Archives de Tag: Histoire

Une Ruche plus que centenaire

Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Elle en héberge encore une cinquantaine. Un site incroyable à découvrir les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine.

La Ruche voit le jour passage de Dantzig dans le 15e arrondissement de Paris en 1902, grâce au sculpteur Alfred Boucher (1850-1934), alors en pleine gloire. Quand il acquiert un terrain de 5000 m2 près des abattoirs de Vaugirard, il se réserve un petit pavillon et projette d’y installer des ateliers pour accueillir des artistes sans le sou. Couronné par le grand prix de sculpture de l’Exposition universelle de 1900, il va en racheter des éléments pour aménager son nouveau lieu : la grille d’entrée du Palais des Femmes, les cariatides du pavillon d’Indonésie et le pavillon des vins de Gironde conçu par Gustave Eiffel. L’heure est à l’utopie et des artistes du monde entier en profitent.

Lors de son inauguration en 1902, la Ruche compte plus d’une centaine d’ateliers et autant d’artistes, installés seuls ou en famille pour des loyers dérisoires. La Ruche, à l’image de Montparnasse, est en plein bouillonnement artistique où se côtoient sculpteurs, peintres, écrivains mais aussi comédiens. Un théâtre de 300 places, aujourd’hui disparu, est d’ailleurs installé dans le jardin central qui recevra Louis Jouvet, Marguerite Moreno ou Jacques Copeau. Pas mal d’artistes russes tels Soutine ou Chagall y trouvent refuge quand Max Jacob, Blaise Cendrars ou Guillaume Apollinaire y traînent leurs guêtres.

Une cité toujours sur pied

Après la Première Guerre mondiale, Alfred Boucher est moins en vogue et les finances ne suivent pas mais les artistes sont toujours là. À la fin des années soixante, alors que la Ruche n’est plus qu’un « bidonville englué dans un terrain boueux », les héritiers du sculpteur décident de la vendre à un promoteur immobilier qui veut y construire immeubles et parkings. Un comité de défense se met en place. Une vente des œuvres des artistes résidents est organisée et les époux Seydoux mettent la main à la poche pour sauver la cité. En 1972, les façades et les toitures du bâtiment sont inscrites aux monuments historiques et la Fondation La Ruche-Seydoux est reconnue d’utilité publique en 1985. Un site incroyable et inattendu à découvrir les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine. En outre, jusqu’au 27/09, les artistes de la Ruche organisent la dixième édition de leur exposition collective (ouverte les vendredi, samedi et dimanche, de 14h à 19h).

Aujourd’hui, sur quelque 1000 m2, la Ruche accueille toujours une cinquantaine d’artistes, dont Ernest Pignon Ernest ou Philippe Lagautrière, qui occupe depuis plus de 25 ans l’atelier où séjourna Chagall. Amélie Meffre

La Ruche, 2 passage de Dantzig, 75015 Paris : Portes ouvertes les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine. Sur inscription : https://www.fondationlaruche-seydoux.org/journees-europeennes/

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1936, les jours heureux de Christina

Lors de la Fête de l’Humanitė, à Brétigny -sur- Orge (91), Christina Rosmini présente 1936, les jours heureux. Un spectacle qui célèbre les 90 ans des premiers congés payés : entre liesse populaire et menaces sociales, une comédie musicale qui donne vie à l’espoir.

En 1936, sous le gouvernement de Léon Blum, la victoire du Front populaire marque une avancée historique pour les droits des travailleurs français. Les congés payés, acquis emblématiques de cette époque, offrent à des millions de salariés leur premier véritable temps de repos, loin des contraintes du travail : pour la première fois, les familles modestes goûtent aux plaisirs des vacances, de la mer ou de la montagne ! Pour autant, outre la victoire électorale et sociale, il s’agit aussi de conjurer la menace de l’extrême droite et de porter une promesse : celle de « changer la vie ».

« En 1936, des femmes et des hommes ont réclamé et gagné quelque chose d’immense : du temps ! Du temps pour vivre. du temps pour aimer. du temps pour partir, lire, danser, rêver… », écrit Robin Renucci, directeur de la Criée de Marseille et parrain de la campagne nationale 90 ans de congés payés. Des jours heureux que la chanteuse Christina Rosmini illustre à travers un spectacle, ludique et coloré, construit autour d’extraits de dizaines de chansons, de 1934 à 1939, tissées en tableaux vivants. Une comédie musicale originale, qui mêle émotion, humour et histoire. Pour s’achever avec les mots de Ray Ventura, alors que chaque année 40% de la population ne part toujours pas en vacances, « qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? » ! À la veille d’échéances politiques et sociales d’une brûlante actualité, un spectacle populaire de belle facture, une comédie musicale qui donne vie à l’espoir. Yonnel Liégeois

1936… Les jours heureux, Christina Rosmini : Le 13/09 à 16h, espace Forum social. La Fête de l’Humanité, les 11-12-13/09 : Base 217/Le Plessis-Pâté, 91220 Brétigny-sur-Orge (infos Billetteries). Le 18/09 à Vitrolles, Forum Fontanges. Le 11/10 à la Fiesta des Suds, Marseille. Au théâtre Récamier (75) le 02/11, le calendrier de la tournée.

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Prissac, le village aux trois musées

Machinisme agricole, facteur rural, espace Gutenberg : trois musées regroupés sur un même lieu, le village de Prissac (36). Dans le parc naturel de la Brenne, voilà un site qui mérite le voyage. Et même plusieurs, tant est riche le contenu de ces expositions.

Trois musées ? À vrai dire, il faudrait peut-être nommer le site les quatre musées ! La salle d’accueil, ouverte en 2019 et située dans une maison traditionnelle berrichonne, vaut bien plus qu’un rapide coup d’œil. Au rez-de-chaussée, sont présentés une multitude d’objets du quotidien, utilisés en partie fin du XIX ème et début du XX ème siècle. Lit, poussette, machine à coudre, phonographe, torréfacteur de café, cuisinière, coiffes, vaisselle… On ne compte plus tous ces témoins d’un autre temps ! Le voyage se poursuit à l’étage où sont placés les outils des sabotiers et plusieurs modèles de sabots. Dans les pièces attenantes, une scène de traite de vache a été reconstituée ainsi que le nécessaire pour la fabrication du fromage.

