Archives de Tag: Economie

La petite Entreprise d’Anne-Laure Liégeois

La pièce Entreprise devait se jouer au Théâtre 71, à Malakoff (92) avant la mise au silence du spectacle vivant, dont nous espérons et attendons des mesures de soutien comme pour les autres secteurs de l’économie durement touchés… Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos, L’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Une peinture au vitriol du monde de l’entreprise.

À lire l’entretien avec Anne-Laure Liégeois. En cette période de confinement, trois textes à savourer, commander ou télécharger : Le marché, L’intérimaire et L’augmentation.

 

On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?), telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, L’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin L’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque, il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle, qui illustrent avec justesse l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a déjà monté à deux reprises l’Augmentation (en 1995 et en

2007), et que, de Rémi De Vos, elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini.

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers, et dieu sait s’ils sont nombreux, du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en

donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise.

Au vrai Le marché, tout comme L’intérimaire et L’augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu’ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel. Jean-Pierre Han

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Les frictions de JPH, Rideau rouge

La forêt fait coupe rase

Alors qu’un rapport ministériel préconise un recours accru au privé, les forestiers en dénoncent les objectifs financiers. La mise à mal d’une gestion durable de la forêt, un écosystème en danger.

 

Les forestiers sont au bout du rouleau. Entre 2002 et 2008, leurs effectifs ont été rabotés de 20%. Chaque agent, toujours en poste, est amené à gérer non plus 1000 mais 1800 hectares de forêt ! Épuisés, les personnels de l’Office national des forêts (ONF) déplorent l’abandon d’une partie de leurs missions de service public, notamment les fonctions de surveillance et de préservation de la biodiversité. Cette pression est née des difficultés financières de l’Office. Alors que la vente de bois devait permettre à l’origine à l’établissement à caractère industriel et commercial à s’autogérer, l’effondrement des cours du marché a plongé durablement ses comptes dans le rouge.

Afin de résorber sa dette, un rapport ministériel publié le 15 juillet 2019 souhaite que l’ONF recoure plus intensivement aux contractuels. « Mais tous les remplacements sont déjà faits par des contractuels de droit privé », fulmine Gilles Quentin, l’ancien garde-forestier dans les forêts du Berry, « il n’y a plus aucun concours depuis 2018, plus aucun recrutement ». Cette attaque contre le statut est mal vécue. « Le fonctionnaire est assermenté, il a une mission de police judiciaire : il intervient pour empêcher le saccage de la forêt et préserver son équilibre écologique », argue Loukas Benard, garde-forestier dans les Ardennes et secrétaire national CGT de l’ONF. « La pression de la hiérarchie, on peut y résister en refusant un martelage contraire aux objectifs de développement durable, ce que ne peut pas faire un contractuel ».

En mai 2018, ils furent ainsi près d’un millier à marcher à travers cinq villes de France pour protester contre la privatisation rampante de l’Office. « L’éthique des personnels, c’est d’appréhender la forêt comme un tout : un écosystème, un lieu d’accueil du public et de production de bois », rappelle Loukas Benard. « Sauf qu’aujourd’hui, la forêt est gérée comme un placement financier. On cherche à faire des rotations de plus en plus courtes, sur trente-quarante ans. Dans certains endroits, on coupe à blanc et on ne replante qu’une seule essence ».

Cette dérive vers une industrialisation de la forêt inquiète les agents de l’ONF, ils craignent de ne plus pouvoir garantir une gestion durable du patrimoine forestier français. Ils ne sont pas les seuls, une fuite en avant au profit du « tout commercial » qui alarme jusqu’aux associations de défense de l’environnement. « La forêt est un patrimoine commun », rappelle Hervé Le Bouler, de France nature environnement, « elle a un rôle à jouer face au changement climatique ». À condition, bien sûr, de préserver sa biodiversité. Cyrielle Blaire

Le chiffre :

300 millions, c’est en euros le déficit actuel de l’Office national des forêts. Une dette qui s’est dégradée avec le repli du marché du bois. Le contrat d’objectifs et de performance signé pour 2016-2020 prévoie que la récolte en forêt domaniale passe de 6,3 à 6,5 m3. Une intensification au profit des coupes rases, destructrices des sols.

