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André Comte-Sponville, propos confinés

Lors de l’émission « Grand bien vous fasse » sur France Inter, dans la presse comme à la télévision, le philosophe André Comte-Sponville s’est exprimé sur la pandémie et notre société de l’après-confinement. Un propos peut-être déroutant, assurément interpellant… Que l’on en partage ou conteste les attendus, une matière à réflexion et débat.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le remarqué Petit Traité des grandes vertus, ainsi que d’un Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville fut élève de Louis Althusser et de Jacques Derrida. Agrégé et docteur en philosophie, il enseigna longtemps à  la Sorbonne avant de se consacrer exclusivement à l’écriture.

 

Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. Montaigne, dans Les Essais, écrivait : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. L’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes. Est-ce la fin du monde ? C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. C’est quand même hallucinant !

Rappelons-nous ensuite que ce n’est pas la première pandémie que nous connaissons. On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne (24 millions d’habitants). Les médias, à juste titre, ont rappelé récemment que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts (près de 24 000 fin avril, NDLR) est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons-nous enfin qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Le cancer tue 150 000 personnes en France. En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine, ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine. C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. L’exemple que je donne souvent, c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle. Voltaire écrivait joliment : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, certes particulièrement précieux, mais qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation. Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence ». Il avait raison. Aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique. Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans, auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année. Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité. Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent, d’un coup, va devenir disponible indéfiniment ? « Cent milliards d’euros », dit le ministre des Finances, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vies ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires. Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général. Qu’est-ce qu’une société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités ? Bien sûr, la dépendance est un problème majeur mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes sont, à mon avis, des problèmes encore plus graves que le coronavirus. De même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants… Faut-il enfin rappeler que la malnutrition tue 9 millions de personnes chaque année dont, dans l’indifférence presque générale, plus de 3 millions d’enfants de moins de cinq ans ?

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que l’épidémie. Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement, c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 : il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 ! André Comte-Sponville

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Dominique Lhuilier, la « dope » au travail

Sous la direction de Renaud Crespin, Gladys Lutz et Dominique Lhuilier, est paru Se doper pour travailler. Un collectif de chercheurs et de syndicalistes tente de sortir la consommation de produits psychoactifs d’une vision morale pour interroger les transformations du travail. Entretien avec Dominique Lhuilier, psychologue du travail et enseignante au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM).

 

Jean-Philippe Joseph – En janvier, le gouvernement a publié un plan de mobilisation contre les addictions. À l’intérieur, pas un mot sur le travail…

Dominique Lhuilier – La question de la consommation des substances psychoactives est toujours abordée à travers le prisme de l’addiction, de la dépendance, de la pathologie, et comme relevant d’un désordre privé. Si le travail est évoqué, alors l’usage de produits est considéré comme un trouble à l’activité professionnelle, un risque pour la sécurité ou la productivité. En focalisant sur l’alcool et en réduisant la question à des problématiques personnelles, on fait l’économie d’une interrogation sur la manière dont les transformations du travail poussent à la consommation de produits licites et illicites (alcool, cannabis, cocaïne), et de plus en plus

massivement de médicaments psychotropes (antidépresseurs, anxiolytiques, analgésiques), pour tenir les objectifs ou tout simplement tenir la journée.

J-P.-J. – Votre dernier livre, co-écrit avec des chercheurs et des syndicalistes, s’intitule Se doper pour travailler. Quel rapport entre le sport et le travail ?

D.L. – Il y a une pluralité de motifs dans le fait que des sportifs professionnels se dopent : améliorer les performances, récupérer plus vite, calmer la douleur, se désinhiber quand le stress, la peur de l’échec risquent de faire perdre ses moyens. Dans le monde du travail, on voit une même quête infinie de l’excellence, de la performance, de la productivité, dans le déni des limites du corps humain, de la vulnérabilité humaine, au profit du développement d’une idée centrale qui est qu’il y aurait des personnes fragiles et d’autres non. Nous avons pris la formule du dopage pour montrer que cette pratique est bien une problématique professionnelle dans le monde du sport comme ailleurs. Le monde du sport fait partie du monde du travail. Et il n’est pas rare que les entreprises invitent d’anciens sportifs de haut niveau à s’exprimer sur la manière de manager une équipe ou développer la performance dans les services.

J-P.-J. – Quelle est la réalité du « dopage » dans les milieux de travail ?