Le tour de l’habitation accompli, les visiteurs sont invités à traverser la cour. Qui accueille deux belles sculptures en bois, un homme au chapeau et une tête de chien, taillées à la tronçonneuse par Patrick Van Ingen, exploitant agricole à la retraite. D’autres créations de l’artiste, tel un ours impressionnant, trônent dans le village de 586 habitants. En quelques pas, se franchit le passage qui conduit aux musées, regroupés dans une immense bâtisse.

Celui du machinisme agricole, le plus ancien ouvert en 1986, est le fruit du travail d’un habitant du village. Pierre Cotinat, mécanicien agricole à partir de 1948, a récupéré des pièces destinées à la casse. L’objectif ? Montrer aux nouvelles générations les matériels utilisés par le passé. Environ 500 pièces sont visibles. Un ensemble exceptionnel constitué, notamment, par 47 tracteurs aux marques emblématiques : Mac Cormick, Massey Fergusson, Deutz, Renault. Commercialisés pour l’essentiel aux premières décennies du XX ème siècle, ils succèdent aux moyens plus rudimentaires : charrues tirées par des bœufs ou des chevaux. Viennent ensuite les ancêtres des moissonneuses batteuses. Des machines actionnées par la force animale, comme cette trépigneuse fonctionnant au pas d’un cheval. C’est une véritable immersion au cœur des techniques qui ont conduit aux futurs équipements modernes.

Place ensuite au service public de la poste avec son fidèle représentant, le facteur, sans doute le plus apprécié de la population ! Personne indispensable dans les campagnes, il est présent dans tous les esprits. Il fut immortalisé par Jour de fête, le film de Jacques Tati tourné dans l’Indre en 1949 à Sainte-Sévère, est-il rappelé sur le site. François Würtz et André Ballereau, deux postiers de la Direction départementale de l’Indre, ont eu l’idée de dédier un musée au facteur rural (…) Ils ont regroupé véhicules, sacoches, boîtes aux lettres, documents (affiches, photos, instructions) et divers matériels. Depuis 1994, date de la création de la première salle d’exposition, l’association Les amis du facteur rural poursuit le travail de collecte.

En 1997, un espace consacré à la création et aux progrès de l’imprimerie est ajouté aux deux précédents musées. Outre la collection de grosses machines, démonstration à l’appui, les techniques primaires d’assemblage des signes sont expliquées aux visiteurs qui mesurent ainsi tout l’apport de l’invention de Gutenberg en 1450 : une révolution dans la reproduction de textes, jusque-là confiée aux moines copistes payés à la lettre. Tout comme l’impact de la linotype utilisée jusqu’en 1997. D’un musée à l’autre, forts d’un accueil et d’un parcours à l’esprit convivial, les visiteurs éprouvent un authentique plaisir à contempler tous ces objets et matériels, témoins de l’évolution des modes de vie. Philippe Gitton

Musées de Prissac : Ouverts jusqu’au 27/09. De 14h30 à 18h, mercredi au vendredi. De 10h à 12h/14h à 18h, samedi et dimanche. 33 Route de Bélâbre, 36370 Prissac (Tél. : 02.54.25.06.85, ou mairie de Prissac : 02.54.25.00.10). Courriel : museesdeprissac@gmail.com

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Pas de pétanque au ghetto !

Au théâtre Montparnasse (75), Olivier Veillon propose On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Un solo au parfum de yiddishland, où Éric Feldman convoque les fantômes de son enfance. Pour nous raconter avec humour et tendresse, sans pathos, les séquelles de la Shoah qu’il porte en lui.

Ce titre qui vient de loin – plaisanterie d’un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ adressée à un rescapé du ghetto de Varsovie, sur un terrain de boule parisien -, donne le ton de ce seul en scène, où le comédien nous conte ses démêlés intimes avec la vie. Il énonce les traumatismes de l’Holocauste qui minent les survivants et leur descendance sur plusieurs générations. Une contamination que l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer compare à celle de la bombe atomique. Assis côté jardin, sur une chaise qu’il ne quittera guère, quelques carnets de notes sur une petite table à ses côtés, Éric Feldman présente un à un les membres de sa nombreuse famille. Venus de Pologne, ses grands-parents rêvaient de la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ses propres parents, oncles et tantes, furent des « enfants cachés », sauvés par miracle…

Seul en scène mais habité

Son récit, en forme de conversation à bâtons rompus avec le public, est tissé d’anecdotes et de bons mots qui reflètent le pessimisme résilient de ces « malades des camps », terme du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad.  « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dit un oncle. Un autre nous apparaît, filmé avec un cigare, imitant Serge Gainsbourg qui fut son moniteur dans un foyer pour orphelins juifs : il s’appelait alors Lucien Ginsburg. Ce même tonton devint G.O. au Club Méditerranée, conçu par Gérard Blitz comme un anti-camp de concentration. Sous la plume alerte d’Éric Feldman, tous ces personnages sont bien vivants, et émouvants, quand il prend pour eux l’accent yiddish et nous chante quelques berceuses de cette langue en voie de disparition, tout comme ces derniers témoins de l’Holocauste.

« À quoi penses-tu ? », lui demande une femme, dans le silence d’après l’amour. « À Hitler », répond-il. Rires du public, bien sûr, pris à revers. Mais l’auteur comédien manie le paradoxe et retourne la situation, pour revenir sur l’assassin de masse qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish). De même, il plaisante sur la psychanalyse ou le yoga, qui l’ont personnellement sorti de ses idées noires, pour dire ensuite, le plus sérieusement du monde, avec Thomas Mann, que Freud est l’« ennemi véritable et essentiel  » d’Hitler : « le philosophe  qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir ».  Ah, rêve le comédien, si Hitler, qui aimait tant sa maman Clara, avait rencontré le médecin des âmes, son compatriote et contemporain… Et pour conjurer la tragédie, il manie le Witz, cher à Sigmund, en pimentant son texte de mots d’esprit et lapsus soigneusement dosés.

Du je au nous

Après avoir tourné pendant des années avec Ça ira, Fin de Louis, de Joël Pommerat, Éric Feldman est confronté aujourd’hui à la solitude du plateau, mais il a su trouver une belle complicité avec le public, qu’il balade entre rire et émotion. On entend, au-delà de cette autofiction, l’histoire des victimes collatérales des guerres et génocides. Sans prendre part aux polémiques actuelles sur le conflit israélo-palestinien et sur les questions d’antisémitisme telles qu’elles sont dévoyées aujourd’hui, le spectacle, dépassionné et profondément humaniste, traite des traumatismes profonds causés par tout crime de masse. Mireille Davidovici, photos Patrick Zachmann

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, Olivier Veillon et Éric Feldman : les lundi à 21h et mardi à 19h. Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).