Poster un commentaire

Classé dans Entretiens, rencontres, Sur le pavé

Anne-Laure Liégeois, une femme entreprenante

Créée au Volcan du Havre (76), la pièce Entreprise entame une longue tournée. Trois textes sur l’univers du travail (Le Marché de Jacques Jouet, l’Intérimaire de Rémi De Vos, l’Augmentation de Georges Perec), dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Entre humour débridé et critique acerbe, une peinture sans concession du monde de l’entreprise.

Yonnel Liégeois – Avec Entreprise, vous portez à nouveau votre regard sur le monde du travail. Une obsession (!), une continuité ?

Anne-Laure Liégeois – Surtout pas une obsession, plutôt une continuité ! Quelques années auparavant, j’avais déjà mis en scène les textes de Perec et de De Vos. Avec, déjà, un bel accueil du public ! La thématique du travail est un sujet qui me tient à cœur, qui m’intéresse de longue date… L’univers du travail m’apparaît par excellence, pour l’humain, comme le lieu de la confrontation et du pouvoir. À l’entreprise, l’usine ou le bureau, se joue un véritable tour ou rapport de force dont l’homme sort grandi ou asservi. D’où l’idée de proposer ce triptyque Entreprise, de faire dialoguer trois textes écrits à trois époques différentes : L’augmentation de Georges Perec en 1967, L’intérimaire de Rémi De Vos en 2011 et Le Marché de Jacques Jouet aujourd’hui. Trois courtes pièces délirantes sur le monde du travail, qui

passent au crible ses mécaniques, ses affects, sa novlangue.

Y.L. – Perec et De Vos hier, Jacques Jouet aujourd’hui : qu’est-ce qui vous a conduit à lui passer commande d’un texte ?

A-L.L. – D’abord, comme Georges Perec, Jacques Jouet est membre de l’Oulipo. Jusqu’à la disparition de l’émission en 2018 des grilles de Radio France, il participait aux « Papous dans la tête » sur France Culture ! Il fait partie de ces auteurs qui « travaillent » la langue, ce qui me plaît donc beaucoup. Enfin, il produit une littérature qui m’intéresse évidemment par sa dimension, et sa vision, politique. Dans Le Marché, il présente trois personnages, trois hauts dirigeants qui n’ont qu’un seul mot à la bouche : déréguler, déréguler… Un discours managérial, dans un langage franglais très à la mode, qui reflète bien la situation d’aujourd’hui !

Un texte, au final, qui se marie très bien avec ceux de Perec et de De Vos.

Y.L. – Le monde du travail est peu souvent représenté sur les planches : vous ne vous sentez pas trop seule ?

A-L.L. – Au contraire, depuis quelques années, j’ai le sentiment que les auteurs contemporains et gens de théâtre sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à la question ! Pour ma part, c’est vrai que j’ai la chance d’être écoutée et d’avoir les moyens de travailler, de défendre ce à quoi je crois. Au fil des ans, j’ai noué des relations durables avec divers responsables de centres dramatiques qui m’accueillent avec plaisir. Certes, comme Jean Vilar et Antoine Vitez qui se sont battus pour çà, il nous faut ne jamais oublier notre relation au spectateur et au public : le théâtre est un combat, nous faisons un métier d’action. Pour toutes ces raisons, je ne me sens jamais lasse. De l’énergie, j’en garde toujours sous la chaussure ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Du 28/01/20 au 01/02, Théâtre Dijon Bourgogne – Dijon. Du 04 au 06/02, Maison de la Culture d’Amiens – Amiens. Les 11 et 12/02, Le Théâtre – Scène nationale de Saint Nazaire – Saint Nazaire. Le 29/02, Théâtre de l’Agora – Evry. Du 04 au 07/03, Le Cratère – Alès. Du 18 au 26/03, Théâtre 71 – Malakoff. Le 31/03, Le Manège Maubeuge Scène nationale transfrontalière – Maubeuge.

