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Grignan, péril au château !

Jusqu’au 24 août, la majestueuse façade du Château de Grignan (26) se pare aux couleurs de la Cour d’Espagne. Dans le cadre des Fêtes nocturnes, pour accueillir Ruy Blas, le drame de Victor Hugo superbement mis en scène par Yves Beaunesne. Une fête de l’esprit, autant que des yeux et des oreilles !

 

Si les couloirs du château ne bruissent plus des pas de Mme de Sévigné qui avait élu domicile en la résidence de sa fille, à la nuit tombée s’élèvent dans la cour, et devant la façade plongée dans la pénombre, d’étranges rumeurs ! Les Espagnols ont de nouveau passé la frontière, ils squattent les lieux en cette nouvelle édition des Fêtes nocturnes de Grignan ! Avec armes et bagages, amours et querelles de pouvoir, maîtres et valets, toute la Cour dont une jeune reine d’Espagne fort déconfite et un certain Ruy Blas grand idéaliste, bel éphèbe mais fort naïf… L’ambiance est plombée, bas l’horizon, chacun se doute bien que l’affaire va tourner au vinaigre, surtout quand d’aucuns, fourbes et cupides, s’emploient à mettre de l’huile sur le feu !

Au même titre que Hernani écrite en 1829 et dont la querelle nourrit toujours les imaginaires, Ruy Blas, l’une des pièces maîtresses de Victor Hugo, ne fait pas dans la dentelle ! Farouche opposant au roi Louis-Philippe mais pas encore ce fervent défenseur du peuple qu’il deviendra sous la férule de Napoléon III, l’auteur des Misérables s’empare de la décrépitude de la Cour d’Espagne pour mieux vilipender librement en 1838 le délabrement du royaume de France, et contourner l’impitoyable censure d’alors : un pouvoir corrompu, des élites embourgeoisées, un souverain sans éclat… Par la figure de ce valet, devenu conseiller spécial de la jeune reine d’Espagne, Hugo se fait précurseur et annonciateur des révolutions à venir : contrairement aux apparences, le peuple possède une haute valeur morale, il s’affiche en capacité de gouverner et légiférer pour le bien de tous ! Las, c’est sans compter sur la duperie de quelques caciques attachés à leurs privilèges…

Don Salluste se joue de Ruy Blas avec dédain, faisant passer son valet pour son noble cousin plus enclin à la débauche qu’à la probité. Et de l’introduire à la Cour où, très vite, il conquiert le cœur de la jeune souveraine, sensible à son sens de la justice et de l’équité… À l’heure où il proposera de radicales réformes pour évincer les nobles corrompus de l’entourage de la couronne, plus dure sera la chute ! Héros d’un jour, le peuple est une nouvelle fois vaincu mais il aura prouvé à la face des nantis que l’Histoire, le pouvoir peuvent chanceler. Le règne des puissants peut basculer, le jour viendra où il basculera. Tragédie politique, drame amoureux, la pièce de Victor Hugo est tout cela à la fois, mais bien plus encore : la mise en images d’un décentrement de l’histoire, l’avenir ne se joue plus seulement sous les lambris dorés des palais, mais aussi dans la rue et au bord des ronds-points !

Une mise en scène chatoyante d’Yves Beaunesne, le directeur et metteur en scène de la Comédie Poitou-Charentes, une troupe au diapason pour emporter le public entre rire et émotion ! Avec ce Ruy Blas d’aussi belle facture, Grignan fait honneur à sa cour et au public enthousiaste qui pleure, rit et applaudit à si magistrale interprétation. De la belle musique, des costumes et des lumières qui font briller les yeux. Avec une reine et son valet, Noémie Gantier et François Deblock, éclatants de justesse et de beauté, un Thierry Bosc en Don Salluste plus que royal, impérial de présence tant du geste que de la voix ! Yonnel Liégeois

Une longue tournée se profile, au final de Grignan : au Théâtre d’Angoulême (du 8 au 10/10), à l’Odyssud de Blagnac (du 16 au 19/10), au Théâtre Firmin Gémier de Chatenay-Malabry (les 5 et 6/11), au Théâtre de Liège (du 12 au 15/11), au Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence (du 19 au 23/11), au Théâtre de L’Olivier d’Istres (le 26/11), au Théâtre de la Ville de Luxembourg (les 5 et 6/12), à La Manufacture de Nancy (du 16 au 20/12). Sans compter les nombreuses dates déjà à l’agenda de 2020.

