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La Seine-Maritime, un amour fou !

Jusqu’au 23 octobre, se déroule en Seine-Maritime (76) le festival littéraire Terres de Paroles. Investissant, dans une cinquantaine de communes, châteaux, musées, librairies, théâtres mais aussi cafés-restaurants… Sur le thème de « L’amour fou», en référence à Nadja, le premier tome de la tétralogie d’André Breton, normand d’origine.

Loin des fumées et des odeurs nauséabondes qui planent sur la métropole rouennaise, la nature demeure fort accueillante et bienveillante aux abords du château de Bosmelet, ce joyau architectural du pays de Caux. En sa magnifique chapelle datant du XVIIIème siècle, le public se presse. Les amoureux de la littérature, simples lecteurs ou amateurs éclairés, « guichetiers » ou non, n’en déplaise à feu un président de la République, s’en sont venus prêter l’oreille à quatre grandes dames. Au nom de l’amour fou, fil rouge de cet original festival littéraire Terres de Paroles, qui décline ses lettres de noblesse jusqu’au 23 octobre en territoire seinomarin : Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves, la comédienne Marie-Christine Barrault et la harpiste

Co Camille Dumarché

Claire Iselin… Une lecture musicale de haute tenue, captivante, émouvante entre voix mélodieuse et soliste talentueuse !

L’incroyable défi de cette initiative culturelle, qui semble d’ores et déjà avoir partie gagnée au regard de l’affluence constatée à chaque événement ? Mêler l’élite intellectuelle et bourgeoise au grand public rural et ouvrier, proposer la rencontre avec le livre et leurs auteurs sous tous ses angles et facettes : conférences, récitals, lectures, expositions, représentations théâtrales. Jusqu’à ce camion-librairie sillonnant bourgs et villages, falaises et vallées pour proposer les œuvres à l’affiche ! De l’ouvrage au panthéon des Lettres à la parole colportée au coin de la cheminée… Au « Bistro cauchois » comme à « La valé normande », deux sympathiques et guillerets cafés-restaurants de Sotteville-sur-Mer, l’écrivain Ludovic Roubaudi s’est fait conteur en ce samedi après-midi.

Comme l’écume des vagues, la parole roule et s’enroule, vole et tonne entre les murs. En écho à l’invitation inscrite en une du programme, un original « Gueuloir » improvisé entre chaises et tables pour le plus grand plaisir d’une assistance conquise et tout sourire ! Une opération qui se renouvellera tout le mois, bouche grande ouverte et voix tonitruante, au coin des rues, sur les places de marché, dans des granges et collèges, même sous une yourte. Pas encore sur les plages de galets ni du haut des falaises, par crainte des grandes marées ou des éboulements peut-être… « J’aimerais inviter les spectateurs à organiser des veillées où ils se raconteraient des histoires », commente le narrateur. « Raconter, c’est permettre de découvrir que dans les livres il y a du bruit et de la fureur, des larmes et des rires ».

Honneur donc à André Breton, le surréaliste et iconoclaste pourfendeur de tous les pouvoirs établis, tête d’affiche dont il se moquerait sans nul doute d’un festival en quête d’un nouveau souffle ! C’est en résidence au somptueux Manoir d’Ango, bijou de la Renaissance planté en terre normande et classé monument historique dès 1862 par Prosper Mérimée, avec vue sur son célèbre pigeonnier, qu’il entreprend l’écriture de Nadja. Louis Aragon, comme d’autres écrivains et artistes de la bande (Prévert, Duhamel), viendra régulièrement lui rendre visite. Fin août 1927, « ni roman, ni récit », il en a écrit « deux parties sur trois » et quitte le manoir pour Paris. Suivront Les Vases communicants (1933), L’Amour fou (1937) et Arcane 17 (1944). François Buot, éminent spécialiste et biographe du surréaliste, et Isabelle Diu, directrice de la Bibliothèque Jacques Doucet où sont conservés les manuscrits de Breton, en témoigneront lors d’une soirée débat de haut vol.

Plus intimiste, surtout revigorante et inspirante, la randonnée littéraire jusqu’au Cimetière marin de Varengeville-sur-Mer là où repose le peintre Georges Braque, citoyen du bourg : entre ciel et mer, vagues blanches et bleu azuré, vue grandiose sur Dieppe et les falaises du Tréport, la brise marine effeuillant les mots du poète. Une immersion atypique dans l’œuvre et la vie d’un monument de la littérature contemporaine ! Pour les accros de la marche et des belles lettres, de pas en pages, deux autres randonnées littéraires sont au programme du festival : sur les traces de Flaubert le 13/10 au départ de Ry, sur celles de Maupassant le 20/10 au départ d’Étretat.

