Archives de Tag: Poésie

Mahmoud Darwich, le poète

Jusqu’au 16/09, au Théâtre de Gennevilliers (92), Stéphanie Béghain et Olivier Derousseau proposent Et la terre se transmet comme la langue. Un spectacle d’un souffle passionné, dans un dispositif sans cesse réinventé.

Tout l’étage du T2G Théâtre de Gennevilliers sert d’écrin au déploiement d’Et la terre se transmet comme la langue, écrit par Mahmoud Darwich à Paris en 1989. Le poème – sans doute l’un des plus complexes du recueil Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar et publié chez Actes Sud (Sindbad) en 1999 – est d’abord introduit par une exposition-chantier qui contextualise et fait résonner le texte. Objets, dessins, photos, calligraphie (Ahmad Dari), cartes multiples, documents d’archives, dont les décrets militaires promulgués de 1967 à 1992 en Palestine occupée où figure notamment celui sur les « absents-présents », permettent une déambulation historique éclairante.

Les spectateurs se voient aussi remettre un catalogue intitulé « Document(s) », où de nombreuses photos, non créditées ni légendées, invitent à une réflexion sur le traitement de l’image et de l’actualité, et sont suivies d’une compilation pédagogique de repères et de dates clés qui vont de 1 200 avant notre ère jusqu’au 2 août 2021 (où Ismaël Haniyeh est reconduit à la direction du bureau politique du Hamas).

L’appel à la prière, la mélodie d’un piano…

Au plateau, le déploiement se poursuit dans la scénographie d’Olivier Derousseau (avec Éric Hennaut) par une installation de caisses et palettes, deux immenses échelles inclinées comme des lignes de fuite, évoquant un paysage abstrait d’errance et de dépossession. Ce sont d’abord quatre lecteurs du groupe d’entraide mutuelle le Rebond, d’Épinay-sur-Seine, qui ouvrent le spectacle avec des extraits d’État de siège. Leur présence fragile et sincère donne le la à l’arrivée assurée de Stéphanie Béghain, veste rouge brique et pantalon marron. La comédienne (artiste associée au T2G) adresse ici simplement le texte.

Durant près d’une heure, elle va chercher sa profération et son souffle. Faire entendre sa musique et ses images épiques et lyriques auxquelles vient faire écho une orchestration technique qui entremêle l’imaginaire et le réel, convoque le bruit de la rue et des voitures, celui des avions qui trouent le mur du son, les cris des enfants qui jouent ou jettent des pierres, l’appel à la prière, le hennissement d’un cheval, la mélodie d’un piano… Elle va traverser l’espace sonore et géographique comme en quête d’un espace intérieur. Dans un moment de rupture, la toile noire qui fait face au public laisse apparaître des gradins dans un dispositif bifrontal qui est ici soustrait aux spectateurs et ancré sur scène dans la réalité du poème qui s’adresse aussi à l’occupant : «…Que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée. Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison… »

En arabe, la maison se dit al-bayt, qui désigne tout autant le vers poétique, et l’on a souvent dit que, pour Darwich, « le foyer de la langue serait donc le poème » ; qu’il ne voulait plus être « un poète palestinien, mais un poète de Palestine ». Il était aussi une voix de la poésie et de la Palestine. Tous ceux qui l’ont entendu dire et vivre ses poèmes ne peuvent que ressentir cruellement sa présence-absence. Marina Da Silva

Jusqu’au 16/09 au T2G Théâtre de Gennevilliers, 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers (Tél. : 01 41 32 26 10).

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Charleville, entre gaines et fils

Du 17 au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival ! Pour cette 21e édition historique, la capitale mondiale de la marionnette va vibrer à la découverte de 104 spectacles venus de 16 pays différents. à gaine ou à fils, gigantesque ou minuscule, elle a désormais conquis la scène. En salle ou dans la rue, même dans les locaux de la CGT, un art millénaire éminemment vivant et populaire.

Qu’on se le dise, après soixante ans d’existence le doute n’est plus de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Comme un rituel désormais bien rodé, tous les deux ans la ville se métamorphose en un immense castelet. Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui, en France et dans le monde.

Pierre-Yves Charlois, le nouveau directeur du FMTM, se veut optimiste. Malgré le traumatisme de la pandémie et l’absence de compagnies en provenance d’Amérique ou d’Asie… « Nous sommes dans une année exceptionnelle à plus d’un titre. Non seulement le festival fête ses 60 ans, mais nous célébrons aussi les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette, installé depuis 1981 à Charleville-Mézières, ainsi que les 30 ans du Grand Marionnettiste, cet automate de 10 m de haut qui s’anime toutes les heures non loin de la place Ducale. Symboliquement, ce triple anniversaire est très fort ». Avec des convictions et des orientations clairement affichées.

D’abord, le festival s’ouvre grand aux compagnies émergentes, ces jeunes troupes frappées de plein fouet par la crise sanitaire, frustrées de représentations. Place est faite, ensuite, aux esthétiques nouvelles selon le vœu du directeur. « J’ai souhaité développer de nouveaux axes thématiques forts et originaux au sein de la programmation, comme la magie nouvelle, le fantastique, le cabaret, la performance, le théâtre de sable ou d’argile. Nous accueillons donc des créations qui développent des univers insolites, voire troublants ». Et de conclure : « c’est parce que nous sommes à la pointe de l’innovation que nous sommes une figure de proue mondiale ». Il n’empêche, du passé il ne s’agit pas de faire table rase. Les valeurs sûres, historiques, de la marionnette ont répondu à l’appel de ce nouveau rendez-vous : Emilie Valantin, Turak, Les Anges au Plafond, Ilka Schönbein, la compagnie Trois-Six-Trente

Pour ce cru 2021, la CGT des Ardennes assure une nouvelle fois sa présence dans le « Off » du Festival : depuis douze ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille quatre compagnies pour des spectacles en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 23/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux du SFA.

Au pays de Rimbaud, d’insolites pantins vont à nouveau faire parler d’eux durant dix jours : pour les carolomacériens comme pour tous les amoureux de la marionnette, de belles heures à venir entre rire et émotion ! Yonnel Liégeois

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Mikis Theodorakis, l’odyssée d’une vie

Décédé le 2 septembre à Athènes, Mikis Theodorakis était âgé de 96 ans. Résistant face au nazisme puis face aux colonels, l’homme fut durablement engagé politiquement. L’immense compositeur grec a écrit moult opéras, oratorios, musiques de chambre ou de variété.

Sa vie est une odyssée peuplée de tempêtes, de fantômes, de pièges et de lumières. Devant l’immensité de son œuvre, protéiforme, impressionnante, devant son engagement politique, on ne peut que s’incliner devant un homme, un artiste qui, contre vents et marées, a redonné à son pays, la Grèce, la place qui lui revient dans le concert des nations.

Une vie orchestrée avec fougue

Mikis Theodorakis a été de tous les combats, orchestrant sa vie avec cette fougue, cette joie que l’on retrouve dans ses musiques. Jamais dans la demi-mesure, toujours dans l’éclat d’un opéra, d’un oratorio, d’une symphonie où les percussions rythment des mélodies d’une richesse musicale infinie. Il est Zorba, cet homme qui au bout du désespoir danse le sirtaki sur une plage en ruines parce que « l’homme doit avoir un grain de folie, ou alors il n’ose jamais couper les cordes et être libre ». C’est Zorba qui lance cette phrase à son jeune ami anglais dans le film de Michael Cacoyannis. Peu de monde se souvient de l’histoire mais la mémoire populaire a retenu cette scène finale où Zorba, Anthony Quinn, apprend à son compagnon d’infortune à danser le sirtaki, une danse qui n’existait pas et spécialement créée pour le film. Les deux hommes se tiennent par les épaules et entament une danse de tous les diables pour conjurer leur échec et défier la fatalité. Zorba est Mikis. Mikis est Zorba. Une espèce de folie, une soif d’écrire et de composer, de diriger les plus grandes formations symphoniques du monde, des chœurs majestueux, comme d’écrire, avec la même passion, des chansons populaires inspirées du folklore de son pays.

