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Frédéric Pierucci, « Le piège américain »

Les États-Unis possèdent un bras armé économique, le Departement of Justice, d’une efficacité tout aussi redoutable que leur arsenal militaire le plus puissant du monde. Pour preuve, le document fort révélateur Le piège américain. Sous la plume de Matthieu Aron, le témoignage de Frédéric Pierucci dans l’affaire Alstom.

 

La vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric est sans doute l’une des opérations industrielles les plus catastrophiques que la France ait eu à subir au cours de ces dernières années. Des technologies de pointe, fruits de recherches et d’investissements de plusieurs décennies, se sont retrouvées du jour au lendemain bradées entre des mains étrangères, mettant notamment le pays en état de dépendance pour des pièces de son parc nucléaire et militaire. Quel intérêt y avait-il à une telle opération ? Comment a-t-on pu convaincre des capitaines d’industrie de trahir ainsi les intérêts de leur pays ? Comment le simple citoyen, le gouvernement français, les salariés d’Alstom ont-ils pu être ainsi floués par la machine de guerre dont se sont dotés les États-Unis, son gouvernement et ses lobbies pour détrousser des pays dits « amis » ?

La réponse tient en un seul mot : l’extraterritorialité, cette capacité exorbitante dont se sont dotés les États-Unis pour sanctionner les entreprises qu’ils considèrent être corruptrices dans le reste du monde. C’est ainsi que, depuis 2008, vingt-six sociétés ont payé des pénalités de plus de 100 millions de dollars au Trésor américain. Parmi elles, quatorze entreprises européennes ont dû régler une note pour un total de 6 milliards de dollars, dont cinq françaises qui totalisent 2 milliards de dollars d’amendes. Mais y a-t-il une équité, une impartialité de cette justice ? La lecture du Piège américain permet de se faire une opinion…

 Tandis que Patrick Kron, le PDG de l’époque, s’en sort avec un joli pactole, Frédéric Pierucci, l’un de ses cadres, est lui l’otage du DOJ (Departement of Justice). Emprisonné dans des conditions abominables pour des délits improbables dont il n’est en rien responsable, victime d’une machination d’État où le rôle des agences d’espionnage américaines et les outils du DOJ ont montré leur perversité extrême au service d’un objectif clair, l’homme se débat au milieu de procédures kafkaïo-staliniennes. Son rôle, et c’est ce qu’il dénonce dans ce document signé en collaboration avec le journaliste Matthieu Aron ? Servir d’épouvantail pour que ceux qui sont placés au-dessus de lui prennent les décisions attendues par les autorités américaines… Et ça marche ! Aux États-Unis, la justice n’est qu’une affaire de deal.

C’est donc l’histoire de cet homme, Frédéric Pierrucci, otage de la machine de guerre économique américaine, que raconte le livre. Au-delà de cette histoire vraie, de nombreux enseignements sont à tirer de la réalité de cette nouvelle forme de guerre froide que les États-Unis mènent contre le reste du monde. Des informations sont aussi données sur les groupes qui sont dans le viseur. En effet, Alstom n’est pas la seule grande entreprise européenne dans le collimateur des Américains. On peut même dire qu’avec ces méthodes, tous les groupes industriels d’importance sont potentiellement les victimes du DOJ. Il y a donc urgence à ce que les Européens prennent des mesures pour s’en protéger. Régis Frutier

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Les lanceurs d’alerte sur la sellette

Alors que la Commission européenne annonce un projet de directive sur la protection des lanceurs d’alerte, le 30 juillet en plein scandale Benalla, le Parlement français adoptait une proposition de loi sur « le secret des affaires » qui risque de les fragiliser et de mettre en péril la liberté d’informer. Paradoxe : leur salut passera-t-il par l’Europe ?

