Archives de Tag: Poésie

Un moment rare, Avignon 2019

Jusqu’au 23/07, se donne Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Un spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, mis en scène par Irène Bonnaud. Avec un trio d’acteurs, François Chattot Jacques Mazeran et Martine Schambacher, qui se régale et nous régale ! Sans oublier Jean-Pierre – Lui, Moi à Villeneuve en scène et On voudrait revivre à La Caserne.

 

Est-ce une volonté délibérée des organisateurs du Festival ? Le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme, « afin de favoriser l’accès au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »…

Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui

unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement, avec l’assassinat de Pasolini, le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle a caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.) et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale, ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Jean-Pierre, Lui, Moi : Écriture et jeu Thierry Combe, spectacle en

© Helene Dodet

plein air au Verger de Villeneuve en scène. Clos d’une belle palissade de bois où sont accrochés bouts de ficelle et petits papiers, entre ciel bleu et chant des cigales, le terrain de jeu de Thierry Combe est dessiné au sol : l’espace de Jean-Pierre le frère déficient mental, celui des parents, celui des intervenants (médecin, psy, éducateur)… Et le comédien d’évoluer d’un espace à l’autre, d’un personnage l’autre, avec un humour et un naturel confondants ! Nul voyeurisme ni pleurnicherie, de la délicatesse et une profonde tendresse pour ce frère bien réel dont il nous dresse le portrait et la vie au quotidien, de la naissance à l’enfance jusqu’au foyer où, adulte, il réside aujourd’hui. « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec ce spectacle », commente Thierry Combe, le plainoisien d’adoption et complice de Franck Becker, l’ancien directeur de Scènes du Jura. Et nous aussi de nous amuser et rire vraiment, follement, de Jean-Pierre et lui, sans crainte, ni honte et fausse pudeur. D’une scène à l’autre, entre situations cocasses et dialogues intimes, Combe redouble d’énergie et de talent pour emporter le public dans cette aventure singulière : accueillir l’autre dans sa différence, faire fi de la norme et du handicap, laisser place à la dignité humaine de chacun ! Entre humour et émotion, un spectacle de haute teneur et riche en surprises de tout genre. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », affirmait l’humoriste Pierre Desproges. Avec Thierry Combe, ce n’est pas seulement permis, c’est fortement recommandé ! Yonnel Liégeois

On voudrait revivre : Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet sur

©félix taulelle

les chansons de Gérard Manset, dans une mise en scène de Chloé Brugnon, La Caserne. Les chansons de Manset, quel univers ! Poétique, musical, intimiste dont s’emparent avec conviction les deux jeunes comédiens, récitants-chanteurs et musiciens… Plus et mieux qu’un spectacle hommage, en musique et poésie une plongée profonde dans l’univers de celui qui ne boit ni gin ni café ni bière mais qui se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » ! Mêlant enregistrements, entretiens et paroles des chansons de Manset, le duo parfait entremêle verbe poétique et ligne mélodique pour nous faire ressentir émotions, pulsions, sensations d’un artiste trop méconnu du grand public. La scène devient studio, les planches intimité d’un local où s’amoncellent outils de création pour tout décor. Une mise en scène superbement orchestrée par Chloé Brugnon, un espace de jeu superbement agencé, éthéré, onirique où se jouent, se chantent et défilent paroles et musiques d’une vie, de la vie : celle de Manset, la nôtre aussi baignée parfois de solitude et de nostalgie, avec ce trop plein de tendresse parce que perce l’envie, même « si loin de son enfance, (de) refaire peut-être encore le grand parcours », de vouloir revivre. Avec un désir, fort : se laisser porter et emporter, encore et toujours, loin de toute mer agitée et des faux succès médiatiques, par cette vague déferlante de notes et de mots envoûtants. Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet ? Avec Gérard Manset, un trio de belle composition. Yonnel Liégeois

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Le grand Jacques, Avignon 2019

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, Jacques Brel s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Mais le grand Jacques, oui, dans « Le Grand feu » au Théâtre des Doms, avec le rappeur belge Mochélan mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden. Sans oublier « Soyez vous-mêmes » au Théâtre des Lucioles et « Sang négrier » au Théâtre du Verbe fou.

