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Marcel Maréchal, un dernier salut

Natif de Lyon, grand serviteur du théâtre public, Marcel Maréchal est décédé à Paris le 11 juin. Durant plus de cinquante ans, des Comédiens du Cothurne aux Tréteaux de France, le  metteur en scène et comédien aura brûlé les planches. Ne cessant de glorifier les poètes.

 

Marcel Maréchal, né à Lyon le jour de Noël 1937, s’est éteint à Paris dans la nuit du 10 au 11 juin. Comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, il n’a quasiment jamais cessé de jouer jusqu’à l’an dernier où, au Poche Montparnasse, il donnait lecture de souvenirs de Jean Renoir sur son père Auguste, le peintre.

Dès 1958, il fonde les Comédiens du Cothurne. De 1960 à 1968, il succède à Roger Planchon dans la petite salle de la rue des Marronniers. Il s’y oriente d’emblée vers un théâtre de texte : Synge, Obaldia, Arrabal, Georges Limbour, Beckett, dont Fin de partie qu’il reprendra souvent, et Audiberti, l’un de ses auteurs de prédilection, dont il monte en 1963 Le cavalier seul  et, en 1964, L’opéra du monde. Salué désormais par la critique, après de retentissantes créations de Jean Vauthier (Badadesques et Capitaine Bada) ainsi que de Louis Guilloux (Cripure), il est nommé, de 1968 à 1975, à la tête du Théâtre du Huitième. En 1969, sous la direction de Patrice Chéreau, dans le Dom Juan de Molière il est un formidable Sganarelle. En cette époque faste, on lui doit La paix d’Aristophane, La mort de Danton de Büchner, Roméo et Juliette, Hamlet, la création de L’homme aux sandales de caoutchouc de Kateb Yacine, pièce composée autour de Hô Chi Minh, Le sang de Vauthier où il fait merveille, La moscheta d’après Ruzante et un Capitaine Fracasse endiablé, trois fois remis sur le métier.

À Marseille, après une halte au théâtre du Gymnase, il fonde en 1981 le théâtre de La Criée (deux salles de 300 et 900 places), édifice neuf campé sur l’emplacement de l’ancienne halle au poisson. Lyonnais pur jus, gone authentique, il est accepté par les Marseillais. Il y met du sien, se fait photographier en tenue de joueur de l’OM. Sous la raison sociale de Compagnie Marcel Maréchal, avant et après le statut de théâtre national de région, il cultive à nouveau ses poètes au verbe haut (Vauthier, Guilloux), Molière plusieurs fois, Novarina ( Falstafe, libre adaptation des deux Henry IV de Shakespeare), Graal théâtre de Florence Delay et Jacques Roubaut, Les trois mousquetaires, etc… Nommé à Paris au théâtre du Rond-Point, de 1985 à 2000, il s’attaquera aux « Coûfontaine », la trilogie de Claudel. Sans emporter le morceau, avant de revenir à ses sûres amours (Audiberti, Vauthier). Carrière bouclée aux Tréteaux de France, à la tête du seul Centre dramatique national ambulant, en tournée dans les « déserts culturels » durant une décennie ! Jusqu’à la relève assurée par Robin Renucci en 2011.

Prodigieux acteur comique au masque de chair mobile, histrion sublime, Marcel Maréchal n’a cessé de glorifier les poètes. Ce qui établit une franche différence avec le théâtre de nos jours. Jean-Pierre Léonardini

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Amalric, l’agent déjanté

Jusqu’au 05/06, ARTE.TV invite à revoir la série L’agent immobilier. Signés par Etgar Keret, quatre épisodes qui allient humour grinçant et surréalisme déjanté. Avec, au côté d’Eddy Mitchell, un Mathieu Amalric complètement allumé qui, dans les colonnes de l’hebdomadaire Marianne, répond aux questions de notre confrère Benoît Franquebalme.

 

Benoît Franquebalme – Vous êtes admirateur du travail de l’écrivain israélien Etgar Keret ?

Mathieu Amalric – C’est un immense écrivain. Ses nouvelles sont magnifiques, délirantes… On y passe de situations quotidiennes à des fantasmagories, des poissons qui parlent, des temps qui s’enchevêtrent…. Le scénario est très lié à la vie de ses parents, il l’a écrit en pensant à moi. C’est génial qu’un écrivain qu’on admire vous propose de devenir un personnage de son monde.

B.F. – Qu’y a-t-il d’israélien dans la série ?

M.A. – Ça se sent dans la vitesse, une sorte d’impolitesse. En Israël, on n’a pas le temps, on se dit les trucs cash. Il n’y a pas le filtre de la politesse française, filet de mensonges et d’hypocrisie. On ne sait pas ce que l’autre pense, il faut décoder. En Israël, il n’y a pas ça. Et puis, on a pu faire de l’humour juif, comme se moquer d’un type qui a survécu aux camps. Il y a du belge aussi. On a tourné là-bas, on sent l’esprit gourmand des Wallons.

B.F. – Votre personnage tombe dans les escaliers, se bat, se casse le bras

M.A. – C’est très proche du slapstick avec des chutes, une succession de catastrophes, des coups dans la gueule. Ça me fait penser à After Hours de Martin Scorsese. Quand on regarde le premier épisode, on ne pense pas qu’on finira avec quelque chose d’aussi bouleversant. Au début, mon personnage met ses parents dans une case : « Ma mère, je la déteste, mon père est inconséquent ». On fait tous ça. L’agent immobilier montre comment passé et avenir sont des notions gazeuses, floues dans nos têtes. Surtout en ce moment.

B.F. – L’immeuble du héros est comme un grand cabinet de psychanalyse…

M.A. – Pendant la préparation, Keret me donnait des choses sur son père mort et sur sa mère en train de mourir. Sur un tournage, en quelques semaines, on accède à des émotions intenses qu’on ne pourra peut-être jamais vivre en famille. Comme quand on parle à des inconnus. On se dit en trois minutes l’essentiel. C’est mille fois mieux qu’une psychanalyse. Finalement, la famille est le pire endroit pour se dire des choses. D’ailleurs, actuellement, on voit bien que le travail est une manière de partir de la maison (rires). Cela dit, à cause de la distance, on arrive parfois mieux à se parler.

B.F. – Vous êtes où en ce moment ?