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Michel Guyot, seigneur de Guédelon

Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est pourtant point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.

 

En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…

Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !

En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.

Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.

C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, les coups de ciseau sur la pierre… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine de compagnons et tailleurs de pierre, femmes et hommes à l’œuvre chaque jour, en l’an de grâce 2023 le château de Guédelon devrait enfin imposer sa puissance et sa majesté en Puisaye.

Le vœu de Michel Guyot, à l’intention de chacun ? « Oser aller au bout de ses rêves, petits ou grands ». Vivre ses passions, au risque de l’échec, au moins tenter pour ne pas nourrir de regrets. Yonnel Liégeois

 

Une page d’histoire à ciel ouvert

Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales. Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique, en ce XIIIème siècle florissant petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interroge les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révèle d’autant plus précieuse !

 

À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 3/11/19. Jusqu’au samedi 31 août : de 9h30 à 18h30 tous les jours. Du 01/09 au 3/11 : de 10h à 17h30 (18h, les samedis de septembre), fermé tous les mercredis. Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».

À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).

À regarder : « Guédelon, la renaissance d’un château médiéval » et « Guédelon 2 : une aventure médiévale » sur Arte.tv.

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Bussang et son théâtre populaire

Voilà plus de 120 ans que le Théâtre du Peuple anime le village de Bussang, niché au cœur de la vallée vosgienne. Comme à ses débuts, le lieu mélange amateurs et professionnels et accueille un public panaché. Avec trois pièces à l’affiche, jusqu’en septembre. Retour sur une aventure hors du commun.

 

C’est en 1895 que Maurice Pottecher, jeune poète, marié à la comédienne Camille de Saint Maurice, dite « Tante Cam », a l’idée d’installer un théâtre dans son village natal, Bussang (Vosges). Son père, Benjamin, à la tête d’une importante usine de fabrication de couverts est ouvert aux idées humanistes. En tant que maire, il fait construire un hôpital, une école et même une gare où le train arrive depuis Paris. Il va donc financer le projet du fils qui participera à l’essor de la vallée. Elle est alors dynamique en cette fin du XIXe siècle quand on compte, outre l’entreprise Pottecher qui emploiera jusqu’à 300 personnes, sept usines textiles et des thermes qui amènent nombre de touristes.

Une aventure villageoise
L’idée est d’impliquer la population locale dans la vie du théâtre, tant dans la construction de la grande bâtisse en bois, avec son célèbre fond de scène s’ouvrant sur la forêt, que dans la réalisation des décors et des costumes, l’administration et les représentations. Les menuisiers et électriciens se font régisseurs quand les ouvrières du textile confectionnent les costumes. « La Passion de Jeanne d’Arc », « L’Anneau de Sakountala », « L’Empereur du Soleil couchant », « Le Château de Hans »… : les pièces de Maurice Pottecher sont jouées par des membres de la famille, tels le célèbre chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher ou son père que l’on désigne comme le « Raimu vosgien ». S’y mêlent aussi des professionnels, tels « Tante Cam » ou Pierre Richard-Willm, une vedette de l’époque qui va participer à l’aventure et attirer un large public. Ils se chargeront de repérer et de former à la scène des habitants du village, de la directrice

©Jean-Louis Fernandez

de l’hôpital au secrétaire de mairie, mais aussi des ouvriers des usines.