 

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi en Avignon, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches du Théâtre des Doms, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, envoûte l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent. Le rêve de l’artiste ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, « Le grand feu » est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ». Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique « Six pieds sous terre », le pourfendeur des Flamandes et le compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor video fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes : Texte et mise en scène de Côme de Bellescize, Théâtre des Lucioles. Au siège d’une fabrique de javel, une D.R.H. reçoit une jeune postulante à qui elle conseille surtout de rester elle-même… Un entretien d’embauche qui vire progressivement en un diabolique et invraisemblable dialogue. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, la candidate est conviée à se délivrer des poisons qui polluent son existence. Magistrales, les comédiennes Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouveau huis-clos du « maître et de l’esclave » ! Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse subtilement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Y.L.

Sang négrier : L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi, Théâtre du Verbe fou. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Y.L.

 

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Père et mère, Avignon 2019

Nouveau lieu du Off, du 6 au 26/07, Avignon-Reine Blanche offre une belle programmation. Dont « Comme disait mon père & ma mère ne disait rien »un texte de Jean Lambert-wild mis en scène par Michel Bruzat. Sans oublier « Un démocrate » à Présence Pasteur.

 

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène d’Avignon-Reine Blanche : dire, comment dire ou ne pas dire ! L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait

Co Franck Roncière

mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Incontestablement, il y a là quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Un démocrate : Texte et mise en scène de Julie Timmerman, Présence Pasteur. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

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Avignon 2019, 73ème du nom !

Le 4 juillet, Avignon frappe les trois coups de la 73ème édition de son festival. Durant près d’un mois, sous toutes ses formes et dans tous les genres, le théâtre va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, parmi d’autres festivals d’été : Brioux, Bussang, Grignan, Pont-à-Mousson, Vitry.

 

« Le danger partout s’est accru de vivre dans un monde désenchanté, un monde où nous serions seuls face à la culpabilité et à l’impuissance », confesse Olivier Py, l’ordonnateur du Festival d’Avignon . « Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, le théâtre propose tout simplement de nous réunir (…) pour désarmer nos solitudes et en faire un art de l’avenir », poursuit le directeur et metteur en scène dans son éditorial à l’ouverture de cette 73ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !

C’est la raison-même de ce site, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont du In : Pascal Rambert avec son « Architecture » à la Cour d’honneur, Clément Bondu et les élèves de l’École supérieure d’art dramatique de Paris en « Dévotion » au Gymanase du Lycée St-Joseph, Olivier Py et son « Amour vainqueur » au Gymnase du Lycée Mistral, Maëlle Poésy « Sous d’autres cieux » au Cloître des Carmes et Roland Nauzet avec « Nous, l’Europe, Banquet des peuples » en la Cour du Lycée St-Joseph… Un choix forcément partiel, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : Avignon-Reine Blanche, le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fumeEspace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le petit Louvre, l’Artéphile, sans oublier Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT… Dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, il est jouissif d’oser aussi le saut dans l’inconnu : en se laissant porter par le bouche à oreille, en se laissant convaincre par le prospectus offert en pleine rue !

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! Non et non,  ce n’est pas encore cette année que Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry, se rendra dans le Vaucluse… En cette gare désaffectée, sa « fabrique d’objets artistiques en tous genres », l’original chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, pour un dépaysement garanti, à la rencontre de moult compagnies et artistes. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton depuis plus d’un siècle sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Simon Delétang, le directeur et metteur en scène, inaugure la saison avec trois belles affiches, ambitionnant de rompre avec le concept de « festival » pour concocter une programmation à l’année : « La vie est un rêve » de Pedro Calderon de la Barca, « Moi, Bernard » de Bernard-Marie Koltès et « Suzy Storck » de Magali Mougel. Sans omettre quelques autres succulentes friandises artistiques, littéraires et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année le célèbre « Ruy Blas » de Victor Hugo. L’histoire tragique de ce héros, « humble ver de terre amoureux d’une étoile », que met en scène Yves Beaunesne. « Il y a avec ce Hugo qui se montre si proche de nous dans sa sensibilité aux désordres du monde », souligne le metteur en scène, autant « un conte de fée (un valet aime la reine et devient son premier ministre), qu’un mélodrame (deux cœurs purs saisis d’amour fou succombent à un serpent machiavélique) ou une tragédie sociale (malgré sa valeur, un prolétaire meurt victime de la tyrannie des grands) »… Pas de château ni de demeure seigneuriale à Brioux-sur-Boutonne (79), la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival mais une belle place, celle du Champ de foire où le public est invité à y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Avec, entre autres, l’ami Hourdin Jean-Louis et son énigmatique « Y a pas de titre, mais venez quand même ! », Jean-Pierre Bodin et son inénarrable « Banquet de la Sainte Cécile », Robin Renucci et les Tréteaux de France pour la création nationale de la « Bérénice » racinienne. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival plus que trentenaire mais toujours quelque peu insoumis !