Portrait :

Vive et enjouée, aussi flamboyante que sa chevelure rousse et à l’humour communicatif, Anne-Laure Liégeois est une femme de bonne intelligence, diplômée de Lettres anciennes ! Son premier spectacle ? Le Festin de Thyeste de Sénèque, qu’elle traduit, adapte et met en scène en 1992. Une œuvre symbolique dans son parcours, puisque c’est aussi le nom qu’elle donne à sa compagnie… Durant trois mandats, de 2003 à 2011, elle a dirigé le Centre Dramatique National d’Auvergne, sis à Montluçon.

Aussi à l’aise avec les textes des auteurs contemporains qu’avec ceux du répertoire, la metteure en scène a signé moult spectacles qui ont remporté l’adhésion du public. Dont Embouteillage, un spectacle de route pour 27 auteurs, 50 acteurs et 35 voitures, Le bruit des os qui craquent de Suzanne Lebeau à la Comédie Française, The Great Disaster de Patrick Kermann… Lors du Festival d’Avignon 2017, elle a proposé avec Christiane Taubira le feuilleton On Aura Tout au jardin Ceccano avec des amateurs locaux et des élèves du Conservatoire National Supérieure d’Art Dramatique (CNSAD). Pour l’heure, Anne-Laure Liégeois se prépare à une longue tournée au Maroc avec Roméo et Juliette de Shakespeare en français, darija et arabe classique. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Art&travail, Entretiens, rencontres, Rideau rouge

« Kapital ! », le jeu anti-Monopoly

Décrypter les rapports de classes et les mécanismes du capitalisme, s’initier à la sociologie tout en s’amusant ? Tel est le pari réussi des sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot qui ont créé « Kapital ! », un anti-Monopoly aussi drôle qu’éducatif. Un original cadeau de noël !

 

« Kapital ! », c’est le Monopoly à l’idéologie inversée réinventé par les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot. « En avançant sur le plateau de Kapital ! (qui compte 82 cases, soit l’espérance de vie moyenne des Français), vous allez être mis en situation d’expérimenter les rapports entre les dominants et les dominés, et le fait que ces inégalités n’ont rien de naturel, mais sont le fruit de stratégies mises en œuvre par les plus puissants pour accaparer le maximum des richesses et conserver les privilèges ». Ce prélude à la règle du jeu de « Kapital ! » vous plonge immédiatement dans le bain. Au premier coup de dés, vous voilà né chez les dominants ou les dominés. Normal, on ne choisit pas sa naissance, mais pour le reste du parcours de vie symbolisé par ces fameuses 82 cases, on se rend compte que même si le hasard continue à jouer un rôle dans les trajectoires, les dominants ont, à chaque étape, d’immenses avantages pour rectifier les coups du sort, avantages ou capitaux de diverses natures dont les dominés sont la plupart du temps privés.

Quatre types de capital

Les sociologues ne se sont pas contentés de mettre à disposition des joueurs de simples billets de banque pour leur anti-Monopoly. S’inspirant de leurs travaux, ils ont mis en évidence l’existence de marqueurs de classe. À côté du capital financier, ils ont ainsi créé des billets de capital social, des billets de capital symbolique et des billets de capital culturel. Il y a en effet une interaction entre les différents types de capital qui s’alimentent mutuellement. Le jeu montre ainsi en quoi ces différents types de capital jouent un rôle considérable à chaque épreuve traversée dans la guerre des classes. Un jeu qui ressemble terriblement à la vraie vie.

