Au théâtre du Rond-Point (75), Laurent Fréchuret met en scène L’Âge tendre. Créée aux États-Unis en 2021, une pièce de l’auteur états-unien George Brant, abondamment monté et reconnu dans la sphère anglo-saxonne, encore peu joué en France.
L’âge tendre est un monologue judicieusement traduit par l’experte Dominique Hollier, monté avec force et sensibilité par Laurent Fréchuret, fondateur du Théâtre de l’incendie. Embauché comme garde de nuit dans un gigantesque centre de rétention, un jeune Texan d’origine mexicaine voit que les « illégaux » entassés sont des enfants de « Latinos », arrachés à leurs parents en vertu d’une loi scélérate de Trump lors de son premier mandat. « Juste des petits enfants qui tiennent des ballons/Effrayés/Pleurnichant/Les ongles des pieds arrachés à force de marcher » …
Astreint à la clause de confidentialité, père de deux filles choyées, stigmatisé par sa femme à cause de cet emploi dont il a besoin, l’homme va, sous nos yeux, livrer à soi-même une rude bataille, s’attachant aux jeunes prisonniers malgré l’interdiction de tout contact rapproché, surtout que des enfants, de plus en plus nombreux, tombent dans un sommeil torpide inexplicable… Le théâtre de cette conscience bouleversée exige, à l’évidence, un acteur que Fréchuret définit comme un « athlète affectif », selon le mot d’Antonin Artaud. Il l’a trouvé en la personne de Dali Benssalah, au demeurant athlète effectif puisqu’il fut, dans sa jeune vie antérieure, champion de France de boxe thaï. Depuis, cinéma et télévision n’ont pu, par bonheur, le priver de la scène.
Son jeu, d’une précision extrême dans la mobilité, lors d’une adresse quasi permanente au spectateur, met souplement en relief, sans heurt pathétique, l’impérieuse nécessité du choix du cœur dans une situation invivable au regard de la pure et simple humanité. Cela épouse exactement le désir de George Brant : « J’étais furieux de la politique de séparation des enfants (…), j’avais honte de ce geste de cruauté (…), j’ai pensé que je pouvais aider en tant qu’auteur. »Laurent Fréchuret signe, là, une réalisation de grand mérite, que la composition musicale de François Robin et la silhouette fugace de Christophe Havard au saxo, dotent d’une aura poétique.
L’Âge tendre participe de l’actuelle conception d’un théâtre politique, fondée sur l’intervention dans l’immédiat. Elle a du pain sur la planche, les motifs de colère et d’indignation ne manquent pas. Sur scène, on attend d’autres manifestations concrètes du talent de George Brant, qui brave la trumperie. Jean-Pierre Léonardini
L’Âge tendre, Laurent Fréchuret : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).
Du 14 au 17/10, au Théâtre de la Ville (75), Sylvain Maurice met en scène Les pensées. Un texte de Nicolas Doutey, subtil et jouissif, quand les jeunes Ida et Paul découvrent leur capacité à penser. Un banc, deux comédiens, trois notes de musique et quatre fourchettes, le bonheur est dans la plaine !
Sur le plateau du CDN de Tours, lors de la création des Pensées, Ida se promène. Une banale balade dans la plaine… Lorsqu’elle rencontre Paul, elle lui fait une étrange révélation : à la vue d’un nuage blanc devenu sombre, « dans la pluie sur la plaine, subitement je pense, quelque chose s’active, j’ai une pensée, je pense au matin ». Au grand étonnement de Paul, qui interroge son amie. Non, il ne s’est rien passé de particulier ce matin-là, Ida pense au matin en général, « je me promène dans du matin en y pensant ». Penser, ce n’est pas rien, un phénomèe singulier, une sorte d’événement, « un gros morceau qui risque de changer pas mal de choses », estime le garçon.
Comme Bérangère Vantusso, la directrice de l’Olympia depuis 2024, les deux compères sont des familiers des Chantiers de culture. De Longueur d’ondes à Faire le beau pour la première en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey qui signa Bouger les lignes, jusqu’à Réparer les vivants et le remarquable Projet Barthes de Sylvain Maurice programmé au récent festival d’Avignon… L’écriture incisive de Nicolas Doutey, imagée et comme complice de l’intelligence première, fait mouche, autant que la mise en scène épurée et dynamique de Sylvain Maurice ! Un petit banc de bois pour tout décor, de palabre en palabre, Jeanne Louis-Calixte et Mikaël-Don Giancarli pensent à loisir, une sarabande verbale mise en musique par Laurent Grais ! Penser, penser bien, penser juste ? Une tâche pas facile, mais excitante lorsqu’on s’y met à deux, surtout quand il s’agit de retrouver Bill, de retour au pays paraît-il… D’aucuns l’ont aperçu : est-ce vrai ? Où çà ? Est-ce bien lui ? Sacré Bill, il faut y réfléchir… C’est pas gagné, mais Ida et Paul sont satisfaits, ils ont bien échangé, « on a complètement échangé nos pensées »…
Ils se souviennent, l’une du réparateur de vélos et l’autre de la quincaillère, ce n’est pas simple de demander quelque chose quand on ne connaît pas le vrai nom, entre mortaiseuse et clé à pipe…Il faut chercher, tenter de se faire comprendre. Mais c’est formidable, rien que d’y penser, penser c’est fantastique, ça ne change rien et ça change tout ! « On peut penser n’importe où, on a besoins de rien pour penser ». Et le duo de s’éclater alors dans un ballet de fourchettes, digne de celui des petits pains à la Charlot. Un dialogue revigorant, quand Doutey rend émoustillant la banalité du quotidien, un premier texte pour la jeunesse qui l’invite à ne pas tout accepter au comptant, à oser s’aventurer sur les chemins du questionnement et de la réflexion. Comme à l’habitude, dans une mise en scène limpide de Sylvain Maurice qui s’enroule et se déroule avec joliesse, à l’image du tapis roulé-boulé sur scène. Allez y voir, le temps est compté, il n’est plus l’heure de penser ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Les pensées, Nicolas Doutey et Sylvain Maurice : du 14 au 17/10, huit représentations à différents horaires. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers (144 p., 16€). Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).
Penser, un jeu d’enfant
Ida et Paul découvrent qu’ils pensent et ils en sont tout étonnés. Ils sont deux amis, naïfs et peut-être un peu clowns aussi. Ils jouent avec les mots, avec les pensées. Et quand on est deux, les pensées, ça peut se partager. Ça permet d’avancer et ça rend libre aussi… Ce n’est pas tout à fait un hasard si le titre de la pièce fait écho au célèbre texte du penseur Pascal ; il s’agit ici d’incarner, avec tout le sérieux et la joie dont sont capables les enfants, de grandes questions de philosophie. Sylvain Maurice a imaginé un spectacle pour deux acteurs et un musicien avec un dispositif simple, pour pouvoir l’installer partout et le rendre accessible à tous. Par la langue vive de Nicolas Doutey, qui signe là son premier texte pour la jeunesse, le théâtre devient un champ d’exploration au présent. Maïa Bouteillet
Aux éditions Gallimard, Yannick Haenel publie La solitude des professeurs est infinie. Roman de rentrée, le dernier opus de l’ancien prof de français l’est à double titre : il s’ancre dans la rentrée scolaire et dans la rentrée littéraire, deux institutions françaises.