À l’image de Michel Didym, l’infatigable découvreur des écritures contemporaines lors de la fameuse « Mousson d’été » ! Au cœur de la Lorraine, le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Un authentique terrain de rencontres nationales et internationales (Argentine, Australie, Espagne, Islande, Italie, Norvège, Serbie, Turquie, USA…) autour de lectures, de mises en espace, de conversations et de spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur.

Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur ou abonné des Chantiers de culture, bel été, belles découvertes et rencontres culturelles. Yonnel Liégeois

 

Une sélection de RDV en Avignon :

Le 10/07, de 14h à 18h  à la Maison des professionnels du spectacle vivant, Cloître Saint-Louis : « Quand le travail entre en scène ». Co-organisée par Travail&Culture et Théâtre&Monde du Travail, cette deuxième rencontre de la plateforme Culture-Arts/Travail regroupe experts du monde du travail (chercheurs et professeurs du CNAM et du CNRS) et gens de théâtre (metteurs en scène et auteurs) pour débattre autour de deux questions centrales : comment le théâtre participe-t-il à réinterroger nos rapports au travail dans toutes leurs complexités ? Comment peut s’esquisser sur la scène du théâtre de nouveaux visages du travail ? Conférences et tables rondes avec la participation, entre autres, de Rémi De Vos (auteur), Dominique Lhuilier (professeure en psychologie du travail au CNAM), Christophe Rauck (metteur en scène et directeur du Théâtre du Nord), Danièle Linhart (sociologue du travail au CNRS), Vincent Dussart (metteur en scène, compagnie de l’Arcade).

Les 13 et 14/07, Site Louis Pasteur Supramuros : « Week-end pour une République de l’hospitalité ». Co-animés par Amnesty International, SOS Méditerranée et la Licra, expo-échanges et débats autour de la question de l’accueil des migrants et des personnes exilées. Parce que la fratenité n’est pas qu’un mot écrit au fronton des mairies… Avec la participation de réfugiés et de responsables d’associations, de journalistes et de photographes de l’Aquarius, de philosophes et de juristes, de Laurent Gaudé et Roland Auzet (auteur et metteur en scène de « Nous, l’Europe, banquet des peuples », du 06 au 14/07 à 22h00 dans la Cour du Lycée St-Joseph) .

Les 16 et 17/07, de 11h30 à 18h00, à la Maison Jean Vilar : « Le temps des revues ». Trop confidentielles, peu médiatisées et souvent connues d’un seul public averti, les revues théâtrales jouent pourtant un rôle essentiel. Par leur regard décalé sur l’actualité scénique, leur capacité d’analyse et de réflexion pour dépasser l’événementiel et l’éphémère du spectacle vivant… Pendant deux jours, carte blanche est offerte ainsi à sept revues pour un temps de rencontres et d’échanges, permettre aux festivaliers de découvrir la richesse incroyable de leur contenu éditorial. Parmi elles, la Revue d’histoire du théâtre, Théâtre/Public, Alternatives Théâtrales et Frictions Théâtres-Écritures de notre ami et confrère Jean-Pierre Han, le fondateur et rédacteur en chef, qui ouvrira le bal des débats le 16/07 à 11h30 en compagnie de Robert Cantarella et d’Eugène Durif. Avec un numéro Spécial anniversaire (Hors-série n°8, « 30 éditos+1 », 192 p., 15€), pour fêter les vingt ans d’existence de la revue !

Le 16/07, de 14h30 à 16h00, Site Louis Pasteur Supramuros : « Les ateliers de la critique ». Sous l’égide de l’A.P.C., l’Association Professionnelle de la Critique, un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent ensemble des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques !, de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs).

