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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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Massini, onze ouvrières en colère

Un événement, à l’Opéra national de Lorraine : la création mondiale à Nancy de 7 minuti, l’« opéra syndical » de Stefano Massini, dans une mise en scène de Michel Didym ! Une œuvre originale, étonnante et émouvante qui, pour la première fois, allie art lyrique et monde du travail.

 

Tension extrême et branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Au local syndical, impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche, leur déléguée, seule représentante des salariées lors du conseil d’administration qui s’éternise en longueur. Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture, la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements ? Au fronton de la porte, sans trop savoir si elles y croient encore, elles ont tendu leur banderole. Avec un seul mot, fort, en lettres capitales, DIGNITÀ, dignité !

Une dignité qui sera mise à dure épreuve, à l’arrivée de Blanche. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les onze membres du Conseil d’établissement, au nom de l’ensemble du personnel : la perte de 7 minutes de pause sur les quinze que leur accordait jusqu’alors la direction ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et celles qui s’y opposent : deux heures d’opéra pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. Deux heures palpitantes, émouvantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. Deux heures surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée, et remarquable avec plus de sept minutes d’applaudissements, sur la scène de l’art lyrique.

 

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini. Captivante, mais plus encore sous la baguette du chef Francesco Lanzillota… La musique de Giorgio Battistelli donne toute la mesure du drame social qui se joue et se chante entre les protagonistes. Une histoire inspirée au dramaturge italien par le conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire, un opéra superbement construit sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues, et amies, à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7mn de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires. Notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ! ». Le chantage à l’emploi pèse lourd, les mots respect et dignité résonnent fort aussi sous les lambris dorés de l’opéra de Nancy.

« Opéra syndical : voilà deux mots qui ont rarement été associés, ou peut-être jamais », commente le metteur en scène Michel Didym. « Nous voulons dire à nos concitoyens que le monde de l’art n’est en aucun cas coupé du monde réel. Que le monde du travail est un sujet majeur et qu’il est grand temps que l’opéra s’en empare pour apporter une part de beauté et de distance à ces questions ». De la musique et du bel canto pour révéler au grand public une réalité sociale trop souvent ignorée et bafouée, partager l’angoisse et la colère d’hommes et de femmes qui jouent souvent leur avenir hors les planches, magnifier l’intelligence née de la lutte collective. L’œuvre le mérite grandement, à quand 7 minuti sur la scène de l’opéra Bastille, et ailleurs ? Yonnel Liégeois

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Agnès Bourgeois, Marguerite et Faust

Agnès Bourgeois anime la compagnie Terrain de jeu. Elle a conçu et mis en scène Marguerite, une idée de Faust. Un opéra-théâtre qui brasse hardiment la parole, le chant, la musique, les sons et l’image vidéo.

 

La partition, livrée en avant-première les 28 et 29/12 au Théâtre Berthelot de Montreuil (93), constitue une sorte de rêverie persistante autour de Marguerite. La blonde héroïne de Goethe et de tant d’autres après, figure de parfaite âme pure, qui prend corps devant nous sous l’apparence de Camille Brault, mezzo-soprano à la voix d’enchantement… Nous, spectateurs, sommes assis au milieu du dispositif (dû au scénographe Didier Payen, également maître des projections) en forme d’étoile à cinq branches, soit un pentagramme hérité de la kabbale. Dans une semi-obscurité parfois trouée de flaques de lumière (Colin Gras), trois Faust (Fred Costa, Frédéric Minière, Guillaume Laîné, qui sont aussi instrumentistes, respectivement aux anches, à la guitare et à l’accordéon, les deux premiers experts en électronique) peuvent s’afficher au cœur de l’aire ou, sur les côtés, broyer une musique souvent d’enfer. Le barbet de Faust, un chien quoi, c’est Xavier Czapla, qui circule vite à quatre pattes entre nos pieds, aboie, parle et peut réciter, en portugais, un poème de Pessoa. Méphistophélès est une femme (Corinne Fischer) mais une Femme est une femme (Muranyi Kovacs), tandis qu’Agnès Bourgeois joue Personne, soit l’opinion publique, les idées toutes faites sur l’histoire en somme, ce qui ne l’empêche pas de distiller un texte lumineux de Novalis.

