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Mario Alvarado, la peinture en partage

Le 18 janvier 1994, s’éteignait à l’âge de 45 ans Mario Alvarado, plongeant les habitants du petit village de Mézières-en-Brenne (36) dans une infinie tristesse. En quelques années, l’artiste peintre chilien aura marqué les esprits des Macériens. Par une personnalité rayonnante et sa faculté à initier le monde rural à l’art contemporain.

En décembre dernier, Mario Alvarado aurait probablement salué la victoire de Gabriel Boric à l’élection présidentielle chilienne, aux dépens du candidat d’extrême droite, admirateur du général Pinochet, dictateur chilien de 1973 à 1990. Le coup d’État du 11 septembre 1973 fut un choc pour le peintre. L’enfant de la Terre de Feu chilienne est en Europe lorsque le Président Allende est renversé. Du 28 juillet au 5 août 1973, il représentait officiellement son pays au Xème festival international de la jeunesse et des étudiants à Berlin-Est. Il restera donc, sur le vieux continent, en Angleterre d’abord, puis de l’autre côté de la Manche. « La France est le juste milieu, le plus latin des pays anglo-saxons », affirme-t-il.

À Paris, des amis contribuent à faire connaître son œuvre. Adepte des toiles de grand format, il participe à un groupe de peintures murales. Deux d’entre elles sont exposées à Créteil. Dans son atelier parisien, il crée plus de deux cents fresques présentées dans le monde entier : Venise, Stockholm, Mexico, La Havane, New-York… Il souhaite pourtant accéder à la culture française en dehors du parisianisme. En 1984, il découvre la Brenne qui devient une source d’inspiration. Il apprécie le calme et les paysages de la région aux mille étangs. Il se lie rapidement avec les habitants, en particulier avec l’équipe municipale. Son arrivée coïncide avec la période où la Mairie de Mézières-en-Brenne décide de transformer un ancien moulin en office de tourisme équipé d’une salle réservée aux expositions. Mario Alvarado y accroche ses toiles bouillonnantes de vie.

Guy Savigny décrira le style Alvarado dans les colonnes du quotidien régional La Nouvelle République. « Les êtres, les choses représentés, plutôt suggérés – hésitation volontaire entre le figuratif et l’abstrait – prenaient vie dans de grands mouvements colorés, au début marqués d’un peu de violence et au fil du temps plus dépouillés. Les couleurs, surtout le bleu-le vert-le jaune, étaient traitées pour elles-mêmes. Mario les dégageait de la réalité des choses comme pour  rendre, à elles-aussi, une certaine liberté ». Sa peinture traduisait également ses convictions religieuses. Il offrit à la collégiale Sainte-Marie-Madeleine une toile nommée « Transfiguration ». Cette réalisation illumine toujours le lieu de sa présence. Autant d’œuvres qui bousculaient le regard de ses contemporains. Jean-Louis Camus, le maire de Mézières, rappelait lors de l’inauguration d’une récente exposition, des propos tenus quelques mois après la disparition de l’artiste. « Par ta peinture, tu as favorisé la rencontre du monde rural et de l’art contemporain. Tu as touché nos cœurs et nos esprits. Tu nous as fait comprendre toute la beauté et la laideur, toute la sagesse et la violence du monde. Seuls les grands artistes y parviennent et tu es de ceux-là »  

L’artiste chilien s’exprimait avec énergie et en mettait tout autant dans l’organisation d’événements ! C’est sous son impulsion qu’est créé un rendez-vous artistique annuel, le « Mézières-en-Brenne Art Contemporain ». Le MEBAC naît en juillet 1989, l’exposition perdure encore aujourd’hui. Désireux de partager et de transmettre son amour pour l’art, il conduit également, un projet artistique et pédagogique avec les écoliers de Mézières. Sur le thème du voyage, de la découverte de l’ailleurs, une fresque de 30 m de long sur 2,50 de haut est réalisée. 70 élèves laisseront libre cours à leur créativité. Les symboles du voyage, de l’aviation, de Paris, des enfants du bout du monde et de la Brenne se mêlent sur cette toile qui sera exposé en mars 1992 dans une galerie de l’aéroport d’Orly-Sud. Le dynamisme de Mario Alvarado amène la même année, sur les terres brennouses, l’ambassadeur délégué du Chili auprès de l’UNESCO pour inaugurer une exposition consacrée à la culture Mapuche, un peuple d’indiens chiliens, agriculteurs et éleveurs de lamas. De superbes bijoux en argent, fabriqués par les écoliers de la ville de Temuco, sont présentés. Cette exposition résonnait comme une invitation à découvrir un autre monde, des traditions lointaines et un appel à faire vivre sa propre identité culturelle.

À Mézières-en-Brenne, tous ceux qui ont côtoyé Mario Alvarado restent marqués par la vitalité de l’artiste autant que par sa personnalité. « C’était un personnage lumineux comme sa peinture », se souvient Marie-Paule Camus, responsable des expositions du Moulin pendant trente ans. Son passage dans la capitale de la Brenne restera sans doute longtemps dans les mémoires. En son hommage d’ailleurs, la municipalité a donné son nom à une place, devant la médiathèque, au centre du bourg. En 2024, pour le trentième anniversaire de son décès, son village adoptif cumule toutes les bonnes raisons de commémorer le peintre et l’homme. « Ma peinture, il n’y a rien à comprendre, que des émotions à partager », affirmait-il à propos de son art. Philippe Gitton

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L’hôpital au bord du gouffre

Confrontés à une cinquième vague épidémique, les personnels de santé sont épuisés par deux ans de crise sanitaire, écœurés par les fausses promesses du « Ségur ». Le 11 janvier, ils entendent dénoncer les fermetures de lits et les restructurations qui mettent à mal l’ensemble de l’offre de soins dans le secteur public.

Au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, dans l’Orne, les personnels sont à bout. « Notre hôpital part en lambeaux », écrit l’intersyndicale (FO-CGT). En grève contre la fermeture de services et la dégradation de l’offre de soins, les agents poussent un cri de détresse et appellent à une journée de mobilisation le 11 janvier. Depuis le début de la pandémie, les conditions de travail ne cessent de se dégrader, les hôpitaux font face à une vague de mises en disponibilité et de démissions sans que les services RH ne parviennent à recruter. « On manque de 43 équivalents temps plein à Alençon. Pour conserver l’ouverture de nos urgences à Namers, les infirmières ont accepté des heures sup et ont repoussé leurs congés. Mais les agents sont épuisés et en colère, la solidarité, ils en ont marre… », constate Pascal Lamarche, délégué syndical CGT des hôpitaux ornois. Depuis le début de la crise sanitaire, 38 lits de soins ont été supprimés à Mamers, 37 à Alençon. Malgré un recours accru à l’intérim et aux heures sup, environ 20 % des lits seraient fermés sur tout le territoire, estime le Conseil scientifique. De l’aveu même du gouvernement, le nombre de postes vacants chez les personnels paramédicaux serait en hausse d’un tiers depuis l’automne 2019.

Urgences saturées

À l’hôpital pédiatrique parisien Necker, des lits sont fermés faute de personnel et les urgences pédiatriques sont saturées. « C’est chaotique. Les collègues nous alertent sur le fait qu’ils sont rappelés sur leurs repos récupérateurs, ils découvrent qu’ils sont au planning du jour au lendemain. Ils se sentent méprisés et traités comme des pions », constate Marie-Rita Pokoudiby, déléguée syndicale CGT de l’hôpital. Et c’est toute la chaîne de l’hôpital qui est impactée par la saturation des services. « Le temps d’attente est passé d’une à deux heures à six-huit heures aux urgences pédiatriques. On déprogramme des opérations sur des petits, faute de personnels, avec des pertes de chances pour les enfants. Il y a un énorme malaise humain… », témoigne-t-elle. C’est moins la reprise du Covid que le manque d’attractivité de l’hôpital qui affecte les établissements. « Il y a une angoisse, une amertume et une grande colère chez les soignants. L’absentéisme est en hausse et on va avoir encore des départs. Les anesthésistes vont dans le privé pour des salaires deux à trois fois plus élevés. Plein de services d’urgences ferment temporairement ou définitivement dans les petits hôpitaux, alors qu’arrive la cinquième vague », alerte Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste au CHU de Nantes et membre du Collectif Inter-Hôpitaux.

Au CHU de Dole (39), la direction veut fermer le service de chirurgie d’urgence début 2022. « Le manque de personnel est un prétexte. La chirurgie d’urgence ne rapporte pas assez par rapport à la chirurgie ambulatoire. Mais les CHU les plus proches sont à 45 kilomètres. Si un accouchement se passe mal ou si on a un accident de la route, les patients qu’on devra opérer en urgence vont devenir quoi ? On va les laisser mourir ? » s’indigne Jean-Philippe Zante, secrétaire du syndicat de l’hôpital. Alors que la médecine de ville ne suit plus, les fermetures de petits services d’urgences entraînent un afflux dans les grands CHU. De 180 accueils par jour, les urgences de Rennes sont passées à 200 entrées en moyenne, avec une pénurie de personnel à gérer. « On se retrouve parfois seule avec vingt-cinq patients qui ont besoin de soins imminents », témoigne ainsi une aide-soignante, un brassard “En grève” sur le bras. « Les gens qui arrivent, on les prévient qu’ils sont là pour la journée. On fait des examens à des patients sur des brancards, dans les couloirs. Quand on craque, on va dans les toilettes pour pleurer… Si ça continue on va avoir le dégoût de notre métier.».

