Archives de Tag: Jeunesse

Un cabaret, entre absents et vivants

Jusqu’au 29/07 au théâtre 11.Avignon, François Cervantes propose son Cabaret des absents. Une déclaration d’amour au spectacle vivant, celui qui nous a manqué lorsqu’il fut affiché inessentiel pour vivre. L’histoire d’un lieu aussi, le Gymnase à Marseille. Sans oublier la présence originale de la ville de Montreuil (93) en Avignon.

Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie dirigée par François Cervantes ? « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précise-t-il en exergue à la présentation de sa nouvelle création, Le cabaret des absents. De la scène du Théâtre du Gymnase à Marseille lors de la création à celle du 11.Avignon, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. La magie du music-hall est au rendez-vous : plaisir des yeux, délices des chants et musiques, saveurs métissées d’interprétation…

L’argumentaire est simple : d’une histoire authentique, le sauvetage du Gymnase promis à la disparition dans les années 70, le metteur en scène construit une belle fable, un joli conte où un enfant abandonné est recueilli dans les coulisses du théâtre. Lequel est invité à revivre les belles heures du lieu… Au temps d’un Marseille cosmopolite, où peuples et nations mêlent leurs langues à l’accent méridional : de l’Afrique du Nord à l’Asie, de l’Algérie au Tonkin, du bougnat au ch’ti ! Avec, à l’identique, un invraisemblable défilé de numéros sur les planches : chanteurs de cabaret, magiciens, danseuses à plumes, clowns et travestis. Tout un monde interlope à l’image d’une ville foisonnante, grouillante, bruyante aux rues chaudes et quartiers populaires où se croisent marins assoiffés, bourgeois égarés, filles en beauté, citadins endimanchés. Le spectacle du quotidien de la vie, du soir au matin, du coucher du soleil au pastis du midi.

Un cabaret où chaque interprète s’en donne à cœur joie entre rêve et réalité, une invitation lancée au public à se réjouir du plaisir retrouvé au rire et vivre ensemble. Un voyage hors du temps, embué de poésie et de nostalgie. Tel le music-hall d’antan où les absents d’hier, figures mythiques du théâtre populaire, reprennent du service grimés et déguisés pour l’occasion et ravissent de leur talent les vivants du XXIème siècle. Avec une conviction qui affleure du début à la fin de la représentation : que deviendraient au final nos vies, nos imaginaires, nos émotions et utopies hors ou sans les planches, hors ou sans la geste culturelle déclinée sur tous les modes et les tons ? Yonnel Liégeois

Jusqu’au 29/07, à 22h30, au théâtre 11.Avignon.

Montreuil en Avignon :

Outre le Nouveau Théâtre de Montreuil (CDN) et le Théâtre de la Girandole, la ville de Montreuil (93) est fière de ses trois théâtres municipaux (Berthelot, Les Roches, La Noue) et de ses 41 structures de théâtre amateur. Depuis cinq ans, elle soutient la douzaine de compagnies présentes au Festival d’Avignon. Sous le label « Montreuil en Avignon », elle les aide à se rendre plus visibles sur place. Elle marque ainsi son investissement dans une politique culturelle participant de l’émancipation humaine, individuelle et collective.. Prospectus et flyers sont imprimés par la ville et remis aux compagnies pour inviter le public à venir découvrir leurs spectacles. Le Théâtre Berthelot, quant à lui, assure leur visibilité sur les réseaux sociaux. Y.L.

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David Lescot, retour en classe

Jusqu’au 25/07, à la Manufacture d’Avignon, l’auteur et metteur en scène David Lescot propose J’ai trop d’amis ! Dans un dispositif scénique ingénieux, les états d’âme d’un jeune collégien. Entre humour et tendresse, rire et émotion.

Mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, dans la cour de récréation de son nouvel établissement il fait front ! Il n’en mène pas large, pourtant, celui qui joue au gros  dur… Face à lui, le directeur du collège égrène les noms des élèves qui composeront les diverses classes de sixième : se retrouvera-t-il avec sa bande de copains du CM2 ?

Las, pas de chance, il est projeté seul dans cette maudite classe de 6ème D, au milieu d’une bande d’irréductibles anonymes conduite par Clarence, le fort en gueule mais nul en thème… Un grand moment de solitude pour le jeune gamin qui va devoir gagner sa place en terre inconnue ! D’autant que les déboires s’accumulent en cette fin de journée de rentrée scolaire : sa petite sœur nouvelle élue en maternelle qui accapare l’attention de ses parents, le complot qui l’a propulsé délégué de classe sans même qu’il soit candidat. Pire encore : pas de chaussures de marque aux pieds, ni de téléphone portable en poche… Il y a vraiment de quoi en perdre ses repères, et le moral. Pendant près d’une heure de spectacle, dans un soliloque subtilement entrecoupé des babillements du plus bel effet de sa sœur et des commentaires pas très éclairés de son voisin de table, le jeune promu dans la cour des grands va capter l’attention du public, non sans humour et tendresse.

Un dispositif scénique d’une extrême simplicité, mais très ingénieux avec un coffre de bois qui devient en un tour de main table d’école, chambre ou salon familial, une écriture ciselée au cordeau, au plus près du langage des enfants de ce troisième millénaire…  Avec J’ai trop d’amis, le fantasque et surdoué David Lescot se la joue fort et juste ! D’abord dans sa prise au sérieux des interrogations et doutes à hauteur d’enfant, par sa maîtrise ensuite des dialogues qui plongent tout son monde, petits ou grands, jeunes et leurs parents, sans mise au coin ou au piquet, dans l’imaginaire d’un temps révolu pour les uns et à venir pour les autres.

Une mise en jeu fort ludique et inventive des interprètes, toutes féminines même dans les rôles masculins. Pas une seule once d’ennui, entre rire et émotion, jusqu’à ce que la cloche sonne l’heure de la récréation ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 10h40. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon

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Olivier Py, un conteur amoureux

Avec L’amour vainqueur, Olivier Py offre une belle adaptation d’un conte des frères Grimm. Une comédie musicale réussie, créée au Festival d’Avignon en 2019. Disponible jusqu’au 16 avril sur Culturebox, la chaîne culturelle de France Télévision.

Olivier Py avait parlé, en 2019, d’un « spectacle pour les enfants et les gens intelligents ». à raison, l’Amour vainqueur est bien un spectacle pour tous les publics. Dans une scénographie dépouillée, agrémentée de toiles peintes,  les quatre interprètes (Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos) suivent la trame du conte d’origine, La Demoiselle Maleen.

Enfermée dans une tour du château par son père, la jeune fille s’en échappe au bout de sept ans et se lance à la recherche de son amoureux parti au combat. Las, le pays est en ruines, elle ne reconnaît rien à la société qu’elle a connue auparavant, la guerre ayant tout détruit à perte de vue. « On ne triche pas sur la violence du monde, mais on peut s’en arranger pour construire un destin », commente le metteur en scène. Et de signer alors un spectacle tout à la fois drôle et émouvant, plaisant mais aussi interrogatif sur le devenir de la planète… Un hymne à la liberté, rythmé par grosse caisse et accordéon, violoncelle et piano !

