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Viens voir les comédiens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens, musiciens, plasticiens et magiciens rêvent, créent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les nouvelles suggestions) que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Depuis le 09/09 et jusqu’au 26/09, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du TNP, l’emblématique Théâtre National Populaire ! Au menu, riche et varié : rencontres, spectacles, expositions, lectures et projections… Fondé en 1920 par Firmin Gémier, sublimé par Jean Vilar qui lui redonne vie en 1951 au Palais de Chaillot, il émigre en 1972 en terre villeurbannaise sous la co-direction de Roger Planchon et Patrice Chéreau. Un théâtre de service public dont Jean Bellorini, l’actuel directeur, narre les grandes heures les 25 et 26/09 avec Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes. Interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier.

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– Du 17 au 26/09, Charleville-Mézières (08), la capitale mondiale de la marionnette, fête les 60 ans de son Festival ! Pour cette 21e édition historique, le cœur des carolomacériens, grands et petits, et de tous les Ardennais va palpiter à la découverte de 104 spectacles venus de 16 pays différents, pour plus de 420 représentations. à gaines ou à fils, gigantesques ou minuscules, les marionnettes ont désormais conquis la scène comme discipline artistique à part entière, source d’émotions dans tous les genres : dramatique, poétique, fantastique… En salle ou dans la rue, durant dix jours, trois générations d’artistes vont ainsi interroger le devenir de notre planète par le truchement d’un art millénaire, éminemment vivant et populaire.

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Du 22/09 au 02/10, Limoges accueille la nouvelle édition de ses Zébrures d’automne, l’emblématique festival des francophonies orchestré de main de maître par Hassane Kassi Kouyaté. Venus du monde entier, comédiens, danseurs et musiciens donnent rendez-vous au public dans les salles et les rues de la capitale limousine. Avec une fenêtre grande ouverte plus spécialement sur l’Asie et le Moyen Orient : en compagnie de Kamilya Jubran, chanteuse et oudiste, de Sarah Murcia, contrebassiste et compositrice, du théâtre Indianostrum installé à Pondichéry, de l’autrice libanaise Hala Moughanie et d’Imad Assaf. D’autres créations, treize en tout cette année, venues d’autres endroits du monde, verront aussi le jour : Les enfants hiboux ou les petites ombres de la nuit écrit et mis en scène par Basile Yawanké, Il pleut des humains sur nos pavés de Serdjo Giovanni Houansou… Sans oublier les rencontres, débats et concerts programmés sur le site de la caserne Marceau.

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Du 23 au 25/09, le théâtre Olympia et le CDN de Tours (37) projette son WET° N°5 ! Un festival initié par les membres du Jeune Théâtre en Région Centre (JTRC), ouvert désormais à l’international en accueillant des propositions artistiques issues de toute l’Europe. Pour certaines équipes qui sont au début de leur parcours, le WET° représente leur première grande exposition aux publics et aux professionnels. Se voulant le reflet de l’éclectisme de la jeune création, une dizaine de propositions sont proposées dans plusieurs lieux de la métropole tourangelle. Fort de sa programmation, le festival WET° se veut donc un lieu de rencontres entre spectateurs, interprètes et professionnels : un vrai temps de découvertes, de fêtes et de bienveillance pour les jeunes artistes.

– Chaque dimanche, sur France Inter à 23h10, Zoé Varier propose sa Journée particulière ! La rencontre avec une personnalité célèbre ou méconnue qui conte ses choix de de travail ou de recherche à partir d’un événement marquant de sa vie. Un entretien hors des propos convenus : la collusion entre histoire personnelle et histoire collective.

à compter du 24/09 et jusqu’au 16/10, le CDN d’Angers (49) s’ouvre au Grand Ouest, comme GO-Festival ! Durant trois semaines, 25 propositions de théâtre et de cirque, de danse et de musique sont ainsi proposées aux Angevins et citoyens d’alentour… « Pour rallumer la lumière sur l’indispensable créativité des artistes et ranimer nos lectures du monde partagé après de longs mois de silence et d’opacité », selon les vœux des organisateurs. Avec un spectacle à ne surtout pas manquer, du 28/09 au 02/10, La question d’après l’ouvrage au titre éponyme d’Henri Alleg : interprété par Stanislas Nordey et mis en scène par Laurent Meininger, le premier texte à avoir raconté la torture durant la guerre d’Algérie.

– Sise à Roubaix (59), l’association Travail et Culture a rénové son site internet… La mission que se fixe TEC/CRIAC ? Élaborer des projets culturels et artistiques sur le travail… Convaincue qu’il est porteur de culture, elle développe une plate-forme numérique, de haute teneur, sur la thématique Arts/Travail.

– Jusqu’au 26/09, l’Institut du monde arabe rend hommage aux divas arabes, D’Oum Kalthoum à Dalida. Un hommage exceptionnel aux plus grandes artistes femmes de la musique et du cinéma arabe du XXe siècle, une exposition événement qui célèbre à la fois leur histoire et leur héritage contemporain : d’Oum Kalthoum à Warda al-Djazaïria, d’Asmahan à Fayrouz, de Laila Mourad à Samia Gamal, en passant par Souad Hosni, Sabah sans oublier la toute jeune Dalida, l’IMA propose un fabuleux voyage au cœur des vies et de l’art de ces chanteuses et actrices de légende. C’est aussi une exploration des changements profonds qu’elles ont portés : la naissance du féminisme au sein de ces sociétés patriarcales, la participation des femmes arabes au panarabisme et aux luttes d’indépendance.

– Jusqu’au 29/10, la chaîne Arte et le Centre Pompidou rendent hommage au peintre Gérard Fromanger décédé le 18 juin. En suivant la piste Fromanger est un formidable voyage dans l’art moderne et contemporain. À travers la vie de Gérard Fromanger qui a côtoyé Jacques Prévert, Alberto Giacometti, Jean-Luc Godard, Eduardo Arroyo, Michel Foucault et Gilles Deleuze, ce documentaire livre le témoignage captivant d’une génération d’artistes et de penseurs.

– Jusqu’au 31/01/2022 à Montreuil (93), le musée de L’Histoire vivante propose Mémoires Communes 1871-2021. Sous la férule d’éric Lafon, historien et directeur scientifique du lieu, une exposition à moultes facettes sur le temps de la Commune : son histoire, ses combats, ses utopies toujours vivaces en ce troisième millénaire. Par le texte et l’image, des premières heures jusqu’au bain de sang final, un parcours historique pour (re)découvrir cette révolution dans toute sa diversité, son développement en province ou à l’étranger, son action et ses projets de réforme. à noter que le musée possède nombre de manuscrits des poésies de Louise Michel.

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Monsieur Jouvet, bonjour

Le 16 août 1951, il y a 70 ans, disparaît Louis Jouvet. En hommage à l’immense comédien, Chantiers de culture vous propose un entretien imaginaire avec le « patron » de l’Athénée. Un maître dans tous les arts du théâtre.

Yonnel Liégeois – Bonjour, monsieur Jouvet. Quelle étrange destinée, vous avez failli être pharmacien plutôt que comédien !

Louis Jouvet – Comédien, ce n’est pas un métier… Toute ma famille en chœur me l’a chanté et répété avec toutes les variations que comporte l’art de la fugue. J’ai découvert le théâtre au collège, mais à 17 ans j’ai dû m’inscrire à l’école de pharmacie de Paris. Je l’avais juré aux miens et c’est grâce à cette promesse qu’ils m’ont lâché… Pour interpréter des petits rôles tout en passant brillamment mes examens. C’est en 1909, chez Léon Noël au théâtre Montparnasse, que j’ai fait mes véritables débuts de professionnel.

« On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être »

Y.L. – En 1911, c’est la rencontre déterminante avec Jacques Copeau. Qui vous demande de devenir son régisseur au futur théâtre du Vieux Colombier…

L.J. – Alors que j’obtiens mon diplôme de pharmacien de première classe en 1913, je rassure Copeau en lui affirmant que « je serai des vôtres ». En octobre, une affiche orange au nom du Vieux Colombier couvre les murs de la rive gauche. C’est un appel « à la jeunesse pour réagir contre toutes les lâchetés du théâtre mercantile et défendre les plus sincères manifestations d’un art dramatique nouveau ». à la première, je joue Macroton dans L’amour médecin. Les critiques remarquent d’emblée mon phrasé particulier et me surnomment « le grand cadavre bègue ». Si j’ai cette diction, c’est évidemment le trac qui me la donne !

Y.L. –  Las en 1914, mobilisé comme infirmier, c’est la guerre et l’horreur des tranchées…

L.J. – Dans le boyau à côté de moi, il y a des Arabes, des Malgaches, des Sénégalais. Que je soigne, réconforte, aide à mourir… Le soir venu, j’allume ma bougie et me plonge dans la lecture de Molière. Autour de moi, des milliers d’yeux m’observent et me regardent : des rats, des centaines de rats ! C’était horrible, insupportable, c’est vraiment des instants où l’on touche le fond.