D.L. – Il existe quelques études quantitatives sur l’évolution de la consommation de tabac, d’alcool, de cannabis, de médicaments… Nous savons par exemple que la France est l’un des premiers consommateurs de médicaments psychotropes. Ou que la consommation d’alcool diminue globalement, mais qu’elle augmente chez les femmes. Les modes de consommation vont de pair avec les transformations du travail et l’évolution des organisations. Ils se sont individualisés avec l’individualisation des rapports au travail et l’affaiblissement des collectifs de travail. Ce qui conduit à reporter la charge de la qualité du travail sur les seules personnes.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

D.L. – Longtemps, dans les milieux de travail, on buvait ensemble, on faisait des pots. Parfois même, c’est l’employeur qui organisait la consommation. Aujourd’hui, celle-ci est plus encadrée, et parfois interdite. Mais ça ne veut pas dire que les gens ne boivent plus. Ils boivent autrement, dans la clandestinité, avant ou après le travail. Il est de plus en plus difficile d’oser dire que l’on rencontre des difficultés dans le travail. Il faut résoudre ses problèmes tout seul. On est dans une concurrence individuelle. Et quand les ressources nécessaires (l’expérience des anciens, l’entraide entre collègues, le temps pour apprendre…) viennent à manquer pour surmonter les écueils ou relever les défis, il reste les pilules. Cette consommation est solitaire. On peut partager un verre ou un joint, pas sa plaquette d’antidépresseurs ou ses anxiolytiques.

J.P.-J. – Pourtant, des plans de prévention en entreprise existent…

D.L. – L’accent est mis sur le dépistage. Il faut d’abord identifier les fautifs. Ensuite, il y a deux modes de règlement du problème : soit on les envoie en soins, soit à Pôle emploi. Cette approche met totalement de côté la prévention. Il y a une certaine hypocrisie de la part des employeurs. La consommation de produits permet, jusqu’à un certain point, que le travail se fasse. Ils savent très bien par exemple que ce qui permet à la personne qui souffre de troubles musculo-squelettiques (TMS) d’être là, ce sont les anesthésiants. Sinon elle serait en arrêt de travail. Seulement, à mesure que le corps s’habitue aux produits, il faut augmenter les doses. Aussi la question des médicaments est-elle en grande partie occultée. L’employeur se cache derrière la prescription médicale. Et le médecin du travail est mal à l’aise sur ce terrain car il ne peut pas donner l’impression de contredire son confrère médecin traitant.

J.P.-J. – En somme, on focalise une fois les problèmes installés…

D.L. – Tout à fait ! Sans s’intéresser aux processus qui, en amont, fabriquent ces situations. Il y a un déni du travail réel. En Ehpad, par exemple, il est recommandé aux aides-soignantes d’utiliser les lève-malades pour éviter de s’abimer le dos. Or, le rythme de travail imposé par la charge de travail est en contradiction avec les prescriptions de prévention de TMS. Si elles utilisent le lève-malade, alors elles ne réussiront pas à faire leurs dix-huit toilettes en deux heures. Une autre raison tient au fait qu’une partie du travail consiste à préserver l’humanité dans ces établissements. Préserver l’humanité, c’est résister à l’idée qu’une personne peut supporter d’être manipulée par une machine ; c’est tolérer aussi que le résident puisse personnaliser son espace de vie, avec certains de ses meubles, notamment. Mais, dans ce cas, le lève-malade ne peut plus entrer dans la chambre.

J.P.-J. – Comment les syndicats s’emparent-ils de la question ?

D.L. – Le sujet est aussi un peu tabou dans le monde syndical. Il n’y pas de différence fondamentale avec les milieux de travail. On ne va pas dénoncer, alors on va chercher à cacher, protéger, temporiser, aider celui qui a du mal à contrôler sa consommation. Les syndicats sont par ailleurs traversés par une idéologie virile forte. Quand on est militant de la cause, il faut « en avoir ». Et quand « on en a », on ne se plaint pas, on ne met pas en avant ses difficultés. Alors, au besoin, pour ne pas montrer sa fragilité et soutenir le combat, on va prendre de quoi se rebooster. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

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Lubrizol, le droit à polluer ?

Un mois après l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen (76), survenu le 26 septembre, la préfecture de Seine-Maritime interdisait la présence de la CGT au comité de « suivi et transparence ». Une décision nauséeuse, en écho au décret du 15 octobre 1810 sur les manufactures dangereuses. Qui ne prévoyait ni contrôle, ni sanction.

 

26 septembre 2019. Dans la nuit, l’usine chimique Lubrizol, sise à Rouen (76) et classée Seveso « seuil haut », part en fumées noires et toxiques. La CGT appelle dès le lendemain à se mobiliser, rejointe par un impressionnant collectif d’organisations. Depuis, le syndicat est à pied d’œuvre pour éclairer les faits.