En charge de l’action culturelle sur le département et directrice de la présente édition, Muriel Amaury se réjouit à raison du regain de jeunesse affiché par le festival. « L’objectif ? Inviter tous les publics à partir à la rencontre du livre, un festival comme coup de projecteur exceptionnel sur l’enjeu de la lecture ». Sont mobilisés pour l’occasion bibliothèques et librairies, incitant les partenaires à travailler au long cours sur le sujet, à rendre le festival vivant toute l’année. Des écoles maternelles aux collèges, du bistrot du coin aux chefs d’œuvre du patrimoine ainsi valorisés, un seul but : inscrire le livre, tel un amour fou, en première page de la vie de chacune et chacun, petits ou grands ! Yonnel Liégeois

 

Le musée Victor Hugo :

Pour tout amoureux des Belles lettres, une visite s’impose à la Maison Vacquerie ! Terre de paroles le temps d’un festival, la terre normande fut d’abord terre d’accueil de grands noms de la littérature. Breton, Flaubert, Fontenelle, Maupassant, Proust, mais aussi… Victor Hugo ! Qui rend visite à la famille Vacquerie dont il est devenu un ami proche, en leur résidence cossue de Villequier. Léopoldine, sa fille chérie, a épousé en février 1843 le fils Charles. Quelques mois plus tard, c’est la tragédie. De retour de Caudebec par la Seine, le 4 septembre, le canot chavire sous l’effet d’un coup de vent inattendu. Quatre noyés : l’oncle de Charles et son jeune fils de onze ans, Léopoldine et Charles âgés de 19 et 26 ans, le couple inhumé au cimetière de Villequier. Une disparition que Victor Hugo apprend seulement quatre jours plus tard, au détour d’un article de presse. Une douleur, un chagrin immenses pour le poète et romancier inconsolable.

Acquise en 1951 par le département de Seine-Maritime, transformée en musée Victor Hugo en 1959, la Maison Vacquerie plonge le visiteur, avec sobriété mais gourmandise, dans l’intimité des deux familles. Une belle et imposante demeure bourgeoise, résidence secondaire pour cet armateur prospère du Havre, où sont évoquées dans chaque salle, du rez-de-chaussée aux étages, les grandes heures de la vie des illustres occupants. En particulier la reconstitution émouvante de la chambre de Léopoldine, la salle consacrée à « Victor et la culture chinoise », le salon dédié à son exil à Jersey puis Guernesey… Tableaux, photographies, dessins, lettres et manuscrits ponctuent le parcours. Un site à classer plutôt sous le label « Maison d’écrivain ». Jusqu’au 31 décembre, se tient une curieuse exposition, « Hauteville House – Un récit graphique en Normandie ». Un étonnant dialogue entre les collections du musée représentant des paysages normands (dessins de Victor Hugo et diverses gravures) et les planches de Fred Duval, auteur de bandes dessinées. Y.L.

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Charleville, entre gaines et fils

Du 20 au 29 septembre, entre Place Ducale et Mont Olympe, Charleville-Mézières (08) organise la 20ème édition de son Mondial des Marionnettes. Le plus grand festival dans son genre à rassembler troupes et artistes venus des cinq continents ! Qui se la joue In et Off, même dans les locaux de la CGT des Ardennes !

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et « fils rouges » du festival (Claire Dancoisne et son Théâtre de la Licorne, Basil Twist le natif de San Francisco mais citoyen de New York), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant : un vingtième anniversaire, le bel âge !