Présenté lors de la 73e édition du Festival d’Avignon, voguant entre noirceur et légèreté, cet original conte de fées avait séduit le public, tout âge confondu. Espérons qu’il en soit de même devant le petit écran. Yonnel Liégeois

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La Maison des écrivains en danger

Premier employeur d’écrivains en France en matière d’éducation artistique et culturelle, la Maison des écrivains et de la littérature connaît une situation financière critique en raison de restrictions de subventions qui se poursuivent d’une année à l’autre. Au point qu’elle pourrait être en cessation de paiement avant la fin de l’année 2021. D’où son Manifeste pour la littérature en guise d’appel au public.

La littérature est inadaptable

Pourquoi la Maison des écrivains et de la littérature est-elle menacée ? La Maison des écrivains est menacée parce que la littérature est menacée. Nous le pensons car nous, écrivains, vivons littérature, laquelle est notre maison menacée. Ce n’est pas une image, nous sommes littérature. Nous prenons le risque d’oser être totalement, inconditionnellement, littérature. Nous l’affirmons.

Nous disons partage et transmission

Nous disons éducation artistique et culturelle

Nous disons possibilités de rencontres

Nous disons échanges de voix, de caractères, d’œuvres singulières qui se frottent et jouent.

Nous disons échanges entre auteurs, auditeurs, jeunes et moins jeunes, étudiants et enseignants en attente d’inspiration, de voies, de bifurcations nouvelles. Les temps sont troubles, certes, mais les langues qu’utilise la littérature – donc la pensée – manifestent notre besoin de compréhension, de consolation et de résistance. Nous disons dignité.

Nous disons nécessité de contrer tout système qui s’opposerait à la liberté de chacun. Aujourd’hui, plus que jamais, entre le  présentiel et le distanciel, nous avons choisi l’oblique et l’existentiel : l’essentiel.

Essentiel  qui s’abreuve à la source, c’est-à-dire dans la langue, malmenée toujours par les pouvoirs qui , sous couvert de modernité (ou désormais d’innovation) , nous engluent dans une « technolangue » inepte, car sans prise avec le réel humain, contrairement à ce qu’elle prétend, alors qu’elle ne vise qu’à étouffer la pensée indépendante et vive. La résistance de la littérature passe aussi par l’existence d’une maison solide, ouverte à tous les écrivains, à tous ceux qui veulent faire vivre la littérature.

La Mel est cette maison. À la fois lieu de réflexion et d’interrogation, lieu de croisement entre tous ces regards portés par les écrivains sur notre monde et vecteur de transmission, en direction de la jeunesse, des valeurs qui lui sont propres. Il importe de montrer que ces valeurs ne sont pas simplement un objet patrimonial, mais une affaire plus que jamais vivante. C’est tout le sens des multiples actions dites d’éducation artistique et culturelle que la Maison mène inlassablement auprès des collégiens, lycéens et étudiants. Si la littérature est cette force émancipatrice, elle doit permettre d’éprouver et de faire éprouver à chacun sa liberté, et tenir ce rôle sans entraves.

La mettre « en jeu », comme la Maison des écrivains et de la littérature le fait à chaque instant, c’est déjouer ce qui pourrait la réduire, voire l’anéantir et redonner, par les humanités, l’humanité dont manque aujourd’hui notre société.

Nous, écrivains, enseignants passeurs de littérature, lecteurs, sommes littérature parce que nous la faisons vivre sans relâche : en écrivant, en lisant, en transmettant. C’est pourquoi nous manifestons aujourd’hui notre volonté d’être entendus auprès des pouvoirs publics afin que les subventions promises nous parviennent en temps et en heure et que cesse leur érosion injustifiée.

Marianne Alphant, Béatrice Commengé, Benoît Conort, Éric Dussert, Roberto Ferrucci, Sylvie Gouttebaron, Gilles Jallet, Alain Jaubert, Ismaël Jude, Georges Lemoine, Jean-Yves Masson, Jean-Claude Pinson, Michel Simonot

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Bach, avec perte et fracas…

Engager des recherches à finalité précise conduit  parfois sur des chemins détournés où se nichent de précieuses pépites ! Tel fut notre cas, en parcourant les archives du 1-hebdo, plus précisément le n°100 en date de 2016. En illustration d’un dossier à la une, « Culture, le grand sacrifice » (déjà !), un magnifique texte de la romancière Irène Frain. Chantiers de culture ne résiste pas au plaisir de l’offrir à ses lectrices et lecteurs. Yonnel Liégeois

QUAND BACH FIT UNE ENTRÉE FRACASSANTE

DANS NOS 30 MÈTRES CARRÉS…

Notre famille occupait l’extrémité gauche de la longère. Sept personnes dans trente mètres carrés. À l’autre bout de cette ferme égarée à la lisière de la ville et lotie en appartements, le sort des Jaffré était encore moins brillant. Ils étaient neuf, eux, à s’entasser dans leur deux-pièces. Dont ma meilleure amie, Soisik. Nous avions le même âge, treize ans. Depuis toujours, nous partagions tout, la cour de la longère, les jeux, les bancs de l’école, l’arrivée surprise des derniers-nés – trois chez elle, deux chez nous.

Entre nos bouts de maison vivaient deux voisins repliés chacun dans une pièce unique, un retraité constamment alité et un clone de Madame Rosa qui passait ses journées à dévorer des romans-photos. Donc pour nous séparer, Soisik et moi, quinze mètres à tout casser. Et pourtant, depuis quelques mois, je sentais qu’une force irrésistible commençait à nous éloigner. Un jour, Soisik m’avait annoncé qu’elle quitterait le lycée à la fin de l’année : « Mes parents disent que je ferais mieux d’apprendre un métier. De toute façon, je suis comme eux, j’aime pas lire ». Ça m’avait interloquée : comment vivre sans lire ? J’avais cru qu’elle me provoquait. Je n’avais pas répondu.

Mais elle disait vrai, et l’incident qui me le révéla fut d’une brutalité inouïe. Comme chaque soir, ma mère nous avait servi le dîner dans la cuisine à dix-neuf heures pile. Le repas s’achevait, mon père avait allumé la radio. Dehors, il faisait nuit noire. Et sans doute froid : la vitre de la porte qui donnait sur la cour était couverte de buée. Soudain, des pleurs et des cris ont déchiré la nuit. Puis une grêle de coups s’est abattue sur la vitre.

Je revois ma mère effacer la buée. Aussitôt, trois têtes ruisselantes de sang jaillissent du noir : Soisik et ses plus jeunes sœurs. Ma mère déverrouille la porte. Soisik sanglote : « Mon père est saoul, il nous a tabassées avec des bouteilles et ma mère a fichu le camp avec le bébé… ».

La mienne, de mère, bondit sur les petites. Elles saignent beaucoup mais les entailles sont superficielles. Elle les tamponne de mercurochrome puis se tourne vers moi : « Maintenant, tu les emmènes dans la chambre, tu sors un livre et tu leur lis une histoire… ».