« Rien de plus futile, de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre »

.Y.L. – Nouveau directeur de la Comédie des Champs-Elysées, vous créez Knock de Jules Romains en 1923. Un triomphe ?

L.J. – Certes, mais inattendu… André Gide se précipite sur scène pour me féliciter. Pour le public et la critique, désormais, je suis Knock ! Même si le succès de la pièce ne se démentira jamais, je l’ai jouée quelque 2000 fois en 17 reprises. C’est une façon simpliste et commode de voir les choses. L’autre grande rencontre de ma vie ? Jean Giraudoux, dont je créerai à la scène la majorité des œuvres. Un véritable ami, une vraie complicité littéraire et artistique.

Y.L. – En juillet 1927, vous lancez le Cartel. Un accord inédit entre « théâtreux » ?

L.J. – Notre ambition avec Baty, Dullin et Pitoëff ? Défendre l’esprit du théâtre face à la comédie de boulevard, pratiquer une politique commune d’abonnements et de publicité, coordonner nos répertoires… Chacun des associés conserve sa pleine liberté artistique, mais les quatre s’engagent à se solidariser dans toutes les affaires où les intérêts professionnels ou moraux de l’un sont en jeu. Notre communion de vues ne se démentira pas jusqu’en 1939, date de la déclaration de guerre et de la mort de Pitoëff.

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible »

Y.L. – Pourquoi avoir quitté la Comédie en 1934 pour l’Athénée ?

L.J. – Les cinq cents places de l’Avenue Montaigne ne suffisaient plus à équilibrer le budget et il faut de l’argent pour que l’œuvre d’art soit une chose parfaite. S’installer sur les boulevards, et alors ? Je n’ai jamais cessé d’être Jouvet, je ne me suis pas déshonoré en changeant de lieu, en prenant la direction du théâtre de l’Athénée. La classe de Giraudoux, c’est cela qui donne la ligne de conduite à mon théâtre : un beau langage, un décor et une mise en scène au service d’un texte.

Y.L. – La Marseillaise, Drôle de drame, Entrée des artistes, Quai des orfèvres, Hôtel du Nord… 32 films au total, dont plusieurs chefs-d’œuvre : il se dit pourtant que vous haïssez le cinéma ?

L.J. – Foutaises… Demander à un acteur s’il préfère le cinéma au théâtre revient à penser au choix que ferait un poisson entre un vivier champêtre et un aquarium climatisé ! Certes, j’ai toujours considéré le cinéma comme mon « gagne-théâtre ». Il n’empêche, qu’on me donne encore 25 ans à vivre et je montrerai à tous de quoi je suis capable !

« Le cinéma, c’est du théâtre en conserve »

Y.L. – Professeur au Conservatoire, comment définissez-vous votre métier ?

L.J. – D’abord une incompréhensible possession et dépossession de soi. Un art exigeant qui ne relève ni du pur artifice ni de la pure spontanéité. Un exercice qui demande à l’interprète un travail acharné pour s’ouvrir peu à peu au personnage et lui offrir une technique, une voix, un visage. Le « connais-toi toi-même » de la philosophie antique, c’est tout le métier du comédien, tout son art. Se connaître soi-même par rapport à Alceste ou à Marguerite Gauthier, ce n’est pas donné à tous les gens qui font de la philosophie. Yonnel Liégeois, sur des propos authentiques de Louis Jouvet

Jouvet, à l’avant-garde

Né à Crozon en Bretagne, le 24 décembre 1887, celui qui faillit être prénommé Jésus par sa mère s’éteindra en son bureau du théâtre de l’Athénée le 16 août 1951. Exceptionnel interprète, extraordinairement doué dans les décors et les éclairages, metteur en scène d’une intransigeance absolue, Louis Jouvet maîtrise à la perfection tous les arts du théâtre. Hanté par les œuvres majeures de Molière (L’école des femmes, Dom Juan et Tartuffe), il sera aussi à l’avant-garde du théâtre contemporain : Giraudoux, Genêt, Sartre…

à lire : Le comédien désincarné, de Louis Jouvet (Flammarion, 400 p., 10€). Les Cours de Louis Jouvet au Conservatoire, analysés par ève Mascarau (Deuxième époque, 536 p., 29€). Elvire Jouvet 40, préface de Brigitte Jaques-Wajeman (Actes Sud, 56 p., 12€50). Louis Jouvet, d’Olivier Rony (Gallimard, Folio biographies n° 154, 416 p., 9€70).

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Armand Gatti, toujours vivant

En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.

Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous (1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de ­Berlin-Ouest, Armand Gatti orchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.

Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbong en DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréensautre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Deuxième Époque, texte revu et présenté par Matthieu Aubert, 92 p., 15€. (2) Éditions du Karrefour, avec le fac-similé du manuscrit et des photographies, 81 p., 16€. (3) Doriane Films, 1958, N&B, 83mn, 18€.

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Chloé Zhao, séniors et nomades

Troisième film multiprimé de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland met en scène Frances McDormand. Dans le rôle de Fern, une veuve qui trace sa route dans l’immensité de l’Ouest américain. Un roadmovie social, intime et intemporel.

Son mari travaillait dans la mine USG à Empire, elle était prof remplaçante. La mine a fermé, la ville s’est éteinte, tout comme son homme. Fern n’est plus toute jeune et « les temps sont durs », lui explique la conseillère emploi qui l’encourage à une retraite anticipée. Elle préfère travailler et investir ses derniers dollars dans le van qu’elle customise. Pour en faire sa maison, sa fenêtre sur les couchers de soleil du Nevada, son fragile refuge face aux hivers implacables des étendues sans fin de l’Ouest américain. Tour à tour embauchée chez Amazon, dans un parc d’attractions animalier, dans un camping, elle va là où l’emploi la mène pour quelques dollars. Récit d’une itinérance accidentée et naturelle, forcée et libre, intime et collective.

Inspiré de la réalité

Troisième long-métrage de la Chinoise Chloé Zhao, Nomadland est l’adaptation de l’enquête éponyme de la journaliste Jessica Bruder. Elle avait suivi pendant trois ans des séniors devenus des nomades dans leur propre pays après que la crise financière de 2008 les eût totalement plumés. Ces travailleurs itinérants low cost (les hobos, homeless bohemians en anglais) incarnent les descendants naturels des métayers des Raisins de la colère. L’histoire se répète sur fond de paysages arides, isolés et somptueux, bien connus du cinéma américain. Immenses et intemporels, ils confèrent au récit un statut qui va au-delà de la simple dénonciation d’un système économique d’exploitation de la pauvreté. À mi-chemin entre la fiction et le docufiction — plusieurs personnages jouent leur propre rôle —, le film montre, crûment et sans jugement, la précarité infligée par le libéralisme américain à des séniors fragilisés, mais aussi des individus qui, de leur propre chef, rejettent le modèle de société marchand dominant.

Une œuvre ancrée dans l’Amérique profonde

La marginalité, la violence sociale, la légitimité des aspirations intimes et communautaires étaient déjà au cœur du cinéma de Chloé Zhao. Avant d’être couronnée en avril dernier de l’Oscar de la meilleure cinéaste — le deuxième décerné à une femme et le premier à une Chinoise —, elle avait déjà montré un parcours prometteur. En 2015, son premier film, Les Chansons que mes frères m’ont apprises, qui se déroulait dans la réserve indienne de Pine Ridge (Dakota du Sud), lui avait valu un début de reconnaissance mérité. Il mettait en scène l’itinéraire d’un lycéen indien confronté à la mort de son père et au choix inextricable d’aller faire sa vie en dehors de la réserve avec sa copine au risque d’abandonner sa petite sœur dont il est proche. C’est l’hommage au peuple indien. Son deuxième film, The Rider (2018), racontait la vie brisée et la résilience d’un jeune génie du rodéo, à nouveau dans le Dakota du Sud. Le film était également un portrait familial et communautaire juste et sensible. C’est l’hommage au « cow-boy ».

Dans ces deux premiers opus, les acteurs jouent leur propre rôle. Ce n’est plus le cas dans Nomadland. Mondialement connue pour ses rôles dans Fargo des frères Coen (1995) ou encore Three Billboards : les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (2017), la comédienne Frances McDormand s’empare avec brio et humilité du personnage de Fern. Elle nous emporte sur une ligne ténue entre grand cinéma témoin de notre temps et film de genre réinventé. L’hommage au roadmovie. Dominique Martinez

Nomadland, de Jessica Bruder. Traduit de l’américain par Nathalie Peronny (éditions J’ai lu, 448 p., 8€40)

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Paris l’été, un festival éclectique

Jusqu’au 1er août, danse-théâtre-cirque-musique-installations et films sont à l’affiche de Paris l’été. Un festival au programme éclectique, où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation. Avec Bartabas et son cheval Tsar, en temps fort.

