seule elle l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !
Blanche : La prochaine fois, à quoi on renoncera ?
À trois jours de sécu par mois ?
À un mois de mutuelle par an ?
À quoi ? Dîtes-moi : à quoi ?
Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». 7200h sur l’année travaillées « gracieusement », à bien calculer et compter, alors la déléguée de conclure : « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».
Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! Une pièce sur la tension qu’il faut traverser pour rester unies, les luttes ouvrières se jouent ici à travers une parole collective, fragile et forte : il faut s’écouter, argumenter, convaincre et peut-être, au final,, faire un pas vers l’autre. Cent minutes de confrontation houleuse mais captivante entre salariées pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois
7minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène de Maëlle Poésy : les 3-4-5-9 et 10/11 à 20h, le 06/11 à 18h30, le 07/11 à 17h. Théâtre Dijon-Bourgogne, Parvis Saint-Jean, rue Danton, 21000 Dijon (Tél. : 03.80.30.12.12). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).
Tournée : Les 18 et 19/11 TNB, Rennes (35). Les 26 et 27/11 Théâtre Quintaou, Anglet (64). Du 02 au 12/12 Théâtre de la Cité, Toulouse (31). Les 16 et 17/12Espaces Pluriels de Pau (64). Les 06 et 07/01/27 Le Grand R, La Roche‑sur‑Yon (85). Du 15 au 23/01Théâtre de la Ville – Les Abbesses, Paris (75). Du 26 au 28/01 La Comédie de Saint‑Étienne (42). Les 10 et 11/02Théâtre de Saint‑Nazaire (44). Du 16 au 18/02 Le Lieu Unique, Nantes (44). Du 03 au 13/03 TNP, Villeurbanne (69). Les 18 et 19/03 MC2, Grenoble, (38). Les 24 et 25/03 Châteauvallon‑Liberté, Toulon (83).
Le 25/10 à 22h30 sur France 4, au théâtre La Pépinière (75) jusqu’en janvier 2027, Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan présentent Les gros patinent bien. Molière 2022 du meilleur spectacle de théâtre public, une comédie hilarante qui ne quitte plus l’affiche ! Une histoire de cartons loufoque et inénarrable, d’une originalité déconcertante, à l’humour inégalé.
D’abord, ils ne sont pas si gros qu’on le dit, l’un d’eux offre même l’image d’un grand échalas, avec pas grand chose sur la peau sinon son slip de compétition, d’une élégance approximative ! Quant à l’autre, s’il paraît quelque peu empâté, c’est qu’il ne quitte pas son siège de fortune durant toute la représentation… Et les deux, Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan cartonnent fort, d’une énergie débordante sans une minute de répit. Envahis, dépassés, submergés par des centaines de cartons, petite ou grande taille, dans un spectacle à l’originalité déconcertante !
Récompensé en 2022 du Molière du meilleur spectacle de théâtre public, depuis lors Les gros patinent bien n’a jamais quitté l’affiche, écumant toutes les salles de Paris et de Navarre, plébiscité par un public conquis par son esprit de créativité, la qualité de son interprétation réglée au cordeau, sa dose d’humour inégalée ! L’histoire ? Loufoque et inénarrable, en raison de dialogues distillés au compte-goutte et dans une langue absconse, à cause de multiples rebondissements sans queue ni tête (enfin, pas tout le temps…) à la suite de la pêche inattendue d’une sirène dans les eaux du grand nord, au final un amour éperdu pour la belle aux senteurs poissonnières qui entraîne son amoureux d’un continent l’autre, de conquêtes en défaites, d’illusions en déboires, de rebondissements plus abracadabrantesques les uns que les autres… Pour tout décor et expression, des bouts de carton qui défilent à grande vitesse, dessus leur signification et destination inscrites à l’encre noire : de quoi « seicher » l’imaginaire du public… En fin de représentation, une grande marée de pâte à papier submerge la scène !
Cartoonesques sans limite, hilarants jusqu’au débordement en rires pleureurs, les deux compères, Laurel et Hardy des temps modernes, ne reculent devant aucune excentricité, offrant aux spectateurs une pochade jubilatoire qui, sous couvert de gags dignes des plus grands fantaisistes, ne manque pourtant point de poésie. Vraiment à ne manquer sous aucun prétexte, pour petits et grands qui s’en souviendront longtemps, promesse de poissonnier ! Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau
Les gros patinent bien, de et avec Pierre Guillois et Olivier Martin-Seban : jusqu’au 03/01/27, le mardi à 19h et les samedi/dimanche à 15h. En alternance avec Pierre Thionois, Jonathan Pinto-Rocha, Didier Boulle, Pierre Delage, Clément Deboeur, Alexandre Barbe, Édouard Penaud et Félix Villemur.La Pépinière, 7 Rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16). Enregistré au Théâtre du Peuple de Bussang, le spectacle est disponible jusqu’au 02/11 sur le site France TV.
