Archives de Catégorie: Pages d’histoire

Viens voir les comédiens…

Au cœur de la tourmente causée par la pandémie, comédiens et musiciens, écrivains et magiciens résistent et imaginent. Une sélection de propositions régulièrement actualisée (en gras, les éléments nouvellement intégrés). Des initiatives, créations-manifestations-projections-publications, que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Du 29 juin au 10 juillet, le fils du roi du Danemark, Hamlet, donne rendez-vous aux spectateurs du théâtre de La Tempête. Pour poser la question qui tue : tout est-il définitivement pourri dans ce royaume-ci et dans d’autres plus proches de nous qui, depuis, ont pris nom de république ? Une version décoiffante de la pièce de Shakespeare, orchestrée par le metteur en scène Gérard Watkins ! Dans une toute nouvelle traduction d’abord, ensuite en faisant endosser le rôle du prince à une femme : un retour à la tradition qui n’est pas exempt d’interrogations au temps présent… C’est la grande comédienne Anne Alvaro qui incarne « cet esprit chancelant au bord du gouffre » au cœur d’une troupe survoltée. La folie, miroir absolu de notre société comme monde instable et transitoire ? « That is the question » !

EN CES TEMPS TROUBLÉS ET TROUBLANTS, CHANTIERS DE CULTURE SE MET EN QUATRE ET SE PLIE EN TROIS POUR VOUS AIDER À RESPIRER, RÉFLÉCHIR, PENSER ET MÊME VOUS DÉCONFINER : PLUS FORT QUE LE BEAUJOLAIS, UN PAPIER NOUVEAU TOUS LES DEUX JOURS ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT, MAIS ÇA PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE.

– Jusqu’au 30 juin, le Centre Pompidou propose son festival annuel, ManiFeste-2021 qui prétend écrire ici et maintenant « le monde d’après ». Comment ? En mêlant musique, image et texte… C’est ainsi que les « Musiques-Fictions », du 25 au 27/06, associent texte contemporain et création musicale. L’objectif ? Tenter de renouveler le genre de la fiction radiophonique en donnant toute sa place à l’écriture musicale et toute son intelligibilité au texte. Au programme, en particulier, La Compagnie des Spectres de Lydie Salvayre dans une adaptation d’Anne-Laure Liégeois et Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal sous la direction de Jacques Vincey.

– La plateforme de la Cinémathèque française, HENRI, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, essais, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

Du 30 juin au 17 août, les habitants de Mulhouse s’exposent à ciel ouvert ! À l’initiative de La Filature, la scène nationale, trois photographes (Aglaé Bory, Franck Christen et Léa Crespi) étaient invités en mars 2020, alors que la ville était l’épicentre du coronavirus en France, à décliner une série de portraits. Dans l’espace public, en studio, dans la pratique des sports… Au final, ce sont 60 portraits qui s’offrent ainsi au regard ! Pour ne jamais oublier le visage de chacune et chacun, au cœur de la pandémie et à l’heure du port du masque. « Avec ces portraits grand format de Mulhousiens affichés dans toute la ville, on produit peut-être aussi des images pour reconnaître une identité de destin, celle provoquée par une crise extérieure aux individus et qui s’impose à eux avec force aujourd’hui », commentent les instigateurs de cette originale proposition.

– Sise à Roubaix (59), l’association Travail et Culture a rénové son site internet… La mission que se fixe TEC/CRIAC ? Élaborer des projets culturels et artistiques sur le travail… Convaincue qu’il est porteur de culture, elle développe une plate-forme numérique, de haute teneur, sur la thématique Arts/Travail.

– Jusqu’au 30 juin, le théâtre de la Bastille (75) propose Maîtres anciens, la pièce de Thomas Bernhard. Avec maître Nicolas Bouchaud en solo, dans la mise en scène d’éric Didry. « En grand satiriste, Bernhard pousse à bout sa machine obsessionnelle et éruptive », commente le comédien, « c’est un joyeux massacre dont les victimes principales sont Stifter, Heidegger, Bruckner, Beethoven, Véronèse ou Klimt, c’est à dire une partie du patrimoine culturel européen ». Maîtres anciens est l’avant-dernier roman de Thomas Bernhard, il se déroule entièrement dans une salle du musée d’Art Ancien à Vienne. Une diatribe sans concession contre l’art et l’état autrichien, contre nos contemporains et la cellule familiale. Une comédie aussi, où le rire se  fait vengeur. Entre humour et ironie, un spectacle étonnant et détonant !

– En 2011, il y a dix ans, disparaît Allain Leprest, grand auteur et interprète de la chanson française. Le spectacle Leprest en symphonique, créé en 2019, célébrait le génie de ce « Rimbaud du XXème siècle ». Sous la direction musicale de Romain Didier avec Clarika, Cyril Mokaiesh, Sanseverino et l’Orchestre national des Pays de la Loire, le CD est disponible.

Jusqu’au 30 juin, le jazz occupe la scène. Tant à Paris qu’à Beauvais… Le festival de Saint-Germain a décidé de jouer la carte du numérique. Une vingtième édition entièrement repensée pour que le spectacle reste pourtant bien vivant jusqu’au 4 juin ! Au programme, parmi moult invités, Michel Portal en trio qui présentera son nouvel album… Des concerts exceptionnels pour de l’émotion partagée au cœur de son salon, à prolonger jusqu’au 30 juin à Beauvais : la 26ème édition du festival Le blues autour du zinc vous ouvre les portes, sur scène et dans les bars de la région.

– Chaque dimanche, sur France Inter à 14h, Zoé Varier propose sa Journée particulière ! La rencontre avec une personnalité célèbre ou méconnue qui conte ses choix de cœur, de travail ou de recherche à partir d’un événement marquant de sa vie. Un entretien hors des propos convenus : la marque de fabrique de l’ancienne animatrice « D’ici, d’ailleurs » qui conviait au micro des femmes et des hommes étrangers venus vivre en France.

Du 1er au 03 juillet à 20h30, Jean-Jacques Milteau, l’harmoniciste de renommée internationale, se produit au Sunset (75) pour la sortie de l’album « Lost Highway » ( le titre d’une chanson de Leon Payne, popularisée par Hank Williams en 1949 ). « Cet enregistrement est la poursuite d’un rêve agité. Le rêve d’un siècle de musiques : jazz, rock, soul … », commente le musicien, « et d’autres moins populaires mais tout aussi passionnantes (blues, folk, country) qui font le bonheur des curieux d’humanité, des chercheurs d’histoires singulières, des regardeurs d’horizon ». ça swingue et soule, ça bluese et ça bouge, c’est chaud et costaud, c’est du Milteau !

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Jusqu’au 4 juillet, le musée du Luxembourg propose une grande exposition sur le thème Peintres Femmes, 1780-1830. On croit volontiers qu’après la gloire d’Elisabeth Vigée Le Brun liée à l’Ancien Régime, il faut attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour trouver des peintres femmes aussi remarquables. Pourtant, c’est entre 1780 et 1830, que le combat de ces dernières a trouvé ses racines : le droit à la formation, la professionnalisation, une existence publique et une place sur le marché de l’art. Les artiste, présentes au Musée du Luxembourg, furent tant les actrices de ces changements sociaux que des mutations de l’art du XIXe siècle.

– Jusqu’au 06 août, François Morel n’a plus de doutes : Devos existe, il l’a rencontré ! Pour preuve, il enfile son smoking pour redonner vie aux textes irrésistiblement absurdes du regretté Raymond, grand manipulateur de la langue. Avec Antoine Sahler à la musique, l’inénarrable Morel s’approprie quelques-uns des plus inoubliables sketches de son idole.

Jusqu’en septembre, de multiples événements mémoriels et culturels sont proposés dans la capitale pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de ParisAnne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise-Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, il ne compte participer à aucune manifestation liée à la Commune. Il a plutôt convenu de rendre hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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Fromanger, Rouge soleil !

Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromanger s’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois

GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.

Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

– Paroles d’artistepar Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

– Fromanger, de toutes les couleursEntretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

– Le 1-hebdo, n°100Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)

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Le Concombre tombe le masque

Le Concombre masqué ne quittera plus son cactus ! Son créateur, Nikita Mandryka, est décédé le 13 juin. Inventeur de personnages loufoques au langage irrévérencieux, il fut un des piliers de Pif et fonda l’Écho des savanes.

Les lecteurs de Pif s’en souviennent : pas une semaine sans se plonger dans les aventures du Concombre masqué. On avait beau avoir 6 ans, 7 ans, on ne comprenait pas tout, mais quelque chose dans cet univers à la fois étrange et familier, loufoque et inventif, nous fascinait. Ce n’est que plus tard qu’on comprit combien ce Concombre – et ses potes de la bande dessinée d’à côté de la Jungle en folie – était un personnage irrévérencieux, capable de nous faire croire aux « bananes volantes », qui nous parlait d’araignées au plafond et prononçait, d’un ton docte : « La prochaine fois que j’entendrai des éléphants jouer dans le grenier… je descendrai à la cave jouer aux dominos ». V’lan ! prends ça dans les dents !

Nikita Mandryka est né à Bizerte, en Tunisie, en 1940. Son nom n’a rien de tunisien, il sonne même très russe. Normal, ses parents étaient russes, son père était resté fidèle au tsar et, comme beaucoup de « Russes blancs », il émigra vers d’autres cieux. Enfant, Mandryka conçoit un journal entièrement fait à la main, Super Digest, qui raconte des histoires de western et de science-fiction, huit pages qu’il fait vendre par son épicier. La famille s’installe ensuite au Maroc, près de Ouarzazate (Ouarzazate et mourir aurait pu être de lui), puis à Lons-le-Saunier. En 1958, Nikita a 18 ans et monte à Paris. Il est admis à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Diplôme en poche, il ne sait pas, dit-il, « quoi faire en film. Après (s)on analyse, (il a) compris qu’(il) avai(t) choisi le cinéma pour (s)e faire (s)on propre cinéma ». Adieu cinoche, retour à la case BD.

En 1964, il collabore au journal Vaillant (l’ancêtre de Pif) et crée le Concombre masqué, un légume comme son nom l’indique, qui habite un cactus en forme de blockhaus quelque part dans le désert. Ses expressions favorites ? « Bretzel liquide ! » et « Rhône-Poulenc nationalisé ! ». La cucurbitacée ne se contente pas de jurer. Elle commente l’actualité – on est en plein gaullisme triomphant – et rétablit la justice, à l’égal d’un Spider-Man ou autre sombre héros. Le Concombre a beau habiter le désert, celui-ci est peuplé de « tromp’la mort » qui troublent régulièrement ses « siestouzes » ; on y croise des « sauterelles-langoustes », le « moine des sables », les peu recommandables frères Vini, Vidi et Vici, « blousons noirs champêtres » mais aussi le pirate « Ali Gator », le « Poireau besogneux »…

Son inspiration relève de la lecture de Lewis Carroll comme lorsqu’il utilise le mot « slictueux » venant directement d’un poème en mots-valises de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Nourri de surréalisme, il fait descendre la philosophie et l’absurde dans l’univers du cocasse. Dès sa première apparition, on questionne le Concombre : « Qui êtes-vous ? »  « Je ne sais pas, je suis masqué ». Il mêle Héraclite et Verlaine en parlant du légume « fabumeux » qui était toujours lui-même et cependant avait changé : « Tout change tout passe, la vie est un grand ruisseau ». En 1965, Mandryka entre à Pilote, où il crée la série des Clopinettes, qui font écho aux gags de Rubrique-à-brac de son copain Gotlib. Il y recrée également les aventures de son Concombre masqué. Mais, en 1972, Goscinny lui refuse une planche. Adieu Pilote.

Avec ses amis Gotlib et Claire Bretécher, il fonde  l’Écho des savanes où il créé les Aventures de Bitoniot, et de nouvelles histoires du Concombre. Il restera toujours fidèle à ses premières amours,  Pif, participant à toutes les tentatives de ressortie du magazine, puis se tournera vers la peinture dans ses dernières années. Il passera par l’abstraction pour approfondir les rapports de la forme et de la couleur, pour revenir à la figuration, comme une création de mondes qui semblent réels. Marie-José Sirach

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Les francs-maçons et la Commune

Fait rare, le 3 juin, les francs-maçons du Grand Orient de France prennent la parole dans les colonnes du quotidien Le Monde. Pour réaffirmer leur attachement aux valeurs de la Commune… Georges Sérignac, leur grand maître, déplore en outre que le chef de l’état n’ait pas souhaité commémorer les 150 ans de l’insurrection parisienne. La Commune, selon son propos ? Un idéal et un combat.

à Paris, le 28 mai 1871, au cimetière du Père-Lachaise, 147 fédérés furent exécutés de façon sommaire puis jetés dans une fosse commune. Dans les jours suivants, les versaillais y ensevelirent également les dépouilles des autres communards morts dans les quartiers voisins sous les balles d’un pouvoir assassin. Chaque mois de mai depuis vingt-cinq ans, à l’initiative du Grand Orient de France (GODF), les francs-maçons célèbrent leur mémoire en se réunissant au mur des Fédérés, lieu de recueillement mais aussi d’espoir et d’exigence. Si cette manifestation est le signe de notre combat pour la République, pour une société plus juste, plus fraternelle, elle est aussi une ode à la mémoire et au temps long, le temps de la perspective, le temps du souvenir et de la mise à distance.

Conclusion tragique de la Semaine sanglante, cette infamie reste emblématique de la violence dont est capable le pouvoir quand il n’a plus que la force des armes pour seul recours face à la remise en cause de l’ordre qu’il veut imposer. En écrasant par le fer et le feu cette insurrection révolutionnaire, Adolphe Thiers et les versaillais, qui pensaient l’anéantir et la précipiter dans l’oubli, lui ont donné l’éternité et la force du mythe. Par leur courage, mais également par leur action législatrice qui sera un déterminant républicain majeur malgré sa brièveté, les communards sont entrés en soixante-douze jours dans la mémoire collective.

La Commune décréta la séparation de l’église et de l’état, la suppression du budget des cultes, la laïcisation des services publics, et notamment des hôpitaux. Elle instaura les bases de l’école laïque, instituant la gratuité, le droit pour les filles à l’instruction laïque et à la formation professionnelle, créant les premières écoles primaires de filles. La Commune, c’est aussi l’égalité des salaires, le droit au divorce pour les femmes, l’égalité entre enfants légitimes et naturels, épouses et concubines, et l’abolition de la prostitution. On lui connaît de nombreux autres projets, pionniers de notre République, tels l’abolition de la peine de mort, la révocabilité des élus, la gratuité de la justice, le développement de modèles de coopératives de production, la réduction de la journée de travail, la suppression des amendes patronales.

Un idéal et un combat

La Commune exprime un idéal qui est celui du peuple français, une exigence d’égalité démocratique, de justice sociale et de solidarité. En faisant le choix de commémorer les 147 martyrs fusillés puis jetés dans une fosse commune, nous refusons d’oublier le combat pour la liberté et la justice. Peu à peu, loi après loi, entre avancées et reculs, le projet républicain démocratique, laïc et social s’est mis en place. Il reste encore imparfait, mais son modèle continue d’inspirer les peuples du monde, quoi que veuillent faire croire ses concurrents et adversaires. Pour autant, depuis quelques années, la vague républicaine s’affaiblit, laissant la place à un reflux risquant d’emporter avec lui nos valeurs les plus essentielles. La République recule, laissant s’accroître les inégalités et les fractures sociales. La Commune le portait déjà, il n’y a de projet républicain qu’avec un projet de justice sociale.

