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Avignon, des mots et des signes…

Au théâtre du Balcon d’Avignon (84), la metteure en scène Catherine Schaub propose Le village des sourds. Sous la plume de Léonore Confino, un conte d’une naïveté déconcertante mais d’une puissance fulgurante ! Entre perte des mots et découverte des signes, une sourde histoire de langue en terre polaire.

Au pays d’Okionuk, village du bout du monde perdu dans la blanche froidure, une tradition perdure : pour braver les six mois de la longue nuit, les habitants ont coutume de se se réchauffer collés-serrés sous la yourte collective. Pour écouter histoires du jour et contes ancestraux, partager ces paroles qui fondent une communauté… Sur cette terre inconnue des routes commerciales, l’argent n’existe pas, le langage est seule richesse, les mots seule monnaie d’échange. Youma, une gamine de quatorze ans, s’étiole pourtant de tristesse, confinée dans la solitude et un silence mortifère : elle est sourde ! Jusqu’au jour où son grand-père, tendrement aimant et ému, parte à la conquête du langage des signes dans un village reculé et l’enseigne à sa petite-fille.

Bien emmitouflée et campée au faîte de l’igloo, Youma nous conte alors une bien étrange histoire. En langue des signes évidemment, hypnotique danse des mains et des lèvres, traduite par son complice lui-aussi hardiment perché : son bonheur d’abord de pouvoir communiquer sensations et émotions, sa douleur ensuite de voir son Village des sourds sombrer dans la violence et la cupidité. Un vil marchand d’illusions s’est installé depuis peu sur la place, proposant « marchandises inutiles mais indispensables » contre une liste de mots plus ou moins fournie. Cinquante « gros mots » payés par un enfant contre un train électrique, cent mots du quotidien en échange d’un grille-pain, deux cent mots compliqués mais peu usités contre un poêle de maison : avec interdiction de les prononcer à nouveau, sous peine de lourdes sanctions ! Et tout à l’avenant au point que les habitants, en manque de vocabulaire, ne parviennent plus à se parler. Pire, faute de mots, ils en viennent aux mains…

Formidables de regards complices à ne point devoir se quitter des yeux, Ariana-Suelen Rivoire et Jérôme Kircher nous comblent de plaisir en ce pays des trolls. Entre la comédienne sourde et son partenaire de jeu, du naturel glacé au feu des mots, le conte aussi naïf que déconcertant impose sa vérité, fulgurante, à l’oreille de l’auditoire : quel avenir pour une humanité en manque de dialogue ? Quel appauvrissement culturel pour un peuple qui perd sa langue et ses coutumes ancestrales ? Quel déclin de civilisation, lorsque la parole ne parvient plus à exorciser les conflits ? Des questions à forte teneur philosophique, à hauteur d’enfants, qui interpellent ô combien les grands… Créée en résidence à la Maison de la culture de Nevers (58), une mise en scène de Catherine Schaub joliment dessinée, un texte puissamment évocateur de Léonore Confino, l’une et l’autre solidaires pour enchanter et embrasser la différence : sourds ou entendants, d’ici ou d’ailleurs, florilège de peaux et de mots, frères et sœurs en humanité, la diversité nous enrichit ! Yonnel Liégeois

Le village des sourds, Catherine Schaub et Léonore Confino : les 13 et 14/07, 20h35. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80). Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers (96 p., 15€).

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Les silences de Faustine

Au Théâtre des Halles, en Avignon (84), Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 25/07, tous les jours à 14h sauf le mercredi. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

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 Lingé fait la noce !

Du 09 au 12/07, au Grand Aslon à Lingé (36), se déroule le festival Noces de paroles. Quatre soirées de contes, de musique, de rencontres et de partage sous les arbres et les étoiles. Des récits venus d’ailleurs pour des histoires qui rassemblent.

« Ici, les histoires se racontent à la lueur du soir », confient Armelle et Peppo. Quand les deux bardes arriment leur caravane dans la Brenne, elle conteuse et lui musicien, c’est le coup de cœur ! Moins de tournées, des voisins bienveillants, des habitants passionnés d’histoires d’ici ou d’ailleurs : pari lancé et gagné, le festival Noces de paroles est né. « On s’installe sous les arbres, on écoute le vent dans les feuilles, on partage un verre, un repas, un sourire ». Au premier jour, le 09/07, la soirée sera « Spéciale Martinique » avec Valèr’Egouy : « J’ai commencé à dire à la chorale… Les textes, poèmes et transitions m’étaient souvent confiés, ainsi que la présentation du groupe », explique l’artiste. « En 1989, j’ai pris le chemin des Arts de la Parole et du corps pour apprendre et depuis je marche :Mwen maché, mwen maché, mwen maché… ».

Conteuse-chanteuse et musicienne polonaise d’expression française, Magda Lena Gorska occupera la scène le lendemain. Tout en contribuant au renouveau de l’art du récit dans son pays natal avec la création d’un Festival international à Varsovie, elle s’installe en 2006 en France et devient conteuse professionnelle, en racontant dans la langue qui n’est pas la sienne. Programmée dans de nombreux festivals, elle forme un duo complice avec Serge Tamas, guitariste et compositeur guadeloupéen. Ensemble, ils embarquent le public dans un tourbillon entre univers slave et caraïbes. Le samedi, ce sera le soir de Catherine Gaillard. « Elle vous raconte un mythe, qui n’a l’air de rien. Mais peu à peu vous voilà embarqués, et vous comprenez qu’elle vous emmène dans ces zones sombres et intimes dont on ressort plus riche, certes, mais pas intact », commente le conteur Philippe Campiche.

Noces de Paroles s’achèvera en compagnie de Bérengère Charbonnier et de Kamel Guennoun. Bérengère est une musicienne, chanteuse et conteuse, autodidacte. Elle accompagne sa parole avec des instruments à cordes (guitare, basse, violoncelle, cithare). Kamel Guennoun découvre le conte en 1987 lors du festival « Paroles d’Alès ». Une rencontre qu’il enrichit, cévenol d’adoption, par des références à ses racines kabyles ! Associé au Centre méditerranéen de littérature orale (CMLO), il explore divers répertoires (cosmogoniques et philosophiques), souvent inspirés par sa grand-mère hier conteuse dans les villages kabyles. Ses spectacles intègrent des éléments musicaux comme le chant, le violon, le violoncelle ou l’accordéon. Philippe Gitton

Noces de paroles, Armelle et Peppo : du 09 au 12/07, de 18h30 jusqu’à minuit. Le Grand Aslon, 36220 Lingé (Tél. : 06.16.25.66.54).

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Avignon, le Verbe incarné

Quand retentit la trompette de Maurice Jarre à l’heure des spectacles IN du festival d’Avignon, la Chapelle du Verbe Incarné, dédiée aux créations d’Outre-Mer, s’impose parmi les 139 théâtres du OFF. Dirigé par Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain, un lieu que salua en son temps Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais.

« L’histoire de la Chapelle du Verbe Incarné, à partir du moment où elle a commencé d’être un lieu de théâtre, confirme un tel cheminement, et consacre un tel passage, de l’invitation à la relation, à la présence de la diversité, au chant du monde chanté par les poètes. Nous nous y reconnaissons donc, qui entrons ensemble dans cette nouvelle région du monde (un théâtre de la totalité), que nous nous offrons mutuellement ».

