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Michel Séméniako s’est échappé !

Photographe, Michel Séméniako fut aussi maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens. Il publie L’échappée vive, une série de photographies illustrées des textes de Louise L.Lambrichs.

Deux approches principales caractérisent la recherche photographique de Michel Séméniako. Sans doute de nombreux lecteurs de Chantiers de culture connaissent ses portraits partagés, négociés. Images construites, réalisées en concertation créative avec leurs sujets, associant les membres d’une communauté, d’un collectif à la production de leurs images.  « Cette recherche est également un travail sur l’identité », nous dit-il sur son site. « Négocier, c’est commercer, élire un partenaire avec lequel passer contrat à fin d’échanges. Contrat qui sera, dans ce cas, la rencontre photographique. Sujet et photographe discutent et décident à part égale, qui du contenu, qui de l’économie de l’image (..). Le statut de l’image est comme de double obédience, du participant et du producteur. De là, l’effet premier des images obtenues. Impression de translation, d’effective contamination du réel par l’art et inversement ». C’est cette dynamique, qui se dégage, par exemple, dans « Identité / Activité, autoportraits d’agents EDF », des photos réalisées en 1999 lors d’une résidence EDF à la demande de la CCAS. Photos exposées en grand formats par la CGT à la Bourse du Travail d’Arles durant les rencontres de la photographie la même année.

Par-là surtout, Michel Séméniako est connu dans la large société du travail comme dans beaucoup de sphères des activités humaines (hôpitaux, lycées, mondes de l’enfance, prisons, territoires…). Il est très probablement l’un des photographes les plus soucieux de repérer ce qui dans l’activité humaine modèle le corps/cœur et âme. Il donne à voir hors de tout chagrin, de toute résignation et ressentiment, ce qui fait humanité et comment elle se symbolise dans de bien mystérieuses correspondances avec le monde des objets : meubles, outils, décors… C’est cette correspondance qui nous est rendue présente

Il y a une autre dimension du travail de Michel Séméniako, un peu différente mais qui parfois s’y mêle. Une autre modalité d’un même regard photographique en quelque sorte. On pourrait dire que c’est celle de l’étrange, du songe qui surgissent dans l’errance et l’accompagnent comme une promesse de voyages intérieurs. C’est tout autant peut-être d’ailleurs le regard de l’incarcéré qui, dans sa solitude forcée, voit les choses autrement qu’il ne les voyait.  Et qui probablement même les voit véritablement. Et c’est pourquoi il s’y attache comme à une bouée. Images aussi de l’index de l’enfant courant sur le papier peint alors que, malade, il est alité et là, s’ouvre en lui le monde abyssal du sensible.   Dans le détail, il n’y a pas que le diable mais peut-être aussi ce qui sauve de la neurasthénie : le fil reliant à cette baudruche qu’est le vaste monde.

Proche du rêve, ce n’est toutefois pas le rêve, car dans le mot rêve on entend trop souvent l’écho de la mauvaise chanson que la société nous chante.Abîmant par-là l’idée-même du bonheur dont elle fait un cliché stéréotypé, mais pas une image. Pas pour rien peut-être que l’on voit le jeune Michel S dans « La Chinoise », le film de Godard où il s’appelle Henri ! Les vraies images de bonheur se reçoivent de l’errance, du songe éveillé. Un regard flottant, pour paraphraser Freud qui, lui, parle d’écoute flottante mais qui conduit à une fixité d’une grande précision lorsque qu’il s’arrête. L’ilage est tout autant un don qu’une prise. Une précision d’oiseaux de proie, alors. Un plein présent. La succession des images, comme un collage, renvoyant de nouveau à un « paysage » en vues croisées du photographe et de celui à qui l’image est adressée et qui y puise des ressources pour enrichir de nouvelles rencontres esthétiques son propre imaginaire.

« Lorsque nos pas nous entraînent, comme chaque jour, vers une destination quelconque, notre esprit est tout à ce qui est devant nous. Très rarement, il se tourne vers le sol, sauf à éviter une crotte de chien ou un objet abandonné.
Alors oublions tout et perdons-nous, explorons le sol où nos pas nous égarent et découvrons la richesse de cet espace ignoré. Il porte une incroyable variété d’objets, de matières, de lumières et leur mise en relation par le cadrage en fait un territoire d’exploration plastique
 »

Encore un nouveau territoire de l’art ! On aura deviné que les temps et les espaces qui ont strictement limitées nos courtes promenades respiratoires auront été très particulièrement propices à de telles explorations, à ces marches où,comme dans un rituel-chaque jour-dans la limite d’un kilomètre, le marcheur établit un itinéraire citadin. Que Michel Séméniako ait photographié inlassablement le territoire de ses flâneries au plus près du sol, déambulant sur les trottoirs, découvrant la richesse de ces espaces ignorés, ne surprend pas. Ils portent, nous dit-il, « une incroyable variété d’objets, de matières, de formes et de lumières ».

Cela en fait un livre accordéon. Un livre accordéon, cela a un nom. Un nom italien. En Italie, toutes les formes de livres ont un nom. Un livre accordéon, c’est un laporetto. Le titre, évocateur, de celui-ci est L’échappée vive. « L’échappée vive » invite le lecteur à se promener dans les chemins buissonniers de la création, ces chemins qui ont continué à se chercher en secret, au cœur du confinement qui les a rendus plus nécessaires que jamais. Jean-Pierre Burdin

Toutes les photographies, coloriant cet article, sont signées Michel Séméniako

Un espace de rencontre

 « L’échappée vive » esquisse cet espace de rencontre où Michel Séméniako invite Louise L.Lambrichs, comme il l’avait conviée à faire écho à son travail photographique, « Exil ».  Louise L. Lambrichs est auteure, romancière, essayiste et poète. Pour en savoir plus, accéder au descriptif de l’ouvrage et au bon de commande : Trans Photographic-Press. La souscription sera close le 31 mai. Le site du photographe : www.michel-semeniako.com

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Bernard Noël, l’écriture d’une vie

Considéré comme l’un des grands poètes français contemporains, Bernard Noël s’est éteint le 13 avril, à l’âge de 90 ans. Ami de Georges Perros, « porteur de valises » à l’heure de la guerre d’Algérie, il fut le dernier auteur censuré et condamné en 1973 pour outrage aux bonnes mœurs après la parution de son Château de Cène. En janvier 2011, la célèbre revue littéraire Europe lui consacrait son numéro. Des pages aux multiples regards, éclairantes et émouvantes à relire, coordonnées par Chantal Colomb-Guillaume, agrégée de Lettres modernes et critique littéraire.

