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La patate a la frite !

Belges, Françaises, Russes ? L’origine des frites, c’est toute une histoire ! Si la question est sujette à controverses, ce plat du Plat Pays est aussi une pomme de concorde outre-Quiévrain. Un élément phare du patrimoine national, qui a déclaré la Journée internationale de la frite belge à la date du 1er août. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Julia Hamlaoui

Les frites ? Un plat de Belgique, bien sûr. Eh bien, détrompez-vous, les frites n’y sont pas nées. Mais vous n’êtes pas seul à être tombé dans le panneau, tant l’histoire de leur origine est objet de controverses et de vives revendications. Nos voisins d’outre-­Quiévrain ont longtemps cru dur comme fer – et certains n’en démordent pas aujourd’hui – en être les inventeurs. Et pour cause : l’historien belge Jo Gérard a rendu cette thèse célèbre, via une publication de 1984, où est relatée sa découverte d’un manuscrit de 1781 racontant comment les habitants de Namur faisaient frire des pommes de terre en forme de petits poissons, pour remplacer ceux qu’ils n’avaient pu pêcher dans la Meuse lors d’hivers particulièrement rigoureux. Une « pratique (qui) remonte déjà à plus de cent années », y est-il précisé, soit à 1680. La conclusion est sans appel : les Namurois ont été les premiers à cuisinier des frites.

Mais cette démonstration est « aussi fantaisiste que hâtive », tranche l’historien belge de l’alimentation Pierre Leclercq dans une série à la RTBF sur les « grands mythes de la gastronomie ». Le fameux texte parlerait de pommes de terre rissolées. Rien à voir donc avec les bâtonnets ! Pourtant, cette histoire, « principal argument en faveur de la paternité belge de la frite, (…) a fini par entrer dans la conscience collective. Et ce malgré les travaux d’historiens sérieux qui la discréditent complètement », poursuit le spécialiste. Autre hypothèse en vogue, notamment parmi les Belges au début du XXe siècle : une origine russe. L’idée serait née d’un coup marketing, explique notre spécialiste sur le site de l’université de Liège. À l’époque, « le paquet de frites dont on se délectait chaque année à la foire portait ­l’énigmatique nom de “russe” », rebaptisé ainsi par M. Fritz, un forain, pour surfer sur « l’immense vogue médiatique suscitée par la guerre de Crimée ».

Mais où est la vérité alors ? En fait, la frite serait parisienne. « Dans les années 1780, des vendeuses de beignets frits de pommes de terre s’installent sur le Pont-Neuf, à Paris. Il semble bien que ces marchandes soient les premières à avoir plongé des tranches de pomme de terre dans une friture, probablement aux environs de 1800 », affirme Pierre Leclercq. Cette « pomme Pont-Neuf » deviendra bâtonnet. Trente ans plus tard, le plat en cornet serait même devenu « le symbole de la cuisine populaire parisienne », cité dans de nombreux romans, pièces de théâtre ou chansons. L’appellation « french fries » aurait dû nous mettre sur la piste, pensez-vous. Erreur. L’expression viendrait en fait d’un dialecte irlandais dans lequel « french » signifie « coupé en morceaux ». Sans rapport avec la France : un piège dans lequel est tombée la droite américaine qui, pour punir l’Hexagone de son opposition à la guerre en Irak en 2003, avait rebaptisé les frites les « freedom fries ».

Si l’origine belge est aujourd’hui la plus répandue, c’est que, après avoir été introduits par M. Fritz, qui avait fait ses armes à Montmartre puis fondé la toute première baraque à frites à Liège, les bâtonnets dorés sont devenus une institution chez nos voisins. Le pays ne compte pas moins de 5000 fritkots (baraques à frites) et la spécialité affirme ses spécificités : deux bains de cuisson dans de la graisse de bœuf et à déguster avec de la mayonnaise, s’il vous plaît. Les Belges en sont si toqués qu’en 2016 une radio de Bruxelles s’est même lancée dans une mission spatiale : envoyer le premier « paquet de frites » dans l’espace grâce à un ballon-sonde. Un succès !

