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Marcel Trillat, une figure du journalisme

Marcel Trillat n’est plus, notre ami et confrère est décédé le 18 septembre. Avec lui, disparaît une grande figure du service public radio-télévisé, plus encore une grande figure du journalisme. Nos routes se sont croisées pour la dernière fois en mai 2019 : à ma demande, Marcel avait accepté de participer à un débat au final de Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre, la pièce de Bérangère Vantusso donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil (93). Homme de cœur, homme de convictions, Marcel Trillat est un  symbole du journalisme engagé et enraciné, intègre dans son regard et son propos.

Alors journaliste à La Vie Ouvrière, ce fut l’une des voix de « Lorraine cœur d’acier » qui émit à Longwy à la fin des années 70 : l’une des premières « radio libre », une radio financée par la CGT pour soutenir les luttes syndicales dans la sidérurgie. Il fit ses armes à l’ORTF en 1965 à l’emblématique magazine « Cinq colonnes à la une ». Licencié en 1968 par le pouvoir gaulliste pour  faits de grève et de syndicalisme… En 1981, il rejoint Antenne 2, il est nommé directeur adjoint de l’information huit ans plus tard. Lors de la guerre du Golfe, il avait dénoncé sur la chaîne la manipulation de l’information autour de ce conflit.

Auteur de plusieurs reportages pour Envoyé spécial dans les années 1990, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000, il reste représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006. En 2007, il reçoit le Grand Prix de la SCAM, la Société civile des auteurs multimedia, pour l’ensemble de son œuvre. Il signa divers documentaires, d’une  qualité exceptionnelle, salués par l’ensemble de la profession : Étranges étrangers (1970), Travailleurs fantômes (1994), 300 jours de colère et Les prolos (2002), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007) et Des étrangers dans la ville (2013).

En hommage à cette grande figure du journalisme et du mouvement social, militant infatigable de la CGT et compagnon de route du PCF, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru à l’occasion de la sortie en 2012 du  coffret Un morceau de chiffon rouge. Yonnel Liégeois

 

Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro, dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale, elle durera presque deux ans ! « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier… Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois

Un morceau de chiffon rouge : Lorraine Cœur d’Acier, l’aventure inédite d’une radio. Un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900 heures d’archives sonores soigneusement conservées. Accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donne la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, la voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

Chronologie

12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Éviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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Limoges, un automne francophone !

Le  23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.

 

Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette  37ème édition des Francophonies ?

Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.

Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?

H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.

Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…

H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz band se veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.

Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat  sur l’appellation « nègre » ?

H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natal à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…

Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…

H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac, mais je sais  qu’aujourd’hui ça représente un vide énorme. Ce n’est pas une honte d’affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan

Les zébrures d’automne

Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».

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Aurélia Michel et la violence raciale

Avec Un monde en nègre et blanc (1), Aurélia Michel donne un coup de projecteur sans concession sur l’esclavage et la traite négrière. L’historienne y dévoile les liens existant entre l’essor du capitalisme et la violence raciale. Éloquent.

 

Eva Emeyriat – Quel regard portez-vous sur le mouvement antiraciste contre les violences policières ?

Aurélia Michel  – Elles sont le fruit de la maturité politique d’une génération. Les mouvements anti racistes disent non pas que les races existent mais que des « faits de race » existent en permanence avec les violences policières, les discriminations…  Ces mobilisations coïncident avec un capitalisme  très agressif, sur la défensive et qui se trouve peut-être à un point de rupture. Or, la race est le fait du capitalisme, elle en est même sa caractéristique majeure.

E.E. – Que voulez-vous dire ?

A.M. – L’esclavage et la colonisation ont joué un rôle clé dans l’essor du capitalisme atlantique, base de l’économie mondialisée contemporaine. L’esclavage, institution très ancienne, présente dans presque toutes les sociétés, arrache un individu à sa société, en extorque tout ce qui relève de l’humain comme être social. Rendu aliénable, le travail peut être acheté, capitalisé, objectivé. L’esclavage fait du travail une marchandise, c’est la condition même du capitalisme. Au milieu du XVIIIème siècle, la traite négrière atteint une échelle industrielle, produisant des sociétés  terrifiantes, y compris pour ceux qui organisent cette violence. Pour faire face à cette hantise, il faut donc mettre à distance l’esclave, l’exclure de la société. L’idée de race qui n’est pas un fait scientifique, ne précède pas l’esclavage européen. C’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes, et pas l’inverse.

E.E. – Cette question semble très mal assumée en France…

A.M. – Ces faits sont dans l’angle mort des mémoires. Or, la France est probablement le pays qui a poussé le système esclavagiste et colonial à son plus haut degré. Les Antilles françaises, Saint Domingue furent la première production mondiale de sucre un siècle durant. L’esclavage, régulé par le Code noir, est une ressource majeure et il va être très compliqué d’y renoncer. L’Angleterre abolit la traite avant la France, et l’empire britannique se développe ensuite sur un autre modèle de domination commerciale. La France, elle, traîne des pieds. Après l’abolition en 1848, elle passe elle-aussi à un autre mode d’exploitation du travail, l’exploitation coloniale, mutation de l’esclavage.

E.E. – Quand apparaît le mot « race » ?

A.M. – Lorsque l’esclavage disparaît,  au moment des révolutions française et américaine, porteuses de valeurs de liberté, d’égalité. Logiquement, cela devrait rendre les nègres des égaux, or c’est impossible dans le contexte d’une société esclavagiste dont la France, les colonies anglaises sont l’épicentre. Cette contradiction, non résolue, sera dissimulée presque inconsciemment avec l’apparition de la « race » dans les discours. On dit « ah c’est une autre race », pour justifier ce qui ne peut l’être. Cela résout un paradoxe qu’il n’était jusque-là pas possible de résoudre. Et c’est tellement malin qu’on y est encore !

