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Bernhard, à l’heure du crime

Du 3 au 11 juin, au Théâtre national de Strasbourg, Séverine Chavrier propose Ils nous ont oubliés. L’adaptation théâtrale de La plâtrière, le roman de Thomas Bernhard. Un récit où l’angoisse va crescendo tout au long du spectacle.

D’entrée de jeu, on connaît la victime. On connaît le meurtrier. Konrad a tué sa femme, la veille de Noël. La police a retrouvé l’assassin caché dans un trou, deux jours plus tard, à moitié gelé. Mais, au-delà du crime, le récit se concentre sur les jours qui ont précédé le meurtre, sur la vie de ce couple jadis grand voyageur, qui, un beau jour, a échoué à la Plâtrière.

Blanche la neige du ciel, la poussière de plâtre qui se soulève. Noirs ces boyaux de l’ancienne mine qui ne mènent nulle part, ces fusils alignés sur le mur. Noire la bile qui provoque l’ire de ces deux personnages, Konrad et Madame Konrad. Peut-être se sont-ils aimés un jour, autrefois. Ils ne se supportent plus, se provoquent, se disputent mais sont dépendants l’un de l’autre, ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Une vie en miroir. Une vie figée dans une relation toxique poussée à son paroxysme. Clouée sur son fauteuil, quasi mutique, elle tricote et détricote des moufles à longueur de journée, quand elle ne lit pas un livre de Novalis. Konrad, lui, feuillette un livre de Kropotkine. Il ne cesse de bouger, d’aller et venir, de parler encore et encore à sa femme, aux murs, aux rares et étranges visiteurs qui passent, à lui-même. Soliloque ininterrompu, logorrhée verbale jusqu’à l’étourdissement pour dire l’impossibilité d’écrire…

De leur ancienne vie, il ne reste plus rien. Konrad a tout vendu, jeté, à l’exception de quelques vieilles photos jaunies. Dans cette maison en ruines, au milieu d’une nature hostile et rabougrie, des visiteurs passent, fantômes d’hier et d’aujourd’hui, anciens ouvriers de l’usine ou jeunes toxicos en déshérence. Le silence de la Plâtrière est troué de bruits étranges et inquiétants et peuplé de fantômes. Tremblement des murs, murmures à peine perceptibles, tirs des chasseurs au loin, cris d’animaux nocturnes, tout vient perturber le recueillement nécessaire à l’écriture du fameux Traité. Alors Konrad vire à la paranoïa : lui qui écrit sur l’ouïe perd désormais la vue et transforme sa maison en bunker, avec des armes à feu partout à portée de main et des caméras de vidéosurveillance dans chaque pièce.

Si l’adaptation de Séverine Chavrier prend des libertés avec le roman de Thomas Bernhard, c’est pour s’approcher au plus près de l’esprit de l’œuvre, laisser entendre son ironie mordante, dérangeante, cet étrange mélange de cruauté et d’empathie qui se lit entre les lignes. La plume de Thomas Bernhard est féroce à l’égard de ses compatriotes et cette Plâtrière est bien la métaphore d’un pays où le nazisme rôde encore, jusque dans les rapports intimes.

Les choix dramaturgiques affirmés de la metteuse en scène, le parachutage de personnages extérieurs au roman – l’aide-soignante, la jeune adolescente, le livreur Deliveroo –, la scénographie qui met à nu cette maison terrier, la musique – omniprésente, omnipuissante –, la valse des lumières, les images géantes projetées dans l’espace, tout participe de cette symphonie découpée en trois mouvements et deux pauses. Séverine Chavrier, qui est aussi musicienne, orchestre sa partition de main de maître. Dans cet espace modulaire où le moindre recoin se transforme en espace de jeu, la tension va crescendo. La vidéo agit comme une loupe grossissante, traquant les personnages. Chaque geste est épié. Rien ne semble échapper au contrôle de Konrad, or tout lui échappe. Au milieu de ces fantômes masqués, le couple ricane et son rire est effrayant, annonciateur du drame.

Dans le rôle de Konrad, Laurent Papot donne toute la démesure de son personnage, corps tendu à l’extrême, visage ravagé par la folie, regard révulsé, débit syncopé, saccadé, toujours sur le pont. Il est impressionnant, bouleversant aussi parfois. Marijke Pinoy campe une Madame Konrad ambiguë, à la fois victime et tyran, exerçant sur son mari un étrange chantage. Leur jeu, parfaitement raccord, dévoile cette part de mystère de l’intimité du couple. Les apparitions de Camille Voglaire, que ce soit dans la peau de l’aide-soignante ou de la jeune toxicomane, électrisent l’atmosphère, comme la présence, à cour, de Florian Satche, qui malmène son tambour et amplifie tous les bruits de la Plâtrière, participent de cet étourdissement théâtral des plus impressionnants. Et puis, il y a les oiseaux. Des pigeons et un corbeau noir. La dizaine de volatiles, que les effets sonores et lumineux n’effraient pas, grignotent peu à peu l’espace des humains. Et c’est terrible… Séverine Chavrier signe un thriller qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Marie-José Sirach

Du 3 au 11 juin, au Théâtre national de Strasbourg. À partir de l’automne : en tournée à Toulouse, Liège (Belgique), Annecy, Orléans, Villeurbanne et Grenoble.

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Azay, les impromptus du château

Les 26 et 28 mai, situé en région Centre-Val de Loire, le château d’Azay-le-Ferron (36) dévoilera une partie de ses secrets. Deux visites, dites « insolites », offriront au public une approche différente de cet édifice de la Renaissance.

Chaque année, le château d’Azay propose au public des visites qui se distinguent du programme classique. Diverses, insolites… Le jeudi 26 mai, place à la « ballade chantée » : le guide accompagne ses explications habituelles de pauses mélodiques. Il interprète plusieurs chansons, de la Renaissance à nos jours, symbolisant sans doute l’histoire de ce château étalée sur plusieurs siècles. Le samedi 28 mai, « Trésors cachés » ouvre les portes de pièces ordinairement interdites au public. Ambiance nocturne et torche allumée pour pénétrer dans la salle des jeux, l’office, la chambre du docteur, et bien d’autres endroits fréquentés par les maîtres des lieux.

Des rendez-vous insolites avec le château, sont ainsi prévus durant toute la saison. « Dans les pas d’un domestique » révèle un aperçu du quotidien des gens de maison. Les visiteurs emprunteront les couloirs et les escaliers de service. Le personnel les utilisait pour accéder à telle ou telle pièce à vivre, sans pour autant en traverser d’autres. L’occasion est donnée au public de découvrir coins et recoins, chambres et salles ignorées probablement des invités. Des lieux parfois surprenants, marqués pour certains de quelques innovations techniques, étonnantes pour l’époque. « Scandales au château » livre enfin les petites histoires de la demeure et de ses occupants : affaires plus ou moins sordides, squelettes retrouvés emmurés, espionnage, secrets en tout genre….

Les plus jeunes (entre 5 et 12 ans), quant à eux, ont droit à leur visite costumée. Le déguisement est toujours de rigueur pour une balade en extérieur ! « Il était une fois un jardin » offre aux promeneurs une petite virée d’un autre temps, au cœur du très beau parc paysager. Ses parterres, son jardin, ses vergers : on se laisse aller facilement à la flânerie… On profite aussi de la vue intégrale sur le château, les différentes phases de sa construction y apparaissent. Il fut érigé, pour l’essentiel, du XVe au XIXe siècle. La galerie qui relie le château aux anciennes dépendances date de 1926. Un haut lieu chargé d’histoire, le premier seigneur connu et occupant du château était le Chevalier Turpin de Crissé en 1250.

Six siècles plus tard, la famille Luzarche devient propriétaire. En 1951, Madame Hersent, née Luzarche, lègue la propriété à la ville de Tours et demande qu’elle soit ouverte au public, en préservant chaque pièce aménagée du temps des Hersent et des Luzarche. Raison pour laquelle il est possible désormais de découvrir les appartements, les décors, les meubles, de connaître les modes de vie et tout leur environnement. Philippe Gitton

Ouverture du château, parc et jardins : tous les jours, jusqu’au 13/11. Initiatives et visites insolites sont proposées durant toute la saison, suivies d’une dégustation de produits locaux (Tél. : 02.54.39.20.06).