Chantiers de culture rend un ultime hommage à cet immense œuvrier de la plume. Bernard Noël ? « Un homme qui plante ses dents dans le présent et n’accepte jamais le compromis. Avec sa langue, il ouvre les trappes du monde où il convient en toute lucidité d’aller y voir clair même si le chemin est complexe et s’il demande des efforts », confie Charles Tordjman, son ami et compagnon de scène. Yonnel Liégeois

Par ses poèmes, ses récits, ses pièces de théâtre, ses livres historiques ou politiques, ses textes sur la peinture, Bernard Noël est un écrivain de première importance dont le nombre de lecteurs, en France mais aussi à l’étranger, ne cesse de croître.

L’écriture est sa vie, son corps, sa foi. Il se donne à travers elle sans compter. S’il se situe « hors genres » et demeure inclassable, son originalité fait que chacune de ses pages est signée, reconnaissable, identifiable par une écriture, une voix, une langue (…) L’unité de son œuvre est cependant indiscutable. Elle défie même toute tentative du critique pour isoler un point caractéristique de son écriture. Si La langue d’Anna est un monologue, cela ne suffit cependant pas à classer l’ouvrage et la mise en scène de Charles Tordjman qui donne à Anna (sublime Agnès Sourdillon dans le rôle-titre, Y.L.) le costume d’une révolutionnaire de 1789 le montre bien : il ne s’agit pas seulement d’un texte sur la langue ou le désir, mais bien aussi d’une œuvre dans laquelle il est question de censure et de révolte.

Ni la poésie, ni la peinture ne font oublier à Bernard Noël son esprit de révolte, toujours prêt à s’éveiller au contact d’une injustice ou d’une atteinte du pouvoir à notre liberté. Tout a commencé bien en amont du Château de Cène lorsque le jeune écrivain a participé à la résistance contre la torture en Algérie. Après avoir subi la censure, il s’est aperçu qu’une forme plus subtile d’atteinte à la liberté s’exerçait à notre insu et il a créé le néologisme « sensure » pour désigner cette privation de sens dans laquelle le pouvoir politique tente d’enfermer le citoyen, dépossédé du vrai regard et du vrai langage par l’emprise des médias, notamment la télévision qui aveugle le regard par un flot d’images nous interdisant tout esprit critique (…) Bernard Noël a publié en 2009 un « Précis d’humiliation » immédiatement relayé par de nombreux sites Internet, texte destiné à dénoncer la peur et l’humiliation constantes subies par tout un chacun dans nos sociétés néolibérales.

La langue, corps et faculté linguistique, le regard, corps et perception, sont les deux instruments toujours revendiqués par Bernard Noël pour parvenir à une relation authentique au monde, aux autres et à soi-même (…) Il perçoit les choses sans se laisser distraire par le divertissement du monde moderne et nous transmet grâce à la langue ce contact direct, cette présence aux êtres et aux choses qui, sans l’écriture et l’art, resteraient dans l’indicible. Enfin, il est ce paradoxe vivant d’un écrivain auteur d’une centaine de livres et cependant silencieux. Ce qu’il ne dit pas est peut-être l’expérience qu’il nous invite à faire par nous-mêmes.

L’écriture de Bernard Noël ne cesse de nous interpeller, son silence nous donne à réfléchir, il nous convie au partage du dit comme de l’indicible. Chantal Colomb-Guillaume

La revue Europe ( N°981-982, janvier-février 2011. 380 pages, 18€50). Avec les contributions-entretiens-textes de Bernard Noël, François Bon, Michel Collot, Jacques Derrida, Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.), Georges Perros, Jack Ralite, Charles Tordjman…

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Olivier Py, un conteur amoureux

Avec L’amour vainqueur, Olivier Py offre une belle adaptation d’un conte des frères Grimm. Une comédie musicale réussie, créée au Festival d’Avignon en 2019. Disponible jusqu’au 16 avril sur Culturebox, la chaîne culturelle de France Télévision.

Olivier Py avait parlé, en 2019, d’un « spectacle pour les enfants et les gens intelligents ». à raison, l’Amour vainqueur est bien un spectacle pour tous les publics. Dans une scénographie dépouillée, agrémentée de toiles peintes,  les quatre interprètes (Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos) suivent la trame du conte d’origine, La Demoiselle Maleen.

Enfermée dans une tour du château par son père, la jeune fille s’en échappe au bout de sept ans et se lance à la recherche de son amoureux parti au combat. Las, le pays est en ruines, elle ne reconnaît rien à la société qu’elle a connue auparavant, la guerre ayant tout détruit à perte de vue. « On ne triche pas sur la violence du monde, mais on peut s’en arranger pour construire un destin », commente le metteur en scène. Et de signer alors un spectacle tout à la fois drôle et émouvant, plaisant mais aussi interrogatif sur le devenir de la planète… Un hymne à la liberté, rythmé par grosse caisse et accordéon, violoncelle et piano !

Présenté lors de la 73e édition du Festival d’Avignon, voguant entre noirceur et légèreté, cet original conte de fées avait séduit le public, tout âge confondu. Espérons qu’il en soit de même devant le petit écran. Yonnel Liégeois

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Olivier Py aux Enfers

Au chapitre des dommages collatéraux consécutifs à la pandémie, il faut compter, entre mille autres, la création empêchée, au Théâtre des Champs-Élysées, de Point d’orgue, Un poème dramatique d’Olivier Py dans une réalisation qu’il signe avec ­l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le livret en est du moins publié, portant, en sous-titre, Purgatoire suivi de Enfer et Paradis.

Il y a trois personnages dans Point d’orgue: Lui, l’Autre, Elle. Lui est accablé par son inanité, percé des flèches de la souffrance au vu du spectacle d’un monde en proie au Mal sans recours. Elle une fois repoussée (il refuse qu’elle panse ses plaies), Lui va suivre l’Autre, gigolo ­cynique et cruel ami, dans neuf cercles de l’Enfer contemporain, avec ses camps de misérables, ses guerres tueuses d’innocents, ses terreurs en tout genre…Au terme de sa visite consentie dans les entrailles de la Terre en épouvante, la rencontre émerveillée du Garçon ouvrira un futur possible de jeunesse, de grâce, de beauté, de réconciliation. C’est là dire trop vite, à propos d’un texte si farouchement lyrique, en le réduisant au squelette de cette fable, nourrie d’une riche culture qui puise autant chez les anciens Grecs que dans les Évangiles et qu’on imagine volontiers sous forme d’oratorio.

Point d’orgue, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées

Olivier Py persiste ainsi dans son être avec une étonnante vigueur. Lui, c’est lui, c’est manifeste, avec son goût pour l’hédonisme et sa conscience de l’incorrigible hideur de la société humaine. Et Dieu ! Où est-il ? Et qu’en faire ? Les philosophes vont-ils suffire à embrasser le faisceau des contradictions ? Il assume le fait que Point d’orgue constitue une catabase contemporaine, soit la descente de son plein gré de l’esprit de l’homme vivant qu’il est au royaume des morts. Entreprise d’une folle audace en une époque essentiellement prosaïque, qu’il est sans doute le seul à pouvoir mener à bien, d’une écriture artiste, savante et familière à la fois, d’une respiration proprement inouïe, à force de vers subtilement privés de rimes ou d’alexandrins tirés au cordeau.