Il s’agit là d’un bel objet polyphonique à sens multiples – l’ai-je assez laissé entendre ? – extrêmement dense et riche en surprises sensorielles, quand bien même son appréhension ne peut être immédiate, tant est complexe son agencement et sont subtils ses attendus dramaturgiques semés de citations. Cela au fond importe peu, car il suffit de tendre l’oreille et d’écarquiller les yeux pour en subir l’envoûtement vigoureux, au fil d’une digne partition verbale, dans laquelle le grand lyrisme côtoie des phrases familières, en son entier vouée à la glorification de Marguerite, que l’aura et la voix d’or de Camille Brault transcendent en éternel féminin désirable et désiré, par Faust, ce « vieux beau », dit-elle.

Il est des instants où la musique de Costa et Minière suscite, dans la chambre d’échos qu’on dirait peuplée de fantômes, un souvenir ébloui de Debussy, par où Marguerite rejoint Mélisande. Jean-Pierre Léonardini

Les 24 et 25/01 à l’ACB de Bar-le-Duc (55), les 16 et 17/05 au Lieu de l’autre à Arcueil (94).

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Sefsaf, si loin si proche

Avec Si loin, si proche, Abdelwaheb Sefsaf offre à la Maison des Métallos un concert-récit sur son enfance. Un spectacle plein d’humour et de tendresse quand ses parents, immigrés algériens, rêvaient du retour en terre promise. Du 18 au 23/12, sous le regard croisé des critiques de Chantiers de culture.

 

Un spectacle à fleur de peau

Avec une belle constance, Abdelwahab Sefsaf poursuit son chemin avec Si loin, si proche, creusant le même sillon avec la même générosité. Ce n’est pas pour rien que la compagnie qu’il a créée en 2010 porte avec ironie le nom de Cie Nomade in France… Après le beau et mérité succès de Medina Merika, le voici à une autre station de son parcours. Une autre étape qui le mène cette fois-ci à l’évocation d’un retour (momentané) au pays, l’Algérie, pour cause de mariage de son frère aîné. Petite et très folklorique épopée de toute la famille réunie – parents, enfants et ami de toujours très cher – embarquée dans l’aventure vers cette maison que le père passionné par la politique et… l’Algérie, s’est acharné des années durant à faire construire. Mais, par-delà l’anecdote familiale, c’est encore et toujours la recherche de

Co Renaud Vezin

la mère, de la terre mère, de la langue maternelle dont il est question chez Abdelwahb Sefsaf, lui, l’enfant d’immigrés né à Saint-Étienne !

Cette thématique se retrouve ici comme elle apparaît dans les chansons qu’il compose et chante dans toutes les langues. On en avait déjà un bel aperçu dans le spectacle Quand m’embrasseras-tu ? consacré avec Claude Brozzoni au poète palestinien Mahmoud Darwish. Elle se développe ici et comme toujours entre récit et chant, Abdelwahad Sefsaf a l’art de passer de l’un à l’autre avec une belle aisance, il habite de sa forte présence le bel espace que lui a aménagé sa femme Souad Sefsaf et qu’éclaire avec subtilité Alexandre Juzdzewski. Comme toujours dans ses spectacles, le spectateur se retrouve dans un univers chaud propice à la rêverie et à qui l’accompagnement musical et sonore (Georges Baux et Nestor Kéa avec Sefsaf bien sûr) donne toute son ampleur. On n’aura garde d’oublier la présence de Marion Guerrero qui partage avec Abdelwahab Sefsaf, tout comme dans Medina Merika, le travail de mise en scène que l’aisance sur le plateau de ce dernier ferait presque oublier. Tout le spectacle oscille entre ce que le titre Si loin si proche induit : dans le balancement douloureux entre deux pôles opposés et dans le recherche d’une difficile réconciliation. Jean-Pierre Han

 