Après son ouverture au musée du Louvre le 12 juillet avec le chorégraphe Fouad Boussouf et ses quinze danseurs, c’est Bartabas qui est le second temps fort de Paris l’été. Un festival très patrimonial pour déambuler dans de beaux espaces qui vont de la Cartoucherie de Vincennes au lycée Jacques-Decour en passant par la Monnaie de Paris, le Grand Palais éphémère ou offrant une randonnée insolite au Moulin Jaune, à Crécy-la-Chapelle, et bien d’autres lieux à découvrir. Danse, théâtre, cirque, musique, installations, films sont au programme de ce festival éclectique où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation, orchestré depuis 2017 par Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, tous deux à la tête du Monfort Théâtre.

Au manège de la Grande Écurie royale du domaine de Versailles, à la tête de la prestigieuse Académie équestre nationale qu’il dirige depuis 2003, avec ses Entretiens silencieux, Bartabas était très attendu. Le talentueux maître écuyer, chorégraphe et metteur en scène, qui a su inventer les spectacles les plus sublimes et a publié un livre passionnant et intime sur sa passion pour les chevaux ( D’un cheval l’autre, Gallimard), draine sur son nom des spectateurs fidèles et respectueux.

Dans l’écrin du manège

« Aujourd’hui, j’éprouve de plus en plus de plaisir à m’entretenir solitairement avec mes chevaux, très tôt le matin, avant la vie des hommes. C’est au lever du soleil, dans le silence et la concentration, que le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute profonde. En tant qu’interprète, je suis à la recherche de ces moments de grâce, impossibles à reproduire ». Dans le programme du festival, l’exergue crée le désir. Pour nous spectateurs, la représentation aura lieu à 11 heures. Peut-être quelques heures trop tard pour attraper le moment de grâce… Il aurait pourtant pu avoir lieu.

L’écrin du manège, merveilleusement réhabilité par le peintre Jean-Louis Sauvat à l’invitation de l’architecte Patrick Bouchain et de Bartabas, redonnant vie aux anciens dessins d’Eugène Delacroix réalisés deux siècles auparavant et fusionnant avec des sculptures de bois contemporaines, s’y prêtait totalement. Les grands miroirs habillant les murs et les lustres splendides tombant du haut plafond donnent au manège une beauté saisissante et invitent au recueillement.

Le pur-sang mène la danse

Une porte s’ouvre à jardin, laissant entrer Bartabas et Tsar, sublime et immense bête en robe noire. Il y a d’abord l’accueil entre l’homme et le pur-sang. Les caresses de l’un sur l’encolure de l’autre. Ce geste d’étirement, une à une, des pattes avant et arrière. La mise en selle. Puis les premiers pas et leur empreinte au sol. Entre hésitation et assurance. Tour de piste. Toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Le temps qui s’étire. Parfois, Tsar rompt le cercle. On comprend vite que le cavalier va juste écouter et accompagner l’animal. Il n’est pas là pour montrer un spectacle. Juste faire passer la relation entre le cavalier et sa monture.

Sans doute la représentation n’est et ne sera jamais identique puisque c’est Tsar qui mène la danse. En ce jour de 14 Juillet, Tsar est là, à minima. Il n’a peut-être pas envie de travailler. De temps en temps, Bartabas passe délicatement la cravache entre les oreilles de Tsar mais ce geste graphique semble ne pas avoir d’incidence sur son inspiration. Il ébauchera tout juste, en fin de représentation, quelques pas en arrière.

L’intimité mise en musique

Pour la musique – réalisée avec le concours de l’Ircam –, ce sera Manuel Poletti qui transformera le silence et le bruit des sabots en « rendu sonore généré et modifié en temps réel, afin de mettre en musique l’intimité de l’homme et du cheval qui font corps ». Un exercice de haute voltige. Pas immédiatement perceptible pour les profanes. Peut-être réservé à ceux qui peuvent regarder l’homme et l’animal comme on entre en méditation. Que Bartabas invite à voir ce corps-à-corps avec le cheval était une magnifique idée. Malheureusement, une idée ne fait pas une création artistique. Elle suppose une mise en œuvre au plateau ou au sol. Qui, ici, n’a pas lieu. On est aussi dérangé du regard sur soi que le cavalier adresse, largement, aux miroirs et qui cherche si peu les yeux du public.

Peut-être qu’à trop prendre soin des chevaux, Bartabas finit par ne plus prendre en considération les humains… Marina Da Silva

Festival Paris l’été, jusqu’au 1 er août (Rés. : 01 44 94 98 00).

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Vigner, de la scène à l’écran

Dans la mise en scène d’Eric Vigner, Mithridate de Jean Racine était l’une des pièces les plus attendues de la saison. Sa création, retardée pour cause de reconfinement, a laissé place à la réalisation d’un film remarquable. Disponible sur Culturebox, alors que la pièce entame enfin une longue tournée.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Stéphane Capron – Comment avez-vous conçu ce film Mithridate ? Est-il différent du spectacle scénique ?

Eric Vignier – Ce sont deux objets complémentaires. On ne peut pas remplacer l’acte théâtral. Il est unique. Il n’est pas reproductible. C’est comme la vie, le théâtre. Le temps a passé, on ne peut pas le reproduire. On était dans une situation particulière car on se préparait à rencontrer le public le 7 novembre. Je n’ai pas voulu suspendre l’acte de création. L’équipe artistique était sur place, je devais aller au bout de la mise en scène. J’ai demandé de l’aide à Gildas Leroux, le président de la société de production La Compagnie des Indes, et à Nicolas Auboyneau, le délégué du théâtre et des événements internationaux à France TV, pour que l’on puisse finaliser l’acte théâtral et faire un film sur le temps des représentations supposées, dans le théâtre vide. On a filmé pendant cinq jours, dans beaucoup de silence et d’intimité, ce qui allait assez bien avec Racine et ce théâtre de chambre. Et l’on a un objet artistique qui rend compte du spectacle qui sera présenté au public je l’espère en mai-juin, qui en est complémentaire.

S.C. – Comment avez-vous travaillé avec l’équipe de La Compagnie des Indes ?

E.V. – On s’est interrogé sur la façon de rendre compte d’une mise en scène avec des moyens audiovisuels. Ce n’est pas une captation pour archive. Je souhaitais concevoir un objet pour être au plus proche de la sensation de la mise en scène. Avec une attention très forte sur le texte, sur le visage des acteurs, sur un rapport de proximité et d’intimité. C’est une chance d’avoir pu, à la fois, finaliser la mise en scène et concevoir ce film qui est autre chose.

S.C. – Comment avez-vous fait pour rendre compte de l’intimité de la pièce ?

E.V. – Je suis plasticien de formation, et je trouve que le film rend bien compte de l’atmosphère de cette pièce particulière de Racine qui est très peu jouée. Elle parle d’un homme qui s’est empoisonné toute sa vie. Vous connaissez l’expression de la « mithridatisation ». Il y a quelque chose qui se passe dans sa tête qui est de l’ordre de la succession de tableaux différents, de l’ordre des scènes traitées. L’idée était que plastiquement chaque scène, chaque mise en situation soit esthétique, avec des contrastes très très forts. Le film permet d’en rendre compte au plus près.

S.C. – Avant le début du film, il y a un petit clip qui résume l’action de la pièce et qui s’appelle Mithridate express. C’est très ludique. C’est aussi le bon côté de cette pandémie, cela contraint à trouver des formes diverses pour capter d’autres publics, et le diversifier. Est-ce une porte d’entrée au théâtre ?

E.V. – Absolument. Je pense que tous les moyens sont bons pour aller au théâtre. On est dans un monde de la communication. L’initiative de France TV est formidable. Cela va donner l’envie au public. Je me souviens, quand j’étais adolescent en Bretagne, j’ai aimé le théâtre avec la télévision, avec des captations de la Comédie-Française, n’ayant pas accès à ces pièces. C’est un complément de la décentralisation, cela ne la remplace pas. Et je trouve que Culturebox ne devrait pas être éphémère et devrait rester en permanence.

S.C. – La tournée est reprogrammée à la fin de la saison, puis la saison prochaine. J’imagine que cela n’a pas été facile, car, dans votre distribution, il y a deux comédiens qui sont aussi directeurs de théâtre. Est-ce que cela a été un casse-tête ?