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Mengele, le tortionnaire impuni

Au théâtre Paris Villette (75), dans le cadre du festival Spot, Benoît Giros présente La disparition de Josef Mengele. L’adaptation du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme. Le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, médecin et bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.

Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.

À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.

C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossiphotos Jean-Philippe Larribe

La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : les 07 et 08/09, 20h. Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tel. : 01.40.03.74.20).

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Le football et la FIFA

Journaliste et historien du sport, auteur de Latéral Gauche aux éditions Libertalia, Nicolas Kssis-Martov pose son regard sur la compétition la plus regardée de la planète, la Coupe du Monde de football. Quel bilan peut-on tirer du tournoi, quand les millions d’euros et l’éventuelle privatisation de la FIFA deviennent plus importants que le jeu ou les supporters ?

Plus de 100 matchs joués sur plus d’un mois de compétition, quel regard portez-vous sur cette Coupe du monde 2026 ? Y a-t-il encore une place pour un football populaire ?

Je ne vois pas forcément un lien très fort avec le football populaire dans cette Coupe du monde. Aujourd’hui, même les équipes les plus modestes sont composées de joueurs professionnels, qui évoluent souvent à l’étranger, parfois même dans les grands championnats. L’équipe qui m’a procuré le plus d’émotions, c’est le Cap-Vert. Personne ne les attendait à ce niveau-là et ils ont failli éliminer l’Argentine. C’est une belle histoire de football. Mais ce qui m’a surtout marqué, c’est la domination européenne. On retrouve toujours les mêmes rapports de force. Même les équipes africaines qui ont réalisé de belles performances, comme le Maroc, s’appuient aujourd’hui sur des joueurs formés ou évoluant en Europe. C’est là que se concentre désormais la puissance du football mondial. L’Amérique du Sud, à part l’Argentine, est dans un véritable marasme. Quant à l’Asie, elle est quasiment absente du très haut niveau.

Bizarrement, le match qui m’a le plus amusé, c’était la petite finale entre la France et l’Angleterre. Il n’y avait plus d’enjeu, les équipes jouaient complètement libérées, ça ressemblait presque à un match entre copains. Ça finit à 6-4, c’était complètement débridé. C’était probablement ce qui se rapprochait le plus d’un football populaire : du plaisir, de l’improvisation, des erreurs, des buts. À l’inverse, la finale entre l’Espagne et l’Argentine m’a beaucoup moins enthousiasmé. L’Espagne était très organisée, très dominante, avec des certitudes collectives. L’Argentine, elle, a surtout refusé de jouer. Ce n’était pas une grande finale.

Lors d’un entretien au journal Le Monde en juin 2026 vous avez évoqué un « football de gauche » comme celui des petites équipes résistant face aux grandes équipes. Que reste-t-il de cette idée dans un mondial où les petits ont disparu ?

Je ne chercherais pas un « football de gauche » dans une Coupe du monde. On a le droit de supporter son pays, celui de ses origines, ou simplement une équipe parce qu’on aime ses joueurs ou son style de jeu. Il ne faut pas se fabriquer des questions politiques artificielles autour du football. En revanche, je lisais un article qui disait « ce n’est plus vraiment la Coupe du monde de football, mais la Coupe du monde de la FIFA ». Aujourd’hui on est face à un à une compétition qui est pensée avant tout par la FIFA.

Gianni Infantino, son président, sera probablement réélu, je n’ai aucune illusion. Mais le problème n’est pas seulement Infantino. La FIFA n’a jamais été une organisation particulièrement démocratique ou transparente. C’est une institution très conservatrice. Infantino n’est pas une anomalie : il est un produit de cette institution. Il accélère peut-être certaines évolutions, parce que le monde lui-même change, mais il ne les invente pas.

En revanche, on peut être sensible à certaines histoires. Le Cap-Vert, la République démocratique du Congo, ces équipes qui résistent face à beaucoup plus fortes qu’elles. Les gardiens héroïques qui évitent l’humiliation. Ce sont des images auxquelles chacun peut s’attacher. On peut aussi aimer une équipe offensive comme l’Espagne, parce qu’elle propose du jeu. Mais je crois que chacun projette ce qu’il veut sur le football. Il n’existe pas une seule manière légitime de supporter une équipe durant cette compétition.

Le possible élargissement à 64 équipes pour le prochain tournoi en 2030 ne permettra-t-il pas malgré tout à des petits pays, comme on a pu le voir cette année avec Haïti ou le Curacao, d’exister davantage ?

Je comprends parfaitement la joie que cela représente. Voir Haïti, la République démocratique du Congo ou l’Irak jouer en Coupe du monde, c’est une immense fierté pour leurs supporters. Mais il ne faut pas nourrir d’illusions. Cela ne changera rien à la situation de ces pays. Les joueurs vivent déjà, pour la plupart, à l’étranger. Les structures locales restent extrêmement fragiles. À Haïti ou au Congo, les difficultés sont immenses. Même les supporters n’ont souvent pas pu profiter de cette Coupe du monde. Les Haïtiens installés aux États-Unis hésitaient à se rendre dans les stades par peur des contrôles migratoires de l’ICE. Beaucoup de supporters n’avaient tout simplement pas les moyens d’acheter des billets. La Coupe du monde est devenue un événement très élitiste.

Face à ce constat, que faut-t-il faire ?

Arrêter de croire que tout se joue à la FIFA ! Le football est plus grand que la FIFA. Le vrai football existe dans les clubs amateurs, le football féminin, le football mixte, les initiatives populaires, les groupes de supporters qui inventent d’autres façons de vivre ce sport. C’est là qu’il faut investir son énergie. On peut très bien prendre du plaisir à regarder un grand match de Coupe du monde, tout en sachant ce qu’est la FIFA et ce qu’elle représente. Mais il ne faut pas croire qu’on transformera cette institution de l’intérieur. Ce qui compte ? Continuer à jouer, créer des espaces où le football appartient encore à celles et ceux qui le pratiquent. C’est cela, le football populaire. Propos recueillis par Emil Dromery, in La vie ouvrière.

Latéral gauche, Nicolas Kssis-Martov (éditions Libertalia, 208 p., 10€). Journaliste et historien du sport, Nicolas Kssis-Martov écrit pour Sport et plein air (revue de la FSGT), So Foot, Politis, Section 26… Il a publié Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 160 p., 16€) et Qatar, le Mondial de la honte (Libertalia, 82 p., 8€).