L’éternel retour d’Abdelwaheb Sefsaf

« Le monde arabe est un cimetière ». La première scène du spectacle où trône un immense crâne et des tombes aux calligraphies arabes, ne donnent pas le la du récit, loin s’en faut. Bientôt, les tombes se transforment en fauteuils fleuris et la tête de mort s’ouvre, ornée de boules à facettes. Abdelwaheb Sefsaf nous plonge dans son enfance à Saint-Étienne et le rêve de ses parents de retourner en Algérie. Son père Arezki, commerçant ambulant de fruits et légumes, après avoir trimé à la mine, se saigne pour faire construire sa maison du côté d’Oran. « Pour construire la maison témoin, l’immigré algérien des années 70/80, se saigne à blanc et vit en permanence dans du « provisoire ». Vaisselle dépareillée, ébréchée, meubles chinés, récupérés, rustinés, voire

Co Renaud Vezin

fabriqués ».  Car, selon les termes de Lounès, l’ami de la famille qui a réussi, « un centime dépensé en France est un centime perdu ».

Entrecoupé de chants en français et en arabe, le récit nous enchante. Qui prend toute sa force avec la voix puissante d’Abdelwaheb Sefsaf, accompagnée par Georges Baux aux claviers et à la guitare et de Nestor Kéa aux claviers électroniques. Et le chanteur comédien de nous conter l’interminable voyage vers Oran, à onze dans une camionnette surchargée, pour célébrer le mariage du fils, un temps reparti au bled. Le joint de culasse lâchera en Espagne et la famille attendra, dix jours durant, sur le parking du garage que la pièce de remplacement arrive. Il évoque avec tendresse et ironie le malaise de ces immigrés, tiraillés entre deux cultures et cette « maison témoin » en Algérie dont les meubles resteront emballés à jamais pour éviter les tâches. Un texte très fort porté par une musique orientale, rock et électro à savourer. Amélie Meffre

Dans le cadre de leur partenariat, l’Union Fraternelle des Métallurgistes (UFM) et la Maison des Métallos sont heureux de vous faire bénéficier d’un tarif de 9€ au lieu de 15€ (5€ pour les – de 15 ans). Réservation directe auprès de la Maison des Métallos au 01.47.00.25.20 ou sur reservation@maisondesmetallos.org en précisant le code UFM.

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Avedikian et Chouaki, l’espérance

Nous voici de retour à la source du théâtre, dans son bel et simple appareil. En combinant des textes d’Aziz Chouaki, Hovnatan Avedikian a composé Europa (Esperanza). Un grand bain de langue salée au Lavoir Moderne Parisien ! Sans oublier les Focus à la Maison des Métallos, Les mots pour le dire à L’Archipel, La vie devant soi au CDN de Sartrouville et La voix humaine à Saint-Nazaire.

 

Metteur en scène et interprète d’Europa (Esperanza), Hovnatan Avedikian dialogue avec la musique de Vasken Solakian, virtuose du saz, cet instrument d’Orient qui a le bras long ! Solakian, campé dans la posture de l’aède aveugle, genre Homère, donne le la en soulevant ses lunettes noires pour lire sa partition ! Le ton est donné d’un spectacle furieusement drôle et rudement tragique, dont Avedikian devient aussitôt le rhapsode, Arlequin chaplinesque jonglant avec la partition verbale éblouissante de Chouaki, grand poète mariole qui sait aussi bien donner la parole à deux gamins des rues d’Alger slamant leur désir de fuir une mère patrie ingrate que broder sur le pathos sublime de la mythologie grecque autour de la Mère Méditerranée. Celle des vieux dieux, des marins de tous rivages et des noyés potentiels d’aujourd’hui, ici, entre autres, un ingénieur au chômage, un passeur ou un handicapé en fauteuil roulant qui voguent vers Lampedusa…

Ah ! Sur les « migrants », combien de débats perclus, d’éditoriaux faux-culs ! Allez voir et entendre Europa (Esperanza) au Lavoir Moderne Parisien, et vous saisirez tout par la tête et le cœur, en riant les larmes aux yeux grâce à Aziz Chouaki, lequel n’a pas ses langues dans sa poche (il en avoue trois, l’arabe du peuple, le kabyle et le français), plus le Joyce, dont il est un spécialiste avéré. Il y a encore que, guitariste de jazz, il a le sens béni de la syncope, de la rupture sèche, du beat, le rythme, quoi. C’est donc rare merveille d’assister au concert sémantique à fortes gestuelle et mimique qu’offrent – au nom de tous les peuples d’exode – deux hommes aux racines arméniennes, historiques gens du voyage obligé, dans un grand bain de langue salée aux vagues percussives.