Maltraitance institutionnelle

Face à la cinquième vague, l’état d’esprit des soignants n’est plus le même qu’au début de la pandémie. L’absence de reconnaissance a beaucoup découragé. « Ils ont donné de leur personne et sont essorés », constate Virginie Fachon, déléguée CGT du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (09). Ici comme ailleurs, les fausses promesses du « Ségur» ont déçu. « Ce n’était pas la reconnaissance attendue. 183 euros d’augmentation, c’est dérisoire… », fait-elle savoir. La gestion gouvernementale calamiteuse de la crise sanitaire porte une lourde responsabilité dans la fuite des personnels, fatigués de se sacrifier depuis tant d’années. « Ils ont l’impression de ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail, déplore Céline Claude, déléguée syndicale à l’hôpital de Lons-le-Saunier (39). L’obligation vaccinale a été la goutte d’eau. Après les avoir applaudis, on les a montrés du doigt. D’où leur colère ».

Parmi ceux qui ont été suspendus, beaucoup ne souhaitent plus revenir. « Une collègue aide-soignante partie travailler à l’usine m’a dit : quand je sors à 21 heures, à 21 h 05 je suis dans ma voiture et j’ai tous mes week-ends. J’ai gagné en sérénité… », confie la déléguée. Une désaffection qui ne se limite pas aux personnels en poste, les étudiants aussi font défection. D’après le gouvernement, 1 300 étudiants infirmiers auraient ainsi démissionné depuis 2018. « Ce chiffre est sous-estimé. Les étudiants ont été très sollicités lors de la crise, au détriment de leur formation. Et les personnels n’ont pas le temps de les encadrer dans les services. Certains sont écœurés et préfèrent arrêter… », déplore Mathilde Padilla, présidente de la Fédération nationale des étudiant·e·s en soins infirmiers (Fnesi).

Privatisation rampante

Le 4 décembre, dix organisations syndicales – excepté FO et la CFDT, signataires du « Ségur » – ont appelé aux côtés des collectifs Inter-Blocs et Inter-Urgences à des rassemblements pour réclamer des moyens pour l’hôpital et demander l’arrêt des fermetures de lits. « On a atteint un effet de seuil, le système est en train de s’effondrer. On a traversé la crise du Covid car les personnels ont tenu, les étudiants ont interrompu leurs études, les retraités sont revenus… Sauf que tout le monde est épuisé et on a 150 000 à 200 000 infirmiers qui ont abandonné le métier », analyse Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France (Amuf) et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Pour l’urgentiste, « il y a une stratégie du gouvernement de laisser le champ libre au privé lucratif. Avec un hôpital public dégradé, qu’on gardera juste pour les pauvres ».

Pour contrecarrer ce projet, la coordination réclame une revalorisation des salaires et la création de 100 000 emplois. « Pour que ça change, il va falloir de grosses mobilisations. On va avoir besoin du soutien de toute la population », affirme Asdine Aissiou, délégué syndical à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Et pas uniquement aux balcons et fenêtres pour une énième salve d’applaudissements. Cyrielle Blaire

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors des marques de connivence théâtrale manifestes, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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Italie, la rancune morbide

Les 5 et 12 janvier, la justice française doit examiner les demandes d’extradition de dix anciens militants italiens accusés de terrorisme dans les années 70, dites « années de plomb ». Dans les colonnes du quotidien Le Monde, le grand écrivain Erri De Luca, lui-même ancien de Lotta continua, dénonce cet acharnement judiciaire.

Il s’agit d’une poignée d’Italiens, français de cœur depuis plus de la moitié d’une vie, qui défendent leur cause auprès de la magistrature française. Ils ont été accueillis en France dans le lointain XXsiècle à la condition de dire un adieu définitif aux armes. Ils l’ont respectée. Ce ne sont pas des clandestins, ils ont une résidence légale. Ils ont été accueillis par le président Mitterrand car il existait une loi spéciale en Italie selon laquelle la seule déclaration d’un délateur, appelé collaborateur de justice, suffisait pour être arrêté et soumis à une détention préventive pouvant aller jusqu’à cinq ans, sans procès. Aucune preuve de ces dénonciations n’était requise. En outre, on était condamné pour délit d’appartenance à un groupe armé, sans entrer dans les responsabilités individuelles. Une personne qui avait hébergé un fugitif partageait la même responsabilité. J’arrête par manque de place.

Le président Mitterrand et ses successeurs ont confirmé le droit à la résidence des réfugiés italiens. La France a confirmé son statut spécial de nation d’accueil des réfugiés politiques. C’est sa supériorité morale et mondiale qui en fait une terre d’asile. En Italie, on entend souvent parler du droit des parents des victimes à voir punis les responsables de leurs deuils. Ce droit leur a été refusé par l’Etat italien. Deux collaborateurs de justice, par exemple, l’un appartenant aux Brigades rouges et l’autre à Prima Linea, ont avoué être coupables d’une vingtaine d’homicides. Dès qu’ils ont été arrêtés, ils ont dénoncé tous les deux des dizaines de membres de leurs organisations. Tous les deux ont été intégrés dans des programmes de protection sans purger de peine de détention, mais au contraire rétribués et pourvus d’une nouvelle identité.

Rancune morbide

Les parents des victimes de ces homicides ont constaté la bienveillance de l’Etat envers les artisans de leurs deuils. A plus grande échelle encore, les membres de ces organisations ont eu de fortes remises de peine, profitant de la formule de dissociation, une simple abjuration. L’éventuelle extradition de ces vieux réfugiés en France n’a rien à voir avec le mot justice. En Italie, nous souffrons encore d’accusations embaumées conservées comme des reliques d’une époque lointaine. Les vies d’une dizaine de personnes âgées, d’environ 70 ans, ont leur place dans notre musée de cire, non dans une procédure judiciaire. Je ne crois ni ne veux croire que l’Etat de droit français consente à entretenir la rancune morbide d’un pays qui s’obstine à tenir en suspens des comptes clôturés et apurés depuis des décennies. Erri De Luca, photos Daniel Maunoury

Justice et trahison

Le napolitain Erri de Luca, ancien ouvrier immigré du bâtiment et emblématique auteur transalpin, ose un original et déconcertant détour sur son passé révolutionnaire avec Impossible. Sur un sentier des Dolomites, deux hommes : l’un chute, l’autre donne l’alerte… Membres du même groupe terroriste quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et ses camarades à la police ! Mort accidentelle ou meurtre prémédité ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, « de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie », un face à face qui se joue en haute montagne.

Un interrogatoire musclé qui se mue en un virulent dialogue empruntant les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté, justice et trahison. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils. Yonnel Liégeois

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La Commune de Paris, du Berry en Calédonie

Dans le cadre de la commémoration du 150ème anniversaire de la Commune de Paris, la médiathèque de Mézières-en-Brenne (36) a récemment consacré une soirée à Alfred Huet. L’enfant du village de l’Indre, que rien ne prédestinait à un tel engagement politique, est loin d’être un cas isolé dans la province berrichonne.

Né le 21 juin 1834, d’un père tisserand et d’une mère couturière, Alfred Huet grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants. Une famille berrichonne, depuis plusieurs générations. De sa jeunesse, il ne reste aucune trace. Impossible donc de savoir comment s’est forgée sa personnalité. Un caractère difficile cependant, une forte tête, semble-t-il : insoumis, il est condamné à la prison par un conseil de guerre en juillet 1856. à Mézières, il exerce le métier de cordonnier. En 1871, direction Paris pour trouver du travail… Il se retrouve rapidement au cœur de l’insurrection parisienne et ne tarde pas à rejoindre le combat des insurgés. Il prend le commandement de l’artillerie de Neuilly le 14 avril, le 29 il est rattaché à l’état-major du Général Dombrowski. Sur la suite de sa participation aux combats, aucune information. Tout comme sur les circonstances de son départ de la capitale, la veille de la semaine sanglante.

Arrêté à Mézières le 18 août 1871 et conduit à la prison du Blanc pour attentat à la sûreté de l’État. Il est jugé le 31 janvier 1872 et condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Une traversée de 142 jours puis une installation rudimentaire, sans contact avec la métropole. L’État français veut plonger les communards dans l’oubli. À Paris, néanmoins des pressions s’exercent, d’une part pour obtenir leur amnistie, d’autre part pour l’amélioration des conditions d’existence. Une loi est votée le 28 mars 1873, autorisant la venue des familles. Le 25 octobre 1873, l’épouse d’Alfred et ses deux enfants débarquent au port de Nouméa. Sa peine est commuée en déportation simple. Il reprend son activité de cordonnier avec les outils apportés par sa femme. Une stabilité affective, sans doute salutaire, pour échapper aux ravages de la détention. Sans espoir de retour en France, l’oisiveté et l’alcool poussent de nombreux détenus dans la dépression, les bagarres, voire le suicide. D’autres dans la résistance et la lutte, comme Louise Michel…

Les Huet se reconstruisent une vie comme ils peuvent. Elle durera sept ans. Les insurgés ne seront amnistiés qu’en 1880. Alfred et sa famille posent le pied sur le sol français le 1er août 1880. Quelques communards restent en Nouvelle-Calédonie, c’est le cas de leur fils Andronie. Les autres membres de la famille reprennent leur vie sous le climat de la Brenne. Alfred se convertit à une autre activité professionnelle. Il achète l’emblématique restaurant du village « Le Boeuf Couronné », sa fille Mathilde prend place derrière les fourneaux. Alfred décède le 24 mai 1913. « Ainsi s’achève la vie d’un homme ordinaire au destin extraordinaire », déclare Chantal Kroliczak, la présidente de l’Association Culture Macérienne et coorganisatrice de la soirée, en conclusion de son évocation de la vie d’Alfred Huet.