La radio marchait toujours. Soudain, mon père a tendu l’oreille et sa voix a recouvert celle de ma mère : « Tais-toi ! On a assassiné Kennedy ! ». Ça n’a pas démonté ma mère, elle a continué à me houspiller : « Fais ce que je dis ! ».

Je me suis exécutée. De l’armoire que je partageais avec mes sœurs, j’ai extrait le cadeau que j’avais reçu au Noël précédent : une version superbement illustrée de l’Iliade et l’Odyssée. Éditions des Deux Coqs d’or, je m’en souviens encore. J’ai choisi de raconter l’Odyssée : des deux histoires, c’était ma préférée. Je la connaissais par cœur.

C’est donc ainsi qu’on a passé le soir de l’assassinat de Kennedy, les filles Jaffré et moi : sur un coin de mon lit, en compagnie d’Ulysse, de Circé, du Cyclope et de Nausicaa. Je me revois tourner les pages du livre, pointer une illustration puis résumer l’épisode. Soisik avait dû entendre parler d’Homère en sixième mais elle ne semblait pas s’en souvenir : comme ses trois sœurs, elle m’écoutait bouche bée. Pour un peu, je me serais prise pour Homère

Mais un inconnu a surgi, qui m’a empêchée de finir l’histoire. Il venait récupérer Soisik et ses sœurs. Mes parents ne m’ont jamais rien dit de lui, sinon qu’il avait appelé les flics, qui avaient aussitôt expédié l’alcoolique en furie à l’hôpital.

Deux jours plus tard, j’ai eu une angine carabinée. Et par conséquent tout loisir, au fond de mon lit, de me repasser le film de cette soirée où s’étaient rejointes la violence de Dallas et celle de la maison d’à côté. Du coup, je n’ai pas été longue à saisir ce qui nous éloignait, Soisik et moi, depuis quelque temps, alors même que nous vivions côte à côte et que nos parents étaient issus des mêmes milieux déshérités.

Nos maisons, en réalité, étaient depuis longtemps séparées par une frontière invisible. Chez Soisik, c’était le consentement au malheur, à l’ignorance, à l’incuriosité. Mes parents, au contraire, croyaient à un mieux et ils avaient trouvé comment l’atteindre : grâce à ces quelques billets que je les voyais mettre de côté chaque début de mois, de quoi nous offrir des magazines, des cartes de bibliothèque, l’inscription au cours de musique de la mairie, jusqu’à la location d’une flûte traversière pour l’une de mes sœurs – ainsi Bach fit-il une entrée fracassante dans nos trente mètres carrés. Du moment que c’était gratuit ou pas trop cher, ils prenaient tout, la chorale catho de l’aumônier du lycée comme le « cinéma éducateur » à deux balles la séance organisé par les communistes. Et nous, les enfants, de ce festin de l’esprit, on se gavait, sans en laisser une miette. La culture, pour moi, c’est toujours cet appétit-là, quotidien, insatiable. Mais aussi, depuis cette soirée tragique, le désir de conduire les prisonniers de la maison d’en face à franchir la frontière invisible qui les sépare de la table du banquet. Irène Frain

Irène Frain, sortie de rien…

« Vous qui êtes sortie de rien », l’interpelle un journaliste ! Outre l’indécence du propos, la violence de l’affirmation… « Quel rien ? La misère qui fut celle de mon père ? », s’interroge Irène Frain. Sa réponse : la publication de Sorti de rien en 2013, le récit de la vie de son père. « Le combat d’un Breton « sorti de rien » : combien sont-ils encore, sur la planète, à vouloir sauver comme lui le seul trésor qui vaille : la dignité ? »

La gamine, petite bretonne née pauvre en lisière de Lorient, agrégée de lettres, acquiert la notoriété dès son premier roman, Nabab, qui  narre l’incroyable destin de René Madec, ce petit mousse breton devenu nabab en Inde. Depuis lors, suivront moult publications, documents, récits ou romans. Admiratrice de Julien Gracq, acquise à la cause des femmes, elle publie en 2012 son très remarqué  Beauvoir in Love, en 2015 Marie Curie prend un amant. Irène Frain est lauréate du Prix Interallié en 2020 pour Un crime sans importance, l’histoire tragique de sa sœur assassinée dans son pavillon de banlieue. Elle collabore régulièrement à l’hebdomadaire Le 1.

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La FSGT, jeux et enjeux

Présidente de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), Emmanuelle Bonnet-Oulaldj est inquiète des effets du confinement sur le sport associatif. Elle plaide pour une plus grande solidarité entre les mondes professionnel et amateur.

Jean-Philippe Joseph – Quelle est la situation du sport associatif après de nombreux mois de restrictions ?

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj – La vitalité de nos associations FSGT a permis de proposer des formes d’activité à distance. Mais la réalité est que le lien social et la pratique encadrée des activités physiques et sportives ont été mis à l’arrêt. Ce qui pose question car, dans le contexte sanitaire que nous traversons, le sport est un facteur d’immunité.

J-P.J. – Quelles furent les répercussions pour les clubs ?

E.B-O. – Certaines salles ont fermé, d’autres, locataires de leurs équipements, n’ont plus de recettes. C’est un peu la double peine, car les clubs sont souvent situés dans les quartiers populaires. Les plus jeunes, par exemple, qui n’avaient pas la possibilité de partir durant les vacances scolaires, ont été pénalisés. Le sentiment d’injustice est aussi fort chez les clubs qui ont beaucoup travaillé sur des protocoles sanitaires, et qui se sont vus accuser par le ministre de la Santé d’être des foyers de contamination. Alors qu’aucune étude ne l’a démontré à ce jour.

J-P.J. – Et les conséquences sur le plan financier ?

E.B-O. – Nous avons perdu 30% de nos adhérents, or les licences constituent l’essentiel de nos recettes. Beaucoup de gens sont dans l’expectative, les retraités, les parents… Le chômage partiel pèse sur le budget des familles, à commencer par les loisirs. Le sport pour les filles en fait les frais. Les clubs ont  dû également se passer de ressources liées aux kermesses ou au sponsoring local. Nous sommes inquiets pour l’avenir. La machine bénévole et associative sera difficile à relancer, même en septembre prochain.

J-P.J. – L’État mise sur un plan de relance de 400 millions d’euros pour le sport…

E.B-O. – Ce plan ne prend en compte que les retombées économiques et marchandes. Les associations étant animées à plus de 95% par des bénévoles, elles ne reçoivent aucun soutien financier. Il est prévu 100 millions pour la création d’un « pass’sport », afin d’aider les familles à prendre une cotisation dans un club. Si ce n’est pas effectif très vite, cela ne servira pas à grand-chose. Nous sommes dans l’urgence, et rien n’a été décidé pour l’urgence.

J-P.J. – La proximité des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, en 2024, peut-elle jouer un rôle de catalyseur ?

E.B-O. – Selon ses organisateurs, les JO étaient la promesse d’une inclusion sportive, sociale, environnementale. La promesse pour la Seine-Saint-Denis (93), qui accueillera le village olympique et plusieurs épreuves, s’évanouit petit à petit pour des raisons budgétaires, alors que le territoire est carencé en équipements sportifs. Il ne peut y avoir de développement durable sans un soutien aux associations. Ce sont elles qui permettent d’apprendre, de progresser, de transformer les pratiques, d’innover. Sans moyens pour garantir ce développement durable, il ne pourra y avoir d’héritage durable des Jeux.