Directrice du festival depuis 2008, Anne-Françoise Cabanis est mandatée pour le rappeler avec conviction tous les deux ans, « comme un rituel désormais bien rodé, la ville se métamorphose, neuf jours durant, en un immense castelet ». Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui en France et dans le monde. Selon la spécialiste, la marionnette a su mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique, conquérir l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ». Et de souligner avec force plaisir, à l’ouverture de cette vingtième édition, la vitalité de cet art aux multiples visages : « On la croyait moribonde, d’un autre temps, infantilisante ou ridicule, sur les pavés de Charleville-Mézières la marionnette est venue prendre son indépendance, clamer sa modernité et s’émanciper de tous carcans » !
L’homme qui rit d’après le roman de Victor Hugo, la création de Claire Dancoisne, en fournit un bel exemple. Fil rouge de la présente édition, le Théâtre la Licorne illustre à sa façon la riche diversité de ce que peut être la marionnette du troisième millénaire. Sa singularité ? Son incroyable capacité et habilité à s’emparer des grands textes littéraires pour leur insuffler une vie autre, dramatique et poétique, en mélangeant de concert masques, objets animés et formes humaines, pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable ! Claire Dancoisne offre là, avec la complicité de Francis Pedruzzi pour l’adaptation et Bruno Soulier pour la musique, une fantastique illustration du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire… Un magnifique spectacle, captivant-dérangeant-émouvant, pour petits et grands ! Enfin, outre une baraque foraine installée sur la superbe Place Ducale comme espace de rencontres artistiques, avec La Green Box, solo pour un comédien masqué, Claire Dancoisne recrée le petit théâtre ambulant inventé par Victor Hugo et décrit dans L’Homme qui rit. Sise à Dunkerque, la compagnie ferraille ainsi depuis des décennies entre « bidouille, masques et machines improbables » pour transformer et enchanter notre vision du monde.

Quant au grand marionnettiste américain Basil Twist, il présente Dogugaeshi. Plusieurs fois primé, ce spectacle est basé sur une forme de théâtre de marionnettes japonais traditionnel, le Ningyo Joruri. Trois films, captation de ses précédentes créations, seront également projetés : « Arias with a twist: the docufantasy », « Symphonie fantastique » et « Behind the lid ». À voir également, une exposition rétrospective de ses spectacles à travers les photographies de l’américain Richard Termine. De grandes figures de la marionnette seront encore présentes à Charleville cette année. Bérangère Vantusso bien sûr, fil rouge en 2013 qui revient avec sa compagnie Trois-Six-Trente présenter Alors Carcasse… À ne pas manquer encore, la compagnie Les anges au plafond qui s’associe à l’italien Fabrizio Montecchi du Teatro Gioco Vita pour donner De qui dira-t-on que je suis l’ombre ?, Laura Fedida et ses émouvants Psaumes pour Abdel, le Turak Théâtre avec son Incertain monsieur Tokbar, les Padox en maîtres du désordre qui arpenteront une nouvelle fois les rues de la ville, le Collectif F71 qui conte et dessine Noire, l’histoire authentique de Claudette Colvin qui refusa de céder son siège de bus à une passagère blanche, La Soupe compagnie avec Je hurle, un cri poignant et poétique en faveur des femmes afghanes et de toutes celles qui tentent de vivre debout, Simon Wauters et son tragique Ashes to ashes pour ne jamais oublier l’horreur du camp de Birkenau… Sans omettre Les Habits neufs de l’Empereur, adaptés du Conte d’Andersen par la compagnie Escale.

Pour ce cru 2019, la CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival : depuis dix ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « La Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cette année encore, cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille six compagnies (On regardera par la fenêtre, le Théâtre Burle, le Théâtre Exobus, La Mue/tte, Les Bad’j, L’échelle) pour dix spectacles, en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival (une permanence syndicale quotidienne sous l’égide du SFA), en particulier le 25/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux de la fédération du spectacle CGT.

Au pays de Rimbaud, une nouvelle fois les pantins à visage humain vont faire parler d’eux : entre rire et émotion, de belles heures à venir pour les carolomacériens, comme pour tous les amoureux de la marionnette ! Yonnel Liégeois

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Chaumont, le paradis des jardins

Jusqu’au 3 novembre se déroule, au domaine de Chaumont-Sur-Loire, le 28ème Festival international des jardins sur le thème du paradis. Du « Jardin qui chante » au « Jardin suspendu », en 24 parcelles colorées, une édition qui plante le décor de cet ailleurs voué au rêve et à l’imagination. Une rencontre poétique et fleurie entre artistes paysagistes et plasticiens.

 

Entre rives alanguies et bancs de sable, Saint-Nazaire à 291 km et le Mont Gerbier de Jonc à 721, toujours aussi sauvage mais un peu moins rebelle, s’étire la Loire. Un paysage grandiose, classé au Patrimoine mondial vivant de l’Unesco, qui s’affiche dans sa pleine majesté au pied du château de Chaumont en Loir et Cher, l’ancienne résidence de Catherine de Médicis puis de Marie Say, la future Princesse de Broglie… Célèbre depuis 1992 avec la création de son fameux Festival International des jardins, devenu propriété de la région Centre en 2007, le domaine de Chaumont s’enorgueillit ainsi de mêler l’art populaire, le jardinage, aux créations les plus audacieuses des plasticiens contemporains.

