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Anne Sylvestre, une sorcière pas comme les autres !

Elle écrivait les paroles et la musique qu’elle interprétait à sa façon, si personnelle. Anne Sylvestre a quitté la scène du monde à 86 ans, le 30 novembre à Paris. Laissant à sa suite une tresse de chansons mémorables, déjà fêtées et classiques de son vivant.

 

Anne Sylvestre s’est éteinte le 30 novembre à Paris, à l’âge de 86 ans, des suites d’un AVC. Étincelante carrière (fêtée il y a deux ans, après une ultime tournée et un triple CD, Florilège : 60 ans de chanson, déjà !), entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or à la Contrescarpe, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. Riche époque où des textes à vocation poétique, dans des lieux clos enfumés et hantés par des publics fervents, participaient à la reconstruction morale du pays.

En 1962, à Bobino, elle passe en première partie du chanteur de charme Jean-Claude Pascal. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. Brassens, sur la pochette du deuxième 25 cm d’Anne Sylvestre, écrit : « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important ». La voilà adoubée à juste titre. Ne l’a-t-on pas souvent qualifiée de « Brassens en jupons » ? En octobre 1963, c’est la sortie d’un 45 tours avec ses premières Fabulettes, ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille.

Entre 1963 et 1967, elle est couronnée à quatre reprises par le grand prix international du disque de l’académie Charles-Cros. En 1968, elle quitte la maison Philips pour confier ses intérêts à Gérard Meys, avant de fonder, après un énorme succès au Théâtre des Capucines, sa propre maison de disques, simplement baptisée Sylvestre, distribuée par Barclay. Son premier album sous ce label personnel sera, en 1973, les Pierres de mon jardin. Un an plus tard, de Marie Chaix, sœur d’Anne Sylvestre, sort un livre, Les lauriers du lac de Constance, qui fait la lumière sur le passé de leur père, Albert Beugras, qui fut le bras droit de Philippe Doriot, fondateur du Parti populaire français (PPF), plus que compromis dans la collaboration. D’Anne, ce passé fut une blessure secrète, effleurée dans une ou deux chansons.

Une guitare qui la protégeait de sa timidité native

En 1969, elle avait enregistré, avec Boby Lapointe, un titre d’anthologie, Depuis l’temps que j’l’attends mon prince charmant. Entre 1975 et 1978, elle sort cinq albums et chante pour la première fois avec des musiciens, sans la guitare qui protégeait sa timidité native, laquelle participe de son charme. Son premier enregistrement public s’effectue à l’Olympia, en 1986. Partageant l’affiche avec la chanteuse québécoise Pauline Julien, l’année suivante, Anne goûtait au théâtre avec la création de Gémeaux croisées, dans une mise en scène de Viviane Théophilidès. Ce spectacle connut une longue tournée en France, en Belgique, au Québec. En 1989, ayant écrit paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de cette pièce que j’avais écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. C’était joué au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015. Autre blessure.

La collaboration théâtrale avec Viviane Théophilidès s’est poursuivie avec – à destination du jeune public – Lala et le cirque du vent (texte et musique d’Anne), avec la chanteuse Michèle Bernard, sa « sœur de scène ». Ce fut ensuite la Fontaine-Sylvestre, où Anne et Viviane revisitaient de concert l’univers enchanteur du grand fabuliste. Entre 1990 et 1992, escortée au piano par Philippe Davenet, Anne partait en tournée avec son Détour de chant. Le musicien François Rauber, arrangeur émérite, fut fidèle à Anne jusqu’à sa mort en 2003, l’année où elle publiait l’album Partage des eaux, suivi, en 2007, d’un autre intitulé Bye mélanco. Plusieurs écoles portent son nom. Ses titres sont désormais classiques, depuis la Faute à Eve jusqu’à Gay, marions-nous et Non, tu n’as pas de nom, en passant par Une sorcière comme les autres, les Amis d’autrefois, tant d’autres. Anne était déjà infiniment populaire et noble, soit un classique de la poésie chantée. Jean-Pierre Léonardini

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Charles Juliet, une plume discrète

Vient  de paraître, aux éditions P.O.L., Le jour baisse, le dixième volume du journal de Charles Juliet. Une entreprise de longue haleine, débutée en l’an 2000 avec Ténèbres en terre froide qui couvrait la période 1957-1964 !

Charles Juliet ? Un diariste à la plume singulière, qui récuse complaisance et nombrilisme, couchant ainsi sur le papier le particulier de sa vie et de son quotidien pour mieux atteindre l’universel. Une langue limpide au mot léché, où la prose sans relâche affinée sur le papier prend couleur poétique, où le phrasé finement ciselé devient gouleyante peinture pour celui qui chérit celle de Cézanne. Prix Goncourt de la poésie en 2013, Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2017, Charles Juliet est un auteur qu’il fait  bon découvrir, lire et rencontrer. Un homme aussi attachant que discret, scrupuleux disciple de Descartes, à la sensibilité exacerbée par les soubresauts de l’existence.

« Le jour baisse, dixième volume de mon journal, couvre quatre années, de 2009 à 2012. Dans les volumes précédents, je veillais à peu parler de moi. Ici, je m’expose davantage, parle de ce que j’ai longtemps tu… ». Un grand écrivain, une œuvre qui plonge le lecteur dans les méandres les plus profonds de la conscience.

À l’occasion de cette actualité éditoriale, Chantiers de culture se réjouit de remettre au-devant de la scène le portrait de Charles Juliet. Brossé lors de l’adaptation théâtrale de Lambeaux : la bouleversante déclaration d’amour à sa mère inconnue, à la Maison de la poésie de Paris. Yonnel Liégeois

 

Ancien enfant de troupe, Charles Juliet a surmonté doutes et affres de l’existence avant de publier L’année de l’éveil, son premier texte. Un écrivain singulier, un auteur discret et trop méconnu, pour qui intimité et vérité se conjuguent entre les lignes.

 À vingt-trois ans, c’est la rupture. Irrémédiable, terrible de conséquences. Un acte insensé, un pari de fou qui hypothèque à jamais l’avenir devant une vie toute tracée : en 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’ancien enfant de troupe décide de quitter l’école du Service de santé militaire de Lyon. Alors qu’il n’a pour ainsi dire encore jamais ouvert un livre, sinon des ouvrages scolaires, le jeune Charles Juliet réussit à se faire réformer, sous couvert d’une intime conviction : écrire, écrire, consacrer sa vie à l’écriture !

Un pari fou et insensé pour l’homme désœuvré qui se retrouve alors sans revenu et sans travail, sans perspective. Qui ne compte plus les heures devant la feuille blanche sans aligner un mot ou, insatisfait et désemparé, déchire le lendemain ce qu’il a laborieusement couché sur le papier la veille… « Je passais le plus clair de la journée à rattraper le temps perdu : lire, lire. J’étais pris d’une véritable boulimie de lecture, entrecoupée de moments d’errance et de doute profond sur mes capacités à tenir la plume ». Et de poursuivre : « en ces années-là, je vivais dans l’insatisfaction permanente, vraiment dans le dégoût de moi-même. Entre immense confusion et désespoir absolu. Ce qui m’a sauvé ? Le bon sens et une bonne santé, physique et mentale ! ».

Une vérité au relent suicidaire que Charles Juliet exprime aujourd’hui avec une lucidité et une sincérité étonnantes. À n’en pas douter, au sortir d’une épreuve vitale au sens fort du terme, l’homme semble avoir conquis une sérénité intérieure presque déroutante pour son interlocuteur. Rencontrer Charles Juliet, ce n’est point d’abord s’entretenir avec un écrivain et poète à la plume singulière, c’est avant tout dialoguer avec un être d’une humanité à fleur de peau, d’une attention extrême à l’écoute de l’autre, l’enveloppant d’un regard profond et libérant sa parole d’une voix comme surgie des profondeurs. « Comme l’aveu d’une infinie précaution à l’instant d’approuver ou de dénier, une intime prudence devant l’idée, prudence nourrie de longues années d’incertitude, d’inquiétude, d’exigence dans l’ajustement de la pensée », commente Jean-Pierre Siméon dans l’ouvrage* qu’il consacre à l’auteur de L’année de l’éveil, L’inattendu ou  Attente en automne. Pour quiconque revient de l’enfer, il est vrai que goûter enfin au bonheur de la vie, et de l’écriture, relève presque du miracle !