E.E. – On n’en a donc pas fini avec la race…

A.M. – La race n’existe pas mais la violence raciale est toujours là. Prononcez le mot « nègre » et les effets seront terribles, en comparaison dites le mot « serf » qui se rapporte aussi à des constructions passées faites de mépris social et la charge violente est alors nulle. Il y a bien dans le mot «  nègre », associant esclave et Africain, une puissante actualité. La race est toujours en permanence mobilisée de nos jours et continue d’organiser les rapports sociaux.

E.E. – Comment dépasser cela ?

A.M. – Déjà en prendre conscience et comprendre que loin d’être un combat comme un autre, l’antiracisme est une lutte centrale à mener dans le mouvement social, puisque  la race est la manifestation de l’ordre capitalistique.

E.E. – Quid du débat sur le déboulonnage des statues ?

A.M. – Cela ne sert à rien de flinguer Colbert pour flinguer Colbert ! Il faut replacer les choses dans le contexte de l’époque sans se limiter à accuser des individus. L’esclavagisme était alors un système d’État, dont Colbert était simplement un des agents. Il ne s’agit pas d’effacer notre histoire, au contraire, sortons du déni ! Après, on peut se demander pourquoi notre mémoire aurait absolument besoin de statues d’hommes incarnant le pouvoir, et donc forcément problématiques. Propos recueillis par Eva Emeyriat

(1) Un monde en nègre et blanc, enquête historique sur  l’ordre racial. Points essais, 391 p., 10€.

Nègre et blanc

Aurélia Michel est historienne, chargée de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris-Diderot et chercheure au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA). Elle a contribué au scénario du documentaire Les Routes de l’esclavage diffusé sur Arte en 2018.

« Je suis une historienne blanche. Cette condition (…) explique ma démarche. Spécialiste de l’Amérique latine, pourtant sensible aux  enjeux de l’inégalité et prompte comme toute humaniste à m’indigner contre l’injustice et la domination, je n’avais, avant de me voir confier un cours à l’université Paris-Diderot en 2009 sur les Amériques noires, qu’une vague conscience de l’immense tragédie de l’esclavage atlantique (…) J’ai pu articuler la violence inouïe des faits avec les réflexes racistes perceptibles dans notre quotidien ».

« Ce livre invite à se passer de la morale et à se saisir de l’intangibilité des faits, et de leur centralité dans le développement de nos sociétés, pour faire l’histoire d’un monde en nègre et blanc (…) La race n’est pas simplement une pensée impure ou immorale que l’école républicaine doit apprendre à chasser et la justice réprimer. Il s’agit d’un processus (…) auquel s’accrochent tous les résidus de violence raciste encore présents dans nos démocraties capitalistes ».

Extraits de l’avant-propos, p. 13-14, in Un monde en nègre et blanc.

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Mai 68 : Jojo, un photographe très occupé !

« L’ami Jojo », pour tous ses confrères ! Durant des décennies, Georges Azenstarck a baladé moustache et appareil photo sur tous les fronts de grève, de France et du monde. Dans la lignée d’une génération de photographes au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Cartier-Bresson, Doisneau… Un grand photojournaliste, au déclic chaleureux et solidaire, qui livre à Chantiers de culture un souvenir très « occupé » de son Mai 68.

Triste nouvelle : « Jojo » n’est plus ! Il est décédé le 2 septembre 2020 à Marseille, il avait 86 ans. « Six pieds sous terre, Jojo tu frères encore. Six pieds sous terre, tu n’es pas mort, Jojo », chante Brel, le grand Jacques. En dernier hommage à cette figure si attachante du photojournalisme, plus qu’un confrère un Frère, en remerciement de ces heures passées ensemble durant moult reportages, Chantiers de culture remet en ligne cet article publié en mai 2018. Yonnel Liégeois

 

En ce joli mois de mai 68, la révolte étudiante, débordant les campus universitaires, fait tâche d’huile dans les ateliers et les bureaux. Georges Azenstarck, alors photographe à La Vie Ouvrière, le journal de la CGT, se rend à Nantes. Pour réaliser un reportage sur ce qui sera la première grève avec occupation d’usine, à Sud Aviation très précisément, au Bouguenais en Loire Atlantique. Nous sommes le 17 Mai 1968, c’est l’actualité du jour… L’entreprise fabrique des réfrigérateurs et des ailes d’avion pour la Caravelle. En grève illimitée pour la première fois depuis 1936, 32 ans après la première occupation de l’usine par les ouvriers. « J’avais entendu parler des occupations d’usines de 1936, mais à ma connaissance cela ne s’était pas reproduit depuis ». Occuper l’usine ? « ils avaient séquestré le directeur », rapportait aussi la radio… Pour éviter qu’il ne s’échappe, il se disait même que les ouvriers avaient soudé la porte du bureau ! Jojo est curieux de voir ce qu’il en est… Les trains sur voie de garage, la voiture pour seul moyen de déplacement, aux risques et périls des journaleux de la sociale en raison de la pénurie d’essence, les pompes presque à sec faute de réapprovisionnement : c’est parti pour deux jours !

« À l’intérieur, point de soudure, une simple porte en bois… Si mes souvenirs sont bons, la fenêtre du bureau était restée ouverte pour passer les plateaux repas ». La CFDT, syndicat majoritaire dans l’usine, avait proposé l’occupation. Elle avait été suivie par la CGT et les autres syndicats. « L’ambiance est fantastique, les ouvriers qui ont connu le Front Populaire donnent le ton ». Ils parlent de leurs conditions de travail, de leurs salaires de misère. Ils disent ne pas être considérés à l’usine comme des êtres humains, qu’ils n’ont aucun droit sinon celui de faire tourner les machines. « À l’époque, il n’est pas question de faire circuler un tract dans l’usine, encore moins un journal syndical sous peine de renvoi immédiat ». Les ouvriers demandent des augmentations de salaire et plus de droits syndicaux. Ils espèrent un changement de gouvernement, la mise à la retraite du « vieux monsieur », comme ils disent pour parler du général alors président de la République !

