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Climat, l’urgence d’une transition

Contre le réchauffement climatique, les engagements pris par les États, à chaque conférence de l’ONU, sont sans effet. La planète brûle. En vue de la COP26, la mobilisation de l’ensemble des composantes de la société civile, y compris des syndicats, doit les pousser à l’action. Et leur rappeler que, pour réussir, la transition bas carbone doit être juste.

L’été 2021 est un vrai coup de semonce pour les 195 États signataires de l’accord de Paris pour le climat (COP21 en 2015). À une centaine de jours de l’ouverture de la 26e conférence annuelle de l’Organisation des nations unies sur le climat (COP26) à Glasgow, au Royaume-Uni, du 1er au 12 novembre, d’exceptionnels phénomènes météorologiques ont dramatiquement rappelé que les effets du réchauffement climatique ne se conjuguent plus au futur mais au présent: inondations meurtrières en Allemagne et en Belgique, incendies historiques en Russie, en Grèce, dans l’Ouest américain, au Canada, en Espagne et au Maroc, famine à Madagascar, déluge en Inde et en Chine…

La réalité a rattrapé le premier volet du sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publié le 9 août. Celui-ci conclut notamment que le dérèglement s’intensifie à un rythme très rapide et sans précédent dans toutes les régions du monde. Mais « l’espoir est maigre tant les États ne parviennent pas à prendre des décisions politiques ambitieuses et contraignantes », alerte l’instance onusienne. Fin février, parlant de 2021 comme d’une année « charnière » pour faire face à l’urgence climatique mondiale, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, avait non seulement rappelé que pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C – l’objectif vers lequel les signataires de l’Accord de Paris tendent – le monde doit réduire, d’ici à 2030, ses émissions de gaz à effets de serre de 45% par rapport à 2010, mais aussi que les plans de relance économique postCovid-19 offrent la possibilité de « reconstruire plus vert et plus propre ». Rien que les gouvernants ne sachent déjà. Las ! En juillet un rapport de l’AIE, l’Agence internationale de l’énergie, a établi que seulement 2 % des plans de relance mondiaux ont financé les énergies propres. De plus, il anticipe un record d’émission de CO2 en 2023, bien loin de l’objectif de neutralité carbone.

Une prise de conscience citoyenne

Décrits par le GIEC, les effets d’un emballement du réchauffement climatique sont connus : des forêts très vulnérables stockant moins de carbone ; le dégel du pergélisol (sols gelés en permanence) libérant virus, bactéries, dioxyde de carbone et méthane –gaz à effet de serre encore plus puissant que le CO2 ; la mise en péril de la riziculture dans 40 % des régions productrices par manque d’eau ; la malnutrition qui guette 180 millions de pauvres en Afrique et en Asie du sud-est ; le destin «lugubre» de nombreuses villes côtières… Déjà, les récifs coralliens dont dépendent plus de 500 millions d’habitants sont menacés, et l’élévation du niveau de la mer salinise les sols, provoque la disparition des mangroves et met en péril l’équilibre de vie – y compris humaine – sur de nombreux littoraux dans le monde. L’optimisme, rationnel, ne se trouve pas du côté des climatologues qui s’appuient sur des données scientifiques, mais chez les sociologues. Ils voient émerger ce qu’ils appellent un « point de bascule sociologique », c’est-à-dire le franchissement d’un seuil critique à partir duquel le mouvement en faveur de la lutte contre la crise climatique va devenir irréversible. Sur le plan économique, au-delà des promesses des grands producteurs d’énergie fossile sur leur future neutralité carbone, il s’agit, par exemple, de la réorientation de l’industrie automobile mondiale vers la voiture électrique ou bien, aiguillonnée par des groupes de pression, de la naissance et de l’influence grandissante d’une finance désengagée des secteurs polluants.

Sur le plan politique, c’est le retour de Washington dans l’Accord de Paris, puis l’annonce par la Chine de sa neutralité carbone pour 2060 mais, surtout, l’accélération de la prise de conscience de l’opinion publique, notamment grâce au mouvement planétaire de la jeunesse pour le climat. De plus, une gigantesque enquête menée pour l’ONU (The Peoples’ Climate Vote – le vote populaire pour le climat) par Stephen Fisher, professeur de sociologie politique à l’université d’Oxford, montre que la plupart des citoyens souhaitent clairement l’adoption de politiques fortes et d’envergure. Dès lors, il devrait devenir rationnellement difficile pour les décideurs, et plus encore pour les gouvernants, de faire l’impasse sur la transition bas carbone.

Une transition socialement acceptable

Plus de cinq ans après les engagements de la COP21, l’enjeu de la COP26 est le passage à l’action, d’urgence. D’ici à novembre, les États auront présenté leur nouvelle feuille de route. Ils devront alors se mettre d’accord sur un système mondial de taxation du carbone, la fin de la dépendance au charbon, la réduction progressive des combustibles fossiles, la fin des investissements dans l’économie brune (basée sur les énergies et les ressources fossiles sans tenir compte des impacts sur l’environnement). Un programme ambitieux. Toutefois, dans un contexte d’explosion des inégalités, exacerbées par la crise du Covid, un passage à une économie décarbonée, qui appauvrirait davantage les populations, susciterait à coup sûr leur hostilité, accentuant la déstabilisation des sociétés.

En France, le mouvement des Gilets jaunes, fondé sur le rejet de la taxe carbone sur le carburant, en a déjà fait la démonstration. La condition sine qua non de la réussite d’une transition bas carbone ? Qu’elle soit « juste » et socialement acceptable grâce à des politiques qui en minimisent les impacts négatifs – pertes d’emplois dues à la fin de l’extraction du charbon ou de la production de moteurs thermiques, coût des transformations à opérer individuellement telles que le changement de véhicule ou de système de chauffage. Ainsi, que ce soit pour renouveler le parc automobile, qu’ils veulent électrique, ou pour aider les entreprises les plus fragiles à se décarboner, les États doivent mettre la main à la poche. Et donner aux travailleurs des secteurs en restructuration, pour cause de transition, la possibilité de se convertir à de nouveaux emplois et de disposer d’une protection sociale adéquate. En cela, les réformes de la formation professionnelle et de l’assurance chômage françaises marchent à rebours. Nécessaires, ces politiques redistributives sont toutefois incompatibles avec les actuelles baisses constantes d’impôts, pour les plus riches et les sociétés, et avec les pratiques d’évasion fiscale.

Si les États estiment qu’ils ne peuvent pas tout, ils sont en mesure d’inciter les établissements financiers à soutenir l’investissement des entreprises dans un outil de production décarboné, à orienter les capitaux vers une transition juste et à proposer des instruments financiers adaptés. Avec un bémol : les pays pauvres ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre budgétaires que les pays développés pour mener à bien ces nouvelles politiques. Face aux principaux responsables du réchauffement climatique depuis le début de l’ère industrielle, les notions de « solidarité climatique » et de « juste contribution » ont fini par s’imposer dans les négociations internationales. À ceci près qu’en dépit de leurs engagements chiffrés (Accord de Copenhague, 2009), les pays riches ont pris du retard dans le versement des sommes dues aux petits États insulaires et autres pays parmi les moins avancés qui paient déjà un lourd tribut au réchauffement climatique.

Emploi et conditions de travail

En pleine accélération, les déplacements internes de populations sont de plus en plus liés à des catastrophes environnementales. À 98% d’origine climatique, celles-ci sont responsables des trois quarts des départs (31 millions de personnes en 2020) et de la progression des nouveaux déplacements, estime l’Observatoire des situations de déplacement interne (IDMC). Brutales (inondations, ouragans, typhons et autres tempêtes…) ou plus lentes (désertification et dégradations des sols, élévation du niveau des mers…), ces catastrophes empêchent souvent le retour de personnes qui, avec leurs familles, viennent gonfler les bidonvilles des grandes villes où elles sont exploitées. Les femmes représentent 80% des réfugiés climatiques et 70 % des personnes les plus pauvres de la planète. Elles sont aussi les principales victimes d’esclavage moderne.

Un autre phénomène qui prend de l’ampleur, le « stress thermique »… Il fait référence à la chaleur à partir de laquelle le corps humain peut subir un dommage physiologique (températures supérieures à 35°C avec un fort taux d’humidité). Dans un rapport publié en juillet 2019, l’OIT, l’Organisation internationale du travail, avertit que l’augmentation du « stress thermique » pourrait se traduire par une perte de productivité équivalant à 80 millions d’emplois d’ici à 2030. Soit, selon des projections établies sur la base d’une hausse des températures mondiale de 1,5 °C à la fin de ce siècle, 2,2 % du total des heures travaillées dans le monde qui pourraient être perdues en raison de températures élevées !

Si l’agriculture, la construction et les transports sont touchés en premier lieu, tous les secteurs d’activité le sont, entraînant un énorme coût économique qui accroît les inégalités entre les pays. L’OIT alerte aussi sur l’impact concernant le travail décent. Alors que ce phénomène de « stress thermique » est déjà palpable, l’étude des répercussions de l’augmentation de la chaleur sur le milieu du travail est récente (2007 et 2014, 4e et 5e rapports du GIEC). Outre le fait d’encourir le risque de perdre leur outil de travail à la suite de catastrophes naturelles, les travailleurs qui exercent en extérieur les métiers les plus physiques et les moins bien rémunérés, voient leurs conditions de travail devenir de plus en difficiles du fait de l’envolée des températures. Les multiples menaces auxquelles ils sont exposés ont été mises en évidence, que ce soit des risques pour la santé au sens large (déshydratation, malaises…) ou des accidents du travail en lien, par exemple, avec la baisse de la vigilance.