Une vie en Lambeaux … Il suffit de lire l’ouvrage de Charles Juliet au titre éponyme pour saisir le sens et la portée du mot. À peine né et déjà séparé de sa mère qu’il ne connaîtra jamais, placé dans une famille d’accueil, l’adulte qui advient mettra longtemps, très longtemps, à se connaître et se reconnaître, à panser les maux et mettre des mots sur cette déchirure première. « L’écriture de ce livre fut décisive. Sans détour, je puis affirmer qu’il y a un avant et un après, jusqu’alors je m’interdisais d’être heureux ». Avec cette révélation surprenante : « douze ans d’intervalle séparent les vingt premières pages du manuscrit du point final. Il m’a fallu faire retour sur le traumatisme inconscient de cette rupture, me libérer de mon enfance et de mon éducation militaire pour qu’advienne cet inconnu que j’étais à moi-même ». Un ouvrage où le petit d’homme devenu grand chante l’amour de ses deux mères, l’inconnue dont il reconstruit le paysage intime avec des mots poignants et bouleversants et l’autre, cette paysanne à l’amour débordant pour l’enfant recueilli… Fort d’une éblouissante maîtrise du verbe, l’auteur nous embarque sur ces flots insoupçonnés de l’inconscient où luit, au plus profond de la noirceur, l’étincelle de vie qui change tout. Celle de l’espoir. Auparavant, il en avait expérimenté quelques bribes. Au travers d’émois esthétiques et poétiques : la peinture de Cézanne et la rencontre du plasticien Bram Van Velde, la découverte des poètes Blas de Otero et Machado… Charles Juliet, un écrivain de l’intime ? Le diseur de l’insondable, plutôt. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans L’année de l’éveil, un authentique récit d’initiation à la vie et à l’amour. L’auteur y conte ses longues années d’enfant de troupe, la dure loi de la vie en collectivité, les corvées et contraintes de la règle militaire, la découverte de la femme et de la tendresse.

Étonnamment, celui que l’on imaginait solitaire et contemplatif, l’écrivain à la plume si finement léchée et au verbe se jouant d’une si lancinante musique intérieure, Charles Juliet le susnommé se révèle pleinement présent en son temps. Qui pose un regard acéré sur la vie de la cité, qui décrit avec justesse la société dans laquelle il est immergé. Obsédé par ces injustices dont il est témoin au quotidien, révolté par l’état de cette planète riche qui n’a jamais autant fabriqué de pauvreté, plaidant avec vigueur pour un sursaut de conscience et d’éthique… « La question de la jeunesse me hante, me désespère parfois, elle ne me quitte jamais : qui peut se satisfaire de la vision d’une jeunesse perdue ? ». Aussi, accepte-t-il fréquemment de dialoguer avec les lycéens. « Pour rejoindre leur angoisse et leur dire : étonnez-vous de vous-mêmes et de la vie, ne partez pas battus. Je souhaite aussi qu’ils comprennent que l’acte d’écrire n’est pas un geste dérisoire dans une société où règne la confusion la plus noire ». L’exigence, éthique et morale ? Pas de vains mots pour un homme qui les couche chaque jour sur le papier en lignes de clarté. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

L’année de l’éveil, de Charles Juliet (texte intégral, suivi d’un dossier établi par Isabelle d’Orsetti. Folioplus classiques / Gallimard, 273 p., 7€70). À lire aussi :  Lambeaux (Folio / Gallimard, 160 p., 6€), Attente en automne (Folio / Gallimard, 208 p., 6€), L’inattendu (Folio / Gallimard, 240 p., 7€70).

* La conquête dans l’obscur, Charles Juliet, de Jean-Pierre Siméon (JMP éditeur, 126 p., 11€).

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La lettre d’Ariane Ascaride

Dans le quotidien L’Humanité en date du 30/10, la comédienne Ariane Ascaride commente les termes de l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron. Une lettre ouverte où la citoyenne de Montreuil (93) exprime son incompréhension, son amertume et sa désespérance. Chantiers de culture la propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

Monsieur le Président,

Je sais que vous êtes au four et au moulin et ma lettre ne pèse pas bien lourd face à cette marée épidémique.

Mais je ne peux pas m’empêcher de l’écrire, Monsieur le Président. Hier soir, devant ma télé, je vous écoutais avec une grande attention, mon espoir bien avant l’allocution était réduit à néant, mais ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot culture. Pas une fois il n’a été prononcé. 

Nous sommes la France, Monsieur, pays reconnu par le monde entier et envié par tous pour la présence de sa créativité culturelle, la peinture, la musique, la littérature, la danse, l’architecture, le cinéma, le théâtre, vous remarquez, je cite mon outil de travail en dernier. Tous ces arts sont dans ce pays des lettres de noblesse que les hommes et les femmes du monde admirent. C’est un pays où marcher dans les villes raconte l’histoire du monde, où la parole dans les cinémas et les théâtres apaise, réjouit, porte à la réflexion et aux rêves ces anonymes qui s’assoient dans le noir pour respirer ensemble un temps donné. Nous sommes indispensables à l’âme humaine, nous aidons à la soigner, je ne parle même pas de tout le travail que nous faisons avec les psychiatres.

Nous sommes des fous, des trublions mais tous les rois en ont toujours eu besoin. Et hier soir silence total…

Je pensais à Mozart hier soir, au fond le regard des dirigeants n’a pas tellement changé et ça me désespère. Nous faisons du bruit, nous parlons et rions fort, nous dérangeons certes mais sans nous l’expression de la vie est réduite à néant.

Aujourd’hui je suis perdue, je sais, je veux le croire, les lieux de cultures ouvriront à nouveau et on pourra retourner dans les librairies acheter un livre que l’on glissera dans la poche de son manteau comme un porte-bonheur, un porte-vie. Mais hier soir quelque chose s’est brisé dans mon cœur. Je ne sais pas bien quoi, peut-être l’espérance, et c’est terrible pour moi, car c’est l’espérance d’écrire un beau livre, de construire un bel édifice, de faire entendre un texte magnifique, de peindre l’aura des humains, de faire chanter et danser nos spectateurs, qui nous pousse tous à travailler comme des fous, à faire des sacrifices de salaire, des sacrifices familiaux, demandez à nos familles ce qu’elles acceptent parfois pour que nous puissions donner de la joie à ces anonymes.

Voilà, Monsieur le Président, je ne pouvais pas me taire, moi, votre silence m’a démolie. Mais je me relèverai et mes amis aussi. Je voulais juste que vous mesuriez avec cet oubli combien vous avez écorché les rêves de ceux qui font rêver et se sentir vivant.

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Celui qui croit au ciel, celui…

Ancien animateur culturel, infatigable rassembleur des Gauches et militant syndical, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Ses billets paraissent sous la rubrique La minute de Jacquot.

Si ce n’est quelques instants, j’ai vécu une bien triste journée. Les choses n’ont pas toujours bien tourné.

J’ai perdu beaucoup de temps,

J’ai entendu plein de bêtises,

J’ai essuyé nombre de refus.

Sans parler de la radio, des embouteillages et du monde qui va si mal qu’on en serait tenté, parfois, de passer à autre chose…

Et puis, ce soir, en rentrant : le coucher du soleil ! Un ciel immense, où des centaines de nuages se disputent la lumière en dessinant sur le sol des ombres éphémères.

J’ai pensé, « Tiens, le ciel s’amuse ! » …. Du coup, j’attends demain avec impatience. Jacques Aubert

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Genet, Jean le rebelle

En  avril 1986, Jean Genet dépose deux valises chez Roland Dumas. Conservés durant trente-trois ans dans le secret du cabinet de l’avocat, brouillons, manuscrits inédits et notes éparses sont exposés jusqu’au 31/01/21 à l’Abbaye d’Ardenne (14). Né le 19 décembre 1910 à Paris, Genet déroule une jeunesse mouvementée dans le Morvan. Jusqu’à sa rencontre avec la poésie. Une plume flamboyante et un grand dramaturge au parcours atypique, défenseur des Noirs américains et du peuple palestinien.

 

Avril 1986, une quinzaine de jours avant son décès, Jean Genet se rend chez Roland Dumas, l’ancien ministre de François Mitterrand. Sur le bureau parisien de l’avocat et ami de longue date, dans son appartement cossu de l’île Saint-Louis, il pose deux valises. À l’intérieur, ce qui se révèlera un trésor inestimable : brouillons, manuscrits inédits et notes éparses exposés jusqu’au 31/01/21 à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) ! « Si vous saviez combien d’affaires mal cuites et recuites j’ai plaidées pour Genet », raconte Roland Dumas dans les colonnes du Monde. « Jean est arrivé ici un soir, une gueule terrible, on ne s’est plus quittés pendant vingt ans. Il y avait des problèmes partout dans ses contrats, un fouillis juridique inouï, il s’était fait avoir, j’ai dû remettre de l’ordre. Parfois, j’aidais ses amis en difficulté. Pendant les audiences, il me griffonnait des petits mots comme « Le juge d’instruction est un salaud, il faut le compromettre » ! » Trente-trois ans plus tard, en 2019, l’ancien président du Conseil constitutionnel accepte  enfin de remettre les documents à Albert Dichy. Directeur littéraire de l’IMEC, l’intellectuel est un spécialiste de l’œuvre de Jean Genet, coéditeur dans la Bibliothèque de la Pléiade du théâtre de l’écrivain. « Quand j’ai ouvert les valises pour la première fois, j’ai été émerveillé par le désordre d’une incroyable richesse, un peu comme une caverne d’Ali Baba », commente le responsable du fonds Genet.