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Dicy, un fabuleux village

Au cœur du petit village de Dicy (89), se niche un extraordinaire musée d’art « hors-les-normes », la Fabuloserie… Inventées par des créateurs issus pour la plupart des classes populaires et rassemblées par Alain Bourbonnais, les œuvres surprennent ! D’un bestiaire chimérique au manège enchanté, une plongée déroutante, tout à la fois stupéfiante et vivifiante en un monde merveilleux.

Dans les années 1970, l’architecte Alain Bourbonnais, à la suite de Jean Dubuffet, va se passionner pour l’art brut et dénicher un paquet d’artistes singuliers qu’il exposera dès 1983 à Dicy, dans l’Yonne. Dans la « maison-musée », on déambule au milieu d’œuvres étranges : une salle à manger quasi mystique composée par Giovanni Podesta, ouvrier dans une fabrique de céramique, des sculptures de poupées créées par Simone Lecarre-Galimard, restauratrice, un bestiaire chimérique fait de racines de bois par Abel Secuteur, tailleur à la retraite. On visite avec effroi la salle de Mauricette et ses scènes de vie où trônent des personnages ligotés grandeur nature en tissu poussiéreux, imaginés par Francis Marshall.

On tombe en extase devant l’aquarium qui brille de mille coquillages peints par Paul Amar, chauffeur de taxi à Alger, rapatrié en France. On admire des jouets de bois, machines agricoles ou manèges, fabriqués par Émile Ratier, sabotier devenu aveugle. La visite en intérieur se termine au milieu de grands automates articulés, les « Turbulents » d’Alain Bourbonnais qu’il enfourchait parfois pour aller en ville. Toutes ces œuvres sont déroutantes, vivifiantes tant elles nous plongent dans un monde qui tient du merveilleux, façonné par de grands enfants pourrait-on dire, des créateurs sans limite.

À l’extérieur, les surprises continuent dans le « jardin habité » où tournoie l’incroyable « Manège » de Petit Pierre. Garçon vacher à Coinches (Loiret), Pierre Avezard, né avec une déformation faciale qui lui vaut bien des railleries, se réfugie dans la construction d’un manège. Fait de bric et de broc, dès qu’il s’anime avec une mécanique brinquebalante, il enchante, émeut même eu égard au parcours de son créateur. Y tournoient des avions, des motos, un tramway, des danseurs, des vaches…

Inspiré par les voyages aux côtés de son frère, ingénieur, il reproduit l’aérotrain d’Orléans, le Concorde, la tour Eiffel… Transporté il y a trente ans à la Fabuloserie, il nécessite un entretien méticuleux et couteux. Quand la tour Eiffel haute de 23 mètres menace de s’effondrer, aucune aide publique n’est octroyée – un comble ! Sophie et Agnès, les filles d’Alain Bourbonnais qui gèrent les lieux, lancent une souscription et récoltent plus de 30 000 euros.

Si Sophie se désole de l’indifférence des institutions pour la sauvegarde d’un tel joyau, elle confie que « cette campagne a permis d’impliquer le public et de le faire venir. D’autant qu’avec la crise du Covid et l’arrêt des visites scolaires qui représentaient la moitié de nos recettes, le coup fut rude ». Depuis, le public est revenu, petits et grands, nombreux. Pressez-vous, ne manquez pas votre rendez-vous à la découverte des fabuleux trésors de la Fabuloserie ! Amélie Meffre

La Fabuloserie : 1 rue des Canes, 89120 Dicy – Charny-orée-de-Puisaye (Du 04/04 au 01/11. Tél. : 03 86 63 64 21). En juillet-août, ouverture tous les jours, de 11h à 19h.

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Barthes, le roman d’une vie

Au Garage Théâtre, à Cosne-sur-Loire (58), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.

Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.

Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.

Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité.

Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Le projet Barthes, Sylvain Maurice : le 28/08, 21h00. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Réservation : 06.26.75.38.39/ le.garage.theatre@gmail.com)

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Le Larzac, d’un plateau l’autre…

Au festival du mOrse, le 28/08 à Couffouleux (81), tel un conteur aux temps reculés, Philippe Durand raconte le Larzac ! Une aventure sociale. Plus que le rappel d’une lutte emblématique sur les hauteurs du Massif Central, la parole vivante de paysans qui croient en la terre. De la ville aux champs, du plateau du Larzac à celui d’un théâtre, un spectacle fort en convictions.

Seules les ménagères de plus de cinquante ans et les étudiants encore chevelus d’après 68 s’en souviennent : de l’occupation du plateau du Larzac, des grands rassemblements festifs, des bombes lacrymogènes et « des moutons plutôt que des canons » ! De Bretagne en Savoie, de Picardie en Navarre, des Landes au Morvan, durant plus d’une décennie, ils sont venus par milliers, ils étaient toujours là pour s’opposer à l’extension du camp militaire sur les hauteurs du Massif Central. En juin 1981, au lendemain de son élection à la présidence de la République, François Mitterrand annonce officiellement l’abandon du projet.

Solitaire derrière sa petite table de conférencier, quelques feuillets épars devant les yeux pour donner le change, Philippe Durand entame la conversation. En toute intimité, en toute simplicité… « Rien ne sera jamais plus comme avant », affirme d’emblée le comédien, « les habitudes, les savoirs nés de l’expérience de la lutte sont à présent solidement ancrés sur le plateau ». Il sait de quoi il parle. Longuement, régulièrement, il est parti à la rencontre des paysans du Larzac. Pour y découvrir les aventuriers d’un nouveau monde, toutes générations confondues, solidement ancrés sur leur terre, pionniers d’une utopie devenue réalité.

Qu’on se le dise, cependant, cet homme est dangereux, c’est un récidiviste ! Depuis quelques années déjà, le comédien chevronné s’est reconverti en collecteur de paroles, mieux encore et avant tout en écouteur : discret, patient, fidèle. Une preuve ? Son précédent spectacle, joué sur tous les plateaux de France et d’ailleurs, fort d’un incroyable succès populaire, 1336… Près de quatre ans de lutte contre le géant Unilever, 1336 jours, pour les salariés de l’usine de Géménos, les Fralibs, qui sauvent leur outil de travail et fondent leur Scop ! Une « aventure sociale » exemplaire, comme celle du Larzac, dont Philippe Durand s’est fait le témoin en dégustation de quelques boîtes de thé, une aventure théâtrale qu’il renouvelle, entre pâturage et labourage, avec la même force dramatique. Par la seule puissance des mots, sans décorum ni machinerie.