Mais malgré les « brettes » entre nations sur son origine, la frite est facteur d’unité au pays du surréalisme. Alors que les tensions entre la Wallonie, la Flandre et Bruxelles ont donné lieu, à l’orée des années 2010, à l’une des plus longues crises politiques d’Europe, avec 541 jours sans gouvernement, la patate les a réunies. Chaque communauté l’a classée à son patrimoine, et dès 2014 la Belgique a annoncé son intention de la faire candidater au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. En attendant que la démarche aboutisse, il en fut ainsi pour la bière en 2016, le 1er août a été déclaré « Journée internationale de la frite belge ». Alors, bon appétit, bien sûr ! Julia Hamlaoui

Championne, la frite…

Le 26/09, sur la Grand’Place de la ville, Arras organise la quatrième édition du Championnat du monde de la frite. Fleuron culinaire emblématique du nord de la France, la frite fraîche maison est ancrée dans les traditions gastronomiques des Hauts-de-France. Six catégories en compétition qui sont autant de façons de sublimer la frite devant les yeux des spectateurs, dont la catégorie « Frite du monde » ouverte aux candidats du monde entier et bien sûr la catégorie reine « La frite familiale » ouverte aux amatrices et amateurs ! Les formalités d’inscription avant de plonger dans le grand bain : la frite, le bon choix pour avoir ou garder la patate ! Yonnel Liégeois, photo Axel Willerval

Deux fritures, une fois !

Comme leur origine, la recette des frites est l’objet de multiples querelles. Épluchées ou avec la peau ? À laver, avant ou après la découpe ? À frire à l’huile ou à la graisse de bœuf ? En une ou deux cuissons ? Et la vapeur, vous y avez pensé ? Bref, il existe presque autant de façons de faire les frites que d’amateurs prêts à les savourer. Mais si elles sont nées à Paris, il faut reconnaître que les Belges sont passés maîtres dans l’art du bâtonnet doré. Alors, pour célébrer comme il se doit la Journée internationale de la frite belge, le 1er août, suivez ces quelques conseils :

Abandonnez les surgelées et munissez-vous d’un bon couteau. N’oubliez pas de choisir une variété adaptée, comme la bintje.

Lavez les pommes de terre avant de les éplucher. Vous pouvez aussi garder la peau, mais c’est moins traditionnel.

Taillez des tranches de 1 à 2 cm d’épaisseur, puis des bâtonnets de même dimension.

Rincez les frites encore crues à l’eau froide pour éliminer l’excès d’amidon (afin qu’elles ne collent pas entre elles à la cuisson) et séchez-les bien (pour plus de croustillant).

Chauffez la graisse de bœuf (aussi appelée « blanc de bœuf ») à 140 °C et plongez vos frites pour un premier bain de 4-5 minutes (temps de cuisson à adapter selon la quantité).

Laissez reposer durant au moins 30 minutes sur un papier absorbant.

Plongez-les dans un deuxième bain ! De nouveau pour 4-5 minutes mais à 180 °C cette fois, en les secouant de temps en temps pour les aérer.

Égouttez, salez immédiatement au sel fin, n’oubliez pas la mayonnaise et dégustez !

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Jaurès, en pleine page

Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, Raoul Villain assassine Jean Jaurès. Ses obsèques sont organisées le 4 août. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Aux éditions Fayard, Gilles Candar et Vincent Duclert ont publié Jean Jaurès. L’ouvrage de référence, la somme incontournable sur ce géant du socialisme, autant homme d’action que de réflexion.

Le 31/07 à 11h, comme chaque année, le directeur du quotidien L’Humanité invite le public à se rassembler devant le Bistrot du Croissant, anciennement Café du Croissant, pour un hommage à Jaurès, le fondateur du journal

Jaurès ? Plus qu’un roc, pour paraphraser la célèbre tirade de Cyrano, il personnifie le gigantisme même de la pensée politique, sociale et philosophique ! Rien n’échappe à la sagacité du professeur de philosophie, à l’élu du Tarn, au défenseur des ouvriers de Carmaux ou de Decazeville : qu’il s’agisse de l’enseignement des enfants, des droits de douane sur les céréales, de l’avenir des retraites ouvrières ou du statut des délégués mineurs… Jean Jaurès, signé Gilles Candar et Vincent Duclert, nous plonge dans une authentique saga. Le décryptage d’une personnalité hors du commun, d’une figure profondément enracinée dans l’imaginaire collectif du peuple de France.