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Auzet, osez l’Europe !

Créé lors du festival d’Avignon 2019, Nous, l’Europe, banquet des peuples s’invite à la table du Théâtre de l’Atelier (75) jusqu’au 29/05. Un texte de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet, qui fait écho aux Mises à feu d’Erri De Luca. À voir en urgence, à l’heure où l’Europe semble enfin se présenter « communautaire » et  solidaire.

En cette soirée de juillet 2019, Cour du lycée Saint-Joseph d’Avignon, nombreux sont les invités à la table, un original banquet y est donné à la nuit tombée. Orchestré, mis en scène et en musique par Roland Auzet, un étrange bateleur et orfèvre en l’art dramatique. Au menu, des mots, rien que des mots, encore des mots… Ceux de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 pour son roman Le soleil des Scorta et signataire de ce Nous, l’Europe, banquet des peuples !

Un long poème épique, tragique et flamboyant, qui narre l’histoire mouvementée, longtemps guerrière et mortifère, de ce vieux continent que l’on nomme Europe. « Un continent qui a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples mais qui a su aussi faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier » : c’est ce long périple, chemin de mort et de vie, entre la révolution enflammée de 1848 et les chambres à gaz nazies des années 40, qui nous est conté sur les planches. Du rêve d’Europe d’une Allemagne bottée qui l’imagine continent soumis, surgit une Union européenne proclamant « plus jamais çà » ! Alors, en ce vingt et unième siècle naissant, qu’avons-nous fait de cette utopie, de cette joie partagée quand les murs de la honte s’effondrent, quand les frontières entre nations s’effacent ? Les peuples sont abandonnés sur le bas-côté, les vieux démons resurgissent, les discours politiques accouchent de sombres nationalismes, l’esprit de compétition et de domination sème à nouveau la discorde. Aujourd’hui, « l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie », écrit Laurent Gaudé en introduction à son banquet. Clamant avec conviction à sa voisine et voisin de table, lecteurs devenu spectateurs, qu’il est temps de se réveiller « pour que l’Europe redevienne l’affaire des peuples et soit à nouveau pour le monde entier le visage lumineux de l’audace, de l’esprit et de la liberté ».

Bel et juste programme qui embrase la scène. Entre musique, voix et chants entremêlés, diaspora des langues d’interprètes issus de moult ailleurs… Une polyphonie de mots et de sons que le metteur en scène, aussi musicien, dirige d’une baguette festive et incarnée : onze comédiens pour exprimer espoirs et désillusions, craintes et espérances en faveur d’une Europe qui ne soit plus seulement tiroir-caisse des possédants et fosse commune des migrants, pour une Europe des différences et de la solidarité. Pour une Europe conviée à se ressourcer, se régénérer, se recomposer à l’heure où la terre d’Ukraine rougit sang sous les canons et missiles russes…

Une œuvre poignante pour réveiller les consciences, près de trois heures hautes en couleurs pour conjuguer le « je » en « nous » porteur d’avenir. Une parole salvatrice à psalmodier en écho aux Mises à feu de l’écrivain italien Erri De Luca, parues dans la collection Tracts chez Gallimard : « L’Europe doit (…) miser sur une union plus solide. Si elle tente de maintenir son état présent, elle le perdra. Qu’elle accepte le seul risque raisonnable, celui de se dépasser ». Propos de romancier, libre expression de poète : quand théâtre et littérature se révèlent prophétiques nourritures, tous auteurs et acteurs de l’Histoire, osez, osons, Auzet l’Europe sous l’étendard de Gaudé et De Luca ! Yonnel Liégeois

À (re)lire : Nous, l’Europe, banquet des peuples chez Actes Sud. Europe, mes mises à feu chez Gallimard. À (re)voir : la captation complète de la pièce, réalisée lors du festival d’Avignon 2019.

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Le colonialisme en mémoire

Du 19 au 23/05, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), l’auteure et metteure en scène Alice Carré propose Brazza-Ouidah-Saint-Denis. Une fresque monumentale, de l’Afrique à Madagascar, narrant les ravages du colonialisme en un très simple espace scénographique. Un voyage au plus profond des mémoires.

Pour une première mise en scène « officielle », Alice Carré fait preuve dans son Brazza-Ouidah-Saint-Denis d’une rare maîtrise. En réalité, elle n’est pas sans avoir déjà une véritable pratique de la scène, ayant fait office de dramaturge dans tous les sens du terme auprès de Margaux Eskenazi pour des spectacles qui ont connu un véritable succès, notamment le dernier en date, Et le cœur fume encore, qui continue à tourner. Elle possède également une solide pratique d’animation de stages auprès d’étudiants et de gens du métier. Tout dernièrement encore elle était à l’affiche du spectacle signé par Olivier Coulon-Jablonka, présenté dans le même théâtre de l’Échangeur à Bagnolet, Kap O mond ! Mais c’était dans la fonction désignée d’autrice (au côté de Carlo Handy Charles)… Cette fonction, Alice Carré l’assume à nouveau dans Brazza-Ouidah-Saint-Denis, un titre qui dit bien la complexité de l’aventure dans laquelle elle s’est engagée qui, on l’aura compris, va se développer dans des constants allers et retours entre ces trois points cardinaux, que sont le Congo, le Bénin et la Seine Saint-Denis !

Si l’espace est ainsi éclaté, la temporalité, elle ne l’est pas moins. Espaces et temps mêlés, Alice Carré ne craint pas la difficulté : son projet consiste rien moins qu’à faire surgir du passé et de l’oubli, volontaire ou non, un épisode bien enfoui de la Seconde Guerre mondiale, celui concernant des combattants (appelés ou engagés volontairement) issus de nos pays colonisés en Afrique et en Asie. Concernant l’Afrique on engloba vite tous ces soldats sous la seule appellation de « tirailleurs sénégalais » (pourquoi s’embarrasser à donner leur véritable identité à ces chers colonisés ?)… Ancienne universitaire rompue au travail de recherche, Alice Carré a travaillé pour ce spectacle pendant plusieurs années sur la question de la relation de la France avec ses colonies à partir de la Deuxième Guerre mondiale (on rappellera que de Gaulle avait fait de Brazzaville la capitale de la France libre)…, et plus précisément à partir de l’épisode emblématique qu’ont subi les combattant « sénégalais » lors de cette guerre et dans les années qui ont suivi le massacre de Thiaroye qui s’est déroulé en décembre 1944. Des soldats et des gendarmes français ont tirés – un authentique massacre – sur des tirailleurs sénégalais récemment rapatriés dans un camp dans la banlieue de Dakar, et qui réclamaient leurs indemnités promises depuis longtemps…

On retrouve le récit de cette affaire très longtemps occultée (comme quelques autres épisodes « coloniaux » peu glorieux – on pense à la révolte de 1947 à Madagascar, une colonie française à l’époque) au cœur même de la pièce. C’est à partir de cet événement central que le spectacle peut dérouler ses multiples tentacules. En 2018 Alexandra Badea avait déjà évoqué ce massacre, Alice Carré y revient, écarte tout ce qui pourrait ressortir du théâtre platement documentaire tel qu’on le connaît souvent aujourd’hui, écrit, tisse une (des) histoires où elle est personnellement engagée : l’un des personnages, Luz, une jeune femme qui s’en va à Brazzaville à la recherche d’un voisin congolais disparu et qui va faire des découvertes sur sa propre famille, est dans un premier temps pour ainsi dire son double. Ce qu’elle a entrepris dans un très savant et subtil tissage construit comme une enquête aux multiples ramifications, et où l’on va de découverte en découverte, de révélation en révélation (secrets familiaux dévoilés) trouve encore dans notre société d’aujourd’hui des échos : les ravages du colonialisme imprègnent et expliquent sans doute encore certains de nos comportements.

