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Poésy et Massini, femmes et ouvrières

Au théâtre Dijon-Bourgogne (21), Maëlle Poésy présente 7 minutes. Une pièce de Stefano Massini, revisitée par la directrice du CDN avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles. Face aux repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante sur le monde du travail.

Une nouvelle équipe de comédiennes, une nouvelle production avec le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, une nouvelle mise en scène en mode bi-frontal… Après le succès à la création de 7 minutes en 2021 avec la troupe de la Comédie Française, Maëlle Poésy revisite la pièce de Stefano Massini… Tension extrême sur la scène dijonnaise, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.

Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 90 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 90 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 90 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la nouvelle mise en scène de la directrice du CDN semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité. Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Blanche, seule elle l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Blanche : La prochaine fois, à quoi on renoncera ?

À trois jours de sécu par mois ?

À un mois de mutuelle par an ?

À quoi ? Dîtes-moi : à quoi ?

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». 7200h sur l’année travaillées « gracieusement », à bien calculer et compter, alors la déléguée de conclure : « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! Une pièce sur la tension qu’il faut traverser pour rester unies, les luttes ouvrières se jouent ici à travers une parole collective, fragile et forte : il faut s’écouter, argumenter, convaincre et peut-être, au final,, faire un pas vers l’autre. Cent minutes de confrontation houleuse mais captivante entre salariées pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois

7 minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène de Maëlle Poésy : les 3-4-5-9 et 10/11 à 20h, le 06/11 à 18h30, le 07/11 à 17h. Théâtre Dijon-Bourgogne, Parvis Saint-Jean, rue Danton, 21000 Dijon (Tél. : 03.80.30.12.12). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).

Tournée : Les 18 et 19/11 TNB, Rennes (35). Les 26 et 27/11 Théâtre Quintaou, Anglet (64). Du 02 au 12/12 Théâtre de la Cité, Toulouse (31). Les 16 et 17/12 Espaces Pluriels de Pau (64). Les 06 et 07/01/27 Le Grand R, La Roche‑sur‑Yon (85). Du 15 au 23/01 Théâtre de la Ville ­– Les Abbesses, Paris (75). Du 26 au 28/01 La Comédie de Saint‑Étienne (42). Les 10 et 11/02 Théâtre de Saint‑Nazaire (44). Du 16 au 18/02 Le Lieu Unique, Nantes (44). Du 03 au 13/03 TNP, Villeurbanne (69). Les 18 et 19/03 MC2, Grenoble, (38). Les 24 et 25/03 Châteauvallon‑Liberté, Toulon (83).

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Les couleurs du combat

Au parc Montreau de Montreuil (93), le musée de l’Histoire vivante présente Couleurs, histoire du travail et des luttes. Une exploration du monde des couleurs portées au travail et celles revendiquées dans la rue : du rouge et noir historiques jusqu’aux nouvelles couleurs ayant émergées ces dernières décennies

Rouge, jaune, violet, orange, jaune… Les couleurs se multiplient au gré des courants syndicaux ou sociétaux, et de leur évolution dans le temps. La seconde saison de l’expo Couleurs, histoire du travail et des luttes au musée de l’Histoire vivante de Montreuil démarre par le noir. En éclairant, avec l’aide du Centre historique minier de Lewarde (Nord), les travailleurs de la mine : leurs « gueules » comme le charbon. Dans le même temps, les cheminots servent de loco tout au long du parcours grâce aux prêts de l’Institut d’histoire sociale CGT qui leur est dédié. L’anarchie a, quant à elle, une salle dédiée. Archives nationales, départementales et municipales ; prêts de Ciné Archives, de la bibliothèque Marguerite Durand, de FO, de la CFDT ou des musées Charles de Gaulle et Jean Jaurès… Tout le monde s’y est mis pour nourrir les salles d’objets divers (drapeaux, bannières, affiches) et les coups de projos sur les teintes déclinées. « Autant de symboles que de nuances, l’expo retrace deux siècles d’usages de la couleur dans les luttes sociales, politiques et syndicales, et dans le monde du travail dont nous analysons les liens et les convergences », explique Thomas Le Goff, le directeur du musée.

Carte postale, début du XXème siècle, musée de l’Histoire vivante

« Le bleu n’aime personne/ Il s’en fout et il cogne/ Quand il se fout en rogne. Non c’est le rouge (…)/Non le rouge n’aime personne (…)/ Et le rouge couleur passionnelle/ô le bleu couleur du ciel »… La chanson Punk 103 de Catherine Ringer pourrait être la bande-son de l’expo qui colore les luttes et les courants en perpétuel mouvement. Noir pour démarrer donc, puis Bleu comme les tenues des ouvriers et Orange comme celles plus actuelles, le Rouge emblématique du partage… Le triptyque Bleu-Blanc-Rouge fait-il partie du monde ouvrier ? interroge une partie de l’expo quand une autre fait place au Jaune en référence aux traîtres comme aux gilets de la colère. L’Arc-en-ciel, lui, décline les luttes féministes ou LGBTQIA+…« Pensée dans une logique collective et participative, l’exposition se construit à partir de la diversité des regards qui l’ont façonnée. Chercheur·euses, artistes, syndicats, musées nationaux et particuliers se sont rassemblés pour donner vie à une proposition plurielle et originale ».

Un gilet jaune anarchiste, 2025, photographie Thomas Le Goff

La fin du parcours pose une interrogation de taille : quelle couleur prendra le mouvement social au XXIe siècle, éclatement ou convergence ? Décidément, le musée de l’Histoire vivante de Montreuil porte bien son nom ! Amélie Meffre

Couleurs, histoire du travail et des luttes : jusqu’au 01/08/27, du mercredi au vendredi de 14h à 17h, les samedi et dimanche de 14h à 18h. Musée de l’Histoire vivante, Parc Montreau, 31 bd Théophile Sueur, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.54.32.44).

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Michel Foucault, le centenaire

Aux éditions La Découverte, Didier Fassin publie Ainsi pensait Michel Foucault, enquête sur une philosophie pour notre temps. En cette année 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans : né le 15/10/1926, le philosophe et penseur décède du sida en 1984. De l’histoire de la folie à celle de la sexualité, Les mots et les choses ont durablement inspiré l’ancien professeur au Collège de France. Le chercheur et intellectuel engagé, reconnu et lu dans le monde entier.

Le 15 octobre 2026, Michel Foucault aurait eu cent ans. Parmi les publications célébrant cet anniversaire, le livre de Didier Fassin se distingue par la manière dont il montre la vitalité de la pensée de l’auteur de sciences humaines le plus cité au monde. Issu d’un cours au Collège de France, où Foucault enseigna et où Fassin professe aujourd’hui, cet essai s’ouvre sur une dédicace à ceux qui, dans nos « temps de danger », revendiquent le « courage de la vérité » ou parrêsia, ce risque de dire vrai quitte à en payer le prix.