Que le paradis se pare de belles couleurs, ose affirmer le promeneur solitaire égaré en ces paysages bénis des dieux ! Qu’il est doux de flâner, entre senteurs capiteuses et visions paradisiaques… En ces lieux où le travail du végétal s’allie à celui du métal en parfaite symbiose,  la fleur ou l’arbuste soulignent l’ingéniosité de l’installation plasticienne, si ce n’est l’inverse ! « Cette 28ème édition du festival de Chaumont sur Loire joue encore une fois son rôle de laboratoire avec de remarquables innovations, notamment des végétaux et des matériaux inhabituels », souligne Bernard Faivre d’Arcier, le président du Domaine, « comme à l’accoutumée, cette édition entend générer poésie, idées vertes et oubli du quotidien ».

Entre compositions florales et audaces artistiques, sur chaque parcelle de surface identique, l’imagination a pris le pouvoir pour donner à voir au public, toujours plus important et enthousiaste d’une année à l’autre, de multiples interprétations de ce paradis, à la mode persane ou amérindienne par exemple. Paysagistes et plasticiens viennent du monde entier déposer leurs projets, avec l’espoir de les planter en terre sur les bords de Loire. Las, comme chaque année, seule une poignée, 24 pour cette édition 2019 auxquelles s’ajoutent les six « cartes vertes » offertes à des créateurs de renom, sera retenue par un jury présidé par le Prince Amin Aga Khan, grand amateur d’art et de jardins, fortement engagé dans la sauvegarde du Domaine de Chantilly.

Les parcelles élues ? Difficile de les décrire sur papier, tant l’originalité exige l’éveil des pupilles et le glissement des pas dans les allées ! En ces temps difficiles du Brexit, oser quelques vocalises au « Jardin qui chante » britannique ? Humer de subtiles senteurs, tel le  « Parfum du paradis » de la hollandaise Caroline Thomas ? Hésiter entre le naturel des plantes et le « cloud » artificiel « Au-delà des nuages » japonais ? Fouler le fragile « Jardin de verre » autrichien d’un pas hésitant ou, sur son tapis volant, gagner le « Jardin suspendu » typiquement français ?… Au sens fort du terme, la déambulation d’un espace à l’autre est authentique magie des sens : les couleurs à l’œil, les senteurs au nez, le chant des oiseaux et le bourdonnement des insectes à l’oreille…

La belle et capiteuse princesse persane du jardin « Mirage » semble aux aguets derrière chaque plante, fleur et arbuste. Tel Adam vaquant en totale harmonie dans son vert paradis, l’envoûtement et l’enchantement faisant leurs effets, avec gourmandise vient à la bouche l’envie de croquer la pomme ! En sa Divine comédie, depuis belle lurette Dante a sonné l’alerte, sur les chemins de la félicité sans désemparer rôde Lucifer en embuscade… À l’invitation de Voltaire, nouveaux Candide, d’aucuns rêvent de prendre racine en terre de Loire pour cultiver leur jardin de toute éternité ! À défaut, le visiteur peut aller errer sur l’ensemble des pelouses du domaine où « carte verte » est donnée à six paysagistes-plasticiens : l’élégante spirale du jardin tropical de John Tan, les arbres en tôle de Bernard Lassus, l’Eden d’Adam et Eve revisité par Collignon et Bitton, l’Agapè de Pierre-Alexandre Risser, le superbe Jardin africain de Leon Kluge.

En leurs couleurs estivales, les jardins de Chaumont sont prétextes à flânerie « cultivée » entre sculpture des végétaux et taille des matériaux. Un double acte créateur pour l’oeuvrier, plasticien ou jardinier. Yonnel Liégeois, Photos Éric Sander pour le domaine de Chaumont

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Un moment rare, Avignon 2019

Jusqu’au 23/07, se donne Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Un spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, mis en scène par Irène Bonnaud. Avec un trio d’acteurs, François Chattot Jacques Mazeran et Martine Schambacher, qui se régale et nous régale ! Sans oublier Jean-Pierre – Lui, Moi à Villeneuve en scène et On voudrait revivre à La Caserne.

