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Et boum, là, Vian !

Il ya soixante ans, le 23 juin 1959, disparaît Boris Vian. D’un malaise cardiaque lors de la projection de l’adaptation controversée de son roman, J’irai cracher sur vos tombes. Il avait 39 ans. Un jour anniversaire, prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile à proximité de son compère Prévert et prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Touche-à-tout de génie, enfant terrible des lettres françaises, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro de novembre-décembre 2009 que la revue Europe lui consacra. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit la biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Il est vrai que, dilettante par nature et de vocation, Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus, comme ceux des chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

La publication de ses œuvres romanesques complètes, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un précurseur à (re)découvrir, du surréalisme comme du nouveau roman. Yonnel Liégeois

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Sylvain Delzon, chercheur en écophysiologie

Au sein de l’Inra, l’Institut national de recherche agronomique, Sylvain Delzon étudie la réponse des forêts aux variations climatiques. Avec une interrogation : les espèces sauront- elles s’adapter aux changements à venir ?

 

Sylvain progresse à travers les taillis jusqu’à un pin maritime élancé. Il y prélève une carotte afin de mesurer la croissance du conifère. « Je suis un peu le plombier des arbres, j’étudie leur tuyauterie », plaisante-t-il. Ce chercheur de l’Institut national de recherche agronomique vient régulièrement en forêt de Pierroton, un domaine de l’Inra. « On peut s’y rendre compte de l’impact du changement climatique en regardant la date d’apparition des feuilles au printemps, leur sénescence à l’automne. Une première constatation : les arbres du Sud-Ouest mettent en place leurs feuilles plus tôt qu’il y a dix ans ». Ce jeune directeur de recherches exerce ses talents au sein de l’unité Biodiversité-Gènes-Communautés, où il étudie la résistance et les capacités d’adaptation des arbres. Une partie de son travail s’effectue sur le terrain, l’autre en labo.

L’équipe de Sylvain Delzon est basée sur le campus universitaire de Pessac, près de Bordeaux. Postdocs, techniciens, ingénieurs de toutes nationalités y œuvrent à ses côtés. Il nous montre l’une des machines avec lesquelles il travaille : le Cavitron. « Le premier prototype, nous l’avons bricolé dans le couloir lors de la création de l’équipe », se remémore-t-il. En simulant la sécheresse, la centrifugeuse permet d’observer la résistance des essences. Démonstration, Sylvain y introduit une tige de genêt à balais. « Quand on centrifuge, cela tire la colonne d’eau dans la branche, comme quand l’arbre pompe l’eau du sol. En vingt minutes, on peut concrétiser sa vulnérabilité », explique-t-il en indiquant des courbes sur l’ordinateur. Au départ d’un projet de recherche, il y a un questionnement : « toutes les espèces ont évolué pour coloniser de nouveaux milieux. Mais si les arbres sont capables de s’adapter au changement climatique, à quelle vitesse ? » Les expériences sur le chêne tempéré menées par son labo ont prouvé sa résistance, à rebours des publications existantes. « C’est pour cela qu’il faut utiliser différentes techniques pour valider nos résultats et éviter les biais ».

En tant que chef des projets, Sylvain Delzon gère les budgets et consacre une grande partie de son temps à la pêche aux financements. « Le métier a beaucoup évolué, il y a quinze ans les laboratoires avaient de l’argent. De nos jours, il faut décrocher des projets pour travailler, la compétition est exacerbée ! Je dois donc beaucoup rédiger pour répondre à des appels à projets, c’est indispensable pour constituer des équipes. Mais on a moins de 10% de chance de décrocher un projet. C’est très dur pour les jeunes qui n’ont pas beaucoup publié et qui souhaitent développer leur programme de recherche. Or, la recherche fondamentale est essentielle, sans elle pas de recherche appliquée ». Un projet dure trois ans environ, parfois plus comme celui en cours autour du dépérissement de la vigne. « Le temps de la recherche est un temps long. Il faut de la patience, de la ténacité. La curiosité va de pair avec la non-conformité ».