Une exigence éthique que Fassin place au cœur du livre et qu’il applique en relisant Foucault attentif aux usages actuels de concepts comme ceux de biopolitique ou de gouvernementalité. Il en va de même pour la notion de critique, que Foucault définissait comme « l’art de n’être pas tellement gouverné » et concevait comme un ethos, c’est-à-dire une manière de dénaturaliser ce qui va de soi. Lui-même se voulait « expérimentateur, et non pas théoricien », prêt à réviser ses concepts. Fassin en retrouve la fécondité dans ses propres travaux, notamment dans le basculement récent du « gouvernement humanitaire », fondé sur la compassion, à un « gouvernement sécuritaire » du contrôle. L’ouvrage évite cependant l’hagiographie et affronte les silences du maître, son eurocentrisme, sa réticence envers le féminisme ou son mutisme sur la Palestine qu’illustre une anecdote de 1979 : étant réunis avec Sartre et Beauvoir, Edward Saïd le vit s’éclipser avant même le début des échanges.

L’essai s’achève sur une confidence saisissante. Jeune infectiologue de garde à la Salpêtrière un jour de Pentecôte, Didier Fassin fut appelé au chevet de Foucault lors de son hospitalisation en 1984. Toutefois, sans attendre la réunion pluridisciplinaire, les neurologues optèrent pour la chirurgie, ignorant qu’un traitement médicamenteux récent offrait de meilleures chances. Le philosophe mourut quelques jours plus tard. En brisant 42 ans de silence à propos de cette faute médicale, Didier Fassin accomplit le geste même qu’il saluait en ouverture : faire du courage de la vérité l’ultime hommage au maître. Frédéric Manzini*

Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps, Didier Fassin (La Découverte, 342 p., 22 €).

*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°392, 10/26). Dossier à la une : Peut-on vivre sans projet ?, de l’utopie collective aux espoirs individuels… Avec, en outre, deux sujets revigorants : un entretien avec la sociologue Rose-Marie Lagrave, un coup de projecteur sur la vie et l’oeuvre de « l’anthropologue en lutte » David Graeber décédé en 2020. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Royaumont, l’abbaye en culture

Monument royal datant du XIIIème siècle, l’abbaye de Royaumont s’ouvre aujourd’hui aux artistes de toutes disciplines, classique et contemporain. Toute l’année, elle accueille résidences, spectacles, colloques. À proximité de Paris, elle est aussi but d’excursion quand le visiteur peut s’y restaurer et y dormir.

Édifiée en 1228 par le tout jeune Louis lX (Saint Louis) sous la régence de sa mère, Blanche de Castille, l’abbaye de Royaumont abritait alors près de 150 moines cisterciens. De son architecture gothique dépouillée d’origine, ne reste que le plan typique des abbayes de l’époque, et les canaux dérivés de l’Oise, parmi lesquels celui qui courait sous le bâtiment pour recueillir les déjections des latrines monacales et les eaux usées des cuisines – une curiosité sanitaire. Cette eau qui irrigue le domaine est précieuse pour les jardins botanique et potagers toujours cultivés de manière expérimentale. Elle a favorisé l’implantation d’une manufacture de textiles (filature, tissage, blanchisserie) quand, au lendemain de la Révolution française, elle est vendue à un industriel. L’intérieur est entièrement remanié pour les besoins de la production, et la colossale église abbatiale sert de carrière pour construire les maisons des ouvriers. Dernier témoin : une tourelle incongrue dominant les ruines, restée debout grâce à son escalier à vis.

Philanthropie et culture

À la Restauration, reprise en main par l’Eglise, l’abbaye devient un noviciat à l’usage de la congrégation bordelaise de la Sainte-Famille. Les sœurs lui rendent son éclat gothique par des ajouts architecturaux de plus ou moins de bon goût, sans perdre l’harmonie de ses volumes. Au départ des nonnes, le domaine est racheté en 1905 par l’industriel Jules Gouïn. Cette famille de banquiers et hommes d’affaire philanthropes – qui habite toujours une de ses ailes- fait don de l’Abbaye à l’État en 1964. Elle est la première fondation reconnue d’utilité publique à vocation culturelle, née de la volonté d’André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles.

Fonds privés et publics se côtoient pour financer les activités culturelles de Royaumont qui représentent environ 20% du budget global. Alors que les manifestations se déclinaient en plusieurs festivals ponctuels, le nouveau directeur de la Fondation, François Naulot, préfère les égrainer au long de la saison avec un rendez-vous chaque dimanche. Mais ces événements ne constituent que la partie visible d’un bouillonnement créatif dû à des musiciens et danseurs en résidence, lesquels mènent aussi des ateliers de pratiques artistiques avec les habitants du Val d’Oise, notamment auprès des établissements scolaires. Il y a aussi des séminaires pour les artistes en voie de professionnalisation comme dernièrement autour du Raï algérien. Sans compter les bibliothèques au service des chercheurs, notamment en musicologie, grâce au fonds issu d’acquisitions et donations. Des manuscrits autographes de Jean-Philippe Rameau, Claude Debussy, François Couperin ou Gabriel Fauré y sont en bonne place, ainsi que des documents plus récents.

Des salons bourgeois à la culture populaire

L’orgue Cavaillé-Coll, acheté en 1936 et installé dans le réfectoire des moines par la famille Goüin pour donner des concerts à destination de riches invités, est aujourd’hui objet de toutes les attentions de Simon Prunet-Foch. Curieux, le jeune organiste entend, pendant sa résidence de trois ans à l’abbaye, explorer les potentialités orientalistes de cet instrument sur les traces de Jehan Alain (1911-1940), qui a légué ses archives à Royaumont. Il remontera ainsi aux origines moyen-orientales de l’orgue ; il résonnait déjà dans les cirques romains ! En attendant son concert La poésie du Choral de Bach à Franck, il nous fait entendre une Partita en ré mineur de J.S. Bach, suivie de la Deuxième Fantaisie de Jehan Alain : un mélange d’éclats incantatoires et de variations de registres qui évoquent les partitions micro-modales de l’Orient. Même ambition d’allier modernité et tradition avec le projet de résidence du compositeur et violoniste Théo Ceccaldi, élu Musicien de l’année par Jazz Magazine puis Révélation de l’année aux Victoires du Jazz.

Il rejoint Sofiane Saidi, le « Prince du raï 2.0 » chargé d’animer à Royaumont l’Académie de musiques transculturelles autour du raï. Le jeune Algérien débarqué à 17 ans en France pendant la « décennie noire » a apporté avec lui les standards de cette musique populaire, développée notamment à Oran, melting-pot musical dans les années 1950, mêlant airs d’Egypte, java, valse occidentale, tango et pop française. Voix de crooner, violon aux accents arabo-andalous, Sofiane Saidi et Théo Ceccaldi, accompagnés par la basse continue du violoncelle de Valentin Ceccaldi, nous donnent un aperçu intense et convainquant de leur prochain concert, Dzair. Dans la salle des charpentes de l’Abbaye, on pourra entendre en première partie de leur trio, les enfants des écoles qui ont travaillé avec eux autour du raï. Le chorégraphe Fabrice Lambert, lui aussi, entame, une résidence de trois ans en poursuivant son travail autour des mouvements de la Terre, résultant du changement climatique. Après Renverse, où huit danseurs évoluent au gré des courants marins, il prépare un trio dans le même esprit de fluidité des mouvements, La Vitesse de l’eau.