 

Transposition dans le droit national de la très décriée directive européenne sur le secret des affaires de juin 2016, le texte porté par LREM a été adopté par l’Assemblée nationale le 30 juillet en procédure accélérée malgré une levée de boucliers. Il était dénoncé par les collectifs « Informer n’est pas un délit » et « Stop secrets d’affaires » – coalition de journalistes, de lanceurs d’alerte, de syndicats, d’ONG et de représentants de citoyens – ainsi que par une pétition qui a rassemblé près de 600 000 signatures en moins d’un mois. Ils estimaient qu’avec cette loi, « le secret devient la règle, et les libertés [deviennent] des exceptions ».

Les parlementaires LREM qui ont poussé à l’adoption de la proposition de loi sur le secret des affaires prétendaient, quant  eux, vouloir lutter contre « l’espionnage économique, le pillage industriel et la concurrence déloyale ». Quitte à mettre en cause le droit des citoyens à l’information… Car si une directive est un texte minimum commun à tous les États membres, lesquels ne peuvent que l’améliorer, le député LREM Raphaël Gauvin, rapporteur de la proposition de loi, aggrave la situation du lanceur d’alerte.

Alors que la directive de 2016 met celui-ci à l’abri de toute poursuite pour violation du secret des affaires si, en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale », il a « agi pour protéger l’intérêt général », la transposition française bouleverse la donne. En ajoutant que le lanceur d’alerte devra prouver sa « bonne foi », la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Christophe-André Frassa, rapporteur au Sénat, s’est quant à lui évertué à élargir le champ des informations concernées par le secret des affaires. À la notion de « valeur commerciale », il préfère celle, plus floue, de « valeur économique ». Autre flou : le périmètre des individus exonérés du secret des affaires. Si c’est le cas des journalistes et les syndicalistes, rien n’empêchera par exemple les multinationales de porter plainte contre eux. Le juge pourra se prononcer pour la relaxe au nom de la liberté d’expression tout comme il pourra retenir le « dénigrement commercial ».
De quoi produire une abondante jurisprudence sur laquelle le député Gauvin semble compter pour fixer le droit. Le texte ne dit rien sur les militants associatifs. Quant aux actes qui, sans être illégaux sont immoraux, ils ne sont pas concernés (comme les LuxLeaks). Autant de zones d’ombre qui laissent entrevoir le poids des lobbies économiques et financiers dans la transposition LREM de la directive secret des affaires. C’est pourquoi la coalition d’opposants au texte lançait une pétition (près de 600 000 signatures recueillies) pour lui demander « de défendre le droit à l’information et l’intérêt général en restreignant le champ d’application du secret des affaires aux seuls acteurs économiques concurrentiels ». En vain, la loi est adoptée en l’état le 30 juillet. Finalement, curieux paradoxe, le premier signe d’ouverture viendra peut-être de la Commission européenne elle-même qui planche sur une très attendue directive organisant la protection du lanceur d’alerte ! Encore faut-il qu’elle passe la barre du Parlement européen, surtout celle du Conseil qui réunit les États membres…

La mobilisation de la société civile européenne finira-t-elle par payer ? Christine Morel

 

Rappel : Pétition aux parlementaires

Mesdames, Messieurs,

Vous serez prochainement amenés à vous prononcer sur la proposition de loi portant « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ». Ce texte est la transposition d’une directive européenne adoptée en 2016 malgré les mises en garde des ONG, des syndicats, des journalistes et l’opposition massive des citoyens. Élaborée par les représentants des lobbies des multinationales et des banques d’affaires, elle constitue une offensive sans précédent contre l’intérêt général et le droit des citoyens à l’information.

La « loi secret des affaires » a des implications juridiques, sociales, sanitaires et environnementales graves. Sous couvert de protéger les entreprises, elle verrouille l’information sur les pratiques des firmes et les produits commercialisés par les entreprises. Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks, pourraient ne plus être portés à la connaissance des citoyens. En gravant dans le marbre la menace systématique de longs et couteux procès, cette loi est une arme de dissuasion massive tournée vers les journalistes, les syndicats, les scientifiques, les ONGs et les lanceurs d’alertes.