Au théâtre de l’Essaïon, Bernard Bloch a conçu et joue en solo Après-midi, piscine. Un spectacle dans lequel il distille, savamment, sept courts récits de Kafka traduits par Jean-Pierre Lefebvre, Stéphane Pesnel ou Bernard Lortholary.
L’idée lui est venue d’une note en date du 2 août 1914, relevée dans le journal du jeune bureaucrate praguois désireux d’une vie saine et pure : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi, piscine ». L’intuition de l’acteur s’avère stimulante. « Son » Kafka n’est pas encore tout à fait « kafkaïen ». De sa main à plume surgit alors une comédie humaine tragi-comique, dans laquelle le rêve et l’ironie, passés au crible d’une lucidité raisonnée, ne se privent pas de subtiles embardées vers l’étrange. Après un bref prologue de son cru, en costume blanc, chemise en satin écarlate,réincarné en animateur mélancolique d’un cabaret germanique des années 1920, Bernard Bloch se mue en conteur scrupuleux, attentif aux nuances infinitésimales d’une écriture d’écorché vif à l’humour sous-jacent.
Kafka ressuscité sur scène
N’est-ce pas aveuglant, par exemple, dans la nouvelle Une petite femme, dans laquelle Kafka, fiancé déçu depuis 1913, narre à la première personne du singulier chaque phase du désarroi masculin devant l’être féminin mis en énigme ? Idem, au fond, pour Blumfeld, un célibataire plus très jeune.Le plaisir de l’esprit est constant, au fil de la découverte de chacun des récits, depuis La soudaine promenade, Le grand nageur, le Pont, ou encore Un virtuose de la faim (ailleurs intitulé Un champion de jeûne). L’acteur, à l’art de dire consommé, passe d’un récit à l’autre grâce à un discret effet de tambour et de cymbale. À point nommé, il entonne en allemand, a cappella, Der König von Thule (le roi de Thulé), de Goethe, une chanson en yiddish, Le chien et l’Empereur et Mon père m’a donné un étang, chansons populaires. Bernard Bloch s’avoue de la sorte comme un lointain frère puîné de Franz Kafka, parti du poumon il y a cent un ans.
Ce florilège de textes, énoncés sur le ton si bien tempéré de l’émotion et de l’admiration éperdues, nous offre l’opportunité de mieux encore révérer le génie de celui qui sut si bien mettre au jour le revers fantastique de la vie quotidienne, scrutée avec le regard intérieur qui n’appartint qu’à lui. Quand bien même le sous-titre du spectacle est De l’impossibilité d’être Kafka, Bernard Bloch se met dans sa peau, habite son âme, nous la livre palpitante. Jean-Pierre Léonardini
Après-midi, piscine, Bernard Bloch : Jusqu’au 01/12, les lundi et mardi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75014 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Au théâtre de l’Atelier (75), Jacques Osinski présente 4.48 Psychose. La pièce emblématique de Sarah Kane, magistralement interprétée par Sandrine Bonnaire. Oeuvre testamentaire de la dramaturge anglaise, qui se suicide en 1999 au final de l’écriture… Paradoxe, un texte qui est un tumultueux chant d’amour à vivre !
Pieds nus solidement ancrés aux planches, visage déterminé, Sandrine Bonnaire apparaît en pleine lumière. Durant plus d’une heure, elle est, elle sera Sarah Kane… Douce ou impulsive, calme ou torride, la parole circule en un débit ininterrompu, hormis quelques furtives réparties de son médecin psychiatre (Frédéric Leidgens, en vidéo). La blessure est profonde, le mal-être évident, le désir de vivre aussi.