Une qualité qui pousse le chercheur à s’aventurer, toujours plus, hors des sentiers battus ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Repères

La publication d’articles par un chercheur est essentielle au partage des connaissances scientifiques, qui constituent un bien public. Pour être publié, l’auteur doit soumettre ses écrits à une revue, qui les fera évaluer par ses pairs. Historiquement, l’édition de ces journaux scientifiques résultait de structures à but non lucratif (sociétés savantes, revues universitaires…). En trente ans, cette édition est passée entre les mains de grands groupes privés qui revendent à prix d’or leurs abonnements. Une marchandisation des connaissances dénoncées par des scientifiques qui proposent des modèles de publication en open source. Avec son collègue et complice Hervé Cochard, Sylvain Delzon a fondé une revue scientifique alternative, Journal of Plant Hydraulics, en libre accès à la publication et à la lecture. « Avec sa carrure de rugbyman australien et son allure de « farmer » nord-américain, Sylvain Delzon est un écophysiologiste pure souche. Reconnu internationalement pour ses travaux en hydraulique et ses résultats sur la résistance à la sécheresse des arbres », écrit la journaliste Patricia Léveillé. « Ce robuste défenseur du sud-ouest fait évoluer à toute vitesse les recherches sur l’adaptation des forêts au changement climatique ». En 2015, Sylvain Delzon fut honoré du Laurier Espoir scientifique de l’Inra.

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Robin face au Roundup

Infatigable investigatrice, Marie-Monique Robin publie Le Roundup face à ses juges. Une nouvelle enquête accablante sur les ravages sanitaires du pesticide phare de la firme américaine Monsanto, rachetée en 2016 par le groupe pharmaceutique allemand Bayer. À lire d’urgence, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

Cyrielle Blaire – Vous avez filmé le procès symbolique qui s’est tenu en 2016 contre Monsanto et son produit phare, le Roundup. Pourquoi ce pesticide, réautorisé par l’Europe, inquiète-t-il autant ?

Marie-Monique Robin – Le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. 800 000 tonnes sont déversées par an sur la planète, dont 9000 en France. Dès sa mise sur le marché en 1994, Monsanto a communiqué sur ce pesticide « bon pour l’environnement et biodégradable ». À cause de ces mensonges, des agriculteurs et des particuliers l’ont utilisé sans protection. Comme Sabine Grataloup, dont le petit garçon est né avec des malformations congénitales.

 

C.B. – Les victimes exposées au glyphosate décrivent un désastre sanitaire et environnemental inouï…

M-M.R. – Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement touchés. Le glyphosate, le produit actif du Roundup, est un perturbateur endocrinien qui agit sur la formation du fœtus. En Argentine, où sont cultivés 21 millions d’hectares d’OGM transgéniques arrosées de gyphosate, le bilan humain est terrifiant. Avec l’épandage, le produit part dans l’air, l’eau, la pluie. Ce qui provoque de graves problèmes d’asthme, d’avortement, de cancer… Et nous sommes tous concernés. En Europe, tous les animaux d’élevage industriels sont nourris avec ce soja transgénique. Trente personnalités ont donné avec moi leur échantillon d’urine : nous avions tous des taux de glyphosate douze fois supérieurs au seuil autorisé dans l’eau.

 

C.B. – Vous évoquez, dans Le Roundup face à ses juges, un crime d’écocide ?

M-M.R. – Le glyphosate agit comme un détergent et un antibiotique à large spectre. Il rend malade l’homme mais détruit aussi les sols, les plantes, les animaux… Un éleveur de porc danois venu témoigner était confronté à des cochons à deux têtes, des microcéphalies, des diarrhées très graves. 80% des insectes ont déjà disparu en Europe, les populations d’oiseaux s’effondrent. Quels signaux faudrait-il de plus ? Des juristes demandent à ce que le crime d’écocide soit reconnu par le tribunal de La Haye : aujourd’hui, on ne peut pas mener d’action au pénal contre ceux qui détruisent la planète.

 

C.B. – Monsanto savait-il que son produit était cancérigène lors de sa commercialisation ?

M-M.R. – Bien sûr, mais ils l’ont caché. J’ai eu accès au dossier d’homologation : leurs propres études montraient que c’était cancérigène et, depuis, des centaines d’études indépendantes l’ont vérifié. Mais la méthode Monsanto, c’est « la fabrique du doute ». Ils montent des campagnes de diffamation d’une rare violence. Ils cachent des données, paient des scientifiques, font monter au créneau des lobbyistes, créent de fausses associations de défense de l’environnement… Leurs moyens sont colossaux.

 

C.B. – Y a-t-il des alternatives à ce modèle agro-industriel ?

M-M.R. – L’INRA vient de publier une étude sur les alternatives au glyphosate ! le souci, c’est que les agriculteurs sont prisonniers d’un modèle dont ils sont les premières victimes. Les avoir maintenus dans le mensonge, comme le fait la FNSEA, est irresponsable. Idem pour l’État, qui verse des milliards d’aides aux céréaliers de la Beauce et supprime la subvention au maintien des exploitations bio. Beaucoup d’agriculteurs seraient prêts à changer pour l’agro-écologie sans produit chimique. Il faut juste les accompagner dans cette transition. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Le scandale européen

96 scientifiques de renom ont dénoncé une « fraude scientifique » après que la Commission européenne a renouvelé pour cinq ans l’autorisation d’exploitation des pesticides à base de glyphosate. Ils accusent l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa) de n’avoir retenu que les études favorables aux fabricants. Une ONG a révélé en outre que le rapport de réévaluation préliminaire était un véritable « copier-coller » d’un document fourni par Monsanto.