Mine de rien, nous voici là devant de retour à la source du théâtre, dans son simple et bel appareil, soit tout l’univers dans un corps infiniment souple et mobile, escorté par des harmoniques savantes dans le but de tenir sur le monde où nous sommes le discours de l’art qui est le seul irréfutable. Europa (Esperanza), petite forme à grands effets sensibles, est sans doute un exemple bienvenu de la persistance d’un théâtre du texte souverain, pleinement assumé par l’acteur qui le fait sien, au plus profond de son être-là, dans un geste éperdu de partage. Ce n’est plus si fréquent, il importe de le dire. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Focus, récits de vie : jusqu’au 23/12, à la Maison des Métallos. Une série de spectacles et débats, rencontres et expositions qui donnent à voir et entendre la parole d’hommes et de femmes blessés ou terrassés par la vie, mais qui se redressent et veulent vivre debout. Des ouvrières de Samsonite aux victimes de Colombie, des enfants des rues chiliennes au peuple Innu du Québec. Yonnel Liégeois

Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Yonnel Liégeois

La vie devant soi : du 15 au 18/01/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

La voix humaine : les 30 et 31/01/19 à la Scène nationale de Saint-Nazaire. Dans une mise en scène originale de Roland Nauzet, suspendue au dessus de nos têtes et se mouvant sur un plafond de verre, Irène Jacob époustouflante et irradiante de beauté torturée  fait entendre sa voix. Souffrante, priante, pleurante, angoissante, gémissante… Un téléphone pour tout accessoire, une voix reçue et entendue à distance, un monologue pathétique sur la rupture et l’abandon. Une authentique redécouverte du texte de Jean Cocteau, entrecoupé d’extraits de Disappear Here de Falk Richter. Sublime. Yonnel Liégeois

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Lazare, le mouvement de la vie

Théâtre, chant, rap, musique et danse, Sombre rivière, de l’auteur et metteur en scène Lazare, est tout cela à la fois, et bien plus encore ! Un cri de colère contre l’obscurantisme au lendemain de l’attentat du Bataclan, un chant d’espoir au nom de la fraternité et de la générosité. Un spectacle hors-norme, trop long ou pas assez sur les planches du Théâtre du Rond-Point (75), totalement foutraque et déjanté, entre humour et tragédie. Sans oublier Clouée au sol, Delta Charlie Delta et La guerre des salamandres.

 

C’est un blues, le chant d’esclaves en fuite qui, pour que l’on perde leurs traces, traversent au péril de leurs vies, rivières et autres cours d’eau. Sombre rivière, le titre du dernier spectacle de Lazare à l’affiche du Théâtre du Rond-Point, est juste et beau. Il évoque bien aussi le cours de la vie de l’auteur-metteur en scène, Lazare, qu’il mène à un train d’enfer comme pour fuir l’horreur, celle qui s’est emparée de notre monde. Sombre rivière a comme point de départ l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015, qui l’a abasourdi, mais ne l’a toutefois pas laissé sans voix. La parole, il a immédiatement voulu la prendre, a téléphoné à deux personnes qui lui sont chères : sa mère algérienne qui ne sait pas écrire et parle mal le français, et le metteur en scène Claude Régy qui n’a eu de cesse toute sa vie durant de travailler les mots, de les retourner, de les ouvrir, et qui connaît aussi la valeur des silences.