4 octobre 2019. La puanteur est tenace, comme les nausées et les vomissements. Mardi 1er octobre, la CGT 76 organise une conférence de presse devant le Palais de justice avant qu’une manifestation, rassemblant des milliers de personnes, se rende à la préfecture.

25 octobre 2019. Un mois après le grand incendie du site, réunions au sommet pour acter des indemnisations, en présence du PDG américain et du Premier ministre. La préfecture interdit alors la présence au comité de « suivi et transparence » de Gérald Le Corre, le représentant de la CGT, dont l’attitude est jugée « antirépublicaine ». Un retour en arrière de plus de deux siècles, quand le décret impérial du 15 octobre 1810 tente de dédouaner les manufactures qui répandent une odeur insalubre ou incommode.

 

Ce décret est l’un des premiers textes à prendre en compte les nuisances industrielles même si, à l’époque, on est loin de se préoccuper de l’environnement proprement dit. Par contre, on commence à se soucier de l’hygiène. Ainsi, en 1802 est créé un conseil d’hygiène publique et de salubrité du département de la Seine qui se penche sur les épidémies comme sur le problème des manufactures insalubres. Et les plaintes adressées au conseil se multiplient au point qu’en 1806, une ordonnance du préfet de police impose pour la ville de Paris une déclaration préalable pour tout industriel désirant créer un établissement susceptible d’engendrer des nuisances.

L’Institut de France est chargé de rédiger un rapport sur cette question, en vue d’une réglementation nationale. Chaptal, médecin devenu entrepreneur de produits chimiques, en est le rapporteur. L’exposé des savants est de nature « industrialiste » : il s’agit avant tout de protéger l’industriel contre la malveillance du voisinage et non l’inverse. Ainsi, le rapport de l’Institut du 17 décembre 1804 prévient : « Tant que le sort de ces fabriques ne sera pas assuré, tant qu’une législation purement arbitraire aura le droit d’interrompre, de suspendre, de gêner le cours d’une fabrication, en un mot, tant qu’un simple magistrat de police tiendra dans ses mains la fortune ou la ruine d’un manufacturier, comment concevoir que ce dernier puisse porter l’imprudence jusqu’à se livrer à des entreprises de cette nature ? ».

Le décret impérial, promulgué le 15 octobre 1810, va suivre le même esprit. Le ministre de l’Intérieur estime qu’il serait « injuste de dégoûter les personnes voulant former des ateliers par des tracasseries ». En fait, comme le note l’historienne Geneviève Massard-Guilbaud, la législation à ce moment-là doit se placer entre deux idées forces de l’époque : « la valorisation de l’industrie, pensée comme le moteur de la grandeur nationale et le souci croissant de préserver la santé des populations, qui s’exprime avec la montée de l’hygiénisme ». L’intitulé du décret de 1810 est explicite à cet égard, il est relatif « aux manufactures et ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode », même si des dispositions sont aussi applicables aux établissements présentant des dangers, notamment d’incendie ou d’explosion. Si on mentionne principalement les odeurs, c’est parce qu’à l’époque, l’air est considéré comme le principal vecteur des maladies. Pour classer les manufactures, les médecins attachent donc une grande importance aux fumées, dégagements et odeurs. Les établissements visés sont alors classés en trois catégories : la première inclut ceux qui doivent être éloignés des habitations; la seconde, ceux dont l’éloignement n’est pas nécessaire s’ils respectent certaines prescriptions; la troisième, ceux qui peuvent rester mais sous surveillance. Toute nouvelle installation des établissements relevant de ces catégories nécessite une autorisation préalable, délivrée après enquêtes. Et lors de ces enquêtes de commodo, les citoyens sont invités à exprimer leurs doléances.

 

Geneviève Massard-Guilbaud, qui a étudié notamment les plaintes des citadins en Auvergne, rappelle que ces dernières se concentrent sur les établissements en lien avec les animaux comme les abattoirs ou les tanneries ou ceux chargés des déchets. Elles concernent aussi les distilleries, les fabriques de caoutchouc ou de bitume ou les papeteries. Outre l’atteinte à la santé, le préjudice financier est mis en avant. Les propriétaires redoutent ainsi un manque à gagner avec la baisse des loyers ou la fuite des locataires du fait des désagréments occasionnés par les manufactures environnantes. Étant donné que le décret de 1810 avait été conçu à l’origine comme une mesure d’arbitrage entre manufacturiers et propriétaires, l’argument pécuniaire était expressément prévu par la réglementation. En 1846, 69,4 % des activités avaient été classées pour des raisons de nuisances olfactives, 32,8 % pour des raisons de risque d’incendie, 4,2 % à cause de risques d’explosion, 2,7 % pour le bruit.