J-P.J. – Qu’attendez-vous de la part des pouvoirs publics ?

E.B-O. – Les richesses dans le sport existent, il faut mieux les répartir, repenser la solidarité. Les associations ont souvent pallié les manquements de l’État et du secteur marchand. La précarisation du marché de l’emploi, la généralisation du travail le dimanche représentent une menace pour le bénévolat, qui ne peut s’organiser que si les gens ont du temps pour s’y consacrer. Il ne peut y avoir de sport pour tous dans une société où il n’y a pas un travail et un logement pour tous, un accès à la santé, à l’éducation, un droit à la retraite à 60 ans. C’est à ce prix que se fait aussi l’émancipation humaine. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph, Photo Daniel Maunoury

Repères

Emmanuelle Bonnet-Oulaldj copréside la FSGT depuis 2017. La fédération est née en 1934 de la fusion de deux associations, l’une proche de la CGTU, l’autre de la CGT. Elle défend la pratique d’un sport populaire de masse et s’engage dans la lutte contre le fascisme. Aujourd’hui, la FSGT regroupe 4500 clubs et 270 000 adhérents. Sur la scène internationale, elle multiplie les coopérations visant à faire du sport un vecteur de paix et de non-violence.

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Simon Abkarian et la mère Méditerranée

En septembre 2018, Simon Abkarian présentait son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. Enregistrée au Théâtre du Châtelet, une pièce diffusée le 22/01 sur France 5, à revoir sur France TV jusqu’en septembre 2021.

 

 Accueilli au Théâtre du Soleil où il a laissé de si beaux souvenirs, Simon Abkarian y montait un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue(Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent à la vision d’une histoire à moult rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

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Classé dans La chronique de Léo, Rideau rouge

Lettre à mes fils bien-aimés

Mes bien chers fils,

Si je vous écris au petit jour, c’est que j’en ai gros sur la patate. Non pas que vous ayez dévasté le frigo ou mis la baraque sans dessus dessous. Non, rassurez-vous, les foudres de votre daronne n’ont aucune cause ménagère. Elles devraient être provoquées par de nouveaux miasmes qui nous attaquent, alors qu’elles prennent leur principale source dans l’océan d’irresponsabilité politique qui abreuve un paquet d’élus.

Sachez qu’ils tentent de récupérer un nouveau virus pour mieux vous bâillonner et vous mettre à genoux en voulant nous faire croire que vous êtes responsables de tous les maux de la Terre : trop fêtards, trop pétards, trop rigolards, trop gueulards, trop viandards… Mes pauvres enfants, vous voilà affublés de tous les vices qui ne sont que des signes de vie. Ne les écoutez pas. Faites bombance sans vergogne.

Surtout n’allez pas croire ces voraces s’ils osent vous traiter de feignasses, ce sont des usines à esclaves. Les chaines ne sont plus en fer mais elles sont tenaces et dangereuses : les scooters et vélos qui zigzaguent et qui se scratchent pour livrer toujours plus vite, les rapidos à gratter comme les tiercés qui affament, les loteries boursières qui les engraissent, les interminables séries qui vous endorment ou les fake news qui cherchent à vous égarer du droit chemin. Celui de la vérité. Brisez ces mensonges avec vos plus belles armes : bombez la grisaille, escaladez les montagnes, rappez à plein poumons, dansez sans entrave et aimez qui vous voudrez.

Et ne vous inquiétez pas mes chéris, les virus meurent toujours quand on s’en charge avec sagesse. Alors, arborez vos masques pleins de classe que je vous ai dénichés, lavez-vous les mains au savon de Marseille, enfilez des capotes parfumées, faites les yeux doux aux passants aimants et un pied de nez aux haineux. Le rire doit toujours triompher de la peur comme l’amour de la haine. Votre maman qui vous chérit par-dessus tout et au-delà. Amélie Meffre

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Classé dans La mêlée d'Amélie

Pierre Dubois, maître elficologue !

Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs de monts en vallées. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands, les enfants et leurs parents ! Un beau cadeau en prévision des jours de fête.

 

Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.

Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.

De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».

Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».

De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles des Elfes et des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai ni sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois

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Réfugiés, près de 80 millions !

79,5 millions d’êtres humains sont aujourd’hui déracinés : près d’une personne sur cent dans le monde ! Le rapport annuel du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), une  agence des Nations-Unies, révèle des chiffres de déplacés et de réfugiés hallucinants. Un état du monde sans précédent.

 

Les chiffres laissent sans voix. Victimes des guerres, des dérèglements climatiques ou des persécutions, 79,5 millions de personnes étaient déracinées à la fin 2019. Selon le rapport annuel publié le 18 juin par le HCR (Haut-Commissariat aux réfugiés), quelques 45,7 millions d’entre elles avaient dû fuir dans d’autres régions de leur propre pays (officiellement, des personnes dites « déplacées »), les autres l’ayant quitté en espérant trouver la paix et de quoi survivre à l’étranger. Parmi celles-ci, 4,2 millions étaient en attente de réponse à leur demande d’asile.

En dix ans, le nombre de ces personnes déracinées a presque doublé et, selon le rapport, il a cru de près de neuf-millions de personnes en 2019 par rapport à l’année précédente. Le HCR rappelle en outre qu’au moins 100 millions de personnes ont été forcées de fuir leur foyer durant les 10 dernières années pour trouver refuge dans leur pays ou à l’étranger. Sur les 79,5 millions de personnes en déplacement dans le monde, 30 à 34 millions sont des enfants. C’est dans ce contexte et dans celui de la pandémie de covid-19 que fut célébrée cette année la Journée mondiale des réfugiés. Censée sensibiliser à la situation et à la cause des réfugiés du monde, elle a lieu tous les ans le 20 juin depuis 2001, année du 50ème anniversaire de l’adoption de la Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés.

Des migrations Sud-Sud, principalement

68 % de ces personnes déracinées sont originaires de seulement cinq pays, en plus des Palestiniens exilés de force depuis 1947 : la Syrie (6,6 millions), le Venezuela (3,7 millions), l’Afghanistan (2,7 millions), le Sud-Soudan (2,2 millions) et le Myanmar (1,1 million). Les autres sont en majorité originaires de Somalie, de République démocratique du Congo, du Soudan, d’Irak et de République centrafricaine. Les pays d’accueil sont aussi pour beaucoup des pays en difficulté : 80 % des personnes déracinées dans le monde « se trouvent dans des pays ou des territoires affectés par l’insécurité alimentaire et la malnutrition aigüe, dont de nombreux pays confrontés aux risques climatiques et aux catastrophes naturelles » et 85 % vivent dans des pays en développement, généralement voisins du pays qu’ils ont fui.