Écoutez la musique de Serpico, le film de Sidney Lumet réalisé en 1973. Écoutez Alone in the Apartment… Un vieil air de jazz new-yorkais joué par un orchestre de bal fatigué, un peu comme Serpico (Al Pacino). Écoutez, regardez, observez sa direction du Canto General, cet immense poème épique de quinze mille vers écrit par Pablo Neruda qui raconte l’histoire de l’Amérique latine joué à Santiago du Chili en 1993. Mikis, la chevelure grise en bataille, dirige avec un plaisir contagieux cet oratorio. Celui-là même qu’il avait dirigé sur la grande scène de la Fête de l’Humanité en 1974, soit un an après le coup d’État militaire de Pinochet au Chili. Peut-être existe-t-il des images de ce moment, qui sait… Ceux qui y étaient s’en souviennent.

On ne peut dissocier l’artiste de l’homme politique. Alors qu’il donne son premier concert à l’âge de 17 ans, il s’engage, dans un même mouvement, dans la résistance contre le nazisme. Nous sommes en 1941. Un an après, Theodorakis est arrêté une première fois, torturé mais parvient à s’échapper. À la Libération, il est de tous les combats contre les royalistes grecs. Sauvagement battu lors d’une manifestation populaire en 1946, il sera déporté deux fois à l’île d’Ikaria puis transféré dans un « centre de rééducation » sur l’île de Makronissos. Il survivra aux pires châtiments et parviendra à sortir vivant de cet enfer à ciel ouvert.

À Paris, il suit les cours de Messiaen au conservatoire

En 1950, il obtient ce que les occupations allemande et italienne l’avaient empêché d’obtenir, son diplôme en harmonie, contrepoint et fugue. Il a déjà composé une dizaine de musiques de chambre, fondé son premier orchestre et créé, à Rome, son ballet Carnaval grec en 1953. Un an après, il s’installe à Paris, suit les cours d’Eugène Bigot pour la direction et Messiaen pour la composition au conservatoire. Ses musiques de ballets, les Amants de Teruelle Feu aux poudres et Antigone, sont auréolées de récompenses. Au total, il signera les bandes originales de plus d’une trentaine de films et autant pour le théâtre, des centaines de mélodies sur des textes de poètes tels que Georges Séféris, Iakovos Kambanéllis, Yannis Ritsos, Federico Garcia Lorca et, plus tard, Pablo Neruda…

Des « chansons populaires savantes »

Il retourne en Grèce en 1960 avec le projet de composer des « chansons populaires savantes » pour s’adresser au plus grand nombre. Compositeur prolifique et flamboyant, reconnu, admiré par ses pairs, croulant sous les récompenses, Mikis fut longtemps communiste ou compagnon de cœur et de route, on ne sait plus, ardent patriote, au sens noble du terme, pour défendre la Grèce face aux royalistes puis aux colonels qui voulaient faire main basse sur le pays. Toujours debout face à une Europe méprisante à l’égard de son pays, de son histoire. Ces dernières années, il s’était éloigné des communistes, puis de la gauche, s’était retrouvé ministre dans un gouvernement de coalition avec la droite. Il fut accusé d’antisémitisme pour ses prises de position en faveur du peuple palestinien, accusations instrumentalisées quelques années après en France par une droite revancharde. Le 27 juin 2012, l’Humanité publia un texte où il récusait avec fermeté ces accusations.

Malade, il vivait retiré de la vie publique, souvent hospitalisé. Il nous reste ses musiques, des milliers de partitions écrites par un homme révolté, un génie musical qui aura consacré toute sa vie à la musique, à la liberté. Marie-José Sirach

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Armand Gatti, toujours vivant

En avril 2017, à l’âge de 93 ans, Armand Gatti s’effaçait d’un monde qu’il avait traversé à l’ère des révolutions. On ne l’oublie pas dans ce temps autre, disloqué, ossifié dans l’incertitude et les colères. à travers divers textes redécouverts, un auteur et créateur toujours vivant.

Grâce à Matthieu Aubert, qui mettait en scène en 2016 ce texte oublié à la Parole errante de Montreuil (93), on redécouvre La moitié du ciel et nous (1). En 1969, à Berlin, Gatti rencontre Ulrike Meinhof. Un an plus tard, elle fonde avec Andreas Baader la Fraction armée rouge (RAF dite la « Bande à Baader »), dont les actions violentes, pour une partie de la jeunesse allemande, résultent de l’héritage nazi honni. Arrêtés, soumis en détention à des tortures psychiques, les membres de la RAF sont retrouvés morts dans leur cellule, pendus ou avec une balle dans la tête. L’État parlera de suicides ! En 1975, au Forum Theater de ­Berlin-Ouest, Armand Gatti orchestre La moitié du ciel et nous, pièce d’une complexité structurelle implacable, jouée par huit interprètes démultipliés en plusieurs rôles. Pour dire vite, c’est une ode en actes dédiée à maintes figures de femmes, résistantes, révolutionnaires, communistes, anarchistes, inscrites dans une théâtralité infiniment libre, selon une foudroyante architecture dialectique.

Par ailleurs, Stéphane Gatti préface L’archipel a touché terre, un long poème de son père adressé à Mim, c’est-à-dire Hélène Châtelain – la femme de sa vie, comme on dit bêtement à juste titre – qui s’effaçait à son tour, en avril 2020, touchée par le virus qui sévit partout (2). Voilà un grand poème d’amour où, des vers étagés en espaliers, s’élève, ardent, un chant digne de la fin’amor des troubadours, Gatti ouvrant sans merci l’écorce intime devant un paysage planétaire, sinon cosmique. Et c’est la sortie de Moranbong en DVD, grand film de Jean-Claude Bonnardot tourné en 1960 en Corée du Nord, scénario et dialogues de Gatti (3). Histoire d’un amour en temps de guerre, mochement censurée à l’époque. En 1956, Michel Vinaver avait publié sa pièce Les Coréensautre trace artistique sur ce conflit historique. Jean-Pierre Léonardini

(1) Éditions Deuxième Époque, texte revu et présenté par Matthieu Aubert, 92 p., 15€. (2) Éditions du Karrefour, avec le fac-similé du manuscrit et des photographies, 81 p., 16€. (3) Doriane Films, 1958, N&B, 83mn, 18€.

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Leprest, l’orfèvre de la rime

Le 6 août à 21h, sur la Place de la Résistance d’Antraigues sur Volane, la cité adoptive de Jean Ferrat rend hommage à Allain Leprest. Au cœur de l’été 2011, il y a dix ans, en ce lieu-même disparaissait ce grand auteur et interprète de la chanson française. Un concert Leprest en quatuor, dirigé par Romain Didier.

Dernière heure :

Face aux nouvelles restrictions liées au Pass sanitaire, la maison de production Tacet et La Maison Jean Ferrat annoncent le report du spectacle « Leprest en quatuor » programmé le vendredi 6 août 2021.

Une absence, un départ qui nous laisse à jamais orphelin de celui que Claude Nougaro apostrophait comme « l’un des plus foudroyants auteurs que j’ai entendu au ciel de la langue française » ! Malgré l’admiration de ses pairs et la reconnaissance de la profession, Allain Leprest était demeuré un artiste discret, presque méconnu du grand public. Le chroniqueur et romancier Jean d’Ormesson l’avait surnommé  « le Rimbaud du XXe siècle », Claude Lemesle, le vice-président de la Sacem, le considérait comme « le plus grand poète vivant »… L’ancien peintre en bâtiment s’était reconverti en ciseleur de mots pour écumer les cabarets et faire un tabac en 1985 au Printemps de Bourges ! En 1992, il enregistre Voce a Mano avec l’accordéoniste Richard Galliano, un album couronné du Prix de l’Académie Charles-Cros l’année suivante. En 1995, il fait salle comble à l’Olympia.