Quoiqu’il en soit, le décret de 1810 n’est pas des plus sévères : une fois l’autorisation accordée, elle ne peut être remise en cause par de nouvelles plaintes. De même, les dispositions du décret n’avaient pas d’effet rétroactif. Aucun contrôle proprement dit, ni aucune sanction n’étaient prévus par le décret. En fait, il faudra attendre plus d’un siècle et la loi du 19 décembre 1917 pour qu’une inspection des établissements classés soit prévue, de même que des sanctions, en contrepartie d’un assouplissement des critères de classification. Amélie Meffre

À lire :

Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914 de Geneviève Massard-Guilbaud, paru aux Éditions de l’EHESS en 2010.

–  Dangereux, insalubres et incommodes. Paysages industriels en banlieue parisienne, XIXe- XXe siècles d’André Guillermé – Anne-Cécile Lefort et Gérard Jigaudon, paru chez Champ Vallon en 2004.

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Galilée, et pourtant elle tourne !

Jusqu’au 9 octobre à la Scala de Paris, Claudia Stavisky présente La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens jouent leur partition avec une belle conviction. Avec Philippe Torreton dans le rôle-titre.

 

La première vertu de cette Vie de Galilée, initiée et présentée par Claudia Stavisky, est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française, donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie de Galilée sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières. La langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité, les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur, avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, elle y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure.

Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton campant un Galilée qui, même au plus fort de son travail, n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé, qui n’hésite pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec justesse. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton rend palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux, tous au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht. Jean-Pierre Han

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Classé dans Les frictions de JPH, Pages d'histoire, Rideau rouge

Du big bang à nos jours, Avignon 2019

Seul en scène, jusqu’au 28/07 à l’Espace Alya, Fabio Alessandrini joue « L’équation ». Un geste théâtral rare, dont l’argument seul est la science. Un voyage de quinze milliards d’années au cœur de l’Univers entre science, littérature et comédie ! Sans oublier « Le champ des possibles », au Théâtre Transversal.

 

Sous le regard extérieur de Karelle Prugnaud, Fabio Alessandrini a composé et mis en scène L’équation, qu’il interprète seul à l’Espace Alya. Chose rare, il y va d’un geste théâtral dont l’argument est la science, sur une partition verbale établie à partir de textes littéraires et savants intelligemment adaptés et tressés (Kafka, Italo Calvino, Tzvetan Todorov, Erik Orsenna, Stephen Hawking, Einstein, Michel Cassé, Marcello Buiatti, etc.). Il s’agit, en une heure dix d’horloge, de survoler l’histoire du monde, du big bang à nos jours, sans omettre au passage les données de la mécanique quantique et de l’astrophysique, de la biotechnologie et de l’optogénétique (domaine neuf de recherche et d’application associant l’optique à la génétique), en se risquant jusqu’à l’évocation des luttes théoriques entre transhumanistes et bioconservateurs. Vaste programme !

Fabio Alessandrini (Cie Teatro di Fabio, sise à Compiègne), beau parleur et beau joueur, assume son dessein vertigineux dans une sorte d’enjouement généreux, au sein duquel la mimique et la virevolte presque dansée donnent parfois l’idée précise du tourbillon des planètes. Il est magistralement aidé en cela par la création vidéo de Claudio Cavallari, brillant inventeur de cosmogonies changeant en permanence au doigt et à l’œil, tandis que Nicolas Coulon, maître du son, a su créer une musique des sphères étonnamment crédible. Le tour de force de L’équation consiste en un subtil mélange d’érudition et de familiarité, quand bien même, à certains moments, la hauteur des spéculations peut dépasser des ignorants dans mon genre. Peu importe. Ils n’ont qu’à s’informer. Pour ma part, je vais m’y mettre, tiens, à l’étude des neutrinos qui « traversent la terre à la vitesse de la lumière sans subir la moindre interaction ». Et à quand le selfie devant le trou noir hypermassif situé au cœur battant de notre galaxie ? Blague à part, mine de rien, Fabio Alessandrini a mis sur pied un dispositif instructif à l’échelle de 15 milliards d’années.