La Commune a été un moment fondateur et populaire, animé de l’enthousiasme que peut susciter la République quand elle accomplit l’authentique égalité démocratique et trouve son aboutissement dans la justice sociale, dans l’égalité, sans laquelle la fraternité et la liberté ne sont réservées qu’à quelques-uns. Se souvenir de la Commune, c’est faire vivre cet idéal de justice et de progrès. Se souvenir de la Commune, c’est se rappeler ses héros, mais aussi ses héroïnes, oubliées pour la plupart. Il y a Louise Michel, bien sûr, mais aussi Nathalie Lemel et Elisabeth Dmitrieff, fondatrices de l’Union des femmes, Victorine Rouchy, Léontine Suétens, et les innombrables autres, condamnées, déportées ou mortes sous les balles des versaillais. Elles ont combattu pour leur émancipation, leur liberté, pour l’avènement de la République. Se souvenir de la Commune est plus que jamais une absolue nécessité dans le moment que nous vivons.

Le spectre d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec son cortège de reculs démocratiques et républicains, est dans tous les esprits. Sur la place publique, les discours de haine et d’exclusion dont beaucoup pensaient la nation prémunie se multiplient. En miroir de l’extrême droite et la renforçant, le surgissement au premier plan de revendications identitaires méconnaît le risque d’une fragmentation de la société en groupes rivaux, générant des replis communautaires porteurs de division et de violences civiles. Face à ces risques tous azimuts de dévoiement et de déchéance de la République, et alors que le chef de l’état n’a pas souhaité commémorer les 150 ans de la Commune, lui préférant d’autres symboles, nous, francs-maçons, ne pouvons rester absents ou silencieux.

Si l’Histoire est mémoire et souvenir, elle est aussi espoir. Les républicains sincères ne peuvent oublier les héros de la Commune, non pas seulement le jour d’un hommage, mais à chaque instant de leur engagement. L’année des 150 ans de la Commune n’est pas terminée. Le pouvoir républicain peut encore choisir d’honorer cette histoire. Georges Sérignac, grand maître du Grand Orient de France

La franc-maçonnerie déchirée

La franc-maçonnerie fut largement représentée, active et influente au sein de la Commune de Paris. Moult francs-maçons s’engagèrent aussi dans les Communes de province, tant à Lyon qu’à Marseille ou Limoges… Un quart des élus de la Commune parisienne sont francs-maçons, dont Jules Vallès ! Le 29 avril 1871, pour la première fois de leur histoire, les bannières maçonniques défilent dans les rues de la capitale sous les applaudissements du peuple. Ils sont entre 10 à 15 000, maçons et ouvriers compagnons, à se rendre à Versailles pour exiger de Thiers dialogue et cessez-le-feu.

échec de la délégation, le premier mort à la reprise des tirs le 30 avril : Claude Tuhot, un franc-maçon ! Après l’écrasement de la Commune, nombreux furent fusillés ou déportés, d’autres parvinrent à s’enfuir en Angleterre ou en Belgique. Des francs-maçons furent aussi  présents à Versailles, jusque dans l’entourage immédiat de Thiers, dont Jules Simon très écouté du vieil homme d’État… Au sein de  l’armée qui écrasera la Commune dans un effroyable bain de sang, nombre d’officiers étaient francs-maçons.

En ce temps de guerre civile, les « frères » se trouvaient donc dans les deux camps. « Une franc-maçonnerie déchirée », constate l’historien André Combes dans son ouvrage au titre éponyme. Avec des instances dirigeantes frileuses et inconséquentes, plus promptes à protéger ou sauver l’institution que leurs compagnons… « La franc-maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l’univers en couvrant Paris de sang et de ruines », déclare le 1er août 1871 le grand maître du GODF, le préfet Léonide Babaud-Laribière, « si quelques hommes indignes du nom de maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés » !

Les propos outranciers du grand maître, inaudibles pour la majorité de l’obédience, ne furent suivis d’aucun effet. Rares furent les frères exclus de leurs ateliers. Dès 1871, ils redoublent d’efforts pour venir en aide aux familles de maçons tués, emprisonnés ou déportés. Ils ne cessent de réclamer l’amnistie générale, enfin décrétée le 11 juillet 1880. D’anciens communards, en exil ou nouvellement libérés, furent initiés francs-maçons. Parmi les plus célèbres : Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément et Louise Michel. Yonnel Liégeois

Commune de Paris – La franc-maçonnerie déchirée, d’André Combes (éditions Dervy, 247 p., 24€)

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La Commune de Paris, 150 ans (8)

Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, LE MASSACRE DU PèRE-LACHAISE

Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.

Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.

Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.

Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.

Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.

En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, in Les amies et amis de la Commune de Paris 1871

Le 29 mai 2021, au Mur des Fédérés

Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.

En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.

Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Le 29 mai débutera par un grand  rassemblement festif, place de la République à 10h : animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. à 14h, le cortège se mettra en marche en direction du cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois

À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants : un site à consulter, la vie musicale en cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.

À lire : La Commune de Paris, sous la direction de Michel Cordillot (Éditions de L’Atelier), La Commune au présent de Ludivine Bantigny (Éditions de La Découverte), Commune de Paris La franc-maçonnerie déchirée d’André Combes (éditions Dervy) et Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (éditions Rivages/Noir).

À visiter : Mémoires Commune(s) 1871-2021, la superbe exposition organisée par le Musée de l’Histoire Vivante à Montreuil (93). Une invitation à découvrir, par l’image et le texte, cette révolution dans toute sa diversité : son développement en province ou à l’étranger, son action et ses projets de réformes, mais aussi ses errements jusqu’à la terrible répression qui s’abattit sur les communard.e.s.

À consulter : le blog de Michèle Audin. Elle est l’auteure de cinq ouvrages sur la Commune. Deux fictions chez Gallimard, Comme une rivière bleue et Josée Meunier, 19 rue des Juifs, et trois livres historiques chez Libertalia (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux et Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871)La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, propose un nouveau décompte des morts de la Semaine sanglante, allant jusqu’à « certainement 15 000 morts ».

à admirerLa dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.

à voir La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.

à suivre : événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise-Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, il ne compte participer à aucune manifestation liée à la Commune. Il a plutôt convenu de rendre hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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La Commune de Paris, 150 ans (7)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE, un bien commun

Historien, Roger Martelli est codirecteur de la rédaction du magazine Regards. Il est aussi coprésident de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. Entretien

Dominique Martinez – Dans quelle mesure la Commune est-elle la suite des mouvements révolutionnaires des XVIIIème et XIXème siècles en France (1789, 1830 et 1848) ?

Roger Martelli – La Révolution de 1789 a installé, en France, un courant populaire et révolutionnaire qui marie les aspirations sociales et démocratiques à l’égalité et à la liberté. À la différence d’autres pays, ce courant a été minoré après la chute de Robespierre, mais n’a jamais été marginalisé. Périodiquement, il se manifeste et infléchit le cours de l’histoire nationale, comme il le fait en 1830 et en 1848. Il revient sur le devant de la scène après la débâcle du Second Empire, à la fin de l’été 1870. Mais désormais deux phénomènes s’entremêlent : le regain de l’idée républicaine et l’affirmation d’un acteur nouveau qui est le mouvement ouvrier. Le mouvement communaliste de 1871 est à la charnière des deux phénomènes. Il continue une histoire, en même temps qu’il ouvre des pistes nouvelles. C’est en cela qu’il est un événement décisif.

D.M. – Historiquement, comment a-t-on traité de la Commune et du conflit de classes qui s’y joue ?

R.M. – La Commune a toujours été l’objet de violentes polémiques, plus dures encore que celles qui accompagnèrent la Révolution française. Les adversaires de la Commune, majoritairement monarchistes et conservateurs, ont aussitôt fixé un argumentaire à charge, installant d’emblée une légende noire de la Commune, qui fait de celle-ci un mal absolu que la France doit encore expier. Quand ils parviennent enfin au pouvoir, après 1879, les républicains embarrassés s’en tiennent à un compromis : l’amnistie de 1880 efface la peine, mais pas la condamnation ; l’amnistie se confond avec l’amnésie. La Commune a été ainsi vouée officiellement à l’oubli, événement malheureux englouti dans cette « année terrible » évoquée par Victor Hugo et qui va de la déclaration de guerre à la Prusse, en juillet 1870, à la Semaine sanglante de mai 1871. Il a fallu attendre novembre 2016 pour que l’Assemblée nationale se décide enfin à réhabiliter les communard-e-s et à mettre à l’honneur les valeurs portées par la Commune. Manifestement, la droite française n’a pas digéré cette décision, comme si la Commune gardait pour elle un esprit subversif qu’il fallait encore et toujours conjurer. C’est une raison supplémentaire pour célébrer avec éclat ce cent-cinquantième anniversaire.

