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Un moment rare, Avignon 2019

Jusqu’au 23/07, se donne Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Un spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, mis en scène par Irène Bonnaud. Avec un trio d’acteurs, François Chattot Jacques Mazeran et Martine Schambacher, qui se régale et nous régale ! Sans oublier Jean-Pierre – Lui, Moi à Villeneuve en scène et On voudrait revivre à La Caserne.

 

Est-ce une volonté délibérée des organisateurs du Festival ? Le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme, « afin de favoriser l’accès au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »…

Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui

unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement, avec l’assassinat de Pasolini, le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle a caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.) et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale, ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Jean-Pierre, Lui, Moi : Écriture et jeu Thierry Combe, spectacle en

© Helene Dodet

plein air au Verger de Villeneuve en scène. Clos d’une belle palissade de bois où sont accrochés bouts de ficelle et petits papiers, entre ciel bleu et chant des cigales, le terrain de jeu de Thierry Combe est dessiné au sol : l’espace de Jean-Pierre le frère déficient mental, celui des parents, celui des intervenants (médecin, psy, éducateur)… Et le comédien d’évoluer d’un espace à l’autre, d’un personnage l’autre, avec un humour et un naturel confondants ! Nul voyeurisme ni pleurnicherie, de la délicatesse et une profonde tendresse pour ce frère bien réel dont il nous dresse le portrait et la vie au quotidien, de la naissance à l’enfance jusqu’au foyer où, adulte, il réside aujourd’hui. « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec ce spectacle », commente Thierry Combe, le plainoisien d’adoption et complice de Franck Becker, l’ancien directeur de Scènes du Jura. Et nous aussi de nous amuser et rire vraiment, follement, de Jean-Pierre et lui, sans crainte, ni honte et fausse pudeur. D’une scène à l’autre, entre situations cocasses et dialogues intimes, Combe redouble d’énergie et de talent pour emporter le public dans cette aventure singulière : accueillir l’autre dans sa différence, faire fi de la norme et du handicap, laisser place à la dignité humaine de chacun ! Entre humour et émotion, un spectacle de haute teneur et riche en surprises de tout genre. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », affirmait l’humoriste Pierre Desproges. Avec Thierry Combe, ce n’est pas seulement permis, c’est fortement recommandé ! Yonnel Liégeois

On voudrait revivre : Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet sur

©félix taulelle

les chansons de Gérard Manset, dans une mise en scène de Chloé Brugnon, La Caserne. Les chansons de Manset, quel univers ! Poétique, musical, intimiste dont s’emparent avec conviction les deux jeunes comédiens, récitants-chanteurs et musiciens… Plus et mieux qu’un spectacle hommage, en musique et poésie une plongée profonde dans l’univers de celui qui ne boit ni gin ni café ni bière mais qui se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » ! Mêlant enregistrements, entretiens et paroles des chansons de Manset, le duo parfait entremêle verbe poétique et ligne mélodique pour nous faire ressentir émotions, pulsions, sensations d’un artiste trop méconnu du grand public. La scène devient studio, les planches intimité d’un local où s’amoncellent outils de création pour tout décor. Une mise en scène superbement orchestrée par Chloé Brugnon, un espace de jeu superbement agencé, éthéré, onirique où se jouent, se chantent et défilent paroles et musiques d’une vie, de la vie : celle de Manset, la nôtre aussi baignée parfois de solitude et de nostalgie, avec ce trop plein de tendresse parce que perce l’envie, même « si loin de son enfance, (de) refaire peut-être encore le grand parcours », de vouloir revivre. Avec un désir, fort : se laisser porter et emporter, encore et toujours, loin de toute mer agitée et des faux succès médiatiques, par cette vague déferlante de notes et de mots envoûtants. Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet ? Avec Gérard Manset, un trio de belle composition. Yonnel Liégeois

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Le grand Jacques, Avignon 2019

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, Jacques Brel s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Mais le grand Jacques, oui, dans « Le Grand feu » au Théâtre des Doms, avec le rappeur belge Mochélan mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden. Sans oublier « Soyez vous-mêmes » au Théâtre des Lucioles et « Sang négrier » au Théâtre du Verbe fou.