Royaumont s’inscrit dans le réseau des Centres culturels de rencontre (imaginés par Jacques Rigaud, Jean Salusse et Jacques Duhamel en 1972) pour donner une vie culturelle et artistique à des monuments historiques qui n’ont plus leur fonction première. Ces centres (six à l’origine, à vocation patrimoniale et culturelle) forment aujourd’hui un réseau hexagonal, européen et mondial de trente-huit membres. Les derniers nés ? Ouidah au Bénin et Pioggiola en Haute-Corse avec le projet de l’A.R.I.A., Théâtre et Nature… Le lieu patrimonial, que l’on pense passéiste et pétrifié, permet en fait de rééquilibrer localement l’action culturelle. Royaumont apparait comme l’un de ces laboratoires qui ont mission de relier l’histoire séculaire au présent. Mireille Davidovici

L’abbaye de Royaumont : de novembre à mars, le site est ouvert de 10h à 17h30 . Visite libre du mardi au vendredi, avec visite guidée les samedi et dimanche. Abbaye de Royaumont, 3 Jardin de l’abbaye de Royaumont, 95270 Asnières-sur-Oise (Tél. : 01.30.35.58.00). Y aller : transilien Gare du Nord, ligne H et navette depuis Luzarches.

Dates des prochains spectacles : La Poésie du choral de Bach à Franck de Simon Prunet-Foch le 19/11, À la source du Raï de Sofiane Saidi le 29/11.

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Bloch à la piscine

Au théâtre de l’Essaïon, Bernard Bloch a conçu et joue en solo Après-midi, piscine. Un spectacle dans lequel il distille, savamment, sept courts récits de Kafka traduits par Jean-Pierre Lefebvre, Stéphane Pesnel ou Bernard Lortholary.

L’idée lui est venue d’une note en date du 2 août 1914, relevée dans le journal du jeune bureaucrate praguois désireux d’une vie saine et pure : « Déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie. Après-midi, piscine ». L’intuition de l’acteur s’avère stimulante. « Son » Kafka n’est pas encore tout à fait « kafkaïen ». De sa main à plume surgit alors une comédie humaine tragi-comique, dans laquelle le rêve et l’ironie, passés au crible d’une lucidité raisonnée, ne se privent pas de subtiles embardées vers l’étrange. Après un bref prologue de son cru, en costume blanc, chemise en satin écarlate,réincarné en animateur mélancolique d’un cabaret germanique des années 1920, Bernard Bloch se mue en conteur scrupuleux, attentif aux nuances infinitésimales d’une écriture d’écorché vif à l’humour sous-jacent.

Kafka ressuscité sur scène

N’est-ce pas aveuglant, par exemple, dans la nouvelle Une petite femme, dans laquelle Kafka, fiancé déçu depuis 1913, narre à la première personne du singulier chaque phase du désarroi masculin devant l’être féminin mis en énigme ? Idem, au fond, pour Blumfeld, un célibataire plus très jeune. Le plaisir de l’esprit est constant, au fil de la découverte de chacun des récits, depuis La soudaine promenade, Le grand nageur, le Pont, ou encore Un virtuose de la faim (ailleurs intitulé Un champion de jeûne). L’acteur, à l’art de dire consommé, passe d’un récit à l’autre grâce à un discret effet de tambour et de cymbale. À point nommé, il entonne en allemand, a cappella, Der König von Thule (le roi de Thulé), de Goethe, une chanson en yiddish, Le chien et l’Empereur et Mon père m’a donné un étang, chansons populaires. Bernard Bloch s’avoue de la sorte comme un lointain frère puîné de Franz Kafka, parti du poumon il y a cent un ans.

Ce florilège de textes, énoncés sur le ton si bien tempéré de l’émotion et de l’admiration éperdues, nous offre l’opportunité de mieux encore révérer le génie de celui qui sut si bien mettre au jour le revers fantastique de la vie quotidienne, scrutée avec le regard intérieur qui n’appartint qu’à lui. Quand bien même le sous-titre du spectacle est De l’impossibilité d’être Kafka, Bernard Bloch se met dans sa peau, habite son âme, nous la livre palpitante. Jean-Pierre Léonardini

Après-midi, piscine, Bernard Bloch : Jusqu’au 01/12, les lundi et mardi à 21h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75014 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques.

Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues. Élie Kagan, et son confrère Georges Azenstarck, furent deux des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences et ratonnades policières.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

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Montreuil, au printemps 36

Au début des années 1930, Montreuil (93) est une ville qui travaille dur et mange peu. La crise de 1929 a traversé l’Atlantique. Elle s’est installée dans les ateliers de peausserie et de métallurgie qui font vivre la commune, dans les foyers. Le chômage progresse, les salaires stagnent. Le travail, c’est dix heures par jour, six jours sur sept.

Les socialistes arborent Le Populaire. © Musée de l’Histoire vivante

La ville change, pourtant. Les ateliers se multiplient, une population ouvrière dense s’installe. Montreuil n’est plus tout à fait la campagne qu’elle était encore quelques années plus tôt. Un territoire en mouvement, sous tension. Et dans ce climat, la politique ne reste pas à distance. En 1934, un projet suffit à tout déclencher : ériger une statue au roi des Belges et, tant qu’on y est, débaptiser la place Jean-Jaurès. Ce qui ressemble à une querelle de bronze devient un révélateur. Autour de Daniel Renoult – journaliste, militant communiste, installé à Montreuil depuis 1928 –, communistes, socialistes, Ligue des droits de l’Homme et anciens combattants se retrouvent et oublient provisoirement leurs divisions. Ce moment agit comme un déclic. À Montreuil, l’idée d’une union des gauches cesse d’être un mot d’ordre abstrait. Elle devient une réponse concrète à la crise sociale et à la montée des extrêmes droites en Europe. Aux municipales de mai 1935, la liste communiste l’emporte avec 56 % des voix. Le basculement politique est net.

Remise des cartes de membre du PCF. © Musée de l’Histoire vivante

Quelques mois plus tard, le printemps 1936 déborde largement des urnes. La victoire du Front populaire aux législatives ouvre une attente immense dans le monde ouvrier. Les salariés ne veulent plus patienter. Ils veulent des augmentations de salaire, du repos, de la dignité. Les premières grèves éclatent après des sanctions prises contre des travailleurs qui ont débrayé le 1er mai, qui n’est pas encore férié. Très vite, le mouvement gagne les ateliers et les usines du Bas-Montreuil. La logique est simple : puisque la gauche a gagné, il faut que cela se voie. Les usines Sébin et Robergel et bien des ateliers sont occupés. Les travailleurs restent sur place, organisent la vie collective, tiennent. La municipalité les soutient : 50 000 repas distribués aux grévistes. Les effectifs de la CGT explosent à 14 000 adhérents. Les accords de Matignon du 7 juin 1936, entre patronat et syndicats sous l’égide du gouvernement Blum, consacrent les conquêtes : semaine de 40h, deux semaines de congés payés, hausses de salaires. Pour les familles qui n’avaient jamais vu la mer, c’est une révolution dans la vie ordinaire.