D.M. – Le mouvement ouvrier en a-t-il fait un cadre de référence pour les luttes menées postérieurement ?

R.M. – Il en fait aussitôt un événement de référence. Jusqu’en 1871, il doit se déterminer, non sans difficulté, par rapport à des révolutions nécessairement ambiguës, populaires par leur impulsion et bourgeoises par leur contenu. À partir de 1871, il dispose d’une révolution et d’un essai de gouvernement massivement populaires et même ouvriers. Le monde ouvrier n’est donc plus voué à être à la remorque de mouvements pilotés par d’autres. Il devient une composante majeure de ce « bloc historique » qu’évoquera plus tard le philosophe et communiste italien, Antonio Gramsci, et qui est la clé du devenir de tout mouvement d’émancipation démocratique et sociale. Évidemment, tout le monde n’a pas la même interprétation d’un événement d’une incroyable richesse et diversité. En fait, chacun lit la Commune en fonction de ses grandes options et de sa stratégie, qu’elle soit syndicale ou politique.

à partir du retour des exilés et déportés, après 1880, l’habitude se prend de venir se recueillir devant le mur des Fédérés, devenu un symbole ardent de la Commune et de ses combattant-e-s. Force est de constater que, jusqu’à ce jour, le souvenir de la Commune a plus divisé ses héritiers qu’elle ne les a rassemblés. Mais quand le rassemblement a été possible, la mobilisation s’est faite populaire et massive. Sans doute est-il bon d’en tirer les leçons aujourd’hui. La Commune n’a pas été un mouvement uniforme, relevant d’une lecture unique. Elle a constitué à la fois l’affirmation de valeurs et l’ébauche d’actes significatifs, avec son cortège de possibles dont beaucoup, en si peu de temps, ont à peine été esquissés. La Commune n’a pas besoin de consensus lénifiants. Mais qui se reconnaît dans l’héritage de la Commune devrait apprendre à conjuguer la pluralité des regards et la volonté convergente de faire, de la mémoire de la Commune, un bien commun pour la société tout entière. Propos recueillis par Dominique Martinez

à découvrir : l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871. à lire : Commune 1871-La révolution impromptue, de Roger Martelli (éd. Arcane 17, 240 p, 18€).

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Chômage et violence économique

Bas les masques ! Loin d’être une fatalité, le chômage est un choix du néolibéralisme. Nouvelle démonstration avec Le Choix du chômage, publié aux éditions Futuropolis : une enquête illustrée implacable, pétrie de documents inédits. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, une B.D. signée de Benoît Collombat et Damien Cuvillier.

La scène, vue à hauteur d’enfant, est marquante. L’illustrateur, Damien Cuvillier, ajuste son rétro, bondit dans son passé et se met en scène gamin. Une douzaine d’années au compteur, le voici, binocles sur le nez, tuant le temps en dévorant un Spirou. Il attend sa maman convoquée à l’ANPE : « Pendant huit ans, ma mère aura été au chômage, entrecoupé de petites missions par-ci par-là, avant d’être définitivement radiée en 2005 ». La petite histoire se mêle alors à la grande, abondamment documentée par Benoît Collombat. 

À  l’écriture du Choix du chômage,  le  journaliste d’investigation joue de multiples allers-retours chronologiques pour tresser un canevas solide autour de sa démonstration. Comment et pourquoi les politiques ont « remis les clés du monde à l’économie et à la finance » depuis des décennies, faisant du chômage de masse la pierre angulaire de politiques qui, faute d’être assumées publiquement, n’en sont pas moins avérées. Nous voici donc en 1944, la déclaration de Philadelphie énonce la plénitude de l’emploi comme un objectif. Mais voilà le tournant de la rigueur en 1982, puis en 1984 le chômage vécu « comme une chance pour les entreprises », dixit Yves Montand dans l’émission Vive la crise ! Et enfin, en 1993, le fameux « contre le chômage, on a tout essayé », de François Mitterrand. Les thèses des figures de la pensée néolibérale (Hayek, Lippmann, Friedman…) ont toutes leur rond de serviette à la table  des  politiques.  « Le  néolibéralisme, ce n’est pas l’absence d’État, c’est l’État qui doit se mettre au service du marché », nous rappelle-t-on. La gestion de la crise du coronavirus en étant un nouvel exemple édifiant.

Basé sur un impressionnant travail de recherche, assorti d’entretiens exclusifs avec des figures de l’époque (les ex-ministres Cresson, Chevènement…), des représentants du monde des affaires, des économistes, l’enquête se nourrit du décryptage d’experts, comme la philosophe Barbara Stiegler ou le juriste Alain Supiot. Au final, une plongée détonante et foisonnante dans notre histoire économique, riche en révélations : l’épisode secret  des  nationalisations  des  années 1980 vaut son pesant de cacahuètes… Foisonnante, aux accents parfois très techniques, l’enquête se lit aussi comme un polar. Préfacée par le réalisateur Ken Loach, elle suit son fil rouge, implacable : « Si on veut que les actionnaires continuent de très bien gagner leur vie […] et si on veut que les salariés ferment leur gueule… il faut beaucoup de chômeurs et de précaires », résume le porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires, Pierre-Édouard Magnan. Eva Emeyriat

Le Choix du chômage, de Benoît Collombat et Damien Cuvillier (éd. Futuropolis, 288 p., 26 €).

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La Commune de Paris, 150 ans (6)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

La vitrine de la librairie Libertalia à Montreuil (93)

LA COMMUNE, à MONTREUIL AUSSI…

La municipalité de Montreuil (93), alors conservatrice, s’est efforcée en 1871 de faire la sourde oreille aux échos révolutionnaires venus de Paris. La ville a pourtant bel et bien été atteinte, même si la répression qui s’abattit sur les « communards » montreuillois fut sans commune mesure avec celle qui frappa la capitale.

Lorsque Paris s’enrhume, sa banlieue se doit d’éternuer. Et ceci d’autant plus que le siège de Paris concerne au moins autant Montreuil que la capitale, avec l’ennemi prussien à ses portes. Quoique n’ayant droit qu’à 125 grammes de viande et une livre de pain par jour, les 12000 Montreuillois recensés à l’époque sont mieux lotis que leurs voisins parisiens. Néanmoins, conscients de l’effort de guerre à consentir, ils ont souscrit à hauteur de 1370 francs à la fabrication d’un canon chargé de défendre la ville, évidemment baptisé « Le Montreuil ». Canon qui deviendra, comme ceux de Montmartre ou de Belleville, l’un des enjeux des luttes des Versaillais pour sa reprise. Une opération qui tourne au fiasco quand le 88ème bataillon, et les chasseurs de l’armée versaillaise qui en sont chargés, mettent la crosse en l’air.

C’est avant tout autour des bataillons de la Garde nationale que se joue l’implication de la banlieue de l’Est parisien. L’épuration effectuée sous la IIème République avait supprimé le bataillon montreuillois de la Garde nationale, et ses effectifs avaient été incorporés au 48ème couvrant Rosny, Villemomble et Montreuil. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, change la donne et incite l’exécutif à développer cette Garde nationale, supplétive de l’armée. Ainsi naît un 210ème bataillon, de Montreuil celui-là. Le 3 mars 1871, le choix est laissé aux bataillons d’adhérer ou non à la Fédération, celle qui proclame son adhésion à la République et impose le choix de ses dirigeants. Le 210ème bataillon y adhère, au contraire du 48ème, qui estime devoir suivre « les consignes de la municipalité, qui n’apprécie guère l’appel aux travailleurs à se gouverner eux-mêmes ».