Le cordonnier de Mézières n’est cependant  pas le seul à connaître un destin chamboulé, suite à sa participation à l’un des plus grands mouvements populaires de l’histoire de France. Tout comme lui, la vie de Marie Mercier sera bouleversée après avoir quitté sa terre natale pour la capitale. Née à Issoudun le 8 janvier 1850, elle est contrainte dès l’âge de 16 ans de partir à Paris, où elle retrouve des gens du pays et du travail. En 1870, elle rencontre Maurice Garreau, avec qui elle partage la vie et le combat révolutionnaire. Les deux amants sont côte à côte jusqu’à la semaine sanglante où Maurice meurt fusillé le 26 mai. Marie fuit Paris, c’est le début d’une longue errance.

« Comme beaucoup de fuyards, elle se dirige vers l’est de Paris occupé par les Prussiens et la place forte de Metz. Ceux-ci sont plus enclins à laisser passer des personnes isolées, encore plus aisément des jeunes femmes assez bien mises », raconte Jean Annequin, le président du comité du Berry des Amies et amis de la Commune. En grande détresse et sans moyens, Marie se souvient que le grand poète et romancier Victor Hugo, chassé de Belgique, est au Luxembourg où il fait bon accueil aux exilés. Elle ose aller le voir. Victor Hugo note à la date du 15 juin 1871: « On me remet une lettre. Une femme m’écrit. Elle était la femme d’un nommé Garreau. (…) Ce pauvre Garreau a été fusillé. Sa veuve qui est ici m’a raconté le fait. Alice (sa belle-fille) lui donne de l’ouvrage et je la secours de mon mieux ». Une relation va s’établir entre la jeune femme et l’homme de lettres. Elle lui apprend la réalité de la semaine sanglante.

Elle ne reste cependant pas au Luxembourg. Elle poursuit sa fuite en Belgique tout en maintenant des contacts avec Victor Hugo. Il l’invite même à assister à une représentation de Ruy Blas au théâtre de l’Odéon en 1872. Une lettre de remerciement en apporte la preuve, dans laquelle elle exprime l’immense regret de ne pas avoir suivi d’études et d’en accuser « la vile société qui me l’a refusé ». Elle s’exile ensuite en Angleterre, avec des déplacements à Guernesey pour rejoindre Victor Hugo. Un journaliste témoigne ensuite de son installation à Paris en 1893 et de son existence extrêmement précaire. Coupée de sa famille, elle décède le 29 août 1921, entourée seulement de deux habitants de son immeuble.

Les parcours de Marie Mercier et Alfred Huet illustrent le chaos dans lequel de nombreuses vies d’insurgés ont été plongées. Ainsi le Castelroussin Pierre-Philippe Lebeau, arrêté le 21 juin 1871 sur dénonciation, sera le seul déporté à réussir son évasion du bateau le conduisant en Nouvelle-Calédonie. Il profite d’une escale au Brésil pour descendre le long de la chaîne d’ancre. Déclaré « présumé noyé », il trouve refuge dans une tribu indienne, en apprend la langue, les coutumes. Marie, Alfred et Pierre-Philippe ont survécu tant bien que mal à la répression et à la soif de vengeance du gouvernement versaillais de Thiers. Trois anonymes qui ont fait vivre la Commune et qui composent, avec des milliers d’autres, l’imposant bataillon des communards originaires de la province. « Les trois quarts n’étaient pas parisiens », rappelle Jean Annequin. En ce qui concerne l’Indre, le Comité du Berry comptabilise 440 natives et natifs du département parmi les insurgés* : maçons, menuisiers, charretiers, terrassiers, entre autres…

Toutes et tous venus à la capitale d’abord pour des raisons économiques, forts aussi d’une volonté de résistance à l’envahisseur prussien, porteurs enfin d’aspirations à une République sociale. Philippe Gitton

* Ce nombre correspond seulement aux gens fichés et connus, arrêtés à la fin de la Commune. Ne sont pas inclus les morts aux combats et fusillés, jetés dans des fosses communes. Selon de premiers travaux de recherche qui s’appuient sur  les listes de chaque bataillon de la garde nationale, on estime le nombre de morts pour l’Indre entre 700 et 1400.

Le Berry et la Commune de Paris

Par leur travail de recherche, les ami-e-s de l’Indre du Comité du Berry œuvrent à la popularisation du combat des Communards. Ils reconstituent, notamment, des biographies. Tout au long de cette année 2021, les célébrations du 150ème anniversaire de la Commune de Paris ont permis d’accroître leur audience. L’association en dégage un bilan très positif.

« En Indre, malgré le contexte sanitaire, la programmation des initiatives toutes en partenariats dont celui du conseil départemental, a pu être quasi maintenue. Le choix d’une diversité de lieux, de formes, de thématiques a été la priorité dans un département sensibilisé depuis cinq ans à l’histoire de la Commune par l’histoire locale. 11 lieux, urbains et ruraux, ont accueilli des événements et ouvert leurs portes. 5 communes ont été directement partenaires ainsi que 12 structures municipales, une structure départementale, un organisme intercommunal, un Centre national de même que 16 associations. 8 Offices de tourisme ont relayé les informations. La couverture médiatique a été assurée par les deux principaux journaux et la TV départementale. Un comité ami a été associé par deux fois. Quatre établissements scolaires (1 école, 2 collèges, 1 lycée) ont participé. Une soirée a été organisée au Centre d’Etudes Supérieures. Une dizaine d’articles ont été réalisés dans des parutions départementales et régionales. Un public très diversifié, estimé à plus de 1200 personnes a été touché à travers l’ensemble des initiatives ».

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Henri Mitterand, biographe de Zola

Récemment disparu à l’âge de 93 ans, Henri Mitterand était unanimement reconnu comme le grand spécialiste de l’œuvre d’émile Zola. Professeur émérite à la Sorbonne, enseignant à l’université Columbia de New-York, le docteur ès-lettres consacra la majeure partie de sa vie à l’auteur des Rougon-Macquart. Un authentique défricheur, un éminent vulgarisateur. Chantiers de culture s’associe à l’hommage que lui rend le monde des Lettres. Yonnel Liégeois

Après Sous le regard d’Olympia 1840-1870 et L’homme de Germinal 1871-1893 qui inauguraient le cycle consacré au père des Rougon-Macquart, Henri Mitterand clôturait avec L’honneur 1893-1902 son monumental travail de biographe. Déjà couronné par le Grand Prix de la ville de Paris pour le premier volume de cette biographie qui s’impose d’emblée comme référence, le professeur de lettres françaises à l’université américaine de Columbia s’affiche alors comme le plus grand connaisseur et vulgarisateur de Zola, dont il publia les Œuvres complètes à la Pléiade et les fameux Carnets d’enquêtes dans la célèbre collection Terres Humaines.

Couvrant la période qui s’étend de 1871 à 1893, L’homme de Germinal laisse émerger, au fil des pages, la figure d’un écrivain à la plume infatigable. Aux lendemains de la défaite de 1871 et de la répression sanglante des Communards, émile Zola vit encore chichement. Chroniqueur avisé des mœurs politiques, il est avant tout connu pour ses articles qu’il envoie chaque semaine à quelques journaux… Un art du journalisme qu’il exerce avec pertinence (observer, noter, vérifier, planifier, se documenter…) mais qui ne l’égare pas de son projet initial : s’atteler à une tâche de titan, entamer la rédaction du cycle des Rougon-Macquart dont Mitterand décortique les chefs-d’œuvre qui en surgiront : L’assommoir, La terre, Nana, Germinal, La bête humaine pour ne citer que les incontournables… Avec une méthode d’écriture, le « naturalisme », dont le biographe nous expose avec brio genèse et mûrissement.

Suit L’honneur, le troisième et ultime volume qui couvre l’affaire Dreyfus jusqu’à la mort suspecte, accidentelle ou criminelle, du romancier en 1902. « Pour la postérité, et cas unique pour un écrivain, Zola se présente comme l’instigateur d’un vrai coup d’état verbal », s’exclame Henri Mitterand ! Le coup de génie de J’accuse, ce brûlot à la une du journal L’Aurore en ce 13 janvier 1898 ? « Jouer la provocation et obliger le gouvernement à réagir, mettre le feu à la France et déclencher une véritable guerre civile dont les historiens ne mesurent pas toujours toute la portée », affirme l’auteur de Zola, la vérité en marche. En son bureau submergé de livres, les yeux d’Henri Mitterand s’allument de passion lorsqu’il dresse le portrait du père des Rougon-Macquart. Pour le génie éminemment « politique » qui émerge à visage découvert derrière celui de l’écrivain, pour ce seigneur des lettres riche et adulé qui ose risquer son capital de réputation en dénonçant nommément pas moins de quinze généraux à la fois… « Un homme profondément haï par la hiérarchie catholique, la critique conservatrice et la caste militaire ».