« Je sais que la France est malade de son histoire coloniale, de n’avoir pas voulu l’assumer » dit l’une des femmes du spectacle ajoutant qu’elle « n’en peut plus de voir comment on traite les descendants d’africains en France, comme des étrangers à la nation, des indésirables, alors que c’est sur leurs ancêtres que s’est appuyé De Gaulle pour sauver la France envahie »… C’est bien ce que nous rappelle le spectacle d’Alice Carré mené de main de maître dans un superbe et pourtant très simple espace scénographique signé Charlotte Gauthier Van-Tour qui a le mérite d’ouvrir l’espace et de laisser toute latitude aux acteurs et aux spectateurs de voyager au plus profond de leurs mémoires. Les comédiens en font un excellent usage : bien dirigés, aidés par le travail chorégraphique d’Ingrid Estarque, Kaïnana Ramadani, Loup Balthazar, Marjorie Hertzog, Eliot Lemer, Josué Ndofusu et Basile Yawanke, évoluent avec beaucoup de mesure et de justesse, ce qui n’était pas forcément donné d’avance. Jean-Pierre Han

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Viens voir les comédiens…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Actualisée chaque mois, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 22 mai, au Théâtre Paris-Villette (75), le metteur en scène Ahmed Madani propose Incandescences. Après Illuminations en 2012 et F(l)ammes en 2016, le spectacle compose le dernier chapitre d’une trilogie intitulée « Face à leur destin ». Comme à son habitude, Ahmed Madani se joue de comédiens non professionnels, issus des milieux populaires, pour dessiner une cartographie de la jeunesse d’aujourd’hui. Des vies ballottées entre louables projets, désirs d’une vie autre, aspirations à un à-venir heureux qui se heurtent aux regards des bien-pensants et mal-disants, aux relents de racisme et aux penchants du communautarisme, aux propos misogynes sur le statut de la femme et aux fausses solidarités des cités… Bouillonnant de vie et d’énergie, pétillant d’humour et d’amour, un collectif de neuf interprètes, garçons et filles, qui chantent, dansent et clament leurs doutes et convictions avec audace et franchise. La voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Un plaisir des yeux et du cœur, poétiquement percutant et émouvant, quand une génération intrépide et solidaire ose prendre son destin en main.

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Toujours en salles en ce mois de mai, Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot nous incite fortement à retourner au cinéma ! Pour son documentaire long métrage, le réalisateur s’inspire du récit au titre éponyme de Didier Eribon, Retour à Reims publié en 2009. Un document où le sociologue et philosophe découvrait que « le retour dans le milieu d’où l’on vient est toujours un retour à soi, des retrouvailles avec un soi-même autant conservé que nié ». Et sa mère de le guider sur le chemin des souvenirs refoulés en lui rappelant le dur labeur qu’ils ont assumé toute leur vie, son père et elle : « l’usine l’attendait. Elle était là pour lui. Il était là pour elle ». Périot s’empare alors de ces dires pour tisser, au fil d’incroyables et riches archives, une histoire très personnelle mais intimement politique du monde ouvrier en France des années 50 à aujourd’hui. Des « fragments » du livre, joliment énoncés par la voix de la comédienne Adèle Haenel, entrent ainsi en dialogue avec de précieuses images sur la réalité familiale et professionnelle d’une classe sociale encore trop souvent niée et méprisée. Un prodigieux travail de cinéphile, passionnant, qui ne cesse d’interpeller sur le temps présent.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 27 mai, au Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), Jean Bellorini met en scène Il Tartufo de Molière. Toutes les figures de la comédie à l’italienne sont convoquées sur le plateau par le directeur du Théâtre National Populaire, le TNP de Villeurbanne (69) et interprété par les acteurs du Teatro Nazionale de Naples. Sous ses airs de comédie, la pièce de Molière alerte sur la mécanique du mensonge, dénonce les apôtres de l’obscurantisme, tous ces imposteurs dont les discours et les théories n’ont pas d’autre objet que de nous empêcher de vivre libres. Les Tartuffe désormais officient derrière des écrans, tissent leurs mensonges dans une toile aux dimensions cosmiques, disséminent les contre-vérités, flattent la peur, la bassesse et la médiocrité. Chanter le plaisir de la vie et la joie d’être ensemble », tel est le fil rouge de ce Tartufo. Une bonne claque aux idées rabougries, à la grisaille du monde.

– Disponible désormais en édition de poche, il est plaisir garanti que de lire ou relire Dalva, l’un des chefs d’œuvre de Jim Harrison, le grand romancier américain disparu en 2016. La formidable histoire d’une femme qui se veut libre, hors toutes contraintes et préjugés, fière de retrouver le ranch familial et la terre indienne du Nebraska. Un hymne à l’amour et aux grands espaces.

– Jusqu’au 29 mai, au Théâtre de l’Athénée (75), se donne George Dandin ou Le mari confondu, la comédie-ballet de Molière. En cette année du 400ème anniversaire de la naissance de maître Poquelin, un spectacle qui dénote, de par son audace et sa singularité, de toutes les créations à l’affiche de l’événement ! Michel Fau, le metteur en scène et interprète, en propose une version où le tragique le dispute au comique dans l’illustration des déboires conjugaux d’un riche paysan marié à la fille d’une noble famille désargentée… Quand l’argent ne fait pas le bonheur, pourrait-on dire en paraphrasant le propos de Jean-Jacques Rousseau s’offusquant « d’une pièce où le public applaudit à l’infidélité, au mensonge, à l’impudence d’une femme qui cherche à déshonorer son époux et rit de la bêtise du manant puni » ! Derrière le rire, avance masquée la virulence du propos, voire sa violence, à la vue d’un homme déconfit et humilié pour lequel la mort par noyade ou l’oubli dans l’alcool semblent les seules issues. Un spectacle d’une rare beauté avec les fantasques costumes signés Christian Lacroix et les sublimes musiques baroques de Lully interprétées par l’Ensemble Marguerite Louise sous la direction de Gaétan Jarry.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Jusqu’au 29 mai, au Théâtre-Studio d’Alforville (94), Christian Benedetti et sa compagnie propose une intégrale Tchékhov ! Depuis La mouette en 2010, l’homme des lieux a mis en scène toutes les grandes pièces de l’auteur. Entouré de la même équipe de comédiens, il propose aujourd’hui 137 évanouissements… Les classiques ( Oncle Vania, La Cerisaie, Trois soeurs, La Mouette, Ivanov), suivis des neuf pièces en un acte et de Sans Père au mois de mai ! « Tchekhov raconte toujours des histoires qui se passent dans des maisons », commente Christian Benedetti, « notre théâtre devient d’une certaine façon sa maison pour une intégrale ». Un théâtre à montrer tel que le suggérait Tchékhov : « je voudrais qu’on me joue d’une façon toute simple, primitive. Comme dans l’ancien temps, une chambre, sur l’avant scène un divan, des chaises… Et puis de bons acteurs qui jouent, c’est tout… Et sans oiseaux et sans humeurs accessoiresques, ça me plairait beaucoup de voir mes pièces représentées de cette façon-là ». Ce à quoi s’emploie Christian Benedetti avec talent !

– Chaque dimanche, sur France Inter à 23h00, Zoé Varier propose sa Journée particulière ! La rencontre avec une personnalité célèbre ou méconnue qui conte ses choix de de travail ou de recherche à partir d’un événement marquant de sa vie. Un entretien hors des propos convenus : la collusion entre histoire personnelle et histoire collective.