Devant l’auditoire, il n’est pas question cette fois de raviver l’histoire des combats d’hier, aussi épiques furent-ils, juste d’en faire mémoire pour comprendre le présent : un plateau qui compte aujourd’hui plus de paysans installés que dans les années 80, une expérience de vie démocratique qui perdure au cœur des aléas du quotidien, une gestion des terres unique en son genre ! Les hommes et femmes dont Philippe Durand se fait porte-paroles, avec parfois l’accent du cru, ne se veulent ni des héros ni des marginaux. Juste des travailleurs de la terre qui ont façonné, au nez et à la barbe de prétendus spécialistes qui leur promettaient échec et désillusion, un mode de vie solidaire et participatif qui n’exclut ni débats ni contradictions, qui ont instauré des circuits de distribution innovants et, surtout, ont inventé un outil de gestion unique en son genre, la Société civile des terres du Larzac !

Créée en 1984, la SCTL se fonde sur le droit d’usage. Nul n’est propriétaire de la terre, on la travaille jusqu’à la retraite, « toute personne qui a envie d’exercer ce métier à partir du moment où le lieu il est disponible elle doit pouvoir l’exercer c’tte personne », rapporte le comédien avec justesse et malice, un conseil de gérance administre l’affaire avec la participation de tous les fermiers et résidents du plateau. La démocratie à l’épreuve du quotidien, « se réunir, discuter, réfléchir et décider ensemble sont devenus des réflexes naturels ». Pas de surenchère, le mot juste pour décrire la condition paysanne et un modèle économique dont ferait bien de s’inspirer l’ensemble du monde agricole, à cent lieux des visions chères aux industriels de la FNSEA ! Philippe Durand ne dresse pas le tableau d’un monde idyllique, il rend audible et visible une communauté d’hommes et de femmes qui, entre intelligence et modestie, inventent aujourd’hui d’autres manières de vivre et travailler au pays.

De la bouche du comédien, la parole se libère et se distille gouleyante, sincère, ludique et poétique pour chanter la beauté de la terre comme la dureté du travail ou du climat. Sa verve, son regard enjôleur, ses talents de conteur font merveille. Du haut du Larzac au bas d’une table, le public est emporté dans un flot d’émotions et de convictions, conquis devant telle saveur et fraîcheur. L’embellie d’un théâtre populaire qui, d’un plateau l’autre, retrouve droit de cité. Yonnel Liégeois

Larzac !, Philippe Durand : le 28/08, 21h, salle Hervé de Guerdavid. La compagnie du Morse, 53 avenue Jean Berenguier, 81800 Couffouleux (Tél. : 05.31.23.29.93/07.54.66.58.80). Le texte du spectacle (138 p., 10€) est publié aux éditions Libertalia.

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Jacques Copeau et les Copiaus

Le 25/08, Catherine Dasté , la petite-fille de Jacques Copeau, sera inhumée à Pernand- Vergelesses (21). Créateur du théâtre parisien du Vieux-Colombier en 1913, Jacques Copeau fonde la troupe des Copiaus en 1925. La même année, il achète une maison en ce village de Bourgogne qui devient lieu de rencontres.

En 1913, lançant un « appel à la jeunesse », Jacques Copeau rassemble autour de lui une troupe engagée, comprenant Charles Dullin et Louis Jouvet, et propose une programmation extrêmement riche, avec une alternance de quinze pièces en huit mois. Au retour d’un long séjour à New-York de 1917 à 1919, il insuffle au Vieux-Colombier une intense activité, marquée par la fondation d’une école novatrice. Mais, en 1924, Jacques Copeau décide de s’éloigner de Paris et installe en Bourgogne sa « communauté théâtrale ». Formée d’une partie de sa troupe et des élèves de l’école, elle sera en 1925 à l’origine de la troupe des Copiaus, ainsi surnommée par le public bourguignon. Cette année-là, Copeau achète une maison familiale à Pernand-Vergelesses, un village vigneron qui devient le camp de base de la troupe, pionnière de la décentralisation.

2025 marqua le centenaire des Copiaus et de la maison Jacques Copeau, qui organisa une série d’événements mettant en avant l’identité de ce lieu unique au croisement de la création, de la transmission et du patrimoine. Monument historique, labellisée Maison des Illustres, elle participe au travail de mémoire et à la connaissance critique de l’œuvre de Copeau et de ses filiations multiples, en France et dans le monde. La Comédie-Française s’associa à ce centenaire lors d’une soirée en décembre 2025 au Théâtre du Vieux-Colombier avec des prises de parole, des lectures et des chansons en présence de multiples personnalités du monde du théâtre : Cécile Suzzarini, présidente de la Maison Jacques Copeau, Jean-Louis Hourdin et Cyril Teste, ses actuels conseillers artistiques, des membres de la Comédie-Française, dont l’administrateur général Clément Hervieu-Léger et le doyen Thierry Hancisse, ou encore Marcel Bozonnet, François Chattot, Anne Duverneuil, Hervé Pierre, Jean-Marc Roulot, Daniel Scalliet, Mathilde Sotiras, Hélène Vincent, Mathias Zakhar…

Cette soirée anniversaire fut également l’occasion d’une levée de fonds pour ce grand chantier de réhabilitation de la maison de Pernand-Vergelesses. La demeure est située au cœur des Climats du vignoble de Bourgogne, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. L’association Maison Jacques Copeau a pour mission de préserver et mettre en valeur ce patrimoine. L’ensemble des bâtiments qui composent le site va faire peau neuve. Ils s’organisent autour d’une belle demeure bourguignonne du XVIIIe siècle surplombant des jardins en terrasse, entourée de bâtiments plus modestes d’époques diverses, des appartements occupés par les artistes en résidence au bureau construit en 1984 par Paul Chemetov.