M.A. – Je vis en Bretagne, près de Morlaix. Il se trouve que je ne suis ni avec mes parents, ni avec mes enfants. Trois garçons de 12, 20 et 22 ans. Je suis avec mon amoureuse, la soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan. Imaginez mon bonheur de l’entendre travailler tous les jours sur Mahler. Je chante aussi du Haendel avec elle. J’essaie d’amener de cette rigueur dans mon métier. On fait du cinéma parce qu’on n’a pas réussi à être un musicien, un peintre, un grand cuisinier, un grand jardinier…

B.F. – Vous venez de consigner une tribune demandant des mesures concrètes pour la culture. Pourquoi ?

M.A. – Nous demandons à l’État un système de sauvetage pour ce secteur qui emploie 1,3 million de personnes en France. Il faut édicter des règles qui ne soient pas absurdes. Sinon, les exploitants de cinéma vont être obligés de ne prendre que des blockbusters. Il n’y aura plus la place pour le reste, comme c’est déjà le cas en Allemagne ou en Italie.

B.F. – Que vous inspire la période actuelle ?

M.A. – C’est une comédie humaine passionnante car elle exalte l’homme dans tous ses côtés, du marché noir à la solidarité. On a des règles faites par des gens qui font semblant de savoir. Ils doivent composer avec le peuple français qui, avant tout, va râler. Va-t-on retourner dans nos réflexes de hamster faisant tourner sa roue ? Que vont devenir ces gens qu’on a nommés « héros », alors qu’avant, on voulait détruire le système d’assistance publique ? Ça va prendre longtemps avant d’avoir un vaccin. En attendant, il paraît qu’il faut aller quelque part, avancer, qu’il faut de la croissance. Pourquoi ? On n’en sait rien. Moi, en ce moment, je regarde le printemps et pousser le lilas. Ça dure peu le lilas…

B.F. – Les réalisateurs racontent avoir choisi Eddy Mitchell en le voyant avaler ses cachets avec du whisky face à eux…

M.A. – (Rires) C’est un sage qui détecte vite ce qu’il va aimer. Il ne se fait pas chier avec des gens avec qui il n’a pas envie d’être. Il m’a donné le virus du cinéma avec l’émission La dernière séance. Avec lui, Claude-Jean Philippe, Patrick Brion… ma cinéphilie a été d’abord télévisuelle. L’avoir comme papa, c’était génial. Mon admiration ? Il l’a reçue comme un ours qui prend un petit peu de miel : « Pas trop de compliments, on va passer à autre chose ». Il a une voix tellement douce… Ses chansons, ce sont presque des aubades (Mathieu fredonne La dernière séance).

B.F. – Vous aussi ne voulez pas vous emmerder avec des gens avec qui vous ne voulez pas être ?

M.A. – Ah oui ! Surtout qu’à la base, je voulais être réalisateur et pas acteur. C’est Arnaud Desplechin qui m’a inventé comme comédien avec Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) en 1996. Donc, je ne joue que quand ce sont des personnes irrésistibles. Sinon, je réalise. Etgar, Éric Rochant, les frères Larrieu, Wes Anderson… ils me hissent vers des zones inexplorées. Ce qui me touche aussi, ce sont les jeunes qui ont envie de me prendre… comme un oncle. Ça me nettoie du poison du « C’était mieux avant ».

B.F. – Après L’agent immobilier, vous avez enchaîné avec le tournage de la dernière saison du Bureau des légendes

M.A. – Éric Rochant (showrunner du Bureau) est un génie parce qu’il travaille comme un chien. La star de la série, c’est l’écriture. J’y parle russe et c’était troublant. J’ai vécu trois ans à Moscou quand j’étais enfant. Je croisais peu de Russes car, sous Brejnev, tout était fait pour qu’ils ne voient pas les étrangers. J’étais inscrit dans un conservatoire de musique. À 12 ans, je jouais très bien du piano. Quand j’ai présenté mon film Tournée là-bas, j’ai retrouvé ma prof. Elle vivait toujours dans le même appartement.

B.F. – L’agent immobilier évoque très fort Kafka, non ?

M.A. – Oui mais Kafka avec un grand cœur. En ce moment, je suis plutôt plongé dans Robert Musil (1880-1942) et L’homme sans qualités. C’est faramineux, drôle. Je le lis pour la troisième fois. L’histoire se passe en 1913, juste avant la catastrophe. Ça pourrait être écrit aujourd’hui. On pense que les choses changent mais on refait les mêmes conneries. Je conseille aussi Harlem Quartet de James Baldwin, le plus beau roman d’amour du monde. Et les nouvelles d’Etgar Keret.

B.F. – Et votre projet d’adapter Le Rouge et le Noir ?

M.A. – Pour l’instant Musil a gagné. Comme, je n’ai pas fait d’études, que j’ai travaillé dès 17 ans, plancher sur ces livres me permet d’être dans ce bonheur-làLe Rouge et le Noir, je m’en suis beaucoup servi dans mon film La Chambre bleue, adapté de Georges Simenon. Ce dernier adorait Stendhal. C’est notamment pour ça que j’ai appelé mon héros Julien, comme Julien Sorel. Propos recueillis par Benoît Franquebalme

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La littérature, entre peste noire et mort rouge

La pandémie de coronavirus réveille la peur à l’échelle de la planète. Ce n’est pas la première fois, la preuve dans les livres ! Alors que les librairies rouvrent leurs portes, à lire pour tenter d’y voir clair dans la sombre épouvante contemporaine.

 

L’état de sidération consécutif à la pandémie de coronavirus, autrement dit Covid-19, qui a surpris le monde sans anticorps ni vaccins pour le combattre, plonge l’humanité dans le plus profond désarroi né d’une inquiétante étrangeté radicalement neuve, du moins pour l’époque où nous sommes. L’assignation à résidence imposée à des millions d’êtres humains, du haut en bas de l’échelle sociale, dans des pays de régimes politiques différents, jusqu’alors plus ou moins sûrs de leur validité, ne va pas sans susciter une inquiétude monstre, laquelle n’est qu’un déguisement de la peur, massive, dont l’humanité avait perdu l’habitude.

Dans son dernier ouvrage paru fin février, Terra Incognita, Une histoire de l’ignorance Alain Corbin, maître ès sensibilités, narre les erreurs auxquelles il fallut se heurter, au fil des siècles, pour venir à bout des secrets de la planète, laquelle, littéralement déboussolée, experte en techniques sophistiquées, pas toujours pour de bonnes raisons, se trouve brutalement confrontée à un état d’urgence sanitaire d’une violence incommensurable. Du coup, l’on revoit avec gratitude la figure de l’obstétricien hongrois Ignace Semmelweis (1818-1865). En étudiant la fièvre puerpérale, il finit quasi post-mortem par faire admettre, à la hiérarchie médicale d’alors, qu’il fallait longuement se laver les mains avant d’opérer. In memoriam Semmelweis, ici et maintenant, auquel Louis Destouches (alias Louis-Ferdinand Céline) consacra en 1924 sa thèse de médecine. Et une pensée émue pour le savon, cette « pierre magique » selon le poète Francis Ponge.