Au fil de cette impressionnante biographie nourrie d’une multitude d’anecdotes et de documents iconographiques, Henri Mitterand nous propose plus que la narration savante d’une vie hors norme. Sous sa plume, de voyeurs nous devenons acteurs : compagnon de table d’un fin gourmet ou compère discret dans son salon de travail, nous déambulons aussi au côté du romancier dans les faubourgs de Paris, nous partageons avec lui les doutes de l’écriture, nous tremblons pour lui à l’heure de sa condamnation à un an de prison ferme pour diffamation ! Grand spécialiste de la littérature du XIXème siècle, Henri Mitterand fut un authentique défricheur : il est celui par qui Zola, tenu en suspicion par la tradition académique, fit son entrée à l’université française. Mieux encore, le premier à plonger dans le fonds Zola inexploité à la Bibliothèque Nationale, il permit à des milliers de lecteurs de rencontrer une œuvre littéraire et un homme qui marquent durablement les consciences. Yonnel Liégeois

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Trovel, en quête d’humanité

Jusqu’au 17 décembre, le théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93) accueille En quête d’humanité. Une exposition des photographies de Pierre Trovel, reporter au quotidien L’Humanité durant 35 ans. Une formidable plongée dans l’espace et le temps.

L’exposition des photographies du reporter-photographe Pierre Trovel, En quête d’humanité, est un échantillon du formidable fonds photographique que ce dernier a déposé en 2015 aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. Soit 382 000 clichés, pris entre 1960 et 2014. Après avoir été présentée en janvier 2020 dans les locaux des Archives, l’exposition se tient au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis en écho aux représentations de la pièce, Huit heures ne font pas un jour alors à l’affiche, tirée du feuilleton réalisé en 1972 par Rainer Werner Fassbinder.

Alors que le réalisateur dépeignait la classe ouvrière allemande, le photographe couvrait pour le journal l’Humanité les nombreuses grèves accompagnant la désindustrialisation en France. Une effroyable saignée quand on sait que rien qu’en Seine-Saint-Denis, entre 1976 et 1984, 38 000 emplois furent supprimés. Mécano, Cazeneuve, Talbot, Alsthom… à travers une soixantaine de photographies noir et blanc, on retrouve ainsi les ouvriers de Renault-Billancourt, le portrait d’un mineur marocain de Courrières, les ouvrières de l’usine Pilotaz de Chambéry, l’imprimerie Chaix d’Issy-les-Moulineaux détruite ou encore les sidérurgistes occupant le toit de l’Opéra Garnier.

Des clichés-témoignages

Images fortes, souvent terribles quand on sait que les combats âpres furent rarement glorieux, elles témoignent des années de transformation économique où des milliers de salariés se sont retrouvés sur le carreau. Ces  clichés peuvent être étonnants comme celui des ouvrières occupant l’usine Bertrand-Faure fumant leurs clopes allongées sur les rouleaux de tissus, parfois drôles telles celle nous montrant une manif de l’Union des vieux de France s’abritant sous un store siglé « Pieds sensibles médical »… Après avoir été photographe à la mairie de Saint-Denis de 1967 à 1975, Pierre Trovel intègre la rédaction du quotidien l’Humanité jusqu’à sa retraite en 2010. Autant dire qu’il en a mis en boîte des conflits, jusqu’à ceux de Longwy ! Là, une photographie d’une arrière-cour avec les hauts-fourneaux en toile de fond, ici, un slogan sur une palissade « Par la lutte, Longwy vivra ».

Au-delà des luttes, le reporter photographie aussi la banlieue en mutation : des minots près d’un toboggan faisant face à la cité des « 4000 » de la Courneuve, la silhouette d’un jeune se détachant d’une vue des tours de Fontenay-sous-Bois, l’immense chantier du RER de Marne-la-Vallée ou encore la liesse des gamins de Saint-Denis lors de la victoire des footballeurs français en 2000… On suit aussi le quotidien d’une époque : des enfants entassés dans un 9m2 rue du Paradis (quelle ironie !) à Paris, un groupe de jeunes hommes dans un café en Moselle ou un couple souriant et dansant dans un café du côté de la gare du Nord…

Une formidable plongée dans le temps et dans l’espace, à ne pas manquer. Amélie Meffre

Une partie des photographies numérisées de Pierre Trovel sont consultables sur le site des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis. En quête d’humanité, exposition des photographies de Pierre Trovel, jusqu’au 17/12 au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis.

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Trois hommes à la question

Du 08 au 17/12, au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Laurent Meininger adapte et met en scène La question. Une mise en bouche fulgurante du récit-brûlot d’Henri Alleg, relatant sévices et tortures que lui infligea l’armée française durant la guerre d’Algérie. Avec Stanislas Nordey sous les traits de l’ancien journaliste d’Alger républicain, impressionnant de naturel et de vérité.

Un clair-obscur oppressant, un étrange rideau tremblant en fond de scène… Le décor, sobre, est posé. Un homme s’avance, la voix calme et puissante tout à la fois, un halo de lumière pour éclairer des mots criant souffrance et douleur. Sur le plateau, s’immiscent angoisse et détresse. Face au public, figé comme sidéré par les paroles dont il use pour narrer son interminable supplice, Stanislas Nordey impose sa présence. La question ? Les sombres pages d’une histoire de France où des tortionnaires, soldats et officiers d’une armée régulière, couvrent de rouge sang leurs ignobles forfaitures.

En cette Algérie des années de guerre, depuis novembre 1956, le journal Alger républicain est interdit de parution. Contraint à la clandestinité, Henri Alleg, son directeur, est arrêté en juin 1957. De sa prison, entre deux séances de torture dirigées par les hommes des généraux Massu et Aussaresses, il rédige La question. Sorti clandestinement de cellule, un texte bref mais incisif et dense, limpide presque, qui dissèque hors tout état d’âme les sévices endurés : la « gégène » (des électrodes posées sur diverses parties sensibles du corps), la « piscine » (la tête plongée dans l’eau jusqu’à l’asphyxie), la « pendaison » (le corps suspendu par les pieds et brûlé à la torche)… Sans omettre les coups, les injures, les humiliations quotidiennes, les menaces de mort à l’encontre de la femme et des enfants du supplicié !

Un témoignage d’autant plus émouvant et percutant qu’Henri Alleg le rédige tel un rapport d’autopsie, celle d’un mort vivant qui n’ose croire en sa survie. Les commanditaires de ces actes barbares ? Les militaires français du « Service action » qui s’octroient tous les droits, usent et abusent de sinistres manœuvres pour extorquer des renseignements et sauver l’Algérie coloniale des griffes de l’indépendance. Leur doctrine fera école, le général Aussaresses ira l’enseigner aux états-Unis, ensuite en Argentine et au Chili. Sur la scène de la Manufacture des œillets, point de salle de tortures, non par économie de moyens mais pour que le texte seul, sans pathos superflu, prenne son envol hors les frontières. Hier comme aujourd’hui, pour dénoncer dictateurs et tortionnaires en tout pays.

« Ma première rencontre avec le livre d’Henri Alleg ? Un choc », reconnaît Laurent Meininger, « qui m’émeut toujours autant au fil de mes lectures ». D’autant qu’il s’emploie, depuis la création de sa compagnie théâtrale en 2011, à mettre en scène des textes forts qui parlent aux consciences d’aujourd’hui. Formé à l’école de l’éducation populaire par des maîtres es tréteaux, tel Jean-Louis Hourdin, il s’inscrit au nombre de ceux qui ont fait entrer le théâtre dans les hôpitaux et les prisons. Face à la montée des nationalismes et à l’émergence de « petits chefs » aux discours haineux, Laurent Meininger en est persuadé, La question conserve son pouvoir d’interpellation en ce troisième millénaire. « Croire que liberté et démocratie sont acquises à tout jamais ? Une attitude suicidaire ! Il nous faut rester vigilants, ne jamais se départir d’un esprit critique, le combat contre l’injustice est permanent ».

« Aujourd’hui encore, La Question demeure une référence », écrit en 2013 dans les colonnes du Monde Roland Rappaport, l’avocat qui sortit feuille par feuille le manuscrit écrit sur du papier toilette. « C’est ainsi, qu’en 2007, aux USA, lors des débats sur l’usage en Irak de ce qui était désigné comme « des interrogatoires musclés », en réalité de véritables tortures, l’Université du Nebraska a publié, en anglais, La Question. Dans la préface, signée du professeur James D. Le Sueur, on lit « La Question est et demeure, aujourd’hui, une question pour nous tous », rapporte le juriste en conclusion de son témoignage.

Alleg, Meininger et Nordey ? D’une génération l’autre, trois hommes aux convictions enracinées pour un même devoir de mémoire. Trois hommes à la question pour un message de vigilance certes, plus encore pour un message de paix et de fraternité entre les peuples. Au Théâtre des quartiers d’Ivry, à La question posée, lumineuse et flamboyante s’impose la réponse ! Yonnel Liégeois

Théâtre des quartiers d’Ivry-CDN Val de Marne, du 8 au 17/12. Le quartz – scène nationale, Brest / théâtre du pays de Morlaix, du 8 au 10/03/ 2022. Théâtre Le granit – scène nationale de Belfort, les 17 et 18/03. Théâtre 14 – Paris 14ème, du 22 au 26/03. L’archipel-théâtre de Fouesnant, le 29/03. Théâtre national de Strasbourg, été 2022.