Jean-Louis Hourdin, la demeure au label Maison des Illustres

La restauration de la maison principale est au cœur du projet : la présence de Jacques Copeau, de sa famille et de la troupe des Copiaus y sera magnifiée. La chambre-bureau de Copeau et celle de son épouse, témoins préservés de leur présence, retrouveront leur aspect authentique. Trois extensions contemporaines, inspirées des rustiques cabotes bourguignonnes (ancien abri de pierre pour vignerons), offriront de nouveaux espaces aux artistes en résidence pour leur travail de création. Un autre chantier de culture ! Yonnel Liégeois

L’inhumation de Catherine Dasté : le 25/08 à 11h, 17 Rue du Paulant, 21420 Pernand-Vergelesses. La maison Copeau, 4 rue Jacques Copeau, 21420 Pernand-Vergelesses (Tél. : 03.80.22.17.01). Courriel : contact@maisonjacquescopeau.fr

La maison en chantier

En juillet 2025, la maison Jacques Copeau a fermé ses portes pour se réparer, se réinventer, s’embellir. Le chantier de réhabilitation mêle intimement l’indispensable restauration patrimoniale (monument historique oblige !) et les transformations qui apporteront au projet de la maison un nouveau souffle : mieux accueillir les artistes et les visiteurs, aménager de nouveaux espaces de travail, prendre soin des jardins, répondre aux défis climatiques…

L’association Copeau a besoin de soutien, elle lance une grande collecte via la Fondation du patrimoine pour boucler le financement. Chaque euro récolté se changera demain en traverses de charpente pour durer, en tavaillons de châtaigner pour dialoguer avec la pierre, en laine de bois pour isoler, en enduits à la chaux pour faire respirer les murs, en papiers peints ressuscités… Grâce à chacune et chacun, citoyenne et citoyen, une nouvelle page de l’histoire de la maison Jacques Copeau va s’ouvrir !

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Dérézo, de bouche en bouche…

Place de Beauce à Orgères (28), la compagnie Dérézo présente Par les bouches. Un spectacle atypique, où se mêlent senteurs des mets et parfums des mots. Entre saveurs gastronomiques et plaisirs littéraires, un buffet pour gourmets et gourmands.

Une quarantaine de convives, ni plus ni moins… Deux longues tablées face à face, une serveuse Madame M (comme j’m la bonne chère, pas la publicité décadente de la télévision…) et un serveur Monsieur R (comme je Respire huiles et épices…), Mathilde Velsch et Robin Le Moigne en tabliers bigarrés et bizarrement toqués à la manière de tout maître aux fourneaux ! Face à chaque invité, veillent au grain verre à pied et gobelet, une belle assiette et de mystérieuses fioles en surplomb. Jouez hautbois, résonnez musettes, s’ouvre le bal imaginaire des couteaux et fourchettes. Pour et Par les bouches, la première dégustation est avancée : jeux de langues et jeux de mots vont alors s’enchaîner, près d’une heure durant. Une manière originale de se mettre en bouche les ultimes plaisirs de sa cuvée estivalière !

Follement alléché, succombant à la tentation, Chantiers de culture l’a testé mais aucune lubrique potion ni dessous de table ne l’obligeront à dévoiler le menu. Il restera bouche cousue, c’est la surprise de la cheffe ! Miske Alhaouthou, d’origine comorienne, mêle avec délice sucré et salé, doux ou épicé, petites gâteries et grosses bouchées. Le bonheur n’est plus dans le pré, c’est celui du palais où nez et bouche sont élus prince et princesse d’honneur, seigneurs des senteurs ! Au royaume des gourmets et gourmands, chauds ou froids défilent mets et boissons aux multiples arômes, à chacune et chacun de découvrir et savourer leur texture, leur origine, leur goût : de la betterave au chocolat, de la cardamone au piment, de la châtaigne à la noisette, des huiles diverses aux sauces colorées… Un vertige culinaire, dans la bonne humeur et la convivialité où chaque convive a droit à la parole en aparté, est incité à partager découvertes et affinités avec voisine ou voisin de tablée !

La bouche, reine invitante pour ce spectacle atypique aux étranges couleurs, exhale aussi des parfums singuliers. Fille et garçon, serveurs attentionnés, les deux pétillants comédiens ne se contentent point de passer les plats. Tour à tour, pendant ou entre les services, ils déclament des propos d’hier ou d’aujourd’hui, mi-figue mi-raisin, entre humour et sérieux. De la Psychanalyse de la gourmandise de Gisèle Harrus-Reverdi aux Propos du cannibalisme Tupinamba d’Hélène Clastres, de Claude Olievenstein avec son Écrit sur la bouche au Pourquoi Sorcières ? de Xavière Gauthier, de Vous faîtes voir des os du ténébreux poète d’antan Scarron à L’os dans la gueule du crocodile ou Le phallus du psychiatre Nicolas Dissez… Et d’autres encore, écrits divers et variés qui titillent les papilles sur les multiples interprétations (culturelles, géographiques, politiques, linguistiques, éthiques…) de ce que l’on appelle communément goût, qui pimentent la sauce de ce récital gastro-littéraire qu’il fallait penser et imaginer !

Metteur en scène  de la compagnie Dérézo sise à Brest, fervent attablé comme ses acolytes, Charlie Windelschmidt a déjà goulûment mitonné quelques savoureux plats artistiques : Le petit déjeuner, Apérotomanie… À chaque fois, un hymne à la dive bouche, solide-liquide-volatile-expressive, qui tente ainsi de mettre l’eau à la bouche d’un public peu habitué à franchir la porte des théâtres, de le convaincre à ne point faire la fine bouche mais à mettre les bouchées doubles pour oser le premier pas. Du théâtre de rue d’un nouveau genre assurément, à table bien évidemment ! Une totale et vraie réussite, quand la culture se partage et se déguste aussi plaisamment. Yonnel Liégeois, photos Dérézo

Par les bouches, Charlie Windelschmidt : le 23/08, 18h30 et 20h30. Place de Beauce, 28140 Orgères-en-Beauce (Réservation obligatoire : 07.56.06.06.56). Le 09/10, en la commune de Bannalec (29).

Le 06/09 à la Moulinette de Logonna-Daoulas (29) et le 11/10 à Beaupréau-en-Mauges (49), la compagnie Dérézo vous invite à son Petit déjeuner. Le 10/10, même lieu, à son Apérotomanie.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, à 63 ans, Louis Jouvet meurt dans son bureau de l’Athénée. En hommage à l’inoubliable comédien et metteur en scène, Chantiers de culture imagine un entretien exclusif avec le docteur Knock et l’évêque de Bedford dans Drôle de drame, le film de Marcel Carné avec Michel Simon. Tirés de ses ouvrages et répliques, Vous avez dit bizarre, moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre…, les propos authentiques d’un maître dans tous les arts.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». À la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. – Mobilisé comme infirmier en 1914, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises, c’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux. Je créerai à la scène la majorité de ses œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – Vous lancez le Cartel en 1927 : un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, coordonner nos répertoires, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité… Chaque associé conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues vivra jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, La kermesse héroïque, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant, un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Disons tout de suite que la pensée n’est pas nécessaire au théâtre et qu’elle lui est contraire. J’appelle pensée ces raisonnements qui recouvrent la sensibilité des faits ou des choses au profit de théories ou d’idées, qui éteignent ce dont les comédiens ont besoin : la spontanéité, la vivacité. Le connais-toi toi-même de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste, Marguerite Gauthier ou bien Elvire, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par Ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Folio Gallimard, 416 p., 9€70).