Ces deux conversations téléphoniques (Allo maman, Allo Claude) sont à l’origine de Sombre rivière. C’est à partir d’elles que les choses se sont petit à petit élaborées avec la complicité de ses acteurs-créateurs.Vannes ouvertes, les flots se sont déversés sur le plateau charriant le souvenir de tout ce que la vie comporte de douloureux, de tragique même avec ses morts et ses blessés. Pourtant dans le même temps et le même élan, c’est un formidable appel à la vie qui est crié, chanté, dansé. Ce qui se passe sur la scène est étonnant et pour le moins paradoxal : c’est foutraque, mais un foutraque totalement maîtrisé ! Comme seuls savent le maîtriser quelques énergumènes de la scène comme François Tanguy (que Lazare, on s’en serait douté, admire) ou Alexis Forestier. Il y a de tout sur le plateau aménagé par Olivier Brichet en collaboration avec Daniel Jeanneteau, de la célébration du verbe (Lazare est un formidable poète), à la danse, au slam, à la chanson… C’est à la fois une pièce de théâtre dans laquelle l’auteur va revenir sur les événements tragiques de sa famille qu’il a déjà évoqués dans ses précédents spectacles, dans sa trilogie, formidable roman familial composé de Passé je ne sais où qui revient, Au pied du mur sans porte et de Rabah Robert, touche ailleurs que là où tu es né, mais c’est aussi une comédie musicale, une revue avec chœurs, un genre tout à fait original avec bien sûr utilisation de la vidéo (la séquence d’interview, en gros plan, de la mère, Houria, interprétée par Anne Baudoux est superbe de pudique drôlerie, sourire aux lèvres comme pour masquer une douleur profonde).

Lazare ne joue pas dans ce spectacle – c’est pourtant un acteur de tout premier ordre –, mais il est partout sur scène, et pas seulement dans la peau du comédien chargé de l’interpréter, Julien Villa. Il est dans tous les personnages à la fois, hommes ou femmes, dans tous les interstices de la scène, à fouailler à sa manière le présent nourri par son passé, petites histoires personnelles inclues dans la grande Histoire, avec le grand-père tué par les Français à Guelma le 8 mai 1945, avec l’évocation des massacres de Sétif le même jour, avec l’arrivée de la mère en France, avec ce leitmotiv et cette vérité qui ne cessent de le harceler, « tu es né en France, mais t’es un Arabe » alors qu’il prétendait être un Français né en France… Alors que justement, après l’attentat du 13 novembre 2015, tout va se retourner contre eux les Arabes, les Français d’origine arabe…

Tout cela se mêle, s’entremêle sur le plateau avec aussi les références à d’autres écorchés vifs, avec d’autres « suicidés de la société », Sarah Kane, Antonin Artaud… C’est sa divine comédie que Lazare compose à sa manière entre tragédie, comédie et même bouffonnerie dans un ballet mené dans une tension de tous les instants par ses camarades qu’il convient de tous citer, Ludmilla Dabo, la meneuse de revue, chanteuse de jazz, Laurie Bellanca, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Mousset, Veronika Soboljevski et Julien Villa, mention très spéciale accordée à Anne Baudoux, co-fondatrice avec Lazare de la compagnie Vita Nova, la bien nommée, collaboratrice artistique sur le spectacle avec Marion Faure, et sans qui, effectivement Lazare et Vita Nova ne seraient pas à l’origine d’une des aventures théâtrales (et au-delà) les plus singulières de notre univers si étriqué et où il s’agit essentiellement et le plus simplement du monde de « dire, chanter, danser. Et embarquer les gens avec nous »… Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Une haute performance : Clouée au sol de George Brant, dans une mise en scène de Gilles David, du 18 au 22/12 aux Déchargeurs. L’héroïne imaginée par le dramaturge américain George Brant aurait pu chanter les vers de Verlaine, « le ciel est par-dessus les toits/Si bleu, si calme… », à cette petite différence près que les toits, pour elle, n’étaient que des objectifs à atteindre pour les bombarder. Pilote de chasse au Moyen-Orient dans l’US Air Force, qu’elle a réussi à intégrer à force de volonté, saisie d’un sentiment de toute-puissance, elle déchirait le ciel plus qu’elle ne l’admirait. Mais qu’importe, tout cela est du passé. Redevenue femme le temps – très long, trop long pour les autorités militaires – de tomber amoureuse, de vivre en couple et de mettre au monde une enfant, c’est bientôt un drone qu’on lui demande de diriger : fini le bleu du ciel, fini le Moyen-Orient et les ennemis bien repérés, c’est une caravane climatisée d’une base militaire secrète à Las Vegas qui l’attend. La voilà touchée en plein vol, si j’ose dire, Clouée au sol comme le notifie sans ambiguïté le titre de la pièce. Un véritable cataclysme… décrit par George Brant sans aucune fioriture, dans une sorte de constante et douloureuse éructation (bien mise en valeur dans la traduction rythmée de Dominique Hollier) de la part de la jeune femme bientôt déchirée et incapable d’établir une frontière entre sa vie de famille et sa vie de tueuse à distance. La pièce de George Brant, un auteur reconnu outre-Atlantique, est implacable, comme est implacable la mise en scène de Gilles David. On retiendra surtout sa très attentive et fine direction d’acteur. Il n’aura pas lâché d’une seule seconde la jeune Pauline Bayle qui, en combinaison de pilote, pieds effectivement cloués au sol sur le carré blanc très légèrement incliné (la scénographie est signée par Olivier Bréchet), face au public, assume avec une belle autorité la subtile et complexe partition de la pilote. C’est une véritable et étonnante performance qu’elle réalise là pour rendre justice au texte de George Grant. J-P.H.