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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant d’Yves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

 

Bon à savoir
Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
A signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses « Mémoires de porc-épic », sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur  » la négritude après Senghor, Césaire et Damas « , une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Y.L.

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Le travail, en vivre ou en mourir ?

Trente ans après une première édition, sous la direction d’Annie Thébaud-Mony-Philippe Davezies-Laurent Vogel et Serge Volkoff, une équipe de chercheurs publie « Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Un livre qui tente de populariser les connaissances sur les dangers dans tous les secteurs de travail.

 

 

En 1985, une équipe de chercheurs du C.N.A.M. (Conservatoire nationale des arts et métiers), de l’I.N.R.S. (Institut national de recherche et de sécurité), des médecins du travail et des militants syndicalistes publiaient un ouvrage qui allait faire date sur les risques du travail et les conditions de travail. travail2A destination d’un large public, il donnait accès à une réflexion de haut niveau, tout en offrant des clés pratiques sur ces risques et la manière dont les salariés et leurs représentants pouvaient les repérer et intervenir. Entre le premier ouvrage et le second, trente ans se sont écoulés.
Le contexte législatif a évolué, passant des débuts de l’application des lois Auroux de 1982 à la montée en puissance du CHSCT ( Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) en tant qu’institution, jusqu’aux très actuelles tentatives de remise en cause des acquis. Le travail et sa pénibilité ont muté, ses risques également. L’exposition aux produits dangereux, les vibrations, le bruit ont persisté dans le temps mais d’autres catégories de risques ont littéralement explosé ces dernières années, psychosociaux (RPS) et musculosquelettiques (TMS). L’édition 2015 se présente comme un recueil de textes de spécialistes et militants qui abordent ces questions sous différents angles. Une première partie est consacrée à l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail. Annie Thébaud-Mony et Michael Quinlan analysent notamment comment la sous-traitance est utilisée comme un outil majeur de la transformation du système productif. Comment aussi, au lieu d’éliminer le risque, les employeurs organisent son invisibilité avec l’impossibilité de reconstituer les périodes d’exposition.

Le second chapitre aborde les conditions de travail. « Pourquoi y –a-t-il eu une non-amélioration du travail ? », interroge le chercheur Serge Volkoff, qui avance quelques hypothèses. « Il y a un productivisme avec le travail au plus juste, les impératifs de réactivité, on ne prend plus le temps de réguler mais on contrôle de très près le résultat, ou plutôt on le croit. Avec la multiplication des indicateurs, on arrive à joindre l’inutile au désagréable… L’intensification du travail, les gestes répétitifs, les horaires de plus en plus bousculés ». Dans une troisième partie consacrée aux impacts du travail sur la santé, Philippe Davezies revient sur cette notion d’invisibilité des maladies liées au travail. travail5Il révèle aussi que l’expression de la souffrance psychique se manifeste différemment selon les catégories de salariés : elle serait trois à quatre fois plus élevée chez les cadres que chez les ouvriers.
Cependant, l’absence de plainte chez ces derniers ne signifie pas qu’elle est moindre ou qu’elle doit être ignorée, elle demeure juste masquée. Le chercheur estime donc qu’il y aurait un déficit culturel d’expression de la plainte. Pour lutter contre la souffrance psychique, l’individu dispose de trois lignes de défense : la défense collective, la défense personnelle et les défenses biologiques. Il s’agit pour lui de renforcer les deux premières pour limiter le recours à la troisième. La souffrance psychique, au même titre que l’atteinte toxique, mobilise des mécanismes de l’inflammation et un stress oxydant au niveau cellulaire.

Un dernier chapitre est intitulé « Agir sur les risques, mode d’emploi ». Les auteurs insistent sur la nécessité de maîtriser le travail, de revenir sur sa gouvernance pour esquisser une nouvelle société, émancipée du travail mondialisé. Il y est beaucoup question de l’utilité des CHSCT. Lors de la présentation de l’ouvrage à la presse, Yves Bongiorno, ancien responsable à la fédération de la métallurgie CGT, ne manquait pas de souligner le paradoxe. « Nous venons de mettre en échec le Medef sur sa volonté de faire disparaître les CHSCT. travail6Le premier livre s’inscrivait dans la montée en puissance de cette structure représentative du personnel, s’imposant peu à peu comme un outil de proximité. Or, alors qu’il commence à porter ses fruits, d’aucuns voudraient aujourd’hui le remettre en cause. Après le vote de la loi, il y aura les décrets d’application : ces questions sont majeures, il nous faut rester vigilant ! ».
Quoique cette nouvelle édition propose moins d’éléments pratiques pour le repérage des pathologies professionnelles ou des psychopathologies, ce livre est une remarquable source d’informations sur l’état actuel de la recherche. A mettre entre les mains d’une majorité de salariés. Régis Frutier

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Serge Cassagne, Mr « Géo trouve-tout »

L’infatigable inventeur, professeur de biologie à la retraite, s’invente une nouvelle jeunesse en créant le Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants ! Rencontre avec Serge Cassagne, Monsieur « Géo trouve tout ».

