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Charleville, entre gaines et fils

Du 20 au 29 septembre, entre Place Ducale et Mont Olympe, Charleville-Mézières (08) organise la 20ème édition de son Mondial des Marionnettes. Le plus grand festival dans son genre à rassembler troupes et artistes venus des cinq continents ! Qui se la joue In et Off, même dans les locaux de la CGT des Ardennes !

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et « fils rouges » du festival (Claire Dancoisne et son Théâtre de la Licorne, Basil Twist le natif de San Francisco mais citoyen de New York), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant : un vingtième anniversaire, le bel âge !

Directrice du festival depuis 2008, Anne-Françoise Cabanis est mandatée pour le rappeler avec conviction tous les deux ans, « comme un rituel désormais bien rodé, la ville se métamorphose, neuf jours durant, en un immense castelet ». Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui en France et dans le monde. Selon la spécialiste, la marionnette a su mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique, conquérir l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ». Et de souligner avec force plaisir, à l’ouverture de cette vingtième édition, la vitalité de cet art aux multiples visages : « On la croyait moribonde, d’un autre temps, infantilisante ou ridicule, sur les pavés de Charleville-Mézières la marionnette est venue prendre son indépendance, clamer sa modernité et s’émanciper de tous carcans » !
L’homme qui rit d’après le roman de Victor Hugo, la création de Claire Dancoisne, en fournit un bel exemple. Fil rouge de la présente édition, le Théâtre la Licorne illustre à sa façon la riche diversité de ce que peut être la marionnette du troisième millénaire. Sa singularité ? Son incroyable capacité et habilité à s’emparer des grands textes littéraires pour leur insuffler une vie autre, dramatique et poétique, en mélangeant de concert masques, objets animés et formes humaines, pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable ! Claire Dancoisne offre là, avec la complicité de Francis Pedruzzi pour l’adaptation et Bruno Soulier pour la musique, une fantastique illustration du roman de Victor Hugo. Entre masques et monstruosités déroutantes, l’histoire de Gwynplaine, cet enfant-prince défiguré par de cupides forains et offert en pâture comme bête de foire… Un magnifique spectacle, captivant-dérangeant-émouvant, pour petits et grands ! Enfin, outre une baraque foraine installée sur la superbe Place Ducale comme espace de rencontres artistiques, avec La Green Box, solo pour un comédien masqué, Claire Dancoisne recrée le petit théâtre ambulant inventé par Victor Hugo et décrit dans L’Homme qui rit. Sise à Dunkerque, la compagnie ferraille ainsi depuis des décennies entre « bidouille, masques et machines improbables » pour transformer et enchanter notre vision du monde.

Quant au grand marionnettiste américain Basil Twist, il présente Dogugaeshi. Plusieurs fois primé, ce spectacle est basé sur une forme de théâtre de marionnettes japonais traditionnel, le Ningyo Joruri. Trois films, captation de ses précédentes créations, seront également projetés : « Arias with a twist: the docufantasy », « Symphonie fantastique » et « Behind the lid ». À voir également, une exposition rétrospective de ses spectacles à travers les photographies de l’américain Richard Termine. De grandes figures de la marionnette seront encore présentes à Charleville cette année. Bérangère Vantusso bien sûr, fil rouge en 2013 qui revient avec sa compagnie Trois-Six-Trente présenter Alors Carcasse… À ne pas manquer encore, la compagnie Les anges au plafond qui s’associe à l’italien Fabrizio Montecchi du Teatro Gioco Vita pour donner De qui dira-t-on que je suis l’ombre ?, Laura Fedida et ses émouvants Psaumes pour Abdel, le Turak Théâtre avec son Incertain monsieur Tokbar, les Padox en maîtres du désordre qui arpenteront une nouvelle fois les rues de la ville, le Collectif F71 qui conte et dessine Noire, l’histoire authentique de Claudette Colvin qui refusa de céder son siège de bus à une passagère blanche, La Soupe compagnie avec Je hurle, un cri poignant et poétique en faveur des femmes afghanes et de toutes celles qui tentent de vivre debout, Simon Wauters et son tragique Ashes to ashes pour ne jamais oublier l’horreur du camp de Birkenau… Sans omettre Les Habits neufs de l’Empereur, adaptés du Conte d’Andersen par la compagnie Escale.