Quand les syndicats s’en mêlent

Lors de la COP21, les syndicats avaient obtenu que les gouvernements s’engagent à promouvoir le travail décent, les emplois de qualité, ainsi qu’à soutenir les travailleurs par des stratégies de transition juste. La question est de nouveau sur la table, une fois de plus les organisations de travailleurs fourbissent leurs argumentaires. Outre la Confédération syndicale internationale, la Confédération européenne des syndicats ou encore IndustriAll global union, 140 organisations syndicales et ONG issues de 50 pays se sont alliées dans ce but à l’initiative de la CGT. Une configuration inédite qui, en juin 2021, a tenu un « Forum syndical international des transitions écologiques et sociales » en visioconférence. L’objectif ? Parler, entre autres sujets, de la transformation du système énergétique, des transitions sectorielles et des stratégies de construction du rapport de force. Il s’est conclu par un appel unitaire en perspective de la COP26 de Glasgow, adressé aussi « à l’ensemble des forces sociales engagées dans la construction d’une transformation écologique et sociale ». Christine Morel

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Chômage et violence économique

Bas les masques ! Loin d’être une fatalité, le chômage est un choix du néolibéralisme. Nouvelle démonstration avec Le Choix du chômage, publié aux éditions Futuropolis : une enquête illustrée implacable, pétrie de documents inédits. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, une B.D. signée de Benoît Collombat et Damien Cuvillier.

La scène, vue à hauteur d’enfant, est marquante. L’illustrateur, Damien Cuvillier, ajuste son rétro, bondit dans son passé et se met en scène gamin. Une douzaine d’années au compteur, le voici, binocles sur le nez, tuant le temps en dévorant un Spirou. Il attend sa maman convoquée à l’ANPE : « Pendant huit ans, ma mère aura été au chômage, entrecoupé de petites missions par-ci par-là, avant d’être définitivement radiée en 2005 ». La petite histoire se mêle alors à la grande, abondamment documentée par Benoît Collombat. 

À  l’écriture du Choix du chômage,  le  journaliste d’investigation joue de multiples allers-retours chronologiques pour tresser un canevas solide autour de sa démonstration. Comment et pourquoi les politiques ont « remis les clés du monde à l’économie et à la finance » depuis des décennies, faisant du chômage de masse la pierre angulaire de politiques qui, faute d’être assumées publiquement, n’en sont pas moins avérées. Nous voici donc en 1944, la déclaration de Philadelphie énonce la plénitude de l’emploi comme un objectif. Mais voilà le tournant de la rigueur en 1982, puis en 1984 le chômage vécu « comme une chance pour les entreprises », dixit Yves Montand dans l’émission Vive la crise ! Et enfin, en 1993, le fameux « contre le chômage, on a tout essayé », de François Mitterrand. Les thèses des figures de la pensée néolibérale (Hayek, Lippmann, Friedman…) ont toutes leur rond de serviette à la table  des  politiques.  « Le  néolibéralisme, ce n’est pas l’absence d’État, c’est l’État qui doit se mettre au service du marché », nous rappelle-t-on. La gestion de la crise du coronavirus en étant un nouvel exemple édifiant.

Basé sur un impressionnant travail de recherche, assorti d’entretiens exclusifs avec des figures de l’époque (les ex-ministres Cresson, Chevènement…), des représentants du monde des affaires, des économistes, l’enquête se nourrit du décryptage d’experts, comme la philosophe Barbara Stiegler ou le juriste Alain Supiot. Au final, une plongée détonante et foisonnante dans notre histoire économique, riche en révélations : l’épisode secret  des  nationalisations  des  années 1980 vaut son pesant de cacahuètes… Foisonnante, aux accents parfois très techniques, l’enquête se lit aussi comme un polar. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, elle suit son fil rouge, implacable : « Si on veut que les actionnaires continuent de très bien gagner leur vie […] et si on veut que les salariés ferment leur gueule… il faut beaucoup de chômeurs et de précaires », résume le porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires, Pierre-Édouard Magnan. Eva Emeyriat

Le Choix du chômage, de Benoît Collombat et Damien Cuvillier (éd. Futuropolis, 288 p., 26 €).

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ATD, la voix des pauvres

Depuis 1979, l’association ATD-Quart Monde porte la voix des pauvres et des exclus au sein du Conseil économique, social et environnemental. Un siège supprimé en vertu de la réforme du CESE… Une décision dénoncée par moult personnalités, associatives-syndicales-politiques, qui appellent à soutenir une pétition nationale.

Deux. C’est le nombre de sièges dévolus aux représentants de la lutte contre la pauvreté sur les 175 que comptera le nouveau Conseil économique, social et environnemental (CESE). Deux sièges pour les 15 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Si la réforme du CESE a fait peu de bruit, la loi organique du 15 janvier 2021 a pourtant changé son rôle et sa composition, passant notamment de 233 membres à 175. Les sièges destinés aux associations luttant contre la pauvreté ont ainsi été réduits de trois à deux – l’un pour la Croix Rouge, l’autre pour le collectif Alerte, tandis que le siège jusqu’ici tenu par ATD Quart Monde a été supprimé.

Troisième assemblée de la République, le CESE a pourtant vocation à représenter la société dans son ensemble. ATD Quart Monde y porte la parole des plus exclus depuis 1979 et y apporte une expertise unique et irremplaçable, construite à partir de la pensée, du savoir et de l’expérience des personnes les plus pauvres. Les travaux portés par ses représentants successifs ont inspiré et initié d’importantes avancées législatives, parmi lesquelles la création du RMI (ancêtre du RSA), de la Couverture maladie universelle (CMU) ou encore du Droit au logement opposable (DALO).

Fidèle à ce qui fonde ATD Quart Monde, ses avis et rapports y ont été réfléchis et construits avec des personnes en situation de pauvreté : plus qu’une représentation, c’est une réelle participation des plus pauvres qu’ATD Quart Monde apporte au sein du CESE. Aujourd’hui, alors que la pauvreté s’accroît en France, il est plus que jamais nécessaire de continuer à faire entendre cette voix.

Les dix millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – dont plus de deux millions dans l’extrême pauvreté –, les quatre millions de personnes mal-logées, les trois millions de chômeurs de longue durée, les trois millions d’enfants de familles vivant sous le seuil de pauvreté, doivent pouvoir porter leur parole jusque dans les plus hautes instances de la République. Cela commence évidemment au CESE, un lieu où se côtoient des mondes différents et qui porte le dialogue dans son ADN. Dialogue indispensable dans une société de plus en plus fracturée et qui ne saurait faire l’impasse sur 15% de la population. Sinon, comment prétendre vouloir faire du CESE « un carrefour des consultations citoyennes », selon les propres mots du président de la République ?

Oui, le CESE peut devenir l’avant-garde de la démocratie participative. Mais pour cela, il se doit d’être représentatif de l’ensemble de la société, sans oublier celles et ceux qui sont déjà bien trop souvent oubliés. Celles et ceux qui se battent au quotidien pour survivre ont beaucoup à apporter, au CESE comme ailleurs, pour construire les réponses à la pauvreté et contribuer à l’ensemble des politiques publiques. Le prochain mandat du CESE commençant début mai, il reste peu de temps au gouvernement pour revenir sur son choix.

En signant ce texte, nous l’appelons à réintégrer sans attendre ATD Quart Monde au sein du CESE, aux côtés de la Croix-Rouge et du Collectif Alerte, et donner ainsi à la troisième chambre de la République les moyens de rester fidèle à sa devise : « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les Droits de l’Homme ».

Parmi les premiers signataires : Manon Aubry, députée européenne (LFI)… Annick Berthier, présidente d’Emmaüs France… Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité… Mireille Delmas-Marty, juriste et professeur honoraire au Collège de France… Christophe Devys, président du Collectif ALERTE… Véronique Fayet, présidente du Secours catholique… Olivier Faure, député (PS) et premier secrétaire du Parti socialisteCaroline Janvier, députée (LREM)… Fiona Lazaar, députée (NI) et présidente du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE)… Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT… Edgar Morin, sociologue et philosophe… Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île-de-France (LR)… Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre… Fabien Roussel, député (PCF) et secrétaire national du PCF…

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

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Éric Sadin, 5G et mutations

Philosophe, écrivain et enseignant, Éric Sadin est l’auteur de L’Ère de l’individu tyran, la fin d’un monde commun. Une exploration des mutations décisives liées aux évolutions technologiques et numériques de notre époque. Entretien

 

Dominique Martinez – Quel modèle de société préfigure le déploiement de la 5G actuellement défendu par le gouvernement?

Éric Sadin – Ce modèle de société est à l’œuvre depuis longtemps. Nous en atteignons juste un nouveau seuil, du fait d’une plus grande rapidité des connexions permise par la 5G. Les gens, du reste, auraient pu aussi bien se mobiliser contre la 3G ou la 4G, car cela signifiait, à chaque fois, une augmentation du rayonnement électromagnétique. Un sursaut a lieu maintenant, au début de ces années 2020. Elles constituent donc un marqueur temporel d’une prise de conscience partielle des excès et des dérives d’une industrie numérique qui ne cesse de s’immiscer dans nos existences individuelles et collectives. Cela s’inscrit dans une histoire qui est déjà à l’œuvre depuis une quinzaine d’années : celle de l’extension des services via des systèmes numériques. Et l’histoire de ce que j’ai nommé la « marchandisation intégrale de la vie », c’est-à-dire l’émergence d’applications destinées à nous offrir des services devant satisfaire tous nos désirs, à tout instant de notre quotidien. Cela s’inscrit aussi dans une volonté d’hyperoptimisation de la société où, de plus en plus, aux fins de vouloir éviter la moindre anomalie ou défaillance, quantité d’actions sont gérées par des systèmes numériques. Que, dans tous les secteurs de la vie, l’hyperoptimisation ne cesse de prévaloir, elle constitue le modèle d’une organisation algorithmique et d’une marchandisation intégrale de la vie. La 5G n’instaure pas ce modèle, elle le consolide, et n’est que la partie visible de l’iceberg.

D.M. – Rapidité, ultraconnectivité, réactivité en temps réel. Cette avancée technologique permettra l’accélération de la collecte de données, la montée en puissance de l’intelligence artificielle… Qu’est-ce qui se joue? Avec quels risques?