Ainsi, la Turquie est le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés dans le monde avec 3,6 millions de personnes, suivie par la Colombie (1,8 million incluant une grande partie des Vénézuéliens partis à l’étranger). En Europe, c’est l’Allemagne qui accueille le plus grand nombre de migrants (1,1 million fin 2019). Le HCR a comptabilisé quelque 123 700 réfugiés et demandeurs d’asile arrivés en Europe en 2019, notamment par la Méditerranée (soit une diminution de 15 % par rapport à 2018). En outre, selon le HCR, plus des trois quarts des réfugiés (77 %) « sont pris au piège dans des situations de déplacement prolongées, par exemple pour la crise des réfugiés afghans qui est entrée dans sa cinquième décennie ». Dans les années 1990, environ 1,5 million de réfugiés pouvaient rentrer dans leur pays d’origine chaque année. Un chiffre tombé à 385 000 dans la dernière décennie.

Dans un contexte de pandémie

Avec le confinement imposé par la pandémie de covid-19, la situation de ces personnes déplacées et réfugiées s’est encore précarisée. Des dizaines de milliers d’entre elles sont bloquées aux frontières et Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations unies aux réfugiés, craint que se réduisent leurs possibilités de demande d’asile. « Malgré le Covid, les populations continuent à se déplacer », alerte-t-il, notamment vers les pays pauvres où l’impact sanitaire et économique de la pandémie est considérable. Il l’est pour les populations de ces pays, il l’est aussi pour les réfugiés et les personnes déplacées, qui font partie des populations les plus vulnérables et dont les conditions de survie, souvent dans des camps aux conditions sanitaires exécrables et à l’accès à l’eau limité, les exposent particulièrement au coronavirus.

Le HCR souligne par ailleurs que la majorité des réfugiés sont accueillis dans des pays en développement où les unités de soins intensifs et les lits de réanimation et les ventilateurs sont en nombre très insuffisant. Une épidémie parmi eux aurait des conséquences incalculables non seulement sur ces populations fragiles, mais plus généralement sur l’ensemble des sociétés d’accueil et au-delà des frontières. Aider les pays concernés relève donc à la fois de la justice et de l’urgence sanitaire pour l’ensemble du monde.

Un appel à la solidarité

En France, avec d’autres organisations, la CGT a participé aux manifestations du 20 juin aux côtés des travailleurs et travailleuses sans papiers « pour exiger leur régularisation, l’égalité des droits dans les entreprises, la protection sociale et la sécurité pour tous les migrants ». Présente auprès des travailleurs migrants depuis de nombreuses années, la confédération n’a pas manqué de souligner à quel point la pandémie a mis en lumière que « des pans entiers de l’économie ne pourraient pas fonctionner sans les travailleuses et travailleurs sans-papiers ».

Ils furent « en première ligne des activités indispensables telles que le ramassage et le traitement des déchets, le nettoyage et l’entretien des locaux, des bureaux, des immeubles d’habitation, chez les particuliers dans l’aide à la personne à domicile, dans la sécurité et la mise en rayon des commerces d’alimentation, l’agriculture (…) Ils ont fait partie des « premiers de corvée », trop souvent au détriment de leur santé, en période d’épidémie ». Dans ce contexte, l’engagement de tous (syndicats, salariés et citoyens) pour les droits des travailleurs migrants, et de leurs familles, s’avère d’une importance particulière. Mieux que  la solidarité, l’humanisme en  acte. Isabelle Avran

Les chiffres du HCR :

– 79,5 millions de personnes dans le monde sont « déplacées de force fin 2019, à la suite de persécutions, conflits, violences, violations des droits humains, ou événements perturbant sérieusement l’ordre public ».

– 26 millions de personnes sont reconnues comme réfugiées (à l’étranger), dont : 20.4 millions sous le mandat du HCR, 5.6 millions de Palestiniens sous mandat de l’Office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA).

– 45,7 millions de personnes sont déplacées dans leur pays, 14,2 millions sont demandeurs d’asile.

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Alice Zeniter et son Art de perdre

Aujourd’hui disponible en édition de poche et récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le Goncourt des Lycéens en 2017, L’Art de perdre est le quatrième roman d’Alice Zeniter. L’un des ouvrages les plus passionnants sur l’histoire de l’émigration entre la France et l’Algérie. Et sur le poids du silence.

 

Trois parties, trois époques, trois personnages dans L’art de perdre pour raconter la guerre d’Algérie du côté des perdants ! La première époque raconte la vie d’Ali le grand-père, propriétaire de ses oliviers, qui coule des jours heureux en famille sur une crête de Kabylie, non loin de Palestro. Micro-société patriarcale, économie rurale, travail de la terre, mœurs traditionnels où les femmes nourrissent le clan et restent à la maison, entourées de beaucoup d’enfants. Enrôlé dans l’armée française pendant la seconde guerre mondiale, lié à la France à jamais, il se retrouve estampillé « harki », ces Algériens accusés d’avoir été à la botte de l’armée française au moment de la guerre d’indépendance. Il parvient à fuir de justesse l’Algérie en traversant la Méditerranée. À son arrivée dans l’Hexagone, la famille sera d’abord parquée en camp de transit, puis déplacée vers une bicoque cachée dans les bois avant d’être envoyée, finalement, dans un HLM.

La deuxième partie est consacrée à Hamid, le père, qui partage ce parcours d’émigration et entame son émancipation dans un appartement exigu de la cité du Pont-Féron, banlieue de Flers (Orne), mais aussi à l’école publique du coin. Devenu jeune adulte dans les années 1970, il tombe amoureux d’une femme française, rompt presque totalement avec sa famille et décide d’occulter son passé. Afin de protéger leur couple, puis leur progéniture, de la honte à ses yeux portée par ce cheminement fuyant et chaotique. Le troisième personnage, c’est Naïma, la petite fille. Parisienne, instruite, branchée art (elle travaille dans une galerie), elle ne connaît l’Algérie que comme une vieille toile de fond un peu énigmatique.

Jusqu’à ce que les attentats islamistes des années 2010 la rattrapent et la renvoient à la question de son identité.

Si Alice Zeniter s’est inspirée de sa propre histoire, elle s’est aussi beaucoup documentée. De Wikipédia aux archives les plus enfouies de l’Algérie… Cette démarche d’investigation confine à une reconstitution minutieuse de l’environnement dans lequel vivent ses personnages, à une révélation précise du cadre qui façonne leurs existences et leurs devenirs. Les mouvements de l’Histoire sont beaucoup plus qu’un simple décor. Humain, réaliste et tout à la fois romanesque, le récit emporte le lecteur dans une véritable épopée à travers la seconde moitié du XXème siècle. Le délicat mélange entre rigueur socio-historique et intimité secrète des personnages construisent un équilibre étourdissant. Et l’on se promet déjà, ébahi par tant de passages magnifiques, de relire plus tard L’Art de perdre afin d’en tirer toute la profondeur.

