Dans le cadre du festival Beckett, le 28/07 à Roussillon (84), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser : étonnant. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !
Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées fin juin, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.
Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première, encore en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Est-ce lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…
Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : le 28/07, 21h. Ecomusée de l’ocre OKHRA, 570 Route d’Apt, 84220 Roussillon (Tél. : 04.90.05.67.69). Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75).
Du 24 au 26/07, sous la houlette de la pianiste Irina Kataeva, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Au cœur du parc naturel de la Brenne, entre portées de notes et ambiances ludiques, de Schubert à Sofia Goubaïdoulina.
En cet été 2026, du 24 au 26/07, les mondes de la musique et de l’art vont se conjuguer en un original projet poétique et ludique ! Une authentique invitation à l’évasion, marque de fabrique du festival de Jaugette depuis 2012... Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales : la pianiste a grandi à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », elle le reconnaît bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initie très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980 elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex-URSS. En France où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie concerts et festivals, jouant Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.
Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.
Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème et XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre plus qu’un lieu de villégiature, surtout un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments et crée une association. Au final, trois festivals de musique par an marient concerts d’instruments anciens, création d’œuvres contemporaines, prestations de groupes folkloriques, conférences et master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque initiative, son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants éloignés des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite des métropoles ».
Son désir le plus cher, en créant un tel festival ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et il en est passé, depuis 2012, des artistes de renommée internationale ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. Elle fut aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps, qui anima un atelier consacré au groupe africain Gamako.
« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.
Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ». Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton
En cette édition 2026, le festival souhaite redonner à la musique sa dimension première : un art de l’intériorité, du partage et de l’éveil des sens. C’est une expérience artistique rare, intime et apaisante qui est ainsi proposée. Des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne : trois jours magiques !
Si tout le monde connait Franz Schubert, ne serait-ce que de nom, si ce n’est par ses notes, Sofia Goubaïdoulina reste plus confidentielle. Or cette dernière, compositrice russe (tatar) majeure de la musique contemporaine, est reconnue pour ses œuvres profondément spirituelles, son langage sonore très personnel et un usage novateur des timbres et des instruments. Par-delà les époques et les langages, les œuvres de Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina se répondent dans une même quête de l’essentiel : celle de la couleur sonore, du silence habité et d’une méditation profonde sur la condition humaine. Leur musique, d’une intensité intérieure rare, invite l’auditeur à une véritable expérience de contemplation. Associer Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina et en faire le fil rouge de l’édition 2026 du Festival de Jaugette c’est faire écho a cette envie inspirante de relier musique, contemplation, nature et arts visuels pour offrir un supplément de poésie à ce moment musical.
À l’exception du concert du samedi soir, chaque programme fera entendre un dialogue subtil entre ces univers : musique, arts visuels et méditation. Musique de chambre instrumentale et vocale, récital de piano, sieste musicale autour du Handpan (instrument aux résonances méditatives ) accompagnée des improvisations d’une artiste peintre iranienne, séances de yoga et de méditation dans le parc du Château de Charnizay, promenades et découvertes des étangs de la Brenne. Autant de moments pensés comme des respirations sensibles, offrant au public une immersion dans un univers de sérénité, d’écoute et de présence au monde !
Durant le festival, les artistes et musiciens donnent rendez-vous au public au cœur du Parc Animalier de la Haute Touche.
Au théâtre du Balcon d’Avignon (84), la metteure en scène Catherine Schaub propose Le village des sourds. Sous la plume de Léonore Confino, un conte d’une naïveté déconcertante mais d’une puissance fulgurante ! Entre perte des mots et découverte des signes, une sourde histoire de langue en terre polaire.
Au pays d’Okionuk, village du bout du monde perdu dans la blanche froidure, une tradition perdure : pour braver les six mois de la longue nuit, les habitants ont coutume de se se réchauffer collés-serrés sous la yourte collective. Pour écouter histoires du jour et contes ancestraux, partager ces paroles qui fondent une communauté… Sur cette terre inconnue des routes commerciales, l’argent n’existe pas, le langage est seule richesse, les mots seule monnaie d’échange. Youma, une gamine de quatorze ans, s’étiole pourtant de tristesse, confinée dans la solitude et un silence mortifère : elle est sourde ! Jusqu’au jour où son grand-père, tendrement aimant et ému, parte à la conquête du langage des signes dans un village reculé et l’enseigne à sa petite-fille.
Bien emmitouflée et campée au faîte de l’igloo, Youma nous conte alors une bien étrange histoire. En langue des signes évidemment, hypnotique danse des mains et des lèvres, traduite par son complice lui-aussi hardiment perché : son bonheur d’abord de pouvoir communiquer sensations et émotions, sa douleur ensuite de voir son Village des sourds sombrer dans la violence et la cupidité. Un vil marchand d’illusions s’est installé depuis peu sur la place, proposant « marchandises inutiles mais indispensables » contre une liste de mots plus ou moins fournie. Cinquante « gros mots » payés par un enfant contre un train électrique, cent mots du quotidien en échange d’un grille-pain, deux cent mots compliqués mais peu usités contre un poêle de maison : avec interdiction de les prononcer à nouveau, sous peine de lourdes sanctions ! Et tout à l’avenant au point que les habitants, en manque de vocabulaire, ne parviennent plus à se parler. Pire, faute de mots, ils en viennent aux mains…
Formidables de regards complices à ne point devoir se quitter des yeux, Ariana-Suelen Rivoire et Jérôme Kircher nous comblent de plaisir en ce pays des trolls. Entre la comédienne sourde et son partenaire de jeu, du naturel glacé au feu des mots, le conte aussi naïf que déconcertant impose sa vérité, fulgurante, à l’oreille de l’auditoire : quel avenir pour une humanité en manque de dialogue ? Quel appauvrissement culturel pour un peuple qui perd sa langue et ses coutumes ancestrales ? Quel déclin de civilisation, lorsque la parole ne parvient plus à exorciser les conflits ? Des questions à forte teneur philosophique, à hauteur d’enfants, qui interpellent ô combien les grands… Créée en résidence à la Maison de la culture de Nevers (58), une mise en scène de Catherine Schaub joliment dessinée, un texte puissamment évocateur de Léonore Confino, l’une et l’autre solidaires pour enchanter et embrasser la différence : sourds ou entendants, d’ici ou d’ailleurs, florilège de peaux et de mots, frères et sœurs en humanité, la diversité nous enrichit ! Yonnel Liégeois
Le village des sourds, Catherine Schaub et Léonore Confino : les 13 et 14/07, 20h35. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80). Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers (96 p., 15€).