L’utopie à l’œuvre
Pour devise « Par l’art pour l’humanité », Maurice veut bâtir « un théâtre à la portée de tous les publics, un divertissement fait pour rapprocher les hommes et gommer les clivages sociaux et culturels ». Au Théâtre du Peuple se côtoieront le bourgeois local, l’ouvrier comme le touriste et l’intellectuel. Comme le souligne l’historienne Marion Denizot, « Maurice Pottecher met directement en pratique sa conception théorique d’un théâtre populaire. Il définit un répertoire écrit pour le public local (…). Les sujets sont prioritairement issus (…) de ce que l’on pourrait nommer le « folklore local » ». Dans le courant hygiéniste de l’époque et dans une démarche paternaliste, Maurice Pottecher entend offrir à la population des « loisirs sains ». Ainsi sa première pièce jouée en 1895, « Le Diable marchand de goutte » dénonce le fléau de l’alcoolisme. La démarche d’œuvrer à la démocratisation du théâtre s’inscrit aussi dans les idéaux d’alors, défendus par de grands noms tels Jules Renard, Jacques Copeau, Charles Dullin, Louis Jouvet ou Romain Rolland. Ils viendront saluer à Bussang la naissance du premier théâtre populaire. Sur des intuitions,

©Jean-Louis Fernandez

convictions et ambitions portées et partagées ensuite par Jean Vilar.

Un pari gagné
Un siècle et deux décennies plus tard, le Théâtre du Peuple continue de défendre sa mission première en proposant un théâtre exigeant et accessible au plus grand nombre. Le répertoire s’est élargi dès les années 1970 avec des pièces du répertoire (Shakespeare, Tchekhov, Brecht…) et des textes contemporains. Nombre de metteurs en scène de talent en ont pris les rênes à l’image de Tibor Egervari, François Rancillac, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Vincent Goethals ou depuis 2017, Simon Delétang. Maintenant, l’activité se déploie tout au long de l’année avec des spectacles et des stages. Ce théâtre chargé d’histoire attire encore aujourd’hui une foule importante de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas des férus de théâtre. Amateurs et comédiens confirmés continuent à se côtoyer sur scène quand bénévoles et professionnels gèrent le lieu en pleine ébullition estivale. Une bien belle réussite ! Amélie Meffre

Du classique au contemporain :

Avec « La vie est un rêve » de Pedro Calderón de la Barca, le metteur en scène Jean-Yves Ruf plonge le spectateur bussenet en plein siècle

©Jean-Louis Fernandez

baroque, le Siècle d’or espagnol ! Écrite en 1635, la pièce est le chef d’œuvre de Calderon, emblématique des questions qui agitent le dramaturge : la force de la liberté contre les puissances du mal. Conte initiatique autant que fable politique, entre rêve et réalité, l’histoire mouvementée du jeune Sigismond. En terre de Pologne, un vieux roi quelque peu « timbré » de prescience, inflige à son fils un traitement inhumain : à craindre un futur comportement bestial, il en fait un animal ! Trois journées qui conduisent de la soumission à la révolte, un délirant enchevêtrement de quiproquos, mentaux et verbaux, sur les désirs et les passions, les fantasmes et les pulsions… Entre drame et comédie, une interprétation qui mêle comédiens amateurs et professionnels dans la tradition de Bussang ! Avec le jeune Sylvain Macia dans le rôle de Sigismond et l’affûté Thierry Gibault en roi Basile.

Pour basculer en totale modernité avec « Suzy Storck », le spectacle

©Jean-Louis Fernandez

en soirée… Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor, une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancoeurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente Simon Delétang, « qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale, une mise en scène minimaliste mais fort suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de Magali Mougel, une jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple s’enorgueillit à juste titre de mettre sous les feux de la rampe, une première depuis la disparition du « padre » et fondateur, Maurice Pottecher. Yonnel Liégeois

Koltès, d’Avignon à Bussang :

Après le succès remporté au récent festival d’Avignon, dans l’enceinte de l’emblématique Caserne, « Moi, Bernard » franchit la ligne des Vosges pour s’installer en la prairie de Bussang. Disparu en 1989, compagnon de route de Patrice Chéreau, Bernard-Marie Koltès demeure l’un des plus grands dramaturges de notre temps ! Tout amateur de théâtre connaît, a vu ou applaudi au moins l’une de ses pièces : La nuit juste avant les forêts, Combat de nègre et de chiens, Roberto Zucco, Dans la solitude des champs de coton… S’emparant de