Pour ce cru 2019, la CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival : depuis dix ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « La Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cette année encore, cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille six compagnies (On regardera par la fenêtre, le Théâtre Burle, le Théâtre Exobus, La Mue/tte, Les Bad’j, L’échelle) pour dix spectacles, en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival (une permanence syndicale quotidienne sous l’égide du SFA), en particulier le 25/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux de la fédération du spectacle CGT.

Au pays de Rimbaud, une nouvelle fois les pantins à visage humain vont faire parler d’eux : entre rire et émotion, de belles heures à venir pour les carolomacériens, comme pour tous les amoureux de la marionnette ! Yonnel Liégeois

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La vie scolaire, un film d’école

En 2017, il y eut Patients, le film adapté du roman autobiographique au titre éponyme de Grand Corps Malade. Aujourd’hui, le slameur et son co-scénariste, Mehdi Idir, reviennent au cinéma avec La Vie scolaire. Une comédie douce-amère en forme de plongée dans un collège de banlieue.

 

La rentrée des classes a sonné, les ados ont repris les sacs à dos et le chemin du collège. La sortie de La Vie scolaire, le deuxième film du slameur Grand Corps Malade et de son co-scénariste, Mehdi Idir, a marqué la fin de l’été. Les films qui font le portrait de l’école en banlieue sont devenus un classique dans un contexte où la question de l’enseignement et de l’éducation s’impose de plus en plus comme un enjeu crucial dans l’opinion publique, notamment dans ces zones dites prioritaires. L’an dernier, à cette même époque, sortait le caricatural Les grands esprits, avec Denis Podalydès. La Vie scolaire a le mérite de prendre le point de vue de l’équipe des surveillants à laquelle le titre fait explicitement référence.

Samia, une jeune conseillère principale d’éducation (CPE) débarque dans un collège de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) après avoir travaillé en Ardèche. Ses bonnes intentions chevillées au corps, elle découvre les enseignants et les élèves de cet établissement difficile, classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP), et va en particulier avoir à faire à une classe de quatrième « sans option » où sont rassemblés les laissés pour compte.

Un film sincère

Tourné dans et avec les habitants de la cité des Francs-Moisins, le film tire avantage d’une sincérité alliée à une belle énergie, de quelques situations comiques et de dialogues souvent en verve. C’est un franc hommage à l’humour et à la vitalité des quartiers populaires au sein desquels les difficultés socio-économiques et culturelles pèsent lourd dans l’échec scolaire. Le récit évite la vision manichéenne grâce à un scénario inspiré du vécu de Mehdi Idir, mais il reste en surface et se disperse dans des scènes anecdotiques ou des runnings gags qui se répètent gratuitement. La tonalité douce-amère qui se dégage du parcours de Yanis, adolescent moyen, de bonne volonté mais qui ne parvient pas à trouver sa place, est en revanche un registre sur lequel le film touche juste.

Dans un cadre scolaire où l’exploit tient autant de l’apprentissage de la vie en société que de celui de l’acquisition des savoirs, les insondables solitudes de l’adolescence restent hors de portée. Dominique Martinez

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Crimp fait son cinéma, Avignon 2019

Jusqu’au 22 juillet, se donne au Gymnase du lycée Aubanel Le reste vous le connaissez par le cinéma. Un texte de Martin Crimp, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau. Sans oublier Les soliloques du pauvre au Théâtre des Carmes et J’ai rencontré Dieu sur Facebook au 11*Gilgamesh Belleville.

 

La seule question que l’on se pose à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, est de savoir pourquoi ce n’est pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le « la » de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes

© Christophe Raynaud de Lage

d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle.

Une réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (disons le Liban actuel…) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et chaises d’une salle de classe pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes issues de Gennevilliers, qui seront sur scène durant toute la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non-professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… Et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière : Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel ! Il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient servis par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj.

Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou, tout à la fois. Sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc… Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Les soliloques du pauvre : Un texte de Jehan Rictus, mise en scène de Michel Bruzat, Théâtre des Carmes. Un homme, solitaire, crie sa colère. Porte-parole des miséreux, face à tous les nantis de la terre… « Rictus est l’ami des pauvres, des gueux, des trimardeux, des peineux, de tous les traineux », rappelle Michel Bruzat qui met en scène Les soliloques du pauvre au Théâtre des Carmes. Un long monologue en argot, cette langue française des bas-fonds chantante et enchantante, écrit en 1885 par un authentique poète du peuple, un François Villon du XIXème siècle. Qui s’insurge aussi et déjà contre le mépris des possédants à l’encontre des invisibles, de tous les laissés pour compte. Un texte qui résonne avec force et vigueur en ces temps troublés qui agitent nos contemporains, sur les ronds-points ou bien ailleurs, dans certains quartiers de Marseille ou dans nos provinces déshéritées, sur les quais de Nantes ou au cœur des urgences hospitalières… Des mots simples mais criants de vérité pour dénoncer misère et exploitation de tout temps, une poésie crue mais criante de beauté pour clamer la dignité et le respect de tout être humain. En dialogue avec l’accordéon discret mais déchirant de Sébastien Debard, Pierre-Yves Le Louarn est poignant de naturel. Emmitouflé dans sa couverture élimée pour ne point se cailler les miches, il est plus et mieux qu’un simple récitant de litanies surgies d’un autre temps. Il est Rictus, éructant la prière païenne du temps présent. Yonnel Liégeois

J’ai rencontré Dieu sur Facebook : Texte et mise en scène d’Ahmed Madani, Théâtre 11*Gilgamesh Belleville. La mère est enseignante, une femme bien sous tous rapports, intelligente et cultivée. Proche de sa fille, une adolescente toute aussi aimante et sage, du moins en apparence… Qui, progressivement, change d’attitude, se referme et s’enferme, s’oppose et se rebelle ! La cause ? Sa rencontre sur les réseaux sociaux avec un individu qui laisse entrevoir des chemins de libération insoupçonnés entre les lignes du Coran, lui suggère de tout quitter et de convoler en de justes noces sur la route du djihad et du paradis. « Évoquer les faux-semblants, les manipulations (…) pour parler de la solitude et de la désorientation d’une jeunesse qui cherche sa place dans une société fragilisée est une entreprise palpitante », commente l’auteur et metteur en scène. Un projet machiavélique, disséqué sur scène, jusqu’à ce jour où, supercherie et mascarade, tombent les masques. Un heureux et salvateur renversement de situations qui, hélas, ne semble pouvoir se jouer que sur les planches d’un théâtre : entre drame et comédie, d’une écriture subtile et dans une mise en scène alerte, Madani s’empare d’une actualité brûlante pour dénoncer avec force la confiscation d’idéaux spirituels au service de projets mortifères. Et s’élever face à la dangerosité de Facebook, cet espace de réalité virtuelle propice à tous les mensonges et endoctrinements. Yonnel Liégeois

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Une leçon de comédie, Avignon 2019

Jusqu’au 28/07, se donne « La dernière bande » au Théâtre des Halles. Avec Denis Lavant, dans une mise en scène de Jacques Osinski. Sans oublier « Et le cœur fume encore » au 11*Gilgamesh Belleville et « Moi, Bernard » à La Caserne.

 

Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, toujours au Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà… Toujours en compagnie de Beckett, mais dans La dernière bande, cette fois-ci.

Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés. On pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin, disons simplement que nous sommes ailleurs.

La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé.

Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

Et le cœur fume encore : Conception et écriture Alice Carré et Margaux Eskenazi, dans une mise en scène de Margaux Eskenazi, Théâtre 11*Gilgamesh Belleville. Second volet d’un diptyque intitulé Écrire en pays dominé, le premier proposant une traversée des courants de la négritude et de la créolité, il s’agit là de plonger, littéralement et littérairement, de l’Algérie coloniale à la France d’aujourd’hui qui a toujours beaucoup de difficultés à parler de « la guerre » et d’en faire mémoire d’une génération l’autre : trop de violences tues, trop de parcours de vie brisés, trop de mémoires cachées, trop de souffrances rentrées… Fruit d’un patient recueil de témoignages, familiaux ou proches, de partages avec historiens et écrivains, sur la scène sont rassemblés appelés du contingents comme soldats de métiers, sympathisants du Parti communiste ou de l’O.A.S., fils de harkis ou membres du FLN ! Pour se conter, se raconter et nous raconter leurs peurs, leurs angoisses, leurs désillusions. La grande qualité de la représentation ? Les non-dits ou mots dits s’échangent dans la compassion et l’humour, entre cris, pleurs ou colères des uns et des autres. Des paroles singulières qui croisent celles de grands témoins, tels Kateb Yacine, Édouard Glissant, Assia Djebar et Jérôme Lindon… Une pièce d’une grande force émotionnelle qui, sans didactisme mais avec une incroyable puissance d’humanité, marie avec justesse et talent petite et grande Histoire ! Une jeune troupe pétillante d’énergie, du théâtre documentaire de haut vol. Yonnel Liégeois