Communiste patenté, poète au franc-parler, boudé des médias et de la télé, écorché vif mais d’une tendresse infinie, il sut à merveille allumer les yeux dans la noirceur du ciel. Atteint d’un cancer du poumon, il revint sur scène en 2007 avec Chez Leprest, disque sur lequel il invitait quantité de chanteurs (Michel Fugain, Olivia Ruiz, Jacques Higelin, Daniel Lavoie, Nilda Fernandez, Enzo Enzo) à revisiter avec lui son répertoire. Un second opus est publié deux ans plus tard. Dans l’intervalle, deux cédés gravés, autant de perles chansonnières et bijoux littéraires : Donne-moi de mes nouvelles en 2005, Quand auront fondu les banquises en 2008… Stupeur et douleur à Antraigues, Allain Leprest se suicide en août 2011.

Bonheur et richesse des archives, demeure un émouvant coffret Connaît-on encore Leprest ? qui comprend trois disques et un magnifique livret illustré par les propres dessins du poète et chanteur. Un CD d’abord, une sélection de ses plus belles chansons enregistrées ces huit dernières années chez son producteur Tacet (dont trois extraites de l’album « Leprest symphonique »), ensuite deux DVD : le concert de sa dernière tournée et l’hommage que la SACEM rendit, avec ses amis chanteurs (Romain Didier, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Anne Sylvestre, Jean Guidoni, Nathalie Miravette, Kent…), à celui qui reçut le Grand Prix de la poésie en 2009 !

Un superbe objet chansonnier pour (re)découvrir la voix rauque de celui qui osait tutoyer Villon, Rimbaud et Hugo, et ses mots ciselés au plus fin du quotidien des humains. Des pépites en guise de ritournelles, un phrasé tranché à la faucille et au marteau pour interpeller nantis et puissants, une poésie à s’en écarteler cœur et poumons, de subtils couplets pour apostropher le chaland sur l’état du monde et l’avenir des enfants. Et, cadeau suprême, un original livret pour effeuiller feu le quotidien de l’artiste : c‘est beau, c’est fort, c’est sublime, le souffle d’un géant ! Allain Leprest ? Un ami et poète qu’il faisait bon de tutoyer par monts et vallées, contre vents et marées. Yonnel Liégeois

Connaît-on encore Leprest ?. Un coffret Tacet, 34€.

Antraigues pour Leprest :

Dix ans plus tard, Allain Leprest revient à Antraigues ! Par la voix de ses amis chansonniers qui ne l’ont jamais oublié… C’est par la volonté de la maison Jean Ferrat et de Didier Pascalis, directeur de Tacet productions, qu’il a été décidé d’adapter, pour le concert du 6 août, le Leprest en symphonique en Leprest en quatuor. Avec Clarika, Enzo Enzo, Cyril Mokaiesh, le Quatuor Les Solistes d’Avignon, Romain Didier au piano et à la direction musicale.

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Samuel Gallet, hors les sentiers battus

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Samuel Gallet propose ses Visions d’Eskandar. La vie et les actes d’un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Sans oublier Premier amour au Théâtre des Halles et Journal de l’année de la peste au théâtre La condition des soies.

Le nom d’Eskandar, qui sonne bien il est vrai, semble hanter son « inventeur », Samuel Gallet, qui a conçu un triptyque autour de cette appellation. Visions d’Eskandar est le deuxième volet de cette œuvre commencée avec La bataille d’Eskandar.Mieux, depuis 2015, c’est tout un collectif qui vit et agit sous cette dénomination d’Eskandar. Un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Vaste et ambitieux programme que réalise effectivement presqu’à la lettre Samuel Gallet. Aussi bien dans la Bataille que dans les Visions, paradoxalement, on navigue « paisiblement » d’un registre à l’autre, sans heurt, de manière presque naturelle. C’est sans doute l’une des qualités premières des spectacles de Samuel Gallet, leur extrême cohérence, de l’écriture à la mise en scène, de l’interprétation à la réalisation musicale de l’ensemble.

On retrouve bien de manière tangible ces qualités dans Visions d’Eskandar qui prend le prétexte de plonger le personnage principal, un architecte hanté lui aussi par la ville d’Eskandar, dans un coma profond à la suite d’un malaise cardiaque pour s’en aller fouailler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de sa conscience et de son imagination. Les espaces du dedans, c’est bien connu, sont infinis, même s’ils s’enracinent autour de la ville (de la cité ?) d’Eskandar. C’est néanmoins un paysage de ruines – celles de notre monde en butte à toutes les catastrophes – qui surgit. Autour de l’architecte d’autres personnages, la caissière de la piscine municipale-un amnésique, entrent dans l’étrange et triste ronde, dans la discrète scénographie de Magali Murbach qui a le mérite de laisser toute liberté de manœuvre aux comédiens et aux musiciens.

Jean-Christophe Laurier, l’architecte, Caroline Gonin, la caissière de la piscine, Pierre Morice, l’amnésique, accompagnés et soutenus musicalement par Mathieu Goulin et Aëla Gourvennec : les interprètes sont tous d’une réelle justesse, donnant corps et âme à la belle écriture de Samuel Gallet. La petite musique de l’écriture et du travail de l’auteur-metteur en scène (et interprète dans la Bataille) est discrète. Qui refuse le bruit et la fureur habituels, et souvent creux voire insincères, des productions qui se veulent en prise avec leur temps. On ne l’en apprécie que mieux. Jean-Pierre Han

Visions d’Eskandar, texte et mise en scène de Samuel Gallet. Jusqu’au 29/07, au Théâtre 11.Avignon, à 11h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Premier amour : jusqu’au 30/07, au Théâtre des Halles à 11h00. Un texte de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer avec Jean-Quentin Châtelain. L’un des premiers textes de Beckett écrit directement en français, l’histoire d’une double rencontre amoureuse : celle d’une langue, le français, autant que celle d’une femme ! « Pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation », avait exigé, au moment de la création, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit et exécuteur testamentaire de Samuel Beckett. Seuls accessoires du spectacle : une antique chaise de bureau et un vieux chapeau… Avec un Jean-Quentin Châtelain, l’acteur fétiche du regretté Claude Régy, toujours aussi juste et élégant du geste et de la voix. Yonnel Liégeois

Journal de l’année de la peste : jusqu’au 31/07, à La condition des soies à 13h35. D’après Daniel Defoe, dans une mise en scène de Cyril Le Grix avec Thibaut Corrion. 1665, la peste s’abat sur la Cité de Londres : châtiment divin ou mal venu du Levant ? Defoe a laissé de la pandémie une description digne des grands cliniciens du XIXe siècle. « Il parle d’absence de traitement connu, de la contagiosité, de confinement des malades (…) », commente Gérald Rossi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. « Defoe précise aussi que les plus modestes sont les plus exposés à la maladie (…), il est encore question de laissez-passer et de certificat de bonne santé. C’est saisissant, remarquable de justesse », conclut notre confrère. Une pièce qui éclaire, avec une surprenante acuité, la crise que nous traversons. Yonnel Liégeois

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Paris l’été, un festival éclectique

Jusqu’au 1er août, danse-théâtre-cirque-musique-installations et films sont à l’affiche de Paris l’été. Un festival au programme éclectique, où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation. Avec Bartabas et son cheval Tsar, en temps fort.