Entre carnet de vaccination, tracts, affiches, moult notes et cahiers, un semblant de suite du Captif amoureux ainsi qu’un curieux scénario écrit à la demande de David Bowie… Ces valises, Genet ne s’en séparait jamais. « Elles sont toujours avec lui, des hôtels de gare miteux qu’il fréquente au camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à Beyrouth, des ghettos noirs des Etats-Unis à la petite maison aux volets bleus qu’il a fait construire pour son dernier amour à Larache, au Maroc », écrit Gaspard Dhellemmes. Ses pièces, jouées partout dans le monde, l’ont rendu riche, il préfère redistribuer son argent aux hommes de sa vie. « Lui ne possède rien de plus que ses valises, un exemplaire des Illuminations de Rimbaud, un blouson et une écharpe qu’il laisse flotter sur son épaule comme un lycéen ». Pour Dichy le spécialiste, initiateur de l’exposition à l’Abbaye d’Ardenne (14), « les valises obligent à reconsidérer le mythe d’un « dernier Genet » silencieux, légende qu’il a lui-même savamment entretenue. Leur contenu raconte la lutte entre un écrivain qui ne veut plus écrire et l’écriture qui le submerge ».

Avril 1966, théâtre de l’Odéon, vingt ans avant les trois coups frappés à la porte de Dumas ! Aux abords de ce lieu emblématique dirigé par Jean-Louis Barrault, veillent quelques cordons de gardes mobiles : l’émeute gronde, depuis que le metteur en scène Roger Blin a décidé de monter Les paravents, la pièce sulfureuse de Jean Genet… Les nostalgiques de la guerre d’Algérie n’ont pas encore désarmé. Il faut toute la pugnacité d’André Malraux, alors ministre de la Culture, pour que l’œuvre soit maintenue à l’affiche ! Une provocation gratuite du Condamné à mort, selon le titre de ce premier et sublime poème écrit à l’automne 1942 alors qu’il est incarcéré à Fresnes ? Nullement, car l’homme, par tempérament autant que par conviction, est un rebelle né, un vagabond, un voyageur impénitent dont seuls les dieux de pierre grecs et les oliviers du Maroc parviennent à apaiser fougue et rage. Là où désormais repose son corps, dans le petit village marocain de Larache à quelques mètres de la modeste maison achetée pour son dernier ami et compagnon Mohamed El Katrani. Face à la mer, en direction de La Mecque, le soleil au zénith…

Il meurt le , loin des projecteurs, dans un hôtel minable du 13ème arrondissement de Paris. Tout près d’une autre célèbre prison, celle de la Santé… Très jeune, Genet a plus souvent connu la noirceur des cellules que la lumière du ciel. Abandonné par sa mère et placé par l’Assistance publique dans une famille d’accueil à Alligny-en-Morvan (58), il multiplie fugues et petits larcins. Il connaît sa première expérience carcérale à l’âge de quinze ans, avant d’être condamné à la détention jusqu’à sa majorité à la colonie pénitentiaire de Mettray, non loin de Tours. Désertion, vagabondage, vols : de 1937 à 1942, il est l’objet d’une douzaine d’inculpations. Détenu à Fresnes, il compose ses premières œuvres : Le condamné à mort, Notre-dame des fleurs, Le miracle de la rose Grâce à l’intervention de Jean Cocteau, il échappe à la relégation perpétuelle. Il est libéré en 1944 puis définitivement grâcié en 1949.

C’est à Mettray qu’il fait une rencontre extraordinaire : celle du livre, de la langue et de la poésie de Ronsard ! Un phrasé, un verbe qui lui permettront de prendre sa revanche sur la vie, l’ordre établi. Qu’il écrive pour le théâtre ou le roman, Genet use d’une langue d’une éclatante beauté. « Il me fallait être irréprochable, je faisais tout pour que la phrase soit taillée comme un diamant », confessera-t-il plus tard. Il suffit de relire Le captif amoureux, Le bagne, Les bonnes ou Les nègres pour s’en convaincre. Lui, l’ami de Cocteau et de Sartre, sera aussi celui des Black Panthers et des Palestiniens. C’est au terme de sa vie qu’il écrit le plus important de ses textes politiques, Quatre heures à Chatila, après avoir assisté aux massacres des camps en 1982. Genet ? Un cri de rage au crépuscule d’un Occident qu’il estimait décati, un cri poétique à proférer avec tous les exclus de notre siècle. Yonnel Liégeois, Photos Archives Jean Genet / IMEC. ©Michael Quemener

Genet aujourd’hui :

– Le 28/10/20 à 16h30, l’émission : L’invitation au voyage. Le magazine d’Arte nous invite à mettre nos pas dans ceux de Jean Genet : à Alligny-en-Morvan (58), là où l’enfant fut envoyé par l’Assistance publique. Une balade sensible et poétique au pays du genêt et des sapins, dont le romancier s’inspirera pour écrire Notre-Dame des fleurs. À revoir jusqu’au 26/12, sur Arte TV.

– du 30/10 au 31/01/21, l’exposition : Les valises de Jean Genet. Après les malles légendaires de Fernando Pessoa ou d’Antonin Artaud, voici les valises de Jean Genet : écrivain vagabond, sans domicile, ni bibliothèque ou bureau ! Le dernier atelier de l’écrivain est aujourd’hui révélé au public.

– EPM a édité un coffret, « Jean Genet – Testament audiovisuel ». Avec Antoine Bourseiller et Bertrand Poirot-Delpech, un voyage dans la vie et l’œuvre de l’écrivain. Les ouvrages de Genet sont disponibles chez Gallimard, en poche ou à La Pléiade. À lire : Saint Genet, comédien et martyr de Jean-Paul Sartre.

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Jack Ralite, à la Comédie-Française

Dans le cadre des seuls-en-scène confiés aux acteurs de la troupe du Français, Christian Gonon joue la Pensée, la poésie et le politique. Paroles et convictions de Jack Ralite, l’ancien élu et ministre communiste, d’après les entretiens réalisés par Karelle Ménine. Avec son aimable autorisation, Chantiers de culture se réjouit de publier l’article de Marie-José Sirach, notre consœur du quotidien L’Humanité.

 

Il aurait été heureux, l’ami Ralite. Lui qui fréquentait sans relâche les salles de théâtre, se rendait au Festival d’Avignon – on entend dans la salle les cigales et les bruissements d’ailes des martinets -, toujours curieux de voir des spectacles, bien sûr, mais aussi de rencontrer et dialoguer avec les artistes, les comédiens, les metteurs en scène qu’il croisait dans les ruelles mal pavées d’Avignon, de rester des heures durant à l’annexe de la BNF de la Maison Jean Vilar, où il lisait et relisait des ouvrages de théâtre, d’histoire, de poésie, noircissant des pages de notes qui s’entassaient dans sa fidèle sacoche de cuir noir.

« Il nous manque, Ralite »

Il aurait été heureux, Ralite. Cela fera trois ans le 12 novembre prochain qu’il est mort. Sa disparition a créé un manque. Combien d’artistes, d’intellectuels, de médecins, de chercheurs le disent : « Il nous manque, Ralite. » Il nous manque mais ses discours, ses prises de parole constituent un héritage précieux : ses multiples interventions au Sénat, à l’Assemblée nationale, à Aubervilliers, aux états généraux, au comité central du PCF comme on disait alors. Tout comme ses entretiens ou ses tribunes parus, ici et là, dans la presse. Le spectacle conçu et interprété par Christian Gonon a été imaginé à partir du livre d’entretiens réalisés par Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique (Dialogue avec Jack Ralite), publié aux Solitaires intempestifs.

 « Comment dirais-je… » Ainsi commence le spectacle, par cette politesse de langage dont Ralite usait sans en abuser et qui annonçait une idée, un argument, une pensée. Un signe annonciateur pour susciter chez son interlocuteur l’attention mais surtout la concentration. Alors Ralite, tel le peintre sur le motif, dessinait à voix haute les contours d’une réflexion en mouvement, aux aguets. Le découpage opéré par Christian Gonon, son parti pris, principalement axé sur les rapports que Ralite entretenait avec les poètes, les artistes ou les présidents de la République, à qui il écrivait de longues lettres pour plaider, d’une plume courtoise mais ferme, la cause des artistes, ce parti pris, donc, donne toute la mesure de la personnalité de Ralite. Un homme politique d’envergure qui avait une haute idée de la politique et constatait la dérive – ce glissement sémantique – où le mot « politicien » s’est substitué insidieusement au mot « politique ».