– Du 02 juin au 30 juillet, la ville de Lyon propose la nouvelle édition de son festival Les nuits de Fourvière. Théâtre, musique, danse, opéra, et même le cirque, sont au rendez-vous de cet événement culturel incontournable pour tous les publics : 59 spectacles, 12 créations et 173 représentations ! L’édition 2022 s’ouvrira avec la Comédie-Française qui présentera Le Tartuffe ou l’Hypocrite, la version initiale et interdite de la pièce de Molière mise en scène par Ivo van Hove. Du côté de la danse, est annoncée la nouvelle création de Benjamin Millepied avec Roméo & Juliette tandis que le temps d’un week-end, les 2 et 3 juillet, le festival s’associera à Villeurbanne, Capitale française de la culture 2022, qui accueillera des ateliers de jonglage. Le cirque fera d’ailleurs son grand retour au Domaine de Lacroix-Laval, où seront implantés deux chapiteaux et un camion-théâtre, dans un espace festif et onirique. Le jazz sera également présent avec Archie Shepp & Jason Moran et une soirée carte blanche à Raphaël Imbert intitulée Jazz, South & Spirit. Parmi les nombreux concerts de l’été, est inscrit un hommage à Brassens avec Jean-Claude Vannier et le Conservatoire de Marseille. Pour petits et grands, une programmation riche et diversifiée sur l’emblématique colline de Fourvière !

– Le 13 juin à 19h, embarquez au lac Daumesnil du bois de Vincennes (75) en compagnie du conteur Abbi Patrix pour une expérience exceptionnelle ! Librement inspiré du Peer Gynt d’Henrik Ibsen, une performance originale où les spectateurs, équipés de casques audio, se laissent porter sur l’eau au son d’une fresque musicale composée en live. Fake ? Une création proposée par La Muse en circuit, le Centre national de création musicale d’Alfortville (94).

Jusqu’au 22 juin, chaque mercredi à 21h, Laurent Viel chante Barbara à l’Essaïon (75). Le risque est grand, toujours, à oser s’emparer des textes et de l’univers d’un créateur. D’une icône de la chanson… Si l’exercice est délicat, Laurent Viel ne force nullement son talent pour poser sa voix, avec émotion et délicatesse, sur quelques titres emblématiques, mais pas seulement, de la dame en noir ! Il a pris le temps de s’imprégner des chansons « d’une artiste qui nous touche dans ce que nous avons de plus intime ». Fort de son sens du jeu, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène et de Thierry Garcia à la guitare, il impose véritablement sa présence pour nous donner à voir et à entendre Barbara avec authenticité. De Göttingen à Nantes, de La dame brune à L’aigle noir, Laurent Viel nous partage en fait sa plus belle histoire d’amour, nous invitant à savourer autrement des chansons ciselées comme de véritables poèmes.

– Avec sa nouvelle livraison (N°34, 168 p., 15€), encore une fois Frictions frappe fort ! La revue consacre un imposant dossier, jubilatoire et instructif, à l’iconoclaste Mister Tambourine Man. Un spectacle inclassable, tant sur la forme que le fond, que décortiquent ses protagonistes : Durif Eugène l’auteur, Holz Nikolaus et Lavant Denis les interprètes, Prugnaud Karelle la metteure en scène… Un grand moment de lecture !

– Jusqu’au 29 juin, la troupe des Absurdistes fait son numéro à la Comédie Saint-Michel (75) ! Avec deux spectacles à l’affiche… La bande de givrés intrépides s’empare d’abord, dans une mise en scène complètement loufoque de Patrick Dray, du texte complètement déjanté du dramaturge russe Valentin Kataïev, Je veux voir Mioussov. « Une comédie burlesque de haut vol, une intrigue échevelée à fond satirique, un témoignage du jus et de la verve indispensables à ce théâtre de boulevard au temps des kolkhozes », commente en fin connaisseur notre confrère Jean-Pierre Léonardini de L’humanité ! Un grand éclat de rire, de quiproquos en malentendus, à la recherche de Mioussov comme d’autres du temps perdu… Et l’inénarrable Patrick Dray, joyeux luron aussi de la bande de la Girandole, jamais avare de travestissement en clown patenté, d’apparaître en gentille bête à fourrure dans un conte écologique joliment troussé pour petits et grands ! Mais je suis un ours, de Frank Tashlin, illustre avec humour la bêtise humaine qui conduit à détruire une forêt pour bâtir une usine très vite vouée à la casse.

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Penthésilée, une femme libre

Jusqu’au 22/05, au Théâtre de la Tempête (75), Laëtitia Guédon propose une magnifique évocation de la reine des Amazones avec Penthésilé·e·s/Amazonomachie. Une recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Entre mythe et perspective, un spectacle troublant et puissant.

Les Amazones sont-elles les premières figures féministes ? C’est ce qu’explorent Laëtitia Guédon et Marie Dilasser, metteuse en scène et autrice dans Penthésilé·e·s/Amazonomachieune recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Après avoir dirigé le Festival au féminin de la Goutte-d’or et aujourd’hui directrice des Plateaux sauvages et de la Compagnie 0,10, Laëtitia Guédon n’a eu de cesse d’interroger la place des femmes dans les arts et la société, la tragédie et les mythes (elle a monté les Troyennes d’Euripide). La rencontre a eu lieu en 2018, à l’occasion des Intrépides, projet mis en place par la SACD pour valoriser des œuvres portées par des femmes. L’écriture libre, crue et renversante, de Marie Dilasser est un territoire d’interprétation formidable pour Laëtitia Guédon, qui creuse depuis longtemps l’entrelacement du théâtre, de la danse, de la musique, du chant et de la vidéo. Rappelons qu’elle l’avait porté à un point d’incandescence avec Samo, a Tribute to Basquiat, un merveilleux portrait du peintre noir américain décédé à 27 ans.

Ici, il s’agit donc de convoquer Penthésilée, reine des Amazones, figure mythique célébrée par Heinrich von Kleist, dont la représentation a donné lieu à « l’amazonomachie », un terme spécifique pour désigner les scènes de combat qu’elles livraient contre les Grecs sous les murs de Troie. Ici, Penthésilée, plurielle, complexe, irréductible, revêt plusieurs visages. Un prologue dansé et envoûtant pose sa mort sur le champ de bataille : s’est-elle suicidée ou a-t-elle succombé sous les coups d’Achille ? La passion fulgurante qu’elle éprouve pour le héros de la guerre de Troie aux portes de la mort est irrecevable. Pour les Amazones, entre le féminin et le masculin, la guerre est sans rémission. Si elles s’approchent des hommes, c’est dans l’unique but de procréer, élevant les filles comme des guerrières et se débarrassant des garçons. Cette irruption de l’amour fait vaciller Penthésilée et bousculer l’ordre genré sur lequel elle s’est construite.

Dans la première partie d’un spectacle fragmenté en deux approches autonomes et complémentaires, comme dans un renversement de perspective, la présence sculpturale et magnétique de la comédienne et chanteuse québécoise Marie-Pascale Dubé hypnotise. Elle compose une Penthésilée mythologique et spectrale, poignante. Face au public, elle évolue dans une sorte de hammam, espace féminin ritualisé, où les murs servent de surface de projection à des images insolites qui entrent en résonance avec son chant de gorge inuit. Une autre Penthésilée sera incarnée par Lorry Hardel, dans une écriture plus manifestement rebelle et revendicative. Le texte interroge, déplie, défroisse l’intime et le politique.

Le roman de l’écrivaine et militante lesbienne Monique Wittig les Guérillères a clairement été la source d’inspiration d’une écriture et d’une langue dégenrées : « Elles disent, je refuse désormais de parler ce langage, je refuse de marmotter après eux les mots de manque, manque de pénis, manque d’argent, manque de signe, manque de nom ». Un dernier visage de Penthésilée sera celui du danseur burkinabé Seydou Boro se délestant de son habit d’Achille pour incarner une Penthésilée 2.0 d’aujourd’hui, semant le trouble dans le genre. Quatre jeunes comédiennes et chanteuses (Sonia Bonny Juliette Boudet, Lucile Pouthier, Mathilde de Carné) lui répondent dans un chœur de voix et de mélopées issues d’un répertoire baroque, classique ou contemporain qu’elles entrelacent à des chants de deuil.

De ce récit-oratorio, qui se déroule dans un fondu enchaîné d’évocations magistralement orchestré de sons et de lumières, on retiendra que la réconciliation entre le féminin et le masculin reste à trouver pour inventer « un nouvel être ensemble ». Cela commence aussi par cette place, libre et puissante, que prennent de plus en plus les femmes sur les plateaux de théâtre, comme dans la cité. Marina Da Silva

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Césaire est de retour !