On perçoit, à la lecture, l’effet théâtral que les comédiens pourront tirer de cette partition verbale, celui surtout qui joue l’Autre, mélange de Méphisto et de Fregoli, qui tire Lui par les pieds afin de le confronter au chaos pour mieux le voir rebondir, à la fin, du côté de Dionysos et Platon étrangement embrassés. On a hâte de voir ça en scène, quand les Erinnyes virales nous foutront la paix. Jean-Pierre Léonardini

Point d’orgue, d’Olivier Py (Actes Sud Papiers, 13,50€). Enregistré au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle est diffusé le samedi 27/03 à 20H00, sur France Musique.

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Jean Genet, une œuvre irrécupérable

En date de mars 2021, la revue littéraire Europe consacre son dossier à Jean Genet. Fort de moult contributions, un numéro qui éclaire avec pertinence les diverses facettes du Captif amoureux. Une  œuvre qui mêle poésie et théâtre à une vie solitaire et révoltée. Une œuvre irrécupérable surtout, affirme dans la préface Melina Balcázar, docteur en littérature française à la Sorbonne.

Irrécupérable, telle semble être l’œuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu’elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s’apaiser, de pactiser, d’oublier. Ni l’humiliation, ni la souffrance, ni l’exclusion n’ont à aucun moment été oubliées. « Je conserverai en moi-même l’idée de moi-même mendiant », écrivait Jean Genet dans le Journal du voleur. L’ensemble de son œuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d’oubli, et donc pas de mesure ou de compromis : « J’emmerde tous ces cons qui croient me tenir parce qu’ils ont des flics et des barbelés ». Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J’aime ceux que j’aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte ».

De manière encore plus radicale, son œuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d’elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n’a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, élaborée « silencieusement, laborieusement, minutieusement, obsessionnellement, compulsivement », quand il pensait que ses textes sonnaient faux : « mes livres comme mes pièces, étaient écrits contre moi-même. […] Et si je ne réussis pas, par mon seul texte, à m’exposer, il faudrait m’aider. Contre moi-même, contre nous-mêmes, alors que ces représentations nous placent de je ne sais quel bon côté par où la poésie n’arrive pas ». L’exigence de s’écrire autrement s’imposait à lui non seulement pour s’opposer au Saint Genet de Sartre — « Toi et Sartre, reproche-t-il à Cocteau, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve quelque chose à dire » —, mais pour répondre au rêve d’une écriture capable de le contenir entièrement, lui donner un sens. « Les pages qui vont suivre ne sont pas extraites d’un poème, elles devraient y conduire. C’en serait l’approche, encore très lointaine, s’il ne s’agissait d’un des nombreux brouillons d’un texte qui sera démarche lente, mesurée vers le poème, justification de ce texte comme le texte le sera de ma vie ».

Une tâche qui exigeait de se tenir à l’écart du monde littéraire et intellectuel afin de préserver ces « images du langage » que l’on ne peut trouver sinon dans le désert. Une solitude qu’il a apprivoisée en prison et qu’il s’est ensuite infligée — « Je vis très seul et très triste » — mais aussi a vécue avec bonheur : « Je suis très vieux. Et très seul mais très heureux : d’être seul et vieux ? Peut-être ». Une solitude qui lui a permis toutes les audaces nécessaires pour (se) réinventer, demeurer libre de tout lien social, de toute compromission politique, retrouver alors la légèreté du rire et du jeu qui s’oppose à la gravité du deuil. Et atteindre cette grâce à travers l’erreur, le ridicule, la mise en danger de soi. Tel le dentier de Divine, transformé en couronne par l’audace de son geste qui, dans l’urgence, l’arrache de sa bouche et le pose sur sa tête. Tel ce tube de vaseline, signe de l’abjection et d’une grâce secrète : « misérable objet sale » devenu « veilleuse funéraire » qui réveille l’image de la mater dolorosa, qui hante cette œuvre construite autour de l’absence de la mère.

Mais cette remise en question de soi est celle de la littérature même. Qu’est-ce que la littérature ?, se demande Genet d’un texte à l’autre. La soumission à un style, à une manière de se situer dans le langage ? Une appartenance ? Même face à elle — cette « grandophilie » dont il craignait déjà les effets de « pédanterie » dans sa correspondance avec son amie Ibis — il tenait à rester libre. D’où ses réécritures constantes — environ quinze ans pour Le Bagne —, ses nombreux projets inachevés — le poème La Mort, les scénarios Le Langage de la muraille ou La Nuit venue —, la tentation de renoncer à la littérature : « Il m’a fait savoir hier, écrit Jacques Derrida, qu’il était à Beyrouth, chez les Palestiniens en guerre, les exclus encerclés. […] Il n’écrit plus, il a enterré la littérature comme pas un, il saute partout où ça saute dans le monde, partout où le savoir absolu de l’Europe en prend un coup, et ces histoires de glas, de seing, de fleur, de cheval doivent le faire chier ». Genet n’a en effet jamais arrêté d’écrire mais de publier, manière de résister encore à la compromission sociale que la publication a toujours pu représenter à ses yeux. C’est ce que ses valises, cet « atelier portatif », nous confirment aujourd’hui : elles témoignent, comme le souligne Albert Dichy, de    « cette folie d’écriture qui veut échapper au livre, ce combat singulier entre un auteur qui s’est juré de ne plus jamais écrire, de garder, comme il le dit « la bouche cousue », et l’irrépressible propension qu’il a, malgré lui, à noter la moindre phrase, pensée ou réflexion qui le traverse », à griffonner en permanence sa vie. Ce vœu de silence, il semble l’avoir prononcé après le suicide de son amant Abdallah Bentaga en 1964.

L’œuvre de Genet rêve ainsi d’un autre avenir pour la politique et pour la littérature, et c’est dans leur articulation — toujours à inventer — que réside sa force. Car « la liberté n’existe, écrit-il, qu’à l’intérieur du jeu créatif individuel. […] rien ne permet aux hommes de connaître leur liberté autant que le travail créatif ». Retour à Genet qui esquisse un portrait de ce « blédard amoureux du plus loin », comme il se présentait déjà dès les années trente : à la pédérastie, au vol et à la trahison, trilogie par laquelle il s’est lui-même défini, s’ajoutent l’amour, le jeu et la joie dans leur dimension politique. Par-delà les distinctions entre un premier et un dernier Genet, chacune des contributions de ce dossier suit « la trace phosphorescente de [ses] gestes », interroge et façonne « la matière Genet », prend position devant ses engagements, se confronte à la résistance de cette œuvre qui a tout fait pour rendre l’écriture imprenable. Melina Balcázar

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Avec Bouchaud, un superbe moment !