Un roman fascinant de nuances quand il raconte les (non-) choix des paysans kabyles face aux groupuscules du FLN, impressionnant d’atmosphère quand il raconte la terreur des mois passés sous la tente au camp de transit de Rivesaltes… Il y a les livres scolaires qui racontent l’histoire officielle commune entre la France et l’Algérie, il y a ces innombrables ouvrages, qui ont rétabli plusieurs vérités historiques, notamment sur les exactions commises par la puissance coloniale. Le roman d’Alice Zeniter donne vie à tout cela avec un sens du rythme et un élan littéraire qui envoient d’emblée l’ouvrage au rayon des grandes oeuvres. Dominique Martinez

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Charles Juliet, une plume discrète

Vient  de paraître, aux éditions P.O.L., Le jour baisse, le dixième volume du journal de Charles Juliet. Une entreprise de longue haleine, débutée en l’an 2000 avec Ténèbres en terre froide qui couvrait la période 1957-1964 !

Charles Juliet ? Un diariste à la plume singulière, qui récuse complaisance et nombrilisme, couchant ainsi sur le papier le particulier de sa vie et de son quotidien pour mieux atteindre l’universel. Une langue limpide au mot léché, où la prose sans relâche affinée sur le papier prend couleur poétique, où le phrasé finement ciselé devient gouleyante peinture pour celui qui chérit celle de Cézanne. Prix Goncourt de la poésie en 2013, Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2017, Charles Juliet est un auteur qu’il fait  bon découvrir, lire et rencontrer. Un homme aussi attachant que discret, scrupuleux disciple de Descartes, à la sensibilité exacerbée par les soubresauts de l’existence.

« Le jour baisse, dixième volume de mon journal, couvre quatre années, de 2009 à 2012. Dans les volumes précédents, je veillais à peu parler de moi. Ici, je m’expose davantage, parle de ce que j’ai longtemps tu… ». Un grand écrivain, une œuvre qui plonge le lecteur dans les méandres les plus profonds de la conscience.

À l’occasion de cette actualité éditoriale, Chantiers de culture se réjouit de remettre au-devant de la scène le portrait de Charles Juliet. Brossé lors de l’adaptation théâtrale de Lambeaux : la bouleversante déclaration d’amour à sa mère inconnue, à la Maison de la poésie de Paris. Yonnel Liégeois

 

Ancien enfant de troupe, Charles Juliet a surmonté doutes et affres de l’existence avant de publier L’année de l’éveil, son premier texte. Un écrivain singulier, un auteur discret et trop méconnu, pour qui intimité et vérité se conjuguent entre les lignes.

 À vingt-trois ans, c’est la rupture. Irrémédiable, terrible de conséquences. Un acte insensé, un pari de fou qui hypothèque à jamais l’avenir devant une vie toute tracée : en 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’ancien enfant de troupe décide de quitter l’école du Service de santé militaire de Lyon. Alors qu’il n’a pour ainsi dire encore jamais ouvert un livre, sinon des ouvrages scolaires, le jeune Charles Juliet réussit à se faire réformer, sous couvert d’une intime conviction : écrire, écrire, consacrer sa vie à l’écriture !

Un pari fou et insensé pour l’homme désœuvré qui se retrouve alors sans revenu et sans travail, sans perspective. Qui ne compte plus les heures devant la feuille blanche sans aligner un mot ou, insatisfait et désemparé, déchire le lendemain ce qu’il a laborieusement couché sur le papier la veille… « Je passais le plus clair de la journée à rattraper le temps perdu : lire, lire. J’étais pris d’une véritable boulimie de lecture, entrecoupée de moments d’errance et de doute profond sur mes capacités à tenir la plume ». Et de poursuivre : « en ces années-là, je vivais dans l’insatisfaction permanente, vraiment dans le dégoût de moi-même. Entre immense confusion et désespoir absolu. Ce qui m’a sauvé ? Le bon sens et une bonne santé, physique et mentale ! ».

Une vérité au relent suicidaire que Charles Juliet exprime aujourd’hui avec une lucidité et une sincérité étonnantes. À n’en pas douter, au sortir d’une épreuve vitale au sens fort du terme, l’homme semble avoir conquis une sérénité intérieure presque déroutante pour son interlocuteur. Rencontrer Charles Juliet, ce n’est point d’abord s’entretenir avec un écrivain et poète à la plume singulière, c’est avant tout dialoguer avec un être d’une humanité à fleur de peau, d’une attention extrême à l’écoute de l’autre, l’enveloppant d’un regard profond et libérant sa parole d’une voix comme surgie des profondeurs. « Comme l’aveu d’une infinie précaution à l’instant d’approuver ou de dénier, une intime prudence devant l’idée, prudence nourrie de longues années d’incertitude, d’inquiétude, d’exigence dans l’ajustement de la pensée », commente Jean-Pierre Siméon dans l’ouvrage* qu’il consacre à l’auteur de L’année de l’éveil, L’inattendu ou  Attente en automne. Pour quiconque revient de l’enfer, il est vrai que goûter enfin au bonheur de la vie, et de l’écriture, relève presque du miracle !

Une vie en Lambeaux … Il suffit de lire l’ouvrage de Charles Juliet au titre éponyme pour saisir le sens et la portée du mot. À peine né et déjà séparé de sa mère qu’il ne connaîtra jamais, placé dans une famille d’accueil, l’adulte qui advient mettra longtemps, très longtemps, à se connaître et se reconnaître, à panser les maux et mettre des mots sur cette déchirure première. « L’écriture de ce livre fut décisive. Sans détour, je puis affirmer qu’il y a un avant et un après, jusqu’alors je m’interdisais d’être heureux ». Avec cette révélation surprenante : « douze ans d’intervalle séparent les vingt premières pages du manuscrit du point final. Il m’a fallu faire retour sur le traumatisme inconscient de cette rupture, me libérer de mon enfance et de mon éducation militaire pour qu’advienne cet inconnu que j’étais à moi-même ». Un ouvrage où le petit d’homme devenu grand chante l’amour de ses deux mères, l’inconnue dont il reconstruit le paysage intime avec des mots poignants et bouleversants et l’autre, cette paysanne à l’amour débordant pour l’enfant recueilli… Fort d’une éblouissante maîtrise du verbe, l’auteur nous embarque sur ces flots insoupçonnés de l’inconscient où luit, au plus profond de la noirceur, l’étincelle de vie qui change tout. Celle de l’espoir. Auparavant, il en avait expérimenté quelques bribes. Au travers d’émois esthétiques et poétiques : la peinture de Cézanne et la rencontre du plasticien Bram Van Velde, la découverte des poètes Blas de Otero et Machado… Charles Juliet, un écrivain de l’intime ? Le diseur de l’insondable, plutôt. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans L’année de l’éveil, un authentique récit d’initiation à la vie et à l’amour. L’auteur y conte ses longues années d’enfant de troupe, la dure loi de la vie en collectivité, les corvées et contraintes de la règle militaire, la découverte de la femme et de la tendresse.