« Grâces en soient pour cette fois rendues à Marie-Pierre Bousquet et à Greg Germain. Grâces en soient louées, pour les vieilles pierres et les mots neufs. De la face de cette Chapelle au remuement du monde. La façade de tout théâtre, ou l’ouverture d’espace qui en tient lieu, est de toutes les manières une horloge muette qui mieux que tout oracle nous indique l’heure qu’il est dans notre vie ».

« Faire entendre la langue du théâtre de celles et ceux que l’on ne voyait que trop rarement sur les scènes de l’hexagone. Pourtant quelles extraordinaires richesses culturelles entre la France, la Caraïbe, l’Afrique, l’Océan Indien et tout ce vaste monde des Grands Larges. C’est long, très long de convaincre de la beauté, de la diversité, de la richesse qui se dévoilent lorsque s’entrechoquent des imaginaires divers… »

 « La vie du théâtre, dans sa recherche de cette totalité qui ne serait pas totalitaire, est d’abord de tremblement. Ce qui nous étonne dans la programmation de ce lieu-ci, c’est qu’elle nous a donné à fréquenter des installations de scène qui ont allié les calmes sérénités des traditions les plus fondées, ou leurs transports les plus ingénus, d’Océanie, de la Caraïbe ou des Amériques, aux hésitations de formes de théâtre qui s’essayaient là et qui, venues elles aussi du monde, approchaient en effet le monde, tâtant et devinant. Il n’était pas étonnant qu’un tel effort fût mené en Avignon, où les théâtres de vrai se bousculent, s’interrogent et s’insurgent, et où les fumées  montent de partout, parmi les carnavals d’affiches et les bals d’échasses ».

« Ces fumées des flambeaux, flambées des mots qui brûlent en chacun, sont un autre lieu de mise en scène du monde, comme le sont éternellement nos Baies et nos Anses, autour de leurs Rochers prophétiques ». Édouard Glissant

La chapelle, toute une histoire !

 C’est en 1997 que le comédien Greg Germain, en compagnie de Marie-Pierre Bousquet, obtient, par convention avec la ville d’Avignon, le droit d’occuper la Chapelle du Verbe Incarné, une ancienne chapelle désaffectée. L’enjeu ? En incluant les créateurs d’Outre-Mer dans le concert culturel national, permettre que l’identité culturelle soit reconnue comme un élément de la richesse culturelle de la France d’aujourd’hui, et non comme un motif d’exclusion explicite ou implicite.

L’année suivante, celle du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, la première édition du TOMA, Théâtres d’Outre-Mer en Avignon, y est donnée !

Depuis lors, la Chapelle s’est imposée en notoriété et qualité. Désormais incontournable dans le paysage artistique du festival, donnant à voir et applaudir talents et créations d’Outre-Mer et d’Afrique, faisant connaître la diversité des théâtres de langue française, créant des liens entre artistes par la confrontation et l’exigence des regards croisés, instaurant parmi les opérateurs du théâtre dans l’hexagone une réelle prise en compte des compagnies de l’Outre-Mer en les intégrant aux circuits de diffusion nationaux. Yonnel Liégeois

La Chapelle du verbe incarné, 21G rue des Lices, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.49).

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Festivals, Avignon et les autres

Le 04 juillet, la Cité des Papes (84) frappe les trois coups de la 80ème édition de son festival. Durant trois semaines, le théâtre va squatter la capitale du Vaucluse. Et déborder hors les remparts pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, d’Avignon à d’autres festivals d’été : Bussang, Châteauvallon, Cosne-sur-Loire, Île de France, Paris, Pont-à-Mousson, Sarlat, Grignan.

« Pour célébrer sa 80e édition, le Festival d’Avignon brandit le drapeau des questions. Questions poétiques et politiques, intimes et collectives, théâtrales ou chorégraphiques, en français ou en coréen », souligne son directeur Tiago Rodrigues, « cette utopie culturelle fondée par Jean Vilar, qui se répète et se réinvente depuis 1947, est une fête célébrant le partage des questions entre artistes et public ». Et de poursuivre : « Dans une époque minée par de mauvaises réponses, parfois trop simplistes pour mieux diviser une société déjà dramatiquement polarisée, il est plus que jamais nécessaire de se rassembler pour cultiver l’amour des questions et la beauté du doute ». Lors de cette 80ème édition, il est donc proposé une programmation composée d’une pluralité de voix artistiques, reflétant la diversité des visions du monde dans le respect absolu de la liberté d’expression et de création… « À Avignon, les gens se rassemblent, de plus en plus nombreux, pour découvrir les multiples questions portées par les artistes et ils s’unissent à travers des échanges nourris par une pensée libre et critique », conclue le dramaturge portugais et ordonnateur de la manifestation. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !

C’est la raison d’être des Chantiers de culture, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit « dégénéré » ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il du IN d’Avignon. Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont de cette 80ème édition : Thésée, sa vie nouvelle – Guy Cassiers avec Valérie Dréville (Vedène, 12-24 juillet), Un procès – après l’ennemi du peuple – Christiane Jatahy avec Wagner Moura (Gymnase du lycée Aubanel, 11-22 juillet), 1, 2, 3 Poquelin avec le tg STAN (Carrière de Boulbon, 13-25 juillet), The Last Hamlet – Ben Duke (Cloître des Célestins, 17-24 juillet), Le Pas du monde – Collectif XY (Cour d’Honneur du Palais des Papes, 22-25 juillet), Cuckoo, The History of Korean Western Theatre et Haribo Kimchi – trois mises en scène du coréen Jaha Koo (Gymnase du lycée Mistral, 5-15 juillet), CAPRA (Une Chèvre) – Jeanne Candel (Gymnase du lycée Mistral, 19-25 juillet)… Un choix forcément partiel et partial qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off qui déploie aussi ses festivités du 04 au 25/07. Où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : Avignon-Reine Blanche, le Théâtre des Halles, la Bourse du travail, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fume, Espace Alya, 11*Avignon, Le petit Louvre, l’Artéphile, La Manufacture, La Rotonde, la Scala, les Lila’s, Au coin de la lune, les Corps saints, Contre courant, Les Lucioles… Dans ce capharnaüm des planches (1780 spectacles, 1432 compagnies, 7 000 artistes, 600 techniciens. 141 théâtres, 248 salles), tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, il est jouissif d’oser aussi le saut dans l’inconnu : en se laissant porter par le bouche à oreille, en se laissant convaincre par le prospectus offert en pleine rue !

D’un festival à l’autre…

« Il y a exactement 60 ans naissait une Utopie réaliste nommée Châteauvallon ; aujourd’hui, sur la colline, elle continue de vibrer comme une réalité flamboyante« , clame Charles Berling, le directeur de la Scène nationale. Jusqu’au 28/07 à Châteauvallon (83), entre musique, sauts périlleux, mots doux ou furieux, repas au clair de lune… Pour un dépaysement garanti, du 16/07 au 13/09, rendez-vous est pris à Bussang (88) au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois qui a fêté ses 130 ans, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » depuis 1895 !

Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Au programme de l’été 2026, parmi moult propositions, Hériter des brumes, un feuilleton théâtral en six épisodes… « C’est l’histoire d’une troupe de théâtre, composée d’acteurices et d’auteurices d’aujourd’hui, qui tentent de reconstituer l’aventure du Théâtre du Peuple, cent trente ans après sa création. C’est une quête pour essayer de comprendre ce qu’est une utopie et ce que peut l’utopie, pour nous, aujourd’hui. Il y a dedans beaucoup d’amitiés et de passions, des fantômes, deux guerres mondiales, le village de Bussang, des histoires d’amour, des histoires de famille, d’innombrables crises, d’innombrables réconciliations, des arbres, des paysages… et des spectacles, beaucoup de spectacles ».