 

 

« Dès mon plus jeune âge, j’invente, à 6ans j’avais déjà bricolé un petit truc pour couper le bois ! » Une passion, un esprit créatif que le jeune instituteur a mûri lors des heures de travaux pratiques avec les bambins de la classe, qu’il a développé de plus belle au lendemain de la guerre d’Algérie, devenu professeur de biologie… « J’inventais de nouveaux matériels pour les expériences en sciences naturelles, les élèves étaient

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

motivés et moi aussi ». Un virus de la création qui ne le quitte plus, du haut en bas de l’antre qui fait office de bureau les pièces à conviction, brevetées Serge Cassagne, s’accumulent à domicile : l’osmomètre, le factomètre, le « Pluierapa » qui lui valut la médaille d’or au concours Lépine en l’an 2000… Sa dernière trouvaille ? Un système de bretelles inversées, plus pratique pour ne pas perdre son pantalon ! « Il faut être un grand bricoleur pour devenir inventeur », confesse ce créateur enjoué.

Qui ne masque pourtant point sa colère depuis de nombreuses années déjà… 1957, très précisément, date à laquelle furent modifiés les articles de loi sur la propriété intellectuelle, faisant tomber l’inventeur indépendant sous le joug du code de la propriété industrielle ! Les conséquences ? Non seulement le dépôt d’un brevet à l’INPI ( Institut de la propriété industrielle), obligatoire, relève du parcours du combattant mais en plus l’opération coûte très cher : renouvelable chaque année durant vingt ans, de 36€ à 760€ la dernière année, en sachant qu’il vaut mieux passer par un cabinet en brevets pour sa rédaction, une opération se chiffrant entre 3000€ à 5000€ pour la France, de 30 000€ à 50 000€ pour l’étranger… « Un scandale », tempête Serge Cassagne, « puisque ce système favorise les bureaux d’études des entreprises qui ont les moyens financiers de capter les brevets à leur profit, spoliant l’inventeur initial de sa trouvaille et le privant de tout bénéfice ». Une injustice au regard du statut des compositeurs et écrivains qui, sous couvert de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), ont pouvoir de protéger leurs œuvres durant toute leur vie, et 70 ans après leur disparition, pour une somme modique.

« Nous réclamons, nous aussi, d’être considérés comme des auteurs à part entière et pas seulement des « Géo trouve-tout manuels et farfelus ». Nous travaillons énormément pour mettre au point nos découvertes et nous avons besoin de reconnaissance et d’égalité comme les autres créateurs ». Et Serge Cassagne de s’appuyer sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme stipulant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». D’autant que le constat est alarmant, depuis 2009 le nombre de brevets déposés par des personnes physiques a baissé de 23% alors que pour les personnes morales (les entreprises, NDRL) le nombre s’est accru de 6%… Il n’empêche, au cours de la même période, la France, jadis pionnière en matière d’inventions, passe du 4è au 6è rang mondial.

Pour enfin faire entendre leur voix, les inventeurs indépendants, sous la houlette de Serge Cassagne, ont créé en 2012 leur syndicat affilié à la SergeFédération des sociétés d’études, le S.N.A.I.I.-CGT (Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants). Leurs deux revendications prioritaires ? La création du brevet d’auteurs d’inventions (B.A.I.) et celle, à l’image de la SACEM, d’une société de gestion du droit d’auteur d’inventions indépendant, la S.G.D.A.I. La balle est dans le camp des parlementaires, nul doute que nos fins limiers sauront inventer de nouvelles formes de lutte pour les voir aboutir ! Yonnel Liégeois

Parcours
Fils du dernier allumeur de réverbères de la ville de Paris, Serge Cassagne fut toujours un citoyen engagé. Au PCF à 18 ans, puis au SNI et enfin au SNES après l’obtention de son CAPES qui lui permit d’enseigner la biologie et de mettre son esprit créatif au service de ses élèves. « La plupart des inventeurs sont assassinés par le règlement des annuités liées à leur dépôt de brevet, il faut que cette situation cesse ».

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