Banquet populaire au parc Montreau. © Musée de l’Histoire vivante

Mais l’élan ne s’arrête pas aux portes des usines. Au même moment, un autre événement bouleverse les militants de gauche européens : en Espagne, le général Franco tente de renverser par la force le gouvernement républicain issu lui aussi d’une coalition de gauche, le Frente popular. Au 100, rue de Paris, un dépôt s’organise. On y apporte des vêtements, des vivres, des médicaments. Des camions et des ambulances quittent Montreuil, chargés de matériel destiné à l’Espagne républicaine. Certains vont plus loin. 76 Montreuillois s’engagent dans les Brigades internationales pour combattre les troupes franquistes, soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Des ateliers occupés aux convois de solidarité, toute une ville s’inscrit dans un combat plus large : la défense des démocraties face au fascisme. Le Montreuillois

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Solitude et désespoir, la mort

Au théâtre du Petit Montparnasse (75), Frédéric Cherboeuf met en scène Le Plancher. Une histoire vraie, un récit saisissant de Perrine le Querrec, adapté et interprété avec fièvre par Nicolas Degrémont

C’est l’histoire d’un plancher en bois. D’un sol récupéré dans une ferme des Pyrénées, sur lequel sont gravés 208 mots. Pas un de plus. C’est aujourd’hui une pièce du musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne à Paris, actuellement visible au Mac-Val, le musée d’art contemporain à Vitry-sur-Seine. C’est seulement en 1993 que fut découvert ce parquet gravé, lors de la vente de la ferme où il se trouvait.

Ces mots, maladroitement tracés, témoignent d’une vie de misère et d’un désespoir absolu. Ils sont dus à Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972), dit Jeannot. En publiant en 2013 un roman très documenté et titré simplement Le Plancher, l’autrice Perrine le Querrec a entrepris de saluer la mémoire de cet homme mort à seulement 33 ans, victime de solitude, de manque de soins, de la faim.

Une mise en scène sobre et envoûtante

Le comédien Nicolas Degrémont, qui a adapté le texte, estime que « monter Le Plancher aujourd’hui est un acte responsable qui vise à sensibiliser le plus grand nombre sur l’impact de l’isolement, de la mise à l’écart, de l’impossibilité à dire et sur le risque de sombrer dans ce que l’on appelait hier ”la folie” ». Frédéric Cherboeuf signe la mise en scène, sobre et envoûtante.

Accompagné par Zoé Saubat au violoncelle, Nicolas Degrémont, pendant plus d’une heure, et sans autre accessoire, ne quitte pas l’espace de ce plancher reproduit à l’identique. Il ne raconte pas, il donne vie au personnage de Jeannot. Traduisant en parole, et dans le mouvement incessant, ses tourments effrayés. Et produisant un moment de théâtre d’une rare puissance. Gérald Rossi, photos Serge Perichon

Le Plancher, Frédéric Cherboeuf : jusqu’au 25/10, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h15. Théâtre du Petit Montparnasse, 31 rue de la Gaité, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).

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Le Mahabharata, l’épopée

Au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Mahabharata, une histoire de la violence. L’histoire de deux familles qui, au fil des âges, ne cessent de se combattre et de choisir la mort en héritage. L’emblématique épopée indienne, 250 000 vers, interprétée exclusivement par des comédiennes.

Dès l’extinction des lumières, la grande scène du Théâtre public de Montreuil se transforme en champ de batailles ! Et pour un temps certain, entracte compris, trois heures exactement… De génération en génération, fortes de solides liens de parenté pourtant, les familles Kaurava et Pandava ne cessent de s’affronter, de cadavres en cadavres une vengeance à la mort qui s’éternise. Un conflit que relate le Mahabharata, chef d’œuvre littéraire qui a traversé les siècles de bouche à oreille, poème indou de 250 000 vers, l’épopée érigée en mythe ! Les accrocs du festival d’Avignon, comme les ménagères de plus de cinquante ans, s’en souviennent. Lors d’une soirée mémorable en la Carrière de Boulbon, nouveau lieu de représentation inauguré pour l’occasion en juillet 1985, les géniaux Peter Brook et Jean-Claude Carrière avaient orchestré un cycle de trois pièces (La partie de dés, L’exil dans la forêt, La guerre) et offert au public français la primeur de cette œuvre : un événement, une révélation, un monument incontournable au final de neuf heures de spectacle, repris ensuite par l’emblématique metteur en scène anglais dans le décor naturel de son théâtre des Bouffes du Nord !

Pauline Bayle, la directrice du TPM au talent certain et reconnu, n’affiche point semblable ambition. Son projet ? Proposer une version condensée pour la rendre plus intelligible, moderniser la langue pour la rendre plus audible, resserrer l’intrigue pour la rendre plus accessible. Un triple exercice qui a nourri, avec excellence et réussite, les précédentes créations de la metteure en scène : tant avec son adaptation de l’Iliade et l’Odyssée d’Homère qu’avec les Illusions perdues de Balzac… Pour parvenir à ses fins entre lumières fantasques et décors inspirants, tel un contrepied au théâtre shakespearien où seuls les hommes avaient le monopole de la scène, un choix étonnant : une distribution exclusivement féminine d’une magistrale présence, une qualité d’interprétation au-dessus de tout soupçon, une scénographie au magnétisme convaincant !

Au-delà de la juste dénonciation de son propos, cette « histoire de la violence » nous plonge en vérité dans un tourbillon de scènes à répétition qui peinent à nourrir et à renouveler la réflexion. Entre impérieux désirs de vie et appels incessants à la mort, entre cauchemars et déraisons, il est à craindre que la partition, hors son authentique beauté, ne fasse illusion. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

 Mahabharata/une histoire de la violence, Pauline Bayle : jusqu’au 24/10, du mardi au vendredi à 19h, le samedi à 17h. Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90).

Les 26 et 27/11, au Tandem, Douai. Du 16 au 19/12, au Théâtre du Nord, Lille – Tourcoing. Du 06 au 16/01/27, aux Célestins, Lyon. Les 28 et 29/01, au Volcan, Le Havre. Du 03 au 05/02, au Trident, Cherbourg-en-Cotentin. Du 07 au 09/04, à l’Olympia, Tours. Le 13/04, à l’Équinoxe, Châteauroux. Les 20 et 21/04, à L’Azimut, Antony/Châtenay-Malabry. Le 24/04, au Théâtre Louis Aragon, Tremblay.

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La disparition de Jean-Marie

Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Pascal Kirsch présente La mort de Jean-Marie de Balma. Autour d’un texte écrit par Vincent Guédon, le metteur en scène parvient à créer un univers à la fois réaliste et fascinant.