Jusqu’au 15 mai, au théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie (75), se donne le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Une langue flamboyante, un texte percutant déclamé par Jacques Martial. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix puissante et envoûtante d’un Nègre conquérant.

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique des projecteurs, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire a 26 ans lorsque, étudiant à Paris, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. À la veille du 10 mai, Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage crime contre l’humanité et de son abolition, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle et impressionnante puissance, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature ! Un dénommé Jacques Martial, natif Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Damas, Glissant et Chamoiseau. Baptisé Bain-Marie par les Zoreilles, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, assurément frère de cœur de Sanite Belair, Mulâtresse Solitude, Harriet Tubman ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dur, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert

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Galia, la vie et la liberté

Les 27 et 28 avril, à la Maison de la culture de Bourges (18), Carole Thibaud propose Un siècle-Vie et mort de Galia Libertad. Créée au CDN de Montluçon (03), une pièce qui pose sur scène fraternité et liberté : au dernier soir de la grand-mère, fratrie et amis rassemblés évoquent le passé d’une région et les réalités de la vie.

Ils sont venus, ils sont tous là, la mamma va mourir, il y a tant d’amour et de souvenirs, elle va mourir la mamma ! Pourtant, l’ambiance n’est pas triste. En ces dernières heures, famille et amis, copains et voisins se sont donné rendez-vous autour de son magistral fauteuil : trônant au centre de la scène du Théâtre de la Cité Internationale (75), jusqu’à son dernier souffle Galia Libertad inondera de sa bienveillance les vivants qui l’entourent ! Un tapis de pétales comme chemin de vie, guirlandes et bouquets de fleurs pour les senteurs, bon vin et bonne humeur pour ce dernier repas, comme l’aurait chanté le grand Jacques…

Théâtre dans le théâtre, fiction au choc de la réalité ! La belle dame d’un âge avancé et à la mort annoncée, bien sûr, n’a jamais existé, il n’empêche, les amis sont bien là à l’entourer, la congratuler, la remercier de sa grande bonté. Présents surtout pour se souvenir, conter et nous raconter leur fabuleuse histoire. Celle d’une région au centre de la France, hier prospère et fière de ses bastions industriels et de la solidarité ouvrière, envieuse de ses paysans qui savaient encore arpenter leurs terres et caresser leurs bêtes. L’hiver était rude, certes, dans la campagne bourbonnaise mais l’amour était encore dans le pré. « La pièce raconte les retrouvailles d’un petit groupe d’amis et de proches venus rendre hommage à Galia Libertad », commente Carole Thibaud, l’auteure et metteure en scène.

Une fresque historique qui décortique, déroule et dévoile sur trois générations « comment le cours des événements sociaux, culturels et politiques influencent la destinée des êtres jusqu’aux parts les plus intimes de nos vies ». Sur scène, pas de tristesse mais de la tendresse pendant plus de deux heures de spectacle, aucun regret, hormis quelques pointes de rancœur pour les nantis et les loups de la finance qui assèchent les territoires de l’intérieur à coup de plans sociaux et condamnent à la désespérance les peuples de la campagne, rien que des coups de cœur partagés, assumés entre jeunes et vieux, les gamins et les anciens.

Comme aurait pu le signifier Edouard Glissant, le poète-philosophe et romancier antillais, un spectacle qui allie la grande Histoire au singulier de chaque existence, le local au global, l’universel au particulier… Un goûteux festin de rires et sourires échangés, les mots du quotidien sublimés par la poésie des planches quand ils sont psalmodiés par des comédiennes et comédiens au subtil talent ! Monique Brun, Antoine Caubet, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarz et tous les autres à citer… Avec une mention particulière cependant, avouons notre parti-pris, en direction d’Olivier Perrier dans son monologue d’une grandiose envolée, authentique producteur de whisky en terre montluçonnaise et ancien directeur du Centre dramatique du temps où chevaux, vaches et cochons squattaient la scène, du temps où il se nommait Les Fédérés. Un joli nom qui illustre à merveille le sens profond du futur à construire selon les vœux de Galia : point d’avenir pour l’humanité sans fraternité, solidarité et liberté. Yonnel Liégeois

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Erri De Luca, de retour d’Ukraine

L’écrivain italien Erri De Luca a participé à un convoi humanitaire. La destination ? Sighetu Marmatiei, une ville roumaine frontalière de l’Ukraine. Dans les colonnes du Monde, il a raconté comment cette guerre a transformé « des individus en peuple ».

 Ce voyage en Ukraine me ramène forcément à ceux faits durant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. J’avais alors la quarantaine, j’ai maintenant 71 ans, mais le désorientement du retour à la maison est toujours le même. Après les journées passées avec ceux qui ont tout perdu et qui campent dans des dortoirs de fortune, après la distribution de notre chargement et une fois nos camions vidés, le retour à la base de départ laisse aussi étourdis qu’alors. Et ça ne vient pas de la fatigue, ça vient d’un vide, le désarroi de celui qui peut revenir sain et sauf.

Aux réfugiés, il reste une valise et la caution d’être vivants, de pouvoir attendre. C’est leur conjugaison du temps, l’indicatif présent du verbe « attendre », sans regards tournés vers le passé ou le futur.

Après 1 350 kilomètres de voyage sur de bonnes routes, à travers la Slovénie, la Hongrie, la Roumanie, le convoi arrive à Sighetu Marmatiei, ville à la frontière de l’Ukraine. Parti de Modène, il est organisé par les bénévoles de [la fondation] Time4Life, qui interviennent dans plusieurs régions du monde, de la Syrie au Nicaragua. Je ne les connaissais pas. C’est une bénévole des années de Bosnie qui me les a signalés.

Sur le « pont des jouets »

Sighetu Marmatiei est la ville natale d’Elie Wiesel, qui a été enfant à Auschwitz, puis récompensé par le prix Nobel de la paix. Je n’en trouve aucune trace dans la ville. Sighetu Marmatiei est séparée de l’Ukraine par un fleuve, un pont les relie.

A l’arrivée, nous livrons notre chargement dans un hôpital pédiatrique qui accueille des enfants ukrainiens. Une femme vient d’y accoucher, après avoir retenu ses contractions jusqu’à l’hôpital. Elle a quitté Kiev par une ligne de chemin de fer encore en service menant au sud, à 3 kilomètres environ de la frontière roumaine, et de là a marché jusqu’au pont des frontières, où elle a aussitôt été accueillie par la Croix-Rouge roumaine.

Elle met son bébé dans les bras des bénévoles qui, après le déchargement, passent dans les services pour saluer. La guerre en Bosnie m’a appris l’immense besoin de chaleur humaine, de proximité, d’affection, nécessaire pour ne pas se sentir seul dans le chaos des pertes et des fuites.Il est bon d’être plusieurs pour se manifester, demander des nouvelles avec l’aide d’interprètes. Nous sommes une trentaine de bénévoles dans ce voyage.

Toute guerre a une forme fratricide, mais celle-ci encore plus, à cause du lien étroit de culture et d’histoire entre Ukrainiens et Russes. Gogol, Boulgakov, Nekrassov, Babel – mon préféré, qui m’a poussé à étudier sa langue – sont des écrivains ukrainiens en langue russe. L’alphabet cyrillique me permet de lire les noms des lieux, des enseignes, des panneaux. Nous traversons le pont entre les deux frontières. Le long des trottoirs, quelqu’un a laissé pour les enfants ukrainiens des poupées, des jouets qui seront là pour les accueillir. On appelle déjà ce pont le « pont des jouets ».