 Selon que vous soyez « dominant » ou « dominé »…

Les cases spéciales n’ont pas le même effet pour les dominants et les dominés. Le dominé qui tombe sur la case prison passe son tour. Ce n’est pas le cas du dominant qui peut en sortir en payant un avocat hors de prix pour 20 K et en perdant toutefois au passage 10 K de capital symbolique. Les cartes chance sont aussi différenciées selon la classe. En voici une pour les dominés. « Votre voiture tombe en panne et vous n’avez pas les moyens de la réparer. Vous ne partez pas en vacances cet été, vous perdez 5 K de culturel et autant de symbolique ». Ces cartes donnent aussi un décryptage supplémentaire. Ici, c’est « Ce type de sanction n’existe pas chez les riches. Ils sont dispensés de tous ces ennuis, petits ou grands, de la vie quotidienne : c’est aussi ça le vrai luxe ! ». Par contre, si vous êtes dominant, vous pouvez alors tirer une carte telle que « Ce soir, vous dînez au Cercle… Sortez votre smoking et gagnez 15 K social et 5 K symbolique ». Et la carte explique que « Les gens de bonne fortune se retrouvent dans des cercles très privés où la cooptation est la règle, tels l’union Interalliée, le Jockey-Club ou le Traveller’s Club pour mettre en commun, autour d’une flûte de champagne, leurs savoirs et leurs pouvoirs ». Ça énerve non ?

Un jeu tronqué

Évidemment, comme dans la vie, les règles du jeu sont scandaleusement pipées en faveur des dominants détenteurs des capitaux sous toutes ses formes. C’est probablement toute la démonstration qu’ont souhaité réaliser les Pinçon-Charlot, ces sociologues spécialistes des ultra-riches, dont ils ne cessent de dénoncer le parasitisme. Malgré tout, les dominés peuvent quand même gagner, quoique exceptionnellement ! Des cases comme « grève générale », « tous ensemble » ou « Révolution » y contribuent. Cependant, même à la fin de la partie, ce n’est pas terminé. Pour recommencer, les dominants bénéficient du pactole accumulé lors de la précédente partie, mais pas les dominés. Dans la vraie vie, ça s’appelle l’héritage. Vous voulez vraiment rejouer ou changer les règles du jeu ? Régis Frutier

Poster un commentaire

Classé dans Sur le pavé

Le Mali et Montreuil, une longue histoire

L’affirmation, fort répandue, consacre la ville de Montreuil (93) comme la deuxième capitale du Mali : Bamako-sous-Bois ! Des relations entre la ville et l’ancien Soudan français placées sous le signe de l’humanisme et de la coopération décentralisée… Nées à la fin des années 1950, elles sont permanentes, chaleureuses et fraternelles.

 

L’histoire commence dans les années 1960. Le Soudan français, ainsi qu’on l’appelle alors, englobe l’actuel Mali, le Niger et la Haute-Volta qui deviendra Burkina Faso sur décision du leader panafricain Thomas Sankara. Une entité qui éclate au moment des indépendances. Dès la fin des années 1950, quelques militants syndicalistes et communistes s’étaient rendus dans ce Soudan français pour y apporter leur soutien aux mouvements de la décolonisation et ont noué des liens avec Mobibo Keita, futur père de l’indépendance et premier président de la République malienne. Parmi eux, Marcel Dufriche, conseiller municipal de Montreuil depuis 1959 avant d’en devenir le maire en 1971. Une mécanique va s’engrener autour de Montreuil et de ces militants reçus dans les familles maliennes. Ils n’étaient autre que « les étrangers de dieu », « ils étaient mieux traités que les enfants de la famille », précise Lassana Niakaté, le président de l’Association des Maliens de Montreuil. Et par effet miroir, un Malien attend une attitude identique de la part de celui auquel il est étranger.