É.S. – Ce qui se joue, c’est que, de plus en plus, des systèmes orientent l’action humaine en vue de signaler, en continu, des services et produits adaptés individuellement à chacun d’entre nous. Or, cela a un impact sur l’autonomie de notre jugement, sur notre faculté à pouvoir décider, librement et en conscience, de nos actions. Et ce, sans recevoir continuellement des notifications sur telle chose à acheter, tel restaurant à fréquenter, tel chemin à emprunter. C’est une pression incessante, imposée par un nouveau modèle économique qui affine de plus en plus la connaissance de nos comportements et qui entend continuellement orienter le cours de notre quotidien. C’est le cas de l’intelligence artificielle, par exemple avec les enceintes connectées qui nous disent les bonnes actions à entreprendre, acheter tel produit, écouter telle musique… Certes, on ne cesse de s’inquiéter de la protection de sa vie privée, du traitement des données personnelles et des risques d’atteinte à la liberté. Cependant, nous devrions tout autant nous soucier du modèle de société qui est en jeu. Celui où l’action humaine – individuelle et collective – est appelée à subir une pression constante opérée par des systèmes numériques toujours plus sophistiqués.

D.M. – Vous dites que l’extension de capteurs tous azimuts, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de la troisième décennie de notre siècle. Comment évolueraient le monde du travail et l’action syndicale dans votre projection?

É.S. – Ce ne serait rien moins que l’usine 4.0, entièrement pilotée par des données. Jusqu’ici, les lieux de travail étaient considérés comme des collectifs humains œuvrant en vue d’un même objectif et décidant, dans la pluralité et la contradiction, de modes d’organisation. Là, c’est une rupture. Cette usine 4.0 nouvelle génération repose sur deux principes technologiques majeurs : d’une part, l’extension des capteurs sur toutes les chaînes de conception et de production, et, d’autre part, des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent une visibilité en temps réel de toutes les chaînes (conception, production, logistique, satisfaction client). De surcroît, il y a des systèmes capables, non seulement d’analyser le fonctionnement en temps réel de tout ce qui est mis en œuvre, mais aussi de dicter en retour les actions à entreprendre. C’est le cas, par exemple, des préparateurs d’Amazon ou d’autres entrepôts, qui reçoivent des signaux sur leur casque en fonction de leur localisation, des besoins, des commandes et des lieux où se trouvent les produits. Il y a là une sorte de robotisation de l’action humaine en entreprise… jusqu’au moment où ce seront des robots métalliques qui s’y substitueront. Pourquoi pas, me direz-vous, si c’est pour réduire la pénibilité? Bien sûr, et de ce point de vue-là, tant mieux ! Mais le problème vient des modes de management que cela induit. C’est-à-dire que des personnes décident des cadences et des modalités d’organisation que d’autres personnes subissent sans avoir le droit à la parole, parce qu’elles les subissent de façon automatisée. Allez donc vous opposer à des équations algorithmiques qui assignent vos tâches, votre cadence, etc. Pis, d’autres métiers à haute compétence cognitive sont également appelés à être remplacés – ou en tout cas encadrés – par l’intelligence artificielle. Ce sera par exemple le cas des recruteurs, des avocats, des comptables, des radiologues… ce qui entraînera au passage la destruction d’une masse importante de compétences ayant pourtant nécessité de nombreuses années d’études.

D.M. – Quel serait le rôle de l’action syndicale?

É.S. – En mettant en avant une certaine atténuation de la pénibilité, la doxa du progrès technologique a berné les syndicats. Ceux-ci n’ont pas suffisamment pris en compte les nouvelles modalités automatisées de management et d’encadrement de l’action humaine, non plus que leurs incidences. C’est pourtant fondamental, car cela pose la question de l’apport singulier et subjectif de chaque être au sein d’un collectif. Or, ces systèmes ont contribué, parfois de façon insidieuse, à une surhomogénéisation des pratiques de travail, à une réduction des actions à l’obtention de résultats automatisés qui doivent être produits continuellement. La robotisation des modes d’organisation en entreprise suppose une équivalence indifférenciée de tous les salariés, et presque une négation de l’apport subjectif et singulier de chacun. Toutes les actions doivent s’adosser à des résultats prédéfinis. Il n’y a plus de place pour l’ambiguïté, pour la singularité, pour la créativité de chacun. Le travail ne serait donc que la réalisation d’opérations entièrement prédéfinies ? Ce sujet est éthique et philosophique. D’où le besoin de témoignages, de contre-expertises, d’évaluations et d’études pour nourrir des mobilisations en vue de s’opposer à ce mouvement puissant qui s’est déployé. L’action syndicale a une mission historique de bataille pour l’amélioration des salaires, certes, mais l’évolution ultrasophistiquée des modes de travail me semble devoir – et ô combien – constituer un motif central de mobilisation.

D.M. – Les risques sanitaires et écologiques du très haut débit de cinquième génération suscitent également le débat. Quels seraient-ils, selon vous ?

É.S. – Il est difficile de se prononcer, pour l’instant, sur les études produites sur la 5G, souvent contradictoires et fort complexes. Il y a évidemment besoin de la plus grande transparence de la part de la puissance publique sur les risques sanitaires, mais aussi écologiques, générés par les ondes électromagnétiques et l’utilisation des serveurs. Mais au-delà de ça, l’heure est venue de ne pas nous contenter de seulement dénoncer la 5G et l’industrie du numérique. Il convient autant, maintenant, d’en analyser nos usages et d’être assez cohérents pour décider, individuellement et collectivement, de nous défaire de certains d’entre eux, quand bien même ils ne cessent de nous procurer un confort prétendu. Car, à vrai dire, la conscience ne se divise pas. Propos recueillis par Dominique Martinez

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Le livre, essentiel ou non ?

Une nouvelle fois, considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes de baisser le rideau ! Une décision qui exaspère les professionnels du livre et nourrit leur colère. Lectrices et lecteurs soutiennent la pétition nationale lancée par le Syndicat de la librairie française.

 

Considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes, une nouvelle fois, de baisser le rideau à l’heure du second confinement. Malgré la mobilisation citoyenne des professionnels du livre, des auteurs et éditeurs, des lectrices et lecteurs… Même le ministre de l’Économie militait en faveur de leur ouverture, décidant alors la fermeture des rayons livres dans les grandes surfaces mais laissant ainsi le champ libre aux géants de la vente en ligne !

« Fermer les librairies, c’est condamner tout un pan de l’économie culturelle, sans doute à vaciller, pour certains à disparaître », souligne François Busnel, l’animateur de l’émission La grande librairie et l’initiateur d’une pétition nationale, soutenue par le Syndicat de la librairie française, qui remporte un vif succès. « À l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées », soutient le SLF. Et le syndicat de poursuivre : « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villes ». Au final, le texte de la pétition demande au Président de la République de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes.

Est-il plus dangereux d’acheter un livre qu’une baguette de pain ? À l’identique du boulanger, le libraire s’est équipé pour garantir la santé de ses salariés comme des visiteurs. Avec le sourire et la rigueur requise, il exige le respect des règles sanitaires. Pour que chacune et chacun ne cessent de tourner avec ravissement les pages du livre, les pages de la vie… Un appel à ouvrir les portes auquel le gouvernement reste sourd, malgré les incohérences d’une décision qui exaspère les professionnels du secteur, en dépit de la colère qui gronde et monte des territoires !

En solidarité avec les acteurs du livre, les membres de l’académie Goncourt ont convenu de reporter, sine die, la date de remise de leurs prix. Comme d’autres jurys littéraires : le Renaudot, le prix Interallié et le Grand prix du roman de l’Académie française. Quant aux librairies, elles s’organisent pour mettre en place et développer la vente en ligne et à emporter. Tel le réseau Folies d’encre, douze librairies en Seine-Saint-Denis(93) pour 1 724 893 livres disponibles, qui s’autorise un message fort en humour : « Si vous ne savez pas quoi chercher, appelez-nous, envoyez-nous un mail, un pigeon voyageur, des signaux de fumée… ON SERA LÀ POUR VOUS ! Prenez soin de vous, laissez la stupeur retomber et lisez, on n’a pas encore trouvé mieux pour passer l’hiver sereinement ! ». Un autre site, national, à consulter : Lalibrairie.com, qui prône « un nouveau mode de distribution alternatif aux circuits traditionnels tout en protégeant votre librairie de proximité ». Le principe ? Aucun frais de port n’est facturé si vous retirez votre livre dans la librairie au coin de votre rue ! Quant au réseau Leslibraires.fr qui a pour ambition « de vous permettre de retrouver sur Internet vos librairies préférées, leur choix et leurs spécificités », le mode de fonctionnement est un peu différent : il s’appuie, toutes librairies confondues, sur un stock en ligne qui recense près de cinq millions de livres !

Averroès, l’illustre philosophe et médecin musulman, écrivait au XIIème siècle que « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence ». Lisez, lisons, lisez : il n’y a pas meilleur remède contre la bêtise et l’ignorance, la peur et la haine, l’obscurantisme et la violence ! Yonnel Liégeois

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LINportant, c’est la fibre !

Fondateur de la coopérative Linportant, Paul Boyer estime que cette fibre se doit d’être bio, mais aussi sociale. En recréant une filière textile et de confection made in France. Explications

 

C’est l’histoire d’un coup de foudre, transformé en liaison durable et fructueuse… Lorsqu’en 2009 Paul Boyer, jeune ingénieur parisien d’origine toulousaine, vient se mettre au vert avec sa petite famille en Normandie, il tombe amoureux des champs de lin aux environs de Caen. Pour s’attrister rapidement, constatant qu’une fois la fibre récoltée, elle part au bout du monde et n’induit aucune retombée économique sur la région. « La France est le premier exportateur de lin au monde avec une production sur 100.000 hectares dont 70.000 en Normandie ! Personne ne le sait ou presque, on n’en parle pas, c’est écrit nulle part », se désole-t-il, campé dans le hangar qui abritera bientôt son usine de confection de tee-shirts bio et qui lui sert pour l’instant de QG. Nous sommes à Evrecy, petite bourgade de 2000 habitants, à quelques kilomètres au sud de Caen.