S’il ne cesse de nous surprendre sur les plateaux de théâtre, Nicolas Bouchaud nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec Sauver le moment. Un livre au titre parfaitement explicite, saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable… Superbe.

Si sur les plateaux de théâtre Nicolas Bouchaud ne cesse de nous surprendre, même si l’on connaît bien son style jeu, ou plutôt sa manière d’être sur scène – reconnaissable entre toutes, mais néanmoins à chaque fois renouvelée –, voilà, pour notre plus grand bonheur, qu’il nous étonne cette fois-ci du côté de l’écriture avec son livre au titre parfaitement explicite, Sauver le moment« Sauver le moment », il s’agit bien de cela dans sa démarche d’écriture ayant abouti à ce beau livre de la collection « Le Temps du théâtre » que dirigent conjointement Georges Banu et Claire David. Tenter de sauver le moment si particulier du jeu de l’acteur qu’il est par le biais de l’écriture : voilà qui ressemble fort à une tentative de réaliser la quadrature du cercle.

Nicolas Bouchaud a décidé de se lancer dans cette entreprise vitale pour lui, et peut-être désespérée, si on veut bien se souvenir du mot de Bernard Dort affirmant qu’ « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée » (c’est vrai qu’il parlait de l’écriture critique…). Saisir par les mots ce qui est de l’ordre de l’insaisissable : Bouchaud y parvient parce que, précisément, il ne prétend pas faire œuvre littéraire, et évolue dans un autre registre, à la fois plus modeste, et paradoxalement plus ambitieux. C’est dit d’emblée : « Je me suis demandé si on pouvait écrire de façon satisfaisante sur sa propre pratique. J’ai essayé […] J’ai essayé de ne pas les ériger en règles ou en dogme mais simplement de les laisser nous faire signe »…

Ce sont là des petits essais qui sont de véritables réussites. Chaque expérience théâtrale et même cinématographique (avec Jacques Rivette) nourrit une pensée sur l’art du jeu, « sauve un moment » qui pourrait, à son tour, saisir « le » moment de l’acte de jeu. Pas question pour Nicolas Bouchaud de se lancer dans le récit de ses expériences théâtrales, pas plus qu’il ne tente de théoriser ou de donner des conseils sur sa pratique, il évolue ailleurs, en artiste qui se cherche, qui ne cesse de chercher. D’une certaine manière, écrire sur sa pratique relève de cette recherche. L’écriture est simple, les phrases courtes, Nicolas Bouchaud va souvent à la ligne, procède, lorsqu’il est un peu plus long, par séquences jamais trop longues non plus. Une façon de faire pour aller au cœur de son sujet opère très vite, le tout en quinze chapitres précédés d’une adresse au lecteur qui donne les clés de la règle du jeu de son écriture (et non pas du jeu de l’acteur !).

Reste que c’est tout de même une biographie théâtrale en quinze stations qui nous est proposée, et il est possible de repérer le déploiement tous azimuts d’une pensée toujours en éveil. C’est d’autant plus passionnant que Nicolas Bouchaud s’avère être un grand lecteur, à la curiosité toujours en éveil, et pas seulement – on s’en réjouit – dans le domaine théâtral. Ce n’est pas un hasard si le dernier chapitre s’intitule « L’adresse du poème » et navigue autour de la parole de Paul Celan dont le Méridien, le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner qui lui avait été décerné en 1960, est devenu par la grâce de Nicolas Bouchaud et d’Éric Didry un spectacle créé en 2015. S’ensuit sous la plume de l’acteur, sous une forme quasiment poétique, une belle réflexion sur la matérialité de la parole, la poursuite des réflexions de Paul Celan sur le souffle notamment. Nicolas Bouchaud enchaîne : « Le poème tout entier est contenu dans le souffle de celui qui l’écrit, de celui qui le dit et de celui qui l’écoute »…, en un mot « l’adresse du poème passe tout entière par le souffle ». Nicolas Bouchaud n’oublie jamais ce qui concerne la corporalité. Alors il observe, s’observe.

Ce qu’il décrit, presque toujours au présent de l’indicatif, est proche de l’ordre de la dissection… toujours passionnant et juste par rapport à son métier. Ainsi, alors qu’il vient de voir Pont du Nord de Jacques Rivette, voilà ce qu’il note concernant le jeu de Pascale Ogier, l’une des actrices du film : « Pascale Ogier n’incarne pas un personnage, elle invente une figure libre. Elle ne joue pas « juste », elle joue autrement. » Et d’ajouter : « ”jouer juste” ou ”jouer naturel”, comme on dit, sont de vieilles antiennes qui, à force d’être rabâchées, ne servent à représenter qu’un simulacre de réalité. Pourquoi vouloir reproduire un simulacre ? ». Parlant de Pascale Ogier, Nicolas Bouchaud parle de lui : lui aussi ne joue pas juste, il joue autrement, effectivement. En ce sens il aura parfaitement retenu les « leçons » de Didier-Georges Gabily, l’un des tout premiers metteurs en scène (auteur et responsable du groupe T’chang’G au sein duquel il rencontrera Jean-François Sivadier avec lequel il fait équipe depuis 22 ans maintenant).

Les pages consacrées à son expérience, à sa formation peut-on dire, auprès de Gabily, avec clin s’œil à la Fonderie du Mans de François Tanguy et de Laurence Chable qui les avait accueilli en répétition, sont émouvantes, instructives… simplement belles. Bien d’autres moments sont proposés, notamment avec Jean-François Sivadier bien sûr, mais aussi avec Rodrigo Garcia ou chez les Fédérés à Montluçon (soit chez Jean-Paul Wenzel, Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin), alors que le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage revient sur une scène du Roi Lear, lors de la première dans la cour d’honneur du palais des Papes, où l’auteur se retrouve avec Norah Krief , « face au public, comme si nous étions au bord d’un précipice ». Les deux comédiens avancent sur le plateau nu et légèrement incliné : « C’est un soir d’été, à Avignon, Norah et moi, nous nous avançons, muets, bras ballants, épaule contre épaule ». Et Nicolas Bouchaud de poursuivre sa description d’un moment unique, un moment qui, constate-t-il, « nous assure que rien ne se répétera jamais sans un infime déplacement du temps, un léger glissement. Chaque fois il s’agira de la sauver, de sauver ce moment… ». C’est superbe, le livre en son entier est de cette eau-là. Jean-Pierre Han

Sauver le moment, par Nicolas Bouchaud (Actes Sud, collection Le Temps du théâtre, 190 p., 20€).

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Culture, tous pour la réouverture !