L’indépendance acquise en 1960, le Mali requiert une aide au développement. À laquelle la France est disposée en troquant l’équipement du pays contre l’envoi d’une main-d’œuvre dont l’ancienne métropole, prise dans le tourbillon de croissance des « Trente Glorieuses », avait un ardent besoin. Une époque où les cars des constructeurs automobiles français sillonnent le Maroc pour recruter ceux qui seront les « ouvriers spécialisés », au bas de l’échelle salariale, des ateliers de Montbéliard ou de Boulogne-Billancourt. Les premiers arrivants logent dans des caves à Vincennes et balaient les rues de Paris dans la journée. Ce fut le sort de Niama Keita, qui débarqua en France en 1965. À l’époque, on arrivait à Marseille en partant d’Abidjan, à Bordeaux si l’on

Le président malien à Montreuil

avait embarqué à Dakar. Dans l’un et l’autre cas, au tarif de 45 000 francs CFA d’alors, soit 45 € aujourd’hui…

Que ce soit Marseille ou Bordeaux, la destination finale ne pouvait être que Montreuil ! « Une ville qui était plus connue des Maliens que Paris », se souvient Lassana Niakaté, arrivé au milieu des années 1980 au foyer Bara. Un foyer ouvert en 1968, dont l’état de délabrement fit récemment l’actualité. D’autres furent aménagés dans des entrepôts désertés, au gré de la désindustrialisation de la ville. À destination unique, Montreuil, origine presque unique, Kayes ! Cette ville-département, capitale du Soudan Français à la fin du XIXème siècle avant la désignation de Bamako, est proche du Sénégal. Une proximité qui conduit jeunes et vieux à traverser la frontière pour aller récolter l’arachide sénégalaise et rentrer au pays avec de quoi acquitter l’impôt colonial. « C’était une humiliation pour une famille de ne pas pouvoir payer l’impôt », rappelle Lassana Niakaté. C’est aussi ce qui fit de Dakar un port d’émigration. C’est ainsi que des Maliens, nationalisés sénégalais par une carte d’identité obtenue à bon compte, redeviennent maliens à leur arrivée en France.

Communautarisme accuseront certains, simple respect des traditions séculaires soutiendront d’autres. La vie dans les foyers s’organise selon le principe de solidarité qui prévaut dans les villages : ceux qui n’ont aucun revenu sont les hôtes à table de ceux qui ont les moyens de nourrir la collectivité. Que deviennent ces Maliens, à l’heure de la retraite ? Les célibataires rentrent au pays. Les autres, qui ont fondé un foyer à Montreuil, se sentent immigrés dans leur village. Alain Bradfer

 

Les Maliens à Montreuil

Montreuil, première ville du département de Seine-Saint-Denis par le nombre de ses habitants, s’affiche souvent, non sans fierté, comme la « seconde ville malienne au monde », après Bamako ! D’aucuns la surnomment avec humour « Bamako-sous-Bois »… Montreuil compte en effet une population malienne très importante : de 6 000 à 10 000 personnes selon la mairie, qui estime d’ailleurs que la ville accueille la plus grosse communauté malienne de France. 10 % de la population de la ville est malienne ou d’origine malienne.

Dans cette ville, l’Insee comptait, en 2012, 25,63 % d’immigrés. Sur ses 103 520 habitants, 26 530 étaient ainsi nés à l’étranger. Impossible cependant, avec les statistiques officielles, de confirmer ou d’infirmer la légende urbaine : contrairement aux pays du Maghreb (4752 habitants originaires d’Algérie, 2117 du Maroc et 1645 de la Tunisie), l’Insee ne fait pas le détail des « autres pays d’Afrique » dont sont originaires les immigrés de la ville. Ils étaient en tout cas, en 2012, 8186 Africains à vivre dans la commune de proche banlieue parisienne. Un chiffre plus élevé que pour les autres villes de même taille.