Le jeune homme décide alors de s’engager sur un  double projet : d’une part favoriser une culture de lin bio dans la région en incitant les liniculteurs à une conversion, d’autre part reconstituer la chaîne de production jusqu’à un produit final made in France. En effet, comme il le déplorait récemment dans les colonnes de Télérama, «  la caricature du lin, c’est une très belle fibre poussée en Normandie, teillée localement, puis envoyée en Chine pour être filée, avant de se changer en tissu très fin en Italie et de repartir pour la confection en Asie, d’où le vêtement sera expédié dans un magasin parisien ». Paul Boyer n’est pas étranger au monde du textile puisqu’il travaille depuis 2003 dans la mode éthique et le coton bio. Il fait partie de l’association « lin et chanvre bio », dont il est devenu vice-président. Fort de ses contacts dans la filière, il travaille à convaincre. Alain Gautier, liniculteur, le suit.

Pour un lin bio de qualité, il faut une rotation de sept ans en alternance avec d’autres plantes nourricières ou fourragères. Le lin est peu gourmand en eau, contrairement au coton, mais son traitement en différentes étapes est très peu mécanisable. Il nécessite une main d’œuvre importante et qualifiée. La première étape est le rouissage qui se fait au sol à partir de la mi-juillet, après l’arrachage des tiges qui vont progressivement pourrir au sol en étant retournée plusieurs fois par le liniculteur. S’il y a trop de pluie ou pas assez, la récolte est perdue. Puis vient le teillage qui se fait dans l’usine de Bourguébus, non loin d’Evrecy. Il s’agit de broyer et d’écraser la paille pour extraire la fibre appelée filasse. Rien ne se perd : les déchets (les « anas ») sont transformés en litière pour animaux et les graines sont connues pour leurs bienfaits dans le domaine de la diététique. La filasse passe ensuite au peignage pour aboutir à un ruban régulier qui évoque une magnifique chevelure blond vénitien… La dernière étape, la filature, sera confiée à l’entreprise Safilin d’Armentières qui a malheureusement délocalisé son usine en 2003, non pas en Chine mais en Pologne. Avec l’espoir secret d’une relocalisation ultérieure plus facile, et ce sera pour Paul Boyer le projet ultérieur baptisé Linpossible !

Une fois le fil de lin obtenu, le plus dur reste à faire. En effet, la matière part du champ pour aboutir au produit fini selon une chaîne bien établie, comme l’explique Paul Boyer. « L’argent part de la poche du consommateur, il le donne à un distributeur qui le donne à une marque qui achète à un confectionneur qui lui-même achète à un tisseur, lequel se fournit en fil …Une partie finale de cet achat arrive dans la poche du liniculteur. Pour que ce dernier vive, il faut donc remonter la filière des différents donneurs d’ordre pour les associer au projet ». Il n’y aura pas de produits vendus sous la marque LINportant. Paul Boyer veut vendre aux donneurs d’ordre, il ne souhaite pas travailler pour du très haut de gamme comme Hermès qui vendrait  un tee-shirt à 300 €. « Ce n’est pas ça qui va créer de l’emploi massif », il veut aller vers des marques nationales de milieu de gamme « pour arriver à un prix de vente très accessible en travaillant un peu sur les marges de chacun ». Ce fut un travail considérable de plusieurs années, « j’aime aller au fond des sujets, c’est le défaut des mineurs… », plaisante l’ancien ingénieur de l’École des Mines.

Il opte pour une structure d’économie sociale et solidaire, d’abord sous forme d’une association en 2017 pour étudier la faisabilité technique et économique : obtenir un volume suffisant pour être industriel mais sur une jauge raisonnable d’une vingtaine d’hectares et 100.000 tee-shirts par an. En novembre 2019, l’association se transforme en une Société coopérative d’intérêt collectif de 63 membres se composant des salariés, d’acteurs de la filière, de professionnels de la gestion et de membres de la société civile (citoyens et associations). Une prévente de tee-shirts, organisée par le biais de la plate-forme Ulule, a réuni 3500 commandes. Livraison prévue fin juin 2020… Le coronavirus changea la donne, les mécaniciens recrutés fabriquèrent des masques tout l’été en attendant la livraison des tables de coupes, des métiers à tricoter et le début effectif de la production des tee-shirts cet automne.

L’initiative est à saluer. Certes, une goutte d’eau au regard de l’océan de tout le textile asiatique mais il faut y voir, par de là le projet, un espoir proche : acheter un vêtement en lin bio qui n’aura pas fait plusieurs fois le tour de la planète avant de s’accrocher à notre portant ! Chantal Langeard

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La démocratie sociale à l’épreuve

Comment s’organisent aujourd’hui les mobilisations syndicales et sociales ? Comment se faire entendre quand les gouvernements font fi des exigences populaires ? Qu’est-ce que cela dit de l’état de notre démocratie ? Dialogue entre deux enseignants-chercheurs : la politologue Sophie Béroud et le sociologue Erik Neveu.

 

Cyrielle Blaire – Les rassemblements contre les violences policières et le racisme ont rassemblé en juin des dizaines de milliers de manifestants. Comment expliquez-vous ce sursaut citoyen, quelques semaines seulement après la sortie du confinement ?

Erik Neveu – J’y vois deux formes d’indignation civique. La première tient à une exaspération devant les atteintes croissantes au droit de manifester. Se déconfiner c’était retrouver la liberté de manifester, d’occuper l’espace public. Dans un contexte où « Black lives matter » remettait les violences policières à la une de l’actualité, s’est aussi exprimée une indignation contre la répétition de brutalités policières et de comportements racistes couverts par une impunité alarmante. Quand des groupes Facebook sont les lieux de paroles racistes abjectes, quand le maintien de l’ordre ou de banals contrôles d’identité aboutissent à des morts ou des mutilations, quand l’IGPN ne voit jamais motif a sanction, quand la justice semble bien plus rapide et ferme pour les gilets jaunes que pour des policiers filmés à se livrer à des comportements illégaux, alors l’indignation monte. Elle est puissante chez les jeunes, qui sont les groupes ciblés par les pratiques discriminatoires, et elle ne va pas retomber.

Sophie Béroud – La crise sanitaire est venue arrêter de façon brutale une dynamique exceptionnelle de mobilisation qui durait depuis quatre mois contre la réforme des retraites, la LLPR à l’université et dans le secteur hospitalier. Le comité Vérité et Justice pour Adama Traoré a joué un rôle important dans cette dynamique de mobilisation contre le racisme car il a appelé très tôt à des convergences avec les gilets jaunes puis avec les salariés en grève contre la réforme des retraites. Un autre facteur qui a sans doute compté, c’est la situation vécue dans les quartiers populaires avec une très forte exposition à la pandémie et de très grandes difficultés à maintenir des sources de revenus.

C.B. – Le confinement a-t-il été l’occasion de formes de mobilisations différentes et de nouvelles prises de conscience de gens qui se tenaient jusqu’ici à l’écart des mobilisations ?

E.N. – Il faudra le recul d’enquêtes pour le mesurer. Reste une circulation intense de vidéos et de caricatures portant une charge de critique politique. L’intervention de Vincent Lindon « Comment ce pays si riche… » a été visionné six millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi la communication gouvernementale et ses mensonges qui auront aiguisé la critique, notamment sur le port du masque.

C.B. – L’appel des personnels soignants, lancé aux usagers qui les ont applaudis à 20 heures aux fenêtres, pourrait-il constituer la traduction d’une prise de conscience en engagement ?

S.B. – Durant le confinement, on a pu penser qu’une brèche était en train de s’ouvrir pour sortir d’une approche néolibérale des services publics et réaffirmer leur importance dans la société. Les manifestations du 16 juin ont montré un monde de la santé très mobilisé et les manifestants ont souvent été très applaudis. Mais il y a une difficulté à élargir la participation à ces manifestations, mais aussi à publiciser davantage les enjeux du Ségur de la santé. Plus ces négociations semblent techniques, plus cela contribue à isoler le secteur de la santé.

E.N. – La crise est venue rappeler la hiérarchie réelle des utilités sociales, qui pourrait constituer un socle futur pour de nouvelles convergences. Pour reprendre la Parabole (1810) du socialiste prémarxiste St Simon, si le virus nous ôtait les « cinquante premiers traders, publicitaires, éditorialistes de BFM, haut-fonctionnaires de Bercy ou rogneurs de budget des ARS », nous serions moins affectés que par l’évanouissement des caissières, agriculteurs, enseignants, ouvriers, livreurs, urgentistes et employé(e)s d’EPHAD.

C.B. – Durant le conflit contre la réforme des retraites, de nouveaux modes d’actions se sont multipliés en marge de formes plus classiques de mobilisation.

S.B. – Oui, on a vu une volonté de combiner des formes plus classiques de mobilisation – par la grève, les manifestations – avec d’autres qui permettent d’investir l’espace public, de sortir de l’entreprise et de s’adresser à l’extérieur : à l’opinion publique mais aussi aux médias, aux politiques qui refusaient de voir que la mobilisation contre la réforme des retraites est aussi forte. Ces actions peuvent impliquer aussi ceux qui ne participent pas d’habitude à des actions plus classiques. Cela renvoie à l’inventivité des salariés mobilisés. C’est très complémentaire avec les mobilisations classiques, cela ne s’y substitue pas.

E.N. – Leur logique principale tient en large part au sentiment d’une efficacité insuffisante des formes classiques de manifestations. De la réforme Sarkozy des retraites, des lois travail sous Hollande puis aux réformes de la présidence Macron, on a vu de hauts niveaux de mobilisation produire peu d’effets sur le blocage ou la réécriture de projets de loi. Les mouvements se heurtent à une combinaison de répression forte et de tactique de l’édredon : manifestez si vous voulez, on n’en fera rien. Beaucoup de personnes ou de collectifs, qui n’ont aucune envie de céder, explorent donc des formes alternatives. Pour certains groupes qui ont des effectifs modestes et un statut symbolique valorisé comme les avocats, ce seront des gestes symboliques comme de jeter leurs robes. Pour les artistes de L’Opéra, ce sera de tirer profit de leurs savoir-faire pour monter un spectacle.