À ses débuts, le romancier Yannick Haenel (prix Médicis 2017) a enseigné le français dans le secondaire pendant quelques années. La solitude des professeurs est infinie revient sur cette expérience inaugurale. Yannick Haenel puise dans ses souvenirs des années 1990. Son alter ego, Jean Deichel, jeune agrégé de lettres modernes idéaliste, passe pour la première fois le seuil du collège où il s’apprête à effectuer son année de stage. Sis à Mantes-la-Jolie, cet établissement accueille des élèves issus des classes populaires. Si l’apprenti prof, passionné de littérature, attend de cette nouvelle vie « des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie », la réalité du collège de banlieue parisienne se rappelle vite à lui. « Vous êtes au courant qu’il y a de la violence ici, et pas seulement du mal-être adolescent ou ce genre de trucs, indique Gaëlle, la conseillère principale d’éducation (CPE), lors de la réunion de prérentrée. Alors faites attention, ça peut péter à n’importe quel moment. »
De même, la réalité administrative, celle des casiers et des emplois du temps, vient percuter de façon assez incongrue, voire délibérément comique, les élans du nouvel enseignant qui vit la transmission comme une « vocation ». « Tant qu’il y a des enfants pour réciter l’alphabet, le monde ne s’écroule pas », lance le stagiaire enthousiaste au proviseur médusé. De l’entrée dans la carrière à la démission annoncée, l’ouvrage de Yannick Haenel se lit d’un bout à l’autre comme un roman de formation : l’enseignement éprouve et modifie le débutant malchanceux, enclin aux élans mystiques. Entre ses bévues catastrophiques et son désir de transmettre la flamme, comment va-t-il se tirer d’affaire ?
Après Entre les murs, de François Bégaudeau (2006), Un hamster à l’école de Nathalie Quintane (2020), Le Grand Secours de Thomas B. Reverdy (2023) ou Miskine la prof de Sandrine Elichalt (2025), La solitude des professeurs est infinie vient confirmer qu’il existe dans notre pays un genre littéraire très particulier : le roman de l’Éducation nationale. Ce livre est révélateur de sa centralité et de son caractère paradoxalement romanesque. Avec 1,2 million d’agents et plus de 6 millions d’élèves à la rentrée 2026, les écoles, collèges et lycées, surtout ceux des quartiers dits « sensibles », sont les lieux où se rencontrent de façon quotidienne des jeunes issus des couches populaires précarisées et des enseignants venus pour la plupart des classes moyennes, voire de la bourgeoisie. Une rencontre d’univers sociaux aussi contrastés ne se produit nulle part ailleurs à si grande échelle, c’est pourquoi elle donne à voir les (més)aventures des grandes promesses républicaines, égalité et émancipation.
De surcroît, le nouvel opus de Yannick Haenel constitue un hommage, un peu appliqué peut-être, à la littérature. Outre que le protagoniste dévore le Zohar, œuvre de la Kabbale dont il a cousu des feuillets à sa doublure, les scènes de lecture en classe, de Gérard de Nerval ou de Charlotte Delbo notamment, font surgir les moments de grâce d’une transmission accomplie. À cet égard aussi, il s’agit d’un livre de rentrée, mais littéraire, cette fois. Publié dans la prestigieuse collection blanche des éditions Gallimard, le livre est promis à une certaine visibilité en librairie comme dans les médias, parmi les 461 nouveaux romans qui paraissent cette année entre fin août et début octobre. Institution spécifiquement française, comme le souligne la sociologue américaine Priscilla Parkhurst Ferguson dans La France nation littéraire (1991), la « rentrée littéraire » et son déferlement de titres correspond à un « culte » rituel rendu à la littérature. Le roman de Yannick Haenel en constitue un exemple presqu’archétypal. Eve Charrin*
La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel (Gallimard, 320 p., 21,50 €).
*Un article paru dans le magazine Sciences Humaines (n°391, septembre 26. Dossier à la une : Où ai-je la tête ? Trouble dans l’attention).Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Une excellente publication dont nous conseillons vivement la lecture.
Les 25 et 26/09, à Alligny-en-Morvan (58), le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique fête son dixième anniversaire. Un original lieu d’histoire, qui mêle la petite à la grande. Du local au national, de la pauvreté paysanne aux riches familles parisiennes, un regard touchant sur des femmes au grand coeur et au bon lait.
« Allons les Morvandiaux, chantons la Morvandelle « , écrit le parolier Maurice Bouchor en 1903 ! Au coeur du parc naturel, à Alligny-en-Morvan dans la Nièvre, un lieu original la célèbre à sa façon, cette femme morvandelle au bon lait : le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Déjà, à l’orée du deuxième millénaire, le chansonnier ne s’y trompe pas et ne s’en laisse point conter. « Gardons ô mes amis, nos femmes près de nous, Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous », clame-t-il. Et de conclure sa complainte par un appel solennel aux fermiers qui triment sur des terres pauvres et aux forestiers qui usent leur force à exploiter la forêt, « Nos bûches qui s’en vont, Paris s’en chauffera, Nos gars et leurs mamans, Paris s’en passera » ! Depuis le XVIème siècle, des quais de Clamecy (58) à ceux de Bercy, au péril de leur vie les flotteurs conduisent leurs trains de bois sur la Cure, l’Yonne et la Seine jusqu’à la capitale.
Comme l’illustre la chanson devenue hymne régional, le Morvan, longtemps, fut terre nourricière à plus d’un titre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et aux années 20, les Morvandelles réputées pour la qualité de leur lait servent de « nourrices sur lieux » aux enfants de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie parisiennes, aux bébés des cours princières en Europe. « Des milliers de jeunes mères vont ainsi quitter leur foyer peu de temps après leur accouchement pour aller allaiter un autre enfant que le leur », commente Sylvain Mathieu, alors président du Parc naturel régional du Morvan. Des noms de famille célèbres qui usèrent de leurs services ? Les Rothschild, les Roosevelt et Wendel, les Coubertin et Brooglie… Sans oublier Marie Guyot originaire de Château-Chinon, la capitale du Morvan, nourrice du futur Napoléon III !
Quant aux » nourrices sur place », jusque dans les années 1960 elles accueillent des dizaines de milliers d’enfants de l’Assistance publique, essentiellement parisiens, les « Petits Paris » comme ils étaient surnommés ! Parmi eux, un bébé de 7 mois devenu célèbre : en 1911, la famille Régnier, lui menuisier à Alligny, elle en charge du bureau de tabac, se voit confier Jean Genet. Entouré de bienveillante affection, jusqu’en 1924 : l’année où il est reçu au certificat d’études premier de la commune avec la mention « bien », l’année où il apprend qu’il est enfant de l’Assistance publique, l’année où il commet sa première fugue. Pour connaître, âgé de quinze ans, sa première incarcération en 1925 à la prison de la Petite Roquette, plus tard son placement – un terme policé pour ne point parler d’enfermement – à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, un bagne pour enfants près de Tours en Indre-et-Loire.