Le 05/06 à 15h30, à la médiathèque de Tournon-Saint-Martin (36), Philippe Gitton présente son roman Alexandre, paru aux éditions Maïa. L’auteur en lira quelques extraits. Il échangera avec le public sur ses motivations d’écriture et le sens qu’il donne à cette histoire.
Auteur déjà d’un recueil de nouvelles très inspiré, Philippe Gitton récidive sur les chemins d’écriture. Pour nous offrir, en cette nouvelle année, Alexandre aux éditions Maïa… Anciennement journaliste à La Vie Ouvrière et correspondant au quotidien La Nouvelle République, l’écrivain a puisé dans les arcanes de son périple personnel pour pimenter son récit : employé des Postes (facteur puis guichetier) durant de longues années, militant syndical et associatif, musicien et chanteur épris des immortels Brassens et Brel, fidèle amoureux d’une gracieuse compagne réunionnaise, tous les deux retraités épanouis en cœur de Brenne.
Alexandre, le héros de Philippe Gitton, vit chez ses parents. Quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement de Paris… Incapable de se projeter dans l’avenir, le garçon poursuit des études d’histoire à la fac sans grand enthousiasme. D’autant qu’il fait preuve d’un réel talent dans la musique et la photographie, deux passions qui occupent ses loisirs. Il laisse ainsi filer sa vie, quelque peu désabusé, au hasard des rencontres amoureuses ou amicales. Alors qu’il est si doux de ne rien faire quand tout le monde s’agite autour de vous, c’est bien connu, l’effervescence cerne Alexandre !
De Paris à l’île de La Réunion…
En ce début d’année 2011, deux événements majeurs, prochaines élections présidentielles et actualité des printemps arabes, réveillent des espoirs de changement. Impliquée dans les luttes sociale et politique, Magalie s’agace fortement du cynisme de son frère. Abandonnant la faculté, le jeune homme décide alors de se consacrer à la musique. Pour subvenir à ses besoins, il décroche un job d’été comme facteur. Hasard ou destin, l’un et l’autre réservent parfois bien des surprises, une rencontre bouleverse durablement son existence. Une tranche de vie à rebondissements, un récit qui conduit Alexandre de Paris à l’île de la Réunion, en passant par le parc de la Brenne. De chapitre en chapitre, le parcours d’Alexandre et les traces de vie qu’il grave d’une quête l’autre nous étonnent, nous surprennent, nous interpellent.
Tant humaine que sentimentale, une trajectoire fort singulière qui ressemble beaucoup à celle de la jeunesse du temps présent, tout à la fois nourrie de fols espoirs et meurtrie par une société en déliquescence : comment se construire durablement, lorsque tout s’écroule autour de vous ? Philippe Gitton use d’une plume cavalière pour nous conter les méandres d’un chemin de traverse, entre questions identitaires et interrogations sur le devenir de la planète. Malgré quelques digressions qui s’apparentent à de belles feuilles touristiques, la langue distille sa petite musique, ludique et chatoyante, des faubourgs parisiens à la Brenne verdoyante, de la salle de tri postal aux senteurs insulaires.
D’un bonheur à portée de souffle à la tragédie qui gomme tout avenir, l’évidence s’impose, l’existence n’est pas un long fleuve tranquille ! Un livre riche d’un final où la qualité d’écriture emporte le lecteur dans un flot d’émotions. Yonnel Liégeois
Alexandre, Philippe Gitton (éditions Maïa, 241 p., 22€00). Le 05/06, 15h30, rencontre à la médiathèque de Tournon Saint-Martin, 12 rue Grande, 36220 Tournon-Saint-Martin (Tél. : 02.54.37.96.51). Le livre est disponible en ligne chez l‘éditeur, à la librairie Cousin Perrin au Blanc, à la librairie Cœur de Brenne à Mézières-en-Brenne, à la librairie Arcanes de Châteauroux. Disponible aussi chez l’auteur (soletphil@hotmail.fr).
Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Le petit prince. Par le metteur en scène et directeur du TNP, l’adaptation du livre culte d’Antoine de Saint-Exupéry avec François Deblock et la troupe chinoise du Yang Hua Theatre. Un regard autre sur une œuvre emblématique à (re)découvrir, un spectacle d’une incroyable beauté. Fabuleux, magnifique !
Dans le cadre inspirant du théâtre parisien des Bouffes du Nord, une piste circulaire cernée de moult roses en leur petit vase… Revêtu de son blouson d’aviateur, un homme fend les lumières et pose son appareil, modèle miniature, dans la blanche cendrée. Panne de moteur, faible réserve d’eau, huit jours pour réparer – survivre – redécoller… Un petit d’homme s’avance, il parle mandarin. Peu importe, dans les fables et contes rien d’impossible, le langage est d’abord dialogue avant de se la jouer frontière ou barrière.
Il est peu dire que cette création du Petit prince, orchestrée par maître Bellorini, étonne et surprend, subjugue et éblouit ! Par la musique, le chant, la qualité d’interprétation de la troupe chinoise, l’incroyable prestation des deux jeunes comédiens Li Yichen le petit prince (13 ans) et Jin Zhenhe l’enfant chinois (6 ans) cet après-midi-là… En Chine, le livre de Saint-Exupéry se vend chaque année à deux millions d’exemplaires. Après l’adaptation des Misérables avec la même maison de production basée à Pékin, la poursuite de la collaboration s’annonce magistralement réussie : comme le Petit prince à la rencontre du renard, les uns les autres se sont merveilleusement, et poétiquement, « apprivoisés » !