À l’initiative du SYNDEAC, le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles, des Président (e)s de région et des Maires de grandes villes de France demandent la réouverture de tous les établissements culturels recevant du public. Tous partis politiques confondus, les élus réfutent la distinction souhaitée par le Gouvernement entre les musées, les cinémas et les salles de spectacles. Yonnel Liégeois

Le 17/02/21, ils signaient une déclaration commune :

Parce que la culture est essentielle au maintien des liens sociaux et à la lutte contre l’isolement, notamment pour celles et ceux qui sont les plus fragiles et souvent premières victimes de la crise sanitaire (jeunes, personnes âgées, étudiants), nous demandons au Gouvernement de rouvrir tous les établissements culturels sans exception et d’annoncer une date de revoyure dans un calendrier raisonnable : musées, salles de cinéma et salles de spectacles doivent être ouverts dans un même tempo.

Nous n’acceptons pas de faire des distinctions entre les différents établissements qui tous s’engagent à mettre en œuvre des protocoles sanitaires rigoureux, déjà négociés et validés par le Gouvernement. Nous sommes prêts à renforcer encore, si besoin, les protocoles sanitaires en lien avec les différentes collectivités et en fonction de la circulation du virus dans les territoires, et ainsi garantir les meilleures conditions d’accueil des publics et des professionnels.

L’ensemble des signataires, élus et professionnels du spectacle, revendiquent une application équitable des mesures de réouverture dans tout le pays : le public, les artistes, l’ensemble des équipes, ne comprendraient pas que la culture reste « confinée » plus longtemps. Ils demandent le renforcement d’un dialogue et d’une concertation véritables entre les collectivités territoriales, les professionnels et le Gouvernement.


Le Syndeac – Syndicat National des Entreprises Artistiques et culturelles
Le SNSP – Syndicat National des Scènes Publiques
Les Forces Musicales
PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs indépendants de Musique.
La SACD – Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques
FNCC – Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture

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Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3 février 2011, disparaît Édouard Glissant le romancier, poète et philosophe antillais. L’auteur de La lézarde (prix Renaudot 1958) nous accordait en juillet 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce dixième anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres Françaises, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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Jean Ferrat, un salut fraternel

Après Brassens, Brel et Ferré, disparaissait en mars 2010 Jean Ferrat, le quatrième mousquetaire de la chanson française. Deux artistes associent leurs talents pour conjurer l’absence de celui « qui aurai[t] pu vivre encore un peu ». Lyonel Trouillot et Ernest Pignon-Ernest livrent un bel hommage enchanté.

 

Ils sont là, son ombre, son visage, sa voix, son souvenir, qui, au fil des pages de Tu aurais pu vivre encore un peu…, nous replongent avec délectation dans les chansons-poèmes, chansons phares de Jean Ferrat. Ils sont deux, Lyonel Trouillot, poète haïtien, et Ernest Pignon-Ernest, peintre, né du côté de Nice cher à Jean Vigo. De leur rencontre, un jour, une fois multipliée par les hasards de la vie, est né le désir de ce livre, Tu aurais pu vivre encore un peu…

Un livre où, à armes égales, poète et peintre se livrent à une joute poétique de haute voltige pour évoquer à fleurets mouchetés l’œuvre en-chantée de Ferrat. Mots croisés, figures tutélaires issues du panthéon poétique et populaire du chanteur, on y croise Apollinaire et Verlaine, Lorca et Neruda, Hugo et Hölderlin, Triolet et Maïakovski, mais aussi Van Gogh, et l’on songe à Picasso qui tenait « le monde au bout de sa palette » et c’est cette France, ce peuple de France qui n’a jamais renoncé, qui apparaît ainsi au fil des pages.

« Nous sommes nombreux, écrit Lyonel Trouillot, dans les pays de langue française, à te devoir la lucidité de dénoncer ce qui n’était que crime au nom de l’avenir, sans trahir l’idée d’un monde avec moins de souffrances et d’injustices. Trahir ceux qui nous ont trahis. Sans trahir le rêve d’avenir ». En vis-à-vis des mots de Trouillot comme autant d’impromptus qui rompent la monotonie des récits hagiographiques, un portrait de Pignon-Ernest, dont les traits charbonneux creusent les sillons d’un visage d’où s’échappent des regards qui ne cillent pas, voguant du noir absolu au blanc en passant par des nuances de gris qui redonnent vie à chacun d’eux.

Bruno Doucey, l’éditeur qui a porté ce remarquable projet, parle de cet ouvrage « comme autant d’étoiles d’une constellation fraternelle ». Et l’on songe alors à ces mots de Van Gogh : « Encore une fois, je me suis laissé aller à faire des étoiles trop grandes… ». Celles-ci touchent au firmament. Marie-José Sirach

Tu aurais pu vivre encore un peu…, par Ernest Pignon-Ernest et Lyonel Trouillot (Éditions Bruno Doucey, 96 p., 25€)

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Jacques Bonnaffé, le ch’ti des planches

Amoureux de la poésie, des langues mais aussi des accents, Jacques Bonnaffé a débuté sa carrière dans le Nord, sa région natale. Le 08/02 à 21h00, il est sur la chaîne Culturebox, canal 19, dans Kadoc. Une pièce de Rémi De Vos, mise en scène par Jean-Michel Ribes et créée au théâtre du Rond-Point (75).

Avec l’aimable autorisation de notre confrère et ami  Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien à l’image du comédien.

 

Avez-vous le trac lors des soirs de première ?
Il vaut mieux, après tout le mal qu’on s’est donné. C’est plus solidaire. Parfois des personnes autour me refilent le trac, si jamais je l’oubliais.

Comment passez-vous votre journée avant un soir de première ?
Je n’ai pas de plan prévu, pas de rituel, cela va dépendre du spectacle. Certaines fois, il faut tomber de la dernière pluie, penser à tout sauf à ça. D’autres fois, il ne faut faire qu’y penser et se chauffer toute la journée

Avez-vous des habitudes avant d’entrer en scène, des superstitions ?
Je me donne une représentation mentale détaillée d’un cornet de frites, en me récitant ce passage de Montaigne sur les échecs de la volonté :
La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. (…)
Les outils, qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis,
comme ceux destinés à descharger les roignons.

La première fois où je me suis dit « je veux faire ce métier » ?
En voyant mon prof d’anglais jouer avec conviction enflammée une jeune fille effarouchée dans une farce médiévale. Il avait conservé sa moustache sous une perruque de laine, était en proie à un texte extravagant, qu’il ne récitait pas : il le créait littéralement et il semblait en train de l’écrire et de le vivre tout à la fois. Et l’étonnement muet qu’il suscitait m’a fait comprendre l’amour du public.

Le premier bide ?
À sept ans, pour la communion de mon frère ! Je fus incapable de déclamer « Pauvre Ruteboeuf » où je croyais être particulièrement insurpassable !