Une épure théâtrale : Delta Charlie Delta de Michel Simonot, dans

Co, Jean-Gabriel Valot

une mise en scène de Justine Simonot, en tournée. Plus qu’un succès, la pièce est un véritable phénomène qu’il conviendrait sans doute d’analyser. Voilà plus de deux ans qu’elle est apparue éditée par Espace 34. Voilà plus de deux ans qu’elle fait un véritable tabac, raflant ici et là prix et autres récompenses, notamment auprès d’un jeune public. Tout le monde ou presque, dans tous les milieux professionnels et amateurs, tente de s’en emparer, avec plus ou moins de bonheur. Seules, jusqu’à présent, les grandes institutions qui connaissent le texte et l’apprécient, se tiennent sur leur réserve, ce qui, venant de leur part, n’est pas une réelle surprise… Le succès ? Le sujet bien sûr qui évoque une histoire vraie (la caution du vrai fonctionne toujours, mieux que jamais : on ne saura jamais pourquoi). Celle de ces trois jeunes gens qui, de retour d’un match de foot, un soir de 2005 sont pris en chasse par la police au seul motif qu’ils sont jeunes (ils doivent avoir aux environs de 15-16 ans), basanés pour certains, et s’amusent à joyeusement se chahuter les uns les autres, et qu’enfin cela se passe à Clichy-sous-Bois. Une chasse commence notamment après trois d’entre eux qui, dans l’affolement, ne trouvent guère d’autre solution que de se réfugier dans un transformateur électrique au vu et au su des policiers. Deux d’entre eux meurent électrocutés, le troisième survit difficilement. Le procès des policiers ne trouvera son épilogue que dix ans plus tard, en 2015. L’affaire est donc récente et toujours présente dans nos esprits. On peut éventuellement comprendre que l’histoire puisse toucher à ce point. Mais en rester à ce constat, c’est passer à côté de ce qui a fait le succès de la pièce. C’est passer sous silence le travail de composition et d’écriture de Michel Simonot qui élève le fait divers à une véritable tragédie des temps modernes qui, comme celles des temps anciens, pose la question du fonctionnement du pouvoir et de la démocratie. Ce n’est sans doute pas le lieu ici d’analyser de près ce phénomène essentiel, contentons-nous de dire que porter ce texte tragique (je reviens volontairement sur ce terme) à la scène n’était pas de la toute première évidence, tant il recèle de subtiles et fines analyses dans son développement, n’hésitant pas par ailleurs à explorer et à faire usage de différents registres d’écritures et de jeux imbriqués les uns dans les autres. Il appartenait à Justine Simonot, efficacement aidée par Pierre Longuenesse, notamment sur l’aspect musical et rythmique du spectacle – l’œuvre de Michel Simonot est un oratorio en 7 chants –, de tenter la gageure, c’en était une, de porter ce texte à la scène. D’abord par le biais – nécessaire détour répondant à des nécessités de production – de lectures avant d’en arriver au spectacle lui-même. Avec le piège tendu par eux-mêmes dans la mesure où la dernière lecture (il y en eut plusieurs) atteignait un point de justesse et de plénitude plus que probant. Comment dès lors faire spectacle à partir de ces très fortes données ? Belle et forte réponse, donc, sur le plateau nu qu’arpentent dans de subtils déplacements (avec des focales sur tel ou tel personnage ou plutôt sur telle ou telle voix) les six comédiens dans un tempo de choralité assumée, sous la ferme direction de Clotilde Ramondou en coryphée à la voix grave, vraie représentante du peuple. Deux jeunes comédiens, Zacharie Lorent et Alexandre Prince, des révélations, prennent en charge avec une discrète assurance les paroles des jeunes victimes… Les tableaux bougent, changent dans des sortes de glissements, de lent tourbillon qui saisissent le spectateur, mais qui refusent dans le même temps de l’embarquer totalement pour lui laisser le temps de la réflexion, ce qui est bien l’essentiel. Saisissant… J-P.H.