Au recensement de 1921, sur 1840 habitants, Alligny compte pas moins d’une centaine d’enfants en nourrice. Cette réalité, couplée aux traces laissées par son gamin prodige, explique pourquoi le bourg fut choisi comme lieu d’enracinement du Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Inauguré en 2016, il retrace cette activité nourricière dans sa dimension économique, vitale autrefois dans cette région pauvre, mais aussi dans ses aspects intimes, au plus près des enfants et des familles. Construit dans l’ancien hôtel de la Poste, il propose de cheminer à travers données historiques et témoignages familiaux, un long périple de la nourrice d’hier à l’assistante maternelle d’aujourd’hui. D’un espace l’autre, le visiteur déambulant comme dans une ruelle de village aux maisonnettes accueillantes, le parcours est riche en informations, touchant en émotions.
Les 25 et 26/09, et jusqu’à la fin de l’année 2026, à l’occasion de ses dix ans d’existence le musée des nourrices se fait Passeurs d’histoire, passeurs d’histoires: rencontres, débats et tables rondes, chansons et spectacles au programme. L’occasion aussi de s’interroger sur l’enjeu d’une telle structure, comment en assurer le développement et la pérennité en ces temps troublés où culture et mémoire sont mis à mal sur tout le territoire. Yonnel Liégeois
Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique : ouvert du 18/03 au 15/11, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, fermé le samedi matin. À lire : Morvan terre d’accueil, terre nourricière / de l’Assistance publique au vivre ensemble (Cahiers scientifiques n°11, les 6èmes entretiens de Bibracte, 144 p., 15€). Le Bourg, 58230 Alligny-en-Morvan (Tél. : 03.86.78.44.05). Courriel : accueil@museedesnourrices.fr
Alligny, dans les pas de Genet…
Initiatrice d’un circuit de randonnée imaginé par Jean-Pierre Cortet, l’association des Amis du musée invite à marcher Dans les pas de Jean Genet. Un parcours sur les traces des lieux qui ont inspiré l’écrivain, du Captif amoureux à Notre dame des fleurs : le village d’Alligny-en-Morvan et son « vieux château féodal entouré de fossés bruissant de grenouilles », la « maison d’ardoises » d’Eugénie et Charles Régnier et ses « cabinets tout au bout du jardin où la vie me parvenait singulièrement douce, câline, légère », l’école des garçons avec la mairie à l’étage, l’église St Hilaire où « le curé n’était pas pris très au sérieux, le catéchisme raconté de façon si bêtasse que ça avait l’air d’une blague », la maison d’Antonin et Berthe la fille Régnier qui, à la mort de sa mère en 1922, recueillit le jeune garçon.Sources : Jean Genet, essai de chronologie 1910-1944 (Bibliothèque de littérature française contemporaine, Albert Dichy/Pascal Fouché).
Du 23/09 au 03/10 à Limoges (87), les Zébrures, festival des écritures et des créations théâtrales, fêtent la francophonie. Durant dix jours, la capitale du Limousin s’affiche comme la ville-monde de la planète francophone. Comme un temps de résistance aussi, à l’heure des budgets tranchés à la hache et des financements qui s’évaporent.
Il y a mille raisons de se rendre à Limoges : la découverte de la « ville rouge », lieu mythique de puissantes luttes ouvrières et siège constitutif de la CGT en 1895… La découverte de la ville d’art, reconnue mondialement pour ses émaux et sa porcelaine depuis le XIIème siècle… La découverte, enfin, de l’espace francophone imaginé il y a plus de quarante ans, sous l’égide conjuguée de Monique Blin et Pierre Debauche, alors directeur du Centre dramatique national du Limousin ! Reconnus aujourd’hui sur la scène théâtrale, de jeunes talents y ont fait leurs premiers pas : Robert Lepage, Wajdi Mouawad…
« Qu’un grand rendez-vous destiné aux auteurs et autrices dramatiques des cinq continents d’expression francophone puisse se tenir hors Paris constituait déjà un exploit, qu’il s’impose au fil du temps comme une référence mondiale pouvait relever de l’utopie ! », témoigne avec fierté Alain Van der Malière, le président des Francophonies. Désormais, aux côtés de la nouvelle Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts et du réseau actif constitué avec la Cité internationale des arts de Paris et La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, « il est absolument nécessaire de protéger cette halte singulière qui nous apprend ou nous rappelle cette manière poétique d’être au monde » selon le propos de Felwine Sarr énoncé en 2024. Aussi, pour les amoureux des belles lettres comme de la belle langue, le rendez-vous est immanquable : rencontres et débats, expos et lectures, musique et chanson, cinéma et théâtre sont au menu. Autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie et son pouvoir de création, de mots accouchés en mots bigarrés dans une riche palette multiculturelle !
Désormais rendez-vous incontournable à l’affiche de l’hexagone, les Zébrures, festival des écritures et des créations francophones, imposent leurs singularités langagières et leurs richesses culturelles. De la Belgique au Sénégal, de Haïti au Québec, de la Guadeloupe au Burkina Faso, du Liban à la Roumanie, du Congo à La Réunion, de la Martinique à la Slovaquie, de la Côte d’Ivoire au Pakistan, de la Jamaïque à la Corée du Sud, de la Turquie à la Serbie, du 23 septembre au 03 octobre, ils sont venus, ils sont tous là ! NON, PAS TOUS… « En dernière minute, nous avons dû annuler la programmation de Requiem pour un théâtre, une création proposée par une compagnie indienne pour laquelle les moyens nécessaires n’ont pas été rassemblés », constate amèrement Hassane Kassi Kouyaté, le directeur des Francophonies. « Dans un monde de crises et face à l’adversité financière, nous refusons de nous avouer vaincus : on nous prédit la disparition du théâtre ? Nous répondons par l’insoumission, nous allumons les feux de la résistance ». Et le maître burkinabè, descendant d’une famille de griots, de conclure « ce festival est plus que jamais nécessaire. Il est un miroir tendu à l’humanité (…), un espace où les peurs peuvent être nommées et les espoirs, même les plus utopiques, peuvent éclore ». Qui, entre résignation et combativité, sagesse et folie, a composé encore une fois, et malgré tout, une programmation très riche !