Le refus du conseil municipal conservateur de se soumettre aux injonctions de la Commune de Paris est pour le moins paradoxal. Dans une délibération du 23 octobre 1870, il vote à l’unanimité la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire, qui figureront au nombre des mesures prises par l’exécutif de la Commune. En revanche, il s’oppose à ce que le 48ème, qui dispose d’armes à tir rapide, soit désarmé au profit du 210ème. Il s’oppose encore à cette note de la commission de la Guerre de la Commune, qui demande au maire Théophile Sueur d’organiser les bataillons de la Garde sous son autorité en compagnies de marche et de les envoyer dans leurs anciens casernements des portes de Montreuil et de Montempoivre. En clair, d’aller renforcer les gardes fédérés parisiens.

L’imperméabilité de la ville à la révolte parisienne n’est bel et bien qu’apparente. Les 13 et 14 mai, 18 hommes du 210ème bataillon gardent l’hôtel de ville sous le commandement du lieutenant Pierre Givaudan. Des hommes qui, dans le civil, sont ouvriers ou journaliers. Ces fidèles de la Fédération décident de hisser le drapeau rouge sur la mairie et en demandent la clé au gardien, lequel refuse. S’ensuit une déposition au commissariat de Vincennes: « De 5 à 6 heures du matin, un garde national fédéré vint à la mairie me sommer de lui donner les clés, en même temps que d’autres gardes fédérés venaient pour envahir la mairie et me faire un mauvais parti. Ne pouvant lutter contre ces forcenés, je me réfugiai d’abord dans un grenier où je cachai les clés sous un tas de copeaux et je tentai de m’évader en escaladant trois murs… ».

Les gardes du 48ème bataillon viendront dégager le gardien. Les suites sont judiciaires : Pierre Givaudan est condamné aux travaux forcés à perpétuité le 20 avril 1872, Jean Brouche à cinq ans de réclusion et Pierre Gendreau à la déportation en Nouvelle-Calédonie. Alain Bradfer

La Commune en province

Plusieurs villes se soulevèrent à l’annonce de la révolution du 18 mars à Paris et proclamèrent à leur tour la Commune : Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, Toulouse… Lyon se souleva la première, mais la plus longue et la plus puissante de ces insurrections eut lieu à Marseille (23 mars-4 avril 1871) et se termina par une répression sanglante qui fit 150 morts.

Avec 1871, Les Limousins et la Commune, Georges Châtain conte par le menu l’agitation qui secoua la capitale limougeaude. « à l’instar de sept autres villes françaises, la fièvre sociale explosait à Limoges et se propageait jusque dans les bourgs les plus éloignés », rappelle le journaliste. « Le Limousin, archétype d’une terre paysanne immuable, a vécu intensément la Commune de 1871. On ne le sait pas, les ouvriers limousins ont payé un lourd tribut. On ne compte ni les morts sur les barricades, ni les fusillés, ni les emprisonnés, ni les déportés en Nouvelle-Calédonie et en Guyane. On les a presque oubliés ». Un texte bref mais incisif, empreint d’empathie pour cette tranche d’histoire provinciale. Yonnel Liégeois

1871, Les Limousins et la Commune, de Georges Châtain (Le Puy Fraud éditeur, 123 p., 12€).

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La Commune de Paris, 150 ans (5)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LA COMMUNE ET LES FEMMES

Dans une série d’éclairages à l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, France Culture a passé en revue quelques idées reçues sur l’événement. Dont cette question : la Commune de Paris, une révolution féministe ?

Parmi quelques lieux communs et fictions historiques qui voyagent au sujet de la Commune de Paris, croise souvent dans des eaux floues cette idée que 1871 aurait été en quelque sorte l’année de la femme. La preuve, lit-on même parfois : Louise Michel et sa stature statufiée, le mot « pétroleuses » qui voit le jour dans la langue française au cœur de l’événement insurrectionnel et dit quelque chose de l’implication féminine (ou de la façon dont on le regarde) et puis… Les institutions communalistes n’ont-elles pas imposé l’égalité de salaire entre les hommes et les femmes ? Justement pas. C’est une erreur historique qui a la dent dure : si les femmes contribuent bien à l’épisode communaliste en y négociant une place, les enjeux de genre n’y ont pas du tout cette centralité qu’on croit parfois distinguer.

Une révolution féministe ?

Le 18 mars 1871, lorsque Paris se soulève à l’aube pour faire obstacle aux troupes versaillaises clairsemées qui grimpent sur les hauts de Montmartre mettre la main sur une réserve de canons, les femmes du peuple parisien sont nombreuses. Elles se mêlent aux rangs de la troupe, sèment le désordre et paralysent finalement l’opération. De cette scène inaugurale qui précipitera les débuts de l’insurrection comme on appuie sur la gâchette dans une ville éreintée par les mois de Siège et effarée par la capitulation devant Bismarck, découlera l’idée qu’on doit les débuts de la Commune aux femmes. Et qu’elle le leur a bien rendu ? En fait, pas vraiment. Voir dans la Commune de 1871 une révolution féministe serait aller bien vite en besogne. Pas tant parce que le mot “féminisme” est un rien postérieur à l’événement : aujourd’hui, des historiennes et des historiens conviennent largement qu’on peut utiliser le terme comme on anti-daterait un regard pour mieux l’ajuster.

Si l’on doit prendre avec distance l’idée que l’horizon de révolution sociale est passé par le genre en 1871, c’est parce qu’il faut d’abord se souvenir que lorsque Paris s’embrase, les femmes n’ont pas le droit de vote ni ne sont éligibles. Elles ne l’auront pas davantage à l’issue de la Semaine sanglante, lorsque la Commune s’éteindra sous la contre-offensive de l’armée d’Adolphe Thiers, le 28 mai 1871 : en l’espace de 72 jours tout au plus (et plutôt deux petits mois à peine si l’on prend plutôt le calendrier à partir des élections du 26 mars), il n’en sera pas même question dans les débats. Parce que l’épisode sera trop éphémère ? C’est une hypothèse. Mais force est de constater, malgré tout, que même dans un laps de temps aussi resserré et l’urgence du moment, des débats ont existé en haut lieu pour savoir, par exemple, s’il était juste et légitime qu’un étranger puisse se faire élire membre de la Commune, alors qu’il n’aurait pas même la nationalité française. Or au sujet des femmes, rien de tel.

« Citoyennes » sans citoyenneté

Elles s’appellent pourtant « citoyennes », et participent activement aux clubs qui sont un des lieux cruciaux de la vie démocratique telle qu’elle se déploie durant la Commune. Des espaces de rencontre et de débats qui donnent aux institutions officielles une assise et des reins solides en termes d’ancrage populaire, en même temps qu’ils tracent un trait d’union avec des révolutions antérieures comme celle de 1848, et des réseaux politiques au sens large. Certains clubs sont mixtes, d’autres sont 100% féminins, et partout dans la capitale, ils sont des épicentres d’où s’expriment et s’affirment une authentique souveraineté politique au féminin. On y débat de l’urgence d’ouvrir des crèches, de l’instruction des filles, du clergé à qui l’on entend faire la peau, et aussi de la ligne à tenir vis-à-vis de la prostitution. Dans la presse, quelques figures féminines jouent aussi un rôle crucial, à l’instar d’André Léo, cette intellectuelle avant la lettre qui prendra pour pseudo le prénom de ses deux jumeaux, et contribuera à co-construire une pensée communaliste comme elle avait participé à un espace public féminin, plus tôt dans le XIXe siècle. Si les journaux ne sont pas des institutions officielles, la place qu’y tient André Léo et son écho dans le monde communard n’en est pas moins crucial, bien que sur les franges. Il faudra attendre 1944 pour voir le statut électoral des femmes évoluer.