 

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi en Avignon, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches du Théâtre des Doms, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, envoûte l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent. Le rêve de l’artiste ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, « Le grand feu » est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ». Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique « Six pieds sous terre », le pourfendeur des Flamandes et le compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor video fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes : Texte et mise en scène de Côme de Bellescize, Théâtre des Lucioles. Au siège d’une fabrique de javel, une D.R.H. reçoit une jeune postulante à qui elle conseille surtout de rester elle-même… Un entretien d’embauche qui vire progressivement en un diabolique et invraisemblable dialogue. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, la candidate est conviée à se délivrer des poisons qui polluent son existence. Magistrales, les comédiennes Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouveau huis-clos du « maître et de l’esclave » ! Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse subtilement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Y.L.

Sang négrier : L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi, Théâtre du Verbe fou. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Y.L.

 

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Et boum, là, Vian !

Il ya soixante ans, le 23 juin 1959, disparaît Boris Vian. D’un malaise cardiaque lors de la projection de l’adaptation controversée de son roman, J’irai cracher sur vos tombes. Il avait 39 ans. Un jour anniversaire, prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile à proximité de son compère Prévert et prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Touche-à-tout de génie, enfant terrible des lettres françaises, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro de novembre-décembre 2009 que la revue Europe lui consacra. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit la biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Il est vrai que, dilettante par nature et de vocation, Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus, comme ceux des chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

La publication de ses œuvres romanesques complètes, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un précurseur à (re)découvrir, du surréalisme comme du nouveau roman. Yonnel Liégeois

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À Saint-Denis, la littérature russe couronnée

Jusqu’au 20 avril, le Centre dramatique national Gérard-Philipe à Saint-Denis (93) consacre son espace à la littérature russe. D’abord avec deux pièces à l’affiche (En se couchant, il a raté son lit de Daniil Harms et Onéguine de Pouchkine), ensuite avec deux soirées poétiques (Le dernier départ et Avril). Sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

Depuis début mars, André Markowicz est l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur, Jean Bellorini, qui met en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, avec En se couchantDans une géniale mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf, l’absurde au sommet de l’écrit, un bijou d’humour grinçant), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout (texte, acteurs, mises en son, en image et en scène) est parfaitement en correspondance… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage.

L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités. L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

 

Le dernier départ et Avril

Avec Françoise Morvan, sa compagne et complice elle-même traductrice, André Markowicz propose deux soirées poétiques autour d’auteurs russes, connus ou méconnus. « Sonia Wieder-Atherton a longtemps travaillé à une transposition pour violoncelle de la Sonate pour violon de Béla Bartók. Les rares privilégiés qui l’ont entendue jouer cette transposition savent qu’ils ont vécu un moment artistique majeur », commente André Markowicz. « Il nous est venu l’envie de la confronter au texte de l’un des plus grands poètes russes de notre temps, Guennadi Aïgui, écrit en 1988 à l’occasion de sa première visite à Budapest. Le Dernier Départ est consacré à la déportation des juifs de Budapest et à la figure de Raoul Wallenberg qui a sauvé des milliers de personnes avant de disparaître, sans doute arrêté et assassiné par le NKVD ». Le 03/04 à 20h30, Sonia Wieder-Atherton au violoncelle, André Markowicz dira le texte, à la fois en russe et en français, dans sa propre traduction.