 

Est-ce une volonté délibérée des organisateurs du Festival ? Le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme, « afin de favoriser l’accès au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »…

Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui

unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Eduardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement, avec l’assassinat de Pasolini, le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle a caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.) et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale, ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Jean-Pierre, Lui, Moi : Écriture et jeu Thierry Combe, spectacle en

© Helene Dodet

plein air au Verger de Villeneuve en scène. Clos d’une belle palissade de bois où sont accrochés bouts de ficelle et petits papiers, entre ciel bleu et chant des cigales, le terrain de jeu de Thierry Combe est dessiné au sol : l’espace de Jean-Pierre le frère déficient mental, celui des parents, celui des intervenants (médecin, psy, éducateur)… Et le comédien d’évoluer d’un espace à l’autre, d’un personnage l’autre, avec un humour et un naturel confondants ! Nul voyeurisme ni pleurnicherie, de la délicatesse et une profonde tendresse pour ce frère bien réel dont il nous dresse le portrait et la vie au quotidien, de la naissance à l’enfance jusqu’au foyer où, adulte, il réside aujourd’hui. « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec ce spectacle », commente Thierry Combe, le plainoisien d’adoption et complice de Franck Becker, l’ancien directeur de Scènes du Jura. Et nous aussi de nous amuser et rire vraiment, follement, de Jean-Pierre et lui, sans crainte, ni honte et fausse pudeur. D’une scène à l’autre, entre situations cocasses et dialogues intimes, Combe redouble d’énergie et de talent pour emporter le public dans cette aventure singulière : accueillir l’autre dans sa différence, faire fi de la norme et du handicap, laisser place à la dignité humaine de chacun ! Entre humour et émotion, un spectacle de haute teneur et riche en surprises de tout genre. « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », affirmait l’humoriste Pierre Desproges. Avec Thierry Combe, ce n’est pas seulement permis, c’est fortement recommandé ! Yonnel Liégeois

On voudrait revivre : Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet sur

©félix taulelle

les chansons de Gérard Manset, dans une mise en scène de Chloé Brugnon, La Caserne. Les chansons de Manset, quel univers ! Poétique, musical, intimiste dont s’emparent avec conviction les deux jeunes comédiens, récitants-chanteurs et musiciens… Plus et mieux qu’un spectacle hommage, en musique et poésie une plongée profonde dans l’univers de celui qui ne boit ni gin ni café ni bière mais qui se « shoote à l’accord parfait : do-mi-sol » ! Mêlant enregistrements, entretiens et paroles des chansons de Manset, le duo parfait entremêle verbe poétique et ligne mélodique pour nous faire ressentir émotions, pulsions, sensations d’un artiste trop méconnu du grand public. La scène devient studio, les planches intimité d’un local où s’amoncellent outils de création pour tout décor. Une mise en scène superbement orchestrée par Chloé Brugnon, un espace de jeu superbement agencé, éthéré, onirique où se jouent, se chantent et défilent paroles et musiques d’une vie, de la vie : celle de Manset, la nôtre aussi baignée parfois de solitude et de nostalgie, avec ce trop plein de tendresse parce que perce l’envie, même « si loin de son enfance, (de) refaire peut-être encore le grand parcours », de vouloir revivre. Avec un désir, fort : se laisser porter et emporter, encore et toujours, loin de toute mer agitée et des faux succès médiatiques, par cette vague déferlante de notes et de mots envoûtants. Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet ? Avec Gérard Manset, un trio de belle composition. Yonnel Liégeois

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Le grand Jacques, Avignon 2019

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient, Jacques Brel s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Mais le grand Jacques, oui, dans « Le Grand feu » au Théâtre des Doms, avec le rappeur belge Mochélan mis en scène par Jean-Michel Van den Eeyden. Sans oublier « Soyez vous-mêmes » au Théâtre des Lucioles et « Sang négrier » au Théâtre du Verbe fou.

 

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi en Avignon, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches du Théâtre des Doms, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, envoûte l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent. Le rêve de l’artiste ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, « Le grand feu » est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ». Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique « Six pieds sous terre », le pourfendeur des Flamandes et le compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor video fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Soyez vous-mêmes : Texte et mise en scène de Côme de Bellescize, Théâtre des Lucioles. Au siège d’une fabrique de javel, une D.R.H. reçoit une jeune postulante à qui elle conseille surtout de rester elle-même… Un entretien d’embauche qui vire progressivement en un diabolique et invraisemblable dialogue. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, la candidate est conviée à se délivrer des poisons qui polluent son existence. Magistrales, les comédiennes Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouveau huis-clos du « maître et de l’esclave » ! Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse subtilement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Y.L.

Sang négrier : L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi, Théâtre du Verbe fou. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un texte fort. Un puissant appel à la tolérance et sans concession contre toute discrimination, un vibrant plaidoyer contre l’esclavage sous toutes ses formes et pour le respect de la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons – trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Y.L.