On s’attroupe. Pour causer, dialoguer, échanger : la parole est libre, chacun peut s’exprimer ! Partout des groupes se forment, on parle conditions de travail, salaires, respect et dignité. Et pourquoi pas, voir plus loin, l’avènement d’un gouvernement populaire ! Pour passer le temps, les ouvriers jouent à la pétanque et au foot. Ils construisent des cabanes avec, comme matériaux, les cartons des réfrigérateurs qu’ils produisent. Pour dormir, bien entendu : ils pensent en effet que ça peut durer longtemps et ils sont décidés à aller jusqu’au bout. Important aussi, l’immense feu de bois pour se réchauffer la nuit et faire le barbecue. À l’époque, le téléphone portable n’existe pas, les familles viennent aux nouvelles, elles apportent à manger aux grévistes. « Sur place, j’ai plaisir à photographier le premier ouvrier de Mai 68 en train de prendre sa carte syndicale à la CGT, cela dans l’usine en grève. Je fais aussi l’incroyable photo de la queue des grévistes qui attendent pour adhérer à leur tour. Je repars heureux, certain d’avoir un formidable reportage dans la boîte noire. Un scoop ! Sur le chemin du retour, en passant par Le Mans, j’en profite pour faire des photos à l’usine Renault, la deuxième usine en grève avec occupation ».

Au siège du journal, le rédacteur en chef ne l’entend pas de cette oreille. « Quoi ! Qu’est ce que c’est que ça : des usines occupées ? Ce sont des gauchistes, on n’en parle pas ». « Malgré les protestations de Mounette Dutilleul, la journaliste qui m’accompagne, rien n’y fait, notre reportage passe à la trappe… ». Deux jours après, moult entreprises se mettent en grève. Avec occupation des lieux de travail, comme il se doit, entre huit à dix millions de grévistes sur tout le territoire national ! « Vingt ans plus tard, dans un numéro « Spécial souvenir » de La Vie Ouvrière, j’ai le plaisir de revoir mes photos de Sud Aviation ». Publiées avec la légende, « Nous étions les premiers sur place » ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Les photos de Jojo

Georges Azenstarck a publié « Les rudiments du monde », un magnifique album préfacé par Gérard Mordillat (Eden Productions, 37€). Près de 40 ans de photographies, ses plus beaux clichés offerts au regard, le témoignage surtout d’un monde qui se donne rarement à voir, celui de l’usine et du travail… Du bidonville de Nanterre au coup de grisou dramatique à la mine d’Avion dans le Pas-de-Calais, de Longwy à Cracovie, de Somain à Pékin ! De la belle ouvrage, dans la lignée d’une génération de photographes, le courant classé sous le label de la « photographie humaniste », au talent reconnu et au nom célébré : Bloncourt, Boubat, Cartier-Bresson, Doisneau, Niepce, Ronis, Weiss… 

« Le monde de l’emploi est un monde sans images, il est aujourd’hui en France toujours aussi difficile de pénétrer dans les usines », écrit Gérard Mordillat, « en allant où les autres ne vont pas, en montrant la face cachée de notre société, Georges Azenstarck photographie le corps social ». Et l’auteur de conclure : « En mai 68, une affiche proclamait « La beauté est dans la rue », c’est cette beauté-là que Georges Azenstarck photographie. La fulgurante beauté qui s’ignore ». Avec Elie Kagan, il fut l’un des rares photographes à couvrir les « ratonnades » de la police contre les Algériens en cette sanglante nuit parisienne du 17 octobre 1961. En 1999, il fut choisi par Associated Press, l’agence de presse américaine, pour figurer parmi les 100 meilleurs photographes du XXème siècle. Y.L.

Le SNJ, hommage à Jojo

« Avec le décès de notre camarade Georges Azenstarck, c’est un pan entier du photojournalisme social qui disparaît », déclare le SNJ-CGT, le Syndicat national des journalistes. « Reporter photographe à l’Humanité de 1956 à 1968 puis pour la presse syndicale et l’hebdomadaire de la CGT La Vie Ouvrière, il photographie les ouvriers dans les usines occupées et les étudiants sur les barricades lors des événements de mai 1968. Il est aussi l’un des rares à couvrir les ratonnades en octobre 1961 à Paris, lors de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. À l’agence Rapho, il a ensuite parcouru le globe pour photographier le monde du travail ».

« Le site de l’agence Roger-Viollet permet d’avoir un aperçu de son travail : reportages dans des bidonvilles de Seine-Saint-Denis ou du Val-de-Marne dans les années 1960, enterrement de 21 mineurs marocains après un coup de grisou dans une mine du Pas-de-Calais en 1965, sortie des ouvrières de la Lainière à Roubaix en 1984, piquet de grève à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois la même année… Lors de son congrès à Montreuil en 2017 (ci-contre, photo de Daniel Maunoury), le SNJ avait exposé les photos de Georges Azenstarck : il avait reçu l’hommage de l’ensemble de la CGT et de son secrétaire général, Philippe Martinez. Le SNJ avait ensuite exposé ses photos à Perpignan lors de l’édition 2018 de Visa pour l’image, le Festival international du Photojournalisme, à l’occasion de la rétrospective sur Mai 68 (« 68 dans les usines ») ».

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Bussang, à l’heure électro-rock !

Se profilait à Bussang (88) un été exceptionnel autour de la figure d’Hamlet. En lieu et place, crise sanitaire oblige, un oratorio électro-rock du 29/08 au 06/09… Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du Théâtre du Peuple a dû annuler la saison estivale. Une première depuis 1945 !