©Marc Philippe

sa correspondance (Lettres, un recueil paru en 2009 aux éditions de Minuit), Jean de Pange nous plonge avec tendresse et délicatesse dans les méandres de la vie de cet homme et dramaturge au destin si singulier ! Pas d’afféteries dans la bouche du comédien : les mots, rien que les mots et propos de Koltès, ses peurs, ses craintes, ses doutes, ses ambitions et ses échecs d’écriture, sa soif de vivre à Metz ou ailleurs : en Afrique, aux Amériques, au Portugal ! « Je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’accompagne depuis le début de ma pratique théâtrale », avoue Jean de Pange. « Je fais le choix de traverser son existence fascinante, d’oser le « je » de Bernard tout en restant bien moi ». Entreprise réussie, dans une mise en scène de Laurent Frattale, la mise en lumière des temps forts de l’existence d’un homme révolté par la faillite de l’Occident. Qui brûle sa vie à la quête d’autres amours et d’autres cultures, d’autres continents et d’autres écritures. Un spectacle qui incite et invite à s’immerger à corps perdu dans l’œuvre de Koltès. Yonnel Liégeois

À voir : « L’impromptu », lectures de textes contemporains du monde entier par les équipes artistiques de l’été. « Tartuffe » de Molière, dans une mise en scène de Jean de Pange au Théâtre de la Rotonde à Thaon-Les-Vosges (bus gratuit aller-retour au départ du Théâtre du Peuple). « La place royale » de Corneille, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, au Théâtre du Peuple de Bussang. « Faits d’hiver », cinq auteures et metteuses en scène présentent leur travail à Bussang, dans une expérience théâtrale inédite. 

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (1ère diffusion : 02/11/2016).

 

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Phèdre comme pédagogie théâtrale, Avignon 2019

Jusqu’au 21 juillet à la Collection Lambert, se donne Phèdre !, d’après Jean Racine. Avec Romain Daroles, dans une mise en scène de François Gremaud : de la pédagogie théâtrale d’excellence ! Sans oublier Vies de papier au 11*Gilgamesh Belleville et Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz à la Chapelle du Verbe incarné.

François Gremaud, par la bouche de son interprète Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, à laquelle ensuite il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celle de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras, et même la presqu’invisible

© Christophe Raynaud de Lage

Panope en femme de ménage…

Le prodige ? C’est qu’avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés et nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie. D’autant plus que le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins ! Rien de plus naturel, puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux, parfaitement pédagogique en fin de compte !

L’Éducation nationale devrait le recruter : Daroles n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire, classique et contemporain… François Gremaud et Romain Daroles, ou une manière pernicieuse (et délicieuse) de nous apprendre les rudiments puis les subtilités de la langue française. Jean-Pierre Han

À voir aussi :

Vies de papier : texte et jeu par la compagnie La bande passante,

©Thomas Faverjon

11*Gilgamesh Belleville. L’extraordinaire périple d’un album photo récupéré lors d’une brocante, ainsi pourrait se résumer l’étrange histoire que nous content Benoît Faivre et Tommy Laszlo ! D’une image l’autre, avec naturel et conviction… L’obsession des deux compères ? Percer le mystère qui entoure la jeune femme dont la vie s’étale en moult clichés, de l’enfance à l’âge adulte : qui est-elle ? Que fait-elle ? Pourquoi, jeune épouse d’un soldat allemand, échoue-t-elle en Belgique ? Forts de ces questions, ils mènent l’enquête, remontent les traces de Berlin à Francfort jusqu’à Bruxelles, interrogent témoins, archivistes, survivants pour reconstituer le parcours de vie d’une famille ordinaire, au cœur et au lendemain de la seconde guerre mondiale. Entre l’une et l’autre photos projetées en gros plan, ou étalées sur les planches entre lesquelles serpentent nos fins limiers, nous sont proposés commentaires vidéo ou propos in vivo. Du théâtre d’objets, de petits papiers en petits papiers noir et blanc, parfois en couleurs, une plongée initiatique dans les arcanes de la mémoire, le poids des souvenirs contre le choc des mots, un spectacle original. Yonnel Liégeois

Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz : Une pièce de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Marjorie Nakache, La Chapelle du Verbe incarné. En prison, des codétenues répètent une scène de « On ne badine pas avec l’amour » d’Alfred de Musset. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Pas vraiment, pour ces cinq femmes qui ont trouvé ce seul moyen pour remonter le moral à Frida, la nouvelle arrivante, et s’évader de l’univers carcéral : se faire la belle par le truchement du théâtre ! Quartier femmes d’une maison d’arrêt ordinaire, entre deux promenades et un parloir, l’espace de la bibliothèque pour seul échappatoire : entre les pages, le livre pour aller se faire voir ailleurs, la lecture pour s’inventer une autre vie et se croire l’héroïne libérée hors du mur d’enceinte et, par l’imaginaire du théâtre de Musset, découvrir la puissance des mots et la force des sentiments… Malgré réticences et affrontements, colères et désespérances, entre répliques à haute teneur dramatiques ou comiques, une bande de femmes, exclues à leur façon comme nous sous d’autres formes, conquiert liberté et dignité au fil des rencontres et des répétitions. D’un écrin l’autre, du Studio-Théâtre de Stains à la Chapelle du Verbe incarné si bien nommée, une levée d’écrous scandée par une salve d’applaudissements mérités. Yonnel Liégeois

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Le crépuscule, Avignon 2019

D’après Les chênes qu’on abat d’André Malraux, se donne à Présence Pasteur « Le Crépuscule ». Dans une mise en scène de Lionel Courtot, la rencontre à la Boisserie en 1969 du Général de Gaulle et de son ancien ministre de la Culture. Sans oublier « Morgane Poulette » à La Manufacture.

« Le 11 décembre 1969, je retrouve le général de Gaulle au crépuscule de sa vie », selon les dires d’André Malraux, son ancien ministre de la Culture : une seule journée, une seule rencontre à Colombey-les-Deux-Églises, nous fait-il croire, pour composer le long dialogue des Chênes qu’on abat, son livre paru en 1972 que Lionel Courtot adapte pour la scène à Présence Pasteur. Un titre d’ouvrage en référence à Victor Hugo, rien de tel pour poser la stature du personnage… Un chêne abattu mais immortel, éternel éveilleur de consciences pour la postérité ! Certes, l’année 2020 sera « l’année de Gaulle » pour les 130 ans de sa naissance, les 50 ans de sa disparition et les 80 ans de l’Appel du 18 juin… Certes, entre l’imposante bibliothèque et le vaste bureau de la Boisserie nimbés de clair-obscur, Lionel Courtot signe une lumineuse mise en scène… Certes, tels deux monstres surgissant des limbes de l’histoire, John Arnold et Philippe Girard sont d’une puissance et d’un naturel

Co Max Fryss

confondants dans leur interprétation… Certes, mais encore ?

Le texte emphatique, grandiloquent de Malraux peine à convaincre l’auditoire, à moins qu’il ne soit nostalgique des Compagnons de la Libération. Dialectique et contradiction, interrogation et mise en perspective, autant de marqueurs qui ne sont assurément point conviés sous la plume de l’écrivain. Malraux se révèle subjugué, fasciné par son héros, son maître qu’il élève au rang d’icône. « Ces pages, lorsque je les écrivais, étaient destinées à une publication posthume », précise-t-il, « je ne souhaitais pas fixer un dialogue du général de Gaulle avec moi, mais celui d’une volonté qui tint à bout de bras la France ». Génial affabulateur, ce Malraux ! Seuls percent à l’envie et à longueur de dialogues un hymne à la gloire du grand Charles autant qu’à celle de son scribe qui soigne son portrait pour le futur, un plaidoyer pro domo qui ne cesse de vanter les valeurs républicaines et les choix stratégiques de celui qui a eu le mérite de relever la France du déshonneur : de grandes envolées lyriques pour la postérité, de hautes pensées philosophico-politiques pour l’Histoire ! Alors que les utopies ne sont plus de mise et que le discours politique se délite aujourd’hui dans l’affairisme et le populisme, sur les planches renaît de ses cendres l’image de l’homme providentiel, visionnaire et unique détenteur du chemin d’avenir à suivre sans sourciller ni discuter.