C.B. – Visent-elles simplement à attirer l’attention des médias ?

S.B. – Il y a une volonté de produire des évènements dans un monde de plus en plus médiatique et connecté afin de faire entendre la cause qu’on défend. Cela s’est fait dès les années 1980 avec Act up, qui a réalisé des actions très visuelles [pour alerter sur l’inaction des pouvoirs publics face à l’épidémie de Sida], comme les die in sur les places publiques, l’explosion de poches de sang. Cela a été repris dans les années 90 lors de conflits locaux, au moment des fermetures d’usine, avec les opérations ville morte. Ou en Espagne à la suite du Mouvement des Indignés, avec les « marées » lors des manifestations : des salariés de différents secteurs portaient des tee-shirts de différentes couleurs pour rendre bien visibles leur cause (ceux de la santé, de l’éducation…etc.)

E.N. – Elles ont des effets de captation de l’attention des médias parce qu’elles sont inhabituelles ou colorées, drôles, émouvantes, parce qu’elles cassent la routine visuelle des images de manif. Oui elles sont pensées pour les médias, dans le sens où une mobilisation qui n’est pas visible perd beaucoup de son potentiel de rayonnement, de transmission de sa cause. Mais ce n’est pas un spectacle, elles expriment la colère, la révolte, parfois la rage quant aux effets des réformes.

S.B. – En 36 et en 68, rendre visuel le conflit était moins nécessaire car on occupait massivement les entreprises. On faisait venir des compagnies de théâtre dans les usines. Depuis les années 2010, il est plus difficile de mobiliser dans les entreprises ou même au sein de l’hôpital public à cause de la continuité des soins. D’où la nécessité d’extérioriser la scène de la contestation. Les salariés se tournent vers d’autres modes d’action, sur les ronds-points, les péages, les dépôts… Et il y a aussi l’idée qu’une multitude de micro mobilisations peuvent « emboliser » le système, le bloquer. Soit en visant des centres névralgiques (ports, raffineries), soit en multipliant les scènes de mobilisation dans des dizaines ou centaines de lycées, de facs… Comme hier les gilets jaunes ont inventé le carrefour comme lieu de mobilisation.

C.B. – Y a-t-il un défaut de dialogue social en France ?

S.B. – le mépris du gouvernement vis-à-vis des organisations syndicales et des salariés mobilisés, le refus de les reconnaître comme interlocuteurs légitimes, les oblige à se poser la question de comment se faire entendre. Le mouvement des gilets jaunes, qui ne s’est pas embarrassé de respecter les codes établis (en ne déposant pas de parcours de manifestation…), a aussi eu un effet. Leur irruption a fait peur au gouvernement. Sans doute que du côté des salariés et des organisations syndicales, certains se disent qu’il faut aller plus loin. Ce refus d’entendre les personnes mobilisées peut aussi conduire à des situations désespérées, comme à Lyon où un étudiant s’est immolé en novembre 2019 pour protester contre la précarité.

E.N. – Il existe une culture de la verticalité et de la condescendance en France. Les dirigeants issus du système des grandes écoles, sont persuadés d’être la crème de leurs générations, de détenir un savoir infaillible sur des choses dont ils n’ont aucune expérience. Les mandats politiques les plus importants sont désormais exercés par des gens qui ont fait de la politique leur métier et qui sont hors-sol, prisonniers de leur petit monde, fréquentant plus souvent des lobbystes que des citoyens ordinaires. La France s’enlise dans un système où le changement est pensé comme devant venir d’en haut, où le dialogue est limité à modifier des points secondaires dans un « cadre » qui ne saurait être mis en discussion. Dire non, proposer autre chose c’est être taxé d’idéologue sectaire ou d’irréaliste.

S.B. – Le refus d’entendre les organisations syndicales dans l’élaboration d’une réforme, d’un dialogue reconnaissant la légitimité des différents acteurs autour de la table, alors qu’une large majorité de la population est hostile à la réforme des retraites, montre que notre démocratie est en mauvais état. Cela pose la question de qui prend les décisions et pour qui dans une société où les inégalités se creusent. Or, on le voit bien depuis des années où prédominent les politiques néo-libérales, ce n’est pas l’expérience concrète des salariés qui est prise en compte ni l’expérience des usagers, mais des critères de rentabilité au service d’acteurs financiers privés. Les réformes ne sont guidées ni par le souci de la protection des plus faibles, ni par le souci de l’égalité.

E.N. – Le sentiment de mépris, la perception que tout ce qu’on peut dire ou faire ne sert à rien provoque du dégoût, de la désertion civique, de l’abstention. Ce sont aussi des semis de violence que provoque cette absence d’écoute. Mais une démocratie, c’est aussi un monde avec des projets mobilisateurs d’un autre avenir, des « utopies réalistes ». Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Sophie Béroud est politologue, professeur de science politique à l’université Lyon II.
Erik Neveu est sociologue et politiste, professeur des universités, enseignant à Sciences-Po Rennes.

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Vers une catastrophe sociale planétaire ?

Au tribut de la pandémie, plus d’un milliard de personnes risquent de perdre leur emploi ou de voir leur salaire réduit. La crise sanitaire sera-t-elle synonyme de catastrophe sociale mondiale ? L’Organisation internationale du travail (OIT) lance un cri d’alerte.

 

« La crise mondiale la plus grave depuis 1945 ! ». C’est ainsi que l’Organisation internationale du travail (OIT) qualifie la situation sociale planétaire qui accompagne la crise sanitaire. Tous les continents sont touchés par la pandémie du coronavirus. Les deuils se comptent par dizaines de milliers. Avec les suspensions d’activités et le confinement, qui concerne plus de trois milliards d’individus, quelque 80% de la population active mondiale est concernée par la fermeture partielle ou totale des lieux de travail. Nul ne saurait prédire ni l’ampleur ni la durée de la pandémie. Mais, d’ores et déjà, l’OIT estime que 195 millions d’emplois ont été perdus lors du premier trimestre et que 1,25 milliard de personnes courent un risque élevé de licenciement ou de réduction de salaire. La faim dans le monde pourrait, quant à elle, doubler, selon un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) présenté le 21 avril au Conseil de sécurité par la FAO [organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture] et le Programme alimentaire mondial (PAM). Déjà, en 2019, près de 135 millions de personnes dans 55 pays étaient au bord de la famine. La crise alimentaire pourrait en affecter 250 millions d’ici fin 2020.

Si le virus n’a pas de frontière, les inégalités d’accès à la protection sociale (plus de la moitié de la population mondiale n’en bénéficie pas) et à l’assurance chômage (un privé d’emploi sur cinq peut prétendre à des indemnités), l’importance relative de l’économie informelle exacerbent les inégalités face aux risques sanitaires et sociaux. Se profilent des catastrophes d’une ampleur inédite, si la solidarité internationale n’est pas au rendez-vous. L’Afrique de l’Ouest est particulièrement concernée. Selon l’ONG Oxfam, près de 50 millions de personnes y seraient menacées de famine d’ici fin août, du fait des conséquences de l’épidémie (ou de l’insécurité régionale). C’est vrai aussi de pays comme l’Éthiopie, en outre frappé par une invasion de criquets pèlerins. En cause, notamment, les conséquences du travail informel. En 2018, l’OIT estimait à deux milliards les personnes occupant un emploi informel, soit plus de 60% de la population active dans le monde. En Afrique, c’est le cas de 85,8% des emplois (68,2% en Asie et Pacifique, 68,6% dans les États arabes, 40% pour les Amériques et 25,1% en Europe et en Asie centrale). La majorité des travailleuses et travailleurs concernés ne disposent ni de protection sociale, ni d’indemnités chômage, ni de droit du travail ni de conditions de travail décentes. Pour l’énorme majorité, confinement signifie perte de tout revenu.

C’est aussi le cas en Inde où la majorité des travailleurs migrants de l’intérieur ont tenté de regagner leurs villages d’origine pour trouver de quoi manger, en dépit d’une répression massive et violente pour non-respect du confinement. En jeu également, la fragilisation du travail agricole, nombre de petits paysans n’ayant plus les moyens de nourrir une partie du bétail ou de faire des réserves de semences pour l’année suivante. Ou encore l’absence de transfert d’argent des travailleurs immigrés. L’organisation du commerce mondial est aussi en cause : le prix des matières premières que vendent les pays du Sud est en chute libre, ce qui n’est pas le cas des denrées alimentaires qu’ils importent. Le mécanisme même de la dette pèse sur leurs économies, raréfiant services publics et systèmes de santé, et les États ne disposent pas de moyens suffisants pour pallier les pénuries de revenus des familles. Pour beaucoup de foyers, il faut choisir : le risque de contamination, ou la faim. Mi-avril, les pays du G20 ont suspendu partiellement, et provisoirement, les dettes de certains de ces pays. C’est leur annulation pure et simple que réclament quelque 200 organisations dans le monde. Les milliards accumulés dans les paradis fiscaux, par exemple, montrent qu’il est possible de protéger ces populations comme celles des favelas latino-américaines ou des camps de réfugiés privés d’accès aux soins ou même à l’eau, et de leur éviter la famine.

Face aux pertes d’emploi qui s’annoncent par dizaines de millions, ce sont bien le travail, les revenus et la santé des travailleurs et de la population qu’il s’agit de protéger, pendant et à la sortie de tout confinement. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs mis en garde contre tout affaiblissement des mesures de protection de la part des États décidant de déconfiner pour relancer l’économie. Les syndicats sont, de ce point de vue, aux avants-postes dans de nombreux pays, en particulier en Europe et sur le continent américain. Le 18 avril, les États-Unis comptaient 26 millions de chômeurs de plus inscrits en cinq semaines. Or, pour la majorité de ceux qui bénéficient d’une protection sociale, celle-ci dépend de leur employeur. Chaque année, un million de familles sont ainsi en situation de «faillite» pour dette médicale. Si le gouvernement fédéral a dû se résoudre à un plan de plus de 2000 milliards de dollars, la priorité de Donald Trump – qui, à l’instar de Jair Bolsonaro au Brésil, avait commencé par nier la pandémie –est à la reprise du travail. Aussi, un mouvement de grève des loyers est-il né parmi les chômeurs en avril, grèves et actions syndicales se multiplient : chez les conducteurs de bus à Detroit, les égoutiers de la banlieue de Cleveland, les travailleurs sociaux-infirmier(e)s et éboueurs de Pittsburgh, salariés de la restauration, ouvriers du bâtiment et de l’automobile. C’est aussi le cas des employés américains d’Amazon qui, comme leurs collègues français, demandent une meilleure protection face au virus dans les entrepôts.