Quant au Garage Théâtre (58) où s’invitent chaque année de grosses cylindrées, la sixième édition de son festival se déroulera du 26 au 30/08. Sous la conduite de Jean-Paul Wenzel et de Lou, la directrice artistique des lieux, s’affichent à nouveau quelques sacrés comédiens, prompts à dépoussiérer les planches ! Le 26/08, Jean-Louis Martinelli mettra en scène Les coloniaux d’Aziz Chouaki avec le comédien Hammou Graïa. Le lendemain, Jacques et Léon Bonnaffé squatteront l’espace et le 27/08, Sylvain Maurice présentera son fabuleux Projet Barthes interprété par Vincent Dissez. Le samedi, Jean Paul Wenzel et Jean Yves Chir proposeront une œuvre musicale de Mauricio Kagel (une critique assez acerbe du fascisme) interprétée par un grand et reconnu chef d’orchestre, trois musiciens professionnels et des musiciens de l’harmonie de Cosne-sur-Loire. Le 30/08 à 18h, « Les diablotines » feront leur entrée : un texte écrit par Jean-Paul Wenzel, interprété par cinq comédiens amateurs, dont quatre jeunes femmes ayant participé à des ateliers théâtre.

S’annonce aussi la fameuse Mousson d’été, le rendez-vous incontournable pour qui veut partir à la découverte des écritures contemporaines ! Au cœur de la Lorraine, à Pont-à-Mousson (54), le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Du 21 au 27/08, un authentique terrain de rencontres nationales et internationales avec lectures, mises en espace et spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur.

En Île de France Les Tréteaux de France, le Centre dramatique national dirigé par Olivier Letellier, seront présents du 03 au 06/07 sur l’île de loisirs de Créteil (94), du 21 au 26/07 sur celle du Port aux cerises de Draveil (91), du 31/07 au 05/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95). Entre ateliers et lectures, ils présenteront moult spectacles de diverses formes tout à la fois virtuoses, esthétiques, parfois bordéliques et acrobatiques ! Sans oublier le festival Paris l’été qui, du 11/07 au 04/08, propose cirque-danse-musique et théâtre aux quatre coins de la capitale, ni le Théâtre de verdure dans le bois de Boulogne jusqu’au 27/09. Lyon (69) organise ses Nuits de Fourvière jusqu’au 25/07, Sarlat (24) son 74e Festival des Jeux du Théâtre du 18/07 au 03/08, le plus ancien de France après Avignon, Grignan (26) ses Fêtes nocturnes jusqu’au 22/08 !

Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur des Chantiers de culture, bel été, folles escapades et superbes évasions culturelles. Yonnel Liégeois

Une sélection de RDV en Avignon

Exposition : Au cœur de la Maison Jean Vilar, Antoine de Baecque présente Les clés du Festival : une sélection exceptionnelle de photographies, films, enregistrements sonores, témoignages, affiches, programmes, notes et correspondances inédites, décors emblématiques, dessins originaux, maquettes et costumes de légende… Une exposition pour revivre la grande aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours, l’occasion d’en explorer l’histoire, d’en comprendre les enjeux et les grandes étapes. C’est tout le premier étage de la Maison Jean Vilar qui est squattée pour l’occasion ! Pour s’immerger, cœur et corps, dans les créations qui ont fait les grandes heures du festival : du Prince de Hambourg signé Jean Vilar au Mahabharata de Peter Brook, de L’école des femmes de Didier Bezace au Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker… À travers un itinéraire bis, Julien Gosselin ouvre les coulisses de sa création pour la Cour d’honneur et partage son regard d’artiste et de spectateur du Festival.

Débat : Le 14/07 à 16h30 au Cloître St Louis, le Syndicat de la critique organise ses Conversations critiques. Un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques ! de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs).

Media : Le 18/07 à 23h30, Arte présente Maldoror. Dans la cour d’honneur du palais des Papes, Julien Gosselin fait dialoguer l’œuvre de Roberto Bolaño et le lyrisme noir de Lautréamont. Dix ans après son adaptation de 2666, il s’engouffre à nouveau dans les textes de l’un et de l’autre. À travers ces deux auteurs, qui ont sondé chacun à leur manière, à plus d’un siècle d’intervalle, la violence humaine, ses origines et ses zones d’ombre, le metteur en scène s’interroge sur les liens qu’entretiennent la littérature et le mal, l’art et le crime…De l’Uruguay, qui vit grandir Lautréamont, au Chili de Pinochet, dont Bolaño subit la violence, du Paris des poètes maudits aux nuits de Mexico en passant par les chambres d’écrivain de Barcelone, Julien Gosselin compose un théâtre-monde où s’enchevêtrent les époques, les langues et les continents.

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Les gros cartonnent fort !

Au festival des Tombées de la nuit, à Rennes (35), Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan présentent Les gros patinent bien. Molière 2022 du meilleur spectacle de théâtre public, une comédie hilarante qui ne quitte plus l’affiche ! Une histoire de cartons loufoque et inénarrable, d’une originalité déconcertante, à l’humour inégalé.

D’abord, ils ne sont pas si gros qu’on le dit, l’un d’eux offre même l’image d’un grand échalas, avec pas grand chose sur la peau sinon son slip de compétition, d’une élégance approximative ! Quant à l’autre, s’il paraît quelque peu empâté, c’est qu’il ne quitte pas son siège de fortune durant toute la représentation… Et les deux, Pierre Guillois et Olivier Martin-Salvan cartonnent fort, d’une énergie débordante sans une minute de répit. Envahis, dépassés, submergés par des centaines de cartons, petite ou grande taille, dans un spectacle à l’originalité déconcertante !

Récompensé en 2022 du Molière du meilleur spectacle de théâtre public, depuis lors Les gros patinent bien n’a jamais quitté l’affiche, écumant toutes les salles de Paris et de Navarre, plébiscité par un public conquis par son esprit de créativité, la qualité de son interprétation réglée au cordeau, sa dose d’humour inégalée ! L’histoire ? Loufoque et inénarrable, en raison de dialogues distillés au compte-goutte et dans une langue absconse, à cause de multiples rebondissements sans queue ni tête (enfin, pas tout le temps…) à la suite de la pêche inattendue d’une sirène dans les eaux du grand nord, au final un amour éperdu pour la belle aux senteurs poissonnières qui entraîne son amoureux d’un continent l’autre, de conquêtes en défaites, d’illusions en déboires, de rebondissements plus abracadabrantesques les uns que les autres… Pour tout décor et expression, des bouts de carton qui défilent à grande vitesse, dessus leur signification et destination inscrites à l’encre noire : de quoi « seicher » l’imaginaire du public… En fin de représentation, une grande marée de pâte à papier submerge la scène !

Cartoonesques sans limite, hilarants jusqu’au débordement en rires pleureurs, les deux compères, Laurel et Hardy des temps modernes, ne reculent devant aucune excentricité, offrant aux spectateurs une pochade jubilatoire qui, sous couvert de gags dignes des plus grands fantaisistes, ne manque pourtant point de poésie. Vraiment à ne manquer sous aucun prétexte, pour petits et grands qui s’en souviendront longtemps, promesse de poissonnier ! Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau

Les gros patinent bien, Pierre Guillois et Olivier Martin-Seban. En alternance avec Pierre Thionois, Jonathan Pinto-Rocha, Clément Deboeur, Alexandre Barbe, Édouard Penaud et Félix Villemur-Ponselle : les 02-03-04/07, 20h. Les tombées de la nuit, Square Lucien Rose, 35000 Rennes (Tél. : 02.99.32.56.56).