Étonnamment, celui que l’on imaginait solitaire et contemplatif, l’écrivain à la plume si finement léchée et au verbe se jouant d’une si lancinante musique intérieure, Charles Juliet le susnommé se révèle pleinement présent en son temps. Qui pose un regard acéré sur la vie de la cité, qui décrit avec justesse la société dans laquelle il est immergé. Obsédé par ces injustices dont il est témoin au quotidien, révolté par l’état de cette planète riche qui n’a jamais autant fabriqué de pauvreté, plaidant avec vigueur pour un sursaut de conscience et d’éthique… « La question de la jeunesse me hante, me désespère parfois, elle ne me quitte jamais : qui peut se satisfaire de la vision d’une jeunesse perdue ? ». Aussi, accepte-t-il fréquemment de dialoguer avec les lycéens. « Pour rejoindre leur angoisse et leur dire : étonnez-vous de vous-mêmes et de la vie, ne partez pas battus. Je souhaite aussi qu’ils comprennent que l’acte d’écrire n’est pas un geste dérisoire dans une société où règne la confusion la plus noire ». L’exigence, éthique et morale ? Pas de vains mots pour un homme qui les couche chaque jour sur le papier en lignes de clarté. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

L’année de l’éveil, de Charles Juliet (texte intégral, suivi d’un dossier établi par Isabelle d’Orsetti. Folioplus classiques / Gallimard, 273 p., 7€70). À lire aussi :  Lambeaux (Folio / Gallimard, 160 p., 6€), Attente en automne (Folio / Gallimard, 208 p., 6€), L’inattendu (Folio / Gallimard, 240 p., 7€70).

* La conquête dans l’obscur, Charles Juliet, de Jean-Pierre Siméon (JMP éditeur, 126 p., 11€).

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La République, rempart contre l’obscurantisme

En pleine crise économique et sociale, le chef de l’État relance son projet de « stratégie contre les séparatismes ». Alors que la puissance publique devrait veiller à la cohésion nationale et à l’apaisement des tensions, elle prend le risque de stigmatiser la population musulmane et certains territoires, estime Malik Salemkour. Entretien avec le président de la Ligue des droits de l’Homme.

 

Christine Morel – Le président de la République s’est exprimé en prévision d’un projet de loi à l’automne. Ayant maintes fois repoussé le sujet, n’a-t-il pas laissé s’installer la confusion dans le débat public ?

Malik Salemkour – En effet, le problème c’est que depuis fin 2019 le président de la République a inscrit dans l’espace public ce débat sur « le séparatisme » et « les séparatismes » sans jamais bien le définir. À chaque fois, notamment à Mulhouse en février, ses exemples portent sur l’Islam et les relations entre l’Islam et l’État. Donc finalement, à chaque fois, bien qu’il s’en défende, le débat sur le séparatisme alimente la stigmatisation de l’Islam et des musulmans. Après, c’est évident qu’il faut lutter contre le terrorisme et les comportements sectaires. Toutefois, ayant réduit les moyens de la Mission de lutte contre les sectes, le gouvernement est un petit peu ambigu. Ce qui est clair aussi, mais pas suffisamment réaffirmé, c’est que l’obscurantisme avance lorsque la République recule. Or, les propositions de Jean-Louis Borloo sur la politique de la ville et sur la politique des quartiers n’ont pas été retenues. Quant au plan de relance, il ne tient pas compte de la nécessité de remettre du service public et des moyens pour l’égalité, notamment en matière d’accès à l’emploi mais aussi pour travailler sur l’égalité entre les femmes et les hommes, sur la lutte contre le patriarcat. Et la question ne relève pas d’une religion. C’est celle des femmes qui aujourd’hui affirment légitimement qu’elles ont non seulement des droits, mais des droits égaux à ceux des hommes y compris pour vivre habillées comme elles le souhaitent dans l’espace public. Tout cela relève d’un travail d’éducation, d’éducation populaire et d’un soutien aux associations.

C.M. – Parler de lutte contre le séparatisme n’est donc pas la bonne porte d’entrée pour traiter de ces questions ?

M.S. – Concernant la préparation du projet de loi sur le séparatisme, les pistes évoquées par Marlène Schiappa et Gérald Darmanin mélangent un peu tout. Il y a, par exemple, le non-recours aux imams détachés et le financement des cultes. C’est très bien, mais faut-il lier ces sujets au séparatisme ? La notion de séparatisme est quand même marquée historiquement. Elle vise des gens qui ne s’inscrivent pas dans la République et veulent en sortir. Or, les musulmans sont parmi les premiers à affirmer leur droit à l’égalité, à la non stigmatisation et donc à la reconnaissance du racisme. S’il peut y avoir débat autour du terme d’islamophobie qui désigne ce racisme, le 10 novembre 2019, celles et ceux qui manifestaient contre « l’islamophobie » demandaient l’égalité des droits, la justice et la non-discrimination. Ce n’était donc pas un mouvement séparatiste puisqu’il affirmait sa volonté d’être pleinement dans la République et qu’il ne visait pas à imposer une loi au-dessus des autres. Qu’il y ait des avis divergents sur la pratique religieuse, musulmane ou autre, comme quand une partie du monde catholique s’oppose à l’IVG, c’est heureux. Et ce sont la société française et la loi qui font rempart. De la même façon, lorsque les intégristes considèrent que les enfants doivent pratiquer ou s’habiller de manière particulière, la société réagit. Dans un cas comme dans l’autre, est-ce pour autant du séparatisme ? Il faudrait plutôt s’interroger : comment on essaie d’apaiser la société française, comment on lutte contre les dérives sectaires, contre les écoles non conventionnées de toutes obédiences qui déploient des incitations à la haine, à l’injustice ou à l’inégalité entre les femmes et les hommes. Ce ne sera certainement pas avec cette loi qui crée un sentiment de suspicion, surtout un climat de division.

C.M. – Avant d’évoquer celle sur le séparatisme, le chef de l’État voulait revoir la loi sur la laïcité. N’y aurait-t-il pas une confusion omniprésente entre les deux ?

M.S. – Oui, mais nous avons une vraie difficulté aujourd’hui. Depuis une dizaine d’années, la question de l’incompatibilité de l’Islam dans la République est posée par certains. Toutes les religions, dès lors qu’elles respectent la loi et l’ordre public, ont leur place. Il n’y a pas à définir comment on doit penser, comment on doit pratiquer, est-ce qu’on doit croire en Dieu, lequel, etc… Sauf que certains pointent l’idée qu’il y aurait des religions intégrées, acceptées, acceptables et d’autres qui, par essence, ne pourraient pas l’être. Or, il y a aussi un catholicisme politique qui veut fonder une certaine vision de la famille, une certaine vision du droit des femmes, une certaine vision de l’éducation sectaire, voire intégriste. Autant de visées qui doivent être combattues par les lois de la République, la laïcité doit protéger chacune et chacun de sa liberté de conscience, de sa liberté de croire ou de ne pas croire. Il peut y avoir des débats qui mettent en conflit des droits et des libertés, la question du voile divise depuis 1989 la société française. Quel est le degré entre la liberté de pratiquer et de porter des signes religieux et celui de l’émancipation, de l’égalité ? En France, on a le droit d’être aliéné, d’être dépendant ! L’enjeu fondamental ? Que la République permette à chacune et chacun en l’espèce de pouvoir s’émanciper, de pouvoir changer de religion, de pouvoir appliquer les règles qu’elle veut, et non celles d’une religion. C’est cela qu’il faut affirmer, c’est cela qu’il faut défendre.

C.M. – Ne chercherait-on pas à judiciariser le communautarisme ?