Question interdite

Publiée en 1958, La question d’Henri Alleg fut le premier livre à dénoncer publiquement sévices et tortures perpétrés en Algérie. Jean-Paul Sartre, dans les colonnes de l’hebdomadaire L’Express, salue à l’époque la portée du texte. Immédiatement saisi, comme tant d’autres journaux en ces années-là… à sa publication, le livre à son tour est saisi puis interdit, à la demande du tribunal des forces armées de Paris. Depuis, le petit manuscrit est devenu succès littéraire et référence internationale, traduit en pas moins de trente langues (éditions de Minuit, 6€90).

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Gérard Philipe, l’acteur engagé

Le 25 novembre 1959, à la veille de ses 37 ans, Gérard Philipe décède d’un cancer fulgurant. Plus tôt, la coqueluche du TNP et vedette du cinéma avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du S.F.A., le Syndicat Français des Acteurs. Itinéraire d’un acteur engagé

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Il y a plus d’un demi-siècle, le 25 novembre 1959, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque, Gérard Philipe décrit déjà avec clarté la place de l’artiste dans la société. « L’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel du syndicat », affirme-t-il en conclusion. « Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

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Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Le 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé et décède d’un cancer du foie. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, commissaire de l’exposition que lui consacra la BNF. « Au-delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du    « Diable au corps » et de « La Chartreuse de Parme » ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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Condor, l’envol des bourreaux

Jusqu’au 28/11, la metteure en scène Anne Théron propose Condor à la MC93 de Bobigny. Créée au TNS de Strasbourg, la pièce de Frédéric Vossier dissèque jusque dans l’intime les ravages de cette guerre sans nom orchestrée au Chili par Pinochet et la CIA.

En 1975, le général Pinochet est au pouvoir depuis deux ans à la suite d’un coup d’État qui met un terme à l’expérience d’un socialisme démocratique au Chili. Mais cela ne lui suffit pas. Les premières arrestations, les tortures, les assassinats dans son pays, rien n’assouvit sa soif d’éradiquer toute velléité révolutionnaire et syndicaliste. Il faut étendre la répression à l’échelle d’un continent. Avec l’appui des services secrets de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay, le soutien financier et logistique des USA, l’opération Condor pratiquera en toute impunité une politique de terreur ciblée contre tous les opposants. La vérité éclatera en 1992 et sera confirmée en 2000, lors du déclassement des documents de la CIA concernant le Chili…

Frédéric Vossier a grandi avec la mémoire de cette histoire de ce côté-ci de l’Atlantique, quand de grands mouvements de solidarité avec les peuples d’Amérique latine étaient légion. Puis il s’est interrogé et a travaillé sur la mécanique à l’œuvre de ces politiques de terreur qui nécessitent de fabriquer des tortionnaires capables de torturer, d’assassiner de sang-froid, sans la moindre trace d’humanité. Si l’aspect historique est esquissé, Frédéric Vossier a délibérément choisi de recentrer son propos sur la mémoire traumatique. En mettant face à face, dans un huis clos terrible et oppressant, un frère – tortionnaire – et une sœur – torturée, violée –, il s’attache à éclairer la mécanique qui advient au cœur même de la cellule familiale quand les protagonistes ont choisi des chemins radicalement opposés.

C’est la sœur qui provoque la rencontre, quarante ans après, qui pousse la porte de cet appartement-bunker aux murs gris, à l’ameublement spartiate, où vit, terré, ce frère. Elle est fébrile mais ne tremble pas, trouve la force de lui faire face, de le regarder, sans ciller. Lui est droit dans ses bottes, un brin arrogant, toujours à l’affût, une arme à portée de main. Elle est une survivante, une femme blessée à la mémoire trouée qui voudrait se défaire de ce passé qui lui colle à la peau et ne cesse de la hanter. Entre cauchemars et réalité, elle avance à tâtons, avec ses blessures intérieures comme autant de cicatrices à ciel ouvert. Lui semble figé dans le temps, même posture dominatrice que d’antan, comme si le vent de l’Histoire n’avait pas soufflé, comme si rien, à l’extérieur, n’avait bougé. Elle aussi a une arme. S’en servira-t-elle ?

Plongée dans une mémoire en lambeaux

La confrontation, orchestrée de main de maître par la metteuse en scène Anne Théron, est d’une puissance hypnotique. Pour jouer cette partition, deux immenses acteurs, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens. Tous deux rendent palpable l’indicible, l’inaudible. Leurs voix, leurs intonations, les mouvements de leurs corps laissent entrevoir leurs déchirures. Les fantômes de l’Histoire planent tandis que des images brouillées surgies d’un autre temps sont violemment projetées sur le mur. Condor est une plongée en apnée dans une mémoire en lambeaux et entendre cette parole-là est nécessaire. Une parole qui permettra à la sœur de quitter ce bunker et « enfin écouter le chant des oiseaux sans que celui-ci soit l’annonce d’une nouvelle journée de sévices ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 28/11 à la MC93, à Bobigny. Du 26 au 29/04/2022 à l’Olympia, CDN de Tours.

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Brassens, un copain d’abord

Les 22/10/1921 et 29/10/1981, le centenaire de la naissance de Georges Brassens et le quarantième anniversaire de sa mort… En compagnie de Rémi Jacobs, coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée, une petite balade amoureuse dans l’univers du grand poète et chanteur populaire.

« Auprès de mon arbre », « Fernande », « La cane de Jeanne », « Le gorille », « Une jolie fleur » : pour l’avoir fredonnée un jour, qui ne connaît au moins une chanson du répertoire de l’ami Jojo ? De son vivant déjà, nombreux sont encore aujourd’hui les interprètes qui s’amourachent des rengaines finement ciselées de Brassens. Une pléiade de textes toujours d’actualité, vraiment pas démodés qui font mouche là où ils touchent : les cocus, les cons, les curés, les pandores, les juges… Jusqu’en décembre 2021, Sète, la ville natale du poète, organise de nombreux événements. En particulier sur le bateau du centenaire, Le Roquerols. Compositeur et interprète, Brassens a marqué son époque par son regard incisif sur notre société. Avec, en fil conducteur, deux mots qui lui étaient chers : fraternité et liberté !

« Je fréquente Brassens dès mon plus jeune âge », avoue Rémi Jacobs, « je me souviens encore du scandale que ma sœur déclencha à la maison le jour où elle rentra avec le 45 tours du « Gorille » en main ! ». Le ver est dans le fruit, à cette date et en dépit des interdits familiaux, le coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée ne cessera d’écouter le signataire de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». C’est en cette bonne ville du Sud, marine et ouvrière, que Georges Brassens naquit en octobre 1921. D’une mère d’origine italienne et fervente catholique, d’un père maçon farouchement laïc et libre penseur : déjà un curieux attelage pour mettre le pied à l’étrier, une enfance heureuse cependant pour le gamin à cheval entre règles de vie et principes de liberté, qui connaît déjà des centaines de chansons par coeur (Mireille, Misraki, Trenet…). Une rencontre déterminante au temps du collège, celle d’Alphonse Bonnafé, son professeur de français qui lui donne le goût de la lecture et de la poésie, Baudelaire – Rimbaud – Verlaine, avant qu’il ne découvre Villon, Prévert et bien d’autres auteurs… « On était des brutes à 14-15 ans et on s’est mis à aimer les poètes, tu mesures le renversement ? » confessera plus tard à des amis « Celui qui a mal tourné ».

« Des auteurs qui nourriront l’imaginaire de Brassens et l’inspireront pour composer des textes splendides et indémodables », souligne Rémi Jacobs. « Une versification, une prosodie qui exigèrent beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte à l’écoute de ses chansons, et pourtant… Brassens, ce grand amateur de jazz et de blues, révèle une extraordinaire habilité à poser des musiques sur les paroles de ses chansons ». D’où la question au fin connaisseur de celui chez qui tout est bon comme « tout est bon chez elle », il n’y a « Rien à jeter » : Brassens, un poète-musicien ou un musicien-poète ? « Les deux, tout à la fois », rétorque avec conviction le spécialiste patenté ! « Brassens est un musicien d’instinct, qui a cherché ses mélodies et a parfois cafouillé, mais il est arrivé à un statut de compositeur assez original. Musicien d’abord ou poète avant tout : d’une chanson l’autre, le cœur balance, il est impossible de trancher. Historiquement, hormis quelques chansons, on ne sait pas ce qui précède, chez Brassens, du texte ou de la musique ».

« Sauf le respect que je vous dois », ne sont que mécréants et médisants ceux qui prétendent que Brassens se contentait de gratouiller son instrument… « De même qu’il a su créer son style poétique, il est parvenu à imposer un style musical que l’on reconnaît d’emblée. Il me semble impossible de poser d’autres musiques sur ses textes. Par rapport à ses contemporains, tels Brel ou Ferré, il m’apparaît comme le seul à afficher une telle unité stylistique. Hormis Nougaro peut-être, plus encore que Gainsbourg… Brassens travaillait énormément ses mélodies, fidèle à son style hors des époques et du temps qui passe. D’une dextérité extraordinaire à la guitare au point que ses partenaires musiciens avaient du mal à le suivre sur scène », note Rémi Jacobs.