Nous, signataires de cette pétition, lanceurs d’alertes, syndicats, ONGs, journalistes, chercheurs, et simples citoyens, nous opposons à l’application en l’état de cette loi en France, et vous demandons de défendre le droit à l’information et l’intérêt des citoyens que vous représentez, en adoptant les amendements qui vous sont présentés pour restreindre son champ d’application aux seuls acteurs économiques concurrentiels.

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Les Pinçon-Charlot aux Métallos

L’ouvrage du couple de sociologues Pinçon-Charlot, La violence des riches, est mis à l’honneur à la Maison des Métallos. Du 14 au 18 mars, en prélude à une tournée nationale. Une farce documentaire imaginée par le collectif théâtral « Vaguement compétitifs », implanté dans le Nord.

 

 

Depuis cinquante ans, le couple de chercheurs Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ne cesse de fréquenter les riches de près ou de loin ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie et de pensée, leur façon d’entretenir « l’entre soi », de transmettre valeurs et patrimoine….

En outre, à deux c’est mieux, en tout cas plus facile. Il est plus aisé, et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie, de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou la perfidie, voire l’incompétence, supposée naturelle d’une femme seule… ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, à eux deux ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis

© Samuel Kirszenbaum

plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à cour comme celle des « rallyes » qui permettent de s’unir entre-soi, ils visiteront les châteaux et sonderont les grandes familles, notamment les Rothschild.

 

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la fac de Lille, plus précisément sur ceux de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués par la lecture des Héritiers de Pierre Bourdieu que Michel eut comme professeur à Lille, mais qui venait d’en partir lorsque Monique y arriva. L’un et l’autre sont très différents. Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’a guère  fréquenté ni théâtre, ni musée ni même cinéma, en revanche elle estt à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, a beaucoup lu et dispose d’une indépendance financière grâce à son travail de pion. Quelque peu acrobatiques, ces contradictions deviendront vite enrichissantes… Un puissant moteur de complémentarité dans le travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités communes.

Lors d’un entretien en 2015 sur le site du quotidien Libération, dans le cadre d’une série « Heureux en méninges », ils ne s’épargnent pas mutuellement. «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse », lâche Monique ajoutant aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond que « quelquefois, elle me prend le chou ! La relecture du texte est la phase la plus délicate : Monique propose de supprimer mes paragraphes, et moi je propose de supprimer les siens. Ça augmente un peu la température… ». On imagine aisément qu’on ne s’ennuie pas chez les Pinçon-Charlot ! Monique le confirme, « on s’est amusé comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples d’intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon …), « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère », répond Michel.

 

Il n’empêche, main dans la main ils ont mené ensemble une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années, ils travaillent sur des sujets séparés. Monique collabore notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête. Qui aboutit, en 1997, à Voyage en grande bourgeoisie. Ce travail est rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly, qui leur a donné accès à sa propre famille.

Le livre, à leur grand étonnement, est vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail, plutôt une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendent que ce milieu les « fascine » ! La base de leur travail ? Bien sûr les entretiens qu’ils mènent, doublés surtout d’un rapport de proximité qu’ils parviennent à créer et alimentent en répondant à des invitations dans les grands domaines et en participant à des fêtes, tout en restant sous tension… « On avait l’impression de faire de l’entrisme », avoue Michel Pinçon aux journalistes du quotidien.

 

Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de leurs travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « Chronique d’une immense casse sociale ». En effet, non seulement l’ouvrage démonte les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il tente d’analyser comment « les riches » parviennent à les faire perdurer. En pointant particulièrement du doigt une  responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords qui se rejoignent dans une même idéologie néolibérale, préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches.

Parallèlement à la disparition d’une certaine conscience de classe, d’abord ouvrière, le modèle dominant apparaît comme naturel et la domination comme légitime, intimidant d’autant plus les classes populaires que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nomment « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Plutôt certains journalistes, ceux que Monique et Michel désignent comme « bourgeoisistes », ceux-là même qui défendent leur classe sans l’assumer. Et lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues y voient presque un compliment.