Le 10 avril, toujours à 20h30 au T.G.P., se déroulera une soirée peu banale, voire étrange, en tout cas originale ! « Depuis plusieurs années, Françoise Morvan se livre à une expérience de poésie surtout destinée à un public qui ne lit pas de poésie », explique André Markowicz. « Mettant ses textes en résonance avec les chansons du répertoire traditionnel breton interprétées par Annie Ebrel et avec la poésie russe, elle compose des histoires très simples, nées d’un lieu et d’un temps précis mais ouvrant sur la poésie universelle ». Et de poursuivre : « Glissant du texte au chant repris comme en miroir, Annie Ebrel (dont le nom veut dire « avril » en breton) assure la légèreté du passage du breton au français. Comme je trame sur le son-même du russe l’improvisation en français. Et la contrebasse d’Hélène Labarrière vient donner de la profondeur et unir ces voix ».

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CrossBorder, le blues sans frontières

Ils forment un sacré trio : Kennedy au chant, Milteau à l’harmonica et Segal au violoncelle ! Pour explorer et magnifier le blues, par-delà les frontières. De reprises en impros, avec CrossBorder Blues, une pépite au firmament musical.

 

«  N’en déplaise à Donald Trump, aux empereurs chinois voire à Édouard Maginot, une frontière n’est pas un mur, bien au contraire ! », clame d’emblée Jean-Jacques Milteau, l’humour toujours aux lèvres, lorsqu’il n’a pas l’harmonica en bouche… Tels de vieux compères en musique, entre reprises et impros,  Harrison Kennedy, Jean-Jacques Milteau et Vincent Segal s’autorisent toutes les audaces avec CrossBorder Blues ! N’hésitant point, d’une mélodie l’autre et en douze compositions, à franchir les ponts, sauter les murs et braver les frontières en toute impunité… Le blues chevillé au corps, notes et complaintes surgies des plantations esclavagistes du Sud américain : Harrison Kennedy, petit-fils d’esclave aujourd’hui naturalisé canadien, n’oublie rien, et surtout pas ses racines du Mississipi et du Tennessee.

Le blues ? Une musique, un style que Jean-Jacques Milteau tient vraiment en haute « Considération », selon le titre éponyme d’un précédent CD enregistré en compagnie de Manu Galvin, Michael Robinson et Ron Smith. Parce que « la musique noire a été la plus grande claque culturelle des cent dernières années » aux dires de l’harmoniciste, « non seulement une nouvelle lecture des timbres, des rythmes et des harmonies mais plus largement une nouvelle manière de considérer l’expression et la relation à l’autre ». Selon le musicien, le blues est une musique intéressante à plus d’un titre. « Dans son histoire d’abord, parce qu’elle est avant tout une histoire d’humanité : une musique où la liberté de chacun assure la survie de l’autre ! Une musique libératrice, avec ce registre inégalé de l’impro héritée de l’église noire. A son arrivée en France, dès les années 14-18, ce fut pour beaucoup de nos concitoyens la découverte d’un continent certes, d’un peuple surtout. Une musique simple au premier abord, qui attire et envoûte ».

Avec CrossBorder Blues, la bande des trois en apporte une nouvelle preuve ! Se risquant à mélanger les sons et les tons, la voix âpre et profonde de Kennedy se posant sur les cordes inattendues d’un surprenant violoncelle et les vrilles toujours envoûtantes d’un génial harmonica… Dénonçant génocides et goulags, de l’Arménie à Kigali dans No monopoly on hurt, appelant chacun à tendre la main et à cesser d’être les prisonniers du monde dans Prisoners in the open air… « On regrette souvent que le blues n’évolue pas davantage. Alors quand trois musiciens se décarcassent pour en proposer une interprétation nouvelle, on salue l’initiative », note à juste titre Frédéric Péguillan dans le magazine Télérama, « une collaboration bluffante sur disque qui n’en sera certainement pas moins renversante en live ». Et Milteau d’ajouter, « tous les trois on s’est reconnus, avec respect et même tendresse ». Des valeurs, une complicité qui suintent d’un morceau à l’autre, allant jusqu’à oser une reprise, une recréation devrait-on dire, d’Imagine de John Lennon… « Le plaisir est palpable, autant que l’envie de briser les frontières », souligne ainsi Eric Libiot dans les pages de L’Express. « Plage 10, un magnifique mariage musical : Imagine de Lennon réinventé en blues. Et, tout à coup, la chanson frappe avec la force de l’évidence : écrite en 1971 par Lennon et Yoko Ono, elle n’est rien d’autre qu’un cri au calme rageur qu’auraient pu pousser les esclaves des champs de coton qui célébraient le blues comme preuve de l’identité et de leur combat commun ». Un trio d’exception !