Après son ouverture au musée du Louvre le 12 juillet avec le chorégraphe Fouad Boussouf et ses quinze danseurs, c’est Bartabas qui est le second temps fort de Paris l’été. Un festival très patrimonial pour déambuler dans de beaux espaces qui vont de la Cartoucherie de Vincennes au lycée Jacques-Decour en passant par la Monnaie de Paris, le Grand Palais éphémère ou offrant une randonnée insolite au Moulin Jaune, à Crécy-la-Chapelle, et bien d’autres lieux à découvrir. Danse, théâtre, cirque, musique, installations, films sont au programme de ce festival éclectique où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation, orchestré depuis 2017 par Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, tous deux à la tête du Monfort Théâtre.

Au manège de la Grande Écurie royale du domaine de Versailles, à la tête de la prestigieuse Académie équestre nationale qu’il dirige depuis 2003, avec ses Entretiens silencieux, Bartabas était très attendu. Le talentueux maître écuyer, chorégraphe et metteur en scène, qui a su inventer les spectacles les plus sublimes et a publié un livre passionnant et intime sur sa passion pour les chevaux ( D’un cheval l’autre, Gallimard), draine sur son nom des spectateurs fidèles et respectueux.

Dans l’écrin du manège

« Aujourd’hui, j’éprouve de plus en plus de plaisir à m’entretenir solitairement avec mes chevaux, très tôt le matin, avant la vie des hommes. C’est au lever du soleil, dans le silence et la concentration, que le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute profonde. En tant qu’interprète, je suis à la recherche de ces moments de grâce, impossibles à reproduire ». Dans le programme du festival, l’exergue crée le désir. Pour nous spectateurs, la représentation aura lieu à 11 heures. Peut-être quelques heures trop tard pour attraper le moment de grâce… Il aurait pourtant pu avoir lieu.

L’écrin du manège, merveilleusement réhabilité par le peintre Jean-Louis Sauvat à l’invitation de l’architecte Patrick Bouchain et de Bartabas, redonnant vie aux anciens dessins d’Eugène Delacroix réalisés deux siècles auparavant et fusionnant avec des sculptures de bois contemporaines, s’y prêtait totalement. Les grands miroirs habillant les murs et les lustres splendides tombant du haut plafond donnent au manège une beauté saisissante et invitent au recueillement.

Le pur-sang mène la danse

Une porte s’ouvre à jardin, laissant entrer Bartabas et Tsar, sublime et immense bête en robe noire. Il y a d’abord l’accueil entre l’homme et le pur-sang. Les caresses de l’un sur l’encolure de l’autre. Ce geste d’étirement, une à une, des pattes avant et arrière. La mise en selle. Puis les premiers pas et leur empreinte au sol. Entre hésitation et assurance. Tour de piste. Toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Le temps qui s’étire. Parfois, Tsar rompt le cercle. On comprend vite que le cavalier va juste écouter et accompagner l’animal. Il n’est pas là pour montrer un spectacle. Juste faire passer la relation entre le cavalier et sa monture.

Sans doute la représentation n’est et ne sera jamais identique puisque c’est Tsar qui mène la danse. En ce jour de 14 Juillet, Tsar est là, à minima. Il n’a peut-être pas envie de travailler. De temps en temps, Bartabas passe délicatement la cravache entre les oreilles de Tsar mais ce geste graphique semble ne pas avoir d’incidence sur son inspiration. Il ébauchera tout juste, en fin de représentation, quelques pas en arrière.

L’intimité mise en musique

Pour la musique – réalisée avec le concours de l’Ircam –, ce sera Manuel Poletti qui transformera le silence et le bruit des sabots en « rendu sonore généré et modifié en temps réel, afin de mettre en musique l’intimité de l’homme et du cheval qui font corps ». Un exercice de haute voltige. Pas immédiatement perceptible pour les profanes. Peut-être réservé à ceux qui peuvent regarder l’homme et l’animal comme on entre en méditation. Que Bartabas invite à voir ce corps-à-corps avec le cheval était une magnifique idée. Malheureusement, une idée ne fait pas une création artistique. Elle suppose une mise en œuvre au plateau ou au sol. Qui, ici, n’a pas lieu. On est aussi dérangé du regard sur soi que le cavalier adresse, largement, aux miroirs et qui cherche si peu les yeux du public.

Peut-être qu’à trop prendre soin des chevaux, Bartabas finit par ne plus prendre en considération les humains… Marina Da Silva

Festival Paris l’été, jusqu’au 1 er août (Rés. : 01 44 94 98 00).

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Les Présidentes, sublime trio

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Laurent Fréchuret propose Les Présidentes. Une pièce de l‘autrichien Werner Schwab, où la médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence finit presque par toucher le sublime ! Sans oublier Incandescences au Théâtre des Halles et Pôvre vieille démocrasseuse au Théâtre des Carmes.

Ouragan ravageur de la fin du XXsiècle, le plasticien et auteur dramatique Werner Schwab portait à son pays natal, l’Autriche, le même amour que ses compatriotes Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek. Un amour enraciné autour d’une extrême attention de leurs travers. Témoins les spécimens qu’il nous livre en pâture, trois femmes bien nommées « Présidentes », trois petites bourgeoises engoncées dans la médiocrité de leur vie quotidienne, si on peut encore parler de vie lorsqu’il ne s’agit que d’une suite de ressassements de frustrations, de délires obsessionnels, chacune dans son registre très particulier. La médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence, on finit presque par toucher du doigt – ô paradoxe – le sublime !

Elles sont donc trois, comme dans les Bonnes de Genet, pour en arriver au même acte, soit un meurtre dans toute sa furieuse abjection. Ce n’est pas un hasard si la tragédie (c’en devient une) commence par l’écoute des trois femmes d’un discours du pape Jean-Paul II avant que, télé fermée dont les images se reflètent en grand sur le visage et le corps des intéressées, elles se mettent à jouer leur monstrueuse partition. Monstrueuse partition qui oscille entre solos et entrecroisements de voix et même affrontement des corps. Il fallait à tout le moins un excellent chef d’orchestre (metteur en scène) pour mener à bien cette œuvre musicale. Il s’agit de Laurent Fréchuret qui, avec son Théâtre de l’Incendie, a très vite annoncé la couleur de son travail.

Son premier mérite est d’avoir réuni trois interprètes dont le seul énoncé des noms met l’eau à la bouche. Mireille Herbstmeyer (Erna), dont l’obsession de l’économie va jusqu’à compter les feuilles de papier toilette, obsédée par le charcutier Wottila dont le premier mérite aura été de lui vendre du pâté de foie bon marché, elle est affublée d’un fils alcoolique. Flore Lefebvre des Noëttes (Greta) en obsédée et frustrée du sexe, avec ses tenues moulantes et transparentes, dont la fille a préféré fuir en Australie. Laurence Vielle (Marie), une illuminée, spécialiste du débouchage à mains nues des toilettes, activité qu’elle exerce comme un sacerdoce.

Une incroyable et très jouissive distribution, dans l’économie d’écriture de Schwab à laquelle répond admirablement la direction d’actrices de Laurent Fréchuret. Ce qu’elles réalisent est proprement incroyable dans une rigueur de tous les instants. Il faudrait des pages pour décrire leur travail… Jean-Pierre Han

Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre 11. Avignon, à 20h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Incandescences : jusqu’au 30/07 à 11h00, au Théâtre des Halles. Après Illumination(s) et F(l)ammes, ses deux précédents spectacles qui nous avaient formidablement réjoui, le metteur en scène Ahmed Madani clôt ainsi sa trilogie Face à leur destin avec talent et brio. Comme à son habitude, il convoque neuf jeunes sur scène, nés de parents ayant vécu l’exil et résidant dans des quartiers populaires. Pour faire entendre la voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Poétiquement percutant, émouvant. Yonnel Liégeois

Pôvre vieille démocrasseuse : jusqu’au 25/07 à 14h15, au Théâtre des Carmes. Directeur du Théâtre de La Passerelle à Limoges, le metteur en scène Michel Bruzat nous avait enthousiasmé en 2019 avec son Soliloque des pauvres, de Jean Rictus, en ce même lieu. Il nous revient avec un texte de Marc Favreau, alias Sol, « ce clown québécois clochard poète, jongleur de mots, humaniste, qui nous parle de l’état de la planète et qu’il est plus que jamais nécessaire de faire entendre ». Avec la comédienne Marie Thomas, « magnifique, poétique, drolatique, pétillante ». Yonnel Liégeois

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Un art en mouvement, la vie

Jusqu’au 13/07, au Cloître des Carmes d’Avignon, Nathalie Béasse proposait Ceux-qui-vont-contre-le-vent. Une metteure en scène, autant que plasticienne, qui compose une salutaire bulle poétique. Sans oublier Sang négrier au Théâtre des Barriques.