En Italie, un mouvement syndical unitaire (CGIL, CISL, UIL) a permis d’obtenir une liste officielle d’activités dites essentielles. En Roumanie, les soignants sous-équipés se sont révoltés. En Tunisie, Espagne, Cameroun, Portugal… les organisations syndicales des centres d’appel ont demandé la fermeture des centres non vitaux et la protection des travailleurs. En Chine, des grèves ont éclaté dans plusieurs secteurs pour le paiement d’arriérés de salaires. D’autres mouvements ont eu lieu, en Inde ou en Afrique (Burkina-Faso, …), là encore pour la protection des travailleurs et le paiement des salaires : c’est bien ce qui est en jeu partout ! Sans omettre liberté, démocratie et droits syndicaux, alors que se manifestent des orientations de plus en plus autoritaires et nationalistes dans plusieurs pays, du Brésil à l’Inde, d’Israël à la Hongrie…

La crise du coronavirus a mis en lumière la communauté de destin de toute l’humanité, l’impératif de substituer une solidarité active à la concurrence du tous contre tous. En 1944, l’OIT adoptait la déclaration de Philadelphie, rappelant que « le travail n’est pas une marchandise; la liberté d’expression et d’association est une condition indispensable d’un progrès soutenu; la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous ». C’est à une nouvelle conférence extraordinaire de l’OIT qu’appellent dès lors diverses organisations syndicales. Pour que les droits humains prévalent sur les profits de quelques-uns. Isabelle Avran

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Barbara Stiegler, No alternative

Avec Il faut s’adapter, Sur un nouvel impératif politique, paru chez Gallimard, la philosophe et professeure d’université Barbara Stiegler interroge l’idéologie néolibérale véhiculée par  le théoricien américain Walter Lippmann. Une pensée devenue hégémonique, obligeant les peuples à s’adapter et à maintenir le cap de la mondialisation.

 

Cyrielle Baire – Dans votre ouvrage, Il faut s’adapter, vous vous intéressez à la thèse de Walter Lippmann, l’un des penseurs du néolibéralisme qui appelle dans les années 1930 à une transformation de l’espèce humaine. Qu’en est-il ?

Barbara Stiegler – Selon Lippmann, l’espèce humaine n’est pas assez adaptée à un environnement mondialisé. Du fait de son évolution biologique et historique, elle serait trop fermée sur elle-même, mentalement et culturellement. Il faut donc la transformer par la rééducation des populations et un ensemble de politiques publiques, afin qu’elle s’adapte sans cesse aux transformations. L’objectif va au-delà de la mise au pas des forces du travail, c’est la totalité de nos manières de vivre qui doivent être revues : nos loisirs, notre culture, nos corps, nos affects et nos manières de penser. C’est un changement anthropologique total.

C.B. – L’éducation doit donc être repensée, non plus pour émanciper, mais pour réadapter les individus à leur environnement ?

B.S. – Oui. Lippmann est l’un des grands précurseurs des textes de l’OCDE ou de l’Europe sur le système éducatif. Une synthèse entre les besoins de l’économie mondialisée et la psychologie du développement. L’éducation n’est plus au fondement du pacte républicain, elle n’a plus la visée émancipatrice des Lumières. Elle devient un ensemble de compétences à acquérir pour s’adapter dans un environnement incertain, marqué par la compétition et le changement permanent.

C.B. – La pensée d’Emmanuel Macron, lorsqu’il parle des « Gaulois réfractaires au changement », serait influencée par cette idéologie néolibérale ?

B.S. – Exact. Mais c’est aussi la thèse typiquement néolibérale du « retard » français, encombré par son État social, ses luttes collectives et ses tendances révolutionnaires. Alors qu’il arrive au pouvoir dans les années 1970 et va installer son hégémonie jusqu’à aujourd’hui, le programme du néolibéralisme français est d’imposer une rupture définitive avec l’héritage révolutionnaire. Avec une mutation de l’État social mis au service d’une adaptation des populations à la mondialisation

C.B. – Quelle est la vision de la démocratie portée par les néolibéraux ?

B.S. – Lippmann considère que les masses ne sont pas assez éclairées pour se gouverner. Elles sont jugées figées, en retard sur l’évolution et les événements. Elles ont besoin d’un gouvernement d’experts qui décrète un cap qui ne peut être discuté. La pédagogie des réformes sert à obtenir le consentement des masses. Ce modèle de démocratie pousse à l’extrême la logique de la représentation. Ceux qui sont jugés compétents, les « élus », sont aux commandes. Pour les citoyens, la démocratie se résume aux rendez-vous électoraux, avec ses champions et ses supporters, et reste un moment exceptionnel.

C.B. – Comment l’idée qu’il n’y aurait « pas d’alternative » au cap fixé s’est-elle imposée dans le débat public ?

B.S. – L’une des raisons principales est la crise du socialisme réformiste et révolutionnaire qui a ouvert un boulevard au néolibéralisme, lui permettant de s’imposer à droite et à gauche grâce à son discours sur « l’égalité des chances » et les « règles du jeu ». Ce discours sur la justice explique en partie son succès. La compétition y est présentée comme un jeu fair-play, relancé sans cesse et présent dans tous les domaines – école, sport, travail –, où les meilleurs gagnent. Une autre explication est que le néolibéralisme donne un sens à l’histoire, avec la mondialisation des échanges comme horizon, qui répond à un besoin, celui de connaître le sens de l’histoire. Car notre temporalité a été modelée par le christianisme : nous avons besoin de connaître la fin.

C.B. – Crises écologique, sanitaire… Le cap fixé par « les experts » vacillerait-il ?

B.S. – La crise sanitaire mondiale résulte de la destruction des écosystèmes et de la biodiversité. Or, la crise écologique est la pire objection que l’on puisse faire au récit néolibéral. Elle montre que la mondialisation et l’explosion des mobilités mènent à la destruction des écosystèmes et de nos organisations sociales. Quant au virus, il a révélé l’effondrement de notre système de santé, ce qui met en danger le pouvoir. Car le néolibéralisme est censé assurer un pouvoir bienveillant, qui fait prospérer le vivant. On nous dit: « Suivez le berger, car il vous mène dans la bonne direction ». Mais à partir du moment où le berger est incapable de protéger ses brebis contre un virus, son pouvoir commence à vaciller.

C.B. – Dans votre livre Du cap aux grèves, vous revenez sur la lutte menée à l’université de Bordeaux. Vous écrivez que le néolibéralisme est partout, pas seulement dans les hautes sphères de la finance.

B.S. – C’est un point essentiel, que n’identifient pas clairement certains représentants syndicaux, pour qui le véritable ennemi néolibéral serait le grand capital et les grandes entreprises. Mais le néolibéralisme est en train de modifier de fond en comble nos institutions publiques, avec notre complicité. Nous nous sommes opposés au président de l’université de Bordeaux, qui est l’inspirateur d’une loi destructrice pour l’université et la recherche, la LPPR, qui doit être votée à l’automne. Les mêmes forces dominantes profitent de la crise sanitaire pour faire basculer le système éducatif universitaire dans le numérique. Une stratégie bien connue. Face à la catastrophe, on profite de la sidération des populations pour déployer un projet de société en dehors de tout contrôle démocratique. C’est très clairement ce qui se passe dans l’éducation, la recherche, la santé, où se prépare un basculement massif dans le numérique qui menace la cohésion de notre société. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères :

2006 : Devient maître de conférences à l’université de Bordeaux-Montaigne

2008-2009 : S’engage dans la mobilisation des universités contre la loi LRU

2019 : Il faut s’adapter – Sur un nouvel impératif politique, éditions Gallimard

2019-2020 : S’investit dans la mobilisation contre la réforme des retraites, du lycée et de l’université 2020. Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation, 17 novembre 2018-17 mars 2020, éditions Verdier

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Pascal Dessaint, la plume verte

Installé à Toulouse, l’écrivain naturaliste n’en oublie pas pour autant ses racines dunkerquoises. Dans L’horizon qui nous manque, l’auteur de « roman noir à tendance verte » trace le portrait d’individus et d’un monde laissés pour compte.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre vingtième livre, paru chez Rivages, mêle un peu plus étroitement les thèmes environnemental et social…

Pascal Dessaint – Oui, il s’inscrit dans la suite du Chemin s’arrêtera là publié en 2015, qui traitait de la casse industrielle, des saccages de la mondialisation libérale, de tous ces gens jetés comme des malpropres une fois les usines fermées. J’ai grandi à Dunkerque dans une famille ouvrière. J’ai assisté à l’arrêt des Ateliers et Chantiers de France, à la fin des dockers… La fermeture des mines a ajouté au désarroi social. Ça me tourmente encore aujourd’hui, même si je vis depuis plus de vingt ans à Toulouse.

J-P.J. – Le lieu où se situe L’horizon qui nous manque existe-t-il vraiment ?

P.D. – Bien sûr, il s’agit d’une zone improbable, entre Grand-Fort-Philippe et Calais. Qui garde les traces des tragédies passées, celles de la Seconde guerre mondiale en particulier, et présentes, la crise des migrants. Là-bas, on trouve aussi les chasseurs parmi les plus détestables du pays, coupables de plusieurs massacres de phoques. Le livre s’est nourri de tout çà, de l’actualité et des faits divers. Il y a vraiment de quoi être consterné par la bassesse humaine, non ?