La science, pour l’heure, semble s’avérer impuissante à juguler le fléau. N’est-ce pas que la vitesse, maître-mot de l’ère des algorithmes, est la caractéristique du virus, issu, paraît-il, de fientes de chauve-souris suspendues par les pieds en Asie, tout comme le virus Ebola viendrait de leurs cousines accrochées à des grottes en Afrique ? En attendant la catharsis collective, le confinement est donc de rigueur, soulignant d’emblée l’inégalité propre au système des classes sociales. Dans un livre antérieur, Une histoire du silence : de la Renaissance à nos jours, Alain Corbin notait ceci : « Je suis frappé par la peur contemporaine de se retrouver face à soi ». Le silence étant associé à l’ennui, les chaînes d’information en continu, en même temps que la comptabilité quotidienne des morts et les injonctions à se laver les mains et tenir ses distances avec l’autre, font part de petits trucs pour tuer le temps, pillés sur les réseaux sociaux (recettes de cuisine avec les moyens du bord, gymnastique dans le salon, puzzle et tricot…). Et l’amour dans tout ça ? Vaut mieux pas.

J’en étais là de ces réflexions quand j’ai appris la publication imminente, par les éditions du Seuil, du livre de l’écrivain italien Paolo Giordano, Contagions (traduit par Nathalie Bauer). Une œuvre indispensable, de circonstance en effet, composée à chaud en plein confinement dans la ville de Milan aux rues vides comme partout ailleurs. L’auteur synthétise son projet en ces termes : « Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle ». C’est écrit à la première personne du singulier et ça parle à tout un chacun en un style clair, qui abrite la juste profondeur d’une méditation active. Je ne doutais pas, en commençant mon papier, que des romanciers vont sous peu s’emparer des heures folles que nous vivons et que l’immensité du nouveau mal qui répand la terreur ferait bientôt l’argument de fictions. Paolo Giordano les bat tous de vitesse, justement, par le bien-fondé d’une réflexion sans autre personnage que lui-même.

J’en suis d’autant plus touché que le propos de cet article est de rappeler que des écrivains, au cours des siècles, se sont voués à écrire de la maladie, essentiellement de la peste. Sans remonter au Grec ancien Thucydide qui, en 430 avant Jésus-Christ, expose les symptômes de ce mal dont il se croit infecté, sans remonter jusqu’aux Écritures, qui en traitent par métaphores, on se souvient, depuis l’école, que La Fontaine, dans les Animaux malades de la peste, résume magnifiquement, en un alexandrin impeccable (« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ») l’essence même de cette « maladie du passé » – dont le dernier cas identifié en Corse remonte à 1945 – qui hante durablement les cauchemars de l’humanité, à plus forte raison ces jours-ci. Et la grippe espagnole, laquelle succédant à la boucherie en gros de 14-18, aurait encore fauché 20 à 50 millions d’êtres, ou plus, dont l’exquis poète Guillaume Apollinaire, qui ouvrit la porte à l’art moderne ! On a presque oublié la tuberculose, qui n’est pas qu’une maladie romantique, et la syphilis aux ravages secrets. Bien passées sous silence, les hécatombes provoquées par la colonisation et la conversion forcée de « sauvages » ici et là, quand les navires venus d’Europe débarquaient leurs virus « civilisés » à l’autre bout du monde. Et la peste noire, récurrente, en ses variantes multiples, saisonnière, suivant les routes du commerce, diffusée en toute innocence par des générations de rats aux yeux rouges.

On doit à Boccace (1313-1375), érudit toscan, helléniste avisé, lecteur assidu de la Divine comédie de Dante, ami fidèle de Pétrarque (« Nous sommes une même âme dans un même corps », disait-il) le fameux Décaméron, ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste qui ravagea Florence en 1348. Il la décrit avec précision dans l’introduction de son livre, qui met en jeu dix jeunes gens (sept femmes et trois hommes) de la société aisée de la ville. Ils ont fui le fléau et se sont réfugiés dans une vaste demeure à la campagne. Confinement de luxe. Dix jours durant (sur les quatorze que dure leur repli : le vendredi et le samedi étant consacrés aux oraisons et à l’hygiène), ils vont se raconter des histoires, soit dix fois dix nouvelles, sur le thème successivement imposé par le « roi » ou la « reine » de la journée. Il n’est question que d’amour, du conjungo à l’adultère, de la sensualité et de la fidélité, de l’idylle et de la tragédie, car chez Boccace on peut aussi mourir d’amour… Quelques scènes libertines furent, à l’époque, jugées immorales. En 1971, Pier Paolo Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, lesté d’une forte densité érotique. Acteur actif et contemporain des guerres de religion de son vivant, Agrippa d’Aubigné (1552-1630), qui fut tout à la fois valeureux guerrier trompe-la-mort, savant helléniste, hardi pamphlétaire, amoureux délicat, diplomate, proche d’Henri IV et d’abord et surtout calviniste fanatique, a laissé dans les Tragiques, poème épique en sept livres plein de bruit et de fureur publié en 1616, des pages vigoureuses sur la peste, qu’il frôla à l’âge de dix-huit ans.

De Daniel Defoë (1660-1731), l’auteur de Robinson Crusoë – bel exemple de confinement en plein air sur une île à la Koh Lanta – en attendant que le naufragé solitaire abolisse avec Vendredi les « distances de sécurité » (pardon, on peut plaisanter tout de même), parut en 1722 le Journal de l’année de la peste. Un classique. 100 000 londoniens, parmi les plus pauvres, perdirent la vie lors de l’épidémie de 1665, quand Defoë était encore enfant. Le mal, originaire des Pays-Bas, était arrivé par bateau, comme la peste de Marseille, en 1720, était apparue à bord du vaisseau le Grand-Saint-Antoine, ainsi que le rapportera Antonin Artaud dans son texte foudroyant, le Théâtre et la peste, inauguré dans la conférence qu’il prononça en 1933 à la Sorbonne. Defoë avait eu connaissance des événements de Marseille. Son narrateur, un bourgeois doté d’un sens aigu de l’observation, décrit précisément les symptômes du mal et narre les péripéties de la tragédie, en multipliant les histoires de destins individuels, en figurant les attitudes de personnages hauts en couleur en proie à toutes les passions humaines en période de terreur. Defoë a fait école. Albert Camus reconnut sa dette envers lui dans la composition de la Peste, son roman si célèbre. En 1983, l’auteur dramatique Jean-Luc Lagarce publiait Vagues souvenirs de l’année de la peste, que les Solitaires Intempestifs viennent opportunément de rééditer. La peste, en filigrane, est chez lui le voile du sida, dont il s’est éteint à l’âge de trente-huit ans. Toujours sur les traces de Defoë, l’Américaine Naomi Wallace a écrit une pièce, Une puce, épargnez-la (On Fleat Spare), dont le texte est paru aux éditions Théâtrales en 2007 et qu’en 2012 Anne-Laure Liégeois mettait en scène à la Comédie-Française.