Deux heures d’un spectacle total à l’imaginaire ébouriffant entre français et mandarin, musique et poésie Tang en date du VIIIème siècle pour dépoussiérer une œuvre universellement connue et la rendre inédite à l’œil et l’oreille d’un public invité ainsi à renouer avec son enfance. Invité aussi à mesurer la richesse du choc entre deux cultures pourtant si différentes, invité enfin en ces temps de guerre et d’intolérance à chanter la fraternité et à découvrir la profondeur du lien à nouer avec l’autre, rose ou renard, adulte ou enfant, proche ou étranger. Surtout lorsque la représentation s’ouvre avec le Ne me quitte pas de Jacques Brel en langue chinoise, forte émotion garantie. De François Deblock en convaincant narrateur à Xue Fei en magnifique conteur, de l’accordéoniste chinoise Chen Minhua aux chanteuses Liu Fanqing et Xiaoliu, c’est l’excellence émerveillée.
En quête d’amour ou d’amitié, au final épris de sa fragile rose à protéger, le petit d’homme vaque d’une planète l’autre sur son pousse-pousse, comme la Mère Couragede Bertolt Brecht sur sa carriole d’un champ de bataille à l’autre. La beauté des images, la puissance poétique entre musique et chants concourent au sublime, nous plongent au tréfonds de notre humaine condition. Qu’on se le dise, ce petit prince nous convie à de grands possibles ! Yonnel Liégeois
Le petit prince, Jean Bellorini : du 30/05 au 06/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Du 30/10 au 07/11, Théâtre de Carouge (Suisse). Le 20/11, Scène nationale de l’Essonne (Évry). Le 21/11, Scène nationale de l’Essonne, Évry en coréalisation avec l’EMC (Saint-Michel-sur-Orge). Les 26 et 27/11, Maison des arts de Créteil.
« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »
Le Petit Prince vient d’une planète à peine plus grande que lui sur laquelle il y a des baobabs et une fleur très précieuse, une rose, qui fait sa coquette et dont il se sent responsable. Le Petit Prince aime le coucher de soleil. Un jour, il l’a vu quarante-quatre fois ! Il a aussi visité d’autres planètes et rencontré des gens très importants mais qui ne savaient pas répondre à ses questions. Sur la Terre, il a apprivoisé le renard, qui est devenu son ami. Et surtout, il a rencontré l’aviateur, échoué en plein désert du Sahara. Alors, il lui a demandé : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! ».
« J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. »
Le petit prince, Antoine de Saint-Exupéry (Folio Gallimard, 104 p., avec des aquarelles de l’auteur, 7€50).
Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.
En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…
Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !
En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances. Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.
C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, sur la pierre les coups de ciseau… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine d’hommes et de femmes à l’œuvre au quotidien, le château de Guédelon impose enfin sa puissance et sa majesté en Puisaye. Le vœu de Michel Guyot, pour chacun ? « Aller jusqu’au bout de ses rêves, petits ou grands », vivre ses passions et surmonter les échecs, tenter toujours pour ne point nourrir de regrets. Yonnel Liégeois
Une idée, un projet, un rêve : la réalité
L’idée de construire de toute pièce un château fort a vu le jour en 1995 au château de Saint-Fargeau. Nicolas Faucherre, spécialiste des fortifications, et Christian Corvisier, castellologue, rendent à Michel Guyot, le propriétaire du château, une étude intitulée « Révélations d’un château englouti ». Aux conclusions surprenantes : enfoui sous le château de briques rouges, existe un château médiéval ! Le dernier paragraphe se termine par « Il serait passionnant de reconstruire Saint-Fargeau ». Cette phrase ne laisse pas Michel Guyot indifférent. Fort d’une expérience de plus de vingt années passée à sauver des châteaux en péril, il réunit autour de lui une petite équipe de passionnés pour se lancer dans cette folle aventure.
Très vite, la reconstruction du château de Saint-Fargeau est oubliée, « cela n’aurait été qu’un projet de reconstruction servile d’un édifice existant ». L’équipe préfère construire un château « neuf » inspiré des châteaux voisins, gardant comme période de référence le premier tiers du 13e siècle et l’architecture philippienne. Leur détermination indéfectible permet d’obtenir les aides à l’achat des terrains, la rémunération des premiers salariés, la construction de la grange d’accueil des visiteurs… Guédelon n’étant pas une restauration mais une construction à part à entière, il faut adopter une méthodologie pour les choix architecturaux. D’où des déplacements et relevés sur d’autres châteaux de référence de la même période, forts des mêmes caractéristiques : Druyes-les-Belles-Fontaines (89), Ratilly (89), Yèvre-le-Châtel (45), Dourdan (91).
En 2025, les œuvriers ont poursuivi les maçonneries de l’imposante porte entre deux tours. Attaquant aussi la maçonnerie de la courtine Est avec la construction d’une nouvelle porte vers le village. Les charpentiers ont taillé et assemblé une passerelle piétonne reliant le château et l’escarpe Est . En forêt, les talmeliers, appellation médiévale du boulanger, réalisent des cuissons de pain dans le « four banal » nouvellement construit.
Une page d’histoire à ciel ouvert
Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales.
Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique en ce XIIIème siècle florissant où l’histoire revisitée donne vie, pour celles et ceux qui veulent bien y croire, à un seigneur de Guédelon imaginaire : vassal de Philippe Auguste, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), il a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique à la mode des années 1200, surgi de terre en fin du second millénaire un lieu magique !