Au centre de la scène, une table, encombrée par des objets, divers papiers, des livrets… Autrement dit des souvenirs. Des objets réalistes du quotidien. Invité dans cet univers inconnu, le spectateur devient un témoin, dès les premières minutes, tout en subissant une forme étrange d’envoûtement. En 2012, il y a vingt-neuf ans qu’a disparu Jean-Marie (interprété par Jonathan Genet), comme l’explique son petit frère (Yann Boudaud). Disparition inexpliquée, fuite, possible décès…

Les spectateurs au plus près du plateau

Comment, dans ces conditions, pourrait-on accepter de ne pas savoir ? La mort de Jean-Marie de Balma est une sorte d’enquête. Libre à chacun de construire l’aventure en fonction de son vécu intime. Le texte de Vincent Guédon est précis, acéré et ouvert à l’imaginaire. À la fois fluide et encombrée des petits détails du quotidien d’une vie ordinaire, la mise en scène de Pascal Kirsch permet de s’inscrire silencieusement dans ce récit. La disposition de la salle, avec des sièges sur trois côtés autour de l’espace de jeu, facilite cet échange.

Jean-Marie a laissé peu de traces. C’est peut-être la directrice (excellente Catherine Vinatier) du centre Adoma, où l’homme vivait à Toulouse, qui livre le plus d’indices. Ajoutons les musiques, très contemporaines, composées et jouées en direct par Avise Sinivia. Les ingrédients sont réunis pour réussir un étrange spectacle qui parle d’humanité avec conviction. Gérald Rossi

La mort de Jean-Marie de Balma, Pascal Kirsch : jusqu’au 18/10, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 03 au 05/11 à Béthune, du 05 au 09/01/27 à Valence.

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Robert Badinter, le sage et le juste

Le 9 octobre 1981, la France promulgue l’abolition de la peine de mort. Ardent opposant à la peine capitale, Robert Badinter avait présenté le projet de loi à l’Assemblée Nationale. Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, il décède à Paris, à l’âge de 95 ans : ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais… Le 9 octobre 2025, le Panthéon accueille la dépouille de l’avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986.

En novembre 2000, l’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel nous accordait un long entretien à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition. Une rencontre qui marque durablement les consciences… D’une profonde humanité, le regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre dialogue : sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait et respirait pleinement les valeurs humanistes, qui les défendait d’une forte voix.

En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 26 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur. Yonnel Liégeois

Quand un abolitionniste passe aux aveux…

De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.

Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.

Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.

Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?

R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.

Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !

R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.

Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?

R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !

Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?

R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.

Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?

R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…

Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?

R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est allé au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.

Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?

R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.

Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.

R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.

Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?

R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jusqu’au 11/10, France.TV propose en replay la cérémonie officielle de l’entrée de Robert Badinter au Panthéon. À voir aussi Les combats méconnus de Robert Badinter, le documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale. Et de poursuivre avec le documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat, le portrait de la droiture morale faite homme. Sans oublier le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint, Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry : servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux ». Bouleversante, une archive sonore historique !

L’abolition, la plume d’un juste

Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…

L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois

L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)

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Bodin, l’humour en fanfare

Au Moulin du Roc, la scène nationale de Niort (79), Jean-Pierre Bodin présente Le banquet de la Sainte Cécile. L’histoire de la fanfare municipale de Chauvigny, en Poitou-Charentes : entre humour et humanité, un spectacle hautement créatif et festif !

Soirée conviviale au Moulin du Roc à Niort, une grande table à la nappe blanche, quelques verres de bon rouge posés de-ci de-là, d’autres en attente d’être remplis : à n’en point douter, la soirée sera bien arrosée ! D’un concert à l’autre, de pause en pause, l’évidence s’impose : outre un gosier souvent à sec, ils ont la descente facile, les musiciens de la mémorable fanfare de Chauvigny ! Ce n’est point un souci pour le chef de l’harmonie municipale. Son exigence première ? « Vous faîtes ce que vous voulez pendant le morceau, mais à la fin on s’arrête tous en même temps », les adjure-t-il ! Depuis le festival d’Avignon en 1994, le temps a filé, crinière et barbe blanches désormais, Jean-Pierre Bodin n’a pourtant rien perdu de sa verve enjouée.

Ni les souvenirs de sa jeunesse poitevine quand il déambulait, sax alto au bec, dans les rues de Chauvigny (chef-lieu de canton, département de la Vienne, 7000 habitants) et jouait de concert, chaque 11 novembre, devant le monument aux morts… Une histoire fort patriotique, mais quelque peu éthylique entre fausses notes et vraies chienlits, dont il nous narre l’épopée collective à grandes rasades de rire. Pour fêter son trentième anniversaire, après plus de 1000 représentations à guichet fermé, le spectacle s’était posé au théâtre Charles Trenet de Chauvigny, son lieu de création ! Un succès garanti, c’est toujours avec plaisir que le public trinque à cette randonnée musicale et langagière, imaginée en complicité avec François Chattot !

Ses copains d’avant, Jean-Pierre Bodin nous en dresse un portrait aussi hilarant qu’attachant. Le verbe cru, à défaut d’être bien bu (!), ne masquant aucune de leurs faiblesses mais tissant une belle bordée de camaraderie, tous fiers de défiler, tous derrière et lui devant, fiers de s’en venir répéter pour mieux picoler et rigoler. Manque juste à l’appel monsieur le curé… Se retrouvent là le boucher, le pharmacien, le boulanger, l’épicier et bien d’autres qui, sans oublier femmes et enfants, embellissent les amours et nourrissent les querelles entre citoyens d’une petite ville de province.

Sur scène, Jean-Pierre Bodin raconte sa madeleine de Proust trempée dans un verre de vin rouge (Le courrier de l’Ouest)

Pour rien au monde pourtant, chacune et chacun ne manqueraient le banquet de la Sainte Cécile, cette soirée festive en l’honneur de la patronne des musiciens ! L’occasion pour notre conteur émérite de s’épancher sur les dons incertains de ces compères instrumentistes à la technique douteuse et au solfège rebelle dont répétitions et prestations ressemblent à tout, sauf à un long concert tranquille ! Toutes générations entremêlées, un portrait de groupe qui sent bon le terroir : bal des pompiers à la mairie, gilets jaunes au rond-point, rendez-vous au champ de foire, citoyens conviés à la salle des fêtes, « celle qui sert à tout, qui sert à rin » selon un autre conteur poitevin, Yannick Jaulin…

Perclus ou fringants, vieux croûtons ou jeunes enfants, pressez-vous à la table du banquet, une soirée mémorable entre humour et convivialité à l’écoute d’un comédien de haut vol ! Qui déploie sa folle partition du marais poitevin aux Deux-Sèvres avec une extrême tendresse, dévoilant une portée de rêves et délires qui est nourriture terrestre à tout humain, même s’il n’est pas musicien. Citadine ou rurale, une chronique des terres profondes. Fanfare locale sur le plateau pour clore les ébats, sans hésiter, un spectacle à déguster cul sec ! Yonnel Liégeois

Le banquet de la Sainte Cécile : le 10/10, 18h. Le Moulin du Roc, 9 boulevard Main, 79000 Niort (Tél. : 05.49.77.32.32). Le banquet de la Sainte Cécile, Jean-Pierre Bodin et François Chattot, préface de Jean-Louis Hourdin (Les publications chauvinoises, 59 p., 9€90).