L’imaginaire anglo-saxon, abreuvé à la source de l’Ancien Testament, volontiers hanté par le jugement dernier, n’abonde-t-il pas en fictions sur le thème de la chute ? Celle de la Maison Usher pour Edgar Poe (1809-1849), suite à une maladie de l’âme, ne doit pas faire passer sous silence sa nouvelle Le masque de la mort rouge, traduite par Baudelaire. Dans une abbaye fortifiée, lieu privilégié du genre gothique, le prince dépravé Prospero s’enferme avec un millier de dames et de chevaliers dans une retraite voluptueuse, pour échapper à la Mort rouge, qui provoque « des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l’être ». Au cours d’un bal, le prince, en fureur, se précipite avec un poignard sur un inconnu qui arbore un masque de victime du mal. Le masque arraché ne révèle que le vide. Le prince meurt aussitôt… S’il est maintes interprétations de ce conte allégorique, il n’en reste pas moins que la tuberculose frappa Virginia, la jeune épouse de Poe et qu’il fut le témoin de l’épidémie de choléra, ou de peste bubonique, on ne sait trop, qui frappa Baltimore en 1831.

Digne héritier de Poe, Jack London (1876-1916) imaginera, dans La peste écarlate (The Scarlet Plague), qu’en 2073 le monde a été décimé, cinquante ans auparavant, par ce mal qui colore la peau en rouge. Quelques rares survivants demeurent, des brutes pour la plupart. Un vieillard sénile tente de raconter à ses petits-enfants comment c’était avant. Par bonheur, des livres ont été sauvegardés dans une grotte… Dans le même ordre d’idées apocalyptiques s’illustreront Richard Matheson et Stephen King, experts en Horror stories. En France, soyons un peu chauvins, on a eu le choléra à Manosque avec Le hussard sur le toit, de Jean Giono et la variole, non loin de l’île Maurice, avec La quarantaine, de J.M.G. Le Clézio. Toujours l’épouvante attise l’imagination. C’est une loi non écrite qui a la vie dure. Stéphane Harcourt

ANTONIN ARTAUD : Le Théâtre et la peste est un texte admirable, d’un lyrisme noir, au fil duquel la description du mal procède par des images d’une violence poétique indéniable (« des bûchers s’allument pour brûler les morts, au hasard des bras disponibles »). Le comble n’est-t-il pas qu’Artaud exige du théâtre qu’il se mette au diapason de la peste pour ébranler la société dans ses fondements ?

ALBERT CAMUS : Le roman la Peste (1947) se situe à Oran. Le docteur Rieux jette un regard froid sur les ravages humains causés par l’épidémie, décrit scrupuleusement les symptômes, analyse les attitudes contradictoires issues de la peur ; lâcheté, courage, foi en Dieu, désir de fuite… De l’aveu de l’auteur, le tableau clinique de la maladie cache subtilement une allégorie de l’Occupation.

JEAN GIONO : Dans le Hussard sur le toit (1951) Angelo, héros stendhalien, conspirateur carbonaro, croise en 1832 le choléra dans ce qui n’était pas alors les Alpes de Haute-Provence. Il lie connaissance avec Pauline de Théus. La relation sera platonique. La maladie lui aura révélé la hideur et l’ignominie du monde. Il ne sera pas contaminé à l’issue d’un périple symbolique riche en péripéties.

STEPHEN KING : Parangon de la littérature post-apocalyptique, le Fléau (The Stand), paru en 1978, reparu en 1990 avec des ajouts, s’attache aux effroyables séquelles d’une épidémie de grippe suscitée en laboratoire. La majeure partie de la population américaine disparaît. Les survivants, répartis en deux camps identifiés, celui du Bien contre celui du Mal, se livrent une guerre sans merci.

J.M.G. LE CLÉZIO : Dans la Quarantaine (1995), Le Clézio revoit son roman familial, grâce à l’histoire de son grand-père, né à l’île Maurice, obligé en 1891 de subir plusieurs mois de quarantaine sur un îlot, après qu’ait été décelée la variole sur le navire qui le ramène. Deux frères, ainsi mis à l’écart de tout, éprouvent un très vif sentiment de la nature et l’un s’éprend d’une jeune métisse…

RICHARD MATHESON : Avec Je suis une légende (I Am a Legend) paru en 1954, Matheson est l’aïeul de l’abondante littérature de dystopie qu’affectionnent russes et américains. Le dernier homme sur terre, indemne, a maille à partir avec ses voisins, moitié-vampires, moitié-morts-vivants. On peut parier que pour son formidable album, Thriller, Michael Jackson en a sûrement pris de la graine.

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Gerty Dambury, propos confinés

Que faire, durant ce temps de confinement ? Outre de coudre des masques, la poétesse et dramaturge Gerty Dambury répond à notre confrère et ami Stéphane Capron, journaliste à Radio France et créateur du site Sceneweb. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier ce superbe texte de l’auteure antillaise.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : Née le 27 février 1957 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, Gerty Dambury a reçu le Prix SACD de la dramaturgie en langue française en 2008 et la Mention spéciale du Prix Carbet pour l’ensemble de son œuvre en 2011, dont Lettres indiennes, Les rétifs.

 

Quelque chose va-t-il changer, de l’art et du monde, après cette pandémie ? N’est-il pas trop tôt pour déjà tenter de dire demain quand aujourd’hui est déjà tellement inouï ? Comment répondre à cela sans pointer d’où je viens ?