À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11 (10h à 18h jusqu’au 05/07, fermé le mercredi. Du 06/07 au 31/08, ouvert tous les jours de 09h30 à 18h30).Guédelon, Route départementale 955, 89520 Treigny (Tél. : 03.86.45.66.66). Le château de Saint-Fargeau (ouvert tous les jours, jusqu’au 11/11) et son spectacle Son et Lumière « 1000 ans d’histoire »(du 10/07 au 22/08, les vendredi et samedi).Château de Saint-Fargeau, Place du château, 89170 Saint-Fargeau (Tél. : 03.86.74.05.67).
À lire :J’ai rêvé d’un château, par Michel Guyot (Éd. JC Lattès). La construction d’un château fort, par Maryline Martin et Florian Renucci (Éd. Ouest-France). Guédelon – Des hommes fous, un château fort, par Philippe Minard et François Folcher (Éd. Aubanel). L’authentique cuisine du Moyen Âge, par Françoise de Montmollin (Éd. Ouest-France).
Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.
Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !
Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.
Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices, solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.
Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois
Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les 13 et 27/04, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 01.46.36.11.89). En juillet, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.
Le local des autrices
Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.
« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.
Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.
Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.
Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote
Aux Bords de scènes d’Athis-Mons (91), Simon Delattre présente Vents contraires. D’après un texte de Mike Kenny, l’histoire d’une bibliothèque menacée de fermeture… Pour petits et grands, un spectacle de marionnettes qui en dit long sur l’enjeu de la lecture. Motivant, ludique et poétique
L’une fréquente assidument la bibliothèque de son quartier, l’autre pas vraiment, Mona et Oscar y font connaissance par hasard. L’une s’éclate entre les rayons des livres, l’autre est accro à son téléphone portable. « Je ne suis qu’une petite fille mais je sais lire, le monde me fait peur mais j’adore les histoires », confie-t-elle à son nouvel ami, toujours dubitatif. De visite en visite, Oscar se prend au jeu, commence à tourner les pages, à laisser courir son imaginaire ! Jusqu’à cette date où des Vents contraires se mettent à souffler insidieusement…
Les autorités prétendument compétentes exigent d’enlever certains ouvrages des rayons avant la fermeture définitive du lieu. De la censure clairement affichée, la culture mise au ban. Face à un tel diktat, dans la petite tête de Mona grandit l’incompréhension, Oscar complice et solidaire. Plus fort encore, désabusés et désemparés, les trois bibliothécaires constatent aussi de curieux bouleversements : des objets changés de place, des livres classés au mauvais rayon… Même si un public averti vaut mieux que des spectateurs incrédules, Chantiers de culture ne vous révèlera rien, rien de rien, de ces étranges chambardements, à chacune et chacun suspens et plaisir de la découverte en ces lieux bizarrement hantés !
L’extraordinaire envahit l’espace, entre rêves et réalités : les contes et légendes, histoires et épopées, jusqu’au corsaire à la découverte de nouvelles terres et civilisations, semblent avoir fui les pages des albums pour s’immiscer dans le quotidien des petits et grands. Des trois comédiens grandeur nature aux marionnettes superbement animées, costumes-décors-lumières et musiques font de ce spectacle un formidable moment de grâce et de suspens. De la poésie à chaque réplique, sans mièvrerie une invitation à combattre la censure à hauteur d’enfant et à accueillir l’autre au cœur de ses différences. Du pouvoir du livre à éveiller l’imaginaire de tout lecteur, un appel ludique mais puissant à faire acte de résistance et à plonger encore plus et mieux dans le monde des vivants. Un délice pour les yeux et les oreilles ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Vents contraires, Simon Delattre : le 10/04 à 10h et 14h15, le 11/04 à 18h. Les bords de scènes, Salle Lino Ventura, 4 Rue Samuel Deborde, 91200 Athis-Mons (Tél. : 01.69.57.81.10).
Les 13 et 14/10 à la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges (18), les 13 et 14/11 aux Points communs-Scène nationale de Cergy-Pontoise (95), du 28 au 30/01/27 à la Manufacture-Centre dramatique national de Nancy (54), les 02 et 03//02 à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91), les 12 et 13/04 au Théâtre d’Arles (13), du 11 au 13/05 à L’onde, Scène conventionnée de Vélisy-Villacoublay (78).
Sur la scène de la Comédie de Béthune (62), Bérangère Vantusso présente Faire le beau. La manière de nous habiller en dit long sur notre rapport au monde. De la blouse d’école au bleu de travail, un défilé haut en couleurs, ludique et poétique.
Sur la grande scène du Théâtre de Montreuil (93), ils vont et viennent, font le beau, s’habillent et se déshabillent, défilent et disparaissent. Derrière un grand rideau stylisé, sont nichés les trésors, des dizaines d’habits et de vêtements : de la bonne sœur à l’ouvrier du bâtiment, de la blouse d’école au jogging du sportif… Les cinq garçons et filles paradent avec adresse et précision, jeunes et tous élèves de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia, le Centre dramatique national de Tours dirigé par Bérangère Vantusso.
Pour sa nouvelle création, la metteure en scène s’est interrogée à rebours de la pensée commune : et si l’habit faisait le moine ? Toujours en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey, elle orchestre un affriolant duo entre parole et vêtement ! Aux changements d’habit, endossé en solo ou à plusieurs, se déclament en cortège tirades et citations, de La distinction de Pierre Bourdieu au Goût du moche d’Alice Pfeiller, du Système de la mode de Roland Barthes à Quand les vêtements nous déshabillent de Patrick Avrane… Une cavalcade de couleurs et de mots qui en dit long sur le monde du costume, les modes et coutumes, les préjugés de classe selon ce que portent hommes et femmes au fil des temps.