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Alice Mendelson, l’ivresse du vivre

À la Maison de la poésie (75), Catherine Ringer présente L’érotisme de vivre. Professeure de lettres et conteuse, Alice Mendelson s’est éteinte le 4 janvier 2025. Publiés pour la première fois en 2021, ses vers voyagent comme de puissants antidotes contre le blues.

En raison d’une extinction de voix de Catherine Ringer, la Maison de la Poésie alerte que la représentation est annulée. Reportée à une date ultérieure… Chantiers de culture vous tiendra informé.

Tant d’hommes m’ont plu/Même ceux qui ne me plaisaient pas/Sauf ceux qui étaient beaux, trop beaux, juste à regarder/Excepté toi… et toi…/Même toi, et toi/Surtout toi... Ce soir de février 2022, au Théâtre d’Auxerre (89), la chanteuse Catherine Ringer, longue tresse sur le côté, déclame des poèmes d’Alice Mendelson avec la poétesse Violaine Boneu en robe somptueuse, accompagnées au piano par Grégoire Hetzel. Au milieu du public venu en nombre, l’autrice, 96 ans, assiste à la création de L’érotisme de vivre, une performance tirée du premier recueil de ses poésies au titre éponyme qui vient d’être publié aux éditions Rhubarbe. La découverte est jouissive, tant l’écriture d’Alice Mendelson est une ode aux plaisirs de la vie. Dès lors, le spectacle du duo Ringer-Hetzel, mis en scène par Mauro Gioia, peut tourner. De Montréal à Genève, Sète à Mulhouse, Bischwiller à Istres, Paris…

Tes mots, tes bras, loin de moi, bien en cercle./Debout, je m’y glisse./Le monde y est bien rond. Alice Mendelson écrit des poèmes depuis sa jeunesse et voilà qu’à plus de 90 ans, certains sont édités, joués et chantés. Il faut dire qu’elle a le talent d’aller de l’avant. Une fois à la retraite, la professeure de français qui a écumé bien des lycées se forme à l’art du conte auprès de Pascal Quéré. Il devient son confident d’un passé pas toujours joyeux. Il exhume avec elle documents et photos pour élaborer un album en 2017, La petite qui n’est pas loin, découvre ses poèmes et les fait connaître. Des amitiés croisées relaieront la découverte, telle celle de la comédienne et chanteuse Catherine Ringer dont le père Sam Ringer, ancien déporté, était copain avec Alice. L’an passé, c’est avec son ami l’historien Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme sous Vichy, qu’elle signe Une jeunesse sous l’Occupation.

C’est l’histoire d’un drame et d’un miracle, écrit-elle. Et de nous raconter son enfance dans le 18e arrondissement de Paris. Fille unique de parents juifs polonais qui ont fui les pogroms, elle grandit rue Damrémont au-dessus du salon de coiffure familial. Son père Icek, sympathisant communiste, s’occupe des hommes. Sa mère, Sura-Laya, qui rêvait d’être cantatrice, coiffe les femmes. La boutique tourne bien jusqu’à ce que le gouvernement de Vichy pourchasse les juifs. Dénoncé par un concurrent (on découvre les courriers envoyés au Commissariat général aux Questions Juives), son père, arrêté en 1941, périt à Auschwitz. Avec sa mère, elle échappe à la Rafle du Vel’d’Hiv de juillet 1942, alertées par des voisines. Elles se cacheront en zone libre. Alice, du haut de ses 18 ans, entre en résistance à Limoges. De retour sur Paris à la Libération, sa mère, très affaiblie, bataille pour récupérer ses biens, tandis que le délateur de son mari est acquitté. Dans son épilogue, Alice Mendelson écrit : Vivre pour tous ceux qui n’ont pas eu le droit de vivre, telle a été ma philosophie de vie, de ma longue vie, pleine et heureuse.

Dans mon appartement, mon Ermitage, sans sortir ou presque, je m’amuse à vivre. Dans l’entretien Alice Mendelson, une façon de vieillir, diffusé sur You Tube, son ami Pascal Quéré l’interroge. Alors âgée de 91 ans, Alice nous fait visiter son appartement, nous révèle ses deux postes d’observation tels la grande fenêtre de sa salle de bain : c’est le grand Rex ! Elle nous livre non sans humour ses recettes pour parer les difficultés liées au grand âge : monter dans une voiture, se laver les doigts de pieds… Elle n’occulte pas les moments de flottement mais souriante, elle évoque son capital : son ivresse de vivre. Comme dans son poème, À mes petits :

J’ai mal à l’épaule droite, au rein à droite, au genou droit, au talon droit…
Quelle chance d’avoir un côté gauche !

Le coeur est à gauche.
Quelle chance d’avoir un côté droit !
Mes yeux voient mal, mais encore…
Mon nez reçoit les arômes.
Ma main emboîte ton épaule.
Mon sourire accueille ta silhouette dans la porte…
Quelle chance d’avoir un corps tout entier !

« Vivre, parler et écrire, peut-être même aimer aussi. Avec ça, je crois que je fais le plein. (…) C’est être aux aguets de ce qui va pouvoir être vécu et écrit autrement pour que l’étonnement fondamental soit constamment renouvelé. Là, j’ai livré mon secret final », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. Alice Mendelson a une sacrée philosophie de vie : pour bien vieillir, il faut avoir le vice de la joie. « Sa joie de vivre, son sourire lumineux, son espièglerie ne seront pas oubliés », assure Catherine Ringer. L’érotisme de vivre ? « Ses mots, ses poèmes vibreront encore dans les pages de ses livres et par ma bouche ». Amélie Meffre

L’érotisme de vivre, Catherine Ringer, Grégoire Hetzel au piano et Mauro Gioia à la mise en scène : Le 27/06, 20h. La maison de la poésie, Passage Moliėre, 157 rue Saint-Martin, 75003 Paris (Tél. : 01.44.54.53. 00).

Une poésie fougueuse, espiègle, sensuelle et joyeuse

« Sensuelle et résolument joyeuse, la poésie d’Alice Mendelson est un manifeste éclatant de la poésie comme acte de vie, d’amour et d’audace. De ses textes irradie un chant passionné qui célèbre l’érotisme, le goût des hommes, des couleurs, des instants et des mots. Une poésie fougueuse, espiègle, du désir et de la volupté » (L’érotisme de vivre et autres poèmes : textes choisis et présentés par Catherine Ringer. Points poésie, 156 p., 10€80).

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Quatre femmes en selle

Au théâtre Paris-Villette (75), Isabelle Lafon propose Cavalières. Quatre femmes libérées et impertinentes qui excellent dans l’art de se raconter et de nous conter de fantasques histoires. Entre légèreté et gravité, l’art dramatique en ses sommets !

Sur scène, la liberté a élu domicile : liberté de parole, liberté de ton, liberté de pleurer ou de rire, liberté d’aller et venir ! D’ailleurs, elles ont de l’espace sur le vaste plateau du théâtre pour vaquer à leurs petites affaires, chevaucher leurs désirs et hobbys : quatre femmes en selle, libres, libérées, impertinentes et Cavalières qui n’hésitent pas, si besoin, à monter sur leurs grands chevaux… Seul un trait de lumière marque leur entrée dans notre univers, trois tabourets dans l’immensité nue, l’art dramatique en son plus simple appareil, une heure trente de plaisir inégalé ! Denise (Isabelle Lafon) l’avoue d’emblée, l’entraîneuse de trotteurs préfère les chevaux aux enfants. Pourtant, elle a accepté la tutelle de la jeune Madeleine, handicapée.