Louis Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, génialement doué en décors et éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. « De l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre », dit de lui le grand critique Jean-Pierre Léonardini. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), Louis Jouvet sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genet, Sartre…

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Pierre Dac, le parti d’en rire !

Natif de Châlons-en-Champagne (51), un certain 15 août de l’an 1893, Pierre Dac, André Isaac de son vrai nom, demeure le maître du non-sens et de l’absurde dans l’esprit des Français : personne n’a oublié son fameux et délirant duo avec son compère Francis Blanche ! Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, Chantiers de culture offre au lecteur d’un jour, ou pour toujours, un florilège de ses pensées authentiques en caractères surlignés.

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin

Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont  bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.

Malgré le réchauffement climatique, les températures caniculaires et les monstrueux incendies, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2026, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.

Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du poing final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !

Yonnel Liégeois, à la manière dePierre Dac, Pensées

Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours

Hommage au MAGE

Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.

Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la Libération, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbre Sâr Rabindranath Duval et le feuilleton Signé Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France, initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926. Il rédigea même un rituel maçonnique, celui de la grande loge des voyous qui, de nos jours selon la rumeur, fait encore les délices de « frères et soeurs » hilares sous couvert de leurs tabliers !

En 2023, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) lui consacrait une grande exposition, Le parti d’en rire. Plus de 250 documents éclairaient le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde : sa créativité musicale et littéraire, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant un homme de scène attaché au cabaret et au théâtre. L’exposition évoquait aussi ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replaçait l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et abordait les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

S’il est vrai, comme l’a écrit Guillaume Apollinaire, que sous le pont Mirabeau coule la Seine, il est non moins vrai, comme l’a écrit le préfet de la Seine, que sur le pont Mirabeau ne poussent pas les mirabelles

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire. Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)

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Les raisons de la colère

Le 11/08 à 21h30, au théâtre de verdure, dans le cadre du festival de Ramatuelle (83), Charles Tordjman présente Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène du théâtre de verdure, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, Charles Tordjman : le 1108, 21h30. Théâtre de verdure, 83350 Ramatuelle (Tél. : 04.94.79.20.50).

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À lire ou relire, chapitre 12

En ce mois d’août fort ensoleillé, entre agitation et farniente, inédits ou rééditions de poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection littéraire. Des sagas islandaises (Jon Kalman Stefanson) aux légendes américaines (Éric Vuillard), de la Finlande en guerre en 1939 (Olivier Norek) au Paris occupé des années 40 (Philippe Collin)… Pour finir le voyage, entre délires de comédien (Pierre Notte) et soubresauts sociétaux (Emmanuelle Heidsieck), avec deux petits ouvrages fort incongrus dans le paysage éditorial ! Yonnel Liégeois

Près de 500 pages, une foultitude de personnages, des histoires entremêlées, une langue qui tangue entre l’épique et le poétique, des figures romanesques au tempérament finement ciselé et trempé : Corps célestes à la lisière du monde se révèle bonheur de lecture ! Aux lecteurs coutumiers de l’auteur islandais, l’affirmation est banale évidence, pour tous les autres pressez-vous de déguster le dernier ouvrage de Jon Kalman Stefansson…

Nourri des riches et multiples contes et légendes qui font de la saga un authentique genre littéraire en son pays, le romancier nous plonge justement au cœur d’un événement tragique survenu en 1615 : leur navire échoué sur les côtes islandaises, le massacre de baleiniers espagnols par la population locale ! Le narrateur, le révérend Pétur entouré de sa gouvernante Dorothéa, partagé entre aspirations célestes et désirs de la chair, conte cet effroyable épisode en même temps qu’il écrit de la poésie et traduit textes de lois ou traités scientifiques. Entre ciel et terre, voies du Seigneur et chemins glaciaires, soubresauts de la Réforme et condamnation de Galilée, la plume de Stefansson marie forces physiques et questions métaphysiques, chants poétiques et fulgurances historiques. Un livre aux multiples entrées, une époustouflante élégance d’écriture, des beautés de la nature aux cruautés des terriens, des sources chaudes aux plaies sanguinaires, entre doutes existentiels et convictions humanistes, une odyssée volcanique ! Et pour preuve de la vitalité de la littérature islandaise, Chantiers de culture vous invite à lire aussi La fin du voyage d’Arnaldur Indridason : Jonas et Keli, la destinée tragique d’un brillant poète et d’un jeune berger.

Du grand Nord au grand Ouest américain, Éric Vuillard nous oblige à faire un grand bond géostratégique ! Par l’entremise de deux personnages emblématiques, Billy the Kid et Buffalo Bill ! Comme à l’accoutumée pour l’auteur, deux ouvrages petit format, quelques 150 pages l’un et l’autre mais de grande portée… L’auteur s’emploie à casser les mythes, à révéler la véritable histoire de ces conquérants américains, capitalistes avant l’heure, qui exterminent les populations autochtones, confisquent les terres et qui inventent des figures de truands pour masquer leur propre violence. Au nombre desquelles le fameux Billy The Kid dont on n’est même pas sûr du nom, un simple orphelin parmi Les orphelins, un « desperado » fauché à 21 ans… Comme on ne sait pas grand-chose de lui, journaux-romans-chansons se sont chargés d’inventer son histoire, de lui bâtir une légende que Vuillard décortique avec maestria. Un pauvre gamin, un dollar et cinquante cents seulement au fond de ses poches… Les nantis peuvent se réjouir, leur magot est à l’abri, le cirque financier et médiatique peut tromper sous grand chapiteau le peuple en quête de héros. Tel Buffalo Bill dans Tristesse de la terre, peut-être le plus grand tueur de bisons mais surtout l’ignoble mystificateur de l’authentique massacre des indiens ! D’une plume aussi acerbe qu’acérée, Éric Vuillard démonte avec brio la légende, la mascarade de l’homme emperruqué qui fit spectacle de la conquête de l’Ouest : un alcoolique sur destrier paradant sur la piste de son gigantesque barnum pour « falsifier l’Histoire américaine » sans honte ni scrupule !