Bien davantage qu’au plan d’une citoyenneté de droit, c’est sur le terrain du travail que se joueront les questions de genre au printemps 1871. Au point qu’on peut sans doute distinguer là quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté bis qui s’affirme et se négocie, et qui justement passe par le travail, puisque la Commune est aussi une révolution ouvrière. Une historienne l’a montré bien avant tout le monde, dans un livre pionnier qui remonte à 1963 : c’est Edith Thomas, une chartiste, la première en France à travailler sur les femmes pendant la Commune de Paris, dans la foulée de travaux antérieurs sur les femmes de 1848, et des biographies de grandes figures féminines du XIXe siècle.

Les « Pétroleuses », un stigmate

Figure centrale de la Résistance intellectuelle, largement sortie des radars après sa rupture avec le PCF, historienne marxiste hétérodoxe, Edith Thomas a fouillé dans les inventaires fragiles et lacunaires de la Commune de Paris comme on repasserait des documents élimés sous un rai de lumière neuve : elle y a pisté des femmes, regardé une organisation tout juste au stade d’ébauche, et vu cette souveraineté en train de s’affermir et parfois de s’affirmer entre les lignes, à bas bruit. Et en 1963, dans un livre sans équivalent qu’elle intitulait Les Pétroleuses pour mettre au jour le stigmate qui fera longtemps écran à la portée vraiment politique de l’action de ces femmes, elle guidera ses lecteurs au gré des sources vers des registres d’ouvrières, vers des manifestes, vers des traces infimes qui, ensemble, disent l’engagement concret dans la Commune depuis les travaux d’aiguille, depuis les soins aux blessés et, plus tard, du côté des barricades quand l’issue se tendra. C’est tout cela saisi ensemble que l’approche novatrice d’Edith Thomas poussait, dès 1963, à regarder comme une mobilisation proprement politique, comme l’itinéraire bis d’un engagement communaliste faute de citoyenneté au sens strict, et juridique, du mot.

Dans ce contexte et dans l’étroitesse du calendrier de l’événement, on découvrait sous la plume d’Edith Thomas combien le travail avait été, pour les femmes, plus qu’un terrain où se déployer, et y trouver au passage de quoi se nourrir, après des mois de grande misère. Ce que montrait précisément l’historienne, c’est qu’en affirmant un droit au travail, et en le négociant avec les autorités officielles qui finissent par confier l’organisation du travail à une structure 100% féminine, l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, les femmes parisiennes sous la Commune de Paris se sont inventées une forme de citoyenneté alternative. L’intitulé de cette Union est frappant de ce point de vue-là. La structure, qui comptera plusieurs centaines d’ouvrières et des déléguées qui sont rétribuées pour militer, est notamment dirigée par Elisabeth Dmitrieff, l’émissaire de Karl Marx à Paris, et Nathalie Le Mel, une relieuse bretonne montée à Paris qui était déjà très investie dans l’Association internationale des travailleurs avant le 18 mars. Nulle part son titre ne mentionne le travail, mais plutôt une cause officielle légitime (« la défense de Paris ») et une activité qui reste dans les bornes raisonnables de ce qui passe encore pour une activité genrée (« les soins aux blessés »). 

En fait, à partir du 11 avril 1871 (soit trois semaines après le début de la Commune), c’est depuis cette structure-là, qui gravite dans les cercles internationalistes, que ces femmes vont organiser le travail féminin, et notamment entreprendre de le distribuer sans passer par des intermédiaires qui se payent sur le dos de celles et ceux qu’ils placent. à l’heure où les patrons restés à Paris avaient de surcroît baissé les salaires depuis le début de l’insurrection, l’autonomie était d’autant plus un enjeu. Or comme le rappelait l’historienne à la plume acerbe dès 1963, cette question du travail des femmes était justement une ligne de fracture importante au sein du mouvement ouvrier en cours de cristallisation. Si Proudhon était mort quelques années avant la Commune, les siens étaient encore nombreux, dans l’écosystème communaliste, qui défendaient justement la femme à la maison. D’ailleurs à l’époque, même lorsqu’elles travaillaient, le gros du travail féminin, et notamment les travaux d’aiguille, se passaient encore dans le huis clos du domicile plutôt que dans des ateliers.

L’égalité de salaire, pas pour toutes…

En fournissant du travail aux femmes et en se réappropriant par exemple le mécanisme des ateliers de 1848, l’Union des femmes leur donnait donc aussi accès, en 1871, à la possibilité de se former politiquement. C’est-à-dire, au fond, de s’organiser au sens large, donc de s’émanciper, même à bas bruit, et dans les franges d’un engagement qui ne dirait pas son nom (ou pas complètement). Pour tenir cette ligne de crête et pousser cet agenda en partie silencieux, les cheffes de file compteront sur quelques alliés parmi les membres élus de la Commune qui sont, bien sûr, tous des hommes. Le relieur Eugène Varlin, qui est proche de Nathalie Le Mel, en est un : ensemble, ils militent à l’A.I.T., l’Association internationale des travailleurs, et ensemble, ils avaient arraché dès 1865 l’égalité de salaire pour les relieurs et les relieuses. Mais c’était six années déjà avant la Commune de Paris.

Le Mel et Varlin pousseront-ils cet agenda-là à chaud au cœur de l’événement comme on irrigue un substrat pour l’équilibrer ? Les élus de la Commune trancheront en tous cas in extremis en faveur d’une égalité de salaire entre les instituteurs et les institutrices. Mais, en dépit d’un lieu commun qui aura la dent dure, l’égalité de salaire n’ira pas au-delà durant le temps communal. C’est révélateur, aussi, de la place à part qu’occupe l’enseignement dans ce second XIXe siècle. Non seulement dans le féminisme (comme le montrera par exemple l’historienne Eliane Viennot dans tous ses travaux sur l’espace de la cause des femmes et sa charge polémique inouïe), mais aussi dans le monde communaliste…

Thomas et Maitron

Ainsi Edith Thomas, y consacrant un chapitre dans Les pétroleuses, commence-t-elle par écrire : Pour fonder la société de l’avenir que rêvait la Commune, il fallait former des hommes et des femmes qui fussent libérés de l’empreinte cléricale. Il était nécessaire d’organiser l’enseignement laïc, et de prévoir, pour les filles, dont l’instruction avait toujours été négligée, de nouvelles écoles, et, en particulier, des écoles techniques, qui les préparassent à gagner leur vie. Quelques semaines après le début de la Commune, Edouard Vaillant demandera aux municipalités de créer des écoles professionnelles.

à l’époque de sa parution chez Gallimard, son essai ne passera pas inaperçu. Jean Maitron, le grand spécialiste de l’histoire sociale, en assurera lui-même l’un des comptes-rendus dans les revues académiques. D’autres souligneront le travail de fourmi et la rigueur aigüe dont avait fait preuve la chartiste, conservatrice des archives nationales, pour parvenir ainsi, la première, à excaver de l’oubli ces femmes dont bien des traces archivistiques avaient tout simplement été supprimées. Malgré tout, quelques mois après la mort d’Edith Thomas, les célébrations du centenaire de la Commune de Paris montreront que la place des femmes dans l’événement de 1871 n’était pas encore un objet d’étude pleinement légitime : aucune recherche ne s’y plongera explicitement pour poursuivre le sillon qu’elle amorçait en 1963.

Jusqu’en 2020 et à l’exception d’un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (publié en 2013 par l’Association des amies et amis de la Commune, avec Les oubliées de l’histoire comme sous-titre emblématique), son livre pourtant ancien restera le seul à paraître en français. Le seul pour documenter, à hauteur de femme, l’événement de 1871 et la participation des communardes à la Commune de Paris. Même depuis ses franges. Chloé Leprince

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en mars 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dur, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

à la libération on a repris les défilés avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert

à la manière de…

Avec moi donc cette troupe s’avance

Et brandi ces drapeaux avec pas mal d’assurance

Nous partîmes cinquante ; mais par un prompt renfort

Nous nous vîmes cent vingt en arrivant au port,

Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,

Les moins syndiqués reprenaient de courage !

Cent vingt, c’est un peu court, jeune homme !