Pour l’aider dans la gestion quotidienne, elle lance un appel à d’autres femmes : venir cohabiter chez elle. Les conditions, surprenantes mais indiscutables ? Avoir un rapport proche ou lointain au cheval, s’occuper sans faillir de l’enfant, habiter l’appartement pour un loyer avantageux mais y venir sans meuble… Saskia (Johanna Korthals Altes) l’ingénieure en bâtiment, Nora (Karyll Elgrichi) l’éducatrice spécialisée et Jeanne (Sarah Brannens) la serveuse de bar relèvent le défi. Chacune est porteuse d’une histoire singulière avec ses succès et ses échecs, des sauts d’obstacle réussis ou manqués. À tour de rôle, par petits mots déposés ou lettres interposées qui marquent sur scène décalage et proximité, elles soliloquent ou dialoguent entre elles. Sur l’attention à porter à Madeleine que nous ne verrons jamais, surtout à propos de leur existence de femme en quête d’un futur, d’une utopie peut-être à conquérir, en tout cas à construire.

Entre les quatre femmes, si incroyablement différentes dans leur parcours de vie, se nouent des liens forts de familiarité, de complicité. Ce qui n’exclut pas les prises de tête ou coups de colère, les embardées et foulées de traverse ! Les protagonistes s’exprimant toujours face au public, de la scène à la salle se tisse alors un étrange sentiment de connivence. Renforcé par les doutes, hésitations dont sont porteuses les quatre comédiennes oscillant en permanence entre l’improvisation et la trame de leur texte. Entre mots oubliés, usurpés, changés, la vie est là dans toute sa complexité, tout à la fois fluide et solide entre affirmations et contradictions : les choix individuels sont-ils frein ou moteur à un projet commun ? Sur quels critères se fondent la réussite ou l’échec du vivre ensemble ? Avec le seul poids des mots, du bel et bien-fondé nom de sa compagnie, Les Merveilleuses, Isabelle Lafon et ses trois comparses en font la démonstration. Sous couvert de peu ou de presque rien, l’essentiel au sens premier du terme, elles nous offrent un instant de théâtre à nul autre pareil, tout à la fois aride et lumineux,.

Le spectacle semble se construire devant nous, avec nous, complices de ce quatuor qui tente un possible autre, de faire cause commune en ne masquant rien de leurs aspérités. Elles comme nous, à cheval entre illusions et aspirations, certitudes et doutes… Sommes-nous au théâtre ou dans la vraie vie ? Prenante, émouvante, la question surgit devant un tel enchantement qui descend des cintres et se propage sur l’immensité désertique de la grande scène. Pourtant étonnamment, magnifiquement, extraordinairement habitée par quatre frêles silhouettes habillées d’un simple rayon de lumière. Mais quelle lumière, yeux écarquillés, pour éclairer ce chemin d’émancipation qui nous est proposé ! Yonnel Liégeois, photos Laurent Schneegans

Cavalières, Isabelle Lafon : Jusqu’au 27/06, les mardi-mercredi-jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 19h. Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23).

Isabelle Lafon présente une pièce malicieuse, drôle et tendre, qui ouvre la réflexion sur la fabrication d‘une démocratie par et avec des femmes. Joëlle Gayot, Le Monde

Isabelle Lafon met en scène une histoire extraordinaire de femmes qui se tiennent debout et manient le verbe avec une maladresse touchante. Laurent Goumarre, Libération

Une odyssée envoûtante sur l’utopie d’une vie commune improvisée. Laurence Péan, La Croix

Une écriture intime, dense et sans concession. Callysta Croizier, Les Echos

Simplicité du dispositif, improvisation calculée, liberté des comédiennes … La metteuse en scène fabrique sous les yeux du spectateur ébahi l’éloge du doute et de l’impertinence. Un théâtre nu qui invite à se laisser désarçonner. Fabienne Pascaud, Télérama

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Petites filles et grands défis

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui des adultes et celui d’adolescentes en rébellion. Un spectacle étrange et déroutant.

Sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.

D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…

Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !

Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat

Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 03 au 18/06, lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h. TNS, Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00).

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Un prince au firmament

Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Le petit prince. Par le metteur en scène et directeur du TNP, l’adaptation du livre culte d’Antoine de Saint-Exupéry avec François Deblock et la troupe chinoise du Yang Hua Theatre. Un regard autre sur une œuvre emblématique à (re)découvrir, un spectacle d’une incroyable beauté. Fabuleux, magnifique !

Dans le cadre inspirant du théâtre parisien des Bouffes du Nord, une piste circulaire cernée de moult roses en leur petit vase… Revêtu de son blouson d’aviateur, un homme fend les lumières et pose son appareil, modèle miniature, dans la blanche cendrée. Panne de moteur, faible réserve d’eau, huit jours pour réparer – survivre – redécoller… Un petit d’homme s’avance, il parle mandarin. Peu importe, dans les fables et contes rien d’impossible, le langage est d’abord dialogue avant de se la jouer frontière ou barrière.

Il est peu dire que cette création du Petit prince, orchestrée par maître Bellorini, étonne et surprend, subjugue et éblouit ! Par la musique, le chant, la qualité d’interprétation de la troupe chinoise, l’incroyable prestation des deux jeunes comédiens Li Yichen le petit prince (13 ans) et Jin Zhenhe l’enfant chinois (6 ans) cet après-midi-là… En Chine, le livre de Saint-Exupéry se vend chaque année à deux millions d’exemplaires. Après l’adaptation des Misérables avec la même maison de production basée à Pékin, la poursuite de la collaboration s’annonce magistralement réussie : comme le Petit prince à la rencontre du renard, les uns les autres se sont merveilleusement, et poétiquement, « apprivoisés » !

Deux heures d’un spectacle total à l’imaginaire ébouriffant entre français et mandarin, musique et poésie Tang en date du VIIIème siècle pour dépoussiérer une œuvre universellement connue et la rendre inédite à l’œil et l’oreille d’un public invité ainsi à renouer avec son enfance. Invité aussi à mesurer la richesse du choc entre deux cultures pourtant si différentes, invité enfin en ces temps de guerre et d’intolérance à chanter la fraternité et à découvrir la profondeur du lien à nouer avec l’autre, rose ou renard, adulte ou enfant, proche ou étranger. Surtout lorsque la représentation s’ouvre avec le Ne me quitte pas de Jacques Brel en langue chinoise, forte émotion garantie. De François Deblock en convaincant narrateur à Xue Fei en magnifique conteur, de l’accordéoniste chinoise Chen Minhua aux chanteuses Liu Fanqing et Xiaoliu, c’est l’excellence émerveillée.

En quête d’amour ou d’amitié, au final épris de sa fragile rose à protéger, le petit d’homme vaque d’une planète l’autre sur son pousse-pousse, comme la Mère Courage de Bertolt Brecht sur sa carriole d’un champ de bataille à l’autre. La beauté des images, la puissance poétique entre musique et chants concourent au sublime, nous plongent au tréfonds de notre humaine condition. Qu’on se le dise, ce petit prince nous convie à de grands possibles ! Yonnel Liégeois

Le petit prince, Jean Bellorini : du 30/05 au 06/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Du 30/10 au 07/11, Théâtre de Carouge (Suisse). Le 20/11, Scène nationale de l’Essonne (Évry). Le 21/11, Scène nationale de l’Essonne, Évry en coréalisation avec l’EMC (Saint-Michel-sur-Orge). Les 26 et 27/11, Maison des arts de Créteil.