Un stand-up intergalactique matérialiste athée, qui serait rêvé par le singe de Kafka de Rapport à une académie, après sa lecture assidue des Origines des espèces de Charles Darwin. On se rappelle Pascal, « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Ça parle, dorénavant. Jean-Pierre Léonardini

À voir aussi :

Le champ des possibles : De et par Elise Noiraud, Théâtre Transversal. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Sylvain Delzon, chercheur en écophysiologie

Au sein de l’Inra, l’Institut national de recherche agronomique, Sylvain Delzon étudie la réponse des forêts aux variations climatiques. Avec une interrogation : les espèces sauront- elles s’adapter aux changements à venir ?

 

Sylvain progresse à travers les taillis jusqu’à un pin maritime élancé. Il y prélève une carotte afin de mesurer la croissance du conifère. « Je suis un peu le plombier des arbres, j’étudie leur tuyauterie », plaisante-t-il. Ce chercheur de l’Institut national de recherche agronomique vient régulièrement en forêt de Pierroton, un domaine de l’Inra. « On peut s’y rendre compte de l’impact du changement climatique en regardant la date d’apparition des feuilles au printemps, leur sénescence à l’automne. Une première constatation : les arbres du Sud-Ouest mettent en place leurs feuilles plus tôt qu’il y a dix ans ». Ce jeune directeur de recherches exerce ses talents au sein de l’unité Biodiversité-Gènes-Communautés, où il étudie la résistance et les capacités d’adaptation des arbres. Une partie de son travail s’effectue sur le terrain, l’autre en labo.

L’équipe de Sylvain Delzon est basée sur le campus universitaire de Pessac, près de Bordeaux. Postdocs, techniciens, ingénieurs de toutes nationalités y œuvrent à ses côtés. Il nous montre l’une des machines avec lesquelles il travaille : le Cavitron. « Le premier prototype, nous l’avons bricolé dans le couloir lors de la création de l’équipe », se remémore-t-il. En simulant la sécheresse, la centrifugeuse permet d’observer la résistance des essences. Démonstration, Sylvain y introduit une tige de genêt à balais. « Quand on centrifuge, cela tire la colonne d’eau dans la branche, comme quand l’arbre pompe l’eau du sol. En vingt minutes, on peut concrétiser sa vulnérabilité », explique-t-il en indiquant des courbes sur l’ordinateur. Au départ d’un projet de recherche, il y a un questionnement : « toutes les espèces ont évolué pour coloniser de nouveaux milieux. Mais si les arbres sont capables de s’adapter au changement climatique, à quelle vitesse ? » Les expériences sur le chêne tempéré menées par son labo ont prouvé sa résistance, à rebours des publications existantes. « C’est pour cela qu’il faut utiliser différentes techniques pour valider nos résultats et éviter les biais ».

En tant que chef des projets, Sylvain Delzon gère les budgets et consacre une grande partie de son temps à la pêche aux financements. « Le métier a beaucoup évolué, il y a quinze ans les laboratoires avaient de l’argent. De nos jours, il faut décrocher des projets pour travailler, la compétition est exacerbée ! Je dois donc beaucoup rédiger pour répondre à des appels à projets, c’est indispensable pour constituer des équipes. Mais on a moins de 10% de chance de décrocher un projet. C’est très dur pour les jeunes qui n’ont pas beaucoup publié et qui souhaitent développer leur programme de recherche. Or, la recherche fondamentale est essentielle, sans elle pas de recherche appliquée ». Un projet dure trois ans environ, parfois plus comme celui en cours autour du dépérissement de la vigne. « Le temps de la recherche est un temps long. Il faut de la patience, de la ténacité. La curiosité va de pair avec la non-conformité ».

Une qualité qui pousse le chercheur à s’aventurer, toujours plus, hors des sentiers battus ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Repères

La publication d’articles par un chercheur est essentielle au partage des connaissances scientifiques, qui constituent un bien public. Pour être publié, l’auteur doit soumettre ses écrits à une revue, qui les fera évaluer par ses pairs. Historiquement, l’édition de ces journaux scientifiques résultait de structures à but non lucratif (sociétés savantes, revues universitaires…). En trente ans, cette édition est passée entre les mains de grands groupes privés qui revendent à prix d’or leurs abonnements. Une marchandisation des connaissances dénoncées par des scientifiques qui proposent des modèles de publication en open source. Avec son collègue et complice Hervé Cochard, Sylvain Delzon a fondé une revue scientifique alternative, Journal of Plant Hydraulics, en libre accès à la publication et à la lecture. « Avec sa carrure de rugbyman australien et son allure de « farmer » nord-américain, Sylvain Delzon est un écophysiologiste pure souche. Reconnu internationalement pour ses travaux en hydraulique et ses résultats sur la résistance à la sécheresse des arbres », écrit la journaliste Patricia Léveillé. « Ce robuste défenseur du sud-ouest fait évoluer à toute vitesse les recherches sur l’adaptation des forêts au changement climatique ». En 2015, Sylvain Delzon fut honoré du Laurier Espoir scientifique de l’Inra.