Après leur collaboration réussie, et unanimement saluée par le public, dans L’amante anglaise de Marguerite Duras, le metteur en scène Jacques Osinski retrouve la comédienne en ce monologue d’une haute intensité tragique. Cri du cœur, cri de douleur, 4.48 Psychose se refuse pourtant à être seul cri de malheur. Si Sarah Kane, née en 1971, crie au secours dans cet écrit ultime avant son suicide en 1999, l’auteure encensée par le grand Edward Bond livre là un authentique, fort et puissant, cri de rage en la vie. Contre ce médecin qui lui susurre, quoique malade « tout ira bien », contre ces médicaments à avaler dont la liste ne cesse de s’allonger : maigre répit, illusoire répit entre nausées et insomnies… La femme ne veut pas la mort, elle veut qu’on l’écoute, qu’on l’entende surtout, un appel au secours parce que belle est la vie !
Belle, la comédienne l’est aussi ! Ni pathos ni démesure sur scène, le mot maîtrisé, les silences aussi, le regard embué de noirceur ou brillant de lueur, le corps digne debout ou couché, la main tendue ou la jambe recroquevillée… La souffrance est pesante, posée là sur le plateau face à notre impuissance, l’amour aussi de soi et des autres qui ne parvient à surmonter la violence du mal-être. L’espoir, la lumière, l’à-venir elle veut y croire, elle y croit encore malgré « la psychose » qui la ronge, cet enfermement mental qu’elle ne parvient à circonscrire. Spectateurs, comme aimantés par le regard solitaire et égaré de la Bonnaire, nous en effleurons les sinistres rivages, nous abordons au plus près du naufrage. Il est 4h48, l’heure a sonné. C’est puissant, poignant ! Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois
4.48 Psychose, Jacques Osinski : jusqu’au 15/11, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Dans une nouvelle traduction de Vanasay Khamphommala, le texte est édité aux éditions de l’Arche.
Au théâtre du Petit Montparnasse (75), Frédéric Cherboeuf met en scène Le Plancher. Une histoire vraie, un récit saisissant de Perrine le Querrec, adapté et interprété avec fièvre par Nicolas Degrémont
C’est l’histoire d’un plancher en bois. D’un sol récupéré dans une ferme des Pyrénées, sur lequel sont gravés 208 mots. Pas un de plus. C’est aujourd’hui une pièce dumusée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne à Paris, actuellement visible au Mac-Val, le musée d’art contemporain à Vitry-sur-Seine. C’est seulement en 1993 que fut découvert ce parquet gravé, lors de la vente de la ferme où il se trouvait.
Ces mots, maladroitement tracés, témoignent d’une vie de misère et d’un désespoir absolu. Ils sont dus à Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972), dit Jeannot. En publiant en 2013 un roman très documenté et titré simplement Le Plancher, l’autrice Perrine le Querrec a entrepris de saluer la mémoire de cet homme mort à seulement 33 ans, victime de solitude, de manque de soins, de la faim.
Une mise en scène sobre et envoûtante
Le comédien Nicolas Degrémont, qui a adapté le texte, estime que « monter Le Plancher aujourd’hui est un acte responsable qui vise à sensibiliser le plus grand nombre sur l’impact de l’isolement, de la mise à l’écart, de l’impossibilité à dire et sur le risque de sombrer dans ce que l’on appelait hier ”la folie” ». Frédéric Cherboeuf signe la mise en scène, sobre et envoûtante.
Accompagné par Zoé Saubat au violoncelle, Nicolas Degrémont, pendant plus d’une heure, et sans autre accessoire, ne quitte pas l’espace de ce plancher reproduit à l’identique. Il ne raconte pas, il donne vie au personnage de Jeannot. Traduisant en parole, et dans le mouvement incessant, ses tourments effrayés. Et produisant un moment de théâtre d’une rare puissance. Gérald Rossi, photos Serge Perichon
Le Plancher, Frédéric Cherboeuf : jusqu’au 25/10, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h15. Théâtre du Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaité, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).
Au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Mahabharata, une histoire de la violence. L’histoire de deux familles qui, au fil des âges, ne cessent de se combattre et de choisir la mort en héritage. L’emblématique épopée indienne, 250 000 vers, interprétée exclusivement par des comédiennes.