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »

Le Petit Prince vient d’une planète à peine plus grande que lui sur laquelle il y a des baobabs et une fleur très précieuse, une rose, qui fait sa coquette et dont il se sent responsable. Le Petit Prince aime le coucher de soleil. Un jour, il l’a vu quarante-quatre fois ! Il a aussi visité d’autres planètes et rencontré des gens très importants mais qui ne savaient pas répondre à ses questions. Sur la Terre, il a apprivoisé le renard, qui est devenu son ami. Et surtout, il a rencontré l’aviateur, échoué en plein désert du Sahara. Alors, il lui a demandé : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! ».

« J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. »

Le petit prince, Antoine de Saint-Exupéry (Folio Gallimard, 104 p., avec des aquarelles de l’auteur, 7€50).

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Brel, Keersmaeker et Mariotte

Après le festival d’Avignon 2025, en tournée internationale, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.

Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.

Un solo sur La Valse à mille temps

Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon. Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.

La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanetteles Bourgeoisles Flamands versus les Flamingantsla Chanson des vieux amantsVesoulAmsterdamBruxellesQuand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.

Chacun sa grammaire pour danser Brel

Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…

La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : Du 28 au 30/05, Piccolo Teatro – Milan (Italie). Le 04/06, Leietheater – Deinze (Belgique). Les 16 et 17/07, Teatre Grec, Grec Festival – Barcelone (Espagne). Du 29 au 31/08, Gießhalle, Landschaftspark Duisburg-Nord, Ruhrtriennale – Duisburg (Allemagne).

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De Sète à Thau, l’art en balade

Les huîtrières de Bouzigues portent haut, les flamants roses ne sont pas loin et les hippocampes reviennent. De quoi embarquer illico pour l’Archipel de Thau (Hérault), d’autant qu’une vingtaine d’artistes y met son grain de sel. Face à la mer, aux étangs, aux médiathèques, au milieu de la garrigue ou dans les ruelles, leurs œuvres règnent. Et pour longtemps.

« Sentinelles silencieuses » © Chourouk Hriech

« Contemplation, Méditerranée, Silence » : voilà les trois mots choisis par Chourouk Hriech (1) pour évoquer ses magistrales « Sentinelles silencieuses ». Face à la mer, sur la promenade du Lido à Sète (34), trois totems, recouverts de dessins en noir et blanc, s’élèvent pour nous raconter la ville. Sirène, bateaux, fleurs, personnages… En fouillant dans les archives départementales et dans sa mémoire (elle s’est installée un temps ici après les Beaux-Arts de Lyon), elle a composé dix dessins à l’encre de Chine sur du papier qui ont été reproduits en décors adhésifs. La femme avec ses paniers remplis de poissons ? « Elle m’a été inspirée par une photo. Sans doute une femme de pêcheur. Peut-être quelqu’un reconnaîtra-il sa grand-mère ? » Plus haut, pas loin du cimetière marin où reposent Paul Valery et Jean Vilar, se dresse Octo de Johan Creten. Le sculpteur belge qui vit en partie à Sète s’est inspiré de la raie et des légendes qui l’entourent pour donner vie à une mystérieuse créature en bronze installée dans le nouveau Jardin du Sémaphore.

« Octo » © Johan Creten

Au sein des quatorze communes qui composent Sète Agglopôle Méditerranée, une vingtaine de créatrices et de créateurs ont dressé leurs œuvres. Un projet mis en branle il y a près de trois ans, financé par le ministère de la Culture (à hauteur de 10 %) et par l’agglomération qui fête ses 20 ans. Toutes les municipalités quelle que soit leur couleur politique se sont accordées pour célébrer majestueusement l’événement avec les « Balades artistiques en Méditerranée » (BAM). Quatre parcours au sein du patrimoine historique et naturel de l’archipel de Thau sont ainsi proposés aux habitants et aux touristes, en voiture, en bus, en vélo ou à pied. Pour l’heure, seize œuvres les jalonnent, quatre autres sont en attente, suite à des problèmes liés à la conservation du littoral ou d’homologation des matériaux voire retardés à cause de travaux non encore achevés. « Que la fête commence » : c’est le nom du chouette parcours de sept sculptures en acier d’André Cervera (2) dans les ruelles de Poussan. Des créations inspirées par les traditions populaires encore vivaces autour du cochon, animal totémique et de Porcius, seigneur romain ayant donné son nom à la ville.

« Que la fête commence » © André Cervera

Au-dessus des quatre façades du centre culturel Léo Malet de Mireval, nous observent Les curieuses et les curieux d’Agnès Rosse, drôles de figures en terre cuite à demi dissimulées qui nous font sourire autant qu’elles nous interpellent. Face au pôle culturel flambant neuf de Frontignan-la-Peyrade, Hervé Di Rosa a lui installé sa Table de désorientation en carreaux de céramique qui invite non sans espièglerie à explorer les lieux alentour. Difficile d’évoquer toutes les créations tant elles sont nombreuses (3) mais il ne faut pas manquer d’admirer dans le Parc Sévigné de Balaruc-les-Bains, Psyché et le Gladiateur, splendide installation faite de résine et de pierre d’Elisa Fantozzi qui revisite les vestiges romains du coin.

« Table de désorientation » © Hervé di Rosa

De même, allez visiter le Château de Girard à Mèze et admirer les Similitudes de Bob Verschueren, originaire de Tournai (Belgique). Ses cinq sculptures de bronze sont conçues à partir de feuilles identiques, travaillées différemment. « Le monde est plein de gens qui sont à la fois tous différents et tous semblables. Cela serait bien que les gens se disent : on est plus semblables que différents », déclare l’artiste. Enfin depuis Gigean, n’hésitez pas à grimper sur le massif de la Gardiole pour admirer l’abbaye Saint-Félix-de-Montceau et, plus haut, une ombrière en acier imaginée par Jean Denant, Pergolarama, découpée selon le cadastre et mimant la forme d’un arbre. Avec cette vue imprenable sur les paysages qui fleurent bon le thym, un grand bol d’air ne peut pas nuire ! Amélie Meffre

« Pergolarama » © Jean Denant

(1) À découvrir sa monographie, Chourouk Hriech, un récit au fil des mondes, composée par une douzaine de contributeurs (critiques d’art, philosophes, historiens…) qui vient de paraître (Beaux-Arts de Paris éditions, 288 p., 39€).
(2) Le sculpteur sétois André Cervera est aussi un peintre de talent. Du 29/03 au 07/06/26, le musée Paul Valéry propose Carambolages, une exposition de ses récents tableaux.
(3) On retrouve l’ensemble des œuvres et des parcours des BAM sur le site et dans l’application dédiée
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Jack Ralite, de A à Z…

Aux éditions Arcane 17, est paru Mon alphabet d’existence, l’autobiographie posthume de Jack Ralite. L’ancien ministre communiste et homme de lettres se raconte entre son amour pour les arts et les artistes, ses combats pour la culture.