M.S. – Là-dessus, le président de la République a été clair. Dès octobre 2019, il a souscrit à l’idée que ce terme ne veut rien dire, il ne l’a plus utilisé. Heureusement qu’il y a des communautés, de destin, territoriale ou affinitaire… Si le terme de communautarisme est mal défini, on voit bien ce qu’on veut lui faire dire : des gens qui astreignent un groupe à définir ses propres règles, ses propres lois qui ne seraient pas celles de la République. D’où la nécessité à réaffirmer, sur l’ensemble de l’espace public, la liberté, l’égalité et la fraternité. Dans tous les quartiers, sur tous les territoires, chacune et chacun est un sujet de droit, non le sujet d’une religion ou d’une secte : être libre en conscience, être libre dans sa foi ou sa non foi.

C.M. – Le climat est déjà très tendu… Gérald Darmanin prépare la loi sur le séparatisme et pointe en même temps « l’ensauvagement d’une partie de la société ». Comment l’analysez-vous ?

M.S. – Nous sommes en effet dans un climat de violence verbale et de haine, notamment sur les réseaux sociaux, de faits divers qui sont insupportables. Est-ce pour autant de « l’ensauvagement » ? Le ministre de la justice et le président de la république sont venus corriger ce terme, mais celui-ci laisse entendre qu’il y aurait, en France, des sauvages, donc des individus non éduqués qui, par essence, ne seraient pas des citoyens et seraient même structurellement dans l’incapacité de l’être. Oui, il y a de la violence, donc il faut la combattre, oui, il y a de la haine en ligne, alors il faut travailler sur comment ça se diffuse et comment on la prévient. C’est ce que fait l’Observatoire de la haine en ligne mis en place par le CSA. Après, se pose une question de fond : comment on remet la population française en capacité de délibérer de façon contradictoire mais pacifique ? C’est aujourd’hui un véritable enjeu, notamment concernant la façon dont l’information est portée. C’est trop souvent en favorisant les tensions, par le choix de caricatures ou de têtes de gondoles condamnées pour incitation à la haine raciale, tel Éric Zemmour. Comment pacifier le débat ? Dans le dialogue civil, dans le dialogue social, l’État d’abord doit être exemplaire, en ne rejetant pas les oppositions ou les critiques par l’arrogance et le mépris. Je pense au mouvement des gilets jaunes mais il en va de même quand des citoyens considèrent que les questions environnementales sont essentielles, quand une convention citoyenne affirme que telle ou telle mesure devrait être prise : l’exécutif ne doit pas les comparer à la secte reculée des Amish et laisser entendre qu’ils ne sont « pas au niveau ». La parole publique des hommes et femmes politiques – encore plus celle du gouvernement – se doit de respecter chacun. Des opinions contradictoires ne peuvent pas être reçues avec mépris, par le dénigrement et finalement par l’indignité.

C.M. – À vous écouter, l’exécutif mine à lui seul la cohésion nationale…

M.S. – C’est clair ! Quand on commence à dire qu’il y a des ennemis de l’intérieur et des acteurs qui agiraient pour détruire la République, je crois qu’on est dans la disproportion. En plus, on coure le danger de jeter les musulmans, notamment, entre des mains qui ne sont pas celles de la République. Or, celle-ci doit au contraire accueillir chacun, qu’il soit croyant ou pas. De plus, alors qu’il y a tant d’enjeux économiques, sociaux, environnementaux et sanitaires à l’actualité, il faut s’interroger sur l’opportunité de ce projet de loi. Mettre le séparatisme en pâture dans le débat public ne va pas aider à la cohésion nationale dont on a besoin dans une période de crise profonde. Pendant le confinement, la solidarité était pleine et entière, il n’y avait que des habitants en France, quels que soient leur religion et leur âge : on était tous ensemble à essayer de vivre ces moments difficiles. Face à la crise économique et sociale qui pointe, à ces centaines de milliers de chômeurs et aux difficultés économiques que beaucoup vont vivre, il y a besoin d’union et de solidarité. Nous n’avons pas besoin d’un État qui vient jeter la suspicion sur une partie de la population et sur certains territoires, nous avons besoin d’une puissance publique qui rassemble et protège. Propos recueillis par Christine Morel

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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

 

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, les coups de ciseau sur la pierre… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

 

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11/20. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 01/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mardis et mercredis de septembre au 16/10, fermé tous les mercredis du 17/10 au 01/11. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale».

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David Lescot, de retour en classe !

Dans le cadre du festival « Un été solidaire », se joue jusqu’au 29/07 au Théâtre de la Ville-Les Abbesses (75) J’ai trop d’amis ! Dans la mise en scène de David Lescot, l’auteur et artiste associé du lieu. Les états d’âme d’un jeune collégien, entre humour et tendresse.

 

Mains dans les poches et casquette vissée sur le crâne, dans la cour de récréation de son nouvel établissement il fait front ! Il n’en mène pas large, pourtant, celui qui joue au gros  dur… Face à lui, le directeur du collège égrène les noms des élèves qui composeront les diverses classes de sixième : se retrouvera-t-il avec sa bande de copains du CM2 ?

Las, pas de chance, il est projeté seul dans cette maudite classe de 6ème D, au milieu d’une bande d’irréductibles anonymes conduite par Clarence, le fort en gueule mais nul en thème… Un grand moment de solitude pour le jeune gamin qui va devoir gagner sa place en terre inconnue ! D’autant que les déboires s’accumulent en cette fin de journée de rentrée scolaire : sa petite sœur nouvelle élue en maternelle qui accapare l’attention de ses parents, le complot qui l’a propulsé délégué de classe sans même qu’il soit candidat. Pire encore : pas de chaussures de marque aux pieds, ni de téléphone portable en poche… Il y a vraiment de quoi en perdre ses repères, et le moral. Pendant près d’une heure de spectacle, dans un soliloque subtilement entrecoupé des babillements du plus bel effet de sa sœur et des commentaires pas très éclairés de son voisin de table, le jeune promu dans la cour des grands va capter l’attention du public, non sans humour et tendresse.

Un dispositif scénique d’une extrême simplicité, mais très ingénieux avec un coffre de bois qui devient en un tour de main table d’école, chambre ou salon familial, une écriture ciselée au cordeau, au plus près du langage des enfants de ce troisième millénaire…  Avec J’ai trop d’amis, sa nouvelle création à la demande d’Emmanuel Demarcy-Mota, le patron des lieux, David Lescot se la joue fort et juste ! D’abord dans sa prise au sérieux des interrogations et doutes à hauteur d’enfant, ensuite par sa maîtrise des dialogues qui plonge tout son monde, petits ou grands, jeunes et leurs parents, sans mise au coin ou au piquet, dans l’imaginaire d’un temps révolu pour les uns et à venir pour les autres. Une mise en jeu fort ludique et inventive des interprètes, toutes féminines même dans les rôles masculins, entre rire et émotion pas une seule once d’ennui jusqu’à ce que la cloche sonne l’heure de la récré ! Yonnel Liégeois

La pièce sera reprise, du 4 au 14/11 au Théâtre de la Ville, espace Cardin-Studio

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