Moi, Bernard : Une adaptation de la correspondance de Bernard-

©Marc Philippe

Marie Koltès, conception et interprétation Jean de Pange, dans une mise en scène de Laurent Frattale, La Caserne. Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! S’emparant de sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre, à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, une mise en espace des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident et qui brûle sa vie à la quête d’autres cultures, d’autres continents, d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès, Yonnel Liégeois

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Du big bang à nos jours, Avignon 2019

Seul en scène, jusqu’au 28/07 à l’Espace Alya, Fabio Alessandrini joue « L’équation ». Un geste théâtral rare, dont l’argument seul est la science. Un voyage de quinze milliards d’années au cœur de l’Univers entre science, littérature et comédie ! Sans oublier « Le champ des possibles », au Théâtre Transversal.

 

Sous le regard extérieur de Karelle Prugnaud, Fabio Alessandrini a composé et mis en scène L’équation, qu’il interprète seul à l’Espace Alya. Chose rare, il y va d’un geste théâtral dont l’argument est la science, sur une partition verbale établie à partir de textes littéraires et savants intelligemment adaptés et tressés (Kafka, Italo Calvino, Tzvetan Todorov, Erik Orsenna, Stephen Hawking, Einstein, Michel Cassé, Marcello Buiatti, etc.). Il s’agit, en une heure dix d’horloge, de survoler l’histoire du monde, du big bang à nos jours, sans omettre au passage les données de la mécanique quantique et de l’astrophysique, de la biotechnologie et de l’optogénétique (domaine neuf de recherche et d’application associant l’optique à la génétique), en se risquant jusqu’à l’évocation des luttes théoriques entre transhumanistes et bioconservateurs. Vaste programme !

Fabio Alessandrini (Cie Teatro di Fabio, sise à Compiègne), beau parleur et beau joueur, assume son dessein vertigineux dans une sorte d’enjouement généreux, au sein duquel la mimique et la virevolte presque dansée donnent parfois l’idée précise du tourbillon des planètes. Il est magistralement aidé en cela par la création vidéo de Claudio Cavallari, brillant inventeur de cosmogonies changeant en permanence au doigt et à l’œil, tandis que Nicolas Coulon, maître du son, a su créer une musique des sphères étonnamment crédible. Le tour de force de L’équation consiste en un subtil mélange d’érudition et de familiarité, quand bien même, à certains moments, la hauteur des spéculations peut dépasser des ignorants dans mon genre. Peu importe. Ils n’ont qu’à s’informer. Pour ma part, je vais m’y mettre, tiens, à l’étude des neutrinos qui « traversent la terre à la vitesse de la lumière sans subir la moindre interaction ». Et à quand le selfie devant le trou noir hypermassif situé au cœur battant de notre galaxie ? Blague à part, mine de rien, Fabio Alessandrini a mis sur pied un dispositif instructif à l’échelle de 15 milliards d’années.

Un stand-up intergalactique matérialiste athée, qui serait rêvé par le singe de Kafka de Rapport à une académie, après sa lecture assidue des Origines des espèces de Charles Darwin. On se rappelle Pascal, « le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Ça parle, dorénavant. Jean-Pierre Léonardini

À voir aussi :

Le champ des possibles : De et par Elise Noiraud, Théâtre Transversal. Après avoir évoqué l’enfance et l’adolescence dans ses deux précédents spectacles, Elise Noiraud s’empare cette fois d’un épisode souvent épineux de la vie, le passage à l’âge adulte. Nul doute que la comédienne a puisé dans ses propres souvenirs pour nous conter l’histoire de cette jeune fille qui, nantie de son baccalauréat, décide de quitter son Poitou natal pour s’inscrire dans une université parisienne. Une rupture avec les amis, un environnement connu, un milieu familial, surtout avec une mère fort aimante… Qui n’a de cesse de rappeler à sa fille ses devoirs et obligations envers la tribu ! Une atmosphère pesante, contraignante, étouffante pour la jeune étudiante qui aspire enfin à couper le cordon en dépit des contraintes de la vie parisienne et du sentiment de solitude pour la première fois intensément éprouvé. D’où les questions qui la taraudent : comment régénérer des liens sans blesser, comment affirmer sa liberté sans renier son passé, comment conquérir son autonomie sans rompre avec ses géniteurs ? À l’école de la vie, la conquête de la liberté n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