Jusqu’en février 2020, de 9h00 à 20h00, Grande Chapelle du Palais des Papes : « Ecce Homo, Interventions 1966-2019 ». Pionnier du « street art », le grand plasticien Ernest Pignon-Ernest donne à voir plus de cinquante ans de son travail aux quatre coins du monde. Près de 400 œuvres (photographies, collages, dessins au fusain pierre et encre noire, documents) sont ainsi exposées, de 1966 à nos jours. Ses images grand formats, les collages qu’il réalise dans les rues des villes du monde entier et sur les murs des cités sont caractéristiques de son travail. Un artiste prolifique, maître en l’art éphémère, qui inscrit toujours ses « Interventions » dans un esprit d’engagement politique et social, de défenseur de grandes causes, de gardien de la mémoire et de l’histoire collective.

Dans une déclaration commune, Olivier Py et Philippe Martinez annoncent que le Festival d’Avignon et la CGT ont décidé, en plus d’une école des spectateurs avec les comités d’entreprise, d’accueillir 200 spectateurs, salariés-ouvriers-précaires-sans papiers. Qui seront invités à l’ouverture de la 73ème édition dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, assisteront à des spectacles, rencontreront des artistes, partageront leurs expériences.

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Et boum, là, Vian !

Il ya soixante ans, le 23 juin 1959, disparaît Boris Vian. D’un malaise cardiaque lors de la projection de l’adaptation controversée de son roman, J’irai cracher sur vos tombes. Il avait 39 ans. Un jour anniversaire, prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile à proximité de son compère Prévert et prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Touche-à-tout de génie, enfant terrible des lettres françaises, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro de novembre-décembre 2009 que la revue Europe lui consacra. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit la biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Il est vrai que, dilettante par nature et de vocation, Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus, comme ceux des chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

La publication de ses œuvres romanesques complètes, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un précurseur à (re)découvrir, du surréalisme comme du nouveau roman. Yonnel Liégeois

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Prévert, l’iconoclaste poète

Le 11 avril 1977, disparait Jacques Prévert. Un immense poète encore d’actualité, de plus en plus apprécié de la maternelle à l’université, un temps surréaliste mais toujours iconoclaste. Chanté par les plus belles voix, apprécié des plasticiens pour ses collages, encensé par les plus grands noms du cinéma. De la plume au bitume, une poésie aux multiples facettes.

 

S’éteint en terre normande, le 11 avril 1977, Jacques Prévert, l’auteur des Feuilles Mortes. « L’une des cinq chansons françaises qui ont fait le tour du monde, avec une version japonaise, chinoise, russe, arabe… », soulignait Françoise Canetti en 2017, l’année du quarantième anniversaire du décès du poète où nouveautés littéraires et discographiques se ramassaient à la pelle ! Elle fut la maître d’œuvre d’un formidable coffret de trois CD rassemblant 45 chansons et 25 poèmes du grand Jacques avec pas moins de 35 interprètes. De Cora Vaucaire à Bob Dylan, d’Iggy Pop à Jean Guidoni, de Jeanne Moreau à Philippe Léotard… Clope au bec, chapeau sur la tête et toutou à ses pieds, le regard songeur sur les quais de Seine comme l’immortalisa son copain photographe Robert Doisneau, Prévert s’en moquerait aujourd’hui : près de 500 établissements scolaires portent son nom, le plaçant juste derrière Jules Ferry en tête de ce classement honorifique !

Une notoriété qui eut l’heur de déplaire à certains. « Jacques Prévert est un con », déclarait sans préambule Michel Houellebecq dans un article aux Lettres Françaises en 1992. Pourquoi ? Parce que ses poèmes sont appris à l’école, qu’il chante les fleurs et les oiseaux, qu’il est un libertaire donc un imbécile… Si d’aucuns n’apprécient guère les auteurs populaires, ils furent pourtant nombreux, les gens de renom, à saluer la sortie du recueil Paroles en 1946 : André Gide, René Char, Georges Bataille, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ! « Ses détracteurs n’ont certainement pas lu toute son œuvre, mon grand-père avait conscience d’être enfermé dans son rôle de poète des écoles », déplore Eugénie Bachelot-Prévert. Pourtant, « il a aussi écrit des textes très subversifs, en réalité les personnes qui l’attaquent estiment que la poésie doit être réservée à une élite ». Avec Prévert, il faut apprendre à dépasser les clichés, à goûter la force de son verbe autant que celle de ses engagements politiques et sociaux, à mesurer la pluralité de son talent.