 

Jean-Philippe Joseph – Que pensez-vous du plan pour la culture présenté le 10 mai par Emmanuel Macron ?

Simon Delétang – La prolongation jusqu’à fin août 2021 des droits à l’indemnité chômage des intermittents était très attendue. C’était le minimum. Les comédiens que j’avais au téléphone étaient angoissés à l’idée que le festival puisse être annulé. Bussang, c’est trois mois d’engagement, et près de 500 heures sur les 507 nécessaires à l’ouverture de droits. Là où j’ai été consterné, en revanche, c’est quand j’ai entendu le président nous proposer d’aller faire de l’animation dans les quartiers cet été. C’est réduire la culture à un passe-temps…

J-P.J. – Et l’idée de commandes publiques?

S.D. – On y est plus habitué dans les arts plastiques, l’opéra, la création numérique. Si cela peut offrir aux jeunes artistes et techniciens privés de spectacles une visibilité, pourquoi pas?

J-P.J. – Le festival d’été, qui accueille environ 25000 spectateurs par an, devait se tenir du 1er août au 5 septembre. Comment avez-vous réagi ?

S.D. – Les pièces, Hamlet de Shakespeare et Hamlet-machine de Heiner Müller, ont été reportées à 2022. Ce que nous craignions le plus, c’était de ne pas pouvoir payer les salaires des 80 intermittents et saisonniers. Heureusement, mi-mai, notre dossier de demande d’activité partielle a été validé. Nous prendrons en charge les 16% restants du salaire net. Si nous avions fini l’année en déficit, nous n’aurions pas pu redémarrer l’an prochain.

J-P.J. – Comment est financé le festival?

S.D. – Bussang a une activité à l’année, autour d’une équipe de six permanents Mais les subventions ne couvrent pas l’activité de l’été. Sachant que nous prenons à nos frais le logement et la restauration de ceux qui travaillent sur le festival. Les productions sont financées par la billetterie. Nous attendions 350 000 euros de recettes et 100 000 euros de bar. Pour l’heure, nous maintenons les stages prévus cet automne, ainsi que Vie de Joseph Roulin, un spectacle adapté du texte de Pierre Michon. J’espère également pouvoir reprendre les marches itinérantes (un vœu exaucé, ndlr) à travers les Vosges, avec Lenz, de Georg Büchner.

J-P.J. – Quel impact l’annulation du festival aura-t-elle sur l’économie ?

S.D. – J’ai peur que les conséquences soient catastrophiques. C’est toute l’économie locale qui va être touchée. Je pense aux hébergeurs, à nos fournisseurs : le brasseur, le fromager, le charcutier. Une étude réalisée en 2012 montrait qu’un euro investi dans le festival d’été générait quatre euros de retombées pour le territoire. Bussang se situe dans une vallée qui a beaucoup souffert de la désindustrialisation. Elle ne s’en est jamais vraiment remise. Les métiers du bois font ce qu’ils peuvent, mais, depuis un an, sous l’effet du réchauffement climatique, les arbres subissent des attaques de parasites.

J-P.J. – La crise entraînera-t-elle de grands changements pour le tissu culturel ?

S.D. – C’est un peu tôt pour le dire. Nous sommes dans l’expectative. Le point positif du confinement est que les structures théâtrales du Grand Est ont été en lien comme jamais. L’initiative est venue d’Alexandra Tobelaim, la nouvelle directrice du Nest, à Thionville. Assez tôt, elle a lancé un appel pour qu’on réfléchisse ensemble à « l’après ». Nous avions une visioconférence par semaine. L’occasion de partager nos inquiétudes – certaines collectivités locales annoncent déjà des économies sur le budget culture l’an prochain –, d’échanger sur la manière dont on gérait le chômage partiel, dont on envisageait la réouverture, les répétitions à venir. Ce serait bien que cette solidarité survive au confinement. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Un oratorio électro-rock

Pour la première fois dans l’histoire de Bussang, le public sera placé côté forêt face aux portes ouvertes sur la belle et grande salle en bois des Vosges…Un point de vue inédit pour rappeler aux spectateurs la situation exceptionnelle que nous vivons (les bancs vides) et respecter les normes sanitaires en vigueur ! Et  d’offrir ainsi au public, du 29 août au 6 septembre (jeudi au dimanche – 17h00 et 19h00), un oratorio électro-rock « pour le plaisir de se retrouver malgré tout » : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, le texte de Stig Dagerman avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale.

Un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confie le directeur du Théâtre du Peuple. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ».

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Un Bondieu pour les hommes

Du 29/08 au 20/09, Bernard Bondieu expose ses œuvres à l’abbaye de Prébenoit (23), près de Guéret. Des sculptures et des peintures inspirées par un texte d’Henri Michaux, Voyage en grande Garabagne. Puis, du 25/09 au 5/10, l’artiste creusois participe à une exposition collective consacrée à la Commune de Paris. Deux manifestations qui traduisent l’intérêt que le plasticien porte à l’espèce humaine.

 

« Les Ématrus s’enivrent avec de la clouille, mais d’abord ils se terrent dans un tonneau ou dans un fossé où ils sont trois et quatre jours avant de reprendre connaissance. Naturellement imbéciles, amateurs de grosses plaisanteries, ils finissent parfaits narcindons ». Le portrait grinçant de ce peuple imaginaire et l’utilisation de néologismes illustrent l’univers loufoque dépeint par Henry Michaux. Dans Voyage en grande Garabagne, le poète invite donc son lecteur à découvrir modes de vie et mœurs de femmes et d’hommes au cours d’une promenade jalonnée de 31 escales. L’exposition de Bernard Bondieu reproduit ce cheminement. À chaque escale correspond un peuple, à chaque peuple un texte, à chaque texte une toile, une sculpture.