Outre la remise du Prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la dramaturgie francophone et du Prix RFI Théâtre, moult débats sont à l’affiche de cette 43ème édition. Les créations théâtrales qui scandent les temps forts du festival se déploient de la Maison des Francophonies à l’Espace Noriac, des Centres culturels municipaux à l’auditorium Sophie Dessus d’Uzerche, du Théâtre de l’Union au Grand théâtre de Limoges, du théâtre Jean Lurçat d’Aubusson au Centre international de la caricature et du dessin de presse de Saint-Just-le-Martel… De 5 à 25€ pour tous les spectacles, l’expérience initiée en 2024 est reconduite : les tarifs d’entrée sont libres, sans justificatif d’âge ou de ressources. En fonction des possibilités de chacun pour que toutes et tous, sans barrières ni frontières, puissent partir à la découverte d’autres horizons, osent emprunter ces chemins de traverse qui ouvrent à l’imaginaire, à l’autre, à l’ailleurs… Les Francophonies de Limoges ? Un hymne au Franc parler où l’on danse et chante le Tout-Monde selon le regretté Édouard Glissant, l’humanité créolisée et la fraternité partagée. Yonnel Liégeois
Les zébrures, festival des écritures et des créations francophones : du 23/09 au 03/10. La Maison des Francophonies, 11 avenue du Général-de-Gaulle, 87000 Limoges (Tél : 05.55.10.90.10).
« Le monde entier vient à Limoges pour créer de nouveaux espoirs en termes de création mais aussi d’ouverture des esprits et d’ouverture des cœurs (…) Limoges est le seul lieu de création théâtrale francophone (…) Notre objectif ? Que celles et ceux qui participent au festival en ressortent différents, qu’ils fassent toutes les découvertes qu’ils souhaitent. L’argent ne peut être un frein ».Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur
Le 7 août à Ivry-sur-Seine (94), disparaît Catherine Dasté à l’âge de 96 ans. Comédienne, metteure en scène, directrice de lieux culturels, elle fut une pionnière du théâtre pour le jeune public.
Interrogée sur sa passion pour le spectacle vivant, elle répondait simplement : « Je suis née dans une famille de théâtre ». Une phrase qui résumait toute sa vie professionnelle et des racines profondes dans le métier. Catherine Dasté, née en octobre 1929 à Beaune (Côte d’Or) s’est éteinte samedi 7 août à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Elle avait 96 ans. Elle était la petite fille de Jacques Copeau (1879-1949), metteur en scène, défenseur acharné d’un théâtre éloigné des pratiques empesées d’alors, fondateur du Théâtre du Vieux Colombier à Paris, administrateur général de la Comédie Française… et la fille du metteur en scène Jean Dasté, fondateur de la Comédie de Saint-Étienne. Sa mère étant la comédienne Marie-Hélène Dasté.
Entre création, transmission et pédagogie
Catherine Dasté, mère de trois garçons et grand-mère de la comédienne Alice Allwright, fut l’épouse du chanteur Graeme Allwright, décédé en 2020. Elle fit la connaissance de son époux à Londres, élève comme lui de la célèbre « Old Vic School ». En 1959, le couple rejoint l’équipe de la Comédie de Saint-Étienne, et commence alors tout un travail mené en direction des enfants. Le jeune public sera à partir de ce moment un des axes de la recherche menée par Catherine Dasté. Avec le soutien de la pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto, elle œuvra à la création du premier centre dramatique pour l’enfance qui ouvrit ses portes au théâtre de Sartrouville (Yvelines).
En 1969, Catherine Dasté fonde sa compagnie La Pomme verte. Deux ans plus tôt, Ariane Mnouchkine, du Théâtre du soleil, lui avait « prêté » des comédiens afin de participer à l’élaboration de pièces pour les jeunes. Refusant d’être cataloguée comme seulement spécialiste du théâtre jeune public, Catherine Dasté prend en 1985, et jusqu’en 1992, la direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry, succédant à Philippe Adrien. Celui-ci avait lui-même pris la suite d’Antoine Vitez en 1981. Adel Hakim et Élisabeth Chailloux ont aussi été les directeurs de ce pôle de création désormais installé sur le site de la Manufacture des Œillets et Nasser Djemaï en est l’actuel directeur.
Catherine Dasté dirigea aussi la Maison Copeau, à Pernand-Vergelesses en Côte-d’Or, un lieu de mémoire et d’accueil d’artistes en résidence. En 2025, l’université Sorbonne-Nouvelle lui consacra un colloque pour « mettre en lumière son rôle majeur dans l’institution théâtrale ». Pour souligner le parcours méconnu de cette grande dame du spectacle vivant. Gérald Rossi
L’inhumation se déroulera le 25/08 à 11h00, 17 Rue du Paulant – 21420 Pernand-Vergelesses.
Du 24 au 26/07, sous la houlette de la pianiste Irina Kataeva, le Manoir des arts de Jaugette (36) organise son traditionnel festival de musique. Au cœur du parc naturel de la Brenne, entre portées de notes et ambiances ludiques, de Schubert à Sofia Goubaïdoulina.
En cet été 2026, du 24 au 26/07, les mondes de la musique et de l’art vont se conjuguer en un original projet poétique et ludique ! Une authentique invitation à l’évasion, marque de fabrique du festival de Jaugette depuis 2012... Rien ne prédestinait Irina Kataeva-Aimard à diriger de telles rencontres musicales : la pianiste a grandi à Moscou, au sein d’une famille d’artistes. « J’ai eu la chance de baigner dans un environnement fabuleux », elle le reconnaît bien volontiers, « parmi les invités de mes parents, il y avait des gens comme Samson François ». Son père, Vitali Kataev, était chef d’orchestre et sa mère, Liouba Berger, musicologue. Un univers pour le moins favorable au développement de l’expression artistique, tel fut le chemin emprunté par Irina qui s’initie très jeune à la musique et notamment aux créations contemporaines. Fervente admiratrice de la musique de Messiaen, dès les années 1980 elle interprète ses œuvres dans de nombreux lieux de culture de l’ex-URSS. En France où elle s’installe en 1985, et un peu partout dans le monde, elle multiplie concerts et festivals, jouant Prokofiev, Scriabine, Chostakovitch.
Elle devient une sorte de pianiste attitrée des compositeurs contemporains russes, tels Alexandre Rastakov ou Edison Denisov. Elle rencontre et travaille avec Pierre Boulez et Olivier Messiaen. Au début des années 2000, elle enregistre les œuvres de plusieurs compositeurs contemporains européens. Son talent et son expérience l’autorisent naturellement à transmettre son savoir : elle enseigne au Bolchoï le répertoire des mélodies françaises aux jeunes chanteurs russes, elle est par ailleurs professeur titulaire de piano au Conservatoire à rayonnement départemental Xenakis d’Évry Grand Paris Sud.
Et puis… Les hasards de l’existence la conduisent dans le parc naturel régional de la Brenne. Coup de cœur pour un manoir datant des XVème et XVIIème siècles : Irina trouve à Obterre plus qu’un lieu de villégiature, surtout un cadre propice à la présentation d’œuvres musicales diverses. D’une grange, elle fait une salle de concert. À partir de 2011, l’artiste investit dans les bâtiments et crée une association. Au final, trois festivals de musique par an marient concerts d’instruments anciens, création d’œuvres contemporaines, prestations de groupes folkloriques, conférences et master class permettant la rencontre de jeunes musiciens. À chaque initiative, son thème : du Romantisme en Europe au XIX ème siècle à la Splendeur russe, en passant par Tradition et modernité ou encore La nature les animaux et la musique… La palette est large, le pari osé. « Aux habitants éloignés des grandes salles de concert, je veux offrir l’ouverture aux musiques du monde. Passées et actuelles. L’art ne doit pas être réservé à une élite des métropoles ».