La première ovation ?
Quelques minutes après, quand, dans un élan de cruauté sans borne, la tablée se mit à applaudir ma crise de sanglots avec cette compassion minable des adultes. Ils me refusaient les huées nécessaires à une évolution fulgurante et redoublèrent évidemment (standing ovation) quand je me mis à passer aux braiments étranglés. J’ai passé plus de 40 ans à m’en remettre.

Le premier fou rire ?
Dans La Veuve, comédie de Corneille, mise en scène de Christian Rist. Je peux citer les coupables, dont Alcidon, imperturbable et magnifique.

Les premières larmes, en tant que spectateur ?
La Classe Morte, de Tadeusz Kantor

La première mise à nue ?
C’est Godard qui s’en est chargé, du grand art (dans Prénom Carmen) !

La première fois sur scène avec une idole ?
Tout est relatif, j’ai côtoyé des idoles qui ne pouvaient pas faire autre chose que « le job » un peu comme des élus en campagne. Puis j’ai joué, je me souviens, avec Myriam Boyer. En quelques minutes, elle emportait cette adhésion incroyable. Comme si les spectateurs étaient en elle.

La première interview ?
Avec Marcel Proust, il m’avait refilé un questionnaire interminable qu’il avait piqué à Jacques Chancel, c’était évident.

Le premier coup de cœur ?
Dans Jacques ou la Soumission de Ionesco, au lycée. Ma partenaire avait trois nez, mais d’autres attributs largement compensatoires, des genoux inoubliables. Propos recueillis par Stéphane Capron

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Palestine, un peuple et son théâtre

Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), Najla Nakhlé-Cerruti publie L’Individu au centre de la scène. Trois pièces contemporaines qui donnent à voir la puissance poétique de la création sous occupation israélienne.

 

On a trop rarement l’opportunité de voir du théâtre palestinien. Et guère davantage de pouvoir en lire, la plupart des pièces étant jouées, et éventuellement écrites a posteriori. Avec la traduction de trois pièces contemporaines emblématiques, Dans l’ombre du martyr (2011) de François Abou Salem, le Temps parallèle (2014) de Bashar Murkus et Taha (2014) d’Amer Hlehel, Najla Nakhlé-Cerruti donne à voir la puissance de sa créativité. Chercheure à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), rattaché aux Ministère des affaires étrangères et au CNRS, elle mène également un programme autour des archives du dramaturge François Abou Salem, « Palestinien d’origine française ». Dans l’ombre du martyr est sa dernière pièce, écrite juste avant son suicide, qui témoigne de son mal-être et de la violence de l’occupation israélienne.

Fondateur, en 1977, à Jérusalem-Est, de la première troupe professionnelle, El Hakawati (le conteur), qui, sept ans plus tard, en 1984, deviendra le Théâtre national palestinien, François Abou Salem aura œuvré à son rayonnement en Palestine et au niveau international. Tout comme le metteur en scène également disparu Adel Hakim qui, avec Antigone (prix du Syndicat de la critique, meilleur spectacle étranger en 2012) et Des roses et du jasmin (2017), aura contribué à son ancrage.

Si la création palestinienne ne peut être détachée de son contexte de production, elle est souvent une forme de contestation et de résistance. Elle est aussi poétique et esthétique, elle guide la mise en écho des pièces présentées. « Monodrame polyphonique », Dans l’ombre du martyr met en jeu l’histoire de deux frères, dont l’un a échoué dans ses études de médecine, et l’autre, mort dans une opération-suicide lors de la première Intifada, accède au statut de « héros national », créant une dissociation psychique chez celui qui lui survit.

Le temps parallèle a été écrit et mis en scène par Bashar Murkus après sa mise en scène de Bye-bye Gillo, de Taha Adnan (Éditions Elyzad, Tunis, 2014), porté par le théâtre marseillais la Friche de la Belle de mai. Le texte s’inspire de la vie et des écrits de Walid Daqqa, le plus ancien prisonnier politique palestinien de citoyenneté israélienne, détenu pour avoir participé au meurtre d’un soldat israélien en 1986. Son personnage est au centre de la scène et du huis clos existentiel qui se joue avec d’autres prisonniers, un geôlier et sa fiancée qui a pu obtenir un droit de visite.

Dans Taha, Amer Hlehel a choisi l’écriture monologuée parce que « le monologue, c’est l’exil ». Un exil qu’il raconte à partir de l’évocation de l’enfance du poète Taha Muhammad Ali, depuis sa naissance, après les décès répétés de ses frères, jusqu’à la Nakba, le déplacement forcé de 1948, alors qu’il a tout juste 17 ans. Récit de lutte pour aider aux besoins de sa famille grâce à son instruction acquise à l’école communale. Puis pour traverser l’expulsion et le retour en Palestine. Récit de sa construction en tant que poète. Des pièces introspectives, subtiles, complexes, qui transmettent le désir de vivre et le goût de la langue. Marina Da Silva

L’Individu au centre de la scène. Trois pièces palestiniennes, choisies par Najla Nakhlé-Cerruti (Éd. Presses de l’Ifpo, poche bilingue, 15€).

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Simon Abkarian et la mère Méditerranée

En septembre 2018, Simon Abkarian présentait son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. Enregistrée au Théâtre du Châtelet, une pièce diffusée le 22/01 sur France 5, à revoir sur France TV jusqu’en septembre 2021.

 

 Accueilli au Théâtre du Soleil où il a laissé de si beaux souvenirs, Simon Abkarian y montait un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue(Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent à la vision d’une histoire à moult rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

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Denis Lavant, autoportrait du poète en saltimbanque

Acteur infiniment  singulier, plutôt discret, Denis Lavant se livre dans Échappées belles. Presque un autoportrait du poète en saltimbanque. En tout cas, un artiste d’exception en sa maturité d’éternel jeune homme.

 

Denis Lavant se révèle dans un livre intitulé Échappées belles (1). C’est d’autant plus précieux que cet acteur infiniment singulier, en relief permanent, entré à 17 ans dans l’univers cinématographique de Leos Carax, sous la direction duquel il a tourné des films ineffaçables (Boy Meets Girl, Mauvais Sang, les Amants du Pont-Neuf, Holy Motors), ne se répand pas volontiers ici et là, tout à la passion violente de jouer, qui lui est une raison d’être au lieu de ne constituer qu’un métier. Il s’assume fièrement en artisan et en histrion. Il ne s’abrite pas sous le parapluie des théories théâtrales – que cependant il connaît – mais se réclame avant tout de la poésie, qu’il fréquente assidûment ; Rimbaud et Artaud à son chevet. La poésie lui est, en somme, un gage de vérité pratique.