 

Qui ne se souvient du célèbre Dîner de têtes, du Cancre ou de Barbara ? Des poèmes passés à la postérité que des générations de lecteurs, d’abord en culottes courtes puis montés en sève sous leurs cheveux blancs, ne cessent de déclamer avec bonheur et volupté… La mémoire, tenace, ne peut oublier ce qui fait trace ! D’aucuns pourtant l’ignorent, selon l’expression même du grand Jacques, certains de ces poèmes furent proférés, « gueulés » en des lieux où la poésie ordinairement n’avait pas droit de cité : à la porte des usines, à l’entrée des cités. Ainsi, en va-t-il de cette hilarante et pourtant dramatique Pêche à la baleine écrite en 1933 et publiée dès 1946 dans le recueil Paroles. C’est ce que nous révèle André Heinrich, patient et éminent collecteur de l’intégralité des Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre. Même s’il refusa toujours de « se faire mettre en cellule », Prévert très tôt afficha une sensibilité proche des milieux communistes. Déjà, au temps du surréalisme, avec Tanguy et Duhamel, le trio infernal clamait son indépendance, juste pour contrarier André Breton dont il ne supportait pas l’autoritarisme ! Ami du peuple, des pauvres et des miséreux, Prévert ne cessera de dénoncer l’injustice mais il demeurera toujours rétif à tout embrigadement, tout système, toute hiérarchie. À l’image de son compère Boris Vian, dont il sera voisin de palier cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge.

Jacquot l’anarchiste ne pouvait supporter la charité mielleuse du cercle familial, les généraux, les évêques et les patrons… Alors, il écrit des textes et des chansons pour la FTOF, la Fédération du Théâtre Ouvrier Français, d’inspiration communiste. Qu’il joue ensuite, avec la bande des joyeux lurons du groupe Octobre (Maurice Baquet, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières, Paul Grimault, Pierre Prévert…), aux portes des usines Citroën en grève par exemple ! Un grand moment de révolte où le nom du patron rime avec millions et citron, un appel ouvert à la grève généralisée clamé à la Maison des syndicats en mars 1933… Suivront d’autres pamphlets, devenus des classiques aussi célèbres que les écrits dits « poétiques » de Jacques Prévert : La bataille de Fontenoy, L’émasculée conception ou La famille Tuyau – de – PoêlePrévert brandit haut « La crosse en l’air » contre cette société qui s’enrichit sur le dos des exclus. C’est pour tous ces gens de peu qu’il part en croisade « crier, hurler, gueuler… Gueuler pour ses camarades du monde entier, ses camarades cimentiers…, ses camarades égoutiers…, ses camarades surmenés, exploités et mal payés…, pour ses camarades de toutes les couleurs, de tous les pays ». La lecture réjouissante d’une œuvre puissante qui, de nos jours, n’a rien perdu de son acuité.

 

Une œuvre, une écriture que Prévert le scénariste décline aussi au cinéma avec les plus grands réalisateurs (Marcel Carné, Jean Renoir, Paul Grimault…) et comédiens (Jean Gabin, Arletty, Michèle Morgan, Michel Simon, Louis Jouvet…) de son temps ! Des répliques ciselées au cordeau, passées à la postérité, dont chacun se souvient (« Bizarre, moi j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre », « T’as d’beaux yeux, tu sais ») comme des films culte dont elles sont extraites : « Le crime de monsieur Lange », « Drôle de drame », « Quai des brumes », « Les enfants du paradis »… Le cinéma ? Un art auquel l’initie son frère Pierre dans les années 30, qu’il affine après guerre en compagnie de Paul Grimault, l’un des précurseurs du cinéma d’animation en France. Ensemble, ils signent « Le roi et l’oiseau », un authentique chef d’œuvre à voir ou revoir absolument.

Prévert adore aussi rassembler des éléments divers (photos, tissus, dessins..) pour épingler encore le monde par-delà les mots… Des collages qu’il offre ensuite à Minette sa fille ou à Picasso son ami. C’est en 1948, suite à un grave accident, que Prévert alité se prend à jouer du ciseau, de la colle et du pinceau. Un passe-temps qui se transforme très vite en une véritable passion, encouragée par ses potes Picasso et Miro. Il maraude gravures et documents chez les bouquinistes des quais de Seine, il taille menu les photographies de Brassaï et de Doisneau, il cisaille sans vergogne images et cartes postales. Au terme de son existence, il aura réalisé pas loin de 1000 collages, d’aucuns étonnants de beauté, d’humour et d’imagination. De surprenantes œuvres d’art au parfum surréaliste et fantaisiste, méconnues du grand public… En un superbe coffret, outre le recueil Paroles, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’y ajouter un fascicule des plus beaux collages de Prévert. Où l’humour et la couleur explosent à chaque page, un superbe cadeau à offrir, voire à s’offrir !