La communauté malienne de France est l’une des plus importantes diasporas d’Afrique noire de l’Hexagone. Elle compte environ 120 000 ressortissants, selon les chiffres relativement constants de l’ambassade du Mali. En Europe, c’est aussi en France que les Maliens sont les plus nombreux. La plupart vivent en région parisienne. À leur arrivée, ils vont généralement gonfler la surpopulation des foyers de travailleurs. Montreuil en compte six sur son territoire.

Le plus connu de ces foyers, en région parisienne, est le foyer Bara de Montreuil. Comme d’autres établissements de ce type, avant fermeture pour rénovation, c’était une véritable ruche humaine. On y trouvait des ateliers de couture, de réparation en tous genres, un lieu de prière, des petits étals de vente de cigarettes, de briquets, de produits de toute nature… Le foyer Bara était aussi, il le reviendra de plus belle au lendemain de sa reconstruction, le cœur politique historique de la diaspora malienne à l’étranger. Président de la République et ministres maliens en visite à Paris manquent rarement l’occasion d’y faire une visite. La diaspora de France, bien plus que celle d’Espagne ou d’Italie, est pour eux un enjeu important en termes d’influence et de transferts d’argent. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Propos d'Alain, Sur le pavé

Khemiri et Vacher, d’égal à égal

Au Château rouge d’Annemasse (74), les 26 et 27/11, se joue Presque égal à…, du dramaturge suédois Jonas Hassen Khemiri. Dans une mise en scène de Laurent Vacher, toute à la fois ludique et sombre, une illustration de la puissance de l’économie dans nos sociétés contemporaines. Sans oublier Place au 104-Paris et Berlin 33 à La reine blanche, ainsi que le documentaire diffusé le 25/11 sur France Ô et consacré aux élèves ultramarins du Théâtre de Limoges .

 

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au

©Christophe Raynaud de Lage

théâtre, nous est proposé, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de l’Espace Bernard-Marie-Koltès à Metz, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor

©Christophe Raynaud de Lage

change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ». N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Place : du 23 au 28/11 au 104-Paris, puis tournée nationale. Un texte de Tamara Al Saadi, une jeune metteure en scène d’origine irakienne. Qui pose sur le plateau, de manière radicale, la question qui fâche : quid de l’assimilation et de l’intégration ? Yasmine, son double sur scène, a perdu progressivement ses repères, contrainte d’étouffer ses racines au profit des normes et règles de sa terre d’adoption. Un mal-être qu’elle parviendra à surmonter en se réappropriant d’abord son passé, sa culture d’origine… Place ? Du Théâtre de Gennevilliers au 104-Paris, une première pièce récompensée du Prix du Jury et du Prix des Lycéens du Festival Impatience 2018. Hors les imperfections de jeunesse, une création nourrie pourtant d’une parole originale et forte, aux accents sincères et émouvants, baignée d’une ligne poétique à la source d’Aragon et de Mahmoud Darwich. Yonnel Liégeois

– Berlin 33 : jusqu’au 29/12, les mercredi-vendredi et dimanche au Théâtre de La reine blanche. Une adaptation de Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914/1933 de Sebastian Haffner, mise en scène et interprétée par René Loyon. Le patron de la Compagnie RL endosse sans sourciller le costume de ce jeune Allemand qui voit la montée du régime nazi, jusqu’à la prise du pouvoir par Hitler en 1933. De son vrai nom Raimund Pretzel, il quitte son pays natal en 1938 pour s’exiler en Angleterre. Un manuscrit retrouvé et publié après sa mort, dont René Loyon, seul en scène, exhume force et puissance. D’un peuple humaniste et cultivé qui semble pactiser avec l’innommable sans se soucier de l’avenir à cette fameuse année 1933 toujours plus sombre, toujours plus sinistre où volent en éclats les valeurs qui ont façonné la conscience d’un homme… Un monologue d’une brûlante actualité qui interpelle ceux-là qui aujourd’hui seraient tentés de surfer sur les discours de haine et d’exclusion de l’extrême-droite et de la droite extrême, nous interroge toutes et tous sur la couleur de la société que nous voulons demain pour chacun. Yonnel Liégeois