Solitaire et solaire, une chaise et une tenue de rechange pour seuls accessoires, Elise Noiraud excelle en cet exercice d’introspection particulièrement périlleux ! Une narration-confession rondement menée, avec force naturel et sans un mot de trop, des effets comiques qui désamorcent toujours à bon escient l’éventuelle pesanteur psychologisante des situations… Une comédienne surtout au talent rare dans son incroyable capacité à interpréter moult personnages d’un revers de main ou de réplique. À l’instar de son héroïne en quête de maturité, elle use d’une énergie débordante, entre humour et émotion, et d’une exceptionnelle qualité de jeu, pour emporter le public dans ses pérégrinations poitevines. Et le convaincre de son statut de grande interprète. Yonnel Liégeois

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Un conte pour enfants ? Avignon 2019

Jusqu’au 12 juillet, à la Chapelle des Pénitents blancs, se donne « Blanche-Neige, histoire d’un prince ». Une pièce de Marie Dilasser, dans une mise en scène de Michel Raskine. Sans oublier « Ventre » à Présence Pasteur et « Discours de la servitude volontaire » à la Bourse du travail.

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs, qui estiment n’avoir pas ou plus grand-chose à voir avec elle, passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés, n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques

points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte.

Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie, avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante de notre monde. Drôle de rictus. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Ventre : Une pièce du québécois Steve Gagnon, dans une mise en

©Or Katz

scène de Vincent Goethals, Présence Pasteur. Pour ce jeune couple en pleine crise existentielle, à deux pas de la rupture, en équilibre instable au bord du gouffre, la question est vitale : comment faire pour ne pas oublier d’aimer ? Comment faire pour retrouver le chemin de nos bouches, de nos mains, de nos ventres ? Nus dans la baignoire, dépouillés de tous leurs oripeaux et vêtements symboles d’une société en perdition, parviendront-ils à clarifier un possible chemin d’avenir commun, réussiront-ils à laver –lever – trahisons et soupçons de l’une et l’un envers l’autre ? Un huis-clos intimiste qui déborde d’une chambrée en désordre pour interroger le désordre du monde dans notre rapport à autrui. De manière simple, spontanée, sans intellectualisme ni pathos superflus, avec pudeur comme la nudité affichée des deux comédiens, Julie Sommervogel et Clément Goethals, étonnants de naturel dans leur interprétation à haut risque ! Deux êtres au bain d’une exclusive passion, au bord d’une mortifère explosion, au ban d’une société en état avancé de décomposition… Une mise en scène réglée au cordeau, sans fioritures, qui se joue derrière et devant un rideau, quelques touches de couleurs et deux ou trois bibelots pour qu’affleure en pleine lumière la profondeur des sentiments. Pour que le soleil, parce que l’amour est au rendez-vous, n’est d’autre choix, encore, que de se lever ! Yonnel Liégeois

Discours de la servitude volontaire : Texte de La Boétie, adaptation et mise en scène de Stéphane Verrue, La Bourse du travail. « Quand j’ai découvert ce texte, il m’a littéralement sauté à la figure ! », avoue Stéphane Verrue. « Comment un jeune homme du XVIe siècle pouvait-il me parler aussi directement, aussi clairement, à moi, citoyen français cinquantenaire du XXIe ? ». Et François Clavier, formidable comédien, l’un des plus talentueux de sa génération, de s’en emparer illico et d’écumer alors scènes nationales, centres culturels et cours de lycées pour le faire entendre au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations : « Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies ». Un appel au sursaut, à la révolte, à l’engagement citoyen, à ne surtout pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Comédiens, le saut dans le grand bain

Jusqu’au 30 juin, les jeunes comédiens de sept écoles du Théâtre Public investissent la Cartoucherie. Plus précisément, le théâtre de l’Aquarium et celui de l’Épée de bois… Pour montrer leurs travaux de fin d’études, faire apprécier leurs talents ! Parmi eux, lors de la dixième édition de cet original festival, les élèves de l’Académie de l’Union, sise à Limoges et dédiée aux Outre-mer.