Mon Alphabet d’existence… Quel beau titre pour un ouvrage qui se lit sans modération, en toute liberté, puisant au fil des pages qui alternent savamment souvenirs intimes, publics et portraits savoureux d’artistes qui furent ses amis – Marcello Mastroianni, Ettore Scola, Jean Prat –, une grande et belle leçon de vie entièrement dévouée à la politique, à l’art et aux artistes. Tout commence dès la couverture du livre, des notes manuscrites jetées en vrac, comme celles que prenait Ralite sur des bouts de papier qu’il conservait précieusement dans ses poches. « Sans être poète, Jack Ralite pensait poétiquement », écrit dans sa préface Laurent Fleury. Toute sa vie, Ralite a puisé chez les poètes des citations, non pour fleurir artificiellement ses discours, mais pour repousser plus loin les chants/champs du possible, donner du souffle à cet idéal communiste qu’il avait chevillé au cœur, les partager avec tous, qu’ils soient prolos ou professeurs au Collège de France.

Un communiste atypique

On se promène ainsi dans les souvenirs d’un homme qui dès l’enfance, marquée par l’Occupation et son arrestation par les nazis à 14 ans, ne cessera de lutter contre les injustices et pour l’émancipation humaine. Maire d’Aubervilliers, député, ministre de la Santé en 1981 puis sénateur, Ralite consigne ses souvenirs sans hiérarchie, mais avec la même passion qui ne l’a jamais lâchée depuis l’enfance. Dirigeant communiste, il ne cache rien de ses désaccords avec le parti, « son » parti, qu’il ne quittera pourtant jamais. Vivant toute sa vie, malgré les nombreuses fonctions qu’il a occupées, dans son petit HLM d’Aubervilliers, pour sentir le pouls de ses habitants, il confie : « C’est vrai que j’ai toujours une main chez les artistes et une autre chez les ouvriers. Si j’en lâche une, je boite et je n’aime pas boiter. »

Fondateur des états généraux de la culture, il rencontre poètes, artistes et intellectuels du monde entier. Il fut l’un des principaux artisans de cette idée, fondamentale, de l’exception culturelle. Il nous a laissé des outils pour repenser au présent une autre politique culturelle publique. Laissons le mot de la fin à sa grande amie, Leïla Shahid : « Je dois beaucoup à Jack. La Palestine aussi. Et il restera dans nos cœurs une lueur au bout du tunnel, un guide ». Marie-José Sirach

Mon Alphabet d’existence, Jack Ralite (éd. Arcane 17, 220 p., 25€).

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Michel Portal, hommage

Au cinéma Christine (75), le festival Jazz à Saint-Germain des Prés rend hommage à Michel Portal. Avec la projection du film de Benjamin Delattre, Quelques notes sur la liberté. Le musicien nous fait découvrir les coulisses de ses créations.

Disparu le 12 février à l’âge de 90 ans, Michel Portal était un virtuose de toutes les musiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Natif de Bayonne en 1935, il fait ses classes au conservatoire de la ville pour s’afficher, quelques décennies plus tard, comme un grandiose électron libre et interprète. Soliste ou compagnon de route des plus doués de sa génération, français ou américains, du multi-instrumentiste Bernard Lubat au regretté guitariste Sylvain Luc, il écume petites ou grandes scènes d’Uzeste à Minneapolis, du New Morning à la fête de l’Huma… De Mozart au jazz, clarinette aux lèvres, il aura tout aimé, tout joué, tout vécu avec passion et intensité. Un homme attachant, d’une profonde et sincère humanité, un musicien à l’immense talent. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien réalisé en 2016 à l’occasion du Festival de jazz de Saint-Germain à Paris. Entre tradition et improvisation, des pépites désormais à savourer sur platine, de beaux et grands moments de musique et de convivialité. Yonnel Liégeois

La 25ème édition du festival Jazz à Saint-Germain des Prés, du 18 au 24/05. Au Christine Cinéma Club, projection du film Quelques notes sur la liberté : le 20/05 à 18h00 en présence du musicien Daniel Humair et de Benjamin Delattre, le réalisateur. Deux séances supplémentaires auront lieu les 23 et 24/05 à 14h00.

LE PRINCE DE LA CLARINETTE

Comme Obélix, aussi atypique qu’attachant, Michel Portal fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit ! « Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal fut considéré, par les critiques comme par ses pairs, comme « le prince de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».

« Des musiciens de jazz ont pu me dire que je n’étais pas un jazzman… Et des classiques, que je n’étais pas un classique… C’est possible. Je réponds toujours que je suis musicien, mon itinéraire n’a pas de frontières ». Michel Portal

Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher.

« Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ». Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, d’une note l’autre, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… Yonnel Liégeois

Portal, un souffle ardent

Michel Portal est un cas d’espèce dans le paysage musical français. Poly-instrumentiste virtuose (clarinettes, saxophones, bandonéon), il est à la fois soliste international, salué comme « la Callas des clarinettistes », et explorateur infatigable des musiques en liberté. Classique (Mozart, Brahms, Poulenc…), contemporaine (Berio, Boulez, Kurtág, Rihm…), jazz (avec des hommages à Monk, Parker ou Coleman), chanson (Barbara, Nougaro, Gainsbourg), musiques de film… Il traverse les genres comme on franchit des frontières imaginaires, avec le même souffle ardent.

Dans ce livre d’entretiens, Michel Portal se livre sans réserve. Il convoque ses souvenirs, ses rencontres, ses expériences, ses révoltes et ses émerveillements. Ce récit d’une vie musicale intense est aussi celui d’un homme libre, polymorphe et insaisissable. Un hommage vibrant à la musique comme terrain de jeu, de désir et de risque. Une célébration du son dans tout ce qu’il a de plus direct, de plus magique, de plus humain. Patrick Frémeaux

Le souffle Portal – Du classique au jazz : de Mozart à Monk, Franck Médioni (éd. Fremeaux&Associés, 160 p., 20€).

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Prévert, 80 ans de Paroles !

Le 10 mai 1946, il y a 80 ans, paraît Paroles, le recueil de Jacques Prévert. L’un des ouvrages les plus connus au monde, de la maternelle à la terminale et au-delà… Un événement de librairie, un coup de maître : 5 000 exemplaires partent dès la première semaine, 25 000 la première année, 60 000 exemplaires sont tirés en 1948 ! Au lendemain de la guerre, Prévert a représenté l’incarnation d’un modèle de liberté, un maître pour les jeunes, les premiers de la classe comme les cancres auxquels il vouait une tendresse particulière. Boris Vian, Juliette Gréco, Mouloudji, Charles Aznavour et autres gamins privés de leur jeunesse, se sont retrouvés en lui au sortir des années 40-45. Depuis lors, enfants et adultes, artistes ou non, lisent, récitent ou chantent les poèmes de Paroles.

S’éteint en terre normande, le 11 avril 1977, Jacques Prévert, l’auteur des Feuilles Mortes. « L’une des cinq chansons françaises qui ont fait le tour du monde, avec une version japonaise, chinoise, russe, arabe… », soulignait Françoise Canetti en 2017, l’année du 40ème anniversaire du décès du poète où nouveautés littéraires et discographiques se ramassaient à la pelle ! Elle fut la maître d’œuvre d’un formidable coffret de trois CD rassemblant 45 chansons et 25 poèmes du grand Jacques avec pas moins de 35 interprètes. De Cora Vaucaire à Bob Dylan, d’Iggy Pop à Jean Guidoni, de Jeanne Moreau à Philippe Léotard… Clope au bec, chapeau sur la tête et toutou à ses pieds, le regard songeur sur les quais de Seine comme l’immortalisa son copain photographe Robert Doisneau, Prévert s’en moquerait aujourd’hui : près de 500 établissements scolaires portent son nom, le plaçant juste derrière Jules Ferry en tête de ce classement honorifique !