Dès l’extinction des lumières, la grande scène du Théâtre public de Montreuil se transforme en champ de batailles ! Et pour un temps certain, entracte compris, trois heures exactement… De génération en génération, fortes de solides liens de parenté pourtant, les familles Kaurava et Pandava ne cessent de s’affronter, de cadavres en cadavres une vengeance à la mort qui s’éternise. Un conflit que relate le Mahabharata, chef d’œuvre littéraire qui a traversé les siècles de bouche à oreille, poème indou de 250 000 vers, l’épopée érigée en mythe ! Les accrocs du festival d’Avignon, comme les ménagères de plus de cinquante ans, s’en souviennent. Lors d’une soirée mémorable en la Carrière de Boulbon, nouveau lieu de représentation inauguré pour l’occasion en juillet 1985, les géniaux Peter Brook et Jean-Claude Carrière avaient orchestré un cycle de trois pièces (La partie de dés, L’exil dans la forêt, La guerre) et offert au public français la primeur de cette œuvre : un événement, une révélation, un monument incontournable au final de neuf heures de spectacle, repris ensuite par l’emblématique metteur en scène anglais dans le décor naturel de son théâtre des Bouffes du Nord !
Pauline Bayle, la directrice du TPM au talent certain et reconnu, n’affiche point semblable ambition. Son projet ? Proposer une version condensée pour la rendre plus intelligible, moderniser la langue pour la rendre plus audible, resserrer l’intrigue pour la rendre plus accessible. Un triple exercice qui a nourri, avec excellence et réussite, les précédentes créations de la metteure en scène : tant avec son adaptation de l’Iliade et l’Odyssée d’Homère qu’avec les Illusions perdues de Balzac… Pour parvenir à ses fins entre lumières fantasques et décors inspirants, tel un contrepied au théâtre shakespearien où seuls les hommes avaient le monopole de la scène, un choix étonnant : une distribution exclusivement féminine d’une magistrale présence, une qualité d’interprétation au-dessus de tout soupçon, une scénographie au magnétisme convaincant !
Au-delà de la juste dénonciation de son propos, cette « histoire de la violence » nous plonge en vérité dans un tourbillon de scènes à répétition qui peinent à nourrir et à renouveler la réflexion.Entre impérieux désirs de vie et appels incessants à la mort, entre cauchemars et déraisons, il est à craindre que la partition, hors son authentique beauté, ne fasse illusion. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Mahabharata/une histoire de la violence, Pauline Bayle : jusqu’au 24/10, du mardi au vendredi à 19h, le samedi à 17h. Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90).
Les 26 et 27/11, au Tandem, Douai. Du 16 au 19/12, au Théâtre du Nord, Lille – Tourcoing. Du 06 au 16/01/27, aux Célestins, Lyon. Les 28 et 29/01, au Volcan, Le Havre. Du 03 au 05/02, au Trident, Cherbourg-en-Cotentin. Du 07 au 09/04, à l’Olympia, Tours. Le 13/04, à l’Équinoxe, Châteauroux. Les 20 et 21/04, à L’Azimut, Antony/Châtenay-Malabry. Le 24/04, au Théâtre Louis Aragon, Tremblay.
Au Tandem de Douai (59), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui d’adolescentes en rébellion et celui des adultes. Un spectacle déroutant.
Sur la scène du Tandem de Douai, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.
D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…
Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !
Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat
Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 14 au 16/10, les mercredi et vendredi à 19h30, le jeudi à 20h30. Tandem, Scène nationale, Place du Barlet, 59 500 Douai (Tél. : 09.71.00.56.78).
Du 12 au 15/11, au théâtre Vidy de Lausanne. Les 26 et 27/11, au théâtre Jean Vilar de Suresnes. Les 16 et 17/12, à la Comète de Châlons-en-Champagne. Du 10 au 16/01/27, au théâtre de la Cité à Toulouse. Du 25/02 au 14/03, au théâtre du Rond-Point à Paris.
Au théâtre du Rond-Point (75), Laurent Fréchuret met en scène L’Âge tendre. Créée aux États-Unis en 2021, une pièce de l’auteur états-unien George Brant, abondamment monté et reconnu dans la sphère anglo-saxonne, encore peu joué en France.