Ma langue et ma pensée viennent du créole, de la Guadeloupe. Dans mon enfance, au moment ou j’apprenais le sens premier des mots, lorsque l’on disait de quelqu’un que « c’était un artiste » ou un « philosophe », ça n’avait rien de majestueux. « Missié, sé on awtis », signifiait que c’était un type pas sérieux. Un « philosophe », c’était un bavard. Peut-être que c’est la raison pour laquelle, je me suis toujours méfiée chaque fois que l’on me disait « Tu es/vous êtes une artiste ». Méfiance vis-à-vis de celui ou celle qui me parle (moquerie ou flagornerie… ?) mais surtout méfiance vis-à-vis de moi-même. Méfiance à mon égard, méfiance vis-à-vis de mon égo.

Pendant que je faisais preuve de cette méfiance, quelque chose grossissait autour de moi, les artistes se multipliaient, l’art gonflait, je me demandais si l’art ne « se » gonflait pas, si la grenouille, le bœuf, etc. Je regardais ce déluge d’annonces de spectacles, de promotion de soi-même sur les réseaux sociaux. Je m’entendais dire par d’autres, administrateurs et autres communicants, que j’étais nulle en communication et que je devais faire un effort. Ce que je tentais, la mort dans l’âme, tout de même. À toute allure, tout au plus vite, au plus bruyant, mais tombant dans un désert grouillant.

Aujourd’hui, coup de frein ! Enfin il y a du silence. Hélas, déjà interrompu par des tentatives de remplir ce silence, de faire à tout prix quelque chose pour que l’art ne s’arrête pas. Films par milliers en accès libre. Musique par tonnes en ligne. Festival des personnes confinées. Numérique à tout crin. Qu’importe qui, finalement, y aura accès ! Comme pour l’école en ligne. Mais que ça ne s’arrête pas !!! Peur du silence. Peur du vide. Peur de ne plus être vu·e et entendu·e. Et à ce jeu, certaines œuvres demeureront encore invisibles, comme elles l’étaient déjà. Les grosses artilleries poursuivent leur canonnade.

J’ai tendance à rapprocher cela de l’obsession de notre gouvernement à faire en sorte que ça ne s’arrête pas, que l’économie gagne encore, quitte à ce que ça crève au tournant. Des morts, des charniers ? Ma foi, c’est déjà fait, le tombeau est ouvert, alors pourquoi ne pas continuer à y déverser des charretées de sans-défense ?

Pourquoi s’arrêter, prendre le temps de se taire, de penser en silence, seul avec soi-même, prendre le temps de…toucher Terre… et de pleurer avec les mort·es et les angoissé·es qui n’ont jamais demandé à être enrôlé.es de force.

De mon côté, je n’espère que le ralentissement du flux, je n’espère que le temps pour entendre ce qui se murmure dans des maisons inconnues, dans des pièces oubliées, des arrière-cours ignorées, des intuitions longuement mûries et qui en aboutissant, deviennent éclairantes pour toustes. N’est-ce pas dans le silence et l’écoute que l’on trouve ce que l’on cherche ? C’est ça. Oui. C’est ça. Silence. Paix-là ! qui, en créole donne « Pé-la ! », pour dire « Tais-toi ».

Alors, je la boucle. Gerty Dambury

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Armand Gatti, porteur de feu

Il y a trois ans, le 6 avril 2017, disparaissait Armand Gatti. Un baroudeur par tout temps, un poète combattant au langage en fusion, un grand homme de plume et de scène. Sous le titre Comme battements d’ailes, Gallimard publie une sélection de ses  poèmes.

En ces temps de confinement, à lire, acheter ou télécharger : Comme battements d’ailes, poésie 1961-1999 (224 p., 9€30).

 

Dans l’aigre après-midi du 12 avril 2017, nous étions nombreux, au funérarium du Père-Lachaise, à rendre à Armand Gatti (de son vrai nom Dante-Sauveur Gatti, né à Monaco en 1924 d’un père balayeur et d’une mère femme de ménage) les honneurs dus à son rang, tout en haut de l’échelle des poètes combattants. Ainsi nous accompagnions avec cœur ce porteur de feu à la grande force libératrice, maquisard à 18 ans, arrêté, déporté, évadé, engagé dans les parachutistes britanniques, écrivain multiple, proche aussi bien de Boulez que d’Henri Michaux, grand reporter, grand voyageur dialoguant avec Mao, Guevara et tutti quanti, cinéaste, inventeur d’un « théâtre des possibles »… Bref, autant de vies que les chats qu’il aimait tant.

Chez Gallimard, sous le titre Comme battements d’ailes, paraît une sélection de ses poèmes, choisis et présentés, « éclairés » en somme par Michel Séonnet. Ce sont autant d’étages d’une fresque lyrique vertigineuse lancée à l’assaut du ciel, à  partir d’un « je » infiniment reconnaissant, à l’égard du père (l’éboueur Auguste G.), des compagnons de Résistance, des lutteurs de classe d’ici et là-bas sous l’étendard de l’anarchie, dans un brassage perpétuel de langage en fusion où se pressent des éléments métaphysiques d’hier liés au concret le plus âpre, au sein d’une frénésie d’écriture – ô combien contrôlée – littéralement d’ordre cosmogonique.

Cela s’ouvre sur Mort-Ouvrier (1961), où il est dit « Notre siècle qui es sur terre / que ton nom soit apaisé / mais que ta révolte arrive ». Viennent ensuite le Poème de Berlin (1971), la Première lettre (1978), Poème  cinématographique (1984), Docks (1990), un hymne vibrant de couleurs à la gloire de Sauveur Lusona, son grand-père qui fit « des docks de Marseille / un jardin japonais », pour finir par la Parole Errante (1999), foudroyante traversée du langage où Gramsci côtoie le kabbaliste Aboulafia, tout en sachant que « le mot chien n’aboie pas ».

L’ensemble constitue seulement des extraits d’une œuvre-monde poétique qui n’a cessé de nimber Gatti (il se rêvait un « devenir d’oiseau ») d’une aura unique tout au long de sa vie d’homme chaud et vivant. Un reste d’idéalisme m’incite à souhaiter que ce volume Comme battements d’ailes arrive par miracle dans les mains de jeunes gens qui pourraient en être atteints,  ainsi que le furent d’anciens jeunes gens dont je fais définitivement partie. Cela dit au nom d’un principe Espérance qui n’a pas encore articulé son dernier mot. Jean-Pierre Léonardini

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Erri De Luca, propos confinés

Dans les colonnes de L’Obs en date du 22 mars, Erri De Luca, l’un de nos plus grands auteurs contemporains d’origine italienne, répond aux questions de notre confrère François Armanet. Disponible sur les réseaux sociaux, Chantiers de culture se réjouit de pouvoir partager cet article.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : écrivain, poète, dramaturge et traducteur, Erri De Luca, né à Naples en 1950, a publié une œuvre importante, dont Montedidio (prix Femina étranger, 2002). Tous ses livres sont disponibles chez Gallimard.