La troupe s’en donne à cœur joie, humour et poésie envahissent l’espace, la musique aussi avec la guitare de Tatiana Paris. Sous les apparences d’une fantasque comédie burlesque, entre sérieux et légèreté, Bérangère Vantusso transforme un défilé de haute prestance en une audacieuse analyse sociologique de ce brin de tissu qui couvre ou dénude les corps. Finement cousu, de fil en aiguille, un spectacle qui nous déshabille avec maestria, élégance et drôlerie, comme nos habitudes vestimentaires. Un régal pour l’œil et l’esprit, de la tête aux pieds, le miroir de nos lubies et fantasmes. Yonnel Liégeois, photos Ivan Boccara
Faire le beau, Bérangère Vantusso et Nicolas Doutey, avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris : les 08 et 10/04 à 20h, le 09/04 à 18h30. La comédie de Béthune, 138 rue du 11 novembre, 62400 Béthune (Tél. : 03.21.63.29.19).
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Paris, Delphine Hecquet présente Requiem pour les vivants. Face aux jeunes de Marseille qui risquent leur vie en sautant dans la mer du haut des falaises, l’auteure et metteure en scène explore le traumatisme de la mort. Entre danse et chant, une réflexion intime de haute intensité.
Le soleil et la mer, les calanques de Marseille… Comme à leur habitude, une bande de jeunes a pris possession des falaises. Leur objectif ? Sauter dans les vagues, dix ou douze mètres plus bas, éprouver le vertige du vide et du vent, vaincre la peur et éprouver l’invincibilité. Au risque permanent de s’écraser sur les rochers, la mort au rendez-vous des embruns ! Ce jour-là, effroi et stupeur, Jonas rate son envol. Vision atroce à l’arrivée des pompiers, il venait de fêter ses vingt printemps.
Sur scène, une maison et un rocher : l’appartement de la mère de Jonas et le toit comme tremplin pour les jeunes, le gros caillou comme rappel du danger. Les questions sautent à l’esprit : comment affronter la mort ? Comment l’annoncer aux parents ? Comment faire son deuil ? Delphine Hecquet s’empare de la rythmique du requiem, « un chant que j’écoute depuis très longtemps, qui me trouble à la fois par sa beauté, mais aussi par son adresse aux défunts », danse et chant envahissent alors le plateau. Pour exprimer douleur et finitude, libérer des émotions qui se partagent ainsi plus fort et autrement. Une autre gestuelle des corps qui relie symboliquement les uns les autres parmi les vivants, une autre voix que de simples paroles impuissantes à circonvenir le noir du deuil et le poids de l’absence.
Mots et dialogues se font précieux, impétueux ou consolants, la prestation collective l’emporte sur la performance individuelle. En vagues rugissantes ou flots lancinants, entre vie et néant, saut de la mort et chute existentielle vont et viennent. Curieusement, s’inspirant du roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, émouvant, le spectacle se révèle étrangement apaisant. En solo ou en chœur, l’inconscient libéré, la beauté du chant supplante la violence refoulée, au pied des rochers l’étreinte des corps renoue les liens désarticulés. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Requiem pour les vivants, Delphine Hecquet : jusqu’au 12/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Ferme de Bel Ébat, à Guyancourt (78), Ahmed Madani présente Entrée des artistes. Sept jeunes comédiens, gars et filles, expriment colères et joies de vivre, leurs difficultés surtout à pratiquer un métier qui se veut passion. Un bel hommage aux plaisirs de la scène.
Quatre filles et trois garçons, dernière promotion de l’école supérieure de théâtre des Teintureries de Lausanne qui a définitivement fermé ses portes… Le metteur en scène Ahmed Madani, sollicité pour mettre en partition leur spectacle de sortie, est habitué à travailler avec la jeunesse. Après Incandescences et F(l)ammes, sa dernière création Entrée des artistes n’échappe pas à la règle ! Lui qui n’a jamais fait d’école de théâtre, lui pour qui l’art n’a jamais eu place dans la famille, lui le metteur en scène aujourd’hui reconnu sur la place publique s’est autorisé une seule question à la rencontre de cette bande de jeunes : comment et pourquoi devient-on artiste dramatique ? De leurs réponses, diverses et complexes, il a écrit et composé cette ode à l’art théâtral, l’a mise en scène et en lumières avec tact et talent.
Ils s’appellent Jeanne et Aurélien, Dolo et Rita, Côme et Igaëlle, Lisa. Chacune, chacun y va de son monologue, par groupe de deux ou ensemble ils témoignent, revendiquent, dénoncent, tempêtent. Sur les profs, les metteurs en scène, les castings, les copains de jeu… Tous pourtant convaincus que l’art, la scène, le théâtre les ont sauvés de la banalité du quotidien, des carcans sociaux et familiaux, leur ont ouverts les portes de la culture et de l’acceptation de soi. Malgré craintes et espoirs d’un avenir incertain, ils explosent de conviction sur scène, dévoilant toutes les facettes de leur jeu. De la parole au geste, déclamant, dansant, chantant… C’est frais, ensorcelant, parfois d’une naïveté déconcertante dans le texte comme dans la mise en scène, pourtant toujours convaincant face à une jeunesse en devenir. Yonnel Liégeois
Entrée des artistes, Ahmed Madani : le 24/03, 20h. La Ferme de Bel Ébat, 1 place de Bel Ébat, 78280 Guyancourt (Tél. : 01.30.48.33.44). Théâtre Rutebeuf à Clichy (92), les 26 & 27/03. Espace Sarah Bernhardt à Goussainville (95), le 31/03. Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN (78), les 02 & 03/04. L’Avant-Seine à Colombes (92), le 14/04. Théâtre de Cahors (46), le 05/05. Scène nationale de Narbonne (11), le 07/05. Théâtre de Charleville-Mézières (08), le 19/05. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.
Du 13 au 29/03, dans les Hauts de Seine (92), se déroule le festival Marto. Avec 18 spectacles de marionnettes et d’objets détournés qui promettent de belles découvertes. Dont Mons la girafe, un conte proposé par une troupe ukrainienne en provenance de Kharkiv.