Acteur de corps souple et d’instinct sûr, gardant en tête Charlie Chaplin et Harpo Marx, sans oublier Jean-Louis Barrault dans les Enfants du paradis, film dont il révère toutes les grandes figures, Denis Lavant creuse depuis ses débuts déjà lointains (en monocycle dans la rue, où il fit, en Belgique, ses armes avec ardeur) un sillon qui n’appartient qu’à lui, d’emblée reconnaissable. Il peut donc être sur scène le peintre Francis Bacon, Louis-Ferdinand Céline, Ubu et Néron, aussi bien que le type quasi mutique de la Dernière Bande, de Beckett, et tant d’autres personnages, tandis qu’avec Claire Denis, dans le film Beau Travail, il fut un sous-off de la Légion étrangère… À le lire, on saisit mieux ce qu’a de compulsif en lui le grave désir impérieux de jouer. En 2003, lors de la grève des intermittents au Festival d’Avignon, n’en pouvant plus de l’inaction, on pouvait le voir hanter la ville de nuit pour d’improbables performances gratis pro Deo. Cet été-là, je l’ai vu et entendu réciter Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, le poème de Mallarmé, en jonglant avec des quilles !

Dans des pages au ton vif, il évoque ses père et mère, ses rencontres, sa famille d’aujourd’hui, livre des réflexions sur des metteurs en scène qui l’ont choisi. Il rapporte aussi son amour pour la Russie, terre de poésie, dont il a appris la langue sur le tas. Curieux de tout, jusque dans les marges de l’écriture dans ses confins les plus insolites, Denis Lavant nous offre ainsi un autoportrait pudique, aux traits fermes sans fard, en quoi il se distingue, sans forfanterie, comme un artiste d’exception en sa maturité d’éternel jeune homme. Jean-Pierre Léonardini

(1) Le livre a pour origine des entretiens avec Anaïs Umano.

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À lire ou relire, chapitre 6

En ces jours de fêtes, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres : biographie, illustration, récit, roman, polar… Tous les styles à tous les prix, du plaisir toujours entre les lignes ! Yonnel Liégeois

 

BIOGRAPHIE :

Marie Curie, une femme dans son siècle : Préfacé par Hélène Langevin-Joliot, un superbe album en hommage à la jeune émigrée polonaise, à la scientifique couronnée de deux prix  Nobel (de physique en 1903, de chimie  en 1911) ! De son enfance jusqu’au transfert de ses cendres au Panthéon en 1995, Marion Augustin nous conte les mérites d’une femme qui conjugua discrétion et sagesse avec la même intelligence, qui ne sacrifia jamais à la science sa quête d’amour : la première docteure es-sciences, la première professeure en Sorbonne, la première femme à recevoir le Nobel ! Un livre grand format, riche de moult documents et photographies (Gründ, 240 p., 30€).

Toussaint Louverture : Sudhir Hazareesingh, historien et professeur à Oxford, l’affirme : « Premier « modèle noir », Toussaint Louverture a inspiré Victor Schoelcher, le militant antiesclavagiste Frederick Douglass et les plus grandes contestations du colonialisme, dont le mouvement de la négritude porté par Aimé Césaire ». Du jeune Haïtien, enfant des Lumières, à celui qui décréta l’indépendance de son île en 1801, une époustouflante biographie qui nous révèle toutes les facettes du personnage : un visionnaire fin diplomate, un chef de guerre hors-pair, un législateur avisé…. Une figure marquante dans l’histoire émancipatrice des peuples (Flammarion, 592 p., 29€).

Nathalie Sarraute : Professeure émérite à l’université d’Oxford, proche de l’écrivaine qu’elle a fréquenté assidûment, Ann Jefferson analyse avec finesse, et sans complaisance, le parcours de la jeune émigrée russe et juive, l’œuvre surtout de celle qui fut considérée un temps comme la figure de proue du Nouveau Roman… D’une discrétion légendaire, en doute permanent sur son statut d’auteure, Nathalie Sarraute a signé parmi les textes des plus percutants du XXème siècle : de Tropismes à Pour un oui pour un non, sa pièce de théâtre la plus célébrée et jouée. Un regard instructif et plaisant sur la table de travail d’une grande dame de plume (Flammarion, 490 p., 26€).

 

ILLUSTRATION :

Le corps de la lettre : De A à Z, Jacquie Barral décline l’alphabet en des formes aussi originales qu’extravagantes. Le  dépaysement du dessin à l’encre noire s’allie et se marie amoureusement au texte de Pierre Bergounioux… Une histoire savamment instruite, ludique et poétique, de la découverte de la lettre à l’émergence de l’écriture, que l’écrivain conte d’un phrasé toujours élégant (à poursuivre avec Le premier mot). D’une naïve beauté déconcertante, un petit livre d’art par le format mais un grand puits de réflexion quand l’auteur mêle son itinéraire personnel à celui de l’écriture à travers les siècles : du chasseur-cueilleur à l’ordinateur ! (Fata Morgana, 64 p., 13€).

Frantz Fanon : Un roman graphique à dire vrai, signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy. Un magnifique ouvrage, d’une fulgurante audace, pour nous plonger dans la vie et le combat anticolonialiste du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé dans le combat pour l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux  couleurs de peau (La Découverte, 240 p., 28€).

J’avais un rendez-vous : Le dernier ouvrage d’Hugo Pratt, certainement le plus grand maître de la bande dessinée ! Dans une explosion de couleurs, le créateur de Corto Maltese nous embarque pour un ultime voyage à la découverte des îles du Pacifique : Pâques, Fidji, Cook, Samoa… Entre croquis, photos, aquarelles, planches, la nouvelle édition d’un ouvrage paru initialement en 1992, enrichi d’inédits, où Pratt fait retour sur sa vie, ses rencontres, ses amours et ses découvertes. Une sorte d’autobiographie, empreinte d’un profond humanisme pour le franc-maçon qu’il fut, soulignée d’un trait de crayon d’une délicatesse infinie (Le Tripode, 224 p., 29€).

 

Récit :

Idiotie : L’homme, disparu en 2020 et par qui le scandale arriva en 1970, Eden, Eden, Eden censuré pendant plus de dix ans, nous proposait dans son ultime ouvrage couronné du prix Médicis un édifiant retour sur existence ! Une famille mortifiée pour actes de Résistance, une jeunesse errante, une aversion envers la guerre d’Algérie qui l’a enrôlé, une rébellion contre les pouvoirs constitués, un goût prononcé à braver les interdits dans le réel autant que par la plume… Le parcours d’un écrivain atypique à l’écriture singulière, une œuvre littéraire saluée par ses pairs : du prix Nobel Claude Simon à Michel Foucault, de Philippe Sollers à Roland Barthes (Folio, 304 p., 8€50).