Auteur d’un livre consacré à l’exposition, l’historien d’art David Czekmany précise qu’il ne s’agit pas là d’une simple illustration. « Bondieu aime dialoguer avec la littérature (…) Ainsi les œuvres réalisées dans le cadre de cet hommage, si elles prennent pour source le voyage en grande Garabagne n’en sont pas complètement subordonnées, l’artiste ne cherchant pas à coller absolument aux mots mais à les interpréter selon sa vision intime de l’art ». L’exposition s’apparente donc à une collaboration artistique entre deux  autodidactes. Comme Michaux, Bondieu se singularise par un rejet de toute forme d’appartenance à une école, à des techniques : il qualifie son style de naïf, de brut. Il revendique un art d’abord basé sur l’expression de l’imagination, de l’originalité, de l’instinct. Tout ce que réalise Bernard Bondieu, note David Czekmany est le résultat d’un chemin personnel tirant l’expérience de ses échecs et réussites. Ainsi se crée un dialogue permanent entre l’artiste et son œuvre.

« Il faut laisser libre cours au geste qui s’impose dans la création, et en même temps il faut prendre du recul. J’aime le moment où je retrouve le travail laissé la veille. Je peux poser un regard neuf pour concevoir la suite », explique Bernard Bondieu. Pour Michaux et lui, l’expression artistique est avant tout chemin de rencontre avec l’espèce humaine : si les communautés peuplant la grande Garabagne sont nées de l’imagination de Michaux, leurs comportements souvent vils et immoraux ne sont pas sans rappeler ceux de nos contemporains ! En témoignent la violence des combats à mort qui réjouissent les « Hacs », la mise en vente des femmes comme sur un marché aux esclaves chez les Omanvus, les persécutions dues à la religion chez les Mazanites et les Hulebures… L’imaginaire rejoint la réalité. Une réalité qui touche la sensibilité de Bernard Bondieu. Surtout lorsque les hommes sont liés à de grands événements historiques tel que la Commune de Paris.

« De nombreux maçons creusois ont migré sur Paris à cette époque », explique Bernard, « ils se sont retrouvés mêlés à l’insurrection, certains y ont participé ». Passionné par le sujet (il est membre de l’association « Les amies et amis de la Commune de Paris 1871 »), il tient à commémorer cet événement trop souvent méconnu par l’expression artistique. Du 25/09 au 05/10, toujours à l’abbaye de Prébenoit, il participe donc à une exposition collective organisée sur ce thème. L’attachement aux idéaux des communards n’a rien de surprenant de la part d’un homme investi très jeune dans le mouvement syndical et politique. Né à Auzances, ses parents travaillant à Montluçon, il est élevé en partie par ses grands-parents. Des années dont il garde un souvenir ému. Il retient de  cette période la chance d’avoir été le petit-fils d’un homme exceptionnel. Son grand-père était un touche-à-tout : bricoleur, amoureux de la nature, conteur, peintre, sculpteur, musicien. « Pour lui, toutes les choses ou événements de la vie étaient formidables », confie Bernard qui a écrit un livre consacré au grand-père Gaby. C’est auprès de lui, dès son plus jeune âge, que Bernard commence à crayonner. Un plaisir artistique qui ne le quittera plus. Mais pour le loisir, sa scolarité le conduisant dans un collège technique où il décroche un CAP d’électricien… Il est embauché chez Michelin, à Clermont-Ferrand, qui recrute beaucoup d’électriciens à ce moment-là.

Dans cette grande usine de fabrication de pneus, il prend conscience des conditions de travail difficiles. « Des ouvriers usés par une vie de boulot, relégués au balayage. Nous sommes en 1966, c’était 54 heures de travail par semaine pour seulement deux semaines de congés payés, ça ouvre les yeux, tout ça », confie-t-il. Rapidement, il côtoie le syndicalisme et la politique : militant à Lutte Ouvrière, syndiqué à la CFDT. L’attrait pour d’autres activités l’incite à tenter sa chance aux beaux-arts, il y décroche un diplôme de commis architecte. Las, l’expérience professionnelle n’est pas concluante. En 1971, il est recruté par la Sagem, un promoteur immobilier, où il adhère à la CGT et au PCF. Engagement social, prise de responsabilités dans le mouvement associatif : une implication totale dans l’action collective qui ne l’empêche pas de suivre sa propre route. Il décide de rentrer à l’AFPA, « c’est extraordinaire ce que réalisait la formation professionnelle », s’enthousiasme-t-il. Il met donc en place des formations sur des secteurs tels que la domotique ou l’immotique. Il n’en oublie pas pour autant la défense des intérêts communs, il est délégué du personnel au CHSCT. Il reste à l’AFPA jusqu’à son départ à la retraite.

Retour aux sources : il s’installe à Jouillat, petit village proche de Guéret, dans une maison réhabilitée par ses soins. La demeure est bien plus qu’une habitation. Fidèle à sa soif d’échange, de partage, de fraternité, il fait de ce lieu un espace dédié à la culture et aux rencontres. Il crée une association « Ateliers et vie au Coudercs ». Les locaux accueillent tous ceux qui souhaitent partager leur expression artistique. Y sont organisées des expositions de peintures, de sculptures, des soirées cabaret, des conférences. Une maison d’édition voit le jour, « Les Éditions des Coudercs », qui  publie un recueil de textes de chansons de Gaston Couté, un livre de poésie de Gérard Chevalier « Poésie en vers et bleu », un pamphlet sur le pillage des ressources des campagnes « Requiem pour un pays sauvage » de Julien Dupoux, le livre de Bernard Bondieu consacré à son grand-père « Gaby Jazz ». L’aïeul a de toute évidence légué à son petit-fils une énergie sans limite, qui met sur pied un salon des arts à Chéniers, toujours dans les environs de Guéret. Chaque année, depuis 2015, soutenue par le conseil municipal de Chéniers, son Maire Gilles Gaudon en tête, l’exposition s’est imposée au sein de la vie culturelle creusoise. « Avec une cinquantaine d’artistes, le salon est la principale manifestation de ce genre  dans le département », se réjouit Bernard.