L’âge tendre est un monologue judicieusement traduit par l’experte Dominique Hollier, monté avec force et sensibilité par Laurent Fréchuret, fondateur du Théâtre de l’incendie. Embauché comme garde de nuit dans un gigantesque centre de rétention, un jeune Texan d’origine mexicaine voit que les « illégaux » entassés sont des enfants de « Latinos », arrachés à leurs parents en vertu d’une loi scélérate de Trump lors de son premier mandat. « Juste des petits enfants qui tiennent des ballons/Effrayés/Pleurnichant/Les ongles des pieds arrachés à force de marcher » …
Astreint à la clause de confidentialité, père de deux filles choyées, stigmatisé par sa femme à cause de cet emploi dont il a besoin, l’homme va, sous nos yeux, livrer à soi-même une rude bataille, s’attachant aux jeunes prisonniers malgré l’interdiction de tout contact rapproché, surtout que des enfants, de plus en plus nombreux, tombent dans un sommeil torpide inexplicable… Le théâtre de cette conscience bouleversée exige, à l’évidence, un acteur que Fréchuret définit comme un « athlète affectif », selon le mot d’Antonin Artaud. Il l’a trouvé en la personne de Dali Benssalah, au demeurant athlète effectif puisqu’il fut, dans sa jeune vie antérieure, champion de France de boxe thaï. Depuis, cinéma et télévision n’ont pu, par bonheur, le priver de la scène.
Son jeu, d’une précision extrême dans la mobilité, lors d’une adresse quasi permanente au spectateur, met souplement en relief, sans heurt pathétique, l’impérieuse nécessité du choix du cœur dans une situation invivable au regard de la pure et simple humanité. Cela épouse exactement le désir de George Brant : « J’étais furieux de la politique de séparation des enfants (…), j’avais honte de ce geste de cruauté (…), j’ai pensé que je pouvais aider en tant qu’auteur. »Laurent Fréchuret signe, là, une réalisation de grand mérite, que la composition musicale de François Robin et la silhouette fugace de Christophe Havard au saxo, dotent d’une aura poétique.
L’Âge tendre participe de l’actuelle conception d’un théâtre politique, fondée sur l’intervention dans l’immédiat. Elle a du pain sur la planche, les motifs de colère et d’indignation ne manquent pas. Sur scène, on attend d’autres manifestations concrètes du talent de George Brant, qui brave la trumperie. Jean-Pierre Léonardini
L’Âge tendre, Laurent Fréchuret : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Pascal Kirsch présente La mort de Jean-Marie de Balma. Autour d’un texte écrit par Vincent Guédon, le metteur en scène parvient à créer un univers à la fois réaliste et fascinant.
Au centre de la scène, une table, encombrée par des objets, divers papiers, des livrets… Autrement dit des souvenirs. Des objets réalistes du quotidien. Invité dans cet univers inconnu, le spectateur devient un témoin, dès les premières minutes, tout en subissant une forme étrange d’envoûtement. En 2012, il y a vingt-neuf ans qu’a disparu Jean-Marie (interprété par Jonathan Genet), comme l’explique son petit frère (Yann Boudaud). Disparition inexpliquée, fuite, possible décès…
Les spectateurs au plus près du plateau
Comment, dans ces conditions, pourrait-on accepter de ne pas savoir ? La mort de Jean-Marie de Balma est une sorte d’enquête. Libre à chacun de construire l’aventure en fonction de son vécu intime. Le texte de Vincent Guédon est précis, acéré et ouvert à l’imaginaire. À la fois fluide et encombrée des petits détails du quotidien d’une vie ordinaire, la mise en scène de Pascal Kirsch permet de s’inscrire silencieusement dans ce récit. La disposition de la salle, avec des sièges sur trois côtés autour de l’espace de jeu, facilite cet échange.
Jean-Marie a laissé peu de traces. C’est peut-être la directrice (excellente Catherine Vinatier) du centre Adoma, où l’homme vivait à Toulouse, qui livre le plus d’indices. Ajoutons les musiques, très contemporaines, composées et jouées en direct par Avise Sinivia. Les ingrédients sont réunis pour réussir un étrange spectacle qui parle d’humanité avec conviction. Gérald Rossi
La mort de Jean-Marie de Balma, Pascal Kirsch : jusqu’au 18/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 03 au 05/11 à Béthune, du 05 au 09/01/27 à Valence.
Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !
Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.
Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers de culture. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Nicolas Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Sylvain Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Où çà ? Est-ce bien lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…
Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : du 14 au 17/10, huit représentations à différents horaires. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).
Penser, un jeu d’enfant
Ida et Paul découvrent qu’ils pensent et ils en sont tout étonnés. Ils sont deux amis, naïfs et peut-être un peu clowns aussi. Ils jouent avec les mots, avec les pensées. Et quand on est deux, les pensées, ça peut se partager. Ça permet d’avancer et ça rend libre aussi… Ce n’est pas tout à fait un hasard si le titre de la pièce fait écho au célèbre texte du penseur Pascal ; il s’agit ici d’incarner, avec tout le sérieux et la joie dont sont capables les enfants, de grandes questions de philosophie. Sylvain Maurice a imaginé un spectacle pour deux acteurs et un musicien avec un dispositif simple, pour pouvoir l’installer partout et le rendre accessible à tous. Par la langue vive de Nicolas Doutey, qui signe là son premier texte pour la jeunesse, le théâtre devient un champ d’exploration au présent. Maïa Bouteillet
Au Moulin du Roc, la scène nationale de Niort (79),Jean-Pierre Bodin présente Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement créatif et festif !