« Au début, nous croyions qu’il ne portait en lui qu’une génération de Chauvinois, l’ambiance d’une petite ville du Poitou, certes de belle manière. Aujourd’hui, nous savons que le monde de Jean-Pierre Bodin est universel, ses regards partagés par chaque harmonie du monde francophone. Il a réalisé dans son spectacle le rêve de tous les ethnologues : décrire, fixer le comportement d’une société. Le rêve de tous les poètes : donner à entendre un monde nouveau que chacun reconnaît. Le rêve de tous les comédiens : transporter ses sœurs et frères humains l’espace d’un moment, dans un temps hors du temps, celui de l’artiste. Nous devons à Bodin et Chattot un récit de bonheur, un regard amusé et sensible sur les joies et les peines estompées des musiciens du banquet de la Sainte-Cécile. L’humanisme dont se repaissent les politiques est ici montré et nourri avec simplicité, connivence, offert comme un cadeau aux lecteurs avides de joies simples ». Max Aubrun

« Conteur de génie et comédien généreux, Jean-Pierre Bodin dépeint avec plaisir le quotidien pittoresque de la fanfare municipale de son enfance. Saxophoniste, il était de toutes les fêtes, de tous les défilés, partageant l’amitié fraternelle et festive de ces musiciens au solfège approximatif. Le récit d’événements ordinaires racontés avec naïveté et sérieux, ingrédients d’un comique subtil, qui embarque le public jusqu’au bouquet final. Créé par l’auteur en 1994 sur des bases autobiographiques, Le Banquet de la Sainte-Cécile renoue avec une tradition orale, la mémoire d’une France dite profonde. Un spectacle tendre et cocasse, rempli d’une humanité bienfaitrice. Culte ! ». L’équinoxe, Scène nationale de Châteauroux

« Quelle malice pour ressusciter, avec verve et tendresse, ces figures villageoises rabelaisiennes. De l’humour rural. Cela existe. Avec quelle ruse ! […] Jean-Pierre Bodin a un charme fou, l’œil brillant, un sens irrésistible de l’effet dans l’art du conteur ». Jean-Pierre Léonardini – L’Humanité

« Jean-Pierre Bodin réussit parfaitement son solo riche en personnages attachants et agaçants (…) On est un peu de la famille, jamais tout à fait seul. De concert avec le destin peu ordinaire de ceux d’en bas et de ceux d’en haut ». Robert Migliorini – La Croix

« Quelle histoire ! Que Jean-Pierre Bodin égrène à merveille, lui qui tint réellement, de 6 à 26 ans, le saxo alto de l’harmonie de Chauvigny. Avec gourmandise, il se souvient de tout (…) Aller les rejoindre l’espace d’un soir réchauffe le cœur, réveille en chacun sa mémoire provinciale, ses racines familiales... » Fabienne Pascaud – Télérama

« Chaque personnage est campé avec courtoisie et insolence : une leçon de tolérance, voire de civisme, qui resserre les liens de la communauté de façon exquise ». Fabienne Arvers – L’Express

« Bodin, seul en scène et un verre de vin à la main, (…) a une façon aussi drôle que diabolique de nous croquer ces dizaines d’individus formant l’harmonie, chacun dans son jus. C’est merveilleusement écrit et joué ». Jean-Pierre Thibaudat – Médiapart

« Un théâtre pictural et champêtre. Bodin renoue avec une tradition orale, courroie de transmission de la mémoire d’une France dite profonde et surtout rurale. Les couacs de l’harmonie ne sont pas épargnés et rendent encore plus réjouissante la performance ». V. Klein – Les inrockuptibles

« Au banquet de l’harmonie municipale de Chauvigny, ils étaient tous là ! C’est un fragment d’humanité qui apparaît dans ce spectacle généreux, tendre et surtout terriblement cocasse (…) Jean-Pierre Bodin croque et raconte les gens qui ont rempli son enfance au détour des rues, au hasard des conversations de café, au sein de l’harmonie. Bref, ceux qui l’ont marqué en bonheur, en beauté ». Hugues Letanneur – Le Monde

« Bodin: le « raconteur » mirobolant. Il (Jean-Pierre Bodin) est au centre de l’histoire la plus incroyable qui se soit développée dans le monde du théâtre ces dernières années. Il est l’inventeur et l’acteur d’un spectacle culte ! » Armelle Héliot – Le Figaro

« Une merveilleuse et drolatique photographie de la France profonde. Tous ces gens-là, nous les connaissons, nous avons leurs doubles dans nos familles. Jean-Pierre Bodin brosse un tableau de la vie en province, dont le style oscille entre la gentillesse rieuse d’un Doisneau et la rosserie énorme d’un Dubout ». Gilles Costaz – Les Echos

« Le banquet de la Sainte Cécile avec l’ami Bodin, un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre ! » Yonnel Liégeois – Chantiers de culture

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La petite affaire de Bellorini

Au TNP de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Une petite affaire. L’adaptation de Seul dans Berlin, le roman méconnu de Hans Fallada qui évoque deux héros de l’ombre au cœur de l’Allemagne nazie. Avant son départ, le directeur et metteur en scène signe sa dernière création avec la sobriété et le talent qu’on lui connait, continuant à interroger l’Histoire pour éclairer notre présent.

Nous sommes à Berlin en pleine guerre. Otto et Anna Quangel apprennent brutalement la mort de leur fils unique, tombé « au champ d’honneur ». Sous le choc, leur conscience s’éveille. Dès lors, pour dénoncer le régime et ses crimes, ils se mettent à écrire contre Hitler de petits textes sur des cartes postales qu’ils déposent dans les halls d’immeubles et les cages d’escaliers. Cet acte de résistance, à la fois dérisoire et héroïque, redonne un sens à leur vie. Arrêtés par la police, ils comparaissent au tribunal et, condamnés à mort, jusqu’au fond de leur cachot ils affirment leur foi en la liberté.

Dans la nuit du fascisme

Jean Bellorini avait fait œuvre exemplaire en adaptant L’Ordre du jour pour quatre acteurs de la Comédie-Française, au printemps 2026. La pièce, d’une économie toute brechtienne avec masques et chants, montrait, sous la plume vive, corrosive et implacable d’Éric Vuillard, la collusion entre le monde de l’industrie et de la politique à la montée du nazisme, jusqu’au moment de l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie). Une petite affaire, sur un tout autre registre, nous plonge plus avant dans le drame allemand. Le fascisme et ses effets sont vécus ici au plus près de la société berlinoise, par deux individus, lesquels posent avec détermination un acte de rébellion. À la froideur factuelle de l’Ordre du jour répond une tragédie à hauteur de citoyens ordinaires. Avec leurs modestes moyens, ils persévèrent, bravant la terreur nazie.