Au final, figures emblématiques d’un temps à jamais révolu, économes de leurs gestes comme figés devant le poids de l’histoire, soliloquent sur scène deux comédiens de grande stature, burinant avec talent l’effigie de deux grandes statues. Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Morgane Poulette : De Thibault Fayner, mise en scène d’Anne Monfort, La Manufacture. Cernée d’eau et sombrant dans les larmes, Morgane Poulette conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

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Frédéric Pierucci, « Le piège américain »

Les États-Unis possèdent un bras armé économique, le Departement of Justice, d’une efficacité tout aussi redoutable que leur arsenal militaire le plus puissant du monde. Pour preuve, le document fort révélateur Le piège américain. Sous la plume de Matthieu Aron, le témoignage de Frédéric Pierucci dans l’affaire Alstom.

 

La vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric est sans doute l’une des opérations industrielles les plus catastrophiques que la France ait eu à subir au cours de ces dernières années. Des technologies de pointe, fruits de recherches et d’investissements de plusieurs décennies, se sont retrouvées du jour au lendemain bradées entre des mains étrangères, mettant notamment le pays en état de dépendance pour des pièces de son parc nucléaire et militaire. Quel intérêt y avait-il à une telle opération ? Comment a-t-on pu convaincre des capitaines d’industrie de trahir ainsi les intérêts de leur pays ? Comment le simple citoyen, le gouvernement français, les salariés d’Alstom ont-ils pu être ainsi floués par la machine de guerre dont se sont dotés les États-Unis, son gouvernement et ses lobbies pour détrousser des pays dits « amis » ?

La réponse tient en un seul mot : l’extraterritorialité, cette capacité exorbitante dont se sont dotés les États-Unis pour sanctionner les entreprises qu’ils considèrent être corruptrices dans le reste du monde. C’est ainsi que, depuis 2008, vingt-six sociétés ont payé des pénalités de plus de 100 millions de dollars au Trésor américain. Parmi elles, quatorze entreprises européennes ont dû régler une note pour un total de 6 milliards de dollars, dont cinq françaises qui totalisent 2 milliards de dollars d’amendes. Mais y a-t-il une équité, une impartialité de cette justice ? La lecture du Piège américain permet de se faire une opinion…

 Tandis que Patrick Kron, le PDG de l’époque, s’en sort avec un joli pactole, Frédéric Pierucci, l’un de ses cadres, est lui l’otage du DOJ (Departement of Justice). Emprisonné dans des conditions abominables pour des délits improbables dont il n’est en rien responsable, victime d’une machination d’État où le rôle des agences d’espionnage américaines et les outils du DOJ ont montré leur perversité extrême au service d’un objectif clair, l’homme se débat au milieu de procédures kafkaïo-staliniennes. Son rôle, et c’est ce qu’il dénonce dans ce document signé en collaboration avec le journaliste Matthieu Aron ? Servir d’épouvantail pour que ceux qui sont placés au-dessus de lui prennent les décisions attendues par les autorités américaines… Et ça marche ! Aux États-Unis, la justice n’est qu’une affaire de deal.

C’est donc l’histoire de cet homme, Frédéric Pierrucci, otage de la machine de guerre économique américaine, que raconte le livre. Au-delà de cette histoire vraie, de nombreux enseignements sont à tirer de la réalité de cette nouvelle forme de guerre froide que les États-Unis mènent contre le reste du monde. Des informations sont aussi données sur les groupes qui sont dans le viseur. En effet, Alstom n’est pas la seule grande entreprise européenne dans le collimateur des Américains. On peut même dire qu’avec ces méthodes, tous les groupes industriels d’importance sont potentiellement les victimes du DOJ. Il y a donc urgence à ce que les Européens prennent des mesures pour s’en protéger. Régis Frutier

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Nicole Abar, une footballeuse toujours d’attaque

Ancienne championne de football, Nicole Abar fait de la lutte contre les stéréotypes de genre un combat au quotidien. Elle milite pour l’égal accès des filles et des garçons à la pratique sportive.