E.V. – Oui, mais on a déjà réussi à le faire. Ce sont des directeurs, des comédiens, et avant tout des metteurs en scène. C’est très intéressant de travailler avec eux. D’ailleurs, je ne les ai jamais considérés comme des comédiens, mais des individualités qui sont arrivées avec leur univers et leur façon de penser le théâtre. Mon travail a consisté à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa particularité. Quand Stanislas Nordey rencontre Racine, c’est intéressant car il est dans une grande maturité, et c’est la suite de notre travail après Partage de Midi de Claudel. De cette rencontre était née l’envie d’aller plus loin et de travailler sur un classique, avec ces contraintes, cette langue tout en alexandrins que les comédiens abordent avec une grande sécheresse, sans emphase. Propos recueillis par Stéphane Capron

En tournée : Comédie de Reims, du 22 au 25 juin. Comédie de Valence, les 9 et 10/02/2022. Théâtre Saint-Louis à Pau, les 22 et 23/02/2022.

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Louis Jouvet, un personnage combattant

Il y a soixante-dix ans, en 1951, Louis Jouvet s’éteignait dans son Théâtre de l’Athénée. Pour l’occasion, Olivier Rony publie Jouvet. Une biographie, riche en témoignages divers, pour suivre à la trace les étapes d’une vie d’exception.

Le 16 août 1951, Louis Jouvet s’éteignait dans son Théâtre de l’Athénée. Cela fait soixante-dix ans. Pour l’occasion, Olivier Rony publie Jouvet, une biographie extrêmement documentée, riche en témoignages divers, qui permet de suivre à la trace les étapes de la vie d’exception de cet homme qui eut la religion du théâtre et que le cinéma rendit populaire. Né en 1887 dans le Finistère, grandi dans les Ardennes, éduqué chez les maristes, destiné à la pharmacie, le garçon long comme un jour sans pain, à qui l’on dit que « le théâtre est un métier honteux », lit beaucoup et se met très vite à jouer dans des troupes d’amateurs. Il ne s’aime pas, se grime, interprète volontiers des rôles de vieillard. Peu à peu, on le remarque. La rencontre décisive a lieu avec Jacques Copeau, dont il devient comme le fils adoptif. Long compagnonnage avec ce mentor intransigeant. Auprès de lui, ce sera l’aventure historique du Vieux-Colombier, l’apprentissage de tous les artisanats de la scène, l’échange permanent dans l’exigence. Lorsqu’ils se séparent, Jouvet, tel qu’en lui-même enfin, ne cesse de s’élever dans son art, dirige des théâtres, devient un metteur en scène sourcilleux et l’acteur de cinéma fêté que l’on sait encore.

À la tête de l’Athénée, enfin chez lui, il magnifie les pièces de Giraudoux. Knock, de Jules Romains, permet de garnir la caisse. L’École des femmes devient son étendard… C’est fou ce qu’il entreprend ; mises en scène à la chaîne, répétitions interminables. Durant la guerre, c’est l’odyssée formidable de la tournée triomphale et harassante en Amérique latine, où il faut passer les gouttes, quand vichystes et gaullistes se tirent dans les pattes. Olivier Rony ne laisse rien dans l’ombre, avec tact, jusque dans la sphère amoureuse de celui qui a créé un Dom Juan obsédé par le défi à Dieu. Cela se lit comme un roman. C’en est un, vécu par cet artiste à l’inflexible rigueur qui, trois fois recalé au Conservatoire, y devint finalement un maître révéré, à qui l’on doit, entre autres écrits, cet ouvrage de référence, le Comédien désincarné.

Au milieu du tourbillon de son existence, Jouvet cultiva sans fin l’étude. Il respirait au milieu des livres, il a remis à l’ordre du jour les écrits de Nicola Sabbatini, expert de la Renaissance au « point de vue de l’exécution » (Jouvet), autrement dit la pratique scénique concrète, de l’architecture à l’éclairage en passant par le décor et la machinerie. Jouvet fut un personnage combattant du théâtre, à ce titre inoublié. Jean-Pierre Léonardini

Gallimard, « Folio biographies » n° 154, 416 p., 9€70.

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Fred Vargas, l’intranquille de la plume

Archéozoologue de formation, l’auteure Fred Vargas s’est bâtie une belle notoriété avec ses romans noirs. Qui, pour la plupart, mettent en scène le commissaire Adamsberg. Adaptées au cinéma et à la télévision, de folles histoires à lire ou relire.

En ce Lieu incertain, pour nos corps et nos esprits, il est conseillé de se laisser emporter par  les Vents de Neptune Dans les bois éternels pour échapper à L’armée furieuse et aux Temps glaciaires « covidien » qui brisent nos liens… Et nous laisser attirer dans les lacs, les fleuves, les mares, les puits et les montagnes d’où surgissent les personnages surnaturels, monstrueux et fantastiques, de Fred Vargas.

Lecture boulimique à l’exemple de la lieutenant Froissy qui accumule les réserves alimentaires de qualité dans les placards de la brigade de police pour faire face à tous les confinements possibles. Lecture fantastique dans les contes et les légendes où le climat, l’eau et les vents, les bruits et les odeurs se mêlent aux gens, aux animaux, aux rochers et à la terre pour débusquer le virus et le vaincre. Folles histoires qui nous empêchent, à la différence du lieutenant Violette Retancourt, de dormir debout, assis ou couché. Lire, quel que soit le lieu ou la position, prendre son temps comme Adamsberg : on se demande comment il a pu passer les concours pour devenir commissaire de police !

Aucun personnage, pas la moindre histoire, ne sont crédibles. Tout devient pourtant vrai après avoir vu et écouté le commandant Danglard, bien installé dans la chaufferie du commissariat du XVIIIème arrondissement de Paris, devenu le centre d’un monde ignoble et féérique. On se déplace sans problèmes dans toute la France, on voyage au Canada, en Islande et en Espagne, en agréable compagnie d’enquêteurs, de fugitifs. Même à Chicago pour retrouver un frère perdu ou en Serbie pour découvrir un fils inconnu. Tout se tient, tout est pétri d’humanité, de références historiques et scientifiques, d’ignorances partagées et d’oublis. Un univers de maladroits, mal-élevés, mal dans leur peau en face des dominants, criminels pervertis dont l’arrogance fait qu’ils ne se grattent jamais là où ça fait mal.

L’humanité en péril est un essai. Il nous ramène à la réalité de maintenant et de demain, un travail de lanceur d’alertes scientifiques qui tranche avec l’univers romanesque. Pourtant, le registre de la conscience d’une immense et permanente fragilité rejoint le roman pour nous maintenir éveillé. Il ne faut rien lâcher dans ce combat contre l’invisible, le non-dit, les masques de la bienséance que d’aucuns veulent nous faire prendre pour de la bienveillance. Prendre ses rêves pour la réalité bouscule un ordre destructeur aveuglé de puissance et de mépris. Cela vaut bien les bonnes lectures de Vargas pour partager l’imaginaire et faire de la culture un bien essentiel. Raymond Bayer

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Bertrand Tavernier, un cinéaste cinéphile

Fou de littérature et de jazz, Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars. Réalisateur énergique et boulimique, d’une curiosité insatiable, amoureux de la vie, passionné d’histoire, attentif à ses semblables… Le cinéma français est en deuil.

C’est la vie, l’amour, la joie et nos parts d’ombre qui traversent la plupart des films de Bertrand Tavernier. Une insouciance contagieuse, celle d’Irène, Sabine Azéma, suffragette en robe à crinoline et bottines à lacets qui s’invite au déjeuner dominical familial et sème gentiment la pagaille. Il y a là du Renoir (père et peintre), du Roger Martin du Gard, tout un pan de la peinture et de la littérature françaises qui flotte dans ce film, Un dimanche à la campagne, à la fois suranné où le temps s’écoule lentement, avec gourmandise au son de l’accordéon de Marc Perrone. Et puis tout le reste, la justice, l’histoire, l’école, la politique, l’amour, l’amitié. Tavernier filmait comme il était, généreux, enthousiaste, et tant pis si, parfois, il se plantait.

Rien n’échappait à son œil curieux

Bertrand Tavernier est né le 25 avril 1941 à Lyon. Fils de René Tavernier, écrivain résistant, et de Geneviève Dumont, ses parents eurent pour voisins Louis Aragon et Elsa Triolet, qui avaient trouvé refuge un temps lors de l’occupation au-dessus de l’appartement des Tavernier.

Après-guerre, la famille s’installera à Paris. Bertrand Tavernier découvre le cinéma à l’âge où l’on joue encore aux osselets. Il va l’aimer, passionnément, arpentant les salles sans se soucier des genres, fréquentant la Cinémathèque à peine adolescent. Il aimait tout, les films noirs, les westerns, les films d’avant-guerre et de ses contemporains, les comédies musicales. Rien n’échappait à son œil curieux. Tavernier s’exerce d’abord comme critique. Il parvient à placer, ici et là, quelques piges et collabore aux Cahiers du cinéma, à Positif, à Présence du cinéma, aux  Lettres françaises. Il s’intéresse de près au travail des scénaristes, des techniciens de plateau, aux costumes, à la direction d’acteurs, à la musique. Il fait un peu l’assistant (auprès de Melville), participe à deux films à sketchs, les Baisers et la Chance et l’amour, sortis en 1964.