Seul dans Berlin, un livre d’un millier de pages écrit en 1947, est une exception dans le parcours littéraire de Hans Fallada. Resté en Allemagne, contrairement à beaucoup d’écrivains, il n’avait pas brillé jusque-là par son opposition au régime, et ses écrits n’avaient rien d’engagé. Mais une fois la paix revenue, il vit à Berlin-Est et, dans les archives de la Gestapo, il épluche le dossier d’Otto et Elise Hampel. À partir de cette histoire vraie, dans son ultime roman il dépeint le quotidien des Berlinois pendant la guerre et l’acte courageux de ce couple d’ouvriers. Alors que toutes les catégories sociales et tendances politiques y sont représentées, Jean Bellorini se focalise sur les époux orphelins de leur fils, qui trouvent une raison de vivre en se rebellant.

Lumière sur sombre destin

L’adaptation opère des coupes radicales dans le roman et s’articule en trois temps forts : le jour où ils sont informés de la mort de leur fils et prennent leur décision, leur procès, leurs derniers moments en prison – cette partie, plus intimiste s’attarde sur leur manière, différente selon chacun, de faire face à la mort. Jean Bellorini réunit sur scène Clara Mayer et Camille de La Guillonnière. Ils s’emparent du texte avec simplicité et passent sans transition de la narration romanesque aux dialogues directs, selon une méthode éprouvée par le metteur en scène depuis sa version théâtrale des Misérables de Victor Hugo. Les deux comédiens entretiennent ainsi un rapport distancié à leurs personnages et apportent la lumière nécessaire à leur sombre destin. Une petite affaire devient l’épopée en mode mineure de deux anti-héros, servie par la prose minutieuse de Hans Fallada.

Ici, sont retenus les mots qui disent les petits riens : les gestes du mari envers l’épouse, « à sa manière taciturne, calme et rude », ses lèvres minces qui se crispent, ses précautions minutieuses quand il écrit à la plume la première carte. On entend l’entêtement de la femme face au juge, jusqu’au persiflage, le culot de celle qui n’a plus rien à perdre. On voit l’homme au tribunal, privé de ses bretelles, affronter l’humiliation et défier la justice afin de se faire évacuer, privant ainsi le tribunal du plaisir de prononcer la sentence de mort devant lui… L’esprit de résistance tient à peu de chose, mais il persiste et irradie. Il illumine les derniers instants de la femme qui tricote au fond de son cachot dans l’espoir que, la guerre finie, elle retrouvera son mari. L’acte de rébellion réveille chez le vieux couple un sentiment amoureux. C’est l’une des belles surprises du roman qui donne un peu de lumière à cette sombre affaire.

Un décor pour la vie

Monumental, écrasant, le décor de Véronique Chazal accompagne à sa façon cette histoire, il se transforme et se recompose au gré des séquences. Il semble doté d’une vie propre, comme s’il représentait les instances du système d’oppression. Il devient le mur qui enferme, le cachot, le couloir de la mort, le lieu de la guillotine … mais, à claire voie, il laisse la lumière pénétrer les ténèbres. C’est dire que les Quangel mesurent parfaitement l’absurdité apparente de leur combat, eu égard à la disproportion des forces : « la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec lui. Et tous deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls ! »

Face aux monstres qu’ils affrontent, des lumières en clair-obscur soulignent l’isolement et la petitesse des protagonistes. La bande sonore du pianiste et compositeur Clément Griffault intervient sans lourdeur aux moments de transition, un peu comme au cinéma. Un quatuor de trombones conclue la pièce en fanfare. Contrepoint à la noirceur du récit, ce requiem en demi-teinte dresse un tombeau lumineux à ces petites gens au courage qui les dépasse. Ils étaient partis du simple sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, qui ne sont pas convenables. Leur résistance prend racine dans le refus d’une guerre perçue comme un monstrueux assassinat d’enfants. « On ne met pas les enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer ».

Dans son duel final avec le juge qui ironise sur la vanité de sa lutte contre « le Führer et toutes les forces derrière lui », l’humble menuisier trouve des mots inattendus. « Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille. Quand il se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire, je le referais ». Des mots qu’il est bon d’entendre par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Une petite affaire, Jean Bellorini : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h30. Le TNP, Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Seul dans Berlin, Hans Fallada (Folio Gallimard, 768 p., 11€20).

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La Palestine, d’hier à aujourd’hui

Disponible sur France.tv, la série documentaire réalisée par Alain Lewkowicz relève le défi de raconter l’histoire de la Palestine de 1840 à nos jours. Trois épisodes précieux pour comprendre la destinée de ce territoire et de ses habitants.

Prenant le contrepied du slogan affirmant que la Palestine était « une terre sans peuple », Alain Lewkowicz retrace l’histoire du territoire en donnant la parole aux Palestiniens, et en s’appuyant sur l’expertise d’un comité scientifique composé de quatre historiens et d’une géographe. « Notre famille est présente à Jérusalem depuis la fin de la période des croisades », raconte ainsi l’économiste palestinien Raja Khalidi dans le premier volet de la série Palestine, une histoire (1840 à 1947). Avec des documents d’archives rares, nous voilà plongés dans une histoire peu connue, celle d’une société cosmopolite, urbaine et moderne avec des élites ouvertes sur le monde.

Au XIXe siècle, sous le contrôle de l’Empire ottoman, la Palestine prospère grâce, notamment, au commerce de l’orange. Dans le même temps, un récit orientaliste promeut « un Orient figé, désertique », balayant la dynamique urbaine, souligne l’historienne Jihane Sfeir. En 1881, avec la flambée de l’antisémitisme et les pogroms perpétrés en Europe de l’Est, quelques 30 000 juifs immigrent en Palestine, se définissant comme des colons agricoles. Ils ne possèdent alors que 2% des terres. Le mouvement sioniste se structure autour de Théodor Herzl. Les Britanniques, avec la déclaration de Balfour en 1917, le soutiennent, promettant l’instauration d’un foyer national juif en Palestine, avant d’administrer le territoire en 1922.

Colonies et émeutes

Une distinction entre les populations voit le jour. Les mentions juif, musulman, chrétien sont apposées sur les cartes d’identité. Les premières colonies sionistes embauchent exclusivement des migrants juifs et clôturent leurs terrains. Comme le rappelle l’historien Vincent Lemire, « il va y avoir une coupure très concrète entre le projet sioniste et les populations palestiniennes locales ». Des émeutes éclatent, faisant des centaines de morts. Les experts britanniques de la commission Peel soulignent, dans un livre blanc en 1939, la nécessité de freiner l’immigration juive, alors que la Palestine est surpeuplée. La seconde guerre mondiale et le génocide de 6 millions de juifs font voler en éclat les conclusions du livre blanc. Un plan de partage du territoire est voté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies : 43% du territoire reviennent aux Palestiniens contre 55% pour les juifs, alors que Jérusalem sera sous tutelle internationale. Inacceptable pour les Palestiniens qui détiennent 85% du territoire.

Quand, en 1948, l’État d’Israël est décrété, les frontières sont redessinées : plus de 78% des territoires sont sous son contrôle. Des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints à l’exil, les combats s’intensifient entre les milices sionistes et les nationalistes Palestiniens, plus de 600 villes et villages sont détruits. Sur leurs ruines sont plantées des forêts afin d’empêcher le retour de leurs habitants. Le deuxième volet de la série, Un peuple sans terre (1948 à 1987), revient sur les grandes étapes de la résistance palestinienne, tandis que les camps de réfugiés se déploient. « Je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main », déclare, en 1974, Yasser Arafat à la tribune de l’ONU. On suit son ascension à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), tandis que Leila Khaled témoigne de son engagement au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Détournements d’avions, attentats aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, la lutte palestinienne est médiatisée.