Formée à l’école des beaux-arts, à l’évidence Nathalie Béasse œuvre en tant que plasticienne sur le plateau. Une plasticienne également traversée par son expérience de la performance et par l’art cinématographique. Toutes choses insuffisantes pour tenter d’expliquer ce qu’il se passe sur la scène qu’elle envisage comme une immense toile blanche sur laquelle – taches de couleurs multiples – elle lance des interprètes, quatre femmes et trois hommes ici, qu’elle fait se mouvoir dans ce qui pourrait apparaître comme une vraie-fausse improvisation. Étrange alchimie pour ce qui va se constituer, à savoir une authentique communauté, celle-là même que Tiago Rodrigues n’a pas su constituer dans la mise en scène de la Cerisaie.

Ils sont là, dans le brouhaha de discussions ou de disputes, apparaissant au bas de la scène, à se demander… quoi au juste ? On saura toutefois, c’est l’une des protagonistes qui le proclame, qu’il y a quelque chose à dire, qu’il y a beaucoup de choses à dire. On n’en saura pas plus avant que tous ne consentent à monter sur scène, et que s’organise subrepticement une série de séquences qui n’ont pas forcément de liens les unes avec les autres, le tout dans une sorte de calme évidence. Les tableaux inaugurés par un repas de famille très particulier, défilent, parfois entrecoupés de brefs textes émis face au public, pas n’importe lesquels, Flaubert, Marguerite Duras, Dostoievski, Rilke, Falke Richter, Kae Tempest… La scène est bien une toile sur laquelle Nathalie Béasse organise, cadre, réorganise, recadre, fait se mouvoir des taches de couleurs, corps des acteurs saisis en pleine liberté et pourtant parfaitement contrôlés. Et comme toujours chez elle, dont les spectacles se prolongent les uns les autres, finissent pas affleurer les thèmes qui lui sont chers, ceux de la chute, du vide.

Ce qui se dégage de l’ensemble, des ensembles, des compositions, est un charme inouï. Il n’est pas jusqu’au titre, Ceux-qui-vont-contre-le-vent, nom d’une tribu nord-amérindienne des Omahas, qui ne nous indique clairement la volonté de Nathalie Béasse : aller avec ses interprètes soutenus par la musique de Julien Parsy, à contre-courant de ce qui peut se donner par ailleurs. Une véritable bulle poétique dont nous sommes plutôt sevrés dans cette édition du Festival, que l’on apprécie avec d’autant plus de plaisir. Jean-Pierre Han

Tournée : Le Quai, Centre dramatique national d’Angers Pays de la Loire, du 30/11 au 4/12. Le Grand R, scène nationale de La-Roche-sur-Yon, le 4/01/22. La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale, du 11 au 14/01. Théâtre de la Bastille, Paris, du 3 au 18/02. Théâtre de Lorient, Centre dramatique national, les 2 et 3/03. Le Maillon, Théâtre de Strasbourg-Scène européenne, les 17 et 18/03. La Rose des vents, Scène nationale de Lille Métropole, les 29 et 30/03.

à voir aussi :

Jusqu’au 29/07 à 13h05, au Théâtre des Barriques : Sang négrier. L’adaptation d’un récit de Laurent Gaudé, extrait de Dans la nuit Mozambique paru chez Actes Sud, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

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Un cabaret, entre absents et vivants

Jusqu’au 29/07 au théâtre 11.Avignon, François Cervantes propose son Cabaret des absents. Une déclaration d’amour au spectacle vivant, celui qui nous a manqué lorsqu’il fut affiché inessentiel pour vivre. L’histoire d’un lieu aussi, le Gymnase à Marseille. Sans oublier la présence originale de la ville de Montreuil (93) en Avignon.

Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie dirigée par François Cervantes ? « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précise-t-il en exergue à la présentation de sa nouvelle création, Le cabaret des absents. De la scène du Théâtre du Gymnase à Marseille lors de la création à celle du 11.Avignon, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. La magie du music-hall est au rendez-vous : plaisir des yeux, délices des chants et musiques, saveurs métissées d’interprétation…

L’argumentaire est simple : d’une histoire authentique, le sauvetage du Gymnase promis à la disparition dans les années 70, le metteur en scène construit une belle fable, un joli conte où un enfant abandonné est recueilli dans les coulisses du théâtre. Lequel est invité à revivre les belles heures du lieu… Au temps d’un Marseille cosmopolite, où peuples et nations mêlent leurs langues à l’accent méridional : de l’Afrique du Nord à l’Asie, de l’Algérie au Tonkin, du bougnat au ch’ti ! Avec, à l’identique, un invraisemblable défilé de numéros sur les planches : chanteurs de cabaret, magiciens, danseuses à plumes, clowns et travestis. Tout un monde interlope à l’image d’une ville foisonnante, grouillante, bruyante aux rues chaudes et quartiers populaires où se croisent marins assoiffés, bourgeois égarés, filles en beauté, citadins endimanchés. Le spectacle du quotidien de la vie, du soir au matin, du coucher du soleil au pastis du midi.

Un cabaret où chaque interprète s’en donne à cœur joie entre rêve et réalité, une invitation lancée au public à se réjouir du plaisir retrouvé au rire et vivre ensemble. Un voyage hors du temps, embué de poésie et de nostalgie. Tel le music-hall d’antan où les absents d’hier, figures mythiques du théâtre populaire, reprennent du service grimés et déguisés pour l’occasion et ravissent de leur talent les vivants du XXIème siècle. Avec une conviction qui affleure du début à la fin de la représentation : que deviendraient au final nos vies, nos imaginaires, nos émotions et utopies hors ou sans les planches, hors ou sans la geste culturelle déclinée sur tous les modes et les tons ? Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07, à 22h30, au théâtre 11.Avignon.

Montreuil en Avignon :

Outre le Nouveau Théâtre de Montreuil (CDN) et le Théâtre de la Girandole, la ville de Montreuil (93) est fière de ses trois théâtres municipaux (Berthelot, Les Roches, La Noue) et de ses 41 structures de théâtre amateur. Depuis cinq ans, elle soutient la douzaine de compagnies présentes au Festival d’Avignon. Sous le label « Montreuil en Avignon », elle les aide à se rendre plus visibles sur place. Elle marque ainsi son investissement dans une politique culturelle participant de l’émancipation humaine, individuelle et collective.. Prospectus et flyers sont imprimés par la ville et remis aux compagnies pour inviter le public à venir découvrir leurs spectacles. Le Théâtre Berthelot, quant à lui, assure leur visibilité sur les réseaux sociaux. Y.L.

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Penthésilée, une femme libre

Jusqu’au 13/07, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, Laëtitia Guédon propose une magnifique évocation de la reine des Amazones avec Penthésilé·e·s/Amazonomachie. Entre mythe et perspective, troublant et puissant. Sans oublier L’autre fille, au théâtre Avignon-Reine Blanche.