Il faudra attendre dix ans pour que Tavernier réalise son premier long métrage, l’Horloger de Saint-Paul, avec Philippe Noiret. Ensemble, ils tourneront, entre autres, Que la fête commencela Vie et rien d’autreCoup de torchonle Juge et l’Assassinla Fille de d’Artagnan. Une complicité à l’épreuve du temps et des modes les unissait. Il retrouvera cette même complicité, ce goût pour des personnages au caractère bien trempé avec Philippe Torreton, qui jouera dans L.627Capitaine ConanÇa commence aujourd’hui. Tavernier aura dirigé les plus grands : Michel Piccoli, Romy Schneider, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Tommy Lee Jones (Dans la brume électrique), Isabelle Huppert, Sabine Azéma, Jacques Gamblin, Jean-Claude Brialy, Sophie Marceau…

Généreux, sensible aux injustices

Impossible de tous les citer tant la liste est longue des acteurs qui ont traversé ses films. Une liste qui raconte un grand pan du cinéma français. Un cinéma qui croisait la grande et la petite histoire, un cinéma qui aimait raconter, un cinéma à l’image de son auteur, généreux, sensible aux injustices, traquant la moindre parcelle d’humanité, redonnant du sens aux vies de ses personnages, un peu aux nôtres aussi.

Tavernier était un grand lecteur. Coup de torchon, son adaptation loufoque et débridée de 1 275 âmes, de Jim Thompson, parvient à transposer les personnages aussi bêtes que racistes du sud profond des États-Unis dans une sous-préfecture reculée en Afrique de l’Ouest du temps des colonies. On y retrouve la moiteur, les ventilateurs qui brassent désespérément l’air, des personnages lâches, veules. Derrière le rire, c’est toute la cruauté du colonialisme qui jaillit au détour d’une allée rouge poussière.

La lutte entre le bien et le mal

Changement de décor. Le Juge et l’Assassin, avec Noiret et Galabru. Un duel magistral qui met à l’épreuve le sens de la justice. Rarement Galabru aura été aussi bien dirigé dans ce personnage de chemineau rongé par la folie, assassin presque malgré lui, manipulé par un juge retors et pervers. Tavernier filme la lutte entre le bien et le mal dans des paysages rocailleux et sauvages tandis qu’au détour d’une ruelle d’un village, on entend Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier, et distribuer les paroles de sa chanson au chaland qui passe. Changement d’époque, de costume. La Vie et rien d’autre. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, deux femmes (Sabine Azéma et Pascale Vignal) cherchent désespérément le cadavre de leur homme. Elles croisent le commandant Delaplane (Noiret), chargé de recenser les soldats disparus. Pas de scènes de bataille, pourtant la guerre, sa puissance destructrice, est là, en arrière-plan, au milieu de la terre éventrée et des allers-retours des civières chargées de cadavres qui passent sans cesse.

Plus tard, plus proche, une autre guerre, la Guerre sans nom. Un documentaire sorti en 1992, non pas sur la guerre d’Algérie, mais sur les appelés. Un film contre l’oubli, contre cette amnésie voulue par les autorités françaises jusqu’à il y a peu, un film qui donne la parole aux premiers témoins. Et c’est bouleversant de voir ces hommes évoquer cette sale guerre, sans filtre, où l’on mesure la puissance du cinéma quand il éclaire ainsi l’Histoire, loin des versions officielles.

La guinguette, le jazz et le blues

On pourrait parler de l’amour de Tavernier pour le cinéma américain, dont il avait une connaissance encyclopédique et amoureuse. Pour la musique qui n’était pas une illustration de l’image mais un personnage à part entière. Il aimait s’entourer de compositeurs, Sarde, Coulais. « J’ai toujours engagé les compositeurs avant que le scénario ne soit véritablement écrit. Je leur donnais toutes les versions. Je n’aurais jamais pu envisager contacter un compositeur en lui montrant le film monté et terminé. J’avais besoin de les écouter, juger sur les rushs », confiait-il à nos confrères de France Musique. Parfois, la musique influençait son scénario et Tavernier avait même des idées d’orchestrations : « Pour L.627, j’ai dit à Philippe Sarde que je voulais un mélange d’instruments baroques et de musiciens de jazz, de rock. Donc on avait une viole de gambe, un luth et une batterie rock. Pour Coup de Torchon, c’était Carla Bley qui dialoguerait avec Maurice Jaubert et Duke Ellington ».

Bertrand Tavernier aimait les grands orchestres, la chanson de guinguette, la musique classique, le jazz, le blues. Ainsi dans Autour de minuit (césar du meilleur son, césar de la meilleure musique et oscar de la meilleure musique), Tavernier part sur les traces de la vie du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell. On le suit dans ces bouges enfumés, interlopes, dans un Paris qui swingue encore. Un hommage à tous ces musiciens de jazz qui lui ont « donné le goût du cinéma, le goût de la liberté », disait-il.

Tavernier cinéaste, Tavernier citoyen

Son dernier film de fiction sort en 2013. Quai d’Orsay, d’après la BD éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Comment ne pas rire à en pleurer devant la tornade provoquée à chacun de ses passages par un Thierry Lhermitte survolté dans la peau de Villepin ? Comment ne pas partager le fou rire qui s’empare de ses « assistants » lors des tractations sur les anchois ? Comment ne pas saluer la performance de Niels Arestrup (césar du meilleur second rôle), directeur de cabinet au calme impénétrable alors que la planète manque de sauter toutes les cinq minutes ? C’est un film drôle, facétieux, qui dévoile les arcanes du pouvoir. C’était il y a presque dix ans et ça nous renvoie à une époque d’avant le Bataclan, d’avant la pandémie. Une époque où, malgré la dureté du monde, on savait rire et filmer aussi la légèreté de la vie.

Tavernier cinéaste, c’était aussi Tavernier citoyen. Il était de tous les combats auprès de Jack Ralite pour l’exception culturelle. Contre l’extrême droite, il n’avait pas hésité à prendre le train pour Toulon, dont le maire FN venait de licencier l’équipe du théâtre. De tous les combats pour les sans-papiers, contre la double peine. Marie-José Sirach

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Théâtre et cinéma, portes ouvertes !

Le vendredi 11 décembre 2020, Samuel Churin a publié une « Lettre ouverte aux directeurs de cinémas et de salles de spectacle ». L’acteur et animateur de la Coordination des Intermittents et Précaires les invite à déposer un référé-liberté auprès du Conseil d’État. Pour  exiger, au nom de l’équité, l’ouverture des lieux de culture.

 

Dans un autre domaine, celui des droits sociaux, ce gouvernement fait même pire : il ne cesse d’affirmer que tout le monde sera couvert « quoi qu’il en coûte » alors qu’ il laisse de côté des centaines de milliers d’intermittents de l’emploi (extras de l’hôtellerie, restauration, évènementiel, guides conférenciers …) qui basculent au RSA dans la plus grande pauvreté. À ce sujet, cela fait des mois que nous alertons, que nous revendiquons, que certains députés et sénateurs relayent les demandes, en vain. La seule victoire, nous l’avons obtenue au Conseil d’État qui vient d’annuler une partie de la convention d’assurance chômage 2019.

Cette dernière victoire me conforte dans l’affirmation suivante, apparemment évidente mais pas souvent appliquée : arrêtons d’être défensifs et optons pour des stratégies offensives. Le gouvernement décide que les cinémas et théâtres ne rouvriront pas le 15 décembre et il est certain que les pétitions n’inverseront pas cette décision. La seule solution : attaquer le gouvernement au Conseil d’État avec un référé-liberté. Le référé-liberté est une procédure qui permet de saisir en urgence le juge lorsqu’on estime que l’administration (État, collectivités territoriales, établissements publics) porte atteinte à une liberté fondamentale (liberté d’expression, droit au respect de la vie privée et familiale, droit d’asile, etc.). Le juge des référés a des pouvoirs étendus : il peut suspendre une décision de l’administration ou lui ordonner de prendre des mesures particulières. Pour rappel, les professionnels de la restauration et des stations de sports d’hiver l’ont fait et leurs demandes n’ont pas été retenues.

Seule l’Église a gagné et le gouvernement a dû revoir sa copie sur la limitation à 30 personnes lors des cérémonies religieuses : la jauge est calculée en fonction de la superficie, elle n’est plus limitée. Ce référé-liberté devrait être gagnant parce que les juges administratifs du Conseil d’État sont très attachés à la notion d’équité. Et les conditions d’accueil dans une église sont en tous points comparables à celles d’un cinéma ou d’une salle de spectacle : chacun est assis, masqué, ne bouge pas et tous regardent dans la même direction. Ironie de l’histoire, lors de la présentation de sa loi sur le séparatisme, Jean Castex n’a cessé de vanter la laïcité à la française. Or, dans les faits, les églises sont ouvertes et les théâtres sont fermés ! J’ai hâte de savoir en quoi le fait d’assister au récit de la naissance d’un homme nommé Jésus serait sans danger, alors que le récit d’un homme nommé Tartuffe serait source de contamination.