On pouvait espérer un peu plus en somme…

En variant le ton, —par exemple, tenez :

Agressif : « moi, monsieur, si j’étais syndiqué,

Il faudrait sur le champ que tout le monde le sache ! »

Amical : « mais n’ayez donc pas peur de la lutte des classes.

À moi, Camarade, deux mots.

Parle.

Ôte-moi d’un doute.

Connais-tu bien Montargis ?

Oui.

Parlons bas, la police écoute.

Sais-tu que ce pays entre autres vertus,

ne compte que trente mille habitants, le sais-tu ?

Peut-être.

Ainsi si au nombre de manifestants, le nombre d’habitants tu rapportes,

Sais-tu que ce n’est pas si mal, le sais-tu ?

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Talma et le petit caporal

En cette année du bicentenaire de la mort de Napoléon, un singulier personnage fait de l’ombre au petit caporal : Talma ! Sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, Madeleine et Francis Ambrière lui ont consacré un volumineux ouvrage. Un grand tragédien, favori de l’empereur.

Sans entrer dans la polémique larvée sur la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon, l’occasion est belle d’évoquer la figure de Talma (1763-1826), qui fut le grand acteur favori du « petit caporal » monté sur le trône. Madeleine et Francis Ambrière, sous le titre Talma ou l’Histoire au théâtre, lui ont consacré un volumineux ouvrage, fortement documenté, qui ne laisse dans l’ombre aucun des aspects de la vie et de l’œuvre romanesque de celui dont Chateaubriand a pu dire : « Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il était passé ».

Fils de dentiste et dentiste lui-même, François-Joseph Talma joue d’abord en société, avant d’intégrer la première promotion de l’École royale de déclamation. En 1787, il débute à la Comédie Française dans le Mahomet de Voltaire. En 1789, il tient son premier grand rôle, Charles IX, de Chénier. En 1791, il entraîne une partie des comédiens français aux Variétés, devenues en 1793 Théâtre de la République, où ils jouent des pièces révolutionnaires. Après Thermidor, Talma devient un familier de Bonaparte qui, empereur, le fera jouer à Erfurt, en 1808, devant « un parterre de rois ».

Napoléon ne goûtait que la tragédie. « Moi-même », affirmait-il, « je suis assurément le plus tragique des personnages du temps ». Il prodiguait à Talma des conseils qui ressemblaient à des ordres : « Nous voyez-vous lever les bras en l’air, étudier nos gestes, prendre des attitudes, affecter des airs de grandeur ? Nous entendez-vous pousser des cris ? (…) Nous parlons naturellement comme chacun parle quand il est inspiré par un intérêt ou une passion ». Le succès magnifique du tragédien par excellence a perduré, à la Comédie Française ou en tournées harassantes, jusque sous la Restauration. Cent mille personnes suivirent son cercueil.

Talma, formé pour partie en Angleterre, révérait Shakespeare et soignait la mise en scène. Il a réformé les costumes avec l’aide du peintre David. Il avait toujours son mot à dire quant aux textes des auteurs d’alors, trop souvent médiocres. Travailleur acharné, riche, couvert de dettes, partagé entre plusieurs femmes, en rivalité permanente avec d’autres comédiens, il a traversé son époque, de Robespierre à Louis XVIII et Charles X, jugé par tous ses illustres contemporains et aimé par le peuple. Il fut le grand artiste d’une sensibilité neuve, héritière du XVIIIe siècle et préromantique. Jean-Pierre Léonardini

Talma ou l’Histoire au théâtre, de Madeleine et Francis Ambrière (Éditions de Fallois, 893 p., nombreuses illustrations, 29 €)

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La Commune de Paris, 150 ans (4)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Louise Michel, figure de la Commune

Née le 29 mai 1830 et décédée le 9 janvier 1905, Louise Michel est l’une des figures majeures de la Commune de Paris. Portrait de l’institutrice, écrivaine, révolutionnaire et féministe.

Née en 1830, fille d’un noble et d’une servante, « bâtarde », Louise Michel reçoit pourtant une éducation aimante et républicaine au château de Vroncourt (Haute-Marne). Son brevet d’institutrice en poche, elle commence par créer plusieurs écoles libres, parce qu’elle refuse de prêter allégeance à Napoléon III. Arrivée à Paris en 1856, elle s’avère une pédagogue hors normes, « elle adore son métier et l’exerce avec des méthodes originales, elle fait jouer des pièces de théâtre à ses élèves, elle leur montre des animaux. Ses élèves l’adorent parce qu’à ­Montmartre, c’est la misère terrible, ces petites filles ont faim et elle leur donne à manger en même temps », explique Xavière ­Gauthier, philosophe, auteure et spécialiste de Louise Michel, dans l’émission Autant en emporte ­l’Histoire de France Inter.

L’écrivaine

Les lettres qu’elle écrit toute jeune fille à Victor Hugo disent qu’elle veut être poète, qu’il est son modèle. « Toute sa vie, elle a écrit des vers, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, un opéra, des essais, le début d’une encyclopédie, tous les genres littéraires », explique encore Xavière Gauthier. Embarquée à bord du bateau Virginie pendant cinq mois – lors de sa déportation en 1873 –, elle échange des poésies avec le libelliste Henri Rochefort.

Une fois arrivée en Nouvelle-Calédonie, elle noue également une relation épistolaire avec Georges Clémenceau qui l’a en admiration. Mais quand celui-ci lui offre de la faire amnistier, elle refuse de se dissocier de ses compagnes et compagnons d’infortune : « Faut-il le rappeler encore ? Arrière les lâches qui implorent, jamais, je ne sortirai d’ici qu’avec tous. »

La révolutionnaire

Institutrice à Montmartre, lieu de misère où s’organise la contestation, elle devient vite républicaine et préside le Comité de vigilance des citoyennes du 18e arrondissement. Son engagement révolutionnaire éclate durant la Commune de Paris. Le 18 mars 1871, quand des soldats envoyés par Adolphe Thiers se disposent à aller récupérer les canons à Montmartre, au pied de la butte, elle alerte les femmes du quartier. Rattrapant les soldats sur la butte, celles-ci leur font face et fraternisent avec ceux qui sont censés leur tirer dessus. C’est le début de l’insurrection. Surnommée la « Vierge rouge » pour son inlassable activité, son énergie et son charisme, elle est propagandiste, animatrice d’un club politique, ambulancière

Elle participe à la plupart des combats contre les troupes de Versailles. Arrêtée le 24 mai 1871, elle est jugée en conseil de guerre et condamnée à la déportation perpétuelle en Nouvelle-­Calédonie. Elle fut l’une des rares voix à dénoncer le sort réservé aux Kanaks, en 1878 elle soutient ouvertement leur révolte durement réprimée. En 1880, l’amnistie générale des « crimes commis » sous la Commune l’autorise à regagner la métropole.

L’icône politique et féministe

« Vierge rouge », « louve avide de sang », « criminelle sanguinaire », « pétroleuse » ou « indomptable combattante du socialisme », « anticolonialiste », « féministe » « écologiste avant l’heure » : ses détracteurs l’ont caricaturée quand ses camarades, héritiers et héritières, ont loué la femme et ses combats. Une certitude, Louise Michel est l’une des figures qui incarnent la Commune de Paris dans la mémoire collective autant que dans les livres d’histoire. Femme lettrée, cultivée, libre et entièrement engagée en faveur de la révolution contre l’ordre établi par les puissants, elle est autant devenue une icône de la lutte en faveur de la justice sociale que de celle pour ­l’émancipation des femmes. En septembre 1904, elle fut initiée franc-maçonne à la loge La philosophie sociale. Au terme d’une série de conférences dans les Alpes, où elle contracte une pneumonie, Louise Michel meurt à Marseille le 9 janvier 1905.