Il est des pages d’histoire, des combats plus vertueux et valeureux qu’Olivier Norek narre avec puissance et grand talent ! Auteur reconnu de romans noirs encensés par la critique, il signe avec Les guerriers de l’hiver un magistral roman historique. Son héros ? Simo Häyhä, figure légendaire en Finlande, militaire tireur d’élite, quand son pays s’opposa à l’invasion soviétique en plein hiver 1939… 180 millions d’habitants contre 3 millions d’âmes, le gros ours pensait terrasser le nain en un banal aller-retour, mal lui en prit ! La petite armée tient bon, maîtrise à la perfection son terrain de luttes, d’immenses forêts – d’impressionnantes chutes de neige – des températures à – 50 degrés, des hommes vaillants et courageux qui infligent de lourdes pertes à l’ennemi, le stoppent dans sa progression. En vérité, c’est tout un peuple, les femmes aussi, qui défend son honneur et son territoire, qui plie mais ne rompt pas, une authentique épopée à hauteurs d’humains qui font corps avec la nature, se battent en conscience et pour de hautes valeurs : liberté et justice. Un affrontement si honteux que l’Union Soviétique en raya les traces dans les manuels d’histoire russes ! Un roman fulgurant, un face à face poignant avec les horreurs de la guerre quand les hommes gèlent véritablement sur place, ses lâchetés et ses actes héroïques, un livre magistralement terrifiant en écho à une actualité brûlante sur les berges du Dniepr.

Un conflit meurtrier mais localisé, sans commune mesure avec la guerre mondiale de 39-45, l’invasion de la France en 1940 et l’occupation de Paris par les forces allemandes… « Partout, le couvre-feu est de rigueur, sauf au grand hôtel Ritz », l’emblématique établissement parisien où le réputé Frank Meier fait office de barman ! Le repère des plus hautes autorités du Reich, celui aussi de l’élite parisienne (Cocteau, Jean Marais), de certains truands (Lafont) ralliés à la solde des nazis, voire de personnalités proches de l’occupant : Coco Chanel, Sacha Guitry… De cette époque agitée, sans jamais quitter l’enceinte du bar du Ritz, le producteur de radio et journaliste Philippe Collin fourbit un étonnant roman entre rires et larmes, petits arrangements avec les teutons et traque des juifs. De page en page, Meier, une figure authentique, émigré autrichien et ancien soldat de 14-18, réputé sur la place de Paris pour son art du cocktail, égrène ainsi son quotidien de juin 40 à août 44, fort d’un terrible secret : il est juif. De l’attentat raté contre Hitler fourbi dans les salons du Ritz à l’arrestation dramatique de l’épouse du directeur, de la sympathie dévolue à Pétain jusqu’à sa détestation, de la fabrique de faux passeports à la cache dans les sous-sols de l’hôtel de biens appartenant à des familles juives en exil ou déportées, Collin excelle dans l’art de mettre en scène la tragédie humaine. D’un lieu clos jusqu’aux faubourgs de Berlin, de la petite à la grande histoire, d’une civilisation en perdition jusqu’à sa libération, une fresque époustouflante.

Pour retrouver sourire et joie de vivre, un seul remède : déguster L’acteur, ça se saurait s’il servait à quelque chose, paradoxe, un long titre pour un ouvrage d’à peine 75 pages ! Pierre Notte, l’homme de théâtre, délire avec humour, entre délicatesse et tristesse, sur son métier de comédien : aspirations et désillusions, tendresse et férocité du public, complicité et mesquineries de la prétendue grande famille du théâtre… Sa peur aussi à l’heure d’entrer en scène, l’envie de fuir autant que de savourer le plaisir à s’offrir en pâture sous le feu des projecteurs. Long poème en prose, l’ouvrage est avant tout une ode au spectacle vivant où l’interprète peut jouer à « travestir, dénoncer, interroger le monde », convoquer sur scène les monstres comme les héros ou les naufragés de la vie, les humiliés et les offensés. Une écriture limpide, des propos enflammés ou désespérés, entre le bonheur d’une représentation réussie et la solitude du temps d’après lorsque les applaudissements se sont tus, lorsque le rideau est tombé. Au terme de la lecture, une conviction s’impose : « non essentiel » peut-être l’exercice de la scène, pourtant vitale l’expérience théâtrale !

Comme il est vital de faire échec aux faux-semblants, aux faux-culs, aux fausses raisons de paraître avant que d’être… Dans un petit village du sud de la France, en cette année 2078 quelques individus l’ont bien compris : au lendemain de la catastrophe planétaire, il est urgent de faire table rase de l’ancien monde, oser se réinventer en bannissant modes de vie et manières d’être du temps d’avant. Une mission que s’octroient certains jeunes adultes en charge de rééduquer quelques papis et mamies d’un âge plus qu’avancé, mal formatés Depuis la nuit des temps… En 2032, l’extrême droite a conquis le pouvoir, une période suivie d’une atroce guerre civile pendant vingt ans : c’est la catastrophe, « l’effondrement » selon la terminologie des survivants. D’où l’enjeu désormais de vivre autre chose, autrement ! En changeant le langage d’abord : changer le nom des lieux, les prénoms, bannir les sigles. Avec une sacrée dose d’humour noir, Emmanuelle Heidsieck compose un fantasque roman d’anticipation. Dénonçant au fil des pages les méfaits du néolibéralisme en tout domaine (profit, chômage, inégalités sociales) sous couvert de belles formules, telles rupture conventionnelle, départ volontaire, aide au retour à l’emploi… D’entretien en entretien avec les anciens, un possible autre se fait jour où l’on ose parler autrement. Pas simple, mais l’utopie seule offre des raisons de vivre, Heidsieck nous invite à les lire !

Corps célestes à la lisière du monde, Jon Kalman Stefansson (Christian Bourgois, 476 p., 24€). La fin du voyage, Arnaldur Indridason (Métailié, 252 p., 21€). Les orphelins, Éric Vuillard (Actes Sud, 163 p., 20€90). Tristesse de la terre, Éric Vuillard (Actes Sud, 158 p., 7€30). Les guerriers de l’hiver, Olivier Norek (Michel Lafon, 447 p., 21€95). Le barman du Ritz, Philippe Collin (Le livre de poche, 471 p., 9€90). L’acteur ça se saurait s’il servait à quelque chose, Pierre Notte (Les solitaires intempestifs, 76 p., 14€). Depuis la nuit des temps, Emmanuelle Heidsieck (L’attente, 138 p., 14€50).

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