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David Dufresne, un cinéaste pas très sage

Dans Un pays qui se tient sage, son premier film documentaire, David Dufresne continue d’ausculter et de dénoncer les violences policières qui ont cours depuis 2018. Entre témoignages et images choc, une réflexion de philosophie politique, éclairée par un vrai dispositif de cinéma.

 

Après le recensement sur Twitter des témoignages de blessés durant le mouvement des Gilets jaunes (« Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement ») puis un roman très politique, Dernière Sommation, tiré de cette matière, le journaliste et écrivain David Dufresne devient cinéaste. Après le constat clinique puis l’analyse intime, il ouvre maintenant le débat sur grand écran : son documentaire, Un pays qui se tient sage, est la prolongation de son travail de lanceur d’alerte. L’impact est double. D’abord, parce qu’en projetant sur grand écran les images, recueillies sur smartphones, des exactions des forces de l’ordre durant les manifestations, il leur donne un nouveau statut où se dessine un contre-récit du discours de l’État : un cinéma direct, un cinéma de témoignage politique. Humiliations, bousculades, gazages, tirs, brutalité physique disproportionnée et zélée, dérapages évidents…

Les séquences brutes – dont 95 % sont sourcées, créditées – montrent concrètement des yeux crevés, des mains arrachées, des joues trouées, des lynchages de personnes à terre encerclées. Et elles interrogent : qui a la légitimité de la violence ? L’État afin de maintenir l’ordre social ? Les citoyens qui se mobilisent contre la violence de ses politiques sociales d’austérité ? Ensuite, il invite plusieurs acteurs – du rapporteur spécial des Nations Unies au cariste, de la femme au foyer aux historiens, sociologues ou avocats, tous sont mis sur le même plan – à réagir aux images et propos, à les analyser, les éclairer et parfois même à en débattre. Au cœur de ce dispositif, toujours, la question – cruciale – de la police, de son rôle, de sa place dans notre société. Et les risques encourus par la démocratie. Le film devient peu à peu une réflexion passionnante de philosophie politique.

En titrant son documentaire « Un pays qui se tient sage », David Dufresne transpose une sentence emblématique des violences policières en banlieue et alerte sur une dérive qui s’étend progressivement à un pays tout entier. « Voilà une classe qui se tient sage », c’est la petite phrase du policier qui avait filmé plusieurs dizaines de lycéens mis à genoux et mains derrière la tête – tels des terroristes – à Mantes-la-Jolie (Yvelines) en décembre 2018. Il avait ensuite publié le tout sur les réseaux sociaux. Malmener, conscientiser ? Le film soumet le spectateur à une immersion pénible. Il prend aux tripes avant de susciter la réflexion. Reste une question : quel impact auront ces images de violences policières ? Vont-elles nourrir des résistances citoyennes ou faire, malgré elles, le jeu du pouvoir d’État en renforçant un climat de peur ?

Impossible de ne pas relier le travail d’enquête, de lanceur d’alerte et de cinéaste de David Dufresne à la présentation, le 17 septembre, du « nouveau schéma national du maintien de l’ordre » : sous prétexte de protéger les journalistes, il voudrait, dans les faits, les empêcher de faire leur travail. Une atteinte à la liberté de la presse qu’une quarantaine de sociétés de presse (AFP, les Echosle Figaro, France Info, France 2, le JDD, le Monde, L’Humanité, Libération, Mediapart, Paris Matchle Point, Public Sénat, RFI, RTL, Sud Ouest, la Vie…) ont dénoncé dans une tribune publiée le 22 septembre. Dominique Martinez

Durant le confinement, du 16 mars au 11 mai, David Dufresne a livré chaque jour son journal sur son site Internet. Désormais publié sous le titre Corona chroniques (Éditions du détour, 240 p., 14€90). 

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Alice Guy, pionnière du cinéma

Le documentaire long-métrage de Pamela B.Green, Be natural, rend hommage à Alice Guy-Blaché. L’histoire cachée de la première femme cinéaste. Un nom gommé des mémoires du cinéma, enfin sorti de l’oubli.

 

Au début, sa vie est « un beau roman, une belle histoire… », comme le dit la chanson. Alice Guy naît à Saint-Mandé en 1873 et commence sa carrière comme sténo-dactylo chez Léon Gaumont en 1894. C’est avec lui qu’elle découvre, l’année suivante, la première projection organisée par les Frères Lumière. Gaumont, très intéressé, souhaite développer le procédé. Le cinématographe n’étant alors qu’un divertissement pour amateurs, il accepte  la proposition d’Alice de créer des petits films. « C’est un métier pour jeunes filles », affirme-t-il. Elle y excelle très rapidement, trouvant là une vraie vocation. Sa Fée aux choux, en 1896, est de fait le premier film de fiction au monde. Elle ne s’arrête pas en si bon chemin, des centaines d’autres suivent, près de mille  selon Martin Scorsese ! Elle sait tout faire (scénariste, réalisatrice, décoratrice, costumière), elle gère toute la production. Elle aborde tous les styles, comique ou sentimental, elle tourne des westerns et invente le « clip musical » avec les chansonniers de l’époque, Mayol ou Dranem. Point d’orgue en 1906, elle tourne La vie du Christ. Un film de 35 mn, une durée exceptionnelle à l’époque, en 25 tableaux, sans doute son chef d’œuvre !

À l’origine de nombreuses innovations technologiques, comme la colorisation et le chronophone (ancêtre du parlant), elle les introduit aux États-Unis où elle suit son mari Herbert Blaché en 1907. Léon Gaumont l’encourage à partir, craignant peut-être que son talent protéiforme ne lui fasse ombrage… Elle crée sa propre société de production à Fort Lee dans le New Jersey, la Solax, qui restera le studio de cinéma le plus important de toute la période pré-hollywoodienne et fera d’elle la première femme directrice de studio. Elle travaille d’arrache-pied, la maternité ne freine pas sa passion. Elle tourne avec les stars de l’époque, mais aussi avec des acteurs noirs, elle révolutionne sur bien des aspects ce que l’on appelle alors la « photoscène ». À savoir la mise en scène : apparition des gros plans, sonorisation et direction d’acteurs résolument moderne avec pour seule consigne « Be natural »… À l’avant-garde quant aux thèmes de ses films souvent teintés d’humour, elle aborde le féminisme et parfois des sujets aussi graves que la maltraitance des enfants ! Plus étonnant pour l’époque, elle tourne en 1916 un film sur le planning familial, Shall the parents decide.

Après des années d’intense activité et d’un large succès, les  choses se gâtent : une partie de ses studios est la proie d’un incendie, elle est en instance de divorce. Alice Guy-Blaché décide de regagner l’hexagone avec ses deux enfants mais la France l’a oubliée et elle ne trouve pas de travail. Dans les premiers ouvrages relatant l’histoire du cinéma, elle constate que son nom n’apparaît pas. Pire, certaines de ses œuvres sont attribuées à d’autres qu’elle a fait travailler, comme Louis Feuillade ! Elle tombe dans les oubliettes, même dans l’histoire de la maison Gaumont : Léon Gaumont promet une correction pour la seconde édition de l’ouvrage, mais il meurt en 1946, ce n’est qu’en 1954  que son fils Louis rétablit l’« oubli ». Alice Guy décide alors de s’attaquer à sa propre réhabilitation. Elle cherche à retrouver ses films, non sans mal. Sans copyright ni générique, ils sont déjà égarés ou disséminés chez les premiers collectionneurs…. Découragée, elle entreprend alors d’écrire ses mémoires, Autobiographie d’une pionnière du cinéma qui, refusée par les éditeurs, ne sort qu’en 1976 chez Denoël : à titre posthume, elle meurt en 1968. À noter que Daniel Toscan du Plantier lui-même, directeur de la Gaumont de 1975 à 1985, ignorait son existence !

Comme l’explique l’historienne Laure Murat, « encouragée par Léon Gaumont qui sut lui confier d’importantes responsabilités, objet d’hommages appuyés signés Eisenstein ou Hitchcock, Alice Guy n’a pas tant été victime « des hommes » que des historiens du cinéma. Son effacement est l’exemple même d’un déni d’histoire ». En 1916, l’un de ses derniers films a pour titre Que diront les gens ? Ceux qui verront le documentaire de Pamela B.Green applaudiront à la découverte de ce personnage méconnu. Selon l’aveu de la réalisatrice, reconstituer la vie et l’œuvre d’Alice Guy nécessita un véritable travail d’enquête qu’elle mena en France et aux USA pendant près de dix ans pour dénicher des bobines, des documents, des correspondances, des photos d’époque et glaner des témoignages de son épopée américaine. On y découvre notamment celui de sa fille Simone et, plaisir suprême, deux interviews d’Alice Guy (1957 et 1964) où la vieille dame toujours élégante évoque ses souvenirs. La masse d’informations recueillies est telle que le format du film (103mn) n’y suffit pas. Parfois, on s’y perd un peu sans que l’intérêt ne faiblisse pour ce documentaire exceptionnel.