Son désir le plus cher, en créant un tel festival ? Faciliter l’échange culturel, agir concrètement pour la découverte d’une région et de son patrimoine. Les rencontres de Jaugette sont ainsi l’occasion pour les visiteurs de se familiariser avec des paysages, une gastronomie locale. L’hébergement sur place des artistes est aussi un vecteur de rapprochement. Et il en est passé, depuis 2012, des artistes de renommée internationale ! Irina garde de ces prestations des souvenirs impérissables. De sa mémoire jaillissent quelques moments phares, comme la présence en 2015 d’Andreï Viéru, l’un des plus talentueux interprètes de Bach sur la scène internationale. Elle fut aussi honorée de la participation de Simha Arom, l’un des plus grands ethnomusicologues de notre temps, qui anima un atelier consacré au groupe africain Gamako.
« La venue de dix-huit chanteurs de l’opéra du Bolchoï fut pour moi un moment magique », s’enthousiasme-t-elle. Dans le même registre, elle apprécia tout particulièrement la visite d’un groupe d’une quinzaine d’artistes de Mestia en Georgie : le plus jeune avait 17 ans, le plus ancien 85… Les virtuoses qui ont répondu à l’invitation d’Irina ont souvent servi avec brio des projets innovants. Tels ces Miroirs d’Espaces de François Bousch où, au cours de l’écoute de cette création pour électronique et diaporamas, le public intervient sur le déroulé musical par l’intermédiaire de leur smartphone : le compositeur a créé une sorte d’alphabet sonore qui permet de transcrire en notes les textes envoyés par les téléphones. En 2019, Pierre Strauch dirigea à six heures du matin un quatuor à cordes sur la terrasse du château du Bouchet : Haydn, Webern et Schumann à un jet de pierre de l’étang de la mer rouge, l’un des plus beaux plans d’eau de la Brenne, au cœur du parc naturel régional ! Plus d’une centaine de personnes ont eu le privilège de vivre cette communion entre la musique et le réveil de la nature.
Une symbiose qui touche même la sensibilité du monde animal, si l’on en croit la réaction de pensionnaires du parc animalier de la Haute-Touche. Des événements musicaux et chorégraphiques ont été présentés au public dans les allées de la réserve. « Nous avons vécu des moments magiques », confie Irina. « Captivée par le spectacle, une meute de loups s’est rassemblée au bord de leur enclos, plus tard ce sont deux lamas qui sont restés figés, visiblement fascinés par le jeu des artistes ». Une expérience qui montre à quel point les idées bouillonnent dans l’esprit des organisateurs ! D’ores et déjà, des réflexions sont engagées pour ouvrir les visiteurs à d’autres réalisations : un projet d’espace réservé aux sculptures contemporaines est en gestation. D’une année l’autre, Irina et son association innovent et surprennent. L’objectif ? Faire du Manoir des arts un rendez-vous exceptionnel de la création artistique. Philippe Gitton
En cette édition 2026, le festival souhaite redonner à la musique sa dimension première : un art de l’intériorité, du partage et de l’éveil des sens. C’est une expérience artistique rare, intime et apaisante qui est ainsi proposée. Des moments exceptionnels dans une région qui l’est tout autant, la Brenne : trois jours magiques !
Si tout le monde connait Franz Schubert, ne serait-ce que de nom, si ce n’est par ses notes, Sofia Goubaïdoulina reste plus confidentielle. Or cette dernière, compositrice russe (tatar) majeure de la musique contemporaine, est reconnue pour ses œuvres profondément spirituelles, son langage sonore très personnel et un usage novateur des timbres et des instruments. Par-delà les époques et les langages, les œuvres de Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina se répondent dans une même quête de l’essentiel : celle de la couleur sonore, du silence habité et d’une méditation profonde sur la condition humaine. Leur musique, d’une intensité intérieure rare, invite l’auditeur à une véritable expérience de contemplation. Associer Franz Schubert et Sofia Goubaïdoulina et en faire le fil rouge de l’édition 2026 du Festival de Jaugette c’est faire écho a cette envie inspirante de relier musique, contemplation, nature et arts visuels pour offrir un supplément de poésie à ce moment musical.
À l’exception du concert du samedi soir, chaque programme fera entendre un dialogue subtil entre ces univers : musique, arts visuels et méditation. Musique de chambre instrumentale et vocale, récital de piano, sieste musicale autour du Handpan (instrument aux résonances méditatives ) accompagnée des improvisations d’une artiste peintre iranienne, séances de yoga et de méditation dans le parc du Château de Charnizay, promenades et découvertes des étangs de la Brenne. Autant de moments pensés comme des respirations sensibles, offrant au public une immersion dans un univers de sérénité, d’écoute et de présence au monde !
Durant le festival, les artistes et musiciens donnent rendez-vous au public au cœur du Parc Animalier de la Haute Touche.
Au théâtre du Balcon d’Avignon (84), la metteure en scène Catherine Schaub propose Le village des sourds. Sous la plume de Léonore Confino, un conte d’une naïveté déconcertante mais d’une puissance fulgurante ! Entre perte des mots et découverte des signes, une sourde histoire de langue en terre polaire.
Au pays d’Okionuk, village du bout du monde perdu dans la blanche froidure, une tradition perdure : pour braver les six mois de la longue nuit, les habitants ont coutume de se se réchauffer collés-serrés sous la yourte collective. Pour écouter histoires du jour et contes ancestraux, partager ces paroles qui fondent une communauté… Sur cette terre inconnue des routes commerciales, l’argent n’existe pas, le langage est seule richesse, les mots seule monnaie d’échange. Youma, une gamine de quatorze ans, s’étiole pourtant de tristesse, confinée dans la solitude et un silence mortifère : elle est sourde ! Jusqu’au jour où son grand-père, tendrement aimant et ému, parte à la conquête du langage des signes dans un village reculé et l’enseigne à sa petite-fille.