Se nourrir de l’apport des autres, cultiver l’amitié et créer : l’artiste poursuit inlassablement sa route avec ces valeurs comme unique boussole. Le hasard des rencontres, des circonstances et de l’inspiration déclenchent la mécanique de la création. Ainsi, à la suite d’une photo fortuite prise de dos, il photographie des centaines de personnes avant de réaliser des tableaux. De la trace laissée par un pinceau essuyé sur un papier, germe l’idée d’une autre série de tableaux, « Traces de vie » : des individus seuls, en couple, en groupe, de face, de dos, en vague silhouette ou plus détaillé, le plus souvent sans visage ! La série constitue une suite impressionnante de personnages révélant une diversité de situations, de sentiments et de caractères.

Une série chasse l’autre… Lorsqu’il s’embarque dans un cycle de création, Bernard Bondieu a toujours la pensée fixée plus loin, au loin. « Ce qui me préoccupe, c’est le sujet qui va m’inspirer après ». Une façon d’anticiper ses futurs voyages. Philippe Gitton

Michaux, hommage

« Quelles raisons ont porté Bernard Bondieu vers ce Voyage en grande Garabagne et pas vers un autre texte ? Son côté débridé, farfelu, profondément humoristique et satirique, fou et imaginatif, délirant même, et pourtant si juste et vrai, ne pouvait que parler directement à sa sensibilité. Le récit est propice à une exploration quasi infinie de la nature humaine dans ses nombreuses subtilités, et pour un artiste chez qui l’humain se place au centre de toute la démarche, il ne pouvait que trouver une résonance parfaite.

Michaux (…) n’est pas un auteur et un artiste facilement abordable. L’expérience de son œuvre, autant dessinée que peinte ou écrite, exige un engagement personnel et du temps de réflexion (…) Michaux est un artiste singulier, à part dans la littérature et dans l’histoire de l’art. Son travail ne pouvait que plaire à Bernard Bondieu ».

David Czekmany, in Bernard Bondieu, hommage à Henri Michaux (Éditions des Coudercs, 148 p., 26€50).

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Caen, le musée voit rouge !

Dans le cadre du festival Normandie impressionniste, jusqu’au 22 novembre, le musée des Beaux-Arts de Caen consacre une surprenante, et passionnante, exposition sur le travail. Sous le label « Les villes ardentes. Art, travail, Révolte. 1870 – 1914 », des chantiers de la ville au feu des aciéries, le regard des peintres sur l’avènement d’un nouveau monde : industriel et ouvrier.

 

En haut de la butte, l’homme est assis. Songeur, pensif, divers détritus autour de lui… Un ouvrier assurément, l’habit ne trompe pas : en balade, en pause, au chômage ou en congé ? Au premier plan une terre de désolation, au loin se détachent dans un ciel gris les cheminées des usines avec leurs nuages de fumée. Le tableau date de 1902, Les usines est l’œuvre de Jean-Emile Laboureur… Si le paysage urbain a fait sa révolution, les peintres dits impressionnistes font aussi la leur : adieu paysages marins et vagues écumantes, falaises et galets, bains de mer et belles de jour, toiles et pinceaux braqués désormais sur d’autres réalités, le regard tourné vers ce nouveau monde industriel, urbain, ouvrier !

Lassés des règles de l’Académie, exclus des Salons parisiens, ils sont une poignée d’artistes en cette seconde moitié du XIXe siècle à se rebeller ! Monet et Renoir ont ouvert la voie : place à la lumière, à l’explosion des couleurs, à la pointe légère du pinceau qui désormais fait tache… Sus aux grandes batailles du passé ou aux scènes bibliques, il est temps de peindre la vie de tous les jours ! Certes, la querelle entre anciens et modernes n’est pas aussi simple, le cadre des débats pas aussi caricatural, mais les points de rupture ainsi exposés s’affichent désormais au tableau. Au Salon des Refusés, le Déjeuner sur l’herbe de Manet fait scandale en 1863. Face aux critiques, violentes et répétées, les réprouvés se révoltent et s’organisent. Leurs noms ? Degas, Pissaro, Sisley, rejoints plus tard par Guillaumin, Luce, Signac, Steinlen…

Une révolte qui n’est point étrangère aux bouleversements de l’époque, à ce monde qui change et bouge à vue d’œil, sous leurs yeux : la manufacture cède la place à l’usine, la mère au foyer devient femme à l’atelier, les grands chantiers urbains exposent corps et métiers en pleine rue. De quoi nourrir l’imaginaire, libérer le pinceau et bousculer la nature du tableau ! De la Commune à la veille de la première guerre mondiale, de 1870 à 1914, la vision de cette nouvelle ère industrielle inspire alors peintres et plasticiens, affichistes et caricaturistes. « Les impressionnistes, post-impressionnistes et naturalistes se retrouvent autour de ce même motif qu’est le travail, marqués par une sensibilité à la réalité de leur temps », commentent les deux commissaires de l’exposition, Emmanuelle Delapierre et Bertrand Tillier, directrice – conservatrice en chef du musée pour l’une et professeur à la Sorbonne pour l’autre. « En s’attachant à la représentation des scènes de travail en ville, le musée des Beaux-Arts de Caen souhaite tout autant déplacer les oppositions habituelles de style, de genre et d’école, qu’élargir le regard porté sur l’art impressionniste, plus volontiers considéré comme un art d’agrément, attentif à la société de loisirs plus qu’à celle du travail ». Un pari osé mais gagné, le public surpris et conquis par ce qu’il découvre d’une salle à l’autre !