Sorti en 2019 aux États-Unis et depuis dans plusieurs pays, non sans peine le film trouva enfin un distributeur en France. Sa sortie nationale était programmée le mercredi 18 mars, la Covid 19 lui a coupé le souffle… Sans tarder, courez voir Be natural, Alice ne peut sombrer à nouveau dans le jardin de ses merveilles ! Chantal Langeard

À noter :

– Sur Youtube, quelques films d’Alice Guy. Notamment Les résultats du féminisme de 1906, une audacieuse inversion des rôles de genre.

– Le Prix Alice Guy 2020 a été attribué à Papicha de Mounia Meddour. Il avait récompensé en 2019 Un amour impossible de Catherine Corsini.

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Jean Douchet, un amour de cinéma

Pilier de la Cinémathèque de Paris où il animait régulièrement « son » ciné-club, tout comme dix-huit ans celui du Panthéon (Pais 4°), le critique et historien Jean Douchet est décédé le 22 novembre. Plus qu’un amoureux du cinéma, un passionné qui distillait son « Art d’aimer » avec intelligence critique, d’une vigilante lucidité.

 

Très mauvaise, très triste nouvelle. Beaucoup de peine et énormément de reconnaissance pour Jean Douchet, disparu le 22 novembre ! Encore à peine étudiant, Jean aura réussi à me faire aimer le cinéma et dès lors à accompagner, toute ma vie durant, la construction d’une cinéphilie exigeante, solide. Oui, un art d’aimer (*), d’affronter le tragique, le mystère de l’existence pour recevoir son don généreux. Nous sommes nombreux ainsi à lui être reconnaissants de nous avoir aidés à entretenir par la fréquentation des salles obscures notre hygiène mentale ! Sans le cinéma, je serai comme mort à moi-même. Un

baptême. Passage au noir pour la lumière. Il a beaucoup compté pour cela. Bien sûr, il ne fut pas le seul.

Il y en a d’autres comme Serge Daney, Amédée Ayffre (abbé), Jean Bazin, Jean-Louis Bory… Ceux-là sont déjà partis. On les relit, mais pas assez. Restent avec nous Jean-Louis Comolli, l’ami Jean Collet et ceux de la revue Études, les papiers d’Emile Breton dans le quotidien L’humanité. Il y a aussi les réalisateurs-critiques : Truffaut, Chabrol, Rohmer (dont il était l’ami !), Bresson et ses notes sur le cinématographe, Bergman, Tarkovski, Godard, Duras, Ackermann. À part Godard, ceux-là ont disparu aussi. C’est du temps où les réalisateurs, comme souvent leurs personnages, se promenaient un livre à la main et en tête, où la littérature les nourrissait dans le même temps qu’ils cherchaient à s’affranchir de sa théâtralisation. Souvent la littérature, dont ils avaient la saveur en bouche, ils en trouvaient les dialogues dans la rue, comme Truffaut. J’en oublie probablement beaucoup au générique, je pense à ceux avec

qui, d’une manière ou d’une autre, j’ai entretenu quelques complicités d’esprits.

Jean Douchet était certainement celui qui avait une démarche pédagogique s’apparentant le plus à celle de l’éducation populaire. Il aimait le cinéma ET le public ! Il cherchait avidement à transmettre, c’est pourquoi je me suis attaché à lui. J’avais le même désir de partager mes enthousiasmes. Hélas, de mon côté c’est parti en quenouilles même si ces rencontres m’ont ouvert, par le cinéma, un espace pour habiter le monde, m’ouvrir l’horizon ! Que de rencontres, de stages, de débats, de décorticages de films, d’analyses d’images.

Au tournant des années 1980/1990, que de weekends à « La lanterne », le cinéma associatif de Courbevoie où il animait trois jours durant des projections de films d’un auteur ! Jean ouvrait la discussion par des retours sur image, séquence par séquence. Le public était composé des classes cinéma des lycées Albert Camus ou Paul Lapie et de celui nombreux, très large, très divers, intergénérationnel, des habitués de la Lanterne. C’était fantastique de voir combien les jeunes étaient vieux, vieux de toute la vieillerie du monde, de notre monde qu’il leur faut porter ! Et comment le cinéma peut les en affranchir. Ce n’est pas une idée sur les films que transmettait Jean mais la recherche d’une démarche, une proposition de regards croisés. Il ouvrait chaque discussion : « alors qu’est-ce que vous en dites, vous ? » Critiques, auteurs, films, publics. Découverte ainsi d’Ozu, Mizoguchi, Naruze, Cassavetes, Ophuls, redécouverte de Kubrick, Bergman, Jacques Tati. Et dans la salle où nous déjeunions frugalement ensemble, qui donnait sur le parc de Bécon, en terrasse sur la Seine, je crois bien que la lumière était toujours claire. J’ai aimé ces moments, ils ouvraient sur une connaissance partagée, sur l’horizon, c’était gourmand et drôle. Et qui n’a pas vu Jean manger ne connait rien de lui ! Célèbre son mot : « Quiconque n’a jamais vu un film de Mizoguchi, que l’on ne va passer qu’une seule fois et ne sacrifie pas cette projection à un

bon repas, n’aura rien compris, ni à la vie, ni à Mizoguchi. »

Ces deux dernières années, j’ai suivi les rencontres mensuelles du « ciné-club Jean Douchet » au cinéma Le Panthéon. En participant d’abord à un cycle Godard, puis au cycle Hou Hsiao Hsien l’année suivante. La même impression. Et l’on voyait encore combien il était jeune. La même élégance naturelle. Jean n’aura pas achevé le cycle Milos Forman qu’il ouvrit en septembre dernier. Il en était à la dix-huitième édition de son ciné-club. La dernière fois où j’ai croisé Jean ? À la Cinémathèque de Paris où il présentait Dies Irae de Dreyer, un autre qui avait lu les grands récits un crayon en main… Jean Douchet le tenait pour un très grand cinéaste, peut-être le plus grand expliquait-il. Il le tenait pour un réalisateur puissamment féministe. Ajoutant que tous les grands cinéastes le sont… Cela mérite d’être écouté en ces temps de houle, avec toutes les contradictions tragiques que l’on connaît. Figurez-vous que je pense comme lui.

On pourra lui reprocher des emportements d’idées, des fulgurances hasardeuses, des expressions approximatives. Il privilégiait le dialogue, l’échange direct, l’oralité. On l’a souvent surnommé le Socrate du cinéma. C’était une pensée qui cherchait sa bonne expression, son élocution hachée le montrait bien. J’ai sa voix grave en tête. Quelle pertinence, quel sens de l’observation, de l’analyse, quelle vivacité d’esprit, quelle liberté surtout ! Jean était un homme curieux, bon, il ne jugeait pas les personnes mais il disséquait les situations, il parlait juste et vrai. Ce passeur parti, beaucoup resteront au bord du quai… Devant eux, l’océan engloutit l’île, elle fond comme le sucre dans le café du matin. Dommage, fatalement dommage pour les voyants d’aujourd’hui. Il y a sans doute encore des films, et des bons, mais plus vraiment de cinématographie. Celle de Jean s’efface, disparaît. Elle était savante, cordiale et unique. Elle manquera, forcément. Elle couvrait toutes nos années depuis

l’émergence de la nouvelle vague et des Cahiers. Nous en avions besoin pour sortir de notre cécité.

Il y a trop peu de critiques dignes de ce nom, qui ne s’expriment pas que par des superlatifs mais reviennent au film, se font « contre » dans une lutte avec lui. La critique est en crise. Du coup, que reste-t-il du cinéma ? Je suis bien en peine de vous donner seulement trois ou quatre films de la période récente dont j’éprouve la nécessité de les revoir deux ou trois fois, avec la curiosité d’y découvrir des choses nouvelles ! Pour moi aussi alors, cette beauté exigeante, qui est celle de la vie même et que porte, portait ou devrait porter le cinéma, selon Jean Douchet, s’ensable. Comme Venise. Le cinéma ? « Son nom de Venise dans Calcutta désert »… Jean-Pierre Burdin

(*) L’Art d’aimer. Petite bibliothèque du cinéma, Éditions des cahiers du cinéma, 2003

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Ken Loach, en première ligne

Avec Moi, Daniel Blake, Palme d’or à Cannes en 2016, Ken Loach n’avait donc pas dit son dernier mot ! Le britannique, 83 ans et près d’une cinquantaine de films à son actif, revient en première ligne. Avec Sorry, we missed you, un drame social intense. Où les travailleurs précaires sont, pour une fois, au centre du récit.