J-P.J. – Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ?

P.D. – Comme un écrivain responsable, oui. Je porte un regard critique sur les choses, dans la tradition d’un Jean-Patrick Manchette, Didier Daenincks, Thierry Jonquet. Ils ont la fantaisie de l’auteur, mais aussi la volonté de montrer les désordres du monde. Je suis un auteur de roman noir, mais à tendance verte ! Les problématiques liées à l’environnement sont au cœur de mon travail. Sachant que je ne place pas l’homme en dehors de la nature. La liste des espèces qui s’éteignent n’en finit plus de s’allonger. La planète peut se passer de nous et elle se passera de nous un jour, j’en suis persuadé. Mais qui nettoiera toutes les merdes qu’on aura laissées ? [Il sourit]

J-P.J. – La conscience des enjeux environnementaux semble progresser dans la population et chez les politiques. Le pensez-vous aussi ?

P.D. – On n’est pas loin d’un point de bascule entre un monde où le meilleur est encore possible et un monde qui ressemblerait à quelque chose comme Mad Max. Le problème de l’écologie politique est qu’elle est trop souvent exprimée à travers des personnalités assez pénibles comme Jean-Vincent Placé ou François de Rugy qui ont démobilisé beaucoup de gens. Je peux d’autant moins avoir l’esprit partisan que j’ai foncièrement l’âme d’un militant de base. Je suis dans une action de défense du vivant, de la biodiversité. Je crois à la beauté. En révélant la beauté, on amène les gens à respecter l’environnement.

J-P.J. – Comment est née votre conscience écologique ?

P.D. – Enfant, j’ai eu la chance de rencontrer un ornithologue qui m’a permis d’assister aux plus belles scènes de nature qui soient en milieu hostile, des usines classées Seveso. C’était au début des années 1970, assez violentes sur le plan écologique. On se souciait peu des conséquences pour la Terre de la pollution industrielle. Tant qu’il y avait des usines et du travail, le reste, on s’en foutait. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus
Pascal Dessaint occupe une place à part dans le paysage du roman noir. Sensible aux questions environnementales, il écrit principalement sur les rapports complexes qu’entretient l’homme avec la nature. Il publie son premier livre chez Rivages en 1995, La vie n’est pas une punition. Suivront, chez le même éditeur, Loin des humains (inspiré d’AZF), Tu ne verras plus ou encore Les derniers jours d’un homme, qui revient sur le drame de Metaleurop.

Récemment paru, Vers la beauté, toujours ! L’auteur nous partage ses souvenirs de marches dans les Pyrénées. De la balade hors des sentiers battus jusqu’au périple en montagne… « Observateur malicieux, il partage, non sans humour, sa philosophie à la fois hédoniste et contemplative de la randonnée, ses rencontres inattendues au détour du chemin et son émerveillement devant une nature toujours belle et parfois rebelle ».

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Choi Kyu-sok, la Corée en bulles

Signée de Choi Kyu-sok, la BD Intraitable raconte la résistance d’une poignée de salariés coréens contre un puissant groupe français installé dans leur pays. De la réalité à la fiction, la lutte en bulles.

 

Au tournant des années 2000, le géant Carrefour tente de renforcer son positionnement en Asie. La Corée du Sud, qui reste fermée aux entreprises étrangères, représente un secteur stratégique pour l’enseigne. Afin de s’affirmer face à  la concurrence et accroître ses marges, elle décide de faire évoluer sa politique sociale : consigne est passée aux directeurs de magasins de se débarrasser de leurs personnels existants pour les remplacer par une armée d’intérimaires. Quitte à employer la manière forte et à s’asseoir sur le droit…

Éminent auteur de bande dessinée coréenne, Choi Kyu-sok tire avec la série Intraitable une fiction sociale haletante sur la tentative ratée de Carrefour de s’implanter dans son pays. Ce deuxième tome met en avant une poignée d’hommes qui vont s’opposer au management par la peur en créant un syndicat d’entreprise. Et réussir à gripper la machine à broyer les salariés. Au sein de cette entreprise rebaptisée « Fourmi », si tous les personnages sont fictifs, le récit s’appuie sur l’expérience des salariés. « L’auteur s’est beaucoup immergé dans les faits qu’il a romancés pour se protéger. Il a choisi un conflit qui s’est cristallisé sur les questions de management et qui dépasse le cadre local », commente l’éditeur Nicolas Finet, dont la maison a déjà  publié un certain nombre d’ouvrages d’enquête sur le pouvoir des multinationales (De quoi Total est-il la somme ?, en 2017).

Dans cette série, la BD met habilement en scène la mécanique de l’entreprise qui s’appuie sur son encadrement pour désolidariser les personnels de son enseigne : tentatives de soudoiement et d’intimidations, chantage affectif afin d’obliger les cadres à rendre la vie des salariés impossible et à les pousser à la démission. Un grain de sel va pourtant se glisser dans les rouages à la faveur d’une rencontre entre Gu Go-shin, un militant à la tête d’une petite agence en conseil aux travailleurs, et un jeune cadre aux convictions chevillées au corps. Un syndicat d’entreprise se monte à la stupéfaction des dirigeants. Il s’agit dès lors pour ces derniers d’user de tous les moyens pour tenter de briser la volonté des plus courageux et empêcher les personnels de rejoindre la jeune organisation. L’auteur rend compte avec brio des brimades entre les rayonnages, de la séparation sociale entre cadres et employés, des dilemmes moraux qui traversent les personnages.

Entre crainte d’être manipulé et peur de s’engager. certains choisiront de sortir du rang, au risque de tout perdre. Un pari gagnant ? La suite, attendue pour la rentrée (tome 3, à paraître le 17/09), le dira certainement. Cyrielle Blaire

Une « intraitable » chronique sociale

« Remarquable de maîtrise et de brio, Choi Kyu-sok continue de dépeindre avec finesse les rouages du système propre aux grandes entreprises et de brosser un portrait complexe et nuancé de la société coréenne contemporaine. Dans le second volume, il met en lumière, plus particulièrement, le rôle essentiel du syndicalisme coréen. La Corée est un pays avec une longue histoire d’action syndicale. Intraitable est une chronique sociale avec des résonances universelles ». Nicolas Finet, éditeur à Rue de l’échiquier

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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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Christian Chavagneux et la dette publique

Docteur en économie et citoyen de Montreuil (93), Christian Chavagneux est éditorialiste au mensuel Alternatives économiques. Dans le bimensuel Le Montreuillois, il avance des pistes de réflexion autour de la dette publique. Au lendemain de la crise sanitaire.

 

Je vais vous donner un peu le vertige. Comme quand on regarde les étoiles et que l’on pense à notre petite place dans l’univers. C’est sympa les étoiles mais là, pardon, je vais vite revenir sur terre. Je suis un journaliste économique, et dans mon métier on aime bien les chiffres. Alors en voici un : à la fin 2019, avant même le début de la pandémie, la dette publique de notre pays s’élevait à 2380 milliards d’euros. Oui, des milliers de milliards. Pour vous donner un ordre d’idées, c’est à peu près l’équivalent de toute la richesse produite par la France en un an !

Et ce n’est pas fini. Vous vous doutez bien qu’avec tout ce qu’on dépense pour faire face à l’épidémie, le chiffre va encore grimper, au moins vers les 2900 milliards. Mais comment on va faire pour payer tout ça ? Je voulais en avoir le cœur net. Alors j’ai mené l’enquête. Et là, sidéré, je suis arrivé à cette conclusion. La réponse est : aucun problème !

C’EST GRATUIT !

Pas facile de se déplacer en ce moment. Mais il m’a fallu aller en Allemagne. Virtuellement, je vous rassure. Christine Lagarde, vous vous souvenez ? Notre ancienne ministre de l’Économie (sans commentaires…). Maintenant, elle est la patronne de la Banque centrale européenne (BCE), située à Francfort. Dans la jungle économique, les banques centrales sont des bêtes un peu particulières parce qu’elles ont un privilège incroyable : elles ont le droit de créer autant d’argent qu’elles veulent ! T’as besoin de 1000 € ? Si la BCE le décide, ton compte est crédité dans la seconde, comme ça. Bon, elle n’a jamais utilisé ce pouvoir pour distribuer de l’argent aux gens, faut pas rêver. Mais j’ai découvert qu’elle l’a fait pour financer la dette des pays européens. Juste avant la crise, elle finançait déjà 20% de notre dette en France. Et, dès le mois de mars, elle a dit qu’elle allait créer encore plus d’argent – 1000 milliards ! – pour le faire encore plus.

Et ça, ça nous facilite vraiment la vie. On dépense, on emprunte, la banque centrale nous donne l’argent, pas besoin de se demander si les fameux marchés financiers nous font confiance ou pas! En plus, les taux d’intérêt sont à zéro. Bref, si vous avez bien suivi, c’est de la dette gratuite et que l’on case comme on veut : c’est pas beau ça ? Enfin, gratuite, gratuite, vous pourriez me rétorquer qu’à un moment, il va bien falloir rembourser le capital ! Mon enquête m’a alors révélé un autre secret : pas besoin de rembourser, du tout. La banque centrale s’est engagée à financer la dette pendant très longtemps. Dès que l’on doit rembourser, elle nous reprête l’argent pour le faire. En résumé, pour une partie non négligeable de notre dette, on ne rembourse jamais et ça ne nous coûte rien. Ça va mieux, non ?

ET LE RESTE DE LA DETTE ?

Certes, j’entends déjà certains d’entre vous me dire : « OK, merci de votre optimisme, cher enquêteur, mais ce n’est qu’une partie de la dette. Le reste, il faudra vraiment le rembourser ! » Euhhh, même pas… Les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de pension, etc., tous ceux qui acceptent de financer notre dette disposent depuis quelques années d’un paquet d’argent comme ils n’en ont jamais eu. Et ils ont confiance dans la France et sa capacité à payer. Bref, quand arrive le moment où on doit rembourser, ils font comme la banque centrale, ils nous reprêtent le tout sans problème. En fait, on ne rembourse jamais, c’est ça, la clé ! Et comme en plus les taux d’intérêt sont à zéro, on a une sorte de dette à très long terme et gratuite… Ça détend, non ?