Sur les quais de Seine où sont déchargées les marchandises, dans le ventre de Paris où s’activent sous terre les forçats du métropolitain, du haut des chantiers sur les grands boulevards, dans la fournaise des aciéries, partout des hommes à la tâche, forts en gueule et en muscles… Point de misérabilisme dans le regard des artistes, leurs tableaux expriment d’abord la grandeur de l’effort, la beauté du chantier, la qualité du métier : un hymne aux « Premiers de corvée », plus d’un siècle avant l’heure ! Beauté des flammes et majesté des usines explosent sur la toile, du lever au coucher du soleil, comme Monet le fit à Rouen avec sa série de cathédrales. Ainsi, Armand Guillaumin multiplie les regards sur Les forges d’Ivry, sous la neige ou au printemps. Aciéries et chantiers de construction semblent s’imposer dans l’imaginaire des peintres : force des couleurs et rectitude des lignes ! Certes, mais pas seulement… Les regards esthètes deviennent regards engagés, d’aucuns affichant leurs convictions libertaires et anarchistes. Du haut de l’échafaud à la chaleur du four, leurs représentations symbolisent par excellence cette nouvelle condition humaine qui plie et broie les corps : la misère, la maladie, le chômage mais aussi l’accident et la mort. Autant de thèmes dont s’emparent artistes et affichistes, plus qu’œuvre d’art le tableau ou l’imprimé devenant comme vecteur de la revendication sociale ! Les femmes ne sont pas en reste. Têtes baissées, dans le noir de la nuit toujours pas dissipé, elles s’en vont trier le charbon. D’autres empruntent le chemin de la filature, déjà pour des salaires au rabais, plus souvent encore celui des fabriques de porcelaine, des ateliers de taille de faux diamants ou de repassage : là, Degas les immortalisera !

Mêlant quelques cent cinquante œuvres (peintures, affiches, dessins, cartes postales…) réparties en huit grandes sections, l’exposition embrasse vraiment cette époque charnière sous tous les angles. Du défilé mortuaire à la manifestation populaire, du chômeur prostré sur sa chaise à l’arrogance des bourgeoises en visite à l’usine, du fardier au cheval blanc aux plis chaloupés du drapeau rouge, de la blanchisserie nivernaise à la filature du Nord, de l’affiche de L’assiette au beurre à celle de La bataille syndicaliste, de la grève de Fougères à celle de Graulhet, de l’enfant à la forge au jeune verrier… Quelques signatures marquantes, et pourtant méconnues du grand public ? Armand Guillaumin bien sûr, Maximilien Luce, Gaston Prunier originaire du Havre, Théophile-Alexandre Steinlen. Pour ne point se perdre sur le chemin de l’usine ou à l’embauche du chantier, celui du Sacré-Cœur ou du Métropolitain,  d’une salle l’autre, sont aussi placardées au mur les heures mouvementées qui scandèrent ce temps nouveau : la création du corps de l’inspection du travail en 1874, le premier congrès féministe en 1878 pour l’égalité des salaires, la naissance de la CGT en 1895 au congrès de Limoges, la loi Millerand de 1900 abaissant à onze heures la durée journalière du travail, le Code du travail instauré en 1910 parmi un large éventail de dates marquantes !

Une exposition superbement agencée, brûlante et ardente comme les chaleurs de l’été ! Quand le musée voit rouge, quand le tableau devient ainsi œuvre vivante et page d’histoire poignante, du beau travail, de la belle ouvrage : aussi ludique que pédagogique, aussi plaisant qu’émouvant, un regard toujours d’actualité en ces temps mouvementés. Yonnel Liégeois

À savoir :

« Les villes ardentes. Art, travail, Révolte. 1870 – 1914 » : jusqu’au 22/11/20. Fermé le lundi, ouvert en semaine de 9h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h, le week-end de 11h à 18h. À consulter, sur le site du musée, les originales et succulentes « chroniques ardentes » : musiciens, comédiens, écrivains, plasticiens ont choisi une œuvre et la mettent en regard d’un texte littéraire, d’une partition musicale, d’une création plastique… À feuilleter le magnifique catalogue coédité par le musée et les éditions Snoeck  (200 p., 25€), avec une étonnante huile sur toile de Paul Louis Delance en couverture, Grève à Saint-Ouen (1908), mêlant procession religieuse et défilé révolutionnaire.

Une balade au temps d’avant que le visiteur prolongera, non sans plaisir, à l’écoute des « Cris dans la ville, Paris et Bologne », l’exposition organisée conjointement : « une centaine d’estampes issues de la collection du musée montrant les petits métiers de la rue, métiers de service et de commerce peu qualifiés mais qui paradoxalement constituent une réelle source d’inspiration pour les graveurs du XVIsiècle jusqu’à l’ère industrielle ». Des artisans et marchands ambulants de la ville de Bologne aux dessins du petit peuple parisien d’Edme Bouchardon gravés par le comte de Caylus.

Dans le cadre du festival Normandie impressionniste 2020, parmi une multitude de propositions au label « La couleur au jour le jour » (à Dieppe, Fécamp, Honfleur…), deux autres expositions à visiter : Les nuits électriques au MuMa du Havre, François Depeaux-L’homme aux 600 tableaux au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Sans oublier de faire halte au Musée des impressionnismes à Giverny !

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Une Ruche plus que centenaire

Fernand Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Elle en héberge encore une cinquantaine. Un site incroyable, et inattendu, à visiter sur demande.