– Au-delà des mers, rêve de théâtre : Un documentaire de Marie Maffre, diffusé le 25/11 sur France Ô à 22h40 suivi de la captation du spectacle CARGO, sur France 3 Limousin le 25/11 à 23h00. Un regard sur la première classe préparatoire intégrée, dédiée aux Outre-mer. Ouverte en septembre 2018 à l’initiative de Jean Lambert-wild à l’Académie de l’Union, École Supérieure de Théâtre du Limousin. En 52 mn, le film raconte la formidable aventure humaine de ces dix jeunes qui réalisent progressivement leur rêve de devenir comédiens. Grâce à l’ouverture de cette classe originale qui, tous les deux ans, accueille des élèves comédiens ultra-marins afin de favoriser leur accès aux concours des écoles nationales d’art dramatique où ils sont traditionnellement sous-représentés. Pour rétablir l’égalité des chances ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Rideau rouge, Sur le pavé

Ken Loach, en première ligne

Avec Moi, Daniel Blake, Palme d’or à Cannes en 2016, Ken Loach n’avait donc pas dit son dernier mot ! Le britannique, 83 ans et près d’une cinquantaine de films à son actif, revient en première ligne. Avec Sorry, we missed you, un drame social intense. Où les travailleurs précaires sont, pour une fois, au centre du récit.

 

Dominique Martinez – Quel est le sujet de votre dernier film, Sorry we missed you ?

Ken Loach – C’est l’histoire d’une famille de travailleurs précaires. Le père est chauffeur livreur. Il fait le pari qu’il peut gagner un millier de livres par semaine en travaillant pour une compagnie de livraisons en tant qu’« autoentrepreneur », comme on dit. Il veut trouver un moyen de sortir sa famille de l’endettement et d’exaucer leur rêve : être propriétaires de leur maison, avoir un chez soi. Pour cela, il doit porter l’entière responsabilité de son travail. Il fournit la camionnette nécessaire, qu’il achète grâce à la vente de la voiture de sa femme. Il doit aussi régler tous les problèmes afférents mais sans couverture contre le risque d’accident, sans congés payés ni congé maladie. Il croit être son propre patron, mais une application le chronomètre et le trace en permanence… C’est le travailleur le plus surveillé que l’on puisse imaginer, alors qu’il est seul. Du point de vue de l’entreprise, ce travailleur qui s’exploite lui-même doit travailler 12 à 15 heures par jour pour prétendre à un salaire moyen, c’est le jackpot !

La mère, elle, est auxiliaire de vie. Elle prend soi, à leur domicile, de personnes malades, handicapées et âgées. Elle les lève, les lave, prépare les médicaments, les repas et dispose pour cela de vingt minutes par personne. Obligée de se déplacer en transport en commun entre différents domiciles avec des temps de trajet non rémunérés, elle fait de longues journées sans être payée la moitié du temps, ce qui aboutit à un salaire au tiers du taux horaire minimum. Cet homme et cette femme se voient à peine, bien qu’ils forment une famille. Ils ont deux enfants qu’ils ne voient quasiment pas non plus et qui sont livrés à eux-mêmes. Et voilà une petite fille qui agit comme la mère de famille, un adolescent qui glisse vers la rupture scolaire. Tous les problèmes des travailleurs précaires retombent sur leur famille. Au boulot, on affiche le sourire de rigueur, de retour à la maison on s’effondre.

D.M. – Quel était votre objectif ?