Un exemple ? « La chanson « Les copains d’abord » dont nous avons retrouvé le premier jet de la musique. Très éloigné du résultat que nous connaissons, la preuve qu’il a cherché longtemps avant d’arriver à cette perfection ». Et le musicologue de l’affirmer sans ambages : « Les copains d’abord ? Le bijou par excellence où Brassens révèle tout son acharnement au travail pour atteindre le sommet de son art, où il révèle surtout son génie à faire accéder ses musiques au domaine populaire dans le bon sens du terme. Ses chansons ont pénétré l’inconscient collectif, elles y demeurent quarante ans après sa disparition, elles y resteront encore longtemps pour certaines d’entre elles, comme « Les copains » ou « L’auvergnat ». Des chansons finement ciselées, au langage simple à force de labeur sur le vers et les mots ».

D’où la censure qui frappa certaines de ses chansons, jugées trop subversives et interdites de diffusion. En attestent les « cartons » des policiers des Renseignements Généraux, notant cependant que ce garçon irait loin… Il est vrai que « Le Gorille » fait fort là où ça peut faire mal ! Libertaire, anarchiste Brassens ? « Il s’élève avant tout contre l’institution, toutes les institutions, le pouvoir, tous les pouvoirs : la justice, la police, l’armée, l’église. Il suffit de réécouter « La religieuse », un texte ravageur, destructeur… Un vrai scud ! », s’esclaffe Rémi Jacobs.

Celui qui célébra « Les amoureux des bancs publics » au même titre qu’il entonna « La complainte des filles de joie » est avant tout un humaniste, tolérant, défenseur du mécréant et de la prostituée. Avec, pourtant, des sources d’inspiration étonnantes parce que récurrentes dans son oeuvre (Dieu, la mort…) et l’appel au respect d’un certain ordre moral. «  Brassens ? Un homme d’une grande pudeur, fidèle en amitié, pour qui la parole donnée est sacrée », affirme en conclusion notre interlocuteur, « un homme qui se veut libre avant tout, qui prend fait et cause pour les causes désespérées. à l’image de François Villon, le poète d’une grande authenticité et d’une grande liberté de ton qui l’inspira tout au long de sa vie ».

Au final, un ami peut-être, un complice d’accord. Un copain d’abord qui, quarante ans après, coquin de sort, nous manque encore ! Yonnel Liégeois

Poète et musicien

Qu’il soit diplômé du Conservatoire de Paris en harmonie et contrepoint pour l’un, titulaire d’un doctorat d’histoire pour l’autre, les deux l’affirment : Brassens fut tout à la fois un grand poète et un grand musicien ! Avec Brassens, les trompettes de la renommée, Rémi Jacobs et Jacques Lanfranchi signent un ouvrage passionnant et fort instructif. Un livre à double entrée aussi, analysant successivement textes et musiques. Révélant ainsi au lecteur des sources d’inspiration littéraire inconnues du grand public (Musset, Hugo, Aragon, Montaigne…), au même titre que les filiations musicales de celui qui voulait bien « Mourir pour des idées », mais de mort lente : l’opérette qui connaissait encore un grand succès dans les années 30, les musiques de films, le comique troupier et surtout le jazz, celui de Sydney Bechet et de Django Reinhardt…

Un essai qui permet véritablement de rentrer dans la genèse d’une œuvre pour assister, au final, à l’éclosion d’une chanson. Deux autres livres à retenir, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Georges Brassens : Le libertaire de la chanson de Clémentine Deroudille qui narre par le menu la vie du poète, le Brassens de Joann Sfar qui illustre avec talent et tendresse le texte des 170 chansons écrites et enregistrées par celui qui souffla plus d’une « Tempête dans le bénitier ». Y.L.

Elle est à toi, cette chanson…

Diffusé en exclusivité à la Fnac, le coffret de quatre albums Georges Brassens, elle est à toi cette chanson conçu par Françoise Canetti surprendra les oreilles de celles et ceux qui pensent avoir écumé l’ensemble de l’œuvre.

Le premier album permet, explique Françoise Canetti « de découvrir Brassens autrement, à travers ses interprètes », pour damer le pion à celles et ceux persuadé·es qu’avec Brassens, deux accords de guitare et un « pom pom pom » final suffisent. « Mon père disait que ceux qui pensaient ça avaient vraiment des oreilles de lavabo, sourit Françoise Canetti. C’était en fait un immense mélodiste et les arrangements jazz, rock ou encore blues d’Arthur H, Sandra Nkake, Olivia Ruiz, Françoise Hardy ou encore Nina Simone révèlent toute la force de ces mélodies. »

Le deuxième album est consacré aux années Trois baudets, ces fameux débuts dans lesquels Brassens doit être littéralement poussé sur scène par Jacques Canetti. « Mon père a créé le phénomène d’artistes-interprètes, poussant les auteurs de chansons à interpréter leurs textes, parce qu’il croyait en eux, explique Françoise Canetti. Brassens, Brel, Vian : tous étaient à la base très mal à l’aise de se donner en spectacle mais mon père les encourageait avec bienveillance, parce qu’il avait vu leur immense potentiel. C’était un accoucheur de talent, qui ne dirigeait pas ses artistes comme d’autres dans le show business mais préférait suggérer en posant des questions, du type : Georges, pensez-vous que cette chanson soit à la bonne tonalité ? De fait, Brassens, qui aimait donner des surnoms à tout le monde, l’appelait Socrate. » Dans cet album, au milieu des classiques sont intercalées des morceaux d’interviews de l’artiste particulièrement émouvants.

Le troisième album est consacré aux artistes des premières parties de Brassens (Boby Lapointe, Maxime Le Forestier, Barbara, Rosita…) pour souligner le grand sens de l’amitié du chanteur. « Il s’est toujours rappelé que Patachou en premier puis mon père lui avaient tendu la main vers le succès et a mis un point d’honneur à faire de même pour de nombreux artistes débutant en retour. » Quant au quatrième CD, il rend grâce à son inséparable meilleur ami, le poète René Fallet. Une série de textes amoureux inédits de l’homme de lettres, mis en musique, à la demande de Brassens, par la mère de Françoise Canetti Lucienne Vernet, sont interprétés par Pierre Arditi. Exquis ! Anna Cuxac, in le magazine Causette (21/10/21)

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14-18, des animaux de guerre

Le 11 novembre, la ville de Montreuil (93) rend hommage aux animaux morts pendant la Première Guerre mondiale. Une plaque, sculptée par l’artiste Virgil, est apposée dans le cimetière de la ville. Retour sur une hécatombe

Ils n’ont eu d’autre sépulture que les champs de la Somme et de la Marne sur lesquels ils sont tombés, les carnassiers les débarrassant de leur chair pour s’en nourrir. Ils furent les derniers auxiliaires vivants des armées en guerre. La Grande Guerre a tué, les deux camps confondus, 9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils. En marge de ces destinées humaines tragiques, on estime à 11 millions d’équidés, à une centaine de milliers de chiens et à 200 000 pigeons le nombre de victimes animales du conflit.

Quel souvenir aurait-on de « cet autre cheval, un allemand, une bête de selle, un alezan clair, presque doré, aux attaches déliées et pures, une encolure gracieuse et souple, des yeux ardents qu’une buée triste commençait à éteindre… La fusillade crépitait… Lui était debout, au milieu de la chaussée, seul dans la pleine clarté… Une de ses jambes de devant, déchirée à hauteur du poitrail, ruisselait jusqu’au sabot. Par une artère ouverte, un flot rouge affluait sans trêve, inépuisable, et tachait la route à ses pieds. Quand se coucherait-il dans ce sang, cheval mort au milieu de la route ? » Quel souvenir en aurait-on sans Maurice Genevoix l’ancien combattant qui, après Ceux de 14 consacré aux hommes, y associa avec Bestiaire sans oubli le sort des animaux de guerre.

Une hécatombe

Côté français, on a enrôlé 1,8 million de chevaux, et réquisitionné puis importé des ânes et des mulets, à hauteur de 570 000, des États-Unis lorsque les écuries du pays ont été taries. Des importations qui sont une source de mortalité avant même d’avoir atteint les champs de bataille. Sur le pont des bateaux, les animaux traversant l’océan Atlantique affrontent le froid et les vagues. Entassés dans les cales, ils subsistent dans leurs excréments et crèvent sans que l’on puisse évacuer les cadavres. La France, qui paie comptant les vendeurs pour passer les commandes à moindre coût, enregistre 40% de pertes à l’arrivée. Les Anglais, eux, ne paient qu’à réception et déduisent les pertes de la facture, ce qui ramène les pertes à 20 %.

Les équidés se répartissent les rôles : aux chevaux de tirer charrettes et canons, aux ânes et mulets d’être bâtés de provisions et de munitions. Si pas moins de 700 000 chevaux français sont morts, tous ne sont pas tombés sous la mitraille. Qu’il soit de trait ou de selle, un cheval est incapable de parcourir les 50 à 80 km quotidiens qui lui étaient parfois imposés. Nombre d’entre eux sont morts d’épuisement. Et puis, il y a ceux qui, dans les plaines de Flandre, se sont enfoncés jusqu’à l’étouffement dans les trous de bombes dissimulés par la boue.