 

La Ruche voit le jour passage de Dantzig dans le 15e arrondissement de Paris en 1902, grâce au sculpteur Alfred Boucher (1850-1934), alors en pleine gloire. Quand il acquiert un terrain de 5000 m2 près des abattoirs de Vaugirard, il se réserve un petit pavillon et projette d’y installer des ateliers pour accueillir des artistes sans le sou. Couronné par le grand prix de sculpture de l’Exposition universelle de 1900, il va en racheter des éléments pour aménager son nouveau lieu : la grille d’entrée du Palais des Femmes, les cariatides du pavillon d’Indonésie et le pavillon des vins de Gironde conçu par Gustave Eiffel. L’heure est à l’utopie et des artistes du monde entier en profitent.

Lors de son inauguration en 1902, la Ruche compte plus d’une centaine d’ateliers et autant d’artistes, installés seuls ou en famille pour des loyers dérisoires. La Ruche, à l’image de Montparnasse, est en plein bouillonnement artistique où se côtoient sculpteurs, peintres, écrivains mais aussi comédiens. Un théâtre de 300 places, aujourd’hui disparu, est d’ailleurs installé dans le jardin central qui recevra Louis Jouvet, Marguerite Moreno ou Jacques Copeau. Pas mal d’artistes russes tels Soutine ou Chagall y trouvent refuge quand Max Jacob, Blaise Cendrars ou Guillaume Apollinaire y traînent leurs guêtres.

Une cité toujours sur pied

Après la Première Guerre mondiale, Alfred Boucher est moins en vogue et les finances ne suivent pas mais les artistes sont toujours là. À la fin des années soixante, alors que la Ruche n’est plus qu’un « bidonville englué dans un terrain boueux », les héritiers du sculpteur décident de la vendre à un promoteur immobilier qui veut y construire immeubles et parkings. Un comité de défense se met en place. Une vente des œuvres des artistes résidents est organisée et les époux Seydoux mettent la main à la poche pour sauver la cité. En 1972, les façades et les toitures du bâtiment sont inscrites aux monuments historiques et la Fondation La Ruche-Seydoux est reconnue d’utilité publique en 1985.

Aujourd’hui la Ruche, qui s’étend sur quelque 1000 m2, accueille toujours une cinquantaine d’artistes dont Ernest Pignon Ernest ou Philippe Lagautrière, qui occupe depuis plus de 25 ans l’atelier où séjourna Chagall. Amélie Meffre

La Ruche, 2 passage de Dantzig, 75015 Paris. Pour solliciter une éventuelle visite du lieu et de l’exposition Fragilités fermée au public en raison du contexte pandémique, adresser un courriel à : regis.rizzo@sfr.fr

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Le Lavoir sauvé des eaux !

Le mardi 21 juillet, la Ville de Paris annonce qu’elle préempte le Lavoir moderne parisien. Un ancien lavoir décrit par Zola et aujourd’hui théâtre pour la jeune création, dans le quartier de la Goutte d’Or (18e arrondissement). Un article de notre confrère Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb, que Chantiers de culture se réjouit de publier.

 

La ville de Paris, le 21 juillet, a préempté l’immeuble de la Rué Léon dans le quartier de la Goutte d’or qui abrite le théâtre. Il avait été mis en vente pendant le confinement par son propriétaire, une holding luxembourgeoise. Le Lavoir Moderne Parisien, lieu de création dirigé par Julien Favart, va pourvoir ainsi poursuivre son travail de dénicheurs de talents.

La municipalité dirigée par Anne Hidalgo « s’engage pleinement aux côtés des acteurs culturels pour sauvegarder ce bâtiment historique et maintenir son ambition culturelle», selon le communiqué de la Ville de Paris, « elle proposera un projet ambitieux pour ce lieu devenu mythique de par les combats qui y sont rattachés». Une initiative portée par Christophe Girard, alors adjoint à la culture, Ian Brossat, adjoint au logement et Eric Lejoindre, maire PS du 18e. Décrit par Émile Zola dans son roman l’Assommoir, le mythique lavoir de la rue Léon, construit en 1870, fut exploité jusqu’en 1953. « La préemption permettra de sauvegarder ce bâtiment représentatif de l’architecture faubourienne. (…) Elle permettra également la réalisation à cette adresse de logements» en plus de la partie artistique, annonce la mairie.

Cet hiver, juste avant le confinement, Etienne A, la pièce de Florian Pâque et Nicolas Schmitt créée au Lavoir Moderne Parisien a créé le buzz, à tel point que la pièce est reprise dans le privé au Théâtre La Scala. C’est aussi dans ce théâtre que Lisa Guez a créé Les femmes de Barbe-Bleue qui a remporté depuis le prix Impatience 2019 et qui devait être programmé cet été au 73e Festival d’Avignon. Le Lavoir Moderne Parisien sert à cela : permettre à de jeunes compagnies de montrer leur spectacle. C’est une source créatrice.

Devenu théâtre en 1986, le LMP reste à ce jour l’unique théâtre du quartier de la Goutte d’Or. Il est géré par l’association Graines de soleil qui fonctionne avec deux salariés permanents et des intermittents, qui vont pouvoir souffler ! Tout comme son directeur, Julien Favart : il va pouvoir continuer « à dénicher des pépites », même s’il sait qu’il va falloir encore « se battre pour faire vivre l’équipe et convaincre tous les subventionneurs de la structure ».

La préemption du bâtiment par la ville de Paris est un premier pas. « Ce théâtre est un symbole de la lutte pour l’indépendance de la culture. Nous ouvrons aujourd’hui une nouvelle page, ambitieuse et sereine, de son histoire » écrivait sur son compte twitter Christophe Girard, l’ex-adjoint d’Anne Hidalgo. Le bâtiment sera rénové par un bailleur social qui en deviendra le propriétaire. La direction du LMP et la Ville de Paris doivent désormais se revoir pour évoquer le fonctionnement de l’association. Stéphane Capron

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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

 

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, les coups de ciseau sur la pierre… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

 

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11/20. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 01/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mardis et mercredis de septembre au 16/10, fermé tous les mercredis du 17/10 au 01/11. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale».

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