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Robin face au Roundup

Infatigable investigatrice, Marie-Monique Robin publie Le Roundup face à ses juges. Une nouvelle enquête accablante sur les ravages sanitaires du pesticide phare de la firme américaine Monsanto, rachetée en 2016 par le groupe pharmaceutique allemand Bayer. À lire d’urgence, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

Cyrielle Blaire – Vous avez filmé le procès symbolique qui s’est tenu en 2016 contre Monsanto et son produit phare, le Roundup. Pourquoi ce pesticide, réautorisé par l’Europe, inquiète-t-il autant ?

Marie-Monique Robin – Le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. 800 000 tonnes sont déversées par an sur la planète, dont 9000 en France. Dès sa mise sur le marché en 1994, Monsanto a communiqué sur ce pesticide « bon pour l’environnement et biodégradable ». À cause de ces mensonges, des agriculteurs et des particuliers l’ont utilisé sans protection. Comme Sabine Grataloup, dont le petit garçon est né avec des malformations congénitales.

 

C.B. – Les victimes exposées au glyphosate décrivent un désastre sanitaire et environnemental inouï…

M-M.R. – Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement touchés. Le glyphosate, le produit actif du Roundup, est un perturbateur endocrinien qui agit sur la formation du fœtus. En Argentine, où sont cultivés 21 millions d’hectares d’OGM transgéniques arrosées de gyphosate, le bilan humain est terrifiant. Avec l’épandage, le produit part dans l’air, l’eau, la pluie. Ce qui provoque de graves problèmes d’asthme, d’avortement, de cancer… Et nous sommes tous concernés. En Europe, tous les animaux d’élevage industriels sont nourris avec ce soja transgénique. Trente personnalités ont donné avec moi leur échantillon d’urine : nous avions tous des taux de glyphosate douze fois supérieurs au seuil autorisé dans l’eau.

 

C.B. – Vous évoquez, dans Le Roundup face à ses juges, un crime d’écocide ?

M-M.R. – Le glyphosate agit comme un détergent et un antibiotique à large spectre. Il rend malade l’homme mais détruit aussi les sols, les plantes, les animaux… Un éleveur de porc danois venu témoigner était confronté à des cochons à deux têtes, des microcéphalies, des diarrhées très graves. 80% des insectes ont déjà disparu en Europe, les populations d’oiseaux s’effondrent. Quels signaux faudrait-il de plus ? Des juristes demandent à ce que le crime d’écocide soit reconnu par le tribunal de La Haye : aujourd’hui, on ne peut pas mener d’action au pénal contre ceux qui détruisent la planète.

 

C.B. – Monsanto savait-il que son produit était cancérigène lors de sa commercialisation ?

M-M.R. – Bien sûr, mais ils l’ont caché. J’ai eu accès au dossier d’homologation : leurs propres études montraient que c’était cancérigène et, depuis, des centaines d’études indépendantes l’ont vérifié. Mais la méthode Monsanto, c’est « la fabrique du doute ». Ils montent des campagnes de diffamation d’une rare violence. Ils cachent des données, paient des scientifiques, font monter au créneau des lobbyistes, créent de fausses associations de défense de l’environnement… Leurs moyens sont colossaux.

 

C.B. – Y a-t-il des alternatives à ce modèle agro-industriel ?

M-M.R. – L’INRA vient de publier une étude sur les alternatives au glyphosate ! le souci, c’est que les agriculteurs sont prisonniers d’un modèle dont ils sont les premières victimes. Les avoir maintenus dans le mensonge, comme le fait la FNSEA, est irresponsable. Idem pour l’État, qui verse des milliards d’aides aux céréaliers de la Beauce et supprime la subvention au maintien des exploitations bio. Beaucoup d’agriculteurs seraient prêts à changer pour l’agro-écologie sans produit chimique. Il faut juste les accompagner dans cette transition. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Le scandale européen

96 scientifiques de renom ont dénoncé une « fraude scientifique » après que la Commission européenne a renouvelé pour cinq ans l’autorisation d’exploitation des pesticides à base de glyphosate. Ils accusent l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa) de n’avoir retenu que les études favorables aux fabricants. Une ONG a révélé en outre que le rapport de réévaluation préliminaire était un véritable « copier-coller » d’un document fourni par Monsanto.