De livre en livre, d’une enquête l’autre, au final les Pinçon-Charlot ont réussi un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, peu enclin à la lecture d’études sociologiques. Lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont ils sont  les premières victimes. Chantal Langeard

 

À voir, à entendre :

– « La violence des riches », d’après les travaux de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon à la Maison des métallos, du 14 au 18/03 : un spectacle conçu par Stéphane Gornikowski, mis en scène par Guillaume Bailliart avec Lily Chartiez-Mignauw, Grégory Cinus, Malkhior. « Critique, drôle et mordante, inscrite dans une démarche d’éducation populaire, cette création n’est pas du « beau théâtre » trop bien ficelé, il y est question de ce que nous tissons face à cette violence des riches qui nous menace (…) Si la vision des Pinçon-Charlot est principalement critique, nous entendons nous émanciper de cette posture parce qu’il est urgent, même maladroitement, de proposer « quelque chose ». À la fin du spectacle, nous inventerons l’inconnu, nous oserons remettre l’histoire en route : nous fabriquerons une utopie », commente le metteur en scène.

– Le 21/04 à 18h30, Monique&Michel Pinçon-Charlot sont les invités de la librairie Folies d’Encre de Montreuil pour leur nouvel ouvrage, Les prédateurs au pouvoir, main basse sur notre avenir. À signaler que le mardi suivant, le 25/04, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, présentera la remarquable Histoire mondiale de la France dont il a dirigé la publication aux éditions du Seuil. Des rencontres avec lectrices-lecteurs toujours agrémentées d’une collation et animées par les « Fabulous Lectors of Montreuil ».

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Paul Moreira, « Cache investigation »

Dans un livre choral écrit avec plusieurs confrères, « Informer n’est pas un délit », le journaliste Paul Moreira lève le voile sur les nouvelles censures qui frappent la profession. Une dérive qui interpelle tous les citoyens.

 

 

Eva Emeyriat – Comment est né  ce livre ?

Paul Moreira – Tout part de l’amendement relatif au secret des affaires de la loi Macron. Un texte donnant une arme de plus à ceux qui veulent nous  empêcher d’enquêter. Plusieurs  journalistes se sont réunis début 2015 pour dénoncer ce texte. C’était incroyable à voir car, dans notre milieu, certains ont des égos énormes ou se détestent ! L’enjeu était de taille. Avec cet amendement, certaines affaires n’auraient jamais existé :  Karachi, Elf, le Médiator, HSBC…  Le texte a été retiré, mais une directive européenne sur le secret des affaires a pris le relais (adoptée par le parlement européen le 14 avril par 503 voix pour et 131 moreira1contre, NDLR). Fabrice Arfi, de Mediapart, a proposé d’écrire un livre à plusieurs voix, « Informer n’est pas un délit », pour relater les nouvelles censures dont nous sommes l’objet.

E.E. – Quelles sont-elles ?

P.M. – Certains journalistes font face à un véritable harcèlement judiciaire. C’est le cas, notamment, de ceux qui ont enquêté sur Bettencourt ou Clearstream. Nous ne sommes pas au-dessus des lois, mais si des journalistes sont aujourd’hui poursuivis, ce n’est pas pour diffamation ou de fausses informations : c’est parce qu’ils font leur métier ! On  criminalise le journalisme en lui livrant une guerre asymétrique. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, du quotidien Le Monde, font un récit digne d’un polar en relatant les pressions lors de leurs enquêtes sur Sarkozy. Investiguer veut de plus en plus dire être suivi, menacé…Il est aussi très difficile, en France, d’accéder aux documents administratifs. Comment consulter les notes de frais d’un politique, comme en Suède ou en Grande Bretagne ? Il  y a urgence démocratique à instaurer une vraie loi en la matière !