Chiens et pigeons

Les chiens sont impartis d’un rôle plus noble que celui de la traction ou du portage. À commencer par les « sanitaires » chargés de retrouver morts et blessés. « Avant de se concentrer sur les tranchées, le front de la Marne s’étendait sur plus de 50 km au long desquels il fallait repérer les blessés », rappelle Éric Baratay, historien et professeur à Lyon III, spécialisé dans les relations homme-animal. Nobles encore les tâches de chien messager ou de garde pour éviter les intrusions ennemies chargées de faire des prisonniers lorsque la guerre se confinera aux tranchées. En revanche, il en est qui seront sacrifiés à la détection des mines. À partir de 1917, aux chiens messagers chargés des missions à courte distance s’ajouteront les pigeons pour le long cours. Il en est un, le pigeon Vaillant, doté d’un numéro de matricule comme chaque soldat, qui s’est vu cité à l’ordre de la Nation pour avoir porté un message capital en traversant les nuages de gaz toxiques et au mépris des tirs.

Un honneur dont l’armée française fut avare au point d’avoir détruit dans les années 1930 les registres militaires qui mentionnaient les interventions des animaux. À l’inverse, ces auxiliaires de troupes ont été honorés à l’étranger. Un imposant monument de 18 mètres de large sur 17 de profondeur, nommé « Animals in War », a été érigé à Hyde Park, à Londres. Australiens et Canadiens en ont fait de même dans des dimensions plus modestes, suivant en cela ce qui est sans doute un tropisme anglo-saxon. L’Australian War Animal Memorial Organisation a ainsi inauguré un mémorial en 2017 à Pozières, dans la Somme.

Sur le monument de Londres, une phrase d’Erich Maria Remarque extraite d’À l’Ouest rien de nouveau : « Ils n’avaient pas le choix ». Pas davantage que ceux des tranchées. Alain Bradfer

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Le TNP, Vilar et Vitez

En cette année 2021, en décalage d’un an pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Dans Bref, le journal du théâtre, le critique dramatique Jean-Pierre Léonardini tente d’élucider les affinités secrètes entre Jean Vilar et Antoine Vitez.

Au sortir souhaitable d’une pandémie qui a endeuillé le monde et secoué par chez nous la société tout entière, il importe de reprendre des forces morales. Dans cette perspective, Jean Bellorini et le TNP font œuvre pie, dans la mesure où – pour continuer d’aller de l’avant autant que faire se peut – il est judicieux de louer les grands hommes d’hier et d’évoquer des éléments du passé pour envisager un demain bénéfique, quand bien même, depuis leur départ, une cascade de bouleversements socio-politiques n’a cessé de modifier le paysage national.

On se rappelle cette citation fameuse de Jean Vilar, l’inventeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin. Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Le gaz, l’eau et l’électricité ne sont-ils pas intégrés désormais dans la sphère égoïste du privé ?

Antoine Vitez, le 1er mai 1981, deux mois avant d’exercer officiellement les fonctions de directeur du Théâtre National de Chaillot, rédigeait un court manifeste justement intitulé « La nostalgie de l’avenir ». On peut y lire cette fière définition de sa mission : « C’est un trait français : chacun de nos théâtres nationaux a sa vocation définie ; Chaillot poursuit une aventure théâtrale commencée en 1920 et tout attachée à la résolution de cette énigme que le théâtre, tel un sphinx, pose à chaque génération d’artistes : quelle forme trouver qui exprime un rapport nouveau avec un nouveau public ? Jean Vilar, en son temps, sut y répondre ».

Vilar et Vitez, les deux « V », comme disait Jack Ralite qui fut leur ami, ont eu des vies sensiblement parallèles et tous deux, à quelque vingt ans de distance, sont morts trop tôt, à l’âge de cinquante-neuf ans, après une somme harassante de créations et de rudes batailles à mener dans l’ordre de la pensée. L’un et l’autre ont voulu faire le théâtre de leur temps pour leur temps. Sans doute furent-ils les seuls, à des moments donnés, à pouvoir parler au nom de toute la profession de ce qu’on a pu nommer « le théâtre d’art », compte tenu, ici et là, du flou hasardeux de l’expression.

Dans le texte de Vitez plus haut cité, il écrivait encore ceci : « La grandeur du TNP, il y a quelque trente ans, était aussi là : on arrachait le théâtre à la dictature de la mode, on passait par-dessus la haie frivole des faiseurs d’opinion publique, pour parler au public lui-même – cela participait d’une recherche de la démocratie réelle – écho de tous les espoirs nés de la Résistance et du Front populaire. » C’est dans cette fraternité d’esprit résolument civique qu’il faut voir ce qui les rassemble. La formule de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous », souvent mal entendue à l’époque, jugée en flagrante contradiction avec l’étendard claquant au vent du mot « populaire », – si sujet à caution dans son acception populiste au sens péjoratif – ne peut être opposée à la sentence de Vilar, selon laquelle « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». À l’échelle de nos jours, où l’éducation nationale apparaît d’emblée comme le révélateur de l’injustice criante, cette phrase ne devrait-elle pas être gravée au frontispice de chaque école communale ?

En 1941, c’est dans la proximité de Jeune France, où germeront les prémices d’un renouveau intellectuel d’après l’Occupation, que Vilar est recruté en qualité d’auteur par André Clavé (figure trop oubliée de la décentralisation) dans la Compagnie des Comédiens de la Roulotte. Vilar hésite d’abord à monter sur le plateau. Il écrit des pièces, dont Dans le plus beau pays du monde, partition délicatement libertine, très XVIIIème siècle, publiée il y a quelques années par L’avant-scène théâtre. Il vainc sa timidité native et, dans des rôles comiques, obtient un franc succès lors de tournées devant des publics authentiquement populaires dans les villes et villages de l’Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. En 1945, il joue et met en scène, au Vieux Colombier, Meurtre dans la cathédrale, de T.S. Eliot. Grand succès. Deux ans après, il « crée » Avignon. Vitez, en ses débuts tardifs, sera employé à Chaillot à des tâches hors scène. Il en souffrira un peu. Élève de Tania Balachova, comme tant d’autres, il passera notamment par le Théâtre Quotidien de Marseille, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Avignon avec le même éclat, avant la voie royale qui le mènera de Chaillot à la tête de la Comédie Française.

Vilar avait pu organiser le public de Chaillot grâce à la ferveur d’associations culturelles militantes. Vitez, entrant au Français, s’inquiétera du « public virtuel » à conquérir. Il n’aimait pas le terme de « non public ». Au fil du temps qui change, par essence, il existe entre ces deux artistes de rigueur, hommes de l’être et non de l’avoir, des affinités secrètes restant à définir. Jean-Pierre Léonardini

Les 100 ans du TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini… Créé dès 1924, Bref devient en 1956 le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, il revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses du TNP.

– À découvrir : La programmation du TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini qui mettait en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes (interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier). Un magnifique spectacle, rehaussé par la beauté et la magie des costumes resurgis des réserves du TNP.

– À lire : Firmin Gémier et Firmin Gémier, héraut du théâtre populaire, de Catherine Faivre- Zellner. Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini.

– À fréquenter : la Maison Jean Vilar (8 rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04.90.86.59.64). Ouverte toute l’année comme lieu de recherches, elle organise une série d’initiatives (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace), en particulier durant le festival. Yonnel Liégeois

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Octobre 61, un massacre d’Algériens

Paris, le 17 octobre 1961. Contre les discriminations dont ils sont victimes, et revendiquant l’indépendance de leur pays, les Algériens travaillant en France manifestent. Plusieurs centaines d’entre eux sont tués par la police du préfet Papon.

La guerre d’Algérie déborde jusque dans les rues de Paris : 47 agents sont tombés sous les balles des militants métropolitains du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont 22 depuis le mois de janvier de cette année 1961. Le malaise policier n’a bien sûr pas échappé au préfet de police Maurice Papon (en 1998, il sera condamné pour complicité dans la déportation de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale). Il a décidé de lâcher la bride aux agents : « Pour un coup donné, nous en rendrons dix », a-t-il lancé lors des obsèques d’un brigadier. C’est le volet répression imaginé par Papon. Côté prévention, il ordonne un couvre-feu : interdiction aux Algériens de se déplacer dans les rues de Paris et de sa banlieue entre 20h30 et 5h30, tandis que les débits de boissons tenus ou fréquentés par les « Français musulmans » sont tenus de baisser le rideau dès 19h30.

Mohamed Zouaoui, responsable de la branche parisienne du FLN, en réfère au comité fédéral de l’organisation. Contre ce qui est qualifié de mesure « à caractère raciste », il reçoit l’aval pour une manifestation de masse dont la date ne doit être communiquée aux organisateurs que le jour même. Il est prévu une action en trois temps : une manifestation de masse le 17 octobre, puis une grève des cafés, hôtels et commerces le 18 et une nouvelle manifestation, de femmes et enfants cette fois, devant la préfecture de police le 19. Avec un mot d’ordre commun aux trois mouvements : ils doivent être pacifiques. Porter une arme vaudrait la mort, prévient Omar Boudaoud, chef de la fédération FLN de la métropole. Le secret a été si bien gardé que la préfecture de police n’est alertée le 17 que vers 16 heures par un regroupement de FMA (Français musulmans d’Algérie, dans le jargon de l’époque) entre la Madeleine et l’Opéra. Il ne s’agit de rien d’autre que de travailleurs qui, refoulés de la gare Saint-Lazare par le débrayage des cheminots, devancent l’appel à manifester prévu à 20h30.