Son dernier texte est paru dans la collection Gallimard Tracts de crise, entièrement gratuite sur le web : Le samedi de la terre.

 

François Armanet – Comment vivez-vous cette épidémie ?

Erri De Luca – J’habite dans une maison de campagne au nord de Rome, entourée de champs. Je suis rentré chez moi de la montagne depuis dix jours et je suis largement autosuffisant. J’ai un bon entraînement à l’isolement. Je mène ma vie normale, je me lève très tôt, je lis et je traduis de l’hébreu ancien, pas plus de deux versets par jour, j’en suis aux chapitres sur la vie du prophète Elie. Je relis des livres d’un autre temps, notamment ceux de l’écrivain yiddish Sholem Aleichem qui me soulage avec son humour. J’ai du temps pour faire des exercices utiles à l’escalade, je passe la moitié de la journée au grand air. Le soir, j’allume un feu dans la cheminée et je me cuisine un plat. J’ai l’impression un peu inconsciente que rien ne me manque. Alors, quand j’ai ce sentiment, je me souviens des gens qui ont habité ici, de mes parents qui étaient venus vivre avec moi dans cette campagne et je les entends alors me reprocher mon égoïsme. Je revois tous ces visages disparus autour de la table et je réalise que je me trompe. Mais venons à la question de ce que j’appelle « état de siège » plutôt que « guerre ». Les restrictions m’ont aidé à prendre conscience de la gravité de l’épidémie pour mes concitoyens, même si je crois être dans une

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forteresse inexpugnable par le virus.

F.A. – Que vous ont apporté les expériences de votre vie – engagements politiques, vie d’ouvrier et de manœuvre itinérant, ascèse, courses en haute montagne – pour affronter cette épreuve ?

E.D-L. – La vie ouvrière m’a appris la discipline, le respect des horaires, la gestion des énergies, en plus d’une habileté manuelle. J’ai une vocation à me taire, à passer des jours totalement muet, et si j’ai envie d’écouter une voix, je chante. Vous l’appelez « épreuve », c’est juste et évident pour la majorité des gens, mais pour moi il s’agit d’une réclusion volontaire, parmi celles que je me suis déjà imposées. Chaque jour est singulier, avec ses petites variations, ses fantaisies, les nouvelles formes de la lutte acharnée d’un peuple entier. Je reste à la marge dans ce temps d’exception où l’ordre du jour est le sauvetage. Je regrette seulement de ne pas être médecin.

F.A. – Comment jugez-vous la situation italienne et l’action du gouvernement ?

E.D-L. – J’assiste à un changement tel que l’on pourrait parler d’une conversion, au sens matériel et spirituel du terme. Sa majesté l’Économie a été détrônée, elle n’est plus l’obsession prioritaire. Au premier rang, il y a la défense de la vie humaine, pure et simple, qui met tous les citoyens sur le même plan, parce que nous sommes tous exposés au même danger. La santé publique, la sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique et impératif mot d’ordre. Les gouvernements ne sont plus polarisés sur le budget et la finance, mais s’occupent des hôpitaux. Les fonds soustraits à la santé publique reviennent en force. L’autorité majeure, c’est le médecin, plus le banquier. Je reconnais en ce brusque bouleversement les chrismes d’une conversion. J’apprécie les mesures adoptées par le gouvernement italien, tout d’abord peu entendues par les pays de l’Union, puis successivement imitées. Même ceux qui niaient l’évidence ont dû revenir sur leur légèreté face aux pertes considérables en vies humaines. Cela change le rapport entre l’État et des citoyens qui se sentent pour la première fois l’objet d’une attention privilégiée de l’action politique. Et les nationalistes, les souverainistes autoproclamés, qui, cette fois-ci, ne peuvent même pas accuser de tous les maux le Sud de l’Italie, car

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l’épidémie s’est concentrée dans les régions du Nord, se retrouvent sans arguments.

F.A. – Voyez-vous dans les mesures sécuritaires des atteintes aux libertés ?

E.D-L. – Je vois des restrictions justifiées par les risques mortels. Pendant la guerre, il y avait le couvre-feu nocturne, il fallait mettre des toiles noires aux fenêtres pour rendre plus difficiles les bombardements aériens. On a maintenant un couvre-feu diurne mais avec la possibilité de faire les achats indispensables. Les magasins sont ouverts, les denrées bien présentes. C’est une suspension de la mobilité, pas encore une atteinte à la liberté qui reste celle de pouvoir exprimer les opinions, les convictions, les croyances.

F.A. – Y aura-t-il un avant et un après cette épidémie ?

E.D-L. – Je ne me risquerai pas à la prophétie, mon impression est que l’on recommencera comme avant, avec la même compulsion, l’idolâtrie de l’économie, et l’accumulation comme horizon suprême de la vie humaine. Il pourra rester le sentiment d’une période de trêve obtenue par la planète, une espèce d’année sabbatique, avec le ciel plus ouvert, les eaux plus propres et un silence qui donnait le vertige. Un temps d’arrêt qui produit des signes de réanimation du milieu ambiant, qui redonne des couleurs aux éléments. Les pneumonies qui suffoquent les malades sont un paradigme de la Terre suffoquée par l’expansion humaine. Il faut redonner à la planète de l’air et de l’aide. Cette période illustre terriblement notre indifférence aux changements climatiques. Le virus est un des effets collatéraux de notre occupation, le virus, c’est nous. Apprendra-t-on à être le vaccin de nous-mêmes ? Je ne vivrai pas assez longtemps pour le voir.

F.A. – Y a-t-il des raisons d’espérer en davantage de solidarité et de fraternité ?

E.D-L. – Dans les états d’urgence les personnes révèlent des énergies insoupçonnées, redécouvrent l’entraide, la disponibilité à se charger des plus faibles, comme dans les naufrages où la priorité du sauvetage va aux femmes et aux enfants. Dans les moments de détresse, l’humanité donne le meilleur et aussi le pire de soi-même. On est soulagé de constater les innombrables actes de générosité et d’exposition volontaire au danger pour de la solidarité. Ce n’est pas de la bonté, c’est l’ancienne méthode de survie du genre humain : faire chaîne commune, se serrer pour se défendre. Mais remiser les barricades du chacun pour soi.

F.A. – Vous avez la passion des livres depuis l’enfance. Quelles lectures conseilleriez-vous aujourd’hui pour affronter l’épidémie et la solitude ?