Les Amazones sont-elles les premières figures féministes ? C’est ce qu’explorent Laëtitia Guédon et Marie Dilasser, metteuse en scène et autrice dans Penthésilé·e·s/Amazonomachieune recherche audacieuse et passionnante sur le rapport des femmes au pouvoir. Après avoir dirigé le Festival au féminin de la Goutte-d’or et aujourd’hui directrice des Plateaux sauvages et de la Compagnie 0,10, Laëtitia Guédon n’a eu de cesse d’interroger la place des femmes dans les arts et la société, la tragédie et les mythes (elle a monté les Troyennes d’Euripide). La rencontre a eu lieu en 2018, à l’occasion des Intrépides, projet mis en place par la SACD pour valoriser des œuvres portées par des femmes. L’écriture libre, crue et renversante, de Marie Dilasser est un territoire d’interprétation formidable pour Laëtitia Guédon, qui creuse depuis longtemps l’entrelacement du théâtre, de la danse, de la musique, du chant et de la vidéo. Rappelons qu’elle l’avait porté à un point d’incandescence avec Samo, a Tribute to Basquiat, un merveilleux portrait du peintre noir américain décédé à 27 ans.

Ici, il s’agit donc de convoquer Penthésilée, reine des Amazones, figure mythique célébrée par Heinrich von Kleist, dont la représentation a donné lieu à « l’amazonomachie », un terme spécifique pour désigner les scènes de combat qu’elles livraient contre les Grecs sous les murs de Troie. Ici, Penthésilée, plurielle, complexe, irréductible, revêt plusieurs visages. Un prologue dansé et envoûtant pose sa mort sur le champ de bataille : s’est-elle suicidée ou a-t-elle succombé sous les coups d’Achille ? La passion fulgurante qu’elle éprouve pour le héros de la guerre de Troie aux portes de la mort est irrecevable. Pour les Amazones, entre le féminin et le masculin, la guerre est sans rémission. Si elles s’approchent des hommes, c’est dans l’unique but de procréer, élevant les filles comme des guerrières et se débarrassant des garçons. Cette irruption de l’amour fait vaciller Penthésilée et bousculer l’ordre genré sur lequel elle s’est construite.

Dans la première partie d’un spectacle fragmenté en deux approches autonomes et complémentaires, comme dans un renversement de perspective, la présence sculpturale et magnétique de la comédienne et chanteuse québécoise Marie-Pascale Dubé hypnotise. Elle compose une Penthésilée mythologique et spectrale, poignante. Face au public, elle évolue dans une sorte de hammam, espace féminin ritualisé, où les murs servent de surface de projection à des images insolites qui entrent en résonance avec son chant de gorge inuit. Une autre Penthésilée sera incarnée par Lorry Hardel, dans une écriture plus manifestement rebelle et revendicative. Le texte interroge, déplie, défroisse l’intime et le politique.

Le roman de l’écrivaine et militante lesbienne Monique Wittig les Guérillères a clairement été la source d’inspiration d’une écriture et d’une langue dégenrées : « Elles disent, je refuse désormais de parler ce langage, je refuse de marmotter après eux les mots de manque, manque de pénis, manque d’argent, manque de signe, manque de nom ». Un dernier visage de Penthésilée sera celui du danseur burkinabé Seydou Boro se délestant de son habit d’Achille pour incarner une Penthésilée 2.0 d’aujourd’hui, semant le trouble dans le genre. Quatre jeunes comédiennes et chanteuses (Sonia Bonny Juliette Boudet, Lucile Pouthier, Mathilde de Carné) lui répondent dans un chœur de voix et de mélopées issues d’un répertoire baroque, classique ou contemporain qu’elles entrelacent à des chants de deuil.

De ce récit-oratorio, qui se déroule dans un fondu enchaîné d’évocations magistralement orchestré de sons et de lumières, on retiendra que la réconciliation entre le féminin et le masculin reste à trouver pour inventer « un nouvel être ensemble ». Cela commence aussi par cette place, libre et puissante, que prennent de plus en plus les femmes sur les plateaux de théâtre, comme dans la cité. Marina Da Silva

Jusqu’au 13 juillet, à 16h00, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Du 6 au 22/05/ 2022, au Théâtre de la Tempête-la Cartoucherie(75).

À voir aussi :

– Jusqu’au 25/07 à 11h00, au théâtre Avignon-Reine Banche : Marianne Basler interprète L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux. Au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation unanimement saluée par la critique. La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue !

Un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue ! Yonnel Liégeois

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Peer Gynt sort du bois !

Jusqu’au 1er août, au Théâtre du Peuple de Bussang (88), Anne-Laure Liégeois propose Peer Gynt, la pièce d’Henrik Ibsen. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice ! Avec une bande de comédiens, amateurs et professionnels mêlés, réjouissante et virevoltante à l’image de leur héros au tempérament controversé.

Dans notre imaginaire, s’imposent en mémoire les images d’un Peer Gynt flamboyant. Interprété par la troupe de la Comédie Française en 2012 sous la verrière du Grand Palais à Paris, dirigé par Eric Ruf avec un époustouflant Hervé Pierre dans le rôle-titre… Dix ans plus tard, la magie opère de nouveau ! Dans la cathédrale de bois de Bussang dédiée aux arts vivants, « Pour l’art et pour l’humanité », la metteure en scène Anne-Laure Liégeois relève le défi avec intelligence et talent. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice… Comme le héros qui vagabonde d’un monde à l’autre, du royaume des trolls aux empires esclavagistes, le regard du spectateur erre entre rêve et réalité. De l’univers fantaisiste à la question existentialiste dont jamais Peer Gynt ne se départit : qui suis-je ? Comment devenir et rester moi-même, au gré des fluctuations de la vie ?

Du début à la fin de l’œuvre d’Henrik Ibsen, l’interrogation est lancinante. « Tu n’es qu’un bon à rien, fainéant et menteur », tempête la mère de Peer aux premières répliques, « je deviendrai riche et roi, tu seras fier de moi », rétorque le fils avec gouaille et conviction. Lui, l’enfant du peuple, fils de paysan miséreux, n’aurait-il donc pas droit de rêver à plus humaine condition, à un avenir dépouillé de ses guenilles et de la faim au ventre ? Ibsen sait de quoi il parle, il connaît bien cette campagne norvégienne en cette fin de XIXème siècle, lui le révolté abreuvé des idéaux révolutionnaires de la France de 1848. Il est aussi nourri de la littérature scandinave populaire enracinée dans les contes et légendes, dans les histoires de trolls et de figures fantasmagoriques. Per Gynt ? Le Don Quichotte nordique en quête de lui-même par monts et glaciers, vallées et forêts.

Un homme aux nobles idéaux qui bouscule les convenances, se moque des pouvoirs en place comme ce ridicule roi des trolls, vit dans l’instant au risque d’y perdre son âme, toujours en instance de rachat à chaque trahison et défection… Un être au tempérament complexe, certainement responsable mais pas forcément coupable, pétri de contradictions, jamais oublieux de ses rêves d’amour et d’humanité, pourtant sujet aux pires exactions pour atteindre son inaccessible étoile : se jouer de Solveig sa bien-aimée, faire commerce d’esclaves, se complaire de la mort des autres pour sauver sa peau… Ibsen nous entraîne sur ce chemin initiatique que tout humain se doit d’emprunter : au cœur de nos utopies et convictions, n’avons-nous jamais fauté ou trahi, saurons-nous jamais fauter ni trahir ? La vie n’est peut-être jamais un long fleuve tranquille.

Comme pour exorciser le dilemme, deux Peer Gynt foulent les planches de Bussang. L’un jeune l’autre adulte, Ulysse et Olivier Dutilloy, le fils et le père… Tous les deux habités par leur personnage, criants d’humour et de vérité, maniant drame et fantaisie sans vergogne, la parole ingénue du jeune intrépide face au regard attendri du patriarche désabusé. Les deux, à tour de rôle, se jouant d’un étrange praticable, mystérieux embarcadère pour passer d’un monde à l’autre, naviguer d’un continent l’autre. Peer Gynt ? Une histoire de famille au final, d’une génération l’autre… Celle d’une mère et de son fils, d’un amant et de sa belle, une affaire de reconnaissance et de transmission quand des parents songent à un avenir autre pour leurs enfants.