Depuis son bureau de la préfecture, Papon mesure mal l’ampleur que pourrait prendre le mouvement. Il déploie un peu moins de 1700 hommes, trop peu pour contenir le mouvement. Cette faiblesse des effectifs voudrait expliquer en partie la violence de la répression qui s’ensuivra. Une violence exacerbée par les fausses informations circulant sur les radios de la police, qui font état de morts dans les rangs des forces de l’ordre. On passe ainsi de cinq à dix tués du côté de La Défense, l’un des points de fixation de la répression, avec le quartier Saint-Michel. Deux endroits où des ponts enjambent la Seine et où va se nouer le pire de la répression policière. Au cours des jours suivants, des corps d’Algériens sont repêchés en aval de Paris. À ces morts, il faut ajouter ceux des manifestants tombés sous les coups dans les rues.

Le nombre total de victimes a fait débat. Entre 38 et 98 selon des rapports d’enquête, 393 d’après les recherches menées par l’historien Jean-Luc Einaudi et recensées dans son livre La Bataille de Paris : jetés dans la Seine, tués par balle ou morts le crâne fracassé par des manches de pioche ou des crosses de fusils… Les vivants, eux, sont entassés dans des cars qui les emmènent au Palais des Sports, porte de Versailles. À minuit, ils sont 6000 à 7000 dans ce « centre d’identification » saturé, et 2600 au stade Pierre-de-Coubertin. La mémoire de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, jugée par les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster comme « la répression d’État la plus violente qu’ait jamais provoqué une manifestation de rue en Europe occidentale », s’est estompée dans la mémoire collective. Occultée sans doute par celle du métro Charonne du 8 février 1962 et ses neuf victimes. L’effarant constat, établi en 1981 à l’occasion du vingtième anniversaire de l’événement ? Au ministère de l’Intérieur, la plupart des rapports ont disparu. Alain Bradfer

à VOIR :

– La projection du film documentaire Le Silence du fleuve, de Mehdi Lallaoui et Agnès Denis. Suivie d’un débat avec Mehdi Lallaoui et Halima Menhoudj animé par Éric Lafon, historien et directeur scientifique du Musée de l’Histoire Vivante. Le 22/10 à 20h30, au cinéma Le Méliès de Montreuil.

– Une exposition sur Élie Kagan, l’un des rares photographes ayant pu fixer sur la pellicule les violences policières. Jusqu’au 10/11, au Lab Altaïs (Tour Altaïs, 1 place Aimé-Césaire, 93100 Montreuil).

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Kouyaté, plaidoyer pour le Congo

Ovationnée lors du festival des Francophonies à Limoges (87), Congo jazz band, la pièce de Mohamed Kacimi mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, poursuit une longue tournée. Entre humour et tragédie, musique et chansons, près d’un siècle de colonisation belge du Congo nous est conté. Une fresque éblouissante pour un décoiffant travail de mémoire. Sans oublier Flyng Chariot (s) au Théâtre du Soleil (75), du 15 au 24/10.

Léopold II, ce roi des Belges plus que névrosé, en rêvait, il l’a fait : acquérir, enfin, une colonie ! Sur ses fonds propres et l’argent détourné des contribuables, c’est une affaire conclue en 1878 : grâce à Henry Morton Stanley, son homme de main, un immense territoire, un quart de l’Afrique centrale, devient sa propriété personnelle. Il ne supportait plus d’être le seul chef d’État sur le continent à ne point posséder de colonie. La conférence de Berlin en 1884 entérine le partage de l’Afrique au profit des grandes puissances européennes, en 1885 Léopold est nommé roi du Congo. Qui devient ensuite le Congo belge jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1960, l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, l’accession au pouvoir de Mobutu en 1965… Entretemps, des millions de morts indigènes et presque autant de mains coupées, une exploitation éhontée de l’ivoire et du caoutchouc, la mise à sac des populations locales et des ressources naturelles : un pillage systématique dont Congo d’Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, rend compte dans toute son horreur !

Ils sont six à squatter la scène, griots-chanteurs-danseurs-musiciens ! Trois femmes et trois hommes fort doués dans la palabre, fantasques et fantastiques comédiens, à s’imaginer membres d’une formation de jazz de retour d’une tournée au Congo et d’en profiter pour nous conter l’histoire chaotique de cet immense pays… De leur jeu, de leur voix, de leur chant et de leur musique (Alvi Bitemo, Abdon Fortuné Koumbha, Dominique Larose, Marcel Mankita, Miss Nath, Criss Niangouna), les interprètes de cet original Congo jazz band mettent littéralement le feu aux planches ! Servis par l’écriture très figurative du réputé Mohamed Kacimi s’inspirant de la tragédie algérienne, nourris de l’imaginaire symbolique du facétieux Hassane Kassi Kouyaté, alternent humour et désespoir, rires et larmes, drames collectifs et douleurs intimes, épisodes mortifères et rêves inachevés. Un spectacle total, scène ouverte à l’histoire et à la mémoire, sans œillères ni frontières entre puissances coloniales et potentats africains, qui cogne fort à l’intelligence de tout public, éveille autant les consciences qu’il chavire les émotions.

Durant près de deux heures, c’est ambiance cabaret ! Une atmosphère survoltée mais régulièrement dynamitée par les propos de l’une ou l’autre sur les exactions de Léopold, petite couronne royale qui fit du Congo son gros bijou de famille. Un crime de masse, près de cinq millions de morts à la tâche selon certains historiens, les mains « nègres » coupées pour ceux qui ne récoltent pas dix kilos de caoutchouc par mois : un détail pour le monarque qui, fort du soutien des missionnaires, entend faire œuvre pieuse et convertir ces maudits « sauvages » à la civilisation ! Il y a de la rumba dans l’air, pas seulement avec les chansons et musiques de Franco Luambo jusqu’à l’emblématique et fameux Indépendance Cha Cha (1960) de Grand Kallé en passant par les titres incontournables de Papa Wemba.

Surtout à l’énumération des innommables forfaitures commises par les colons. évoquées sous forme de moult séquences contées et dansées, entrecoupées d’intermèdes musicaux, où l’humour le dispute à l’horreur absolue quand il s’agit de se remémorer l’atroce et odieux destin de Patrice Lumumba, Premier ministre d’un Congo démocratique : traqué et assassiné, son corps dissous dans l’acide, avant que les sbires belges n’installent au pouvoir le sanguinaire Mobutu en 1965. Puissance évocatrice du rire qui autorise la distance libératrice, les six interprètes en sont passés maîtres. Un humour  qui atteint sa cible, ne détourne pas le regard du sang versé, invite à la réflexion, insuffle l’espoir pour demain : plus jamais ça, du colonialisme d’antan à l’exploitation contemporaine !

Spectateurs d’ici et d’ailleurs, dansez, pleurez et chantez à la vision de cet incroyable Congo jazz band, ne manquez surtout pas le rendez-vous avec la bande de Kacimi et Kouyaté : une grande page d’histoire, un grand moment de théâtre ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Péan.

Le 12/10 au Théâtre de Bressuires, le 23/11 au Manège (Scène nationale de Maubeuge). Du 10 au 12/02/22 au Théâtre de Namur (Belgique), du 15 au 17/02 au 140 à Bruxelles. Le 03/03 à L’empreinte (Scène nationale de Tulle), le 25/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Congo Jazz band est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

à voir aussi :

Flying chariot(s) : écrit et mis en scène par Koumarane Valavane, du 15 au 24/10 au Théâtre du Soleil. Ayant osé dénoncer les exactions de l’armée indienne au Sri Lanka, le jeune pilote d’hélicoptère Ajay est condamné à l’internement psychiatrique. Il y côtoie Shankar, un résident de longue date et deux surveillants quelque peu déjantés… Créée au Théâtre de l’Union à Limoges, lors des Francophonies 2021, une pièce bâtie sur un fait réel dont le metteur en scène indien détourne les codes pour poser les questions essentielles : qu’est-ce que l’acte juste ? Qu’est-ce que la vérité ? « La pièce, autant que la mise en scène, navigue entre humour et dérision, comédie et tragédie. Entre les figures emblématiques du Mahabharata et les interrogations récurrentes du théâtre shakespearien », commente Koumarane Valavane. Une collusion enrichissante entre traditions indiennes et mythes européens.

Du théâtre visuel, où musique et voix imposent leurs couleurs et sonorités, hors les clichés de l’industrie cinématographique qui uniformise et asservit culture et mémoire populaires par son omnipotence. « Le théâtre, en tant qu’art, a perdu toute visibilité et pertinence en Inde. Il est économiquement sinistré, mais nous agissons pour qu’il retrouve sa place dans l’imaginaire de nos concitoyens », souligne le directeur de l’Indianostrum Théâtre implanté à Pondichéry. Originaire de Karikal, l’une des villes sur le territoire de l’ancien comptoir français, le jeune metteur en scène a longtemps vécu en France. Engagé durant quatre ans au Théâtre du Soleil, il retourne en Inde en 2007 pour y monter sa troupe et initier des résidences avec la bande d’Ariane Mnouchkine… Face à la montée des nationalismes et de l’hindouisme culturel, Koumarane Valavane est confiant. « Insolent, subversif, ironique, le théâtre indien est en plein renouveau, bien accueilli et perçu par les populations locales ». Y.L., photos Christophe Péan.

Du 29/10 au 07/11, toujours au Théâtre du Soleil, Koumarane Valavane propose ensuite Oïkos, le reste est silence : « Récit, mythe, conte, fait-divers, anecdote, souvenir, légende, banalité, mensonge,… Comme vous voudrez, mais pour nous, raconter est  une nécessité ! ». Une création, fruit d’un atelier avec les élèves de 3e année du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique.

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