 

Ils sont tous là, une foultitude de jeunes enthousiastes et déterminés ! Prêts à affronter le regard du public parisien, faire apprécier leurs talents et vibrer aux applaudissements des spectateurs venus en nombre saluer leurs performances… Ils viennent de la région parisienne ou de Lausanne, de Bordeaux et Marseille, de Cannes et de Limoges, toutes et tous élèves-comédiens, pour participer à cette dixième édition du Festival des écoles du Théâtre Public. Jusqu’au 30 juin, une manifestation originale initiée par François Rancillac, le directeur du Théâtre de l’Aquarium en fin de mandat. « Ce festival, malgré l’absence criante de tout soutien public, aura donc tenu bon durant une décennie », constate avec enthousiasme le metteur en scène. « Il permet à ces jeunes pousses gorgées de promesses de se présenter au public, aux professionnels et aux critiques à travers l’acte même de création ». Au programme,  les « spectacles de sortie » des sept écoles invitées, conçus sur mesure par des metteurs en scène choisis pour leur talent et leur goût de la pédagogie. Une démarche qui porte ses fruits, puisque la Comédie de Béthune inaugure en septembre prochain sa première classe préparatoire aux écoles supérieures d’art dramatique. Baptisée « Égalité des chances  », un label prometteur !

Durant deux semaines et pour trente représentations, ils squattent donc les planches de l’Aquarium, mais aussi celles du théâtre de l’Épée de Bois et des Ateliers de Paris associées à l’opération, les trois structures sises sur le site emblématique de la Cartoucherie à Vincennes. Un dépaysement pour les jeunes ultramarins, débarqués de Limoges et en provenance des départements et territoires d’Outre-mer… Une dizaine de garçons et filles qui ont intégré l’Académie de l’Union, l’école supérieure professionnelle de théâtre du Limousin. Ils sont natifs de Guyane ou de Mayotte, de Guadeloupe et Martinique, de la Polynésie Française, de La Réunion ou de Nouvelle-Calédonie… L’objectif ? Ouvrir leurs horizons à d’autres cultures et écritures, favoriser leur réussite au concours d’entrée des grandes écoles d’art dramatique, revenir dans leur territoire d’origine porteurs d’un savoir-faire et d’une expérience susceptibles de leur ouvrir des horizons nouveaux.

Fort de ses dix-huit ans, Anthony le réunionnais avoue son coup de foudre pour le théâtre. Effrayé aujourd’hui par tout ce qui lui arrive mais encore plus motivé depuis son arrivée en métropole. Le plus dur pour la calédonienne Ornella ? Pas le jeu théâtral ou l’art oratoire, surtout devoir mettre des chaussures depuis qu’elle foule la terre limousine… Pour tous, découvrir d’autres dramaturgies n’implique pas de couper court à leurs traditions et cultures, bien au contraire. En recourant à des formateurs eux-mêmes originaires des Outre-mer, ou spécialisés dans la question du multi-culturalisme, l’Académie de l’Union leur permet de grandir et s’épanouir, sans renoncer à leurs racines. Avec, pour d’aucuns, le succès à la clef aux concours d’entrée au Conservatoire de Paris et à d’autres grandes écoles réputées ! Yonnel Liégeois

 

Au programme :

– Du 26 au 28/06, aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe : L’adolescent de Fédor Dostoïevski, mis en scène par Sylvain Creuzevault. Par les élèves comédiens de l’École supérieure de théâtre Bordeaux-Aquitaine.

– Du 27 au 30/06, à la Cartoucherie : Sur le navire noir d’après David Peace, adapté et mis en scène par Jean-François Matignon, avec les élèves de l’École régionale d’acteurs de Cannes et de Marseille. Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts, conçu et mis en scène par Frédéric Sonntag, avec les élèves de l’École supérieure de comédiens par l’alternance d’Asnières. Rip it up and start again, conçu et mis en scène par Enrico Casagrande et Daniela Nicolo, avec les élèves de la Haute école des arts de la scène de Lausanne. Cargo, écrit et mis en scène par Paul Francesconi, avec les élèves de l’Académie de l’Union de Limoges, classe préparatoire intégrée dédiée aux Outre-mer.

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