L’acteur évite l’écueil du biopic

Seul en scène, une petite table recouverte de feuilles éparses, une simple lampe et une chaise pour tout accessoire, Gonon donne une amplitude intérieure à son « personnage ». En réajustant sa cravate, en tripotant ses lunettes ou en consultant fiévreusement des notes prises sur des bouts de papier, l’acteur évite l’écueil du biopic et parvient à glisser quelques signes comme autant de preuves d’existence. Christian Gonon recrée des instantanés de vie, parsemant le spectacle de réflexions, d’indignations devant l’assèchement des politiques culturelles joyeusement mêlées à des souvenirs d’enfance, à son admiration pour Robespierre l’Incorruptible, à ses premières émotions au théâtre, à son adhésion « au parti », à ses désaccords critiques et sa fidélité à l’idéal communiste, jusqu’à évoquer ses complicités affectives avec Rimbaud, Baudelaire, Vilar, Vitez, Hugo, Aragon, Picasso, René Char, Bernard Noël, Julien Gracq…

On entend soudain l’Affiche rouge

Aragon occupe une place importante, particulière dans le spectacle. Il était, disait Ralite, un « camarade de briganderie culturelle, mais aussi de lucidité politique ». On entend soudain l’Affiche rouge, dit sobrement, sans effet de manche. Mais aussi Étranges étrangers de ce même Prévert qui avait écrit les Enfants d’Aubervilliers, ces « gentils enfants des prolétaires/Gentils enfants de la misère/Gentils enfants du monde entier/Gentils enfants d’Aubervilliers ». Ralite était né à Châlons-sur-Marne mais il était devenu un de ces enfants d’Aubervilliers, à jamais.

 « Je cite souvent les poètes parce qu’ils m’ont éclairé. Je me dis que puisqu’ils m’ont éclairé, ils peuvent en éclairer d’autres. Un politique qui se prive de cela mutile sa pratique », disait-il encore. Lorsque tous les acteurs de la troupe forment un chœur sonore où les voix s’entrechoquent pour lire cette fameuse adresse au président de la République, on mesure combien toute la pensée de Ralite demeure d’une vitalité salutaire et d’une actualité brûlante. Marie-José Sirach, Photos Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 31 octobre, à 18 h 30, au Studio de la Comédie-Française, Carrousel du Louvre. Réservations : 01.44.58.15.15

UNE RÉSISTANCE PUISSANTE, ENTIÈRE ET GÉNÉREUSE

Dire les mots de Jack Ralite est une résistance. Une résistance à tous les renoncements. Culturel, politique, poétique… Une résistance puissante, entière et généreuse qui puise sa force dans une intelligence sensible de l’Humain. Une résistance avec pour seule arme le verbe et la clairvoyance des poètes. Leurs voix que l’on ne sait plus entendre. Un compagnonnage qui nous tire vers plus de hauteur. Antoine Vitez parlait de l’acteur qui mettait ses pas dans ceux du poète, comme un marcheur dans le sable qui met ses pieds dans les traces de celui qui le précède. Pour que le temps ne les efface pas. J’essaie de retrouver les sentiers de tous les combats, de toutes les révoltes de Jack Ralite. Je me glisse dans sa pensée comme dans un habit de lumière. À chaque carrefour je croise Aragon, Char, Hugo, Vilar, Saint-John Perse, Baudelaire… À la question toujours posée : « Pourquoi écrivez-vous ? », la réponse du poète sera toujours la plus brève : « Pour mieux vivre ». Christian Gonon

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Lagarce, un revenant sur scène

Jusqu’au 23/10, au théâtre de Sartrouville (78), le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Un jour, je reviendrai. La mise en abyme de deux textes de Jean-Luc Lagarce, superbement interprétés par Vincent Dissez : entre ombres et lumières, morts et vivants, le fol espoir d’un revenant.

 

Sur ce plateau du Centre dramatique national de Sartrouville, en 2016, ce même « duo » dramatique – Vincent Dissez, Sylvain Maurice – nous offrait Réparer les vivants, l’époustouflante adaptation scénique du roman de Maylis de Kerangal. Avec Un jour, je reviendrai, il est affaire encore d’un vivant, plutôt d’un revenant : Jean-Luc Lagarce fauché par le sida en 1995, à peine âgé de 38 ans ! Au travers de deux textes alors que la maladie le tenaille déjà, L’apprentissage et Le Voyage à La Haye, magistralement mis en bouche et en lumière… Torse et pieds nus, visage émacié, la main baladeuse des lèvres au menton, Vincent Dissez clame, murmure les mots de  l’écrivain et homme de théâtre : amoureux et doux, emportés ou impulsifs, lucides sur lui-même et combatifs face aux heures qui lui sont comptées, joyeux en l’espoir qui demeure. Des mots d’amour en la vie, des confidences chuchotées à l’envie, un hymne à la langue et au sexe, une soif du voyage et de la scène. Un spectacle lumineux, surtout pas mortifère, plus qu’émouvant, impressionné au sens propre du terme, impressionnant !

Le premier opus nous conte le retour à la vie d’un homme déjà malade, émergeant d’un coma profond. Le second narre la tournée du metteur en scène, ce qu’il pressent comme l’ultime fois, suivant la troupe en représentation dans la capitale des Pays-Bas. D’un texte l’autre, le même humour et ton caustique, le phrasé sec et haché, parfois répétitif, les mêmes doutes et interrogations sur le bonheur d’un retour à la vie ou la fin programmée de l’existence à plus ou moins brève échéance. Un sens de l’observation acéré pour l’ami qui veille à la droite de son lit d’hôpital dans le premier épisode, pour le personnel infirmier qui prodigue les soins au quotidien, pour ce corps tel un autre qui est autre à lui-même… Dans le second, l’œil en permanence aux aguets du moindre détail ou de l’anecdote savoureuse, la virée dans un bordel de La Haye ou la réception sous le patronage d’un obséquieux ambassadeur de France, alors que s’annoncent les signes avant-coureurs d’une perte de la vue… Comédie et tragédie, les deux piliers de toute aventure humaine, côté cour et côté jardin les deux socles de toute aventure théâtrale !

Dissez ne joue pas à Lagarce, il ne dit pas Lagarce, il est Lagarce en train de dire et d’écrire, de rire et de souffrir. De vivre encore, de s’étonner encore du monde qui l’entoure, hommes et objets, le sachet de cerises qu’il tient serré contre son flanc, la lumière du jour qui l’assaille de son intensité, le comédien bougon qui ce soir-là fut si bon… Tous ces petits riens qui veulent dire beaucoup, sens et partage, à l’heure où la solitude sera la seule compagne lors de la scène finale. Théâtre dans le théâtre, magie des planches quand la langue se fait musique sur la portée des mots ! Pour seul habit de scène, un halo de lumière subtilement, délicatement posé sur le visage et le buste de l’interprète, derrière lui ou à ses pieds : comme un écran de cinéma, un écran géant ou plus ou moins grand pour rythmer ou découper les strophes de la mélopée tels des plans séquences, au sol des petits carrés ou rectangles blancs, chambrées d’hôpital ou lignes blanches pour piétons, quand la vie passe ou trépasse.

Avec Vincent Dissez et Sylvain Maurice, Lagarce nous est définitivement revenu. « Comme un fantôme bienveillant », précise le metteur en scène, « grâce au théâtre, le projet de « revenir » parler aux vivants crée la possibilité que quelque chose advienne qui est plus grand que le simple souvenir ». En fait, Jean-Luc Lagarce ne nous avait jamais vraiment quittés. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est l’un des dramaturges contemporains le plus lu et joué. En France et sur la scène internationale. Au bilan de sa vie, vingt-huit pièces de théâtre et de nombreux autres textes, dont un imposant journal… D’ailleurs, il nous avait prévenus, dans ce fameux Journal justement il l’avait écrit, osant espérer que son œuvre brave le temps, « un jour, je reviendrai » ! Yonnel Liégeois, Photos Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 23/10 au Théâtre de Sartrouville, les 02 et 03/12 au Théâtre de Lorient.

« Admettre l’idée toute simple, et très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui, l’idée que je reviendrai, que j’aurai une vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux. L’idée souvent, machinale, presque dite à voix haute : « je ferai ça quand je reviendrai ». Jean-Luc Lagarce, in Journal (1990-1995).

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Béal, le vertige du jeu théâtral

Jusqu’au 18 octobre, au Théâtre de la Tempête (75), Adrien Béal propose ses Pièces manquantes (puzzle théâtral). Un astucieux dispositif de jeu qui saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus !

 

Mieux que l’éternel théâtre dans le théâtre auquel il pourrait s’apparenter d’une certaine manière, le nouveau et très astucieux dispositif de jeu inventé par Adrien Béal saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus. C’est que ledit spectateur est volontairement laissé dans un certain état de perplexité, voire de frustration, avec ces Pièces manquantes, ce « puzzle théâtral » auquel, ultime perversité, il manquera toujours quelques pièces fondamentales, à partir desquelles on aurait éventuellement pu reconstituer l’ensemble du tableau. Mais pas question d’en arriver là, et d’ailleurs, chaque soir l’équipe du Théâtre Déplié (une appellation qui en dit long) dirigée par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, brasse les pièces du puzzle. Pour nous offrir une figure qui n’a rien à voir avec celle de la veille et celle du lendemain. Autrement dit, impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Il faut faire avec les pièces offertes le soir même.

Le dispositif est astucieux à plus d’un titre, il permet aux comédiens de nous embarquer dans une fiction dont nous ne connaîtrons pas forcément les tenants et les aboutissants. Surprenante aussi la façon dont les pièces (les séquences ?) s’ajustent ou ne s’ajustent pas les unes aux autres. Autrement dit, le récit ou les récits, – si récit il y a – qui se déroulent sur le plateau, peuvent parfois faire fi de toute logique linéaire. Au spectateur de se creuser la tête pour rassembler les pièces dans son imaginaire. Avec toujours le rêve de la réalité et de l’importance des pièces manquantes. On aura tout juste compris que – pour prendre un exemple, celui d’un soir – des adolescents décident de disparaître mystérieusement en laissant des indices prouvant qu’ils ne sont pas très loin, laissant ainsi leurs parents dans le plus grand désarroi…, mais quelle autre pièce vient immédiatement après s’ajuster à cette séquence ?

L’intérêt d’un tel dispositif, c’est de permettre aux comédiens de jouer dans un registre très particulier, pas franchement réaliste, entre le naturel et le non naturel. Comme s’ils mettaient en jeu leur propre subjectivité, à l’écart de toute composition de rôle ou de personnage, comme s’ils étaient eux-mêmes. Sans doute y a-t-il, à partir de là, possibilité d’improvisation (ou de fausse improvisation ?). En tout cas, cette recherche au plan du jeu est passionnante. Ils sont ainsi six à manipuler avec doigté les pièces du puzzle : Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Étienne Parc et Cyril Texier, rompus, semble-t-il, à ce genre d’exercice de microfictions insérées dans une sorte de réalité recomposée. En ce sens, le spectacle est vertigineux. Jean-Pierre Han

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

Le 9 octobre 1978, disparaît Jacques Brel. Il est vraiment fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. L’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent à jamais les images de l’artiste ruisselant de sueur, les textes du poète, les films du comédien.

 

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira les habits d’acteur, réalisateur de films et metteur en scène de comédies musicales avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West…

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le transformer. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Brel chez Universal Music.

À consulter : le site internet officiel.

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Limoges, un automne francophone !

Le  23 septembre, s’ouvre à Limoges la 37ème édition des Francophonies ! Sous le label « Les zébrures d’automne », s’offrent sur scène moult créations d’expression française durant près de deux semaines. Rencontre avec le griot Hassane Kassi Kouyaté, comédien et metteur en scène burkinabè, directeur du festival.

 

Yonnel Liégeois – Votre plus grand bonheur en prélude à l’ouverture de cette  37ème édition des Francophonies ?

Hassane Kassi Kouyaté – La bouffée d’oxygène qu’elle symbolise, après l’annulation des « Zébrures de printemps » pour cause de pandémie ! Pouvoir jouer, chanter, danser à nouveau ensemble, pour moi c’est la victoire de la vie sur la mort, de l’optimisme sur la peur… La création artistique, quelle que soit la forme qu’elle revête, se singularise d’abord comme lieu de rassemblement. Plus encore qu’un extraordinaire lieu de rencontre, les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre. Qui offre aussi, en ces temps troublés, du travail à tous : comédiens, musiciens, techniciens, hôteliers et restaurateurs.

Y.L. – En ce troisième millénaire, quel regard portez-vous sur l’état de la francophonie ?

H-K.K. – Dans le domaine de la création, elle exige un véritable plan d’urgence. Plus qu’on ne le pense… L’état des lieux ? Une fragilité structurelle constante, un manque de moyens et de visibilité criants alors que la créativité n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui ! La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert. Il devient urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine et, par leur existence, les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens. Ensuite, il nous faut veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! C’est pourquoi, à Limoges, nous mettons en place ou envisageons des partenariats avec le Moyen-Orient et des pays tels que l’Inde ou le Vietnam, par exemple. Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française.

Y.L. – Lors de cette édition, vous créez Congo jazz band. La mise en scène, et en musique, de la tragédie orchestrée par la colonisation belge…

H-K.K. – Beaucoup de gens ignorent l’histoire de ce pays africain que Léopold II, le roi des Belges, avait fait propriété personnelle. Lors de la conférence de Berlin, en 1884, où les grandes puissances se partagent l’Afrique (cf. Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, ndlr)… Dans la foulée, beaucoup ignorent également que leur téléphone mobile fonctionne grâce au cobalt congolais extrait dans des conditions honteuses, dans des mines artisanales où des enfants risquent leur vie au quotidien. Avec cette pièce, c’est une façon pour moi de mettre le zoom sur un système où demeurent exploiteurs et exploités, où les pays riches continuent de s’enrichir sur le dos des pays pauvres. Congo jazz band se veut aussi parole de révolte et d’espoir, à sa façon appel au changement pour un développement du monde équitable.

Y.L. – Malgré les violences policières qui perdurent aux États-Unis, en dépit du curieux débat  sur l’appellation « nègre » ?

H-K.K. – L’histoire rattrape mon projet de mise en scène, décidé bien avant ! La question « nègre » est un faux-débat. Chantons, louons, lisons écrivains et poètes qui ont su rendre beauté et dignité au mot, d’Aimé Césaire à Dany Laferrière, du Cahier d’un retour au pays natal à Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer… Il faut en revenir aux réalités premières : un système qui crée la peur et la misère, organise le marché des armes pour la sécurité intérieure et les révolutions de palais, contraint des milliers de gens à l’exode et souvent à périr en mer. Ma responsabilité, en tant qu’artiste, n’est pas d’accuser mais de porter la question sur la place publique, d’inviter par exemple à poser un regard nouveau sur la situation des migrants…

Y.L. – Il a fallu attendre des décennies pour que Paris se dote enfin d’un théâtre de la marionnette, le Mouffetard. Existait le Tarmac, un lieu dévolu à la création francophone. Dont le ministère de la Culture a entériné la disparition en 2018…

H-K.K. – Je ne connais pas les raisons de la fermeture du Tarmac. Ce que je sais et constate, c’est qu’aujourd’hui cette perte représente un vide énorme. Ce n’est pas une honte d’affirmer qu’on a besoin de théâtres dédiés à la création francophone contemporaine. Pour donner à voir et entendre les œuvres, afficher leur puissance de créativité, développer un pôle d’expertise et engranger un savoir-faire. Las, la francophonie ne se voit offrir qu’un strapontin ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan

Les zébrures d’automne

Comme sur l’affiche : théâtre, danse, musique… À Limoges, pour la 37ème fois, c’est toute la palette créative de la francophonie qui s’offrira au public ! Plus présente que jamais, avec onze créations et de nombreux autres spectacles, rencontres et débats. « Les Francophonies sont d’abord et avant tout un lieu de découvertes, de surgissements, de chocs provoqués par « une même et autre langue » professe Alain Van der Malière, le président du festival (…) Aux Zébrures, la question de la langue française, dans ces multiples variantes et déclinaisons, est plus qu’une passion, un engagement ».

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Onéguine, couronné à Saint-Denis

Du 16 au 27 septembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) rejoue Onéguine de Pouchkine. Le sacre de la littérature russe sous la houlette du traducteur André Markowicz et du maître des lieux d’alors, Jean Bellorini. Total bonheur !

 

En mars 2019, André Markowicz était l’invité du  Théâtre Gérard-Philipe et de son directeur d’alors, Jean Bellorini, qui mettait en scène sa traduction d’Onéguine de Pouchkine et avec qui il entretient une grande complicité,  disons poétique et amicale. Traducteur de littérature russe, auteurs connus (Dostoïevski, Gogol, Tchekhov…) ou inconnus qu’il nous fait alors découvrir (Daniil Harms, par exemple…), André Markowicz ne tente pas seulement de faire passer les mots d’une langue à l’autre, d’un continent l’autre. Plus encore, il travaille la forme poétique, son rythme même, pour nous en transmettre le souffle ou du moins pour nous le faire sentir, entendre. Comme on entend la respiration amie. Pour, tel dans l’Onéguine composé  en « accord » avec Jean Bellorini, donner à voir ce souffle en prise avec le corps des comédiens.