La panthère des neiges : Le baroudeur des cimes, l’aventurier de la taïga, l’aviné des toits se révèle apaisé, aux aguets pour entrevoir « une ombre magique ». Qui est vraiment l’animal, la belle secrète du Tibet ou l’écrivain aux défis les plus improbables ? Après s’être refait une santé Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson traque l’apparition d’un animal mythique au sommet des cols enneigés d’Asie. D’anecdotes en déconvenues, jusqu’à la vision finale, un rafraîchissant récit, prix Renaudot 2019, qui interroge notre rapport à la nature entre l’indispensable et le superflu, les petits arrangements de la vie et la splendeur des grands espaces (Gallimard, 176 p., 18€).

Impossible : Erri de Luca, l’emblématique transalpin, ose un original détour sur son passé révolutionnaire. Mort accidentelle ou meurtre intentionnel ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, un face à face qui se joue en haute montagne, un dialogue qui emprunte les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils (Gallimard, 174 p., 16€50).

 

Roman :

L’art de la joie : D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… Un roman culte, un classique de la littérature italienne qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer. Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés (Le Tripode, 798 p., 14€50).

Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace : Trois personnages aux destins contrariés : une prof d’allemand en mal d’existence, le gardien d’une station de pompage désaffectée, une lycéenne en quête d’un étrange petit boulot… À l’une comme l’autre, la vie ne fait pas de cadeau entre solitude, misère sociale, noirceur des immeubles comme des jours à venir. Jusqu’à découvrir encore plus pauvre que soi, migrants – paumés –malades, et oser goûter à nouveau aux mots dignité et fraternité. Signée Thierry Beinstingel, la peinture forte d’une société en totale déliquescence où trois êtres tentent pourtant de reconquérir leur humanité. Pour faire trace (Fayard, 286 p., 19€).

Un monde à portée de main : Pour parfaire son apprentissage dans les arts plastiques, Paula suit les cours d’un prestigieux institut bruxellois. L’objectif ? Maîtriser le trompe l’œil… Il lui faudra, non sans retouches et repentirs, comprendre ce qu’est l’apparence du vrai, intérioriser surtout ce que « copier » veut dire. Un roman de Maylis de Kerangal d’une rare beauté, sensuelle et poétique, où l’acte de création est sujet premier. De faux marbres aux peintures de Lascaux, autant que l’œil, la main invite à regarder l’autre et le monde autrement… Une lecture à prolonger avec À ce stade de la nuit, un petit opuscule bouleversant, un regard autre sur le monde des migrants (Folio, 336 p., 8€).

 

Polar :

Dictionnaire amoureux du polar : Prix Goncourt 2013 pour Au revoir là-haut, mais aussi auteur de romans noirs, Pierre Lemaitre le reconnaît, le lecteur lui en dressera procès-verbal, « il y a des oublis impardonnables, des injustices criantes, des jugements contestables » : tout ce qui fait le bonheur de cette collection de dictionnaires amoureux ! De Ackroyd (Roger) à Wolfe (Nero), le maître du polar commente ses coups de cœur (dont Jonquet, Indridason, Montalban et Padura pour les nôtres), égratignant quelques plumes reconnues, invitant à la découverte d’auteurs oubliés ou méconnus, partageant surtout ses goûts pour cette littérature  de haute facture dénonçant « le monde tel qu’il va mal » (Plon, 816 p., 27€).

Les roses de la nuit : Dans le cimetière, le cadavre d’une jeune femme  sur la tombe d’un Père de la nation islandaise… Le climat social s’est dégradé à Reykjavik, la drogue fait des ravages, la concentration des quotas de pêche produit chômage et pauvreté. Plus qu’une banale enquête policière, toujours sous la conduite d’Erlendur son commissaire attitré, Arnaldur Indridason bouscule les clichés carte postale, immensités enneigées et sources d’eau chaude, pour nous plonger dans les réalités nauséabondes d’un pays en perte de sa culture ancestrale. Un auteur mondialement reconnu, traduit en 40 langues et couronné de nombreux prix littéraires, tant en France qu’à l’étranger (Métailié, 248 p., 21€).

Paz : Infiltré chez les narcotrafiquants, dans la moiteur de la forêt colombienne, un homme risque sa vie au quotidien. Entre corruption au plus haut de l’État et règlements de compte à profusion, un roman haletant, à multiples rebondissements. Le sens de l’intrigue, une écriture sèche et incisive, une documentation au-dessus de tout soupçon : après Zulu qui l’avait révélé au grand public, Mapuche et Utu, Caryl Férey s’impose comme une grande plume de la littérature. « Chacun de ses livres est un réquisitoire contre ce qu’il nomme le fascisme ordinaire, et le néolibéralisme auquel il est intimement lié », commente Lemaitre le maître, « si vous lisez un roman de Caryl Férey, vous les dévorerez tous » (Série noire, 536 p., 22€).

 

Avec deux chroniques de Jean-Pierre Burdin, au fil de l’eau :

Le pont de Bezons : Personne ne s’avisait de marcher le long de la seine. Les gens sont raisonnables. Cela n’a pas de sens de marcher le long de la Seine. Après il faut revenir. On est bien avancé. Cet exergue d’Aragon, tiré d’Aurélien, ouvre le carnet du cheminement que tient Jean Rolin. Va-et-vient erratique dans les méandres de la Seine dans ces territoires mal aimés, pas regardés, à l’abandon entre Melun et Mantes. En sautant Paris pieds joints, l’auteur va quêter et trouver du sens. Sous ses pas, le sens lève, à l’image de l’envol des oiseaux qui, comme les laissés pour compte de notre urbanité, s’abritent dans les plis d’un terrain. Vague seulement pour qui ne les traverse pas en piéton… On pense à un autre texte d’Aragon tiré du Con d’Irène : je parle d’un langage de décombre où voisinent les soleils et les plâtres. Les soleils se lèvent pont de Bezons (P.O.L., 230 p., 19€).

L’or du temps : C’est à un tout autre voyage le long de la Seine que nous convie François Sureau. D’une toute autre intention, d’une autre écriture encore. Cette descente de la Seine nous plonge dans l’écoulement du temps. Pas pour nous en livrer l’histoire mais pour découvrir des galets d’or laissés là, polis par les eaux. On peut penser à la Muse endormie de Brancusi que toutefois Sureau n’évoque pas. Il y avait à craindre une sorte de galerie de portraits édifiants ou d’inventaires de monuments. L’écriture forte, dense de François Sureau nous ouvre un libre album où l’on découvre des lieux à deux pas de chez soi, insolites, oubliés… ou encore des personnages souvent inconnus et toujours méconnus. Le point commun entre tous ? N’avoir jamais cédé sur leur désir et leur destin. On apprend beaucoup (Gallimard, 848 p., 27€50).

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Pierre Dubois, maître elficologue !

Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs de monts en vallées. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands, les enfants et leurs parents ! Un beau cadeau en prévision des jours de fête.

 

Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.

Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.

De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».

Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».

De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles des Elfes et des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai ni sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois

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