Bien emmitouflée et campée au faîte de l’igloo, Youma nous conte alors une bien étrange histoire. En langue des signes évidemment, hypnotique danse des mains et des lèvres, traduite par son complice lui-aussi hardiment perché : son bonheur d’abord de pouvoir communiquer sensations et émotions, sa douleur ensuite de voir son Village des sourds sombrer dans la violence et la cupidité. Un vil marchand d’illusions s’est installé depuis peu sur la place, proposant « marchandises inutiles mais indispensables » contre une liste de mots plus ou moins fournie. Cinquante « gros mots » payés par un enfant contre un train électrique, cent mots du quotidien en échange d’un grille-pain, deux cent mots compliqués mais peu usités contre un poêle de maison : avec interdiction de les prononcer à nouveau, sous peine de lourdes sanctions ! Et tout à l’avenant au point que les habitants, en manque de vocabulaire, ne parviennent plus à se parler. Pire, faute de mots, ils en viennent aux mains…
Formidables de regards complices à ne point devoir se quitter des yeux, Ariana-Suelen Rivoire et Jérôme Kircher nous comblent de plaisir en ce pays des trolls. Entre la comédienne sourde et son partenaire de jeu, du naturel glacé au feu des mots, le conte aussi naïf que déconcertant impose sa vérité, fulgurante, à l’oreille de l’auditoire : quel avenir pour une humanité en manque de dialogue ? Quel appauvrissement culturel pour un peuple qui perd sa langue et ses coutumes ancestrales ? Quel déclin de civilisation, lorsque la parole ne parvient plus à exorciser les conflits ? Des questions à forte teneur philosophique, à hauteur d’enfants, qui interpellent ô combien les grands… Créée en résidence à la Maison de la culture de Nevers (58), une mise en scène de Catherine Schaub joliment dessinée, un texte puissamment évocateur de Léonore Confino, l’une et l’autre solidaires pour enchanter et embrasser la différence : sourds ou entendants, d’ici ou d’ailleurs, florilège de peaux et de mots, frères et sœurs en humanité, la diversité nous enrichit ! Yonnel Liégeois
Le village des sourds, Catherine Schaub et Léonore Confino : les 13 et 14/07, 20h35. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80). Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers (96 p., 15€).
Le 05/06 à 15h30, à la médiathèque de Tournon-Saint-Martin (36), Philippe Gitton présente son roman Alexandre, paru aux éditions Maïa. L’auteur en lira quelques extraits. Il échangera avec le public sur ses motivations d’écriture et le sens qu’il donne à cette histoire.
Auteur déjà d’un recueil de nouvelles très inspiré, Philippe Gitton récidive sur les chemins d’écriture. Pour nous offrir, en cette nouvelle année, Alexandre aux éditions Maïa… Anciennement journaliste à La Vie Ouvrière et correspondant au quotidien La Nouvelle République, l’écrivain a puisé dans les arcanes de son périple personnel pour pimenter son récit : employé des Postes (facteur puis guichetier) durant de longues années, militant syndical et associatif, musicien et chanteur épris des immortels Brassens et Brel, fidèle amoureux d’une gracieuse compagne réunionnaise, tous les deux retraités épanouis en cœur de Brenne.
Alexandre, le héros de Philippe Gitton, vit chez ses parents. Quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement de Paris… Incapable de se projeter dans l’avenir, le garçon poursuit des études d’histoire à la fac sans grand enthousiasme. D’autant qu’il fait preuve d’un réel talent dans la musique et la photographie, deux passions qui occupent ses loisirs. Il laisse ainsi filer sa vie, quelque peu désabusé, au hasard des rencontres amoureuses ou amicales. Alors qu’il est si doux de ne rien faire quand tout le monde s’agite autour de vous, c’est bien connu, l’effervescence cerne Alexandre !
De Paris à l’île de La Réunion…
En ce début d’année 2011, deux événements majeurs, prochaines élections présidentielles et actualité des printemps arabes, réveillent des espoirs de changement. Impliquée dans les luttes sociale et politique, Magalie s’agace fortement du cynisme de son frère. Abandonnant la faculté, le jeune homme décide alors de se consacrer à la musique. Pour subvenir à ses besoins, il décroche un job d’été comme facteur. Hasard ou destin, l’un et l’autre réservent parfois bien des surprises, une rencontre bouleverse durablement son existence. Une tranche de vie à rebondissements, un récit qui conduit Alexandre de Paris à l’île de la Réunion, en passant par le parc de la Brenne. De chapitre en chapitre, le parcours d’Alexandre et les traces de vie qu’il grave d’une quête l’autre nous étonnent, nous surprennent, nous interpellent.
Tant humaine que sentimentale, une trajectoire fort singulière qui ressemble beaucoup à celle de la jeunesse du temps présent, tout à la fois nourrie de fols espoirs et meurtrie par une société en déliquescence : comment se construire durablement, lorsque tout s’écroule autour de vous ? Philippe Gitton use d’une plume cavalière pour nous conter les méandres d’un chemin de traverse, entre questions identitaires et interrogations sur le devenir de la planète. Malgré quelques digressions qui s’apparentent à de belles feuilles touristiques, la langue distille sa petite musique, ludique et chatoyante, des faubourgs parisiens à la Brenne verdoyante, de la salle de tri postal aux senteurs insulaires.
D’un bonheur à portée de souffle à la tragédie qui gomme tout avenir, l’évidence s’impose, l’existence n’est pas un long fleuve tranquille ! Un livre riche d’un final où la qualité d’écriture emporte le lecteur dans un flot d’émotions. Yonnel Liégeois
Alexandre, Philippe Gitton (éditions Maïa, 241 p., 22€00). Le 05/06, 15h30, rencontre à la médiathèque de Tournon Saint-Martin, 12 rue Grande, 36220 Tournon-Saint-Martin (Tél. : 02.54.37.96.51). Le livre est disponible en ligne chez l‘éditeur, à la librairie Cousin Perrin au Blanc, à la librairie Cœur de Brenne à Mézières-en-Brenne, à la librairie Arcanes de Châteauroux. Disponible aussi chez l’auteur (soletphil@hotmail.fr).
Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Le petit prince. Par le metteur en scène et directeur du TNP, l’adaptation du livre culte d’Antoine de Saint-Exupéry avec François Deblock et la troupe chinoise du Yang Hua Theatre. Un regard autre sur une œuvre emblématique à (re)découvrir, un spectacle d’une incroyable beauté. Fabuleux, magnifique !
Dans le cadre inspirant du théâtre parisien des Bouffes du Nord, une piste circulaire cernée de moult roses en leur petit vase… Revêtu de son blouson d’aviateur, un homme fend les lumières et pose son appareil, modèle miniature, dans la blanche cendrée. Panne de moteur, faible réserve d’eau, huit jours pour réparer – survivre – redécoller… Un petit d’homme s’avance, il parle mandarin. Peu importe, dans les fables et contes rien d’impossible, le langage est d’abord dialogue avant de se la jouer frontière ou barrière.
Il est peu dire que cette création du Petit prince, orchestrée par maître Bellorini, étonne et surprend, subjugue et éblouit ! Par la musique, le chant, la qualité d’interprétation de la troupe chinoise, l’incroyable prestation des deux jeunes comédiens Li Yichen le petit prince (13 ans) et Jin Zhenhe l’enfant chinois (6 ans) cet après-midi-là… En Chine, le livre de Saint-Exupéry se vend chaque année à deux millions d’exemplaires. Après l’adaptation des Misérables avec la même maison de production basée à Pékin, la poursuite de la collaboration s’annonce magistralement réussie : comme le Petit prince à la rencontre du renard, les uns les autres se sont merveilleusement, et poétiquement, « apprivoisés » !