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Collège de France, le savoir à portée de clic

En décembre 2015, l’historien Patrick Boucheron livrait sa « Leçon inaugurale » au Collège de France. Magistrale, nous faisant voyager dans le Moyen Age tout en soulignant la gravité du présent. Grâce au web, nous y avons accès comme à de nombreux cours : une plongée revigorante dans le savoir.

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait mais chacun comprend qu’il faudra pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre ». Les derniers mots de l’historien Patrick Boucheron, lors de sa leçon inaugurale au Collège de France le 17 décembre, donnaient le frisson.
collège3En charge de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle », le médiéviste nous replongeait dans les méandres du Moyen Age, dans l’histoire longue autant que déconcertante parce que faite de discontinuités et de complexités, loin des certitudes impatientes que certains voudraient nous imposer. « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos, une halte pour reposer la conscience », déclarait-il. Avant de poursuivre, « tenter, braver, persister, nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise ? » Ce fût un moment d’apaisement que d’entendre de telles paroles en pleine actualité tourmentée. Un moment qui ne se conjugue pas au passé ! Grâce à Internet, son discours est encore accessible. Et il en est de même pour une majeure partie des cours donnés au Collège de France.

Mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, archéologie, linguistique, orientalisme, philosophie, sciences sociales, littérature… Dans tous les domaines, le savoir de ce haut lieu de la pensée nous est offert. En effet, les cours du Collège de France sont ouverts à tous, gratuitement, sans inscription préalable. Alors, il suffit de nous laisser embarquer pour se nourrir des connaissances de ces professeurs érudits, s’efforçant d’être compréhensibles par le plus grand nombre.  Mieux, plus de collège26000 de leurs cours ou séminaires peuvent être visionnés sur la toile. Et l’on se prête au jeu aisément, naviguant dans les propos d’Henry Laurens sur l’histoire contemporaine du monde arabe, ceux de Dominique Charpin sur la civilisation mésopotamienne ou d’Alain Supiot sur la justice sociale internationale. Le voyage est plein de surprises avec les interventions de professeurs invités nous faisant prendre sans cesse des chemins de traverse comme autant de hauteur et de recul sur l’actualité immédiate.

Ainsi, en surfant dans les cours de Pierre Rosanvallon sur l’histoire de la démocratie, on découvre l’obsession des chefs au XXe siècle au cours d’un exposé brillant dYves Cohen. Une hantise que l’on retrouve simultanément dans l’armée, l’industrie ou l’enseignement, en France, en Allemagne, en Russie comme aux États-Unis. On affine l’approche de cette réforme hiérarchique en écoutant Armand Hatchuel évoquer la figure d’Henri Fayol et sa théorie du chef d’entreprise à la fin du XIXe siècle. On puise encore dans les réflexions passionnantes du politologue Loïc Blondiaux sur « la démocratie à venir et à refaire ». Un réquisitoire sur l’impuissance de nos gouvernements qui n’affichent leur capacité d’action que sur les problèmes collège1de sécurité ou d’immigration, là où ils ont encore prise. En fait, quand l’État policier prospère sur le déclin de l’État social.

Alors, pas d’hésitation, il est hautement recommandé d’aller butiner dans cette caverne inestimable qu’est le Collège de France ! On en ressort ragaillardi et rassuré sur l’énergie déployée par tant de penseurs en action, soucieux de partager leur savoir. Amélie Meffre

En savoir plus :

Dans la dernière livraison du mensuel « Sciences Humaines » , l’historien Patrick Boucheron livre un entretien exclusif sous le titre « A quoi sert l’histoire ? ». Qualifié « d’historien de la respublica » par son compère Roger Chartier, « il est aussi un historien indiscipliné », soutient Martine Fournier en préambule à son article, « qui s’amuse à manier les anachronismes délibérés, et à subvertir les règles de la méthode historique ». Un grand érudit, amateur de littérature autant que d’histoire, directeur de la collection « L’univers historique » aux éditions du Seuil et membre du comité éditorial de la revue L’Histoire.
À signaler encore, sur les travées du Collège de France, l’original et émoustillant cours de littérature d’Antoine Compagnon, « Les chiffonniers littéraires : Baudelaire et les autres »… Enfin, à ne pas manquer le 17 mars, la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA)  et prix Renaudot 2006 pour ses Mémoires de porc-épic, sur le thème « Lettres noires, des ténèbres à la lumière » : une déambulation littéraire, artistique et historique sur « la négritude après Senghor, Césaire et Damas », une plongée dans la littérature d’Afrique noire francophone. Yonnel Liégeois

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Le travail, en vivre ou en mourir ?