Quand j’ai raconté tout ça à ma fille pour voir si elle comprenait quelque chose, elle m’a dit oui – en même temps, c’est ma fille ! – mais elle m’a tout de suite taclé : « C’est bien joli tout ça, mais ces gens qui nous prêtent, si un jour ils ne veulent plus le faire, t’as quand même intérêt à ce qu’elle ne soit pas trop forte, ta dette ! » Bien vu ma fille, bien vu. Compte tenu du fait qu’avec la pandémie on va dépenser encore plus et s’endetter encore plus, la seule solution pour s’en sortir pour maîtriser tout ça, ce serait… d’avoir davantage de recettes fiscales. Et là, je sens que tous les lecteurs et lectrices qui me trouvaient sympa jusque-là commencent à me regarder de travers : il veut augmenter les impôts ! Pas faux, mais rassurez-vous, pas ceux de tout le monde

QUI DEVRAIT PAYER UN PEU PLUS ?

La pandémie touche de nombreux secteurs de l’économie, on le voit dans notre vie quotidienne : plus de restos, de petits cafés, de cinémas (Méliès, je te le dis, tu me manques), de spectacles, etc. Mais d’autres bénéficient de la crise : les télécoms, l’informatique, les entreprises du numérique, etc. Est-ce qu’ils ne devraient pas contribuer à sauver les premiers ? Pendant les guerres, les États ont régulièrement donné la priorité à un accroissement des impôts sur les plus riches pour financer les conflits. Pendant que les pauvres sont au front, la conscription des plus fortunés prend la forme d’un impôt plus élevé. Quand les caissières, les transporteurs, les petits commerçants, les éboueurs, etc., sans même parler des personnels de santé, ont tenu leur place pour faire fonctionner l’économie, les plus riches devraient prendre leur part, non ? Et là, bien sûr, on tombe sur un problème très énervant – et il y a longtemps que, perso, il m’énerve, du coup j’ai écrit un livre dessus. Je suis comme ça moi, dès qu’un sujet m’énerve, il faut que j’écrive. Ce problème, c’est les paradis fiscaux. On estime que la France perd chaque année de 80 à 100 milliards de recettes du fait des comportements de parasites fiscaux des entreprises et des plus aisés. Une sacrée somme. Il faut maîtriser nos déficits ? Haro sur les tricheurs ! Voilà, amies et amis de Montreuil [et d’ailleurs, ndlr], j’espère que vous avez passé un bon moment avec cette enquête. Ok, je vous ai parlé de questions économiques et ce n’est pas toujours drôle. Mais reconnaissez-le, si ce n’est pas facile pour tout le monde d’être prisonnier du virus, je vous ai apporté une bonne nouvelle ! Pas de quoi… Christian Chavagneux

En savoir plus

Débatteur à l’émission « On n’arrête pas l’éco » sur France Inter et chroniqueur livres sur BFM Business, Christian Chavagneux a publié de nombreux ouvrages : Les dernières heures du libéralisme, la mort d’une idéologie (Perrin, 2007) ; L’économie politique internationale (Repères, La Découverte, nouvelle édition 2010) ; Une brève histoire des crises financières, des tulipes aux subprimes (La Découverte, 2011); avec le dessinateur James, Les aventuriers de la finance perdue (Casterman, 2016) ; avec Ronen Palan, Les paradis fiscaux (Repères, La Découverte, 4e édition, 2017) ; avec Marieke Louis, Le pouvoir des multinationales (PUF, 2018) et en 2020, Les plus belles histoires de l’escroquerie (Le Seuil).

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Florent Guéguen, l’aide aux plus démunis

Directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, Florent Guéguen analyse la situation des sans-abri depuis le début de pandémie du coronavirus. Il craint une aggravation de la précarité chez les plus modestes.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre fédération vient en aide aux plus démunis. Dans quelle situation se trouvent les sans-abri depuis le début de la pandémie ?

Florent Guéguen – C’est une population très vulnérable et exposée aux conséquences du virus. La raison essentielle tient à un état de santé fragile sous l’effet de maladies chroniques, d’addictions… S’ajoutent les conditions de vie dans les hébergements collectifs où les risques d’essor de l’épidémie sont importants. Les campements, bidonvilles et foyers de travailleurs migrants sont aussi des lieux sensibles, avec des problèmes d’accès à l’eau, de promiscuité, de suroccupation, un défaut d’aide alimentaire… Les risques ont été multipliés avec le confinement.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

F.G. – Un grand nombre d’accueils de jour a fermé. Ces services permettent de se laver, de laver ses affaires, de recueillir des informations sur les lieux ouverts, sur les points d’eau, parfois d’avoir à manger. Ils fonctionnent en grande partie avec des bénévoles. Or, au moment où les mesures de confinement ont été prises, beaucoup se sont retirés du fait de leur âge avancé ou parce que les locaux n’étaient plus adaptés à l’accueil du public. La première séquence du confinement a été très dure. L’aide directe aux sans-abri a diminué. Elle s’est reconstituée peu à peu grâce aux solidarités locales. Les réseaux associatifs ont pu se réorganiser, mutualiser leurs moyens, des services ont réouverts.

J.P.-J. – Dans quelles conditions travaillaient les salariés de ces structures ?

F.G. – L’État a donné la priorité aux soignants. C’est légitime, mais le matériel manquait aussi pour les structures sociales. À mi-avril, de nombreux centres d’hébergement fonctionnaient sans matériel de protection (masques, gel, gants, blouses…). Des salariés s’inquiétaient de leurs conditions de travail, mais le système a tenu grâce à leur dévouement. Les associations essaient de s’en sortir par le système D. C’est un point de dysfonctionnement et d’achoppement majeur avec les pouvoirs publics. Ça met tout le monde en difficulté : les hébergés, les bénévoles, les salariés, les associations employeuses qui ont une obligation de sécurité et de santé au travail.

J.P.-J. – A-t-on une idée du nombre de sans-abri malades du Covid-19 ?

F.G. – Début avril, le ministère du Logement parlait d’un millier de personnes hébergées. L’épidémie a vite progressé. À la demande des associations, l’exécutif a prolongé la trêve hivernale de deux mois, jusqu’au 31 mai. Cela a permis de maintenir les centres hivernaux et les dispositifs ouverts, et aussi de reculer la reprise des expulsions locatives. L’autre mesure positive fut la réquisition de 9000 chambres d’hôtels. Mais il aurait fallu en réquisitionner des dizaines de milliers pour confiner tout le monde. Dans ce contexte de crise sanitaire, l’hôtel est la meilleure solution si l’on veut éviter la propagation du coronavirus en milieux collectifs.

J.P.-J. – Que pensez-vous de l’ouverture de gymnases, comme à Paris ?

F.G. – Les gymnases posent deux problèmes. D’abord, la promiscuité. Certains gymnases accueillaient jusqu’à quatre-vingts personnes sur des lits de camp. C’est une sorte de négation du confinement. Ensuite, les gymnases offrent peu de sanitaires, et il n’y a en général que quelques douches… sachant que la vapeur d’eau est facteur de propagation. Cela dit, ils ont le mérite d’exister. À condition que les gens soient rapidement réorientés vers d’autres solutions, notamment les hôtels.

J.P.-J. – Quelles furent les difficultés des travailleurs sociaux pour faire appliquer les mesures d’hygiène et de confinement ?

F.G. – Parvenir à l’objectif d’un confinement de l’ensemble de la population à la rue est difficile. Il y a des personnes qui ne pouvaient pas demeurer enfermées, qui avaient besoin de se déplacer pour s’approvisionner en produits divers. Cela a amené les centres d’hébergement à assouplir leurs règles. Certains qui ne toléraient pas la consommation d’alcool dans leurs locaux ont fait des exceptions. D’autres achetaient même de l’alcool et des cigarettes pour que les personnes n’aient pas besoin de sortir. Le confinement a eu aussi des effets négatifs sur l’aide alimentaire. Des centres de distribution ont fermé, et faire la manche est devenu plus difficile, les passants ayant quasiment déserté les rues.

J.P.-J. – La création de 15 millions d’euros de chèques-services par le gouvernement fut donc une bonne idée…

F.G. – Oui, car ces chèques permettaient d’acheter de quoi manger, des produits pour les bébés, etc. Sauf que l’enveloppe est insuffisante et qu’il n’y a pas que les SDF. Il y a aussi les familles modestes qui bénéficient en temps normal de tarifs sociaux à la cantine. Ces dépenses alimentaires non prévues pèsent sur leur pouvoir d’achat.

J.P.-J. – L’aide d’urgence aux familles les plus démunies, annoncée par le gouvernement le 15 avril, répond-elle à la situation ?

F.G. – Le montant est décevant : 10 euros par personne bénéficiaire du RSA ou de l’allocation spécifique de solidarité (ASS), pour toute la période de confinement, soit deux mois, ça représente 2,0 euros par jour. C’est très faible. Et puis, que fait-on pour les 18-25 ans qui ne sont pas éligibles aux minima sociaux ? Pour les personnes âgées au minimum vieillesse, les bénéficiaires de l’allocation adulte handicapé ? Le plan de relance mis en place pour les entreprises est clair. Il se fait à coups de dizaines de milliards d’euros. On a beaucoup plus de mal à voir se dessiner le plan de soutien aux plus pauvres. Qui sont aussi ceux dont le pouvoir d’achat s’est le plus dégradé depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

En savoir plus

1995 : DEA en sciences politiques obtenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

2008 : Conseiller auprès du maire de Paris, en charge de la lutte contre l’exclusion et la protection de l’enfance.

2012 : Co-porte-parole du Collectif des associations unies pour une nouvelle politique du logement des personnes sans-abri et mal logées.

2012 : Nommé directeur général de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), qui réunit 850 associations de lutte contre l’exclusion.

2016 : La Fnars change de nom pour devenir la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), forte de 870 associations et organismes.

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