Deux heures d’un spectacle total à l’imaginaire ébouriffant entre français et mandarin, musique et poésie Tang en date du VIIIème siècle pour dépoussiérer une œuvre universellement connue et la rendre inédite à l’œil et l’oreille d’un public invité ainsi à renouer avec son enfance. Invité aussi à mesurer la richesse du choc entre deux cultures pourtant si différentes, invité enfin en ces temps de guerre et d’intolérance à chanter la fraternité et à découvrir la profondeur du lien à nouer avec l’autre, rose ou renard, adulte ou enfant, proche ou étranger. Surtout lorsque la représentation s’ouvre avec le Ne me quitte pas de Jacques Brel en langue chinoise, forte émotion garantie. De François Deblock en convaincant narrateur à Xue Fei en magnifique conteur, de l’accordéoniste chinoise Chen Minhua aux chanteuses Liu Fanqing et Xiaoliu, c’est l’excellence émerveillée.
En quête d’amour ou d’amitié, au final épris de sa fragile rose à protéger, le petit d’homme vaque d’une planète l’autre sur son pousse-pousse, comme la Mère Couragede Bertolt Brecht sur sa carriole d’un champ de bataille à l’autre. La beauté des images, la puissance poétique entre musique et chants concourent au sublime, nous plongent au tréfonds de notre humaine condition. Qu’on se le dise, ce petit prince nous convie à de grands possibles ! Yonnel Liégeois
Le petit prince, Jean Bellorini : du 30/05 au 06/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Du 30/10 au 07/11, Théâtre de Carouge (Suisse). Le 20/11, Scène nationale de l’Essonne (Évry). Le 21/11, Scène nationale de l’Essonne, Évry en coréalisation avec l’EMC (Saint-Michel-sur-Orge). Les 26 et 27/11, Maison des arts de Créteil.
« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »
Le Petit Prince vient d’une planète à peine plus grande que lui sur laquelle il y a des baobabs et une fleur très précieuse, une rose, qui fait sa coquette et dont il se sent responsable. Le Petit Prince aime le coucher de soleil. Un jour, il l’a vu quarante-quatre fois ! Il a aussi visité d’autres planètes et rencontré des gens très importants mais qui ne savaient pas répondre à ses questions. Sur la Terre, il a apprivoisé le renard, qui est devenu son ami. Et surtout, il a rencontré l’aviateur, échoué en plein désert du Sahara. Alors, il lui a demandé : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! ».
« J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. »
Le petit prince, Antoine de Saint-Exupéry (Folio Gallimard, 104 p., avec des aquarelles de l’auteur, 7€50).
Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.
En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…
Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !
En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances. Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.
C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, sur la pierre les coups de ciseau… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine d’hommes et de femmes à l’œuvre au quotidien, le château de Guédelon impose enfin sa puissance et sa majesté en Puisaye. Le vœu de Michel Guyot, pour chacun ? « Aller jusqu’au bout de ses rêves, petits ou grands », vivre ses passions et surmonter les échecs, tenter toujours pour ne point nourrir de regrets. Yonnel Liégeois
Une idée, un projet, un rêve : la réalité
L’idée de construire de toute pièce un château fort a vu le jour en 1995 au château de Saint-Fargeau. Nicolas Faucherre, spécialiste des fortifications, et Christian Corvisier, castellologue, rendent à Michel Guyot, le propriétaire du château, une étude intitulée « Révélations d’un château englouti ». Aux conclusions surprenantes : enfoui sous le château de briques rouges, existe un château médiéval ! Le dernier paragraphe se termine par « Il serait passionnant de reconstruire Saint-Fargeau ». Cette phrase ne laisse pas Michel Guyot indifférent. Fort d’une expérience de plus de vingt années passée à sauver des châteaux en péril, il réunit autour de lui une petite équipe de passionnés pour se lancer dans cette folle aventure.
Très vite, la reconstruction du château de Saint-Fargeau est oubliée, « cela n’aurait été qu’un projet de reconstruction servile d’un édifice existant ». L’équipe préfère construire un château « neuf » inspiré des châteaux voisins, gardant comme période de référence le premier tiers du 13e siècle et l’architecture philippienne. Leur détermination indéfectible permet d’obtenir les aides à l’achat des terrains, la rémunération des premiers salariés, la construction de la grange d’accueil des visiteurs… Guédelon n’étant pas une restauration mais une construction à part à entière, il faut adopter une méthodologie pour les choix architecturaux. D’où des déplacements et relevés sur d’autres châteaux de référence de la même période, forts des mêmes caractéristiques : Druyes-les-Belles-Fontaines (89), Ratilly (89), Yèvre-le-Châtel (45), Dourdan (91).
En 2025, les œuvriers ont poursuivi les maçonneries de l’imposante porte entre deux tours. Attaquant aussi la maçonnerie de la courtine Est avec la construction d’une nouvelle porte vers le village. Les charpentiers ont taillé et assemblé une passerelle piétonne reliant le château et l’escarpe Est . En forêt, les talmeliers, appellation médiévale du boulanger, réalisent des cuissons de pain dans le « four banal » nouvellement construit.
Une page d’histoire à ciel ouvert
Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales.
Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique en ce XIIIème siècle florissant où l’histoire revisitée donne vie, pour celles et ceux qui veulent bien y croire, à un seigneur de Guédelon imaginaire : vassal de Philippe Auguste, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), il a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique à la mode des années 1200, surgi de terre en fin du second millénaire un lieu magique !
À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 01/11 (10h à 18h jusqu’au 05/07, fermé le mercredi. Du 06/07 au 31/08, ouvert tous les jours de 09h30 à 18h30).Guédelon, Route départementale 955, 89520 Treigny (Tél. : 03.86.45.66.66). Le château de Saint-Fargeau (ouvert tous les jours, jusqu’au 11/11) et son spectacle Son et Lumière « 1000 ans d’histoire »(du 10/07 au 22/08, les vendredi et samedi).Château de Saint-Fargeau, Place du château, 89170 Saint-Fargeau (Tél. : 03.86.74.05.67).
À lire :J’ai rêvé d’un château, par Michel Guyot (Éd. JC Lattès). La construction d’un château fort, par Maryline Martin et Florian Renucci (Éd. Ouest-France). Guédelon – Des hommes fous, un château fort, par Philippe Minard et François Folcher (Éd. Aubanel). L’authentique cuisine du Moyen Âge, par Françoise de Montmollin (Éd. Ouest-France).
Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.
Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !
Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.
Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices, solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.
Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois
Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les 13 et 27/04, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 01.46.36.11.89). En juillet, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.
Le local des autrices
Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.
« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.
Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.
Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.
Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote
Aux Bords de scènes d’Athis-Mons (91), Simon Delattre présente Vents contraires. D’après un texte de Mike Kenny, l’histoire d’une bibliothèque menacée de fermeture… Pour petits et grands, un spectacle de marionnettes qui en dit long sur l’enjeu de la lecture. Motivant, ludique et poétique
L’une fréquente assidument la bibliothèque de son quartier, l’autre pas vraiment, Mona et Oscar y font connaissance par hasard. L’une s’éclate entre les rayons des livres, l’autre est accro à son téléphone portable. « Je ne suis qu’une petite fille mais je sais lire, le monde me fait peur mais j’adore les histoires », confie-t-elle à son nouvel ami, toujours dubitatif. De visite en visite, Oscar se prend au jeu, commence à tourner les pages, à laisser courir son imaginaire ! Jusqu’à cette date où des Vents contraires se mettent à souffler insidieusement…
Les autorités prétendument compétentes exigent d’enlever certains ouvrages des rayons avant la fermeture définitive du lieu. De la censure clairement affichée, la culture mise au ban. Face à un tel diktat, dans la petite tête de Mona grandit l’incompréhension, Oscar complice et solidaire. Plus fort encore, désabusés et désemparés, les trois bibliothécaires constatent aussi de curieux bouleversements : des objets changés de place, des livres classés au mauvais rayon… Même si un public averti vaut mieux que des spectateurs incrédules, Chantiers de culture ne vous révèlera rien, rien de rien, de ces étranges chambardements, à chacune et chacun suspens et plaisir de la découverte en ces lieux bizarrement hantés !
L’extraordinaire envahit l’espace, entre rêves et réalités : les contes et légendes, histoires et épopées, jusqu’au corsaire à la découverte de nouvelles terres et civilisations, semblent avoir fui les pages des albums pour s’immiscer dans le quotidien des petits et grands. Des trois comédiens grandeur nature aux marionnettes superbement animées, costumes-décors-lumières et musiques font de ce spectacle un formidable moment de grâce et de suspens. De la poésie à chaque réplique, sans mièvrerie une invitation à combattre la censure à hauteur d’enfant et à accueillir l’autre au cœur de ses différences. Du pouvoir du livre à éveiller l’imaginaire de tout lecteur, un appel ludique mais puissant à faire acte de résistance et à plonger encore plus et mieux dans le monde des vivants. Un délice pour les yeux et les oreilles ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Vents contraires, Simon Delattre : le 10/04 à 10h et 14h15, le 11/04 à 18h. Les bords de scènes, Salle Lino Ventura, 4 Rue Samuel Deborde, 91200 Athis-Mons (Tél. : 01.69.57.81.10).
Les 13 et 14/10 à la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges (18), les 13 et 14/11 aux Points communs-Scène nationale de Cergy-Pontoise (95), du 28 au 30/01/27 à la Manufacture-Centre dramatique national de Nancy (54), les 02 et 03//02 à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91), les 12 et 13/04 au Théâtre d’Arles (13), du 11 au 13/05 à L’onde, Scène conventionnée de Vélisy-Villacoublay (78).
Sur la scène de la Comédie de Béthune (62), Bérangère Vantusso présente Faire le beau. La manière de nous habiller en dit long sur notre rapport au monde. De la blouse d’école au bleu de travail, un défilé haut en couleurs, ludique et poétique.
Sur la grande scène du Théâtre de Montreuil (93), ils vont et viennent, font le beau, s’habillent et se déshabillent, défilent et disparaissent. Derrière un grand rideau stylisé, sont nichés les trésors, des dizaines d’habits et de vêtements : de la bonne sœur à l’ouvrier du bâtiment, de la blouse d’école au jogging du sportif… Les cinq garçons et filles paradent avec adresse et précision, jeunes et tous élèves de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia, le Centre dramatique national de Tours dirigé par Bérangère Vantusso.
Pour sa nouvelle création, la metteure en scène s’est interrogée à rebours de la pensée commune : et si l’habit faisait le moine ? Toujours en complicité d’écriture avec Nicolas Doutey, elle orchestre un affriolant duo entre parole et vêtement ! Aux changements d’habit, endossé en solo ou à plusieurs, se déclament en cortège tirades et citations, de La distinction de Pierre Bourdieu au Goût du moche d’Alice Pfeiller, du Système de la mode de Roland Barthes à Quand les vêtements nous déshabillent de Patrick Avrane… Une cavalcade de couleurs et de mots qui en dit long sur le monde du costume, les modes et coutumes, les préjugés de classe selon ce que portent hommes et femmes au fil des temps.
La troupe s’en donne à cœur joie, humour et poésie envahissent l’espace, la musique aussi avec la guitare de Tatiana Paris. Sous les apparences d’une fantasque comédie burlesque, entre sérieux et légèreté, Bérangère Vantusso transforme un défilé de haute prestance en une audacieuse analyse sociologique de ce brin de tissu qui couvre ou dénude les corps. Finement cousu, de fil en aiguille, un spectacle qui nous déshabille avec maestria, élégance et drôlerie, comme nos habitudes vestimentaires. Un régal pour l’œil et l’esprit, de la tête aux pieds, le miroir de nos lubies et fantasmes. Yonnel Liégeois, photos Ivan Boccara
Faire le beau, Bérangère Vantusso et Nicolas Doutey, avec Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères, Luka Mavaetau et Tatiana Paris : les 08 et 10/04 à 20h, le 09/04 à 18h30. La comédie de Béthune, 138 rue du 11 novembre, 62400 Béthune (Tél. : 03.21.63.29.19).
Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Paris, Delphine Hecquet présente Requiem pour les vivants. Face aux jeunes de Marseille qui risquent leur vie en sautant dans la mer du haut des falaises, l’auteure et metteure en scène explore le traumatisme de la mort. Entre danse et chant, une réflexion intime de haute intensité.
Le soleil et la mer, les calanques de Marseille… Comme à leur habitude, une bande de jeunes a pris possession des falaises. Leur objectif ? Sauter dans les vagues, dix ou douze mètres plus bas, éprouver le vertige du vide et du vent, vaincre la peur et éprouver l’invincibilité. Au risque permanent de s’écraser sur les rochers, la mort au rendez-vous des embruns ! Ce jour-là, effroi et stupeur, Jonas rate son envol. Vision atroce à l’arrivée des pompiers, il venait de fêter ses vingt printemps.
Sur scène, une maison et un rocher : l’appartement de la mère de Jonas et le toit comme tremplin pour les jeunes, le gros caillou comme rappel du danger. Les questions sautent à l’esprit : comment affronter la mort ? Comment l’annoncer aux parents ? Comment faire son deuil ? Delphine Hecquet s’empare de la rythmique du requiem, « un chant que j’écoute depuis très longtemps, qui me trouble à la fois par sa beauté, mais aussi par son adresse aux défunts », danse et chant envahissent alors le plateau. Pour exprimer douleur et finitude, libérer des émotions qui se partagent ainsi plus fort et autrement. Une autre gestuelle des corps qui relie symboliquement les uns les autres parmi les vivants, une autre voix que de simples paroles impuissantes à circonvenir le noir du deuil et le poids de l’absence.
Mots et dialogues se font précieux, impétueux ou consolants, la prestation collective l’emporte sur la performance individuelle. En vagues rugissantes ou flots lancinants, entre vie et néant, saut de la mort et chute existentielle vont et viennent. Curieusement, s’inspirant du roman de Maylis de Kérangal, Corniche Kennedy, émouvant, le spectacle se révèle étrangement apaisant. En solo ou en chœur, l’inconscient libéré, la beauté du chant supplante la violence refoulée, au pied des rochers l’étreinte des corps renoue les liens désarticulés. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin
Requiem pour les vivants, Delphine Hecquet : jusqu’au 12/04, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).