Le travail dramatique de Jean Bellorini confirme l’excellence de la traduction. Sans comprendre le Russe, nous en voyons la langue, en prenons la mesure, marchons à son pas puisque la poésie est là affaire de métrage. Si André Markowicz parvient si bien à nous le faire entrevoir, c’est qu’il est également poète et vit sa grande œuvre de traduction comme un acte poétique : il vit la poésie comme une poignée de mains, à la façon de Celan d’approcher la poésie. Et Markowicz, pour nous du moins, incarne parfaitement cette main tendue !

Dans Oneguine, tout est parfaitement en correspondance : texte, acteurs, mises en son, en image et en scène… Comment parler de ce spectacle, de sa magie ? C’est trop fort, trop difficile, tant il parle au cœur. Une sorte d’intimité bouleversante est créée. Quelle intelligence sensible ! Rien de pesant. La simplicité même. Voir ce que l’on entend. Évocation lointaine, pour nous, du plaisir d’écoute des pièces radiophoniques diffusées dans notre enfance, rassemblement familial  silencieux et tamisé d’une lumière chaude autour du poste de TSF. Parfois accompagné de travaux de repassage, de pliage du linge, de raccommodage et de reprise. Dans les familles ouvrières c’était la mère qui était à l’ouvrage. L’espace est sonore. Il se reçoit du son. Le son le dimensionne, lui imprime des temporalités.

L’espace est ici comme suggéré, il prend corps diffusé par le casque auditif remis à chaque spectateur (Dieu, comme le mot spectateur est laid ici !). On nous parle à l’oreille. Lumière rare… Juste le « plus», là, de petites variations d’intensités lumineuses qui laissent la parole nue et qui composent avec le son de la mise en espace, stimulent et soutiennent l’imaginaire, ne l’écrasent ni le brident. C’est tressé fin. Le tout au seul service de la parole en acte, rythme de la parole des acteurs. La place de l’humour, du merveilleux. Ah, le piano qui ouvre le poème en lançant son feu d’artifice sonore et l’on croit voir la féerie d’un  ciel s’étoiler… D’un coup la présence du cosmique, nous sommes sous le ciel… Et l‘évocation du bruit des calèches par le seul jeu de la bouche sur le micro… Ils sont parfaitement réglés ces micros. Et à l’identique, la partie de tennis. Esprit d’enfance, du jeu. La respiration, la dilatation.

C’est intime, la pièce se donne dans la petite salle Mehmet Ulusoy. Au plus près du magnifique travail des acteurs, dont la parole sort de tout le corps. Cela pourrait presque se jouer partout. Tout, sauf grandiose et grandiloquent. Jean-Pierre Burdin

À écouter : l’entretien d’André Markowicz sur France-Culture. À consulter : sa page Facebook, tout particulièrement à partir du 18 mars où il revient sur  son travail et sa recherche avec l’équipe du T.G.P. Une authentique aventure sociale et pédagogique de partage poétique.

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Un Bondieu pour les hommes

Du 29/08 au 20/09, Bernard Bondieu expose ses œuvres à l’abbaye de Prébenoit (23), près de Guéret. Des sculptures et des peintures inspirées par un texte d’Henri Michaux, Voyage en grande Garabagne. Puis, du 25/09 au 5/10, l’artiste creusois participe à une exposition collective consacrée à la Commune de Paris. Deux manifestations qui traduisent l’intérêt que le plasticien porte à l’espèce humaine.

 

« Les Ématrus s’enivrent avec de la clouille, mais d’abord ils se terrent dans un tonneau ou dans un fossé où ils sont trois et quatre jours avant de reprendre connaissance. Naturellement imbéciles, amateurs de grosses plaisanteries, ils finissent parfaits narcindons ». Le portrait grinçant de ce peuple imaginaire et l’utilisation de néologismes illustrent l’univers loufoque dépeint par Henry Michaux. Dans Voyage en grande Garabagne, le poète invite donc son lecteur à découvrir modes de vie et mœurs de femmes et d’hommes au cours d’une promenade jalonnée de 31 escales. L’exposition de Bernard Bondieu reproduit ce cheminement. À chaque escale correspond un peuple, à chaque peuple un texte, à chaque texte une toile, une sculpture.

Auteur d’un livre consacré à l’exposition, l’historien d’art David Czekmany précise qu’il ne s’agit pas là d’une simple illustration. « Bondieu aime dialoguer avec la littérature (…) Ainsi les œuvres réalisées dans le cadre de cet hommage, si elles prennent pour source le voyage en grande Garabagne n’en sont pas complètement subordonnées, l’artiste ne cherchant pas à coller absolument aux mots mais à les interpréter selon sa vision intime de l’art ». L’exposition s’apparente donc à une collaboration artistique entre deux  autodidactes. Comme Michaux, Bondieu se singularise par un rejet de toute forme d’appartenance à une école, à des techniques : il qualifie son style de naïf, de brut. Il revendique un art d’abord basé sur l’expression de l’imagination, de l’originalité, de l’instinct. Tout ce que réalise Bernard Bondieu, note David Czekmany est le résultat d’un chemin personnel tirant l’expérience de ses échecs et réussites. Ainsi se crée un dialogue permanent entre l’artiste et son œuvre.

« Il faut laisser libre cours au geste qui s’impose dans la création, et en même temps il faut prendre du recul. J’aime le moment où je retrouve le travail laissé la veille. Je peux poser un regard neuf pour concevoir la suite », explique Bernard Bondieu. Pour Michaux et lui, l’expression artistique est avant tout chemin de rencontre avec l’espèce humaine : si les communautés peuplant la grande Garabagne sont nées de l’imagination de Michaux, leurs comportements souvent vils et immoraux ne sont pas sans rappeler ceux de nos contemporains ! En témoignent la violence des combats à mort qui réjouissent les « Hacs », la mise en vente des femmes comme sur un marché aux esclaves chez les Omanvus, les persécutions dues à la religion chez les Mazanites et les Hulebures… L’imaginaire rejoint la réalité. Une réalité qui touche la sensibilité de Bernard Bondieu. Surtout lorsque les hommes sont liés à de grands événements historiques tel que la Commune de Paris.

« De nombreux maçons creusois ont migré sur Paris à cette époque », explique Bernard, « ils se sont retrouvés mêlés à l’insurrection, certains y ont participé ». Passionné par le sujet (il est membre de l’association « Les amies et amis de la Commune de Paris 1871 »), il tient à commémorer cet événement trop souvent méconnu par l’expression artistique. Du 25/09 au 05/10, toujours à l’abbaye de Prébenoit, il participe donc à une exposition collective organisée sur ce thème. L’attachement aux idéaux des communards n’a rien de surprenant de la part d’un homme investi très jeune dans le mouvement syndical et politique. Né à Auzances, ses parents travaillant à Montluçon, il est élevé en partie par ses grands-parents. Des années dont il garde un souvenir ému. Il retient de  cette période la chance d’avoir été le petit-fils d’un homme exceptionnel. Son grand-père était un touche-à-tout : bricoleur, amoureux de la nature, conteur, peintre, sculpteur, musicien. « Pour lui, toutes les choses ou événements de la vie étaient formidables », confie Bernard qui a écrit un livre consacré au grand-père Gaby. C’est auprès de lui, dès son plus jeune âge, que Bernard commence à crayonner. Un plaisir artistique qui ne le quittera plus. Mais pour le loisir, sa scolarité le conduisant dans un collège technique où il décroche un CAP d’électricien… Il est embauché chez Michelin, à Clermont-Ferrand, qui recrute beaucoup d’électriciens à ce moment-là.

Dans cette grande usine de fabrication de pneus, il prend conscience des conditions de travail difficiles. « Des ouvriers usés par une vie de boulot, relégués au balayage. Nous sommes en 1966, c’était 54 heures de travail par semaine pour seulement deux semaines de congés payés, ça ouvre les yeux, tout ça », confie-t-il. Rapidement, il côtoie le syndicalisme et la politique : militant à Lutte Ouvrière, syndiqué à la CFDT. L’attrait pour d’autres activités l’incite à tenter sa chance aux beaux-arts, il y décroche un diplôme de commis architecte. Las, l’expérience professionnelle n’est pas concluante. En 1971, il est recruté par la Sagem, un promoteur immobilier, où il adhère à la CGT et au PCF. Engagement social, prise de responsabilités dans le mouvement associatif : une implication totale dans l’action collective qui ne l’empêche pas de suivre sa propre route. Il décide de rentrer à l’AFPA, « c’est extraordinaire ce que réalisait la formation professionnelle », s’enthousiasme-t-il. Il met donc en place des formations sur des secteurs tels que la domotique ou l’immotique. Il n’en oublie pas pour autant la défense des intérêts communs, il est délégué du personnel au CHSCT. Il reste à l’AFPA jusqu’à son départ à la retraite.