 

Jean-Philippe Joseph – Ancienne internationale, huit fois championne de France, vous avez fini meilleure buteuse de la compétition en 1983. À l’époque, peu de gens s’intéressaient au football féminin. Aujourd’hui, la France organise la Coupe du monde…

Nicole Abar – C’est irréel ! Jamais, je n’aurais pensé le voir de mon vivant. J’ai vécu le football comme une anomalie, un garçon manqué. Tout a commencé à 11 ans, je regardais les garçons jouer. Un dirigeant est venu me demander si je voulais m’inscrire au club, il avait besoin de faire une licence pour monter une équipe. J’ai répondu oui. Je courais vite, j’avais le sens du but, techniquement j’étais douée. Il n’y avait pas d’équipes de filles, pas de compétitions. Je portais les tenues des garçons. Vu mon petit gabarit, les talons des chaussettes m’arrivaient aux mollets, mais j’étais heureuse sur le terrain ! J’avais la liberté que je n’avais pas dans ma vie d’enfant, je suis née en 1959 d’une mère italienne et d’un père algérien. Dans ces années-là, quand on avait les cheveux frisés, on rasait plus les murs.

J-P.J. – Vous disputez le premier championnat de France de foot féminin en 1975. Deux ans plus tard, vous êtes sélectionnée chez les Bleues.

N.A. – J’ai joué vingt ans au haut niveau, mais je n’étais pas professionnelle. Je m’entraînais le soir, après ma journée de travail à la Poste. Quand je jouais avec l’équipe de France, je touchais 150 francs (environ 20 euros, ndlr).

J-P.J. – En 1998, vous faîtes condamner le club du Plessis-Robinson (92) pour discrimination sexiste.

N.A. – Les dirigeants avaient décidé d’arrêter les sections féminines, une centaine de licenciées, pour miser sur les garçons. Avec les parents, on est allés en justice et on a gagné. On a ensuite reconstruit un club à Bagneux. Quand j’en suis partie, il évoluait en deuxième division.

J-P.J. – Le football féminin a-t-il basculé dans une autre dimension ?

N.A. – On est loin des garçons, de la surexposition médiatique, du star-system, des salaires délirants. Dans dix ans, peut-être… Prenez les filles du PSG, c’est la deuxième meilleure équipe du championnat derrière Lyon. L’an passé, elles ont dû trouver un autre terrain que le Camp des Loges pour laisser la place à la réserve masculine. Alors que le budget des garçons est de 600 millions d’euros, et que la Mairie de Paris est partenaire…

J-P.J. – La Coupe du monde va bénéficier d’un traitement médiatique inédit

N.A. – Oui, TF1 et Canal+ diffuseront tous les matchs. De quoi élargir l’audience, attirer annonceurs et distributeurs, booster les droits télé du championnat, susciter des vocations. On a un problème de masse et de maillage territorial. Les petites filles ne se représentent pas en joueuses de foot, elles n’ont pas de modèles. La plupart ne demandent pas à jouer, elles pensent que ce n’est pas pour elles. Les filles sont prisonnières de stéréotypes de genre. Les conséquences  ? À partir de trois ans, elles commencent à ne plus courir, à rester en retrait et à perdre en motricité.

J-P.J. – La lutte contre les stéréotypes était précisément l’objet des ABCD de l’égalité, dont vous étiez la référente nationale en 2013 ?

N.A. – Les jeux mis en place étaient destinés à ce que les enfants prennent conscience qu’ils peuvent tout faire avec les pieds, les mains, la tête… Savoir taper dans un ballon n’est pas inné, ça s’apprend. Si je me bats aujourd’hui, c’est pour que les petites filles et les petits garçons aient juste le droit d’être soi. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

En savoir plus

Originaire de Toulouse, Nicole Abar joue au haut niveau entre 1975 et 1995. En 1997, elle fonde l’association Liberté aux joueuses, qui défend les droits des femmes dans le sport. En 2000, elle est nommée Chargée de mission Femmes et sport au ministère de la Jeunesse et des Sports. En 2013, le ministère de l’Éducation nationale lui confie la mise en place des ABCD de l’égalité. En 2019, elle crée avec la marque Bonzini le baby-foot mixte.

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