L’aventure commence aux confins du cercle polaire, dans l’île d’Hyperborée. À défaut d’une rencontre avec le peuple mythique de l’Antiquité qui y demeurait, la compagnie Ersatz propose une exposition immersive dans un glacier. Camille Panza, concepteur et metteur en scène, a imaginé des séances de vingt minutes, accessibles dès 8 ans. Et l’entrée est gratuite dans la petite salle du Théâtre des Gémeaux, à Sceaux. Cet impressionnant moment de sons et de lumières est ouvert, avec deux séances de vingt minutes par jour, pendant toute la 26e édition de Marto, le festival de marionnettes et d’objets détournés. Jusqu’au 29 mars dans les Hauts-de-Seine, pas moins de dix-huit spectacles sont ainsi à l’affiche, dont plusieurs créations. Des spectacles, aussi et souvent, destinés à un public adulte.
Ainsi, la compagnie Morbus Théâtre propose avec Sillages une aventure singulière aux limites des possibilités humaines. Guillaume Lecamus met en scène un texte de Faustine Noguès, avec sur le plateau la comédienne Sabrina Manach, la danseuse Cécilia Proteau et le marionnettiste Cand Picaud. Le texte s’inspire des prouesses de l’Américaine Steph Davis, l’une des meilleures grimpeuses à mains nues sur les parois les plus difficiles d’accès. Avec cette « escalade libre », sans protection aucune, le danger est de tous les instants. Effroi garanti. Le Morbus Théâtre, créé en 2001, a pour principe, dans chacun de ses spectacles, de placer « l’humain face à la brutalité du monde ». En 2021, il a décortiqué l’endurance d’un coureur cycliste dans 54 x 13, l’année suivante 2 h 32 suivait l’engagement physique d’une marathonienne poussée au maximum de ses capacités humaines.
Marionnettistes venus d’Ukraine
Autre incontournable de la scène internationale cette année, Mons la girafe, un conte pour la paix proposé par l’Académie de théâtre de marionnettes de Kharkiv, en Ukraine. Les cinq jeunes comédiens marionnettistes, en tournée en France jusqu’au 8 avril, racontent comment une girafe blessée lors du bombardement russe du 24 février 2022 (premier jour de l’invasion de l’Ukraine) devient amie avec le docteur venu la soigner. « Il n’est pas facile pour les artistes ukrainiens de sortir de leur pays en guerre », soulignent les organisateurs du festival Marto, « c’est l’occasion de leur témoigner notre solidarité ». Le texte, en français surtitré, est d’Oleg Mykhaylov et la mise en scène d’Oksana Dmitrieva.
C’est un autre univers que propose Yngvild Aspeli avec Trust Me for a While, la dernière création de la marionnettiste et metteuse en scène norvégienne, née dans le petit village de Hamar en 1983. On se souvient par exemple de son impressionnant Dracula Lucy’s Dream, inspiré de l’œuvre de Bram Stoker. Cette fois, il s’agit « d’une histoire d’amour tendre mais tragique mettant en scène un magicien raté et un personnage possédé armé d’un couteau ». Pour la première fois, Yngvild Aspeli introduit un personnage ventriloque dans une histoire loufoque. « Je veux utiliser la marionnette comme support pour l’inconnu et l’innommable », ajoute la fondatrice de la compagnie Plexus polaire, en rapport au terme qui désigne en médecine la zone de la poitrine jouant le premier rôle dans la gestion du stress. Gérald Rossi
Festival Marto : du 13 au 29/03, dans dix lieux des Hauts-de-Seine. Pour en savoir plus et réserver : festivalmarto.com
Au théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis (93), l’auteure et metteure en scène Elsa Granat présente Papy Quichotte. Une pièce qui aborde la question de la vieillesse et de la maladie neurologique : avec humour, c’est toute une famille qui résiste.
Quelque chose ne tourne pas rond dans la famille, plus précisément dans la tête fatiguée de Papy. Le dossier médical évoque une affection neurodégénérative. La famille entre en résistance. Le grand-père n’ira pas en EHPAD. Papy Quichotte, sa dernière pièce qu’Elsa Granat met en scène avec Laure Grisinger, s’adresse à tous et principalement au public adolescent. Sacha (Maëlys Certenais) est en CE 2. Elle dit « ça sent le renfermé chez moi ». Pourtant, son père (Antoine Chicaud), plutôt individualiste, tente de s’aérer le corps et l’esprit en se noyant dans la pratique sportive. Et la mère (Esther Lefranc) finit par plonger la tête dans les fleurs du vase… L’autrice a choisi la veine humoristique, cela fonctionne très bien. La compagnie Tout un ciel confirme « travailler un théâtre qui relie les publics entre eux et les questions humaines entre elles ».
C’est dans la maison familiale que se déroule toute l’action. La scénographie de James Brandily le permet avec aisance,c’est là que Papy peut gentiment délirer. Certes, il perd la boule, par moments, et même souvent. Sagement, il lit Miguel de Cervantes, et plus précisément le roman le plus célèbre de l’écrivain espagnol, publié en 1605, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, communément appelé Don Quichotte. Papy, joliment interprété par Dominique Parent file au salon pourfendre les moulins à vent qu’il prend pour des géants guidés par des magiciens maléfiques. Géants qui ne sont ici qu’un ventilateur. Toute la famille se prend au jeu, enfile cotes de mailles et s’harnache d’accessoires. Le cheval Rossinante n’est pas loin, des oiseaux animés par Geraldine Zanlonghi passent dans le ciel, ajoutant une note de poésie en un temps qui regarde la vieillesse avec une bienveillance apaisante. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage
Papy Quichotte, Elsa Granat : Du 11 au 14/03. Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis. Du 26 au 28/03, au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon.
Don Quichotte, Histoire de fou-histoire d’en rire : jusqu’au 30/03, une superbe exposition au Mucem de Marseille (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, 7 promenade Robert Laffont, esplanade du J4, 13002 Marseille. Rens. : 04.84.35.3.13).
Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands ! Un beau cadeau pour inaugurer la nouvelle année entre rêve et espérance.
Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.
Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.
De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».
Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».