Ses obsèques eurent lieu le 21 janvier et son cercueil, qui parcourut Paris de la gare de Lyon au cimetière de Levallois, fut suivi par une foule estimée à 120 000 personnes. Dans son film Louise Michel, la rebelle, qui se concentre sur sa déportation en ­Nouvelle-Calédonie, la cinéaste Solveig Anspach en fait un portrait complexe, mais absolu dans son engagement pour l’égalité de l’humanité. Elle conclut son récit par cette citation : « La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur ». Dominique Martinez

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La Commune de Paris, 150 ans (3)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune en fait partie. Avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny adressées aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment sur les faits quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

Au cœur des batailles

à l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité au sein de la Commission du Travail et de l’échange, dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les sociétés de prévoyance, les caisses de secours et les associations ouvrières, les maisons de compagnons et même les francs-maçons !

Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. à une inconnue massacrée sur le pavé, l’historienne confie : « Avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction, une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

Remous d’hier et d’aujourd’hui

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. à propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution le 26 mai 1871 de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes ». Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades changent parfois de camp mais les slogans taquinent toujours les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées « Make America Great Again » le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…

« Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

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La Commune de Paris, 150 ans (2)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Sonne l’heure du social…

En moins de deux mois, la Commune a tenté de mettre en place une véritable démocratie au service d’un programme social en rupture avec l’ordre établi. Retour sur une expérience inédite brisée dans le sang.

Une République vraie, sociale et démocratique. Telle est l’ambition proclamée par la Commune. Le 19 avril 1871, elle s’adresse officiellement au peuple français. Voulant « que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée », la Commune entend que « Paris et le pays tout entier sachent quels sont la nature, la raison, le but de la révolution qui s’accomplit ». Elle déclare que « cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité ». En jeu, « la reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société ».

Au-delà, affirment les insurgés, « la révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage ; la patrie, ses malheurs et ses désastres ». C’est donc une véritable rupture avec le monde ancien que prônent les Communeux, qui n’entendent pas pour autant l’imposer au pays mais souhaitent « l’autonomie absolue [qui] n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française ».

Un laboratoire de démocratie

En premier lieu, la démocratie : elle ne saurait se limiter à l’élection suivie de la délégation des responsabilités et pouvoirs des citoyens aux élus. Au contraire, ceux-ci doivent rendre compte et sont responsables et révocables, la souveraineté populaire ne s’effaçant pas entre deux élections. C’est aussi le cas au sein de la Garde nationale qui, organisée par arrondissement, se compose des citoyens de 17 à 35 ans avec des officiers élus et eux aussi révocables (ce qui posera le problème d’efficacité pour la défense militaire de la Commune). Dès le 20 mars, alors que le gouvernement a transféré à Versailles l’argent public et les timbres postaux (outre le départ de ses cadres), la Garde nationale prend le pouvoir en s’engageant à le restituer à l’issue des élections.

Dans ce cadre, les élus de la Commune, parmi lesquels 25 ouvriers, créent neuf commissions, qui seront considérées comme autant de ministères collectifs : commissions en charge de la Guerre, des Finances, de la Sûreté générale, de l’Enseignement, des Subsistances, de la Justice, du Travail et de l’Échange, des Relations extérieures, et des Services publics. Le 1er mai, est créé un Comité de salut public au nom de la défense de Paris. L’engagement citoyen pour la démocratie se manifeste aussi dans la multiplication des clubs, l’effervescence des débats dans les quartiers portant sur l’urgence du quotidien comme sur les projets politiques, ou par la diffusion, qui ne parvient guère à dépasser la frontière des fortifications, de journaux d’opinion.

Travail et émancipation

Devant gérer l’urgence, notamment face à la menace militaire permanente et pour la subsistance de la population, la Commune se veut aussi révolution sociale au service de l’émancipation des citoyens. Dans le cadre de l’autonomie municipale, elle proclame le droit des étrangers à la citoyenneté (c’est la « République universelle »). Ainsi Léo Frankel, Hongrois, citoyen de la Commune, a-t-il en charge la commission du Travail. Dombrowski et Wroblewski, tous deux officiers polonais, sont deux généraux de la Commune. Celle-ci proclame aussi la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, la gratuité et la laïcité de l’enseignement pour les filles et les garçons, les unes et les autres devant pouvoir bénéficier de formation professionnelle. Elle promeut le « luxe communal » avec le droit d’accès de toutes et tous à la culture, pour lequel militent les artistes pleinement engagés dans le mouvement. Elle reconnaît de même les droits hors mariages, notamment pour les pensions des enfants jusqu’alors qualifiés d’« illégitimes ».

Dans le domaine social, outre le ravitaillement et le secours aux indigents, elle prend aussi de nombreuses décisions, telles que le rétablissement des moratoires sur les loyers et la réquisition des logements vides, la laïcisation des hôpitaux, l’organisation des services publics et la réduction de l’échelle de salaires des fonctionnaires… Tandis que la jeune Association internationale des travailleurs (AIT) prône « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », la Commune met en place les premières mesures de droit du travail : elle supprime les amendes et retenues sur salaires, interdit le travail de nuit dans les boulangeries, crée des bureaux de placement, décide de la réquisition des ateliers abandonnés, confiés aux associations ouvrières qui gèrent locaux et outils de production. Ainsi se mettent en place des ateliers pour la fabrication d’armes où est adoptée la journée de dix heures notamment pour donner du travail à ceux qui en manquent et où les travailleurs élisent leur encadrement.

Du succès à la chute

En moins de deux mois, de sa proclamation le 28 mars à l’entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai, la Commune aura donc entamé, quelles qu’en aient été les limites, une œuvre sociale, culturelle et politique considérable et sans précédent. Militants ou historiens ont beaucoup interrogé les raisons de la chute de la Commune. L’une des premières raisons tient probablement du rapport de force militaire totalement en sa défaveur, en nombre et en formation, tandis que Paris, à l’exception du soutien de plusieurs Communes en régions, était en outre isolé dans un pays encore rural où les notables présentaient la Commune comme un mouvement criminel de bandits et d’étrangers dangereux. Ses hésitations face à certaines initiatives lui ont probablement aussi coûté cher, telle la non-réquisition de l’argent de la Banque de France.

Dernier mouvement révolutionnaire du XIXème siècle écrasé dans le sang, la Commune restera, en tout cas pour le mouvement ouvrier, comme la tentative d’une alternative sociale et démocratique à l’ordre établi de la République conservatrice et libérale. Elle a « balbutié un système », dira l’historien Jacques Rougerie. Un balbutiement fondateur. Isabelle Avran

Les communeuses se mobilisent pour l’égalité

En 1868 déjà, la journaliste André Léo (de son vrai nom Léodile Béra), pour qui la République ne se fera pas sans les femmes, avait rendu public un manifeste pour l’égalité –sans qu’y soit mentionné le droit de vote. Cette revendication égalitaire sera l’un des fils rouges de la mobilisation massive des femmes dans et pour la Commune. Ouvrières, relieuses, institutrices, modistes… elles se nomment, parmi tant d’autres, Louise Michel, Nathalie Le Mel (militante de l’AIT qui a fait partie du comité de grève des ouvriers relieurs où elle défendait notamment l’égalité salariale entre femmes et hommes), Victoire Tinayre, Eugénie Niboyet, ou encore Elisabeth Dmitrieva (dite Dimitrieff).

La très jeune Russe, à peine vingt ans, est fondatrice de l’Union des femmes, qui devient très vite la plus grande organisation de la Commune chargée, notamment, de la mise en place d’ateliers coopératifs. Défendant les canons, présentes sur les barricades, auprès des ambulances, dans les comités de quartiers, organisant des ateliers, participant à différentes commissions (Travail, Enseignement…), revendiquant l’égalité salariale (obtenue pour les institutrices et instituteurs) ou l’accès des filles à la formation professionnelle, les femmes seront – contre toute réalité – qualifiées de « pétroleuses » par les Versaillais lorsque, face au feu de la troupe, des communeux mettent le feu à des bâtiments publics parisiens. Nombre d’entre elles seront tuées, d’autres emprisonnées et déportées. Qui continueront le combat ou le reprendront au lendemain de l’amnistie générale en 1880. I.A.

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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