Soirée conviviale au Moulin du Roc à Niort, une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert à l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les musiciens de la mémorable fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis le festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée.
Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand il déambulait, sax alto au bec, dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé au théâtre Charles Trenet de Chauvigny, son lieu de création ! Un succès garanti, c’est toujours avec plaisir que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !
Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province.
Sur scène, Jean-Pierre Bodin raconte sa madeleine de Proust trempée dans un verre de vin rouge (Le courrier de l’Ouest)
Pour rien au monde pourtant, chacune et chacun ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : bal des pompiers à la mairie, gilets jaunes au rond-point, rendez-vous au champ de foire, citoyens conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…
Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin aux Deux-Sèvres avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois
Le banquet de la Sainte Cécile :le 10/10, 18h. Le Moulin du Roc, 9 boulevard Main, 79000 Niort (Tél. : 05.49.77.32.32).Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Les publications chauvinoises, 59 p., 9€90).
« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun
« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ».L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux
« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ».Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité
« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ».Robert Migliorini –La Croix
« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud –Télérama
« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers –L’Express
« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart
« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles
« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde
« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! »Armelle Héliot – Le Figaro
« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ».Gilles Costaz – Les Echos
« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture
Au théâtre de l’Athénée (75), Carme Portaceli présente Les Bonnes. La pièce de Jean Genet, quand Claire et Solange projettent de tuer leur maîtresse. Au service d’une impertinente mise en scène, trois sulfureuses interprètes de la Comédie Française « hors les murs ».
En un décor d’une blancheur éclatante, salle de bain et toilette d’un intérieur bourgeois, Solange fait une entrée pétaradante ! Chantant, gesticulant, dansant, enfilant les beaux atours de sa patronne durant son absence… Claire, sa soeur employée de maison aussi, participe du travestissement. Les deux femmes, et Bonnes, ne supportent plus les regards méprisants et les propos humiliants de la maîtresse des lieux.
Quelques huit décennies après la création de la pièce de Jean Genet en 1947 par Louis Jouvet, alors directeur de l’Athénée, la metteure en scène catalane installe les protagonistes dans un environnement très contemporain, diction-musique-costumes, n’étouffant ni crudité ni nudité des situations. Plus que la haine maître-esclave, explosent sur les planches ce ressentiment, ce profond mépris social que les deux sœurs affirment subir à longueur de journée, du matin au soir. Plus que le dérèglement psychologique, Carme Portaceli met l’accent sur la cruauté, la violence du dysfonctionnement dans le quotidien. Point de gestes de tendresse entre Claire et Solange, le dialogue est tendu vers un seul objectif : de la soumission à la subversion, réduire la patronne au silence, éteindre ce regard si méprisant et insultant, l’assassiner finalement !
Une patronne fort déphasée, qui semble aussi dérangée que ses servantes… Les trois femmes à tour de rôle, magistrales Anna Cervinka – Elissa Alloula – Edith Proust ordonnant, vociférant, jouant des vêtements comme de la nudité pour habiller ou dévoiler leurs failles et dérives. La mort s’invite au final, un double jeu macabre où Claire et Solange signent leur défaite au fond d’une tasse de thé : entre délires du paraître et injonctions sociales, rêves de liberté et visions mortifères, les masques tombent, les murs s’envolent au propre comme au figuré. Double vérité du théâtre, double langage de Jean Genet ! Yonnel Liégeois, photos Agathe Poupeney
Les bonnes, Carme Portaceli et la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. L’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4 square de l’Opéra-Louis-Jouvet, 7509 Paris (Tél. : 01.53.05.19.19). Les Bonnes, Jean Genet (Folio Gallimard, 128 p., 8€10).
De janvier à mars 2027, en France et en Suisse : Miramas, Antibes, Arcachon, Enghien-les-Bains, Troyes et Berne. Les 20 et 21/03/27 à Varsovie, au théâtre Polski.