Le dernier épisode de la série, Une terre en miettes (1988 à 2025), s’ouvre sur l’espoir suscité par les accords d’Oslo de 1993, leur mise en place comme les oppositions qu’ils suscitent dans les deux camps. Attentats suicides en Israël, assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 par un membre de l’extrême droite israélienne, montée du mouvement islamiste Hamas… L’escalade dans la violence se déploie avec l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou, puis celle de Donald Trump aux États-Unis. Jusqu’à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte d’Israël qui n’en finit pas. Croisant les analyses d’éminents chercheurs, les témoignages de Palestiniens et une multitude d’archives, la série réalisée par Alain Lewkowicz nous aide à comprendre les différentes étapes qui ont conduit à une telle tragédie. Amélie Meffre

Palestine, une histoire, une série réalisée par Alain Lewkowicz : 3 x 60 min, en replay jusqu’au 23/10 sur www.france.tv/

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Alligny, les nourrices du Morvan

Les 25 et 26/09, à Alligny-en-Morvan (58), le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique fête son dixième anniversaire. Un original lieu d’histoire, qui mêle la petite à la grande. Du local au national, de la pauvreté paysanne aux riches familles parisiennes, un regard touchant sur des femmes au grand coeur et au bon lait.

« Allons les Morvandiaux, chantons la Morvandelle « , écrit le parolier Maurice Bouchor en 1903 ! Au coeur du parc naturel, à Alligny-en-Morvan dans la Nièvre, un lieu original la célèbre à sa façon, cette femme morvandelle au bon lait : le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Déjà, à l’orée du deuxième millénaire, le chansonnier ne s’y trompe pas et ne s’en laisse point conter. « Gardons ô mes amis, nos femmes près de nous, Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous », clame-t-il. Et de conclure sa complainte par un appel solennel aux fermiers qui triment sur des terres pauvres et aux forestiers qui usent leur force à exploiter la forêt, « Nos bûches qui s’en vont, Paris s’en chauffera, Nos gars et leurs mamans, Paris s’en passera » ! Depuis le XVIème siècle, des quais de Clamecy (58) à ceux de Bercy, au péril de leur vie les flotteurs conduisent leurs trains de bois sur la Cure, l’Yonne et la Seine jusqu’à la capitale.

Comme l’illustre la chanson devenue hymne régional, le Morvan, longtemps, fut terre nourricière à plus d’un titre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et aux années 20, les Morvandelles réputées pour la qualité de leur lait servent de « nourrices sur lieux » aux enfants de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie parisiennes, aux bébés des cours princières en Europe. « Des milliers de jeunes mères vont ainsi quitter leur foyer peu de temps après leur accouchement pour aller allaiter un autre enfant que le leur », commente Sylvain Mathieu, alors président du Parc naturel régional du Morvan. Des noms de famille célèbres qui usèrent de leurs services ? Les Rothschild, les Roosevelt et Wendel, les Coubertin et Brooglie… Sans oublier Marie Guyot originaire de Château-Chinon, la capitale du Morvan, nourrice du futur Napoléon III !

Quant aux  » nourrices sur place », jusque dans les années 1960 elles accueillent des dizaines de milliers d’enfants de l’Assistance publique, essentiellement parisiens, les « Petits Paris » comme ils étaient surnommés ! Parmi eux, un bébé de 7 mois devenu célèbre : en 1911, la famille Régnier, lui menuisier à Alligny, elle en charge du bureau de tabac, se voit confier Jean Genet. Entouré de bienveillante affection, jusqu’en 1924 : l’année où il est reçu au certificat d’études premier de la commune avec la mention « bien », l’année où il apprend qu’il est enfant de l’Assistance publique, l’année où il commet sa première fugue. Pour connaître, âgé de quinze ans, sa première incarcération en 1925 à la prison de la Petite Roquette, plus tard son placement – un terme policé pour ne point parler d’enfermement – à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, un bagne pour enfants près de Tours en Indre-et-Loire.

Au recensement de 1921, sur 1840 habitants, Alligny compte pas moins d’une centaine d’enfants en nourrice. Cette réalité, couplée aux traces laissées par son gamin prodige, explique pourquoi le bourg fut choisi comme lieu d’enracinement du Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Inauguré en 2016, il retrace cette activité nourricière dans sa dimension économique, vitale autrefois dans cette région pauvre, mais aussi dans ses aspects intimes, au plus près des enfants et des familles. Construit dans l’ancien hôtel de la Poste, il propose de cheminer à travers données historiques et témoignages familiaux, un long périple de la nourrice d’hier à l’assistante maternelle d’aujourd’hui. D’un espace l’autre, le visiteur déambulant comme dans une ruelle de village aux maisonnettes accueillantes, le parcours est riche en informations, touchant en émotions.

Les 25 et 26/09, et jusqu’à la fin de l’année 2026, à l’occasion de ses dix ans d’existence le musée des nourrices se fait Passeurs d’histoire, passeurs d’histoires : rencontres, débats et tables rondes, chansons et spectacles au programme. L’occasion aussi de s’interroger sur l’enjeu d’une telle structure, comment en assurer le développement et la pérennité en ces temps troublés où culture et mémoire sont mis à mal sur tout le territoire. Yonnel Liégeois

Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique : ouvert du 18/03 au 15/11, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, fermé le samedi matin. À lire : Morvan terre d’accueil, terre nourricière / de l’Assistance publique au vivre ensemble (Cahiers scientifiques n°11, les 6èmes entretiens de Bibracte, 144 p., 15€). Le Bourg, 58230 Alligny-en-Morvan (Tél. : 03.86.78.44.05). Courriel : accueil@museedesnourrices.fr

Alligny, dans les pas de Genet…

Initiatrice d’un circuit de randonnée imaginé par Jean-Pierre Cortet, l’association des Amis du musée invite à marcher Dans les pas de Jean Genet. Un parcours sur les traces des lieux qui ont inspiré l’écrivain, du Captif amoureux à Notre dame des fleurs : le village d’Alligny-en-Morvan et son « vieux château féodal entouré de fossés bruissant de grenouilles », la « maison d’ardoises » d’Eugénie et Charles Régnier et ses « cabinets tout au bout du jardin où la vie me parvenait singulièrement douce, câline, légère », l’école des garçons avec la mairie à l’étage, l’église St Hilaire où « le curé n’était pas pris très au sérieux, le catéchisme raconté de façon si bêtasse que ça avait l’air d’une blague », la maison d’Antonin et Berthe la fille Régnier qui, à la mort de sa mère en 1922, recueillit le jeune garçon. Sources : Jean Genet, essai de chronologie 1910-1944 (Bibliothèque de littérature française contemporaine, Albert Dichy/Pascal Fouché).

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