Union de destin et de condition

Au-delà de la frontière avec l’Ukraine, nous franchissons les voies de la ligne de Kiev et nous pénétrons dans le territoire d’un peuple envahi. Nous nous arrêtons dans un ensemble de bâtiments scolaires où les salles ont été transformées en logements. Chaque étage a une cuisine, une machine à laver, des toilettes. Plusieurs centaines de femmes ont trouvé une place ici. Elles ne veulent pas quitter l’Ukraine. Elles viennent de Marioupol, de Kiev, d’Irpine. Grâce à leurs téléphones portables, elles restent en contact avec les hommes restés au milieu des combats. Elles sont au courant des destructions, des saccages, des viols. Aucune ne se lamente, ne s’épanche. Elles ont un sang-froid de combattantes, renforçant celui des hommes qui se battent Dieu sait où. Les enfants aussi sont disciplinés, ils jouent sans s’exciter ; si on les appelle, ils répondent, obéissants. Ils ressentent la guerre qui les a projetés loin, entassés quelque part et transformés en petits soldats sans uniforme.

La transformation en peuple de personnes qui, peu de temps avant, avaient encore des vies individuelles, des projets, des nécessités propres, part de leur comportement. Brusquement, ils se taisent, plongés dans leurs pensées, leurs peurs, leurs préoccupations. Brusquement, ils parlent en disant les mêmes phrases, en faisant les mêmes gestes. C’est aux enfants qu’on voit la transformation des individus en peuple, union de destin et de condition.

Tandis que nous retournons en Roumanie, nous voyons trois hommes se jeter dans le fleuve frontière, pour le traverser à la nage. C’est bientôt le soir, le froid intense de la fin de l’hiver. Les hommes ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine. Ils le font en descendant dans le courant à un endroit étudié au préalable, en amont des rapides. De la rive, un soldat leur crie de s’arrêter, puis il tire des coups en l’air. Les trois sont sur l’autre rive, trempés, et ils courent vers un bosquet de hêtres.

Déserteurs ou non, eux aussi se dirigent vers l’arrière-ligne de la guerre. Parce que telle est l’Europe aujourd’hui, la vaste arrière-ligne occidentale de l’Ukraine. Erri De Luca

Traduit de l’italien par Danièle Valin, la superbe plume des écrits d’Erri De Luca en langue française. Son dernier livre : Diables gardiens (Gallimard, 95 p., 16€).

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L’homme, un loup pour l’homme

Jusqu’au 12 avril, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, se joue Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors. La propre adaptation de son roman Les animaux dénaturés. Dans une controverse passionnante, Emmanuel Demarcy-Mota réactualise les questions philosophiques et politiques de l’auteur au sortir de la seconde guerre mondiale.

Vercors publia Zoo ou l’Assassin philanthrope en 1963. La pièce était une adaptation de son roman Les animaux dénaturésécrit en 1952. L’auteur du Silence de la mer, le premier livre des Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1942, voulait en faire une « comédie judiciaire, zoologique et morale » qui allait donner du fil à retordre à ceux qui tenteraient d’en monter les onze tableaux. Jean Deschamp, au TNP de Chaillot en 1964, et Jean Mercure, en 1975 au Théâtre de la Ville, en laisseraient le souvenir le plus vif. C’est aujourd’hui Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville, qui s’y essaie. Son approche très passionnelle, à la fois cartésienne et mystique, de cette pièce peu représentée semble aussi faire écho aux deuils rapprochés éprouvés par le metteur en scène après la disparition de ses parents, le metteur en scène Richard Demarcy, en 2018, et la grande actrice ­portugaise Teresa Mota, début janvier 2022, deux figures majeures du théâtre.

Vercors interroge dans ce texte le sens même de l’existence et la place de l’homme dans la Création, ainsi que ses rapports aux autres créatures. Il s’inquiète de l’usage de la science et des nouvelles technologies de manipulation génétique à des fins racistes ou eugénistes. Autant de questions qu’Emmanuel Demarcy actualise avec la complicité, active et précieuse, de scientifiques et chercheurs qui alertent sur la notion en devenir d’ « homme augmenté » et de « créatures hybrides » menaçant de dépasser les projections les plus folles de la science-fiction.

À partir d’une trame assez complexe – Douglas Templemore vient d’injecter de la strychnine à son propre nouveau-né au motif que celui-ci, issu de son accouplement avec une femelle primate, tiendrait plus de l’animal que de l’humain –, la pièce questionne la frontière entre l’homme et l’animal et le commandement philosophique et religieux du « tu ne tueras point ». Cela va prendre la forme d’un procès, Douglas se livrant lui-même à la police et à ses juges, dans une reconstitution loin de tout réalisme, faisant appel aussi bien à l’enquête qu’à la fantaisie.

Comme pour organiser le débat, et le nourrir d’éléments scientifiques ancrés dans notre époque, sophistiqués ou ­vulgarisés, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota – en collaboration avec François Regnault et Christophe Lemaire – explore diverses formes de théâtralité et d’esthétique : flash-back constitutifs de situations et de lieux, utilisation de la vidéo pour accentuer ou jouer de décalages. Une foule de personnages, à la fois singuliers ou éléments d’un oratorio, vont ainsi se déployer, tantôt apparaissant également découpés en ombres chinoises ou portant des masques, interprétés par les onze comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville. Sur le plateau sont alors convoqués un ethnologue, un prêtre, un homme d’affaires, un inspecteur, des témoins et jurés. Tous vont porter la controverse jusqu’en direction du public. Il s’agit de savoir si l’espèce Paranthropus erectus, plus simplement appelée Tropi (et totalement inventée par Vercors), appartient à l’espèce humaine. Dans la négative, on pourrait alors l’exploiter à volonté et sans scrupules, tout comme la colonisation a pu prétendre assujettir tous les peuples considérés inférieurs.

Si la présidente du jury estime au final que la ­victime appartient à l’espèce humaine mais que Douglas Templemore, ne pouvant le savoir, « est déclaré à l’unanimité non coupable », il ne s’agit pas d’en rester là. Un épilogue lanceur d’alerte nous rappelle que les ­évolutions technologiques et biologiques sont liées aux ­intérêts économiques, qu’elles « engagent l’avenir de l’humanité » et « interrogent notre libre arbitre ». Un libre ­arbitre que Vercors mit sans cesse en pratique, que ce soit lorsqu’il entra dans la Résistance ou lorsqu’il se mobilisa pour le combat anticolonialiste et « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Cette présence à l’Histoire est peut-être ce qui différencie l’homme de l’animal. Marina Da Siva

Zoo, jusqu’au 12 avril au Théâtre de la Ville-Espace Cardin (1 avenue Gabriel, Paris 8e. Tél. : 01.42.74.22.77).

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Ukraine, syndicalistes en guerre

Le 25 mars, la CGT organisait un échange web avec les syndicalistes ukrainiens. Sous l’égide d’Eva Emeyriat, rédactrice en chef du mensuel La vie ouvrière/Ensemble, les témoignages de Natalia Levystska et d’Olessia Briazgounova, respectivement vice-présidente et secrétaire internationale de la KVPU, la Confédération des syndicats libres d’Ukraine.

Cette guerre dure depuis huit ans dans notre pays, mais depuis le 24 février, le monde a changé, nous connaissons une agression terrible de la Russie. Malgré toutes nos difficultés, nous montrons à tout le monde que nous savons résister. Les syndicats continuent de fonctionner parfois en distanciel, parfois dans nos bureaux, la priorité étant d’aider les gens. Malheureusement, il y a peu de nos représentants à Kyiv [Kiev, NDLR], beaucoup se battent les armes en main. Certaines entreprises continuent de tourner, les mines sont opérationnelles. On essaie de maintenir les entreprises pour éviter les catastrophes écologiques. Aujourd’hui, nous luttons pour notre survie et pas pour nos conditions de travail !  On connaît depuis le début de la guerre des choses inimaginables, avec des bombes lâchées sur des civils…

Plus de 115 enfants sont morts

Plus de 200 écoles et hôpitaux ont été détruits, beaucoup de civils passent leur journée dans le métro, nos enfants doivent se cacher, se terrer, car une personne a pris la décision d’attaquer notre pays. Plus de 115 enfants sont morts,  morts par ce que Poutine n’aime pas l’Ukraine, n’aime pas le fait que nous soyons indépendants, mais nous le sommes et nous le resterons ! Le soutien de nos partenaires syndicaux partout en Europe, dans le monde, est crucial et nous vous en remercions.  Je suis originaire de l’est du pays, mes parents ont dû fuir le Donbass par le passé, c’est donc la deuxième fois que nous avons dû abandonner nos maisons, des millions de gens ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, ce qui se passe est inimaginable au 21e siècle !