 

Dominique Martinez – Quel est le sujet de votre dernier film, Sorry we missed you ?

Ken Loach – C’est l’histoire d’une famille de travailleurs précaires. Le père est chauffeur livreur. Il fait le pari qu’il peut gagner un millier de livres par semaine en travaillant pour une compagnie de livraisons en tant qu’« autoentrepreneur », comme on dit. Il veut trouver un moyen de sortir sa famille de l’endettement et d’exaucer leur rêve : être propriétaires de leur maison, avoir un chez soi. Pour cela, il doit porter l’entière responsabilité de son travail. Il fournit la camionnette nécessaire, qu’il achète grâce à la vente de la voiture de sa femme. Il doit aussi régler tous les problèmes afférents mais sans couverture contre le risque d’accident, sans congés payés ni congé maladie. Il croit être son propre patron, mais une application le chronomètre et le trace en permanence… C’est le travailleur le plus surveillé que l’on puisse imaginer, alors qu’il est seul. Du point de vue de l’entreprise, ce travailleur qui s’exploite lui-même doit travailler 12 à 15 heures par jour pour prétendre à un salaire moyen, c’est le jackpot !

La mère, elle, est auxiliaire de vie. Elle prend soi, à leur domicile, de personnes malades, handicapées et âgées. Elle les lève, les lave, prépare les médicaments, les repas et dispose pour cela de vingt minutes par personne. Obligée de se déplacer en transport en commun entre différents domiciles avec des temps de trajet non rémunérés, elle fait de longues journées sans être payée la moitié du temps, ce qui aboutit à un salaire au tiers du taux horaire minimum. Cet homme et cette femme se voient à peine, bien qu’ils forment une famille. Ils ont deux enfants qu’ils ne voient quasiment pas non plus et qui sont livrés à eux-mêmes. Et voilà une petite fille qui agit comme la mère de famille, un adolescent qui glisse vers la rupture scolaire. Tous les problèmes des travailleurs précaires retombent sur leur famille. Au boulot, on affiche le sourire de rigueur, de retour à la maison on s’effondre.

D.M. – Quel était votre objectif ?

K.L. – Il s’agissait de filmer autant les épreuves qu’endurent les travailleurs précaires que les répercussions parfois subtiles qu’elles entraînent sur la cellule familiale. Dans le film, c’est vraiment une belle famille, entre tendresse et colère, qui est en train d’être détruite sous nos yeux. Notre objectif ? Traiter ce sujet d’une manière complexe, à l’opposé de toute propagande. Les individus et es relations qu’ils développent avec les autres sont complexes. Nous voulions rendre justice à cette complexité d’un point de vue cinématographique. Dans le même temps, nous voulions transmettre des interrogations et de la colère au spectateur, une indignation qui l’accompagnerait au sortir du film. Comment pouvons-nous laisser faire ? Nous avons eu la journée de 8 heures, la semaine de 40 puis 35 heures, la Sécurité sociale, des carrières professionnelles linéaires… La façon dont la condition des travailleurs a changé et le caractère destructeur de ce changement devraient susciter notre rejet. La précarité n’est pas une fatalité, on peut refuser de vivre comme ça, on peut changer les choses.

D.M. – Comment ?

K.L. – En s’engageant. Avec l’émergence d’un mouvement politique qui comprenne que c’est une véritable lutte qui se dresse devant nous, non la négociation de quelques miettes laissées sur la table. On veut toute la table ! Le capitalisme peut être combattu, c’est un système fabriqué par les hommes. En plus de détruire les travailleurs, il est en train de détruire la planète. Tout se joue donc maintenant. Au XIXème siècle, on pouvait se dire qu’on a perdu la bataille mais qu’on gagnera la prochaine. Plus maintenant, au football on dit que c’est la finale de la coupe.

D.M. – Tout laissait supposer que Moi, Daniel Blake serait votre dernier film. Alors, pourquoi celui-là ?

K.L. – Quand on n’est plus tout jeune, il faut prendre chaque match comme il vient ! Nous n’étions pas certains de pouvoir en faire un nouveau. Le film appartient certainement à Paul Laverty, le grand coscénariste avec qui je fais équipe depuis des années. Pour notre précédent tournage, nous nous sommes rendus dans de nombreuses banques alimentaires et nous y avons rencontré beaucoup de travailleurs pauvres qui ne pouvaient pas manger jusqu’à la fin du mois avec leurs revenus. C’étaient des travailleurs précaires ou bien des intérimaires, sans aucune protection de l’employeur. Nous avons pensé qu’il serait intéressant d’aller enquêter de ce côté-là. La transformation du monde du travail est un sujet que nous suivons depuis plus de trente ans, depuis les grandes grèves des mineurs des années 80. Quand Margaret Thatcher les a attaqués et a détruit leurs communautés. Propos recueillis par Dominique Martinez

La précarité en portrait

Ken Loach s’attaque ici à l’ubérisation de l’économie. Celle qui, un peu comme au casino, promet rapidement beaucoup d’argent et une totale liberté aux travailleurs tentés par le pari de l’auto-entreprenariat. Sauf que la plupart du temps, elle les saigne au travail jusqu’à les laisser sur le carreau. Derrière le mirage du modèle économique low-cost, une armée de travailleurs précaires, qui n’ont d’autre statut que celui de variable d’ajustement, se débattent pour avoir une vie, une famille.

Sorry we missed you fait le portrait de l’une d’entre elles. Les parents ont tous deux un emploi, ils décident de saisir l’opportunité promise afin de réaliser leur rêve : solder leurs dettes et s’offrir enfin leur propre maison, celle qu’ils auraient dû pouvoir s’acheter une dizaine d’années auparavant si la banque n’avait pas fait faillite. Ils acceptent les sacrifices, s’accrochent, se serrent les coudes. Pour s’épuiser au final dans leur effort et briller par leur absence auprès de leurs gosses livrés à eux-mêmes. Ken Loach réalise ici ce qu’il sait faire de mieux. Un vrai film sensible avec un scénario en forme d’engrenage, une direction d’acteurs époustouflante et un sens du rythme digne d’un match de boxe. Dont on sort sonné et indigné.

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La vie scolaire, un film d’école

En 2017, il y eut Patients, le film adapté du roman autobiographique au titre éponyme de Grand Corps Malade. Aujourd’hui, le slameur et son co-scénariste, Mehdi Idir, reviennent au cinéma avec La Vie scolaire. Une comédie douce-amère en forme de plongée dans un collège de banlieue.

 

La rentrée des classes a sonné, les ados ont repris les sacs à dos et le chemin du collège. La sortie de La Vie scolaire, le deuxième film du slameur Grand Corps Malade et de son co-scénariste, Mehdi Idir, a marqué la fin de l’été. Les films qui font le portrait de l’école en banlieue sont devenus un classique dans un contexte où la question de l’enseignement et de l’éducation s’impose de plus en plus comme un enjeu crucial dans l’opinion publique, notamment dans ces zones dites prioritaires. L’an dernier, à cette même époque, sortait le caricatural Les grands esprits, avec Denis Podalydès. La Vie scolaire a le mérite de prendre le point de vue de l’équipe des surveillants à laquelle le titre fait explicitement référence.

Samia, une jeune conseillère principale d’éducation (CPE) débarque dans un collège de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) après avoir travaillé en Ardèche. Ses bonnes intentions chevillées au corps, elle découvre les enseignants et les élèves de cet établissement difficile, classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP), et va en particulier avoir à faire à une classe de quatrième « sans option » où sont rassemblés les laissés pour compte.

Un film sincère

Tourné dans et avec les habitants de la cité des Francs-Moisins, le film tire avantage d’une sincérité alliée à une belle énergie, de quelques situations comiques et de dialogues souvent en verve. C’est un franc hommage à l’humour et à la vitalité des quartiers populaires au sein desquels les difficultés socio-économiques et culturelles pèsent lourd dans l’échec scolaire. Le récit évite la vision manichéenne grâce à un scénario inspiré du vécu de Mehdi Idir, mais il reste en surface et se disperse dans des scènes anecdotiques ou des runnings gags qui se répètent gratuitement. La tonalité douce-amère qui se dégage du parcours de Yanis, adolescent moyen, de bonne volonté mais qui ne parvient pas à trouver sa place, est en revanche un registre sur lequel le film touche juste.

Dans un cadre scolaire où l’exploit tient autant de l’apprentissage de la vie en société que de celui de l’acquisition des savoirs, les insondables solitudes de l’adolescence restent hors de portée. Dominique Martinez

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