Comme l’affirme Jean-Jacques Milteau avec la force de l’évidence, « l’humain a toujours besoin de s’asseoir quelque part et de regarder l’horizon, par-delà la frontière ». Aussi, n’hésitez point, prenez place, asseyez-vous et rythmez le concert de vos mains, rien de tel pour se faire du bien en ces temps incertains ! Yonnel Liégeois

Le vendredi 05/04, à Brno (République Tchèque). Le samedi 6/04, au Festival de Blues de Salaise sur Sanne (38). Le dimanche 7/04, au Diapason de St Marcellin (38). Le jeudi 04/07, au Festival « Cognac passion » à Cognac (16). Le samedi 28/09, à Rueil Malmaison (92). Le mardi 01/10, à Marseille (13). Le mardi 08/10, à Villefranche (69). Le mardi 12/11, à Montigny (78). Le jeudi 14/11, à Beaucourt (90). Le samedi 23/11, à Neuilly-sur-Seine (92). Le dimanche 24/11, à Beaumont sur Oise (43).

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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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Massini, onze ouvrières en colère

Un événement, à l’Opéra national de Lorraine : la création mondiale à Nancy de 7 minuti, l’« opéra syndical » de Stefano Massini, dans une mise en scène de Michel Didym ! Une œuvre originale, étonnante et émouvante qui, pour la première fois, allie art lyrique et monde du travail.

 

Tension extrême et branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Au local syndical, impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche, leur déléguée, seule représentante des salariées lors du conseil d’administration qui s’éternise en longueur. Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture, la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements ? Au fronton de la porte, sans trop savoir si elles y croient encore, elles ont tendu leur banderole. Avec un seul mot, fort, en lettres capitales, DIGNITÀ, dignité !

Une dignité qui sera mise à dure épreuve, à l’arrivée de Blanche. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les onze membres du Conseil d’établissement, au nom de l’ensemble du personnel : la perte de 7 minutes de pause sur les quinze que leur accordait jusqu’alors la direction ! Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et celles qui s’y opposent : deux heures d’opéra pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. Deux heures palpitantes, émouvantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. Deux heures surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée, et remarquable avec plus de sept minutes d’applaudissements, sur la scène de l’art lyrique.

 

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini. Captivante, mais plus encore sous la baguette du chef Francesco Lanzillota… La musique de Giorgio Battistelli donne toute la mesure du drame social qui se joue et se chante entre les protagonistes. Une histoire inspirée au dramaturge italien par le conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire, un opéra superbement construit sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues, et amies, à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7mn de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires. Notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ! ». Le chantage à l’emploi pèse lourd, les mots respect et dignité résonnent fort aussi sous les lambris dorés de l’opéra de Nancy.

« Opéra syndical : voilà deux mots qui ont rarement été associés, ou peut-être jamais », commente le metteur en scène Michel Didym. « Nous voulons dire à nos concitoyens que le monde de l’art n’est en aucun cas coupé du monde réel. Que le monde du travail est un sujet majeur et qu’il est grand temps que l’opéra s’en empare pour apporter une part de beauté et de distance à ces questions ». De la musique et du bel canto pour révéler au grand public une réalité sociale trop souvent ignorée et bafouée, partager l’angoisse et la colère d’hommes et de femmes qui jouent souvent leur avenir hors les planches, magnifier l’intelligence née de la lutte collective. L’œuvre le mérite grandement, à quand 7 minuti sur la scène de l’opéra Bastille, et ailleurs ? Yonnel Liégeois

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