Ici, le droit international ne s’applique plus

Simplement, ce qu’il se passe n’est pas seulement le fait de Poutine, mais c’est aussi la faute de nombreux Russes qui ont peur de parler et de dire la vérité. J’estime que la Russie est responsable d’actes de guerre comparables à ceux commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Voyez ce qu’il se passe dans les villes russophones Marioupol, Kharkiv ! Là bas,  ils détruisent les livres, les manuels scolaires, comme les nazis ils menacent les profs, les obligent à faire cours en russe… Des personnes sont forcées à l’exil dans des régions éloignées de Russie, pour une durée de deux ans. Il s’agit ni plus ni moins de déportations, ce que notre peuple a déjà connu.

À Kharhiv, une personne qui a connu la Seconde Guerre mondiale et les camps nazis a été tuée il y a quelques jours. Poutine utilise des bombes au phosphore interdites par le droit international, mais ici, le droit international ne n’applique plus.

Ce pays [la Russie], qui se dit être un grand pays, se comporte comme un agresseur, un voleur !  Nous avons besoin d’aide, car c’est très difficile de travailler, de poursuivre notre activité syndicale, et nous sommes reconnaissants du soutien que vous nous apportez, ainsi qu’aux réfugiés. Mais nous avons aussi besoin d’aide militaire, car la situation est critique, surtout dans les villes assiégées. L’Ukraine a toujours été un pays paisible qui n’a jamais agressé personne, soyez conscients camarades que nous luttons ici et résistons pour protéger les valeurs démocratiques européennes qui sont aussi les vôtres !

De nouveau, je vous le demande, nous avons besoin de votre aide, de votre solidarité. Je sais que le monde nous voit lutter, je sais que nous allons vaincre. Ce que je veux, c’est voir la Russie disparaître de mon pays. Natalia Levystska

Femmes et jeunes, l’horreur et la violence

La guerre a pris une autre dimension. Elle se déroule au mépris des règles internationales. L’horreur est là, il y a les pillages, les meurtres, il faut aussi parler des conséquences terribles de la guerre sur les femmes et les jeunes. Il faut parler des viols, de la violence faite aux femmes. Des femmes qui vivent actuellement terrées dans les sous-sols depuis des semaines. Certaines accouchent sous les bombardements, dans le métro. Autant de femmes qui, autrefois, menaient une vie paisible, normale. Tout comme les jeunes qui, auparavant, travaillaient dans les mines, les transports, les centrales nucléaires, et dont beaucoup ont été tués sur la ligne de défense territoriale.

Des mères seules, sans rien

Beaucoup de gens ne peuvent plus travailler et sont privés de tout moyen de survie. Les travailleuses, quant à elles, ont énormément souffert, elles occupaient des emplois principalement dans le tertiaire, le tourisme, dans le secteur privé, là où plus rien ne fonctionne. Des mères seules sont sans rien. Heureusement, l’aide humanitaire et des bénévoles sont là…

Comme une partie de l’économie continue de fonctionner, d’autres femmes sont toujours au travail, mais dans des conditions périlleuses, sous les bombes, les missiles. Par exemple, le train entre Lviv et Kramatorsk qui devait évacuer des civils et cent enfants a été récemment bombardé. Des employées qui travaillent pour l’équivalent de la SNCF sont mortes. Par ailleurs, il faut aussi être vigilant sur les conditions dans lesquelles les femmes fuient les zones de guerre et arrivent dans d’autres pays. Il va falloir absolument contrôler la façon dont l’aide est apportée, le danger est grand de voir des criminels monter des réseaux d’exploitation, de traite sexuelle.

Une crise alimentaire internationale

Enfin, si cette guerre a pour objectif de toucher les enfants, les femmes, les civils, il faut aussi avoir conscience que la cible est également l’économie de notre pays. Marioupol, qui est quasiment rasée aujourd’hui, est une ville industrielle, tout comme Kharkiv. L’objectif des Russes ? Détruire nos infrastructures, afin que les jeunes Ukrainiens n’aient pas d’avenir. Car, quand on n’a pas de travail, on n’a rien à manger ! À ce sujet, il faut savoir qu’il y a d’ailleurs aussi des attaques contre les exploitations agricoles afin que l’on ne puisse plus rien semer et que cela nous conduise à une crise alimentaire.

Si on parle de crise alimentaire en Ukraine, il y aura en conséquence une crise alimentaire en Europe et en Afrique. C’est du terrorisme pur et dur, les conséquences seront mondiales ! Nous sommes très reconnaissants de l’aide qui nous est apportée et qui est cruciale pour nous. Celle-ci ne nous permettra pas de revenir à notre vie d’avant, alors il faut continuer d’exiger de la Russie qu’elle cesse cette guerre. Olessia Briazgounova

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Femmes en première ligne

Une petite robe à fleurs au théâtre du Rond-Point (75), La faculté des rêves aux Amandiers de Nanterre (92), Au bord au théâtre de La Colline (75) : trois spectacles, magistralement incarnés, qui placent la gente féminine au-devant de la scène ! Entre désarrois personnels, utopies avortées et interrogations collectives.

Blanche l’affirme : elle ne cachera rien, elle dévoilera tout de ce jour où J’avais ma petite robe à fleurs ! C’est l’assistante de production d’une émission de télé-réalité à fort audimat qui l’a contactée. La proposition ? Livrer à la caméra, gracieusement fournie, les souvenirs et conséquences du viol dont elle fut victime trois ans plus tôt… Si son témoignage est suffisamment percutant et convaincant, face à celui des autres « prétendantes-concurrentes », elle sera sélectionnée pour le direct en plateau. La jeune femme, encore shootée aux médocs contre la déprime, est confiante, une opportunité peut-être pour se libérer d’un traumatisme toujours aussi pesant…

« Je me souviens avoir été en colère un soir après un reportage à la télévision, très intrusif, sur une jeune femme anorexique », commente Valérie Lévy, l’auteure de la pièce. Et la metteure en scène Nadia Jandeau d’ajouter : « Le voyeurisme de la télé-poubelle qui s’immisce dans nos vies, sorte de pillard vénal, m’apparait abject et dévastateur » ! La parole libérée sous les projecteurs se révèlerait-elle authentiquement salvatrice ? Entre illusion et désespoir, devant cette nudité mentale ainsi exposée sous les traits lumineusement fragiles de la comédienne Alice de Lencquesaing, la détresse de Blanche autorise l’auditoire à en douter.

Un désespoir mâtiné de révolte radicale qui agite aussi la pensée et les actes de Valérie Solanas, l’activiste américaine tirant à trois reprises en juin 1968 sur Andy Warhol, l’icône du pop-art ! Dans une mise en scène très imagée et colorée, à la démesure du fantasque dandy new-yorkais et de l’iconoclaste féministe, Christophe Rauck s’empare avec maestria du roman de Sara Stridsberg, La faculté des rêves. Et de nous conter en des séquences saisissantes, de sa jeunesse vagabonde à son émancipation dans le monde des arts et lettres, les heurts et malheurs d’une femme animée d’une haine viscérale contre le capitalisme et le patriarcat. Auteure du Scum Manifesto, un pamphlet qui invite la gente féminine à « renverser le gouvernement, éliminer le système d’argent et le sexe masculin »…

Des propos et images choc qui illustrent les excès et outrances mais aussi la détermination de l’héroïne ! « Sur fond d’un pays en pleine guerre du Vietnam, c’est le visage d’une Amérique puritaine, conservatrice et patriarcale qui apparaît », commente le metteur en scène. « C’est dans cet univers-là, où les hommes même les plus progressistes considèrent la femme comme inférieure, que se débat Valérie Solanas, avec ses coups de gueule et ses éclats de révolte ». Sous les traits de Cécile Garcia-Fogel dans le rôle-titre, éblouissante de présence, percutante de vérité et de convictions, entourée de partenaires convaincants à l’égal talent.