Au TNP de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Une petite affaire. L’adaptation de Seul dans Berlin, le roman méconnu de Hans Fallada qui évoque deux héros de l’ombre au cœur de l’Allemagne nazie. Avant son départ, le directeur et metteur en scène signe sa dernière création avec la sobriété et le talent qu’on lui connait, continuant à interroger l’Histoire pour éclairer notre présent.
Nous sommes à Berlin en pleine guerre. Otto et Anna Quangel apprennent brutalement la mort de leur fils unique, tombé « au champ d’honneur ». Sous le choc, leur conscience s’éveille. Dès lors, pour dénoncer le régime et ses crimes, ils se mettent à écrire contre Hitler de petits textes sur des cartes postales qu’ils déposent dans les halls d’immeubles et les cages d’escaliers. Cet acte de résistance, à la fois dérisoire et héroïque, redonne un sens à leur vie. Arrêtés par la police, ils comparaissent au tribunal et, condamnés à mort, jusqu’au fond de leur cachot ils affirment leur foi en la liberté.
Dans la nuit du fascisme
Jean Bellorini avait fait œuvre exemplaire en adaptant L’Ordre du jour pour quatre acteurs de la Comédie-Française, au printemps 2026. La pièce, d’une économie toute brechtienne avec masques et chants, montrait, sous la plume vive, corrosive et implacable d’Éric Vuillard, la collusion entre le monde de l’industrie et de la politique à la montée du nazisme, jusqu’au moment de l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie). Une petite affaire, sur un tout autre registre, nous plonge plus avant dans le drame allemand. Le fascisme et ses effets sont vécus ici au plus près de la société berlinoise, par deux individus, lesquels posent avec détermination un acte de rébellion. À la froideur factuelle de l’Ordre du jour répond une tragédie à hauteur de citoyens ordinaires. Avec leurs modestes moyens, ils persévèrent, bravant la terreur nazie.
Seul dans Berlin, un livre d’un millier de pages écrit en 1947, est une exception dans le parcours littéraire de Hans Fallada. Resté en Allemagne, contrairement à beaucoup d’écrivains, il n’avait pas brillé jusque-là par son opposition au régime, et ses écrits n’avaient rien d’engagé. Mais une fois la paix revenue, il vit à Berlin-Est et, dans les archives de la Gestapo, il épluche le dossier d’Otto et Elise Hampel. À partir de cette histoire vraie, dans son ultime roman il dépeint le quotidien des Berlinois pendant la guerre et l’acte courageux de ce couple d’ouvriers. Alors que toutes les catégories sociales et tendances politiques y sont représentées, Jean Bellorini se focalise sur les époux orphelins de leur fils, qui trouvent une raison de vivre en se rebellant.
Lumière sur sombre destin
L’adaptation opère des coupes radicales dans le roman et s’articule en trois temps forts : le jour où ils sont informés de la mort de leur fils et prennent leur décision, leur procès, leurs derniers moments en prison – cette partie, plus intimiste s’attarde sur leur manière, différente selon chacun, de faire face à la mort. Jean Bellorini réunit sur scèneClara Mayer etCamille de La Guillonnière. Ils s’emparent du texte avec simplicité et passent sans transition de la narration romanesque aux dialogues directs, selon une méthode éprouvée par le metteur en scène depuis sa version théâtrale des Misérables de Victor Hugo. Les deux comédiens entretiennent ainsi un rapport distancié à leurs personnages et apportent la lumière nécessaire à leur sombre destin. Une petite affaire devient l’épopée en mode mineure de deux anti-héros, servie par la prose minutieuse de Hans Fallada.
Ici, sont retenus les mots qui disent les petits riens : les gestes du mari envers l’épouse, « à sa manière taciturne, calme et rude », ses lèvres minces qui se crispent, ses précautions minutieuses quand il écrit à la plume la première carte. On entend l’entêtement de la femme face au juge, jusqu’au persiflage, le culot de celle qui n’a plus rien à perdre. On voit l’homme au tribunal, privé de ses bretelles, affronter l’humiliation et défier la justice afin de se faire évacuer, privant ainsi le tribunal du plaisir de prononcer la sentence de mort devant lui… L’esprit de résistance tient à peu de chose, mais il persiste et irradie. Il illumine les derniers instants de la femme qui tricote au fond de son cachot dans l’espoir que, la guerre finie, elle retrouvera son mari. L’acte de rébellion réveille chez le vieux couple un sentiment amoureux. C’est l’une des belles surprises du roman qui donne un peu de lumière à cette sombre affaire.