Sur le plateau de Bussang, la troupe s’en donne à cœur joie. Amateurs et professionnels comme le veut la tradition du lieu, tous excellents, Anne-Laure Liégeois les conduisant de cour à jardin de main de maître… Pas d’artifices, seul un oignon à peler pour illustrer la fuite du temps, une grande louche pour soupeser la valeur d’une vie, quelques tentures pour imager le parcours du combattant, la nudité du décor pour exhaler la tendresse des sentiments.

à l’heure où les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent pour laisser le héros déchu disparaître dans les bois, la nostalgie nous surprend. « Ici, je respire librement dans le vent qui souffle. Ici, on entend le sapin murmurer. Ici, je suis chez moi », confesse Peer Gynt. Ici, pour si bon Festin, nous étions chez nous. Ici, invités à la table de Bussang, vous serez chez vous. Yonnel Liégeois, Christophe Raynaud de Lage pour les photos.

Jusqu’au 01/08, du jeudi au dimanche, 15h. Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

à voir aussi :

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, du 24/07 au 04/09, chaque week-end à 12h00. De Stig Dagerman, avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale. Un oratorio électro-rock, un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Y.L.

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Avignon, le Verbe incarné

Si, à l’heure d’été, Avignon déploie son festival en moult sites précaires ou pérennes, demeure un lieu unique, incontournable et magique. Chantant, coloré, métissé : la Chapelle du Verbe Incarné, dédié aux théâtres d’Outre-Mer. Dirigé par Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain, un théâtre que salua en son temps le regretté édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais.

L’histoire de la Chapelle du Verbe Incarné, à partir du moment où elle a commencé d’être un lieu de théâtre, confirme un tel cheminement, et consacre un tel passage, de l’invitation à la relation, à la présence de la diversité, au chant du monde chanté par les poètes.

Nous nous y reconnaissons donc, qui entrons ensemble dans cette nouvelle région du monde (un théâtre de la totalité), que nous nous offrons mutuellement.

Grâces en soient pour cette fois rendues à Marie-Pierre Bousquet et à Greg Germain. Grâces en soient louées, pour les vieilles pierres et les mots neufs. De la face de cette Chapelle au remuement du monde. La façade de tout théâtre, ou l’ouverture d’espace qui en tient lieu, est de toutes les manières une horloge muette qui mieux que tout oracle nous indique l’heure qu’il est dans notre vie.

« Faire entendre la langue du théâtre de ceux que l’on ne voyait trop rarement sur les scènes de l’hexagone. Pourtant quelles extraordinaires richesses culturelles entre la France, la Caraïbe, l’Afrique, l’Océan Indien et tout ce vaste monde des Grands Larges. C’est long, très long de convaincre de la beauté de la diversité, de la richesse qui se dévoile lorsque s’entrechoquent des imaginaires divers… » 

La vie du théâtre, dans sa recherche de cette totalité qui ne serait pas totalitaire, est d’abord de tremblement. Ce qui nous étonne dans la programmation de ce lieu-ci, c’est qu’elle nous a donné à fréquenter des installations de scène qui ont allié les calmes sérénités des traditions les plus fondées, ou leurs transports les plus ingénus, d’Océanie, de la Caraïbe ou des Amériques, aux hésitations de formes de théâtre qui s’essayaient là et qui, venues elles aussi du monde, approchaient en effet le monde, tâtant et devinant.

J’AI CONÇU MERVEILLE D’UNE TELLE OFFRANDE.

Il n’était pas étonnant qu’un tel effort fût mené en Avignon, où les théâtres de vrai se bousculent, s’interrogent et s’insurgent, et où les fumées  montent de partout, parmi les carnavals d’affiches et les bals d’échasses.

Ces fumées des flambeaux, flambées des mots qui brûlent en chacun, sont un autre lieu de mise en scène du monde, comme le sont éternellement nos Baies et nos Anses, autour de leurs Rochers prophétiques. édouard Glissant

La chapelle, toute une histoire !

 C’est en 1997 que le comédien Greg Germain, en compagnie de Marie-Pierre Bousquet, obtient, par convention avec la ville d’Avignon, le droit d’occuper la Chapelle du Verbe Incarné, une ancienne chapelle désaffectée. L’enjeu ? En incluant les créateurs d’Outre-Mer dans le concert culturel national, permettre que l’identité culturelle soit reconnue comme un élément de la richesse culturelle de la France d’aujourd’hui, et non comme un motif d’exclusion explicite ou implicite.

L’année suivante, celle du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, la première édition du TOMA, Théâtres d’Outre-Mer en Avignon, y est donnée !

Depuis lors, le lieu s’est imposé en notoriété et qualité. Désormais incontournable dans le paysage du festival, donnant à voir et applaudir talents et créations d’Outre-Mer et d’Afrique, faisant connaître la diversité des théâtres de langue française, créant des liens entre artistes par la confrontation et l’exigence des regards croisés, instaurant parmi les opérateurs du théâtre dans l’hexagone une réelle prise en compte des compagnies de l’Outre-Mer en les intégrant aux circuits de diffusion nationaux… Yonnel Liégeois

Une sélection pour l’édition 2021 :

Poème confiné d’Outre-Mer, du 09 au 28/07. De et avec Lolita Monga. Sur une musique mêlant racines et machines, harmonies australes et percussions occidentales, un texte-chair où la pensée chemine et substitue à la géographie de l’île de la Réunion, une géographie du corps, celui de la femme.

Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem, du 17 au 24/07. Comment une esclave devient-elle une femme libre ? Pour y répondre, Danielle Gabou adapte à la scène le roman de Maryse Condé. Proche de la transe, inspirée par le film Mammy Water de Jean Rouch, elle expose la quête éperdue de soi-même, quand le corps se libère en brisant ses chaînes.

Manifestes, chao(s)-opéra, du 24 au 28/07. Sur des textes d’Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Léonora Miano, Gaël Faye, Ernest Pépin, Estelle Coppolani, Max Rippon et Nicole Cage, avec le trio musical Mahagoni, un appel à une insurrection de l’imaginaire, à cette utopie du tout-monde : la poésie comme intention politique ! Un appel flamboyant à ces utopies où le Politique ne serait pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des sauvageries du « Marché ». Y.L.

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Festivals, Avignon et les autres

Le 5 juillet, Avignon frappe les trois coups de la 75ème édition de son festival. Durant près d’un mois, sous toutes ses formes et dans tous les genres, le théâtre va de nouveau squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, parmi d’autres festivals d’été : Vitry, Bussang, Brioux, Pont-à-Mousson, Île de France, Sarlat.

« Et si la culture n’était pas la recherche du temps perdu, mais la recherche du temps à venir ? », s’interroge Olivier Py, l’ordonnateur du Festival d’Avignon . « Depuis sa création, le festival est une utopie qui invite d’autres utopies, artistiques d’abord mais aussi intellectuelles, politiques et sociales (…) On ne peut rien affirmer quant à l’avenir, on peut espérer. Si imparfait et inquiet soit-il, l’art devrait être malgré tout une forme d’Espérance (…) En dépit de tous les découragements, tous les doutes et toutes les démissions, la page est encore blanche, la forme de l’avenir est celle d’un désir commun », poursuit le directeur et metteur en scène dans son éditorial à l’ouverture de cette 75ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !

C’est la raison d’être des Chantiers de culture, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont du In : Tiago Rodrigues avec La cerisaie en la Cour d’honneur, Bérangère Vantusso qui ose Bouger les lignes à la Chapelle des Pénitents blancs, Laëtitia Guédon et son Penthésilé-es à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, Fabrice Murgia qui annonce La dernière nuit du monde au Cloître des Célestins, Karelle Prugnaud qui propose son spectacle itinérant Mister tambourine manUn choix forcément partiel, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : Avignon-Reine Blanche, le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Espace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Le petit Louvre, l’Artéphile, La Rotonde… Dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, il est jouissif d’oser aussi le saut dans l’inconnu : en se laissant porter par le bouche à oreille, en se laissant convaincre par le prospectus offert en pleine rue !

D’un festival à l’autre…

Elle l’affirme, persiste et signe, la nouvelle direction artistique de la Gare au théâtre de Vitry (94) n’ira toujours pas en Avignon ! En cette gare désaffectée, avec leur festival Théâtre, Amour&Transats, Diane Landrot et Yann Allegret, les originaux chefs de train, convoient les passagers du jour hors des sentiers battus, pour un dépaysement garanti, à la rencontre de moult compagnies et artistes. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton depuis plus d’un siècle sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Rompant avec le concept de « festival » pour concocter une programmation à l’année, Simon Delétang, le directeur et metteur en scène, inaugure la saison avec trois belles affiches : Peer Gynt d’Henrik Ibsen, Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu et l’oratorio électro-rock Notre besoin de consolation est impossible à rassasier avec le groupe Fergessen. Sans omettre quelques autres succulentes friandises artistiques, littéraires et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

Pas de cour d’honneur ni de demeure prestigieuse à Brioux-sur-Boutonne (79), la cité du Poitou où Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival mais une belle place, celle du Champ de foire où le public est invité à faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival plus que trentenaire mais toujours quelque peu insoumis ! À l’image de Michel Didym, l’infatigable découvreur des écritures contemporaines lors de la fameuse « Mousson d’été » ! Au cœur de la Lorraine, le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui.

Un authentique terrain de rencontres nationales et internationales (Argentine, Australie, Belgique, Espagne, Italie, Norvège, Slovénie, Uruguay, USA…) autour de lectures, de mises en espace, de conversations et de spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur. Enfin, au cœur de l’Île de France, Les Tréteaux de France, le Centre dramatique national dirigé par Robin Renucci, seront présents dès le 10/07 dans l’île de loisirs de Draveil (91), jusqu’au 29/08 dans celle de Saint-Quentin en Yvelines (78). Entre ateliers, lectures et moult spectacles, ils présenteront notamment Blanche-Neige, histoire d’un Prince d’après Marie Dilasser, un détournement déjanté du conte de Grimm et Andromaque, la pièce de Racine jouée au plus près du public. Sans oublier Sarlat, le 69e Festival des Jeux du Théâtre du 19/07 au 4/08, le plus ancien de France après Avignon !

Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur ou abonné des Chantiers de culture, bel été, belles découvertes et rencontres culturelles. Yonnel Liégeois

Une sélection de RDV en Avignon :

Le 13/07, de 16h30 à 18h00, Cloître Saint-Louis : « Les conversations critiques ». Sous l’égide de l’A.P.C., l’Association Professionnelle de la Critique, un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent ensemble des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques !, de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs).

Le 13/07, à 22h00, Cour d’honneur du Palais des Papes : « Se souvenir de l’avenir ». Sous la conduite de Nicolas Truong, Edgar Morin dialogue avec Christiane Taubira, l’ancienne Garde des sceaux et Judith Chemia, actrice-auteur-musicienne et chanteuse. à travers quelques souvenirs marquants et les idées de ses invitées, Edgar Morin lance des salves d’avenir afin de dessiner une nouvelle voie pour notre temps.

Le 14/07, de 11h00 à 18h00, sous l’égide de la Maison jean Vilar : « Se souvenir de l’avenir avec Jean Vilar ». Cinquante ans après la disparition de Jean Vilar, se souvenir de l’artiste directeur du TNP et fondateur du Festival d’Avignon pour penser le présent et l’avenir du théâtre de service public. Deux rencontres-débats : On ne peut diriger un théâtre innocemment, Passer l’éponge et continuer…

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Valletti, de la tête au cœur

Jusqu’au 04 juillet, au Théâtre du Rond-Point, Hovnatan Avédikian met en scène la Baie des Anges. Une pièce de Serge Valletti qui côtoie le film noir, le drame, voire le mélo d’une histoire de famille corse. Sans oublier Hamlet, dans une mise en scène de Gérard Watkins, au Théâtre de la Tempête.

Serge Valletti a écrit Baie des anges. Ce texte, Hovnatan Avédikian le met en scène (1). La genèse de l’aventure n’est pas banale. En 2016, Hovnatan présente à l’auteur le producteur de cinéma Faramarz Khalaj, lequel lui confie l’histoire, taraudante, d’un ami cher qui s’est suicidé. Valletti l’écoute, l’enregistre, prend des notes. Le texte naît de cette commande affective. Il en est imprégné.

Ils sont trois en scène. Il y a Gérard, d’un « certain âge » : rôle créé par David Ayala, acteur puissant qu’une vacherie de cas contact a un temps empêché et qui, depuis, est en alternance avec Hovnatan. Nicolas Rappo joue Armand, « bien plus jeune ». Joséphine Garreau joue la Fille (« 19 ans »). Ils sont censés répéter la pièce en train de se faire et de quasi s’inventer à vue, dans un fatras de meubles recouverts de housses blanches (scénographie de Marion Gervais). Gérard et Armand cherchent un début impossible. Faut-il commencer comme dans Boulevard du crépuscule, le film de Billy Wilder, où le type mort dans la piscine raconte sa vie en voix off  ?

On embauche la Fille, découverte ondulant en ombres chinoises sur un écran en drap déroulé. Elle récite un poème de Baudelaire (il y en aura encore deux, fougueusement distillés avec une délicieuse pointe d’accent). Le récit en miettes prend corps à grand renfort de répliques coupantes et d’allusions drolatiques, bref tout ce qui fait le style Valletti, une sorte d’understatement (euphémisme) du Sud, où la mise en boîte généralisée côtoie le film noir, le drame, voire le mélo d’une histoire de famille corse où est maudite la femme qui n’a pas su garder son mari et dont le fils, qui a si bien réussi, met fin à ses jours à la date même du trépas de sa mère…

Le tout, de grandes secousses pathétiques en descriptions suaves de la nature niçoise, accouche d’un théâtre du feu de Dieu, au sein d’une poétique de scène qui enchante l’esprit. Grâce au plaisir du don prodigué par les acteurs, changeant d’humeur et de peau à tout berzingue au bal des mots dits, ponctués par à-coups d’incursions sonores hollywoodiennes (Luc Martinez, Éric Pedini), sous les lumières et les ombres tranchantes conçues par Stéphane Garcin.

Cela sent tout du long l’amitié sincère sans tambours ni trompettes, quand la tête passe généreusement par le cœur. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 4/07, au Théâtre du Rond-Point (75), Paris 8e

à voir aussi :

Jusqu’au 10 juillet, au Théâtre de la Tempête : le fils du roi du Danemark, Hamlet, donne rendez-vous aux spectateurs de La Cartoucherie. Pour poser la question qui tue : tout est-il définitivement pourri dans ce royaume-ci et dans d’autres plus proches de nous qui, depuis, ont pris nom de république ? Une version décoiffante de la pièce de Shakespeare, orchestrée par le metteur en scène Gérard Watkins ! Dans une toute nouvelle traduction d’abord, ensuite en faisant endosser le rôle du prince à une femme : un retour à la tradition qui n’est pas exempt d’interrogations au temps présent… C’est la grande comédienne Anne Alvaro qui incarne « cet esprit chancelant au bord du gouffre » au cœur d’une troupe survoltée. La folie, miroir absolu de notre société comme monde instable et transitoire ? « That is the question » ! Yonnel Liégeois

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