E.D-L. – Conseiller un livre, c’est imprudent, c’est comme conseiller une rencontre, une invitation à entrer dans l’intimité d’autrui. Les chefs-d’œuvre, comme Vie et Destin du russe Vassili Grossman, seraient de bons compagnons de retraite. Je préfère lire aujourd’hui des histoires qui me déplacent de mon époque. Je viens de lire un traité de Cicéron, De la nature des dieux, une confrontation d’anthologie sur les divinités du monde préchrétien.

F.A. – Non-croyant, vous êtes un lecteur quotidien de la Bible et vous avez appris l’hébreu ancien pour mieux la comprendre (et la traduire). Que peut-elle nous enseigner en ce moment ?

E.D-L. – Les livres en général ne sont ni des maîtres ni des médecins. Un écrivain disait qu’un livre n’est pas le remède ni la thérapie, il est la douleur. Les livres tiennent compagnie et améliorent notre propre vocabulaire de lecteur. Dans le cas de l’Ancien Testament, je me suis intéressé à son format original en hébreu ancien pour remonter à la source du formidable exploit théologique qu’a été le monothéisme. Il est aujourd’hui le socle de notre tradition religieuse, mais sa conception était la suprême hérésie, la prétention d’un Dieu qui prétendait renverser tous les autres autels. Je voulais lire dans sa langue une histoire où la parole n’est pas simplement un outil de la communication, mais a la force et la responsabilité de créer le monde, de le produire du néant à travers les mots de la divinité. « Vaiòmer », dit-il : et ensuite le monde fut. Je reste sidéré par la puissance de ce langage et je lis l’Ancien Testament à tous mes réveils depuis la moitié de ma vie. Elle est devenue une habitude physique, mon ouverture du temps qu’on appelle, par simplification, jour.

F.A. – Vous êtes un ardent défenseur des migrants. Cette crise ne les laisse-t-elle pas encore davantage sur le bas-côté, avec les plus démunis ?

E.D-L. – Ce repliement défensif laisse les migrants encore plus seuls. Dans le canal de Sicile, plus aucun bateau de sauvetage n’est présent, toutes les missions sont suspendues. Quelques embarcations réussissent pourtant à rejoindre Lampedusa. L’écrasante urgence de s’échapper de la Libye ne connaît pas de trêve. Les migrants, y compris mères et enfants, affrontent la mort par naufrage comme un mal mineur. Quand l’instinct maternel, le plus fort instinct de protection, est mis à l’écart, je sais que la force majeure à l’œuvre n’est pas l’espoir mais le désespoir. Dans L’Énéide, Virgile fait dire à Énée : « Le seul sauvetage pour des vaincus est de n’avoir aucun espoir de se sauver. » C’est le désespoir total qui libère des forces forcenées, qui rendent aveugles et indifférents à tout péril et risque. Même l’espoir minime d’une aide extérieure diminue l’énergie de survie. Aucun contemporain de ces odyssées ne

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devrait rester insensible à tant de courage.

F.A. – On célèbre l’héroïsme des soignants. Mais n’oublie-t-on pas celui des travailleurs grâce à qui la vie ne s’arrête pas ?

E.D-L. – Ces travailleurs ajoutent à leur dure routine quotidienne un esprit de mission et de service à la communauté dans des conditions d’exposition au risque permanentes. Sur eux s’appuie le poids de la subsistance et du ravitaillement de l’essentiel pour soutenir l’état de siège. Tous ceux auxquels on ne peut serrer la main permettent à une société de survivre. Parce que dorénavant chacun de nous est tenu de se considérer comme un survivant qui exprime sa gratitude. Propos recueillis par François Armanet

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Jean-Pierre Burdin, propos confinés

Consultant « Artravail(s)», Jean-Pierre Burdin fut conseiller confédéral Culture à la C.G.T. durant de longues années. Il tente d’inventer de nouvelles interactivités entre travail, recherches artistiques et scientifiques. Chantiers de culture publie ses articles sous la rubrique Les feuilles volantes de JPB.

 

À la pause méridienne, nous avons déjeuné d’une langue de veau préparée hier au soir par mon épouse.  Une réalisation toute simple, au bouillon avec carottes, poireaux, navets  et accompagnée d’une bouteille de Bordeaux ! Offerte la semaine précédente par un ami, le jour où nous allions écouter ensemble une conférence de Bernard Cerquiglini, membre de l’OuLiPo et ancien recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, auteur du succulent La Le ministre est enceinte Tout à fait convenable le vin, mais pas grand-chose à en dire tout de même, on en extrait peu d’esprit, très agréable  à boire cependant. Café, ensuite, sur la terrasse et… pensée subite : en fin de confinement, ne pas oublier de commander du Cognac !

En parlant de confinement justement, une info : le ministre de l’Économie a sonné son collègue de la culture pour voir comment envisager l’autorisation, dans les conditions actuelles, de l’ouverture des librairies tout en respectant  les rigoureuses consignes sanitaires en vigueur. De mon point de vue, ce serait bien même si je redoute les effets indésirables d’une telle annonce sur la mobilisation générale en provoquant chez certains comme un relâchement des règles de précaution… Nous verrons bien, je constate cependant à la lecture de mes courriels que beaucoup demandent d’éviter absolument Amazone pour la commande de livres. D’ailleurs, Bruno Le Maire s‘interroge lui-aussi sur la place laissée à Amazone en cette période.

Bruno Le Maire est l’un des seuls ministres actuels à sortir de l’E.N.S. (section lettres). Il fut ensuite attaché au cabinet de Dominique de Villepin, alors aux Affaires étrangères. C’est son  premier poste politique d’État. Et je me souviens, il y a quelques années, d’une discussion avec l’ami Jean-Pierre Siméon, alors directeur du Printemps des Poètes, tandis que nous casse-croûtions ensemble au Sarah Bernard : Dominique de Villepin, pourtant Premier ministre, tenait à réunir encore assez souvent ses amis, poètes de tous bords, à Matignon… Bruno Le Maire était alors son directeur de cabinet.

Le normalien, et énarque, est auteur de plusieurs ouvrages, dont je n’ai lu aucun, mais pas par ostracisme, parfois  des romans ou récits dont certains ont été publiés dans la Blanche chez Gallimard. Ainsi le récent Paul, une amitié.  Le voilà donc sensible à la lecture, à l’écriture, aux livres. Le ministre de la Culture, quant à lui, égrène une histoire familiale qui peut ressembler au départ à celle de François Bon ! Mais la famille était plutôt concessionnaire Peugeot. Son père tenait  un garage familial, qu’il a d’ailleurs repris un temps … Au contraire de Bon et Le Maire, Franck Riester n’a rien tressé avec la littérature. Il a fait des études dans deux écoles de commerce, l’Institut supérieur de gestion et l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC).