Un décor pour la vie
Monumental, écrasant, le décor de Véronique Chazal accompagne à sa façon cette histoire, il se transforme et se recompose au gré des séquences. Il semble doté d’une vie propre, comme s’il représentait les instances du système d’oppression. Il devient le mur qui enferme, le cachot, le couloir de la mort, le lieu de la guillotine … mais, à claire voie, il laisse la lumière pénétrer les ténèbres. C’est dire que les Quangel mesurent parfaitement l’absurdité apparente de leur combat, eu égard à la disproportion des forces : « la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec lui. Et tous deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls ! »
Face aux monstres qu’ils affrontent, des lumières en clair-obscur soulignent l’isolement et la petitesse des protagonistes. La bande sonore du pianiste et compositeur Clément Griffault intervient sans lourdeur aux moments de transition, un peu comme au cinéma. Un quatuor de trombones conclue la pièce en fanfare. Contrepoint à la noirceur du récit, ce requiem en demi-teinte dresse un tombeau lumineux à ces petites gens au courage qui les dépasse. Ils étaient partis du simple sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, qui ne sont pas convenables. Leur résistance prend racine dans le refus d’une guerre perçue comme un monstrueux assassinat d’enfants. « On ne met pas les enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer ».
Dans son duel final avec le juge qui ironise sur la vanité de sa lutte contre « le Führer et toutes les forces derrière lui », l’humble menuisier trouve des mots inattendus. « Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille. Quand il se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire, je le referais ». Des mots qu’il est bon d’entendre par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage
Une petite affaire, Jean Bellorini : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h30. Le TNP, Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Seul dans Berlin, Hans Fallada (Folio Gallimard, 768 p., 11€20).
Du 07 au 09/10, à la Maison de la culture de Bourges (18), Robin Renucci présente L’école des femmes. Avec François Morel dans le rôle-titre, entre humour et sérieux, une mise en scène pétillante de la pièce de Molière à l’heure où la jeune Agnès conquiert la liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.
En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! En la cour d’honneur du château de Grignan où la pièce fut créée sous la baguette de Robin Renucci, à Bourges en ce mois d’octobre et reprise en janvier 2027 sur la scène de la Criée de Marseille au final d’une longue tournée, avec force et puissance les femmes sont à bonne École !
Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi d’encadrer la donzelle de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés, le quinquagénaire entend bien parachever l’éducation de la poulette en sa basse-cour. Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, ce despote absolu.
Après L’avare en 2023 (Le Cid en 2024, Le barbier de Séville en 2025), c’est à nouveau Molière qui se joue à ciel ouvert et guichets fermés en cette 39ème édition des Fêtes nocturnes, qui fait le bonheur des festivaliers massés sur les gradins, comme chaque été ! Directeur de la Criée de Marseille, Robin Renucci l’avoue, la pièce de Molière lui semble de pleine actualité. Pour donner corps à son propos, il a fait le choix d’un dispositif scénique fort éclairant ; une maison de bois, isolée et vétuste, la cellule idéale pour femme à écarter de tout regard. Le malotru qui veille à la bonne exécution de son projet ? François Morel qui impose sa présence de toute sa superbe, humour et mimiques assumées, qui révèle dans le clair-obscur drômois sa parfaite maîtrise de l’alexandrin ! La joute verbale soulève rires et exclamations, les spectateurs jubilent. Jeunesse en bandoulière, petite moue de l’une et vivacité de l’autre, Juliette Cahon (Agnès) et François Deblock (Horace) ne s’en laissent point conter, ils offrent belle réplique à Morel, le monstre de scène.
« Votre sexe n’est là que pour la dépendance, du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité.
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne.L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne »
Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure un regard féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté. Au tableau final, la baraque se déglingue et tombe en ruines. Chaînes brisées, Agnès s’ouvre à la vie et à l’amour : d’hier à aujourd’hui, de beaux jours pour demain ! Yonnel Liégeois, photos Chadam Com./G. Thevenet
L’école des femmes, Robin Renucci : du 07 au 09/10, à 20h. Maison de la culture de Bourges, Place Séraucourt, 18000 Bourges (Tél. : 02.48.67.74.70). L’école des femmes, Molière (Folio Gaimard, 176 p., 3€20). En tournée nationale, jusqu’en décembre 2026.