Théâtre de service public : La Guerre des salamandres de Karel

Co, Christophe Raynaud de Lage

Capek, dans une mise en scène de Robin Renucci, en tournée. C’était le rêve de Guy Rétoré, le créateur et directeur du TEP, de mettre en scène La Guerre des salamandres du tchèque Karel Capek. Plus d’un quart de siècle plus tard, par la grâce d’Évelyne Loew qui s’est attelée à la rude tâche de transformer le roman en véritable œuvre théâtrale – et c’est une réussite – et du responsable des Tréteaux de France, Robin Renucci, le pari est tenu de belle manière et lui donne raison, toujours dans un contexte (et une esthétique ?) de théâtre de service public. Si l’ouvrage de Karel Capek est bien une manière de chef-d’œuvre écrit en 1936 au moment de la résistible ascension du nazisme, avec sa fable mettant en jeu le peuple des salamandres réduit à l’esclavage et exploité comme sous-prolétariat par un capitaliste bon teint, mais qui va finir par se révolter, inverser l’ordre des choses et prendre le pouvoir, encore fallait-il opérer un certain nombre de choix au cœur de l’abondante matière romanesque évoquant tout à la fois Jules Verne, George Orwell, Brecht et quelques autres de la meilleure encre, tout en la transformant en matière théâtrale pour sept comédiens alors que l’œuvre en recèle au bas mot une trentaine. C’est chose admirablement faite par Evelyne Loew, et les comédiens n’ont dès lors qu’à se glisser dans la peau des multiples personnages dont ils doivent assumer l’existence. Opération d’autant mieux réussie que Robin Renucci, dans la scénographie de Samuel Poncet qui ouvre tous les possibles en se transformant selon les besoins du récit, mène tambour battant et avec maîtrise la partition foisonnante d’Évelyne Loew-Karel Capek (traduit par Claudia Ancelot). La fable de l’auteur est parlante (et terrifiante pour peu que l’on veuille bien ouvrir les yeux). Aujourd’hui encore plus que jamais, ce qui n’est pas la moindre des surprises que réserve le spectacle. Elle se développe à toute allure (1 heure 40, un exploit !) dans des traits fulgurants et dans des registres qui changent de séquence en séquence. Les comédiens, il faut citer toute la troupe (puisque c’en est une et de belle facture), Julie d’Aleazzo, Henri Payet (qui alterne avec Gilbert Épron), Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Julien Renon, Chani Sabaty, s’en donnent à cœur-joie à jouer les fregoli, à chanter et à former un chœur qui sait aussi manier l’humour. Bref, du théâtre qui tourne le dos à tous les effets de mode pour rester à ses fondamentaux. J-P.H.

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Brel de retour, avec Viel et Lacut

Ce n’est pas seulement la Mathilde, mais aussi et surtout Brel, le grand Jacques, qui nous reviennent ! Sous les traits de Laurent Viel et d’Olivier Lacut, l’un à l’Essaïon (75) et l’autre aux Déchargeurs (75)… Une double plongée dans l’univers de celui qui s’est à jamais envolé aux Marquises.

 

Le risque est grand, toujours, pour le connaisseur ou l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’insolent, voire de l’impertinent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : de quel droit ? Au nom de quel talent ? Si l’exercice est délicat, Laurent Viel et Olivier Lacut s’en sortent avec les honneurs ! Pour l’un, rester soi-même au fil d’un récital qui reprend quelques titres emblématiques, Vesoul ou La chanson des vieux amants bien connus du public, mais pas seulement, pour l’autre évoquer sans fioritures  les réflexions et modes de pensée du citoyen Brel à travers quelques morceaux choisis.