De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles desElfeset des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai, ogre ou sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois
Mon dictionnaire du merveilleux : tel est le titre de l’ouvrage, nouvellement paru, signé de notre elficologue patenté Pierre Dubois, « seul français connu exerçant cette profession, dont il est l’inventeur », précise Jean-Luc Porquet, notre éminent confrère du Canard enchaîné ! En plus de 700 pages, l’inénarrable raconteur d’histoires, contes et légendes, nous décrit par le menu, de A à Z, sa rencontre avec les fées, les elfes et lutins. Et de nous brosser aussi le portrait de ceux qui l’ont précédé sur le chemin de l’imaginaire : de la suédoise Selma Lagerlöf à Walt Disney, de Lewis Carroll à Henri Pourrat et son « Trésor des contes »… Illustré de sa main, un dictionnaire qui ravira petits et grands, « un hommage vibrant à l’imaginaire, à la magie du mystère avec cette conviction que les contes, les figures fantastiques et les récits anciens continuent de nous parler », précise l’éditeur. Un grand coup de baguette magique, un petit clic de carte bleue et le bouquin se retrouvera illico dans la hotte du Père Noël ! Y.L. (Philippe Rey, 720 p., 27€).
Rue du Monde ? Plutôt une avenue pavée de livres pour la jeunesse… Une maison d’édition fondée en 1996 : quand l’invention créatrice explose entre les pages, ça décoiffe chez les Mickeys ! À l’occasion du 41ème Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (93), le parcours d’Alain Serres, auteur et éditeur.
Il était une fois en pays d’Oil un gentil Prince, amoureux du vert des arbres comme des vers des trouvères. Dans le parc du château, il aimait rassembler les enfants, ceux de la Cour et de ses servants. Pour leur conter de folles histoires, mieux encore, leur en donner à lire et écrire. Souvenez-vous, Brel, le grand Jacques et poète comme lui, chanta ce qui aurait pu lui servir de devise : « Fils de bourgeois ou fils d’apôtres tous les enfants sont comme les vôtres, Fils de César ou fils de rien tous les enfants sont comme le tien »…
Reprenons : il était une fois un jeune instituteur, Alain Serres, le premier de son espèce en ces années 80 à enseigner en classe maternelle. Nommé, à sa sortie de l’École Normale de Versailles, dans une classe du Val Fourré à Mantes la Jolie… Que faire avec des enfants en bas âge, à l’époque déjà sans repères ? Leur raconter des histoires bien sûr, mieux encore les écrire soi-même à un moment où le livre « jeunesse » bouillonne de vitalité et d’inventivité : c’est ce qu’entreprend l’intrépide instituteur et conteur, bon prince pour ses petits élèves. Qui publie une cinquantaine de livres chez les éditeurs réputés du secteur jeunesse, avide de transmettre aux enfants quelques clefs de la connaissance sous forme pédagogique, surtout ludique et artistique. Dans les années 95, la disparition de nombreuses petites maisons d’édition, dont La Farandole, lui fait craindre le pire pour l’avenir de la création en ce secteur littéraire. Le dynamique raconteur d’histoires lance alors une souscription auprès de divers partenaires pour créer une maison et éditer un premier livre sous le nouveau label. Pari gagné en 1996 : Rue du Monde voit le jour, Le grand livre des droits de l’enfant fait un tabac au Salon du livre de jeunesse de Montreuil, plus de 50 000 exemplaires vendus en dix ans !
D’emblée, presse et libraires s’intéressent à ce qui se mijote dans le chaudron magique sis Rue du Monde : le livre pour enfants pourrait-il donc être tout aussi ludique que citoyen, porteur autant d’imaginaire que de sens ? « Notre projet initial n’était pas d’imposer un système de valeurs entre nos pages », commente Alain Serres, « mais de proposer aux enfants un regard critique sur le monde qu’ils habitent, les inviter à s’y inscrire et à s’y construire en référence à quelques repères qui sont patrimoine commun : le sens de la fête, du partage et de l’amitié ». Un exemple, texte à l’appui ? Même les mangues ont des papiers, conçu par Yves Pinguilly et Aurélia Fronty, raconte l’histoire de Momo et Khady, deux enfants africains désireux d’embarquer pour l’autre monde… Las, sans papiers, impossible de débarquer, contrairement à la cargaison de mangues si convoitées de l’autre côté et en règle avec les autorités ! Sans manichéisme, mais avec une riche palette de couleurs, un tel ouvrage renvoie ainsi à la lutte des « sans-papiers » de Paris, Lyon, Marseille ou d’ailleurs. L’album invite surtout les enfants à ouvrir le dialogue avec les parents sur les causes de l’immigration clandestine.
Le ciel est – il pour autant au beau fixe sur la tête du secteur du livre de jeunesse ? Alain Serres, ce fils de cheminot et ancien instituteur reconverti en éditeur, le confirme, l’édition Jeunesse en France est incontestablement la meilleure du monde. Il n’empêche, « la pression économique est très forte, régulièrement on apprend qu’un grand groupe a encore avalé un petit éditeur indépendant. Ces mammouths de l’édition tirent les prix vers le bas, au point que nous ne pouvons plus suivre surtout si, comme Rue du Monde, nous continuons à fabriquer nos livres en France ». Ce qui permet à une telle maison d’asseoir sa pérennité économique ? Le soutien du réseau de la lecture publique, libraires et bibliothèques, qui applaudit à la « valeur ajoutée » citoyenne et artistique d’albums tels que Je vous aime tant illustré par Olivier Tallec et Le plus grand des petits cirques d’Aurélia Grandin. Le directeur de « la plus grande des petites maisons d’édition », en son écrin de verdure de Voisins – le – Bretonneux, regrette toutefois que l’effort des BCE, les bibliothèques de comité d’entreprise, ne soient pas encore à la hauteur de ses espérances, « elles qui auraient les meilleures raisons historiques et idéologiques de faire mieux et autrement ».