Trente ans après une première édition, sous la direction d’Annie Thébaud-Mony-Philippe Davezies-Laurent Vogel et Serge Volkoff, une équipe de chercheurs publie « Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner ». Un livre qui tente de populariser les connaissances sur les dangers dans tous les secteurs de travail.

 

 

En 1985, une équipe de chercheurs du C.N.A.M. (Conservatoire nationale des arts et métiers), de l’I.N.R.S. (Institut national de recherche et de sécurité), des médecins du travail et des militants syndicalistes publiaient un ouvrage qui allait faire date sur les risques du travail et les conditions de travail. travail2A destination d’un large public, il donnait accès à une réflexion de haut niveau, tout en offrant des clés pratiques sur ces risques et la manière dont les salariés et leurs représentants pouvaient les repérer et intervenir. Entre le premier ouvrage et le second, trente ans se sont écoulés.
Le contexte législatif a évolué, passant des débuts de l’application des lois Auroux de 1982 à la montée en puissance du CHSCT ( Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) en tant qu’institution, jusqu’aux très actuelles tentatives de remise en cause des acquis. Le travail et sa pénibilité ont muté, ses risques également. L’exposition aux produits dangereux, les vibrations, le bruit ont persisté dans le temps mais d’autres catégories de risques ont littéralement explosé ces dernières années, psychosociaux (RPS) et musculosquelettiques (TMS). L’édition 2015 se présente comme un recueil de textes de spécialistes et militants qui abordent ces questions sous différents angles. Une première partie est consacrée à l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail. Annie Thébaud-Mony et Michael Quinlan analysent notamment comment la sous-traitance est utilisée comme un outil majeur de la transformation du système productif. Comment aussi, au lieu d’éliminer le risque, les employeurs organisent son invisibilité avec l’impossibilité de reconstituer les périodes d’exposition.

Le second chapitre aborde les conditions de travail. « Pourquoi y –a-t-il eu une non-amélioration du travail ? », interroge le chercheur Serge Volkoff, qui avance quelques hypothèses. « Il y a un productivisme avec le travail au plus juste, les impératifs de réactivité, on ne prend plus le temps de réguler mais on contrôle de très près le résultat, ou plutôt on le croit. Avec la multiplication des indicateurs, on arrive à joindre l’inutile au désagréable… L’intensification du travail, les gestes répétitifs, les horaires de plus en plus bousculés ». Dans une troisième partie consacrée aux impacts du travail sur la santé, Philippe Davezies revient sur cette notion d’invisibilité des maladies liées au travail. travail5Il révèle aussi que l’expression de la souffrance psychique se manifeste différemment selon les catégories de salariés : elle serait trois à quatre fois plus élevée chez les cadres que chez les ouvriers.
Cependant, l’absence de plainte chez ces derniers ne signifie pas qu’elle est moindre ou qu’elle doit être ignorée, elle demeure juste masquée. Le chercheur estime donc qu’il y aurait un déficit culturel d’expression de la plainte. Pour lutter contre la souffrance psychique, l’individu dispose de trois lignes de défense : la défense collective, la défense personnelle et les défenses biologiques. Il s’agit pour lui de renforcer les deux premières pour limiter le recours à la troisième. La souffrance psychique, au même titre que l’atteinte toxique, mobilise des mécanismes de l’inflammation et un stress oxydant au niveau cellulaire.

Un dernier chapitre est intitulé « Agir sur les risques, mode d’emploi ». Les auteurs insistent sur la nécessité de maîtriser le travail, de revenir sur sa gouvernance pour esquisser une nouvelle société, émancipée du travail mondialisé. Il y est beaucoup question de l’utilité des CHSCT. Lors de la présentation de l’ouvrage à la presse, Yves Bongiorno, ancien responsable à la fédération de la métallurgie CGT, ne manquait pas de souligner le paradoxe. « Nous venons de mettre en échec le Medef sur sa volonté de faire disparaître les CHSCT. travail6Le premier livre s’inscrivait dans la montée en puissance de cette structure représentative du personnel, s’imposant peu à peu comme un outil de proximité. Or, alors qu’il commence à porter ses fruits, d’aucuns voudraient aujourd’hui le remettre en cause. Après le vote de la loi, il y aura les décrets d’application : ces questions sont majeures, il nous faut rester vigilant ! ».
Quoique cette nouvelle édition propose moins d’éléments pratiques pour le repérage des pathologies professionnelles ou des psychopathologies, ce livre est une remarquable source d’informations sur l’état actuel de la recherche. A mettre entre les mains d’une majorité de salariés. Régis Frutier

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