Retour aux sources : il s’installe à Jouillat, petit village proche de Guéret, dans une maison réhabilitée par ses soins. La demeure est bien plus qu’une habitation. Fidèle à sa soif d’échange, de partage, de fraternité, il fait de ce lieu un espace dédié à la culture et aux rencontres. Il crée une association « Ateliers et vie au Coudercs ». Les locaux accueillent tous ceux qui souhaitent partager leur expression artistique. Y sont organisées des expositions de peintures, de sculptures, des soirées cabaret, des conférences. Une maison d’édition voit le jour, « Les Éditions des Coudercs », qui  publie un recueil de textes de chansons de Gaston Couté, un livre de poésie de Gérard Chevalier « Poésie en vers et bleu », un pamphlet sur le pillage des ressources des campagnes « Requiem pour un pays sauvage » de Julien Dupoux, le livre de Bernard Bondieu consacré à son grand-père « Gaby Jazz ». L’aïeul a de toute évidence légué à son petit-fils une énergie sans limite, qui met sur pied un salon des arts à Chéniers, toujours dans les environs de Guéret. Chaque année, depuis 2015, soutenue par le conseil municipal de Chéniers, son Maire Gilles Gaudon en tête, l’exposition s’est imposée au sein de la vie culturelle creusoise. « Avec une cinquantaine d’artistes, le salon est la principale manifestation de ce genre  dans le département », se réjouit Bernard.

Se nourrir de l’apport des autres, cultiver l’amitié et créer : l’artiste poursuit inlassablement sa route avec ces valeurs comme unique boussole. Le hasard des rencontres, des circonstances et de l’inspiration déclenchent la mécanique de la création. Ainsi, à la suite d’une photo fortuite prise de dos, il photographie des centaines de personnes avant de réaliser des tableaux. De la trace laissée par un pinceau essuyé sur un papier, germe l’idée d’une autre série de tableaux, « Traces de vie » : des individus seuls, en couple, en groupe, de face, de dos, en vague silhouette ou plus détaillé, le plus souvent sans visage ! La série constitue une suite impressionnante de personnages révélant une diversité de situations, de sentiments et de caractères.

Une série chasse l’autre… Lorsqu’il s’embarque dans un cycle de création, Bernard Bondieu a toujours la pensée fixée plus loin, au loin. « Ce qui me préoccupe, c’est le sujet qui va m’inspirer après ». Une façon d’anticiper ses futurs voyages. Philippe Gitton

Michaux, hommage

« Quelles raisons ont porté Bernard Bondieu vers ce Voyage en grande Garabagne et pas vers un autre texte ? Son côté débridé, farfelu, profondément humoristique et satirique, fou et imaginatif, délirant même, et pourtant si juste et vrai, ne pouvait que parler directement à sa sensibilité. Le récit est propice à une exploration quasi infinie de la nature humaine dans ses nombreuses subtilités, et pour un artiste chez qui l’humain se place au centre de toute la démarche, il ne pouvait que trouver une résonance parfaite.

Michaux (…) n’est pas un auteur et un artiste facilement abordable. L’expérience de son œuvre, autant dessinée que peinte ou écrite, exige un engagement personnel et du temps de réflexion (…) Michaux est un artiste singulier, à part dans la littérature et dans l’histoire de l’art. Son travail ne pouvait que plaire à Bernard Bondieu ».

David Czekmany, in Bernard Bondieu, hommage à Henri Michaux (Éditions des Coudercs, 148 p., 26€50).

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Wajdi Mouawad, retour au Littoral

Sur la scène du Théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad reprend dans l’urgence sa première pièce, Littoral, écrite en 1997. Les retours à l’origine d’une œuvre, instructifs et passionnants. Sans oublier Le cas Lucie J (Un feu dans sa tête), au Théâtre 14.

 

Après quatre mois de privation de plateau et de spectateurs en chair et en os, bref de l’un des éléments constitutifs de l’action théâtrale – une vérité quelque peu oubliée que la pandémie a soudainement fait réapparaître –, Wajdi Mouawad reprend dans l’urgence sa première pièce, Littoral, écrite en 1997. Geste non prémédité, jeté sur la vaste scène du théâtre de la Colline qu’il dirige, le tout dans une nouvelle et inventive configuration : soit deux semaines de répétition, et une double et jeune distribution, l’une à dominante féminine, l’autre à dominante masculine (celle que je n’ai pas choisie, mais vue), autour de la personnalité affirmée depuis longtemps des interprètes du rôle du père, Patrick Le Mauff et Gilles David (formidable), les incarnations du père de Wilfrid autour duquel s’enroule et se dévide la pièce.

Une pièce de jeunesse donc, dont s’empare avec fougue la jeune distribution, avec sans doute parfois une certaine maladresse (ce qui est normal vu le temps de répétition), mais sans aucune importance au regard de la nécessaire prédominance du mouvement impulsé. Les retours à l’origine d’une œuvre, sa nouvelle appréhension nourrie de la connaissance de ce qui a été créé à sa suite, sont toujours instructifs. Retrouver Littoral avec en tête et dans le regard ce que l’auteur (metteur en scène) a ensuite produit est passionnant. La tentation est grande de chercher dans la première œuvre les linéaments de ce qui a été créé par la suite. La vision de cette reprise de Littoral n’échappe pas à cette règle. Mais on retiendra surtout la ligne plus nette et tranchante de la pièce, même si elle se joue sur différents plans, réel et imaginaire, que celles que Wajdi Mouawad inventera par la suite. Cela lui confère une véritable force, et on remarquera que l’univers, entre bruit, fracas et fureur, dans lequel évolue le jeune « héros », Wilfrid et ses camarades d’infortune qu’il trouve au fil de son trajet vers le littoral, suivi de son père, mort, et qui se décompose petit à petit, n’a, lui, guère changé en plus de vingt ans. Wilfrid et Wajdi Mouawad peuvent poursuivre leur quête…, avec la même trouble énergie.

C’est cette énergie que l’on retrouve sur le plateau de la Colline, un plateau et son arrière salle dénudés à l’ouverture du spectacle avant que les silhouettes qui sont venues hanter le lieu, finissent par dessiner les contours d’une aire de jeu dans laquelle elles pourront se transformer en personnages et se mettent à vivre avec acharnement. On se sera rendu compte que l’ouverture du spectacle permet au spectateur de prendre conscience que c’était peut-être cela, ces quelques planches de bois, qui lui avaient le plus manqué durant ces quatre mois d’abstinence théâtrale… Le geste du metteur en scène et de ses interprètes balayera très vite ce temps « blanc ». Jean-Pierre Han

 

À voir aussi

 Le cas Lucie J (Un feu dans sa tête) d’Eugène Durif. Mise en scène d’Éric Lacascade, au Théâtre 14 dans le cadre de ParisOFFestival :

Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ? Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait que la fille de l’écrivain James Joyce passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. J-P.H.

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Vitez, un Soulier à son pied !

Antoine Vitez s’est éteint le 30 avril 1990 à l’âge de 59 ans. Cela fait trente ans et trois mois. En ce mois de juillet, l’Ina lance la réédition du DVD qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin de Paul Claudel. Un spectacle-monde éblouissant.

 

Ce que nous vivons ces jours-ci ne nous fait pas oublier que le temps n’est pas un, mais plusieurs. Nous le vivons contradictoire et éclaté. Pour ceux qui ont connu Antoine Vitez, il est donc loisible de revoir l’artiste, l’homme et le citoyen tel qu’il fut, de le remémorer dans la levée d’images du souvenir : son théâtre, sa pensée née d’une intelligence si vive, ses sentences devenues proverbiales (« Un théâtre élitaire pour tous », « On peut faire théâtre de tout… ») . Entre le 12 et le 16 juillet, devaient avoir lieu, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon, deux journées à lui consacrées, tandis que le 7 aurait déjà vu là-bas, sous l’égide de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), le lancement du DVD tant attendu qui restitue sa mise en scène du Soulier de satin, de Paul Claudel, sans conteste un spectacle-monde éblouissant, à l’échelle du génie pléthorique du poète. L’INA a maintenu néanmoins la sortie du DVD, sans toutefois l’inauguration officielle.