Entré au panthéon de La Pléiade, la célèbre collection au papier bible, Jacquot l’anticlérical doit bien rigoler en son éternelle demeure. Il en est une, en tout cas, qu’il n’aura jamais déserté de son vivant, qui nous le rend immortel : celle du Verbe proclamé ou chanté, colorié ou filmé. « La poésie, c’est ce qu’on rêve, ce qu’on imagine, ce qu’on désire, et ce qui arrive, souvent », écrivait Jacques Prévert. À vos plumes alors, poètes des villes et des champs, c’est le printemps ! Yonnel Liégeois

 

À lire, à écouter :

– « Jacques Prévert, œuvres complètes » : deux volumes à La Pléiade, sous la direction de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster. « Paris Prévert », de Danièle Gasiglia-Laster en collaboration avec Fatras/Succession Jacques Prévert.

– « Paroles » : un coffret comprenant le recueil de poèmes et un fascicule de collages.

– « Jacques Prévert n’est pas un poète » : une biographie dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux.

– « Prévert&Paris, promenades buissonnières », « Jacques Prévert, une vie », « Prévert et le cinéma », « Le cinéma dessiné de Jacques Prévert » : les principaux ouvrages signés par Carole Aurouet, docteur en littérature et civilisation françaises à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle et éminente érudite de l’univers « prévertien ».

– « Jacques Prévert, ces chansons qui nous ressemblent » : un coffret de trois CD comprenant 70 chansons et poèmes.

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À Saint-Denis, la littérature russe couronnée

Jusqu’au 20 avril, le Centre dramatique national Gérard-Philipe à Saint-Denis (93) consacre son espace à la littérature russe. D’abord avec deux pièces à l’affiche (En se couchant, il a raté son lit de Daniil Harms et Onéguine de Pouchkine), ensuite avec deux soirées poétiques (Le dernier départ et Avril). Sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

Depuis début mars, André Markowicz est l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur, Jean Bellorini, qui met en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, avec En se couchantDans une géniale mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf, l’absurde au sommet de l’écrit, un bijou d’humour grinçant), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout (texte, acteurs, mises en son, en image et en scène) est parfaitement en correspondance… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage.

L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités. L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

 

Le dernier départ et Avril

Avec Françoise Morvan, sa compagne et complice elle-même traductrice, André Markowicz propose deux soirées poétiques autour d’auteurs russes, connus ou méconnus. « Sonia Wieder-Atherton a longtemps travaillé à une transposition pour violoncelle de la Sonate pour violon de Béla Bartók. Les rares privilégiés qui l’ont entendue jouer cette transposition savent qu’ils ont vécu un moment artistique majeur », commente André Markowicz. « Il nous est venu l’envie de la confronter au texte de l’un des plus grands poètes russes de notre temps, Guennadi Aïgui, écrit en 1988 à l’occasion de sa première visite à Budapest. Le Dernier Départ est consacré à la déportation des juifs de Budapest et à la figure de Raoul Wallenberg qui a sauvé des milliers de personnes avant de disparaître, sans doute arrêté et assassiné par le NKVD ». Le 03/04 à 20h30, Sonia Wieder-Atherton au violoncelle, André Markowicz dira le texte, à la fois en russe et en français, dans sa propre traduction.

Le 10 avril, toujours à 20h30 au T.G.P., se déroulera une soirée peu banale, voire étrange, en tout cas originale ! « Depuis plusieurs années, Françoise Morvan se livre à une expérience de poésie surtout destinée à un public qui ne lit pas de poésie », explique André Markowicz. « Mettant ses textes en résonance avec les chansons du répertoire traditionnel breton interprétées par Annie Ebrel et avec la poésie russe, elle compose des histoires très simples, nées d’un lieu et d’un temps précis mais ouvrant sur la poésie universelle ». Et de poursuivre : « Glissant du texte au chant repris comme en miroir, Annie Ebrel (dont le nom veut dire « avril » en breton) assure la légèreté du passage du breton au français. Comme je trame sur le son-même du russe l’improvisation en français. Et la contrebasse d’Hélène Labarrière vient donner de la profondeur et unir ces voix ».

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