K.L. – Il s’agissait de filmer autant les épreuves qu’endurent les travailleurs précaires que les répercussions parfois subtiles qu’elles entraînent sur la cellule familiale. Dans le film, c’est vraiment une belle famille, entre tendresse et colère, qui est en train d’être détruite sous nos yeux. Notre objectif ? Traiter ce sujet d’une manière complexe, à l’opposé de toute propagande. Les individus et es relations qu’ils développent avec les autres sont complexes. Nous voulions rendre justice à cette complexité d’un point de vue cinématographique. Dans le même temps, nous voulions transmettre des interrogations et de la colère au spectateur, une indignation qui l’accompagnerait au sortir du film. Comment pouvons-nous laisser faire ? Nous avons eu la journée de 8 heures, la semaine de 40 puis 35 heures, la Sécurité sociale, des carrières professionnelles linéaires… La façon dont la condition des travailleurs a changé et le caractère destructeur de ce changement devraient susciter notre rejet. La précarité n’est pas une fatalité, on peut refuser de vivre comme ça, on peut changer les choses.

D.M. – Comment ?

K.L. – En s’engageant. Avec l’émergence d’un mouvement politique qui comprenne que c’est une véritable lutte qui se dresse devant nous, non la négociation de quelques miettes laissées sur la table. On veut toute la table ! Le capitalisme peut être combattu, c’est un système fabriqué par les hommes. En plus de détruire les travailleurs, il est en train de détruire la planète. Tout se joue donc maintenant. Au XIXème siècle, on pouvait se dire qu’on a perdu la bataille mais qu’on gagnera la prochaine. Plus maintenant, au football on dit que c’est la finale de la coupe.

D.M. – Tout laissait supposer que Moi, Daniel Blake serait votre dernier film. Alors, pourquoi celui-là ?

K.L. – Quand on n’est plus tout jeune, il faut prendre chaque match comme il vient ! Nous n’étions pas certains de pouvoir en faire un nouveau. Le film appartient certainement à Paul Laverty, le grand coscénariste avec qui je fais équipe depuis des années. Pour notre précédent tournage, nous nous sommes rendus dans de nombreuses banques alimentaires et nous y avons rencontré beaucoup de travailleurs pauvres qui ne pouvaient pas manger jusqu’à la fin du mois avec leurs revenus. C’étaient des travailleurs précaires ou bien des intérimaires, sans aucune protection de l’employeur. Nous avons pensé qu’il serait intéressant d’aller enquêter de ce côté-là. La transformation du monde du travail est un sujet que nous suivons depuis plus de trente ans, depuis les grandes grèves des mineurs des années 80. Quand Margaret Thatcher les a attaqués et a détruit leurs communautés. Propos recueillis par Dominique Martinez

La précarité en portrait

Ken Loach s’attaque ici à l’ubérisation de l’économie. Celle qui, un peu comme au casino, promet rapidement beaucoup d’argent et une totale liberté aux travailleurs tentés par le pari de l’auto-entreprenariat. Sauf que la plupart du temps, elle les saigne au travail jusqu’à les laisser sur le carreau. Derrière le mirage du modèle économique low-cost, une armée de travailleurs précaires, qui n’ont d’autre statut que celui de variable d’ajustement, se débattent pour avoir une vie, une famille.

Sorry we missed you fait le portrait de l’une d’entre elles. Les parents ont tous deux un emploi, ils décident de saisir l’opportunité promise afin de réaliser leur rêve : solder leurs dettes et s’offrir enfin leur propre maison, celle qu’ils auraient dû pouvoir s’acheter une dizaine d’années auparavant si la banque n’avait pas fait faillite. Ils acceptent les sacrifices, s’accrochent, se serrent les coudes. Pour s’épuiser au final dans leur effort et briller par leur absence auprès de leurs gosses livrés à eux-mêmes. Ken Loach réalise ici ce qu’il sait faire de mieux. Un vrai film sensible avec un scénario en forme d’engrenage, une direction d’acteurs époustouflante et un sens du rythme digne d’un match de boxe. Dont on sort sonné et indigné.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Sur le pavé