Une notoriété qui eut l’heur de déplaire à certains. « Jacques Prévert est un con », déclarait sans préambule Michel Houellebecq dans un article aux Lettres Françaises en 1992. Pourquoi ? Parce que ses poèmes sont appris à l’école, qu’il chante les fleurs et les oiseaux, qu’il est un libertaire donc un imbécile… Si d’aucuns n’apprécient guère les auteurs populaires, ils furent pourtant nombreux, les gens de renom, à saluer la sortie du recueil Paroles en 1946 : André Gide, René Char, Georges Bataille, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ! « Ses détracteurs n’ont certainement pas lu toute son œuvre, mon grand-père avait conscience d’être enfermé dans son rôle de poète des écoles », déplore Eugénie Bachelot-Prévert. Pourtant, « il a aussi écrit des textes très subversifs, en réalité les personnes qui l’attaquent estiment que la poésie doit être réservée à une élite ». Avec Prévert, il faut apprendre à dépasser les clichés, à goûter la force de son verbe autant que celle de ses engagements politiques et sociaux, à mesurer la pluralité de son talent.

Qui ne se souvient du célèbre Dîner de têtes, du Cancre ou de Barbara ? Des poèmes passés à la postérité que des générations de lecteurs, d’abord en culottes courtes puis montés en sève sous leurs cheveux blancs, ne cessent de déclamer avec bonheur et volupté… La mémoire, tenace, ne peut oublier ce qui fait trace ! D’aucuns pourtant l’ignorent, selon l’expression même du grand Jacques, certains de ces poèmes furent proférés, « gueulés » en des lieux où la poésie ordinairement n’avait pas droit de cité : à la porte des usines, au pied de la mine. Ainsi, en va-t-il de cette hilarante et pourtant dramatique Pêche à la baleine écrite en 1933 et publiée dès 1946 dans le recueil Paroles. C’est ce que nous révèle André Heinrich, patient et éminent collecteur de l’intégralité des Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre. Même s’il refusa toujours de « se faire mettre en cellule », Prévert très tôt afficha une sensibilité proche des milieux communistes. Déjà, au temps du surréalisme, avec Tanguy et Duhamel, le trio infernal clamait son indépendance, juste pour contrarier André Breton dont il ne supportait pas l’autoritarisme ! Ami du peuple, des pauvres et des miséreux, Prévert ne cessera de dénoncer l’injustice mais il demeurera toujours rétif à tout embrigadement, tout système, toute hiérarchie. À l’image de son compère Boris Vian, dont il sera voisin de palier cité Véron à Paris, derrière le Moulin-Rouge.

Jacquot l’anarchiste ne pouvait supporter la charité mielleuse du cercle familial, les généraux, les évêques et les patrons… Alors, il écrit des textes et des chansons pour la FTOF, la Fédération du Théâtre Ouvrier Français, d’inspiration communiste. Qu’il joue ensuite, avec la bande des joyeux lurons du groupe Octobre (Maurice Baquet, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières, Paul Grimault, Pierre Prévert…), aux portes des usines Citroën en grève par exemple ! Un grand moment de révolte où le nom du patron rime avec millions et citron, un appel ouvert à la grève généralisée clamé à la Maison des syndicats en mars 1933… Suivront d’autres pamphlets, devenus des classiques aussi célèbres que les écrits dits « poétiques » de Jacques Prévert : La bataille de Fontenoy, L’émasculée conception ou La famille Tuyau – de – PoêlePrévert brandit haut « La crosse en l’air » contre cette société qui s’enrichit sur le dos des exclus. C’est pour tous ces gens de peu qu’il part en croisade « crier, hurler, gueuler… Gueuler pour ses camarades du monde entier, ses camarades cimentiers…, ses camarades égoutiers…, ses camarades surmenés, exploités et mal payés…, pour ses camarades de toutes les couleurs, de tous les pays ». La lecture réjouissante d’une œuvre puissante qui, de nos jours, n’a rien perdu de son acuité.

Une œuvre, une écriture que Prévert le scénariste décline aussi au cinéma avec les plus grands réalisateurs (Marcel Carné, Jean Renoir, Paul Grimault…) et comédiens (Jean Gabin, Arletty, Michèle Morgan, Michel Simon, Louis Jouvet…) de son temps ! Des répliques ciselées au cordeau, passées à la postérité, dont chacun se souvient (« Bizarre, moi j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre », « T’as d’beaux yeux, tu sais ») comme des films culte dont elles sont extraites : « Le crime de monsieur Lange », « Drôle de drame », « Quai des brumes », « Les enfants du paradis »… Le cinéma ? Un art auquel l’initie son frère Pierre dans les années 30, qu’il affine après guerre en compagnie de Paul Grimault, l’un des précurseurs du cinéma d’animation en France. Ensemble, ils signent « Le roi et l’oiseau », un authentique chef d’œuvre à voir ou revoir absolument.

Prévert adore aussi rassembler des éléments divers (photos, tissus, dessins..) pour épingler encore le monde par-delà les mots… Des collages qu’il offre ensuite à Minette sa fille ou à Picasso son ami. C’est en 1948, suite à un grave accident, que Prévert alité se prend à jouer du ciseau, de la colle et du pinceau. Un passe-temps qui se transforme très vite en une véritable passion, encouragée par ses potes Picasso et Miro. Il maraude gravures et documents chez les bouquinistes des quais de Seine, il taille menu les photographies de Brassaï et de Doisneau, il cisaille sans vergogne images et cartes postales. Au terme de son existence, il aura réalisé pas loin de 1000 collages, d’aucuns étonnants de beauté, d’humour et d’imagination. De surprenantes œuvres d’art au parfum surréaliste et fantaisiste, méconnues du grand public… En un superbe coffret, outre le recueil Paroles, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’y ajouter un fascicule des plus beaux collages de Prévert. Où l’humour et la couleur explosent à chaque page, un superbe cadeau à offrir, voire à s’offrir !

Au panthéon de La Pléiade, la célèbre collection sur papier bible, Jacquot l’anticlérical doit bien rigoler en son éternelle demeure. Il en est une, en tout cas, qu’il n’a jamais déserté de son vivant, qui nous le rend immortel : celle du Verbe proclamé, chanté, colorié ou filmé. « La poésie, c’est ce qu’on rêve et qu’on imagine, ce qu’on désire et ce qui arrive, souvent », écrivait Jacques Prévert. À vos plumes, poètes des villes et des champs, v’là le printemps ! Yonnel Liégeois

Devant le magasin Mérode, Robert Doisneau, Paris 1953

À lire, à écouter :

– Jacques Prévert, œuvres complètes : deux volumes à La Pléiade, sous la direction de Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster. Paris Prévert, de Danièle Gasiglia-Laster en collaboration avec Fatras/Succession Jacques Prévert.

Paroles : un coffret comprenant le recueil de poèmes et un fascicule de collages.

Jacques Prévert n’est pas un poète : une biographie dessinée d’Hervé Bourhis et Christian Cailleaux.

Prévert&Paris, promenades buissonnières, Le cinéma dessiné de Jacques Prévert : les principaux ouvrages signés par Carole Aurouet, docteur en littérature et civilisation françaises à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle et éminente érudite de l’univers « prévertien ».

– Jacques Prévert, ces chansons qui nous ressemblent : un coffret de trois CD comprenant 70 chansons et poèmes.

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