Laurent Viel a pris le temps de s’imprégner des chansons du grand Jacques, « des bijoux, des merveilles, surtout celles de son dernier disque ». Et, avec la complicité de Xavier Lacouture le metteur en scène, de trouver le sens de son récital, de poser sa voix dans les pas de L’homme de la Mancha, partir en voyage dans les chansons de Brel comme Don Quichotte s’en va défier les moulins à vent ! En quête de l’absolu, de l’inaccessible étoile, croire en ses rêves, aimer, aimer peut-être mal mais aimer jusqu’à la déchirure… Et sur la scène du théâtre de l’Essaïon, le miracle se produit. Viel éclaire de son sens du jeu et de la comédie les chansons choisies, il impose véritablement sa voix et sa présence pour nous donner à voir et à entendre, différemment mais avec authenticité, l’univers de Brel. À l’écouter, le public savoure autrement les mélodies, redécouvre les paroles de chansons ciselées comme de véritables poèmes. Oui, Fernand est bien là et nous derrière son corbillard, pour la Mathilde nous irons encore changer les draps… Et La Fanette n’en finit plus de nous tirer une larme, tant

Co, Yann Rossignol

l’interprétation de Viel, au sortir de la vague mourante, est nourrie d’intense poésie et de juste sensibilité.

Plus modeste, Olivier Lacut se fait récitant du grand Jacques, « ce marathonien et sprinteur de la scène ». À partir de ses chansons et de l’entretien « Brel parle » réalisé à Knokke en 1971, il entreprend donc de nous « dire » Brel, pas de le chanter, « c’est lui le chanteur, je suis un passeur de mots ». Des mots forts, puissants, décalés, souvent subversifs, sévères sur le milieu de la chanson, injustes sur les femmes et doux pour son public, amoureux sur la poésie (ah, Baudelaire !) et humbles devant le succès… Accompagné de François Bettencourt au piano et parfois de Julie Sévilla-Fraysse au violoncelle, dans la lumière tamisée de la cave voûtée des Déchargeurs, Lacut nous plonge avec retenue dans l’intimité pensante de l’artiste. Deux mots et trois petites notes de musique, il en faut peu pour que notre imaginaire prenne la mer ou les airs : Brel le chanteur, Brel l’aventurier, Brel le poète, surtout Brel l’enfant.  Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns (…) Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfant ».

Dans les pas, les chansons et les mots de l’artiste, Laurent Viel et Olivier Lacut nous invitent à laisser libre cours à nos rêves. « De rêver un impossible rêve », plus fort encore, « de ne jamais renoncer à l’aventure, à la vie, à l’amour ».  À l’image de l’incessante quête de Jacques Brel, fragile et désespérée, en cet absolu accroché à nos rêves d’enfant. Yonnel Liégeois

 

De Vesoul à Varsovie…

À promener « son cul sur les remparts de Varsovie », Viel y trouve assurément du plaisir ! Et nous aussi, lorsqu’il interprète la chanson avec l’évidente complicité de Thierry Garcia. Un bonheur renouvelé, à mourir d’un rire acidulé lorsqu’ils font « Les singes » ou s’en reviennent de « Vesoul », à retenir son émotion lorsque les amants se séparent à « Orly », avec ou sans Bécaud, encore plus à « Voir un ami pleurer ». De la belle ouvrage, un spectacle à ne vraiment pas manquer pour (re)découvrir ce monde des « gens de peu » chanté par Jacques Brel.

Jusqu’au 30/01/19, chaque mercredi à 21h30, au Théâtre de l’Essaïon.

… et de Bruxelles à Paris

De mots en mots, d’une confession l’autre, posé derrière son pupitre, Oliver Lacut se fait économe de gestes et d’émotions. Seule la parole de Brel ruisselle entre les tables rondes du petit cabaret improvisé, de ses rêves d’artiste à ses rêves d’aventure. De Bruxelles à Paris, de la cartonnerie familiale au mythique Trois Baudets sous la houlette de Jacques Canetti… Le piano s’emballe ou s’alanguit au gré de célèbres mélodies, la voix se fait chuchotante ou traversière au gré de confidences bien senties. « Brel, je l’ai écouté adolescent, j’ai été fasciné par la puissance de ses textes, par la force de son incarnation sur scène », confesse Lacut. Un hommage sensible.

Jusqu’au 15/12, chaque samedi à 17h, au Théâtre Les Déchargeurs.  

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