« Son assassinat, le 31 juillet 1914 au Bar du Croissant à Paris, y est pour beaucoup », confirme Gilles Candar, professeur d’histoire à l’E.N.S. (École normale supérieure) et président de la Société d’études jaurésiennes depuis 2005. « Une mort à l’image de celle des grands tragiques grecs, qu’il aimait beaucoup… La guerre de 14-18, et la grande boucherie qui va suivre sa disparition, donneront sens à la vie et à la vérité de Jaurès : son combat pour la paix, son engagement politique enraciné dans un profond humanisme. Las, au fil des décennies, il deviendra aussi ce totem que l’on exhibe, mais que l’on ne lit plus : le culte a fait place à l’étude ! ». Le vrai travail sur l’œuvre et la pensée de Jaurès ne débutera en fait que dans les années 50-60. Grâce à une génération d’historiens tels que Maurice Aghulon, Ernest Labrousse, Jean Maîtron, Rolande Trempé et surtout la regrettée Madeleine Rebérioux

La biographie que signent Candar et Duclert nous livre d’abord des éléments éclairants et déterminants sur l’enfance de Jaurès : le petit Jean, issu d’un milieu bourgeois désargenté, n’est pas un gamin de la ville, le monde rural est pour lui la première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson ! Ensuite, au fil des pages, l’ouvrage nous permet surtout de déceler comment se construit, s’affine et mûrit la pensée du futur tribun. La force et grande qualité de Jaurès ? « Être en permanence capable de se renouveler », souligne Gilles Candar. « Il refuse de se laisser enfermer là où on l’attend, il refuse de s’installer dans un socialisme convenu ou dans un socialisme de dénonciation. Il aurait pu faire une belle carrière de grand républicain, or il se veut avant tout un homme libre ». Jaurès, l’enfant à la tête farcie des héros de Plutarque et qui vit au carrefour des milieux rural et urbain, élargira son univers en partant à la découverte d’un milieu ouvrier qui n’était pas le sien d’origine : celui des mineurs de Carmaux, celui des ouvriers du textile dans le Nord.

Jean-Claude Drouot : Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Théâtre de la Bourse du travail, festival d’Avignon 2023

Il fait alors le choix de s’adresser à un électorat ouvrier, mais sans jamais s’y enfermer : un monde certes encore minoritaire en cette fin de XIXème siècle, mais un monde d’avenir qui, pour lui, s’imposera comme une force essentielle dans le développement de l’économie et de la société. « Aux yeux de Jaurès, cette minorité détient les clefs de l’avenir », confirme l’historien. « C’est ainsi d’ailleurs que Jaurès le patriote, en s’intéressant au sort des ouvriers allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, forge sa conscience internationaliste ! L’humanisme de Jaurès se caractérise ensuite par cette capacité à joindre vision politique à vision de l’être : chez lui, le politique est toujours très lié au philosophique, au métaphysique. C’est d’ailleurs ce regard profondément humaniste qui le fait bouger, avancer, qui le démarque de bien des socialistes de son temps. En particulier, à l’heure de l’affaire Dreyfus ».

Le lecteur de Jean Jaurès éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à découvrir cette pensée en train de se faire, au sens fort du terme, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact du quotidien et des soubresauts de l’actualité : de la « question sociale » à l’urgence des réformes à mettre en œuvre sous une IIIème République foncièrement conservatrice, du débat sur la loi de séparation de l’Église et de l’État à la défense de l’école laïque, de l’unification des courants socialistes aux idéaux de justice à l’heure de l’affaire Dreyfus, de la grande cause de la paix à la veille de l’embrasement guerrier de l’Europe… « Jaurès est avant tout un homme politique qui ne prétend pas détenir un système tout fait. Pour le trouver, il va lire, rencontrer d’autres gens, changer d’avis : une pensée en mouvement en quelque sorte, ce qui en fait toute la richesse parce qu’elle se construit au cœur des évolutions et des contradictions d’une société. Le Jaurès d’hier s’inscrit fortement dans le monde d’aujourd’hui où nous sommes revenus des grands systèmes idéologiques. D’où l’intérêt de retrouver la pensée d’un homme tout à la fois génial, ouvert et en recherche constante ». Candar et Duclert y parviennent avec brio et talent dans cette magistrale biographie qui ambitionne de « rapprocher, synthétiser, résumer ou suggérer l’immense connaissance, toujours fragmentée, sur Jaurès », lui qui désirait « aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat ».

Outre leur plongée érudite dans le corpus jaurésien, Gilles Candar et Vincent Duclert s’aventurent sur des terres d’histoire plus mouvantes, mais pas moins passionnantes : qu’en est-il de « Jaurès au XXème siècle … et au XXIème » ? Près d’un siècle après sa panthéonisation (23/11/1924), « en ascension constante au sein de la gauche française à la fin du XXème siècle, Jaurès se retrouve même au cœur des campagnes pour l’élection présidentielle de 2007 et de 2012», soulignent les auteurs. Or, il est aujourd’hui bien plus qu’une référence à la solde des hommes politiques : « un personnage d’aventure, un héros de roman ou de bande dessinée, joué au théâtre ou au cinéma, une chanson de Brel revisitée par le groupe Zebda, une affiche d’Ernest Pignon-Ernest, un souvenir fugace mais essentiel d’un moment de la conscience humaine ». Le chapitre « Jaurès, du roman national à l’histoire problème » l’atteste, il faut attendre 1959 et la création de la Société d’Études Jaurésiennes (SEJ) pour que se construise une authentique recherche universitaire, scientifique et historique, surtout collective, autour de Jaurès… En 2009, cinquante ans plus tard est publié Les années de jeunesse, le premier volume des « Œuvres » suivi de neuf autres dont « Le Pluralisme culturel », l’un des seuls à ne pas être chronologique et paru en 2014, l’année du centenaire.

Richesse du verbe et de la plume, intelligence hors norme, profondeur d’esprit et rigueur philosophique : autant de qualités qui nous font aimer Jaurès, « notre bon Maître », qui nous incitent à le (re)lire et (re)découvrir ! Avec une valeur fondamentale qui en assoit la stature : sa haute conscience morale. Dans les pas de Jaurès assurément, « il est temps de réfléchir à la dignité politique au XXIème siècle », concluent d’une même voix les deux historiens. Yonnel Liégeois

À lire : Jaurès, la parole et l’acte, de Madeleine Rebérioux. Les années de jeunesse, 1859-1889, de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar : l’éminente et regrettée historienne signe la préface à l’édition des œuvres de Jaurès. Le monde selon Jaurès, de Bruno Fuligni qui, à travers citations-réflexions et extraits de discours replacés dans leur contexte, invite à découvrir la pensée vivante d’un orateur et d’un chercheur hors-pair. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech : historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation.

À consulter : le site de la Société d’études jaurésiennes

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Colette, une femme libre

Le 3 août 1954, Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, décède en son appartement parisien, place du Palais Royal. Née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), moins célèbre que Marcel Proust ou Victor Hugo, elle est pourtant considérée comme une romancière tout aussi emblématique de la littérature française. Paru dans le journal du CNRS, lors de la grande exposition que lui consacrait la BNF en 2025, un entretien de Fabien Trécourt avec Françoise Simonet-Tenant.

Féministe dans l’âme, une plume libre d’esprit et un corps libre des préjugés, Colette s’oppose pourtant aux combats des suffragettes en faveur du droit de vote des femmes. Compromise pour ses articles dans la presse collaborationniste lors de l’occupation nazie, elle ne sera pourtant jamais inquiétée. Bien au contraire, grand officier de la Légion d’honneur, devant le refus des autorités écclésiastiques de lui accorder un enterrement religieux, la nation lui offre des obsèques nationales. Colette est inhumée au cimetière du Père-Lachaise.

Chantiers de culture envisageait de mettre en ligne cet article le jour anniversaire de la mort de l’écrivaine. Las, le passionnant et riche documentaire de François Busnel, dans Les docs de La grande librairie sur France.tv, n’est plus disponible à compter du 05 août. Yonnel Liégeois

Comment présenteriez-vous Colette à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?

Françoise Simonet-Tenant C’est une écrivaine emblématique de la première moitié du XXe siècle. Elle publie son premier roman en 1900, sous le seul nom de Willy (son mari), Claudine à l’école, rapidement suivi de Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s’en va. Par la suite, elle se fait connaître sous son nom propre et embrasse une rare diversité de styles : des romans, des recueils de nouvelles, des pièces de théâtre ou encore des articles de presse. Jusqu’à sa mort, en 1954, elle se démarque par sa prose dense et suggestive, rythmée et musicale, retranscrivant les émotions et sensations avec une précision étonnante. Elle se distingue aussi par un humour souvent bienveillant. Alors que maintes écrivaines de l’époque cultivent une forme de dolorisme lié à leur culture chrétienne, Colette est résolument laïque et agnostique. Enfin, une partie notable de son œuvre s’inspire de son vécu, même si celui-ci est transposé ou masqué.

Quel texte recommanderiez-vous pour la découvrir ?

F. S.-T. Son œuvre est inégale, on peut le dire sans la diminuer. Il y a des sommets et des écrits plus secondaires. Comme première lecture, je recommanderais peut-être Sido. C’est un récit sur son enfance et son adolescence. Il est relativement court et forme un triptyque : le premier volet porte sur sa mère, le deuxième sur son père et le troisième sur ses frères. L’ouvrage a été publié en 1929, dans l’entre-deux-guerres, qui est un moment de maturité littéraire – Colette publie alors ses plus grands textes.

Le manuscrit autographe de « Sido » (1930), qui réunit les souvenirs d’enfance de Colette, a été relié dans une robe de sa mère, Sidonie Landoy, en toile bleue brodée d’épis blancs. BnF, Manuscrits NAF 18661

Certaines pages de Sido sont magnifiques, notamment lorsqu’elle parle de sa mère, décédée une quinzaine d’années plus tôt. Colette avait noué une relation très proche et en même temps complexe avec elle. À travers ce livre, elle semble verbaliser un deuil différé tout en construisant son propre mythe de la maternité.

Vous êtes spécialiste des écritures de soi – journal, correspondance, autobiographie… Comment Colette s’inscrit-elle dans ce champ ?

F. S.-T. Avec réticence ! D’un côté, il est évident qu’un substrat autobiographique traverse ses textes. Mais Colette reste hostile à l’idée de se livrer. À l’opposé de la tradition rousseauiste de l’autobiographie, elle ne s’inscrit pas dans une logique de confessions ou d’aveu. Elle préfère passer par des doubles fictifs, des alter ego littéraires, tout en utilisant des faits et évènements de sa propre vie. Dans La Vagabonde, par exemple, l’héroïne, Renée Néré, sort d’un divorce tumultueux et travaille dans des théâtres ou cafés-concerts. Une situation qui fait écho à une séparation de Colette survenue la même année, en 1910, et à sa propre expérience dans le monde du music-hall. Dans La Naissance du jour, paru en 1928, elle assume d’écrire à la première personne, mais relativise tout de suite dans l’épigraphe : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle ». Elle y utilise à la fois des faits avérés de sa vie, et d’autres – une intrigue sentimentale, par exemple – inventés.

Colette est comédienne et danseuse dans l’œuvre dramatique mimée (mimodrame) « Rêve d’Égypte », en 1907, au Moulin-Rouge, à Paris. Collection Gregoire / Bridgeman Images

Ce ne sont donc pas des autobiographies. Mais peut-on parler d’« autofiction », même si c’est un concept plus récent ?

F. S.-T. Effectivement, le projet de Colette ne consiste pas à raconter dans une volonté de totalisation sa vie de A à Z, comme peuvent le faire les autobiographes. Ses souvenirs sont fragmentaires et souvent concentrés sur quelques périodes, comme l’enfance dans Sido ou la vieillesse dans L’Étoile Vesper et Le Fanal bleu. De plus, elle écrit principalement au présent, alors que le genre autobiographique se caractérise par des va-et-vient avec le passé. Peu avant la mort de Colette, dans une émission de radio, le journaliste André Parinaud tente de lui faire reconnaître une forte part autobiographique dans ses textes, mais elle esquive systématiquement la question. On peut appliquer le terme d’autofiction à La Naissance du jour, récit où Colette se met en scène sous les traits du personnage d’une romancière qui s’appelle Colette, tout en revendiquant d’écrire là un roman – paradoxe qui caractérise l’autofiction.

Comment Colette a-t-elle été perçue en tant que figure littéraire française ? Son image et la considération pour son œuvre ont-elles évolué au fil du temps ?

F. S.-T. Le succès est d’abord immédiat. Claudine à l’école suscite un scandale qui lui fait en même temps de la publicité. Les relations entre jeunes femmes sont teintées d’érotisme et le style des dialogues est direct, voire cru. Une fois le cycle des Claudine derrière elle, Colette écrit son émancipation, de femme et d’écrivaine, notamment avec le recueil de nouvelles Les Vrilles de la vigne, puis avec le roman La Vagabonde, qui lui permet de se tailler une vraie place dans le monde littéraire.

À gauche, la couverture de « Claudine à l’école » (1900) ; à droite, un cahier manuscrit de « Claudine en ménage » (1902), par Colette et Willy. BnF, Réserve des livres rares et Manuscrits

Après la Première Guerre mondiale, elle dirige notamment une collection « Colette » chez l’éditeur Ferenczi & fils, ce qui est exceptionnel pour une femme à l’époque. Elle est aussi élue en 1936 à l’Académie royale de Belgique. Dès la fin des années 1920, de nombreux ouvrages lui sont consacrés et proposent déjà des analyses de son œuvre. Au moment de la IVe République, elle est devenue une véritable icône : la philosophe Simone de Beauvoir la qualifie de « monstre sacré ». Fait exceptionnel : des funérailles nationales sont organisées lors de sa mort, en 1954.

Pourtant sa renommée a ensuite tendance à s’effriter…

F. S.-T. Dans les années 1960-1970, la percée du Nouveau Roman – qui remet en cause les notions de personnage et d’histoire – précipite pour un temps l’œuvre de Colette dans la littérature surannée. Dans ce contexte, la dimension subversive de Colette est comme oubliée, reléguée au second plan, tandis qu’on retient surtout ses textes sur l’enfance ou sur la famille. On fait d’elle une « classique mineure », selon l’expression de la chercheuse Marie-Odile André. Dans les années 1970 et 1980, des universitaires américaines puis françaises la redécouvrent sous un angle féministe. On peut notamment citer la biographie militante de Michèle Sarde, Colette, libre et entravée, publiée en 1978 et qui a amorcé une nouvelle forme de reconnaissance. Du côté français, la publication entre 1984 et 2001 de quatre tomes d’Œuvres de Colette dans la collection prestigieuse de La Pléiade (Gallimard) dessine aussi pour l’écrivaine un retour au premier plan.

Comme en témoigne cette exposition à la BNF, Colette revient-elle en grâce dans le canon littéraire ?

F. S.-T. Sans aucun doute, cette exposition marque un nouveau sacre de Colette, qui retrouve dans le canon littéraire la place qu’elle mérite. Elle a aussi retrouvé une place dans les lectures des jeunes adultes. Pour les lectrices étudiantes, il y a eu un « avant » et un « après » la sortie du biopic Colette, en 2018, avec l’actrice Keira Knightley dans le rôle star. Beaucoup de mes étudiantes sont allées le voir, et il y a depuis une mode nouvelle des mémoires de master sur Colette. En toile de fond, le mouvement « Me Too » a sans doute joué son rôle, au moins auprès d’un lectorat jeune, dans cette redécouverte.

Keira Knightley dans le rôle-titre du film « Colette », de Wash Westmoreland (2018).

Peut-on décrire Colette comme féministe avant l’heure ?

F. S.-T. Ce serait exagéré, car la politique ne l’intéresse pas et son positionnement littéraire n’est pas militant. Dans la vie privée, en outre, elle a tenu des propos violents à l’encontre des suffragettes qui se battaient pour le droit de vote des femmes. Autre déclaration malheureuse : au philosophe Walter Benjamin, qui lui demandait si les femmes devaient participer à la vie politique, Colette répond qu’elles sont trop « irritables, incontrôlées, imprévisibles » quelques jours par mois pour ce type de responsabilités…

Alors pourquoi intéresse-t-elle malgré tout les féministes aujourd’hui ?

F. S.-T. Parce que sa vie et son œuvre – à défaut de ses prises de position – témoignent d’une rare émancipation pour une femme à l’époque. Sur le plan personnel, elle traverse deux divorces, expérimente une sexualité libre, y compris avec des femmes, et ne s’en cache pas. Dans ses romans, les personnages féminins sont forts et offrent des modèles de liberté, tandis que les hommes sont souvent secondaires. Mais les rôles ne sont pas figés pour autant : dans Le Pur et l’impur, elle évoque un « hermaphrodisme mental » que le roman Chéri illustrera à travers un personnage principal ambigu. Pour Colette, le masculin et le féminin peuvent circuler au sein d’un même individu. Elle anticipe à sa façon ce que la philosophe Judith Butler appellera un « trouble dans le genre » dans les années 1990. Enfin, ses textes sur la vieillesse – en particulier, le personnage de Léa de Lonval, une femme qui accepte le « naufrage de sa beauté » – ouvrent un champ encore peu exploré à son époque et finalement toujours d’actualité. Propos recueillis par Fabien Trécourt

Spécialiste de la littérature française du XXe siècle, Françoise Simonet-Tenant est professeure de littérature française à Sorbonne Université et chercheuse au Centre d’étude de la langue et des littératures françaises (CNRS/Sorbonne Université).

À lire : Les livres de Colette sont disponibles chez Gallimard, la plupart en édition de poche. Ses Oeuvres complètes sont disponibles en quatre volumes dans la fameuse collection de La Pléiade.

À visiter : La maison de Colette (8-10 rue Colette, 89520 Saint-Sauveur en Puisaye. Ouverte tous les jours en été, du mercredi au dimanche hors saison. Tél. : 03.86.44.44.05/06). Le musée Colette (Rue du Château, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, du 01/04 à la Toussaint. Tél. : 03.86.45.61.95).

À consulter : la Société des amis de Colette.

À voir : Colette, François Busnel, France.tv. Colette, de multiples émissions sur Radio France. Colette, BNF essentiels. Colette, le film de Wash Westmoreland (2018).

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Détroits, la marche du monde

Presque par inadvertance, les États-Unis de Donald Trump ont démontré, en attaquant l’Iran, que les détroits restent des points essentiels pour la circulation mondiale des marchandises. En outre, fragiles car susceptibles d’être fermés par les puissances riveraines. Paru dans Les grands dossiers de Sciences Humaines (trimestriel, n°83), un article de Pauline Pic.

Le 28 février, l’administration Trump lançait l’opération « Epic Fury » contre l’Iran. Cette intervention, aux objectifs pour le moins incertains, a eu des conséquences immédiates pour la population civile. Selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), au moins 1 407 personnes avaient été tuées à la fin du mois de mars, dont 214 enfants, un bilan probablement sous-estimé. Mais le conflit a aussi des répercussions à l’échelle mondiale, notamment sur le marché du pétrole. Le détroit d’Ormuz, au large de l’Iran, est un passage clé par lequel transite environ 20 % du pétrole transporté par mer. En quelques semaines, le trafic s’y est effondré : de 160 navires par jour fin février, il est tombé à 11 en moyenne en avril 2026. La zone est devenue dangereuse, avec 31 attaques recensées au 19 mai malgré la présence de forces américaines. Les gesticulations de l’administration Trump pour essayer de rétablir la navigation dans le passage témoignent de l’importance de ce détroit et des marchandises qui y transitent. Cette situation vient souligner avec acuité le rôle essentiel des détroits dans l’économie mondiale. Ces passages concentrent une part importante du trafic maritime, sachant que près de 80 % des échanges internationaux se font par la mer. Ils sont à la fois des atouts stratégiques et des points de fragilité majeurs, confrontés à des difficultés de tous ordres.

Qu’est-ce qu’un détroit ?

Passage maritime situé entre deux terres, un détroit relie deux étendues d’eau tout en marquant une proximité géographique entre des espaces terrestres. Sa largeur peut varier considérablement, car aucun seuil ne permet d’en fixer précisément les limites. Certains détroits sont très étroits, à l’image du Bosphore, qui relie la mer Noire à la mer Égée et mesure moins d’un kilomètre de large en son point le plus resserré, pour 30 km de long. D’autres sont beaucoup plus vastes, comme le détroit de Fram, entre le Svalbard et le Groenland, dont la largeur s’étend d’environ 450 à 600 kilomètres, pour environ 160 km de long. C’est donc davantage la tradition géographique, l’histoire des usages ou les particularités d’un espace maritime donné qui conduisent à reconnaître certains seuils comme des détroits, quand d’autres n’auront pas nécessairement ce statut. En droit, la principale convention qui régit les espaces maritimes est la Convention des Nations unies pour le droit de la mer (CNUDM) et si elle est un outil essentiel de régulation de la navigation dans les détroits, nous y reviendront, elle ne permet pas non plus de définir précisément ce qu’est un détroit. On retiendra donc qu’un détroit est un passage maritime entre deux terres, et que son usage par les sociétés en fait un espace particulier, générateur d’une organisation spatiale spécifique.

Les détroits se caractérisent par une forte concentration de flux longitudinaux, liée à leur rôle de corridors de transit privilégiés. Ils peuvent également accueillir d’importants flux transversaux, reliant cette fois les espaces terrestres. Dans certains cas, l’intensité de ces échanges conduit à la mise en place de liaisons fixes qui en