Une interprétation exceptionnelle qui bouscule et fascine aussi le public de la petite salle de la Colline dès que Cécile Brune, seule Au bord de scène, libère les premiers mots de la pièce écrite par Claudine Galea ! Dans un décor sobre et aux couleurs presque apaisantes, s’affiche pourtant l’horreur en filigrane : la silhouette d’une femme tenant en laisse un homme nu… L’image, révoltante, a fait le tour du monde, une soldate américaine photographiée en train de promener un prisonnier du camp d’Abou Ghraib, tel un animal de compagnie. Choquée, traumatisée par cette image avilissante, bouleversée devant un tel acte de torture et d’inhumanité absolue, posé en outre par une personne qui contredit tous les poncifs sur le genre féminin, l’auteure butera longuement devant la feuille blanche.

Avant de coucher sur le papier, entre poésie et crudité, ce florilège de paroles d’une bouleversante puissance, avant de soulever pour elle et nous, durant soixante minutes et pas une de plus, une série de questions toujours d’une brûlante actualité à l’heure du conflit en Ukraine : les prémisses de cette volonté de puissance, de destruction et d’humiliation, la figure de la femme dans l’imaginaire collectif, les carences liées à une enfance maltraitée, les effets d’une sexualité déviante… Plus et mieux qu’un spectacle subtilement orchestré par Stanislas Nordey à la baguette, envoûtant et prenant en la magistrale incarnation de Cécile Brune, une réflexion à portée de tous, hautement salutaire et philosophique, sur le droit à la vie et à la dignité. Un vibrant plaidoyer en l’humanité retrouvée. Yonnel Liégeois

J’avais ma petite robe à fleurs : jusqu’au 27/03 au Rond-Point (75), le 31/03 au théâtre Jean-Vilar de Suresnes (92). La faculté des rêves : jusqu’au 08/04 au théâtre Les Amandiers de Nanterre (92), les 13 et 14/04 à L’Onde, théâtre de Vélisy (78). Au bord : jusqu’au 09/04 à La Colline, théâtre national (75).

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1962, les accords d’Évian

Le 19 mars 1962, il y a 60 ans, au lendemain des accords d’Évian est instauré un cessez-le-feu entre la France et l’Algérie. La fin d’une opération de « maintien de l’ordre » décrétée en 1954, d’une guerre coloniale qui n’aura jamais voulu dire son nom… Avec un bilan tragique : 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Le 1er novembre 1954, en Algérie, les Monnerot, un couple d’instituteurs français, tombent dans une embuscade dans les Aurès. Auparavant, un jeune Français est abattu devant la gendarmerie de Cassaigne (redevenue Sidi Ali après l’indépendance). Le tout nouveau Front de libération nationale (FLN) vient de donner le coup d’envoi de l’insurrection d’un peuple algérien revendiquant son indépendance. Le gouvernement français, dirigé par Pierre Mendès France, riposte par des opérations de «maintien de l’ordre». Et François Mitterrand, le ministre de l’Intérieur, déclare le 5 novembre 1954 : « La seule négociation, c’est la guerre ». Et guerre il y aura, dont le bilan s’établira à 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Référendum pour l’indépendance

En 1956, les premières tentatives de négociation échouent du fait d’une initiative de l’armée de l’air française : le détournement de l’avion qui emmène Ahmed Ben Bella, le leader du FLN, du Caire au Maroc. Sa détention à la prison de la Santé rend impossible la poursuite de la discussion. D’autres suivront, notamment en 1958, qui échouent avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir au printemps et la chute de la IVème République à l’automne. Incertain après le « Je vous ai compris » proclamé par le général depuis le balcon du Gouvernement général d’Alger le 4 juin, l’avenir de l’Algérie se précise un an plus tard avec l’annonce d’un référendum d’autodétermination. Ce qui cristallise les oppositions. D’un côté, des civils français alliés à des militaires félons ont donné naissance à l’Organisation armée secrète (OAS) animée par la violence du désespoir. De l’autre, le FLN s’est engagé dans une guerre d’usure en vue de peser sur les inévitables négociations.

Elles auraient dû démarrer à Évian au début de 1961. Mais pressentant le danger, l’OAS assassine Camille Blanc, le maire de la ville qui avait accepté de les héberger. D’autres pourparlers sont entamés quelques mois plus tard, sans résultat. C’est aux Rousses, une station de sports d’hiver du Jura, que tout va se nouer en dix jours à compter du 8 février 1962. Dans le plus grand secret : Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes, Jean de Broglie, secrétaire d’État au Sahara, et Robert Buron, ministre de la France d’Outre-Mer, arrivent, déguisés en sportifs, devant le chalet du Yéti, un hangar surmonté d’un étage habitable occupé par le couple Lison, qui assurera l’intendance. La délégation algérienne, conduite par Krim Belkacem, arrive de la Suisse toute proche et y retourne chaque soir. Sur la table : le cessez-le-feu, le sort des pieds-noirs, celui du Sahara et des bases militaires, notamment de Mers el-Kébir.

Les Rousses, avant Évian

Avec un ordre de l’Élysée : il faut aller vite. De Gaulle dit à Louis Joxe : « Réussissez ou échouez, mais ne laissez pas la négociation traîner en longueur ». Tandis que la délégation algérienne joue l’usure, l’OAS multiplie les attentats meurtriers, tant en métropole qu’en Algérie. Le 18 février, à trois heures du matin, Louis Joxe tient son « papier » : un cessez-le-feu sera proclamé, les pieds-noirs auront trois ans pour choisir leur nationalité, la France disposera de la base navale de Mers el-Kébir pendant 15ans (elle en demandait 99) et, pour quelque temps encore, des bases de Reggane et Colomb-Béchar pour les lancements de fusées et les essais nucléaires. L’accord des Rousses est soumis à Ahmed Ben Bella, sorti de prison mais maintenu en résidence surveillée, avant le round final de négociations qui se tiendront à compter du 8 mars à l’hôtel du Parc, un palace d’Évian.

Le 18 mars, les délégations se serrent la main, ce qui leur avait été interdit jusque-là. Le cessez-le-feu est déclaré le 19 mars 1962 à midi. Le 8avril, la métropole vote par référendum l’indépendance de l’Algérie, qui la confirmera par le même moyen le 1er juillet suivant. Alain Bradfer

Pleins feux sur l’Algérie

Signé Benjamin Stora et Georges-Marc Benamou, le documentaire en cinq épisodes C’était la guerre d’Algérie tente de faire la lumière sur un conflit qui exacerbe encore les mémoires d’une rive à l’autre de la Méditerranée : de « l’enfumage des indigènes » par l’armée française à l’élimination par le FLN des rivaux de la lutte anticoloniale…

De 1954 à 1962, une sale guerre de huit ans racontée dans toute sa complexité en près de cinq heures d’images et de commentaires. Fort d’archives inédites et de témoignages de premier plan, un document d’une qualité rare qui explique plus qu’il ne justifie, interroge plus qu’il ne conclue, met en perspective plus qu’il ne schématise… Entre douleurs et rancœurs, une série de haute teneur et au souffle libérateur qui se veut plaidoyer pour une histoire éclairée et assumée par chacun des protagonistes. Yonnel Liégeois

Disponible jusqu’au 12 juillet, sur la plate-forme de France.tv

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Le 25 mars, au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), se joue Congo jazz band de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène d’Hassane Kassi Kouyaté. Entre humour et tragédie, nous est conté un siècle de colonisation belge du Congo ! Une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire.

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie. La conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… Entre jeu, musique et chant, les interprètes de cet original Congo jazz band, créé lors des Francophonies de Limoges en 2020, mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant plus de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons, évoquées sous forme de moult séquences contées et dansées. Entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez, chantez, gémissez et espérez à la vision de cet incroyable Congo jazz band… Ne manquez surtout pas ce rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan.

Le 25/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

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