Il est prévu que plus tard, au gré d’un mieux envisageable des circonstances sanitaires, une plus grande visibilité médiatique soit rendue possible pour la promotion de ce film, qui permettra à d’autres générations d’en être émues à leur tour. Ces informations émanent de la Société des amis d’Antoine Vitez, qu’animent avec ferveur ses filles, Jeanne et Marie. Elles font également savoir que la traduction en langue russe de textes d’Antoine, regroupés sous le titre l’École, vient d’être achevée par Elena Naoumova. Elle doit être envoyée pour relecture au Gitis (Institut national des arts du théâtre), la grande école moscovite. L’Institut français de Russie soutient cette traduction et son édition. En France, nous disposons chez Gallimard d’un fort ouvrage (612 pages), Le théâtre des idées, constituant une anthologie d’écrits d’Antoine Vitez proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu.

À l’heure où le théâtre dans son ensemble, qu’il soit public ou privé, du haut en bas de l’échelle, se trouve frustré du droit de cité, n’est-il pas juste de ranimer la flamme des maîtres ? Vitez en fut un, comme Jouvet et Vilar, à ce titre digne d’être lu, médité, dorloté dans la mémoire nationale de l’art dramatique, qu’il a dûment enrichi et rénové, au fil d’expériences joueuses et graves qui ont engendré une dynastie d’acteurs souplement aguerris, infiniment libres qui, à leur tour, essaiment. Jean-Pierre Léonardini

Un coffret d’anthologie

Le chef d’œuvre incontournable, les douze heures de la mise en scène historique du Soulier de satin de Paul Claudel. Pour la première fois, audacieux Vitez, la pièce était montée en intégrale : une nuit magique, Cour d’honneur du Palais des papes, en juillet 1987 ! Signée Yves-André Hubert, la captation fut réalisée au Théâtre national de Belgique en 1988. Une mise en scène lumineuse, une magistrale interprétation, des comédiens inoubliables : Ludmila Mikaël, Didier Sandre, Robin Renucci, Jean-Marie Winlig, Anne Benoît, Valérie Dréville… (Un coffret de quatre DVD, avec un livret de 36 pages. 39,95 €).

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Génolhac, la guerre des palettes

Dans les rues de Génolhac (30), charmant petit village cévenol de quelques huit cents âmes, l’humour n’est plus de mise depuis que certains habitants ont décoré leurs demeures d’originales palettes. Pas au goût de la nouvelle municipalité qui ordonne leur enlèvement… Un nouveau Clochemerle !

 

Dûment approuvé lors d’un conseil municipal tenu à huis-clos pour cause de confinement, l’arrêté est catégorique : propriétaires et locataires qui avaient trouvé bon de poser ces petits bouts de bois aux couleurs de leurs espoirs et de leurs imaginaires étaient priés de procéder à leur enlèvement avant le 1er juillet ! Sous peine d’amende… Une urgence absolue, semble-t-il, au regard du caractère pittoresque du village et du préjudice que pourraient causer ces modestes œuvres d’art. On pense aussitôt à  ce roman satirique devenu un classique de la littérature, le fameux  Clochemerle publié en 1934 sous la plume de Gabriel Chevalier, où une pissotière déchaînait les passions. Cela prêterait donc à rire.

Palette, ô ma palette !

La diligence mise à « régler le compte » de ces innocentes palettes étonne et inquiète. En effet, le petit village cévenol, sis au pied du mont Lozère, n’est pas épargné par les difficultés que traverse la population française. Après deux mois de confinement sans pouvoir travailler, les plus précaires de nos concitoyens sont dans la galère. Certains peinent à retrouver un emploi. Une partie des commerçants a dû fermer boutique ce printemps, mais beaucoup de charges n’ont pas été suspendues et la reprise est lente. Selon les plus récentes études, la France devrait détruire environ un million d’emploi d’ici à 2021. Combien dans les Cévennes ? Le confinement a aussi aggravé l’isolement des personnes seules, nombreuses dans les villages. Subsistent de profondes séquelles, qui ne semblent pas avoir ému les nouveaux élus ni alimenté leurs premières réflexions.

Une « grande affaire », donc, que ces jardinières colorées et palettes poétiques ! Quels motifs ont présidé à la décision d’enlèvement de ces objets décoratifs ? Sur les réseaux sociaux, « l’affaire » a fait tache d’huile, un élu s’est donc fendu d’une réponse. Il avance la sécurité, en voie publique, pour les jardinières suspendues (l’arrêté qui demande l’enlèvement fait exception des jardinières et des pots de fleurs). Il évoque ensuite le projet de classement du village à caractère médiéval que ces objets risquent de contrecarrer aux yeux des autorités. À la lecture, l’arrêté avance aussi d’autres considérants. Dont « l’effet sur le voisinage, les sites, les paysages », « les modifications de façades soumises à autorisation » … Une précision d’abord, le village n’est pas classé et il ne risque guère de le devenir, car il ne dispose point de monument foncièrement remarquable. Quant au Plan local d’urbanisme (PLU), il recommande simplement de veiller à respecter « l’harmonie » du lieu. Pas harmonieuses, les jardinières ? Qui décide de l’harmonie ? Enfin, l’arrêté fait mention « des modifications de façades soumises à autorisation » : les jardinières n’en font pas partie, à notre connaissance (ce serait nouveau).

Un arrêté contesté.

Les propriétaires et locataires concernés ont donc décidé de contester l’arrêté. Leur recours gracieux auprès du maire est resté sans réponse officielle ; une contestation hiérarchique a été adressée au Préfet du Gard… Comme le temps pressait et que la date butoir approchait, les citoyens ont procédé à leur enlèvement, mardi 30 juin.  La mort dans l’âme. Sous les regards étonnés des villageois et des visiteurs. L’occasion pour Pierre Buchberger, par qui la première palette est arrivée, d’expliquer la démarche. Cet ancien agriculteur bio, un précurseur en la matière dans les Cévennes, a pris sa retraite à Génolhac après avoir cédé l’exploitation à son fils. Depuis, il multiplie ses engagements en faveur de la permaculture, des circuits courts, du recyclage en tout genre… Les palettes entraient dans ce cadre : des jardinières recyclées constituant un refuge à la flore locale. « Ce sont les habitants qui ont choisi les maximes humoristiques, poétiques ou philosophiques qui les ont ornées. Parfois avec leurs enfants, ce qui a donné lieu à des moments de création et de pédagogie en famille : On n’arrête pas un peuple qui danse ; nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ; Pour éduquer un enfant, il faut tout un village… Même le sous-préfet, en visite dans notre village, avait apprécié à titre personnel ces petites manifestations d’inventivité populaire et avait souhaité qu’on lui en confectionne une portant une phrase de Saint-Exupéry ».

Indignée, Talie, une habitante de la Grand’rue, a décidé d’apposer le panneau « À vendre » sur sa façade à la place de la palette fleurie où s’inscrivait « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». « C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je vais quitter ce village où je vis depuis plus de quarante ans », confie-t-elle. « Le petit souffle de vie qui semblait souffler sur Génolhac depuis quelques années, grâce à des initiatives solidaires, artistiques… risque fort d’être étouffé ». Depuis des années, Talie anime une friperie, lieu d’échange et de rencontre très prisé des habitants comme des touristes.

Lui aussi choqué par l’arrêté du maire, Hervé Valat de Chapelin, ami des arts et de la culture, a ouvert sa propriété au cœur du village pour qu’on y dépose, visibles depuis la rue, les palettes proscrites. Un autre artiste, Olivier Calderon, propose d’y organiser une initiative marquante où plasticiens et citoyens viendraient réaliser des œuvres à partir de palettes : il ne reste plus qu’à décider d’une date !

Pourquoi tant de haine ?

Parmi les habitants, l’incompréhension domine. Pourquoi cet acharnement ? Apparemment, il ne date pas d’hier. D’aucuns se souviennent que les élus du précédent conseil municipal avaient reçu d’un ancien collègue, l’actuel maire aujourd’hui, un courriel accusateur. C’était l’an dernier. Le message se félicitait de plantations réalisées en pied de façade. Mais il raillait aussitôt « une nouvelle variété » de plantes qui venait d’éclore : « le palettier ». « Je ne connaissais pas cette plante mais on en voit de plus en plus sur les façades. Quelle est cette espèce colorée sans goût, avec des expressions ineptes autant les unes que les autres ? Que dire (…) de cette plante peinte aux couleurs de la Roumanie, avec les inscriptions Liberté-Égalité-Fraternité », ironisait-il… Le courriel concluait : « Je pense, Mesdames et Messieurs les élus, qu’il faudrait réagir et ne pas laisser faire n’importe quoi, avant d’être la risée de l’arrondissement ».

On comprend mieux pourquoi le dialogue, toujours préférable aux oukases d’où qu’ils viennent, soit aujourd’hui dans l’impasse. Quel avenir pour la démocratie locale ? Décidément, à Génolhac comme ailleurs, le monde d’après ne s’annonce pas mieux que celui d’avant : quand le pire s’améliore, il empire encore… Mieux vaut en rire, n’est-ce pas, monsieur le Maire ! Marie-Claire Lamoure

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