 

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Père et mère, Avignon 2019

Nouveau lieu du Off, du 6 au 26/07, Avignon-Reine Blanche offre une belle programmation. Dont « Comme disait mon père & ma mère ne disait rien »un texte de Jean Lambert-wild mis en scène par Michel Bruzat. Sans oublier « Les soliloques du pauvre » au Théâtre des Carmes, « J’ai rencontré Dieu sur Facebook » au Théâtre 11*Gilgamesh Belleville et « Un démocrate » à Présence Pasteur.

 

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement sur la scène d’Avignon-Reine Blanche : dire, comment dire ou ne pas dire ! L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage peut-être ! Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées, dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – ils sont nommés –, rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens », s’amusait Georges Perec, « comme disait

Co Franck Roncière

mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ?

C’est à cette gageure que se sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Incontestablement, il y a là quelque chose de l’ordre d’une opération magique, et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Les soliloques du pauvre : Un texte de Jehan Rictus, mise en scène de Michel Bruzat, Théâtre des Carmes. Un homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Rictus est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre au Théâtre des Carmes. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte. Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées, sur les quais de Nantes ou au cœur des urgences hospitalières… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent. Yonnel Liégeois

J’ai rencontré Dieu sur Facebook : Texte et mise en scène d’Ahmed Madani, Théâtre 11*Gilgamesh Belleville. La mère est enseignante, une femme bien sous tous rapports, intelligente et cultivée. Proche de sa fille, une adolescente toute aussi aimante et sage, du moins en apparence… Qui, progressivement, change d’attitude, se referme et s’enferme, s’oppose et se rebelle ! La cause ? Sa rencontre sur les réseaux sociaux avec un individu qui laisse entrevoir des chemins de libération insoupçonnés entre les lignes du Coran, lui suggère de tout quitter et de convoler en de justes noces sur la route du djihad et du paradis. « Évoquer les faux-semblants, les manipulations (…) pour parler de la solitude et de la désorientation d’une jeunesse qui cherche sa place dans une société fragilisée est une entreprise palpitante », commente l’auteur et metteur en scène. Un projet machiavélique, disséqué sur scène, jusqu’à ce jour où, supercherie et mascarade, tombent les masques. Un heureux et salvateur renversement de situations qui, hélas, ne semble pouvoir se jouer que sur les planches d’un théâtre : entre drame et comédie, d’une écriture subtile et dans une mise en scène alerte, Madani s’empare d’une actualité brûlante pour dénoncer avec force la confiscation d’idéaux spirituels au service de projets mortifères. Et s’élever face à la dangerosité de Facebook, cet espace de réalité virtuelle propice à tous les mensonges et endoctrinements. Yonnel Liégeois

Un démocrate : Texte et mise en scène de Julie Timmerman, Présence Pasteur. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

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Avignon 2019, 73ème du nom !

Le 4 juillet, Avignon frappe les trois coups de la 73ème édition de son festival. Durant près d’un mois, sous toutes ses formes et dans tous les genres, le théâtre va squatter la Cité des Papes. Et déborder, hors les remparts, pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, parmi d’autres festivals d’été : Brioux, Bussang, Grignan, Pont-à-Mousson, Vitry.

 

« Le danger partout s’est accru de vivre dans un monde désenchanté, un monde où nous serions seuls face à la culpabilité et à l’impuissance », confesse Olivier Py, l’ordonnateur du Festival d’Avignon . « Pour nous aider à traverser la sévérité du temps, le théâtre propose tout simplement de nous réunir (…) pour désarmer nos solitudes et en faire un art de l’avenir », poursuit le directeur et metteur en scène dans son éditorial à l’ouverture de cette 73ème édition. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !

C’est la raison-même de ce site, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit dégénéré ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir, au même titre que l’homme ne construit et n’interroge foncièrement son devenir qu’au prisme de l’art. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !

 

Avignon, in et off

Ainsi en va-t-il d’Avignon où le beau côtoie le laid, l’exigence esthétique le banal divertissement, l’engagement citoyen la platitude consumériste… Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont du In : Pascal Rambert avec son « Architecture » à la Cour d’honneur, Clément Bondu et les élèves de l’École supérieure d’art dramatique de Paris en « Dévotion » au Gymanase du Lycée St-Joseph, Olivier Py et son « Amour vainqueur » au Gymnase du Lycée Mistral, Maëlle Poésy « Sous d’autres cieux » au Cloître des Carmes et Roland Nauzet avec « Nous, l’Europe, Banquet des peuples » en la Cour du Lycée St-Joseph… Un choix forcément partiel, qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !

Et le risque est multiplié par cent et mille face au catalogue pléthorique du Off. Aussi, vaut-il mieux d’abord s’attarder sur la programmation, toujours de qualité, de quelques lieux emblématiques où prime le choix de l’art avant celui de la recette : Avignon-Reine Blanche, le Théâtre des Halles, la Caserne des Pompiers,  La Manufacture, La Chapelle du verbe incarné, le Théâtre des Doms, Présence Pasteur, Le chêne noir, Le Collège de La Salle, Le Théâtre des Carmes, Le chien qui fumeEspace Alya, 11*Gilgamesh Belleville, Espace Roseau, Le petit Louvre, l’Artéphile, sans oublier Le Théâtre de la Bourse et celui de La Rotonde animés par les responsables locaux de la CGT… Dans ce capharnaüm des planches, tout à la fois charme et déplaisir de l’événement, il est jouissif d’oser aussi le saut dans l’inconnu : en se laissant porter par le bouche à oreille, en se laissant convaincre par le prospectus offert en pleine rue !

 

D’un festival à l’autre…

Ils l’affirment, persistent et signent, une nouvelle fois « Nous n’irons pas à Avignon » ! Non et non,  ce n’est pas encore cette année que Mustapha Aouar, le trublion artistique de « Gare au théâtre » à Vitry, se rendra dans le Vaucluse… En cette gare désaffectée, sa « fabrique d’objets artistiques en tous genres », l’original chef de train convoie les passagers du jour hors des sentiers battus, pour un dépaysement garanti, à la rencontre de moult compagnies et artistes. À l’image de Bussang, au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton depuis plus d’un siècle sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un lieu mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année le peuple est au rendez-vous, coussin sous le bras, celui des Vosges et de Navarre, celui de la France profonde. Pour s’enthousiasmer de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du festival de Bussang, pour s’émerveiller à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. Simon Delétang, le directeur et metteur en scène, inaugure la saison avec trois belles affiches, ambitionnant de rompre avec le concept de « festival » pour concocter une programmation à l’année : « La vie est un rêve » de Pedro Calderon de la Barca, « Moi, Bernard » de Bernard-Marie Koltès et « Suzy Storck » de Magali Mougel. Sans omettre quelques autres succulentes friandises artistiques, littéraires et musicales, concoctées par les hommes et femmes des bois !

D’une autre nature, certes, le lieu est tout aussi grandiose et symbolique. C’est dans la cour du château que se déroulent les « Fêtes nocturnes » de Grignan ! Un superbe décor naturel, en plein air, qui accueille cette année le célèbre « Ruy Blas » de Victor Hugo. L’histoire tragique de ce héros, « humble ver de terre amoureux d’une étoile », que met en scène Yves Beaunesne. « Il y a avec ce Hugo qui se montre si proche de nous dans sa sensibilité aux désordres du monde », souligne le metteur en scène, autant « un conte de fée (un valet aime la reine et devient son premier ministre), qu’un mélodrame (deux cœurs purs saisis d’amour fou succombent à un serpent machiavélique) ou une tragédie sociale (malgré sa valeur, un prolétaire meurt victime de la tyrannie des grands) »… Pas de château ni de demeure seigneuriale à Brioux-sur-Boutonne (79), la cité du Poitou où le facétieux Jean-Pierre Bodin, avec sa compagnie La Mouline,  assure la direction artistique du festival mais une belle place, celle du Champ de foire où le public est invité à y faire halte pour apprécier une programmation éclectique. Avec, entre autres, l’ami Hourdin Jean-Louis et son énigmatique « Y a pas de titre, mais venez quand même ! », Jean-Pierre Bodin et son inénarrable « Banquet de la Sainte Cécile », Robin Renucci et les Tréteaux de France pour la création nationale de la « Bérénice » racinienne. Un « festival au village », de nos jours une rareté appréciable, qui mêle théâtre et chanson, arts du cirque et art de la rue pour fêter l’humain au plus près du citoyen, un festival plus que trentenaire mais toujours quelque peu insoumis !

À l’image de Michel Didym, l’infatigable découvreur des écritures contemporaines lors de la fameuse « Mousson d’été » ! Au cœur de la Lorraine, le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Un authentique terrain de rencontres nationales et internationales (Argentine, Australie, Espagne, Islande, Italie, Norvège, Serbie, Turquie, USA…) autour de lectures, de mises en espace, de conversations et de spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur.

Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur ou abonné des Chantiers de culture, bel été, belles découvertes et rencontres culturelles. Yonnel Liégeois

 

Une sélection de RDV en Avignon :

Le 10/07, de 14h à 18h  à la Maison des professionnels du spectacle vivant, Cloître Saint-Louis : « Quand le travail entre en scène ». Co-organisée par Travail&Culture et Théâtre&Monde du Travail, cette deuxième rencontre de la plateforme Culture-Arts/Travail regroupe experts du monde du travail (chercheurs et professeurs du CNAM et du CNRS) et gens de théâtre (metteurs en scène et auteurs) pour débattre autour de deux questions centrales : comment le théâtre participe-t-il à réinterroger nos rapports au travail dans toutes leurs complexités ? Comment peut s’esquisser sur la scène du théâtre de nouveaux visages du travail ? Conférences et tables rondes avec la participation, entre autres, de Rémi De Vos (auteur), Dominique Lhuilier (professeure en psychologie du travail au CNAM), Christophe Rauck (metteur en scène et directeur du Théâtre du Nord), Danièle Linhart (sociologue du travail au CNRS), Vincent Dussart (metteur en scène, compagnie de l’Arcade).

Les 13 et 14/07, Site Louis Pasteur Supramuros : « Week-end pour une République de l’hospitalité ». Co-animés par Amnesty International, SOS Méditerranée et la Licra, expo-échanges et débats autour de la question de l’accueil des migrants et des personnes exilées. Parce que la fratenité n’est pas qu’un mot écrit au fronton des mairies… Avec la participation de réfugiés et de responsables d’associations, de journalistes et de photographes de l’Aquarius, de philosophes et de juristes, de Laurent Gaudé et Roland Auzet (auteur et metteur en scène de « Nous, l’Europe, banquet des peuples », du 06 au 14/07 à 22h00 dans la Cour du Lycée St-Joseph) .

Les 16 et 17/07, de 11h30 à 18h00, à la Maison Jean Vilar : « Le temps des revues ». Trop confidentielles, peu médiatisées et souvent connues d’un seul public averti, les revues théâtrales jouent pourtant un rôle essentiel. Par leur regard décalé sur l’actualité scénique, leur capacité d’analyse et de réflexion pour dépasser l’événementiel et l’éphémère du spectacle vivant… Pendant deux jours, carte blanche est offerte ainsi à sept revues pour un temps de rencontres et d’échanges, permettre aux festivaliers de découvrir la richesse incroyable de leur contenu éditorial. Parmi elles, la Revue d’histoire du théâtre, Théâtre/Public, Alternatives Théâtrales et Frictions Théâtres-Écritures de notre ami et confrère Jean-Pierre Han, le fondateur et rédacteur en chef, qui ouvrira le bal des débats le 16/07 à 11h30 en compagnie de Robert Cantarella et d’Eugène Durif. Avec un numéro Spécial anniversaire (Hors-série n°8, « 30 éditos+1 », 192 p., 15€), pour fêter les vingt ans d’existence de la revue !

Le 16/07, de 14h30 à 16h00, Site Louis Pasteur Supramuros : « Les ateliers de la critique ». Sous l’égide de l’A.P.C., l’Association Professionnelle de la Critique, un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent ensemble des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques !, de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs).

Jusqu’en février 2020, de 9h00 à 20h00, Grande Chapelle du Palais des Papes : « Ecce Homo, Interventions 1966-2019 ». Pionnier du « street art », le grand plasticien Ernest Pignon-Ernest donne à voir plus de cinquante ans de son travail aux quatre coins du monde. Près de 400 œuvres (photographies, collages, dessins au fusain pierre et encre noire, documents) sont ainsi exposées, de 1966 à nos jours. Ses images grand formats, les collages qu’il réalise dans les rues des villes du monde entier et sur les murs des cités sont caractéristiques de son travail. Un artiste prolifique, maître en l’art éphémère, qui inscrit toujours ses « Interventions » dans un esprit d’engagement politique et social, de défenseur de grandes causes, de gardien de la mémoire et de l’histoire collective.

Dans une déclaration commune, Olivier Py et Philippe Martinez annoncent que le Festival d’Avignon et la CGT ont décidé, en plus d’une école des spectateurs avec les comités d’entreprise, d’accueillir 200 spectateurs, salariés-ouvriers-précaires-sans papiers. Qui seront invités à l’ouverture de la 73ème édition dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, assisteront à des spectacles, rencontreront des artistes, partageront leurs expériences.

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