Pourtant la solidarité, Rue du Monde, on connaît : droits d’auteur de On vous écrit de la terre reversés à l’Unicef, 1000 ouvrages offerts à des enfants en difficulté lors de la Journée nationale des droits de l’enfant, organisation de l’opération « L’été des bouquins solidaires » depuis 2004 avec le Secours populaire permettant d’offrir des bouquins aux gamins qui ne partent pas en vacances… Alors, les enfants, faîtes le geste qui sauve : prenez papa ou maman par la main, rendez-vous au Salon du livre de Montreuil, quittez les lieux avec un, deux et même trois albums. Bonne lecture, petits et grands ! Yonnel Liégeois
Les éditions Rue du Monde, 5 rue de Port Royal, 78960 Voisins-Le-Bretonneux (Tél. : 01.30.48.08.38).
41ème Salon du livre et de la presse jeunesse, 400 éditeurs – 2000 auteurs et illustrateurs, du 26/11 au 01/12 (entrée libre, avec présentation obligatoire d’un billet) : Paris Montreuil expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil.
La sélection des Chantiers
LA CITÉ DES LETTRES : un gros coup de cœur pour ce petit chef-d’œuvre d’un couple d’architectes de Stockholm. Ils ont réalisé vingt-six constructions alphabétiques en hommage aux lettres, avec toute leur maîtrise de l’architecture et leur fantaisie de jeunes créateurs ! Ils nous ouvrent la porte d’une véritable cité où se succèdent des bâtiments, des maisons, des immeubles dans lesquels on peut plonger pour voir tout ce qu’il s’y passe.
Jonas Tjäder et Maja Knochenhauer (dès 4 ans, 40 p., 18€).
LOUP NOIR, LOUP BLANC : une légende d’origine Cherokee dont le thème est populaire, celui du Loup noir (de la violence) et du Loup blanc (de la bienveillance) qui cohabitent en nous, est au cœur de cet album. Le conteur Patrick Fischmann ancre superbement ce récit dans la culture indienne et réussit à l’étendre au comportement des humains sur la planète, eux aussi, globalement confrontés au choix qu’ils doivent ensemble effectuer, entre ces deux loups.
Patrick Fischmann et Aurélia Fronty (dès 5 ans, 48 p., 18€).
MARTIN ET ROSA : une nouvelle édition de ce double portrait important. Avec un sticker « Édition spéciale 70 ans », il marque l’anniversaire de l’action de Rosa Parks, le 1er décembre 1955, et le boycott des bus qui débuta le 5 décembre pour aboutir un an après. Ces portraits croisés de deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, Rosa Parks et Martin Luther King, l’un et l’autre victimes du racisme ordinaire dans leur enfance, parlent fort aux jeunes d’aujourd’hui.
Raphaële Frier et Zaü (dès 8 ans et pour tous, 56 p., 19€).
FABLES POUR LE PAYS DE DEMAIN : trente fables écrites au futur ! Elles projettent espoirs, humour et chaleur humaine dans le monde de Demain des enfants d’aujourd’hui. Autant de pieds de nez aux racistes (avec un zèbre à rayures blanches et un autre à rayures noires !), à l’égoïsme, à la violence, ou un salut à ceux qui nettoient les étoiles de mer pour qu’elles brillent longtemps dans le ciel.
Alain Serres et Laurent Corvaisier (dès 6 ans, 52 p., 16€).
Grande Ourse et Pépite d’Or 2025
Figure singulière de la création jeunesse, Benoît Jacques a été distingué du prix de la Grande Ourse pour son parcours d’auteur, d’illustrateur et d’éditeur. Né à Bruxelles, il s’intéresse très tôt à la création. Il a fondé sa propre maison d’édition indépendante. Son dernier titre, Journal : L’enquête qui piétinait – intégrale de la saison 1, est paru le 15 octobre. Benoît Jacques sera présent au Salon pour deux rendez-vous : le 30/11 à 16h pour la rencontre « Dans la peau d’une Grande Ourse » (niveau 1 – Scène d’en haut) et le 01/12 à 14h30, lors d’un entretien à la Télé du Salon. Il succède à Susie Morgenstern, récompensée en 2024.
Adèle Maury remporte la Pépite d’Or 2025 pour Béril en bataille (Sarbacane). Née en 1999, Adèle Maury est diplômée des Arts décoratifs de Strasbourg. Elle vit désormais à Bruxelles. Elle a remporté le prix du concours Jeunes talents du festival d’Angoulême en 2020. La plupart du temps, ses héros sont des animaux car elle est plus à l’aise avec leur expressivité. Quatre autres ouvrages ont été distingués par des jurys 100% jeune public : Aurore Petit remporte la Pépite livre illustré pour Pavel et Mousse (Les Fourmis rouges), tandis que Lisa Blumen est récompensée en bande dessinée avec Sangliers (L’employé du moi). Côté fiction, Benoît Richter s’impose en catégorie junior avec La Jeune Fille au crâne (Nathan) et Alex Cousseau en ado pour Courir le vaste monde (Doado, Le Rouergue).
Béril est né dans une campagne vide d’hommes et d’enfants. Quand son père, berger, emmène ses chèvres paître sur les collines voisines, le petit garçon va jouer avec ses amis, Coltaire le lièvre, et Anour la coccinelle, avec qui lui seul a le pouvoir de communiquer. Il se rend vite compte que les bêtes vieillissent plus vite que lui et que leur espérance de vie est plus courte que la sienne. Alors, arrivé à l’âge qu’on dit adulte, le deuil et la solitude lui font perdre toute aptitude à parler avec les animaux. Sans repère et curieux du monde des humains et des villes auquel il n’a jamais vraiment eu accès, Béril devra trouver sa voie : reprendre la ferme familiale ou voler de ses propres ailes (éditions Sarbacane, 192 p., 26€).
La remise officielle des prix se tiendra le 30/11 à 15h sur la Scène d’en haut du 41ème Salon de Montreuil, en présence des membres des différents jurys.