E.E. – Parmi les nouvelles censures, vous évoquez aussi l’action des communicants, directeurs de com , attachés de presse…

P.M. – C’est une donnée nouvelle.  L’un des effets formidables de l’émission « Cash Investigation » est d’être le révélateur chimique de l’existence de ces gens qui agissent dans un jeu subtil d’intimidation et d’intoxication.

E.E. – Après l’attentat à Charlie Hebdo, journal qui était d’ailleurs votre voisin de palier, est-il plus difficile aujourd’hui d’enquêter sur le fait religieux ?

P.M. –  Pas pour nous, mais il est clair que si l’on doit s’infiltrer dans une cellule de Daech, on se pose forcément la question de l’après… Le problème est vaste. Pour avoir dit qu’il moreira2existait des appels au meurtre dans la Bible, je suis voué au bûcher par les intégristes catholiques !

E.E. – La mise en place de l’état d’urgence change-t-elle la donne pour vous ?

P.M. – Pour l’heure, pas trop mais quand on voit que des écolos sont assignés à résidence comme  des djihadistes, il y a de quoi être inquiet. On l’est d’ailleurs depuis  la loi sur le renseignement …

E.E. – La directive « Secret des affaires » mobilise des journalistes, des ONG, des  syndicats comme la CGT…Quel rôle peut jouer le citoyen ?

P.M. – La pétition lancée par Élise Lucet pour son retrait a recueilli près de 500 000 signatures, le citoyen  est donc bien au centre de cela ! Ce n’est pas un combat corporatiste : nos problèmes n’ont d’intérêt que parce que nous sommes un contrepouvoir dans la société !  Il en va du renforcement de la démocratie. Il faut  protéger les lanceurs d’alerte qui foutent leur vie en l’air :  Antoine Deltour est condamné au Luxembourg pour avoir dénoncé un scandale fiscal, le journaliste qui a révélé cette affaire « Luxleaks » a lui-aussi été inquiété…  Les citoyens doivent  continuer de se mobiliser. On pense parfois que c’est dérisoire, c’est faux. Ce qui est dérisoire,  c’est de baisser les bras ! Propos recueillis par Eva Emeyriat

Parcours

Né en 1961, journaliste d’investigation, écrivain et documentariste, Paul Moreira a travaillé, entre autres,  pour RFI, Capa et Canal Plus. Il est l’auteur de  nombreux documentaires maintes fois primés. Cofondateur de l’agence  Premières Lignes, qui produit notamment l’émission Cash Investigation (France 2) ou Spécial Investigation (Canal +), il a réalisé cette année le documentaire  « Danse avec le FN », consacré à la classe ouvrière et au parti frontiste.

 

 

L’affaire « Luxleaks »

Le mercredi 29 juin, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg déclare Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables de vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ». Ces deux anciens collaborateurs du cabinet PricewaterhouseCoopers (PwC) sont condamnés moreira3respectivement à douze mois de prison avec sursis et 1 500 euros d’amende, neuf mois de prison avec sursis et 1 000 euros d’amende.

Dans ses attendus, le tribunal reconnaît pourtant que les révélations de ces deux anciens collaborateurs de PwC « ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale », que les deux prévenus « ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses », et sont donc « aujourd’hui à considérer comme des lanceurs d’alerte ». Édouard Perrin, le journaliste de l’émission « Cash Investigation », est acquitté. « Il n’a fait que son travail de journaliste », note le tribunal. Contrairement au parquet du Luxembourg estimant que «  la liberté d’expression journalistique » ne doit pas primer sur le respect « du secret professionnel », quand bien même il serait le témoin de « pratiques douteuses ».

 Antoine Deltour et Raphaël Halet étaient poursuivis dans l’affaire dite « Luxleaks » : ils avaient révélé des centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. D’où un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Les deux hommes ont décidé de faire appel de la décision. Leur avocat, Me William Bourdon, a dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme ». Un jugement « qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». Y.L.

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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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