D’où ce « petit » paradoxe : un ministre de l’Économie qui, dans la période, manifeste une certaine inquiétude pour le monde des livres et un ministre de la Culture qui ne songe même pas à son essor. Lui vit sans lire ! Jean-Pierre Burdin

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Glissant, le poète du Tout-Monde

En février 2011, à l’âge de 83 ans disparaissait Édouard Glissant le poète, philosophe et romancier antillais. Grande figure des Lettres Françaises, l’auteur de La lézarde, Prix Renaudot en 1958, nous accordait en 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. Chantiers de culture le propose à ses lecteurs en cette date anniversaire. En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

 

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Tous les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles chez Gallimard. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues : une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 

Un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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Marie Étienne et Antoine Vitez, la part cachée

Marie Étienne a travaillé dix ans durant au côté du metteur en scène Antoine Vitez. Elle publie au Castor astral Antoine Vitez & la poésie. Un livre où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages. Sans oublier Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini, à lire ou relire.

 

Antoine Vitez s’est éteint brutalement le 30 avril 1990, à l’âge de 59 ans. Marie Étienne a travaillé à ses côtés dix années durant, à Ivry puis à Chaillot. Elle est poète. Son dernier ouvrage a justement pour titre Antoine Vitez & la poésie. C’est un livre de « divagations », comme disait Stéphane Mallarmé, où se mêlent souvenirs émus, réflexions et témoignages (entre autres, précieux, de Jeanne et Marie, filles d’Antoine). On y trouve des extraits du journal de Marie Etienne à diverses périodes. Il y a surtout que l’enjeu principal est à voir dans le champ poétique, essentiel pour Vitez, sans doute même au-dessus du théâtre, qu’il a porté au plus haut.

L’interrogation lancinante qui court dans ces pages ? « Et pourtant, il n’écrit que dans les marges arrachées à son dévorant emploi du temps de metteur en scène. Pourquoi ? » La question est, tout du long, criblée d’assertions et d’hypothèses, au milieu de subtiles évocations des lieux de vie d’Antoine, de sa pratique d’acteur, de pédagogue, de régisseur, de ses écrits théoriques, de son travail de traducteur et de sa façon unique – et multiple – de dire la poésie d’autrui. Il refuse de « jouer les poèmes », de « faire l’artiste, le fin diseur », autant que « la voix blanche et inexpressive sous prétexte de sobriété ». Un chapitre particulièrement lumineux est donc consacré à quatre lectures de poètes contemporains à Chaillot, dont Marie Étienne fut partie prenante. Magnifiques « plateaux » : Guennadi Aïgui, André Frénaud, John Cage, Andrea Zanzotto, Jacques Roubaud, Claude Mouchard, Saül Yurkievich, Valère Novarina, Julio Cortazar, Dominique Fourcade, Jacques Darras (qui signe une belle postface), Jude Stéfan, Paroles d’Afrique noire. On rencontre également, pour sûr, les noms de Claudel, Maïakovski, Pasolini, Ritsos et Aragon, le mentor et l’ami.

Antoine Vitez & la poésie, c’est au fond une enquête fervente sur l’être profond et secret d’Antoine Vitez. Il a écrit : « Ceci est un désir ancien : tout dire et surtout la vérité des poèmes. / Ce qu’ils cachent. Ce pourquoi, finalement, ils sont faits : cacher, celer, sceller. / Le poème est un recéleur. / Je commence aujourd’hui ma mémoire générale ». Ce vœu n’a pas été conduit à son terme. Par crainte de l’aveu ? Par manque de temps dû à la mort précoce ? Marie Étienne, qui a choisi pour sous-titre « La part cachée », garde intacte l’énigme. Ce qui ajoute une vertu à son essai si éclairant. Jean-Pierre Léonardini

Léonardini, Vitez et Le Clos Jouve

« Le chagrin est intact et la consolation impossible », écrit Jean-Pierre Léonardini dans ses Profils perdus d’Antoine Vitez. Paru sous le coup de l’émotion provoquée par la disparition foudroyante en 1990, il y a trente ans déjà, du metteur en scène, poète et photographe, le recueil  est bienheureusement réédité au Clos Jouve, une jeune maison d’édition nouvellement créée à Lyon, sur les pentes du quartier de la Croix-Rousse. À peine une cinquantaine de pages, certes, pourtant d’une sensible émotion contenue et d’une puissante évocation créatrice… Léonardini, grand maître de la critique sur la place de Paris, couronné en 2018 par ses pairs du grand Prix du même nom pour son remarquable Qu’ils crèvent les critiques !, ne se complaît ni dans la plainte nauséeuse ni dans l’emphase médiatique. Son projet, lorsqu’il coucha sur le papier ces quelques lignes écrites dans l’immédiateté ? « Pour ceux qui ont connu et aimé Antoine Vitez, la succession des années ne compte pas, mais il importe de ranimer la flamme de son souvenir pour les autres qui n’ont pas voix au chapitre, à plus forte raison si, de son vivant, ils n’étaient pas nés ». Une pensée concise et dense, une écriture finement ciselée, une réflexion nourrie de la mastication prolongée des grands classiques interprétés ou mis en scène par Vitez ( Brecht, Claudel, Molière, Racine, Shakespeare, Sophocle…).

Une réédition dont peuvent s’enorgueillir les deux fondateurs des éditions du Clos Jouve, Philippe Bouvier et Frédérick Houdaer… Deux baroudeurs, éclaireurs ou provocateurs, agitateurs patentés de la voix et de la plume, l’un dans le domaine social et l’autre dans le genre littéraire. « Dans une période éditoriale où le formatage est la règle, où le roman règne, les Éditions Le Clos Jouve publieront tout texte à nos yeux essentiel (inédit ou épuisé), sans rien s’interdire : ni le champ littéraire, ni le champ politique, ni le champ historique », confessent-ils sur les fonds baptismaux. Un nouveau-né arrosé fort probablement d’un gouleyant Côte du Rhône plus que d’une insipide eau bénite ! Outre celui de Jean-Pierre Léonardini, deux autres ouvrages ( La Rome d’Ettore Scola, de Michel Sportisse. Toutes mes pensées ne sont pas des flèches, de Jindra Kratochvil ) constituent la première livraison de la jeune maison. Bonne lecture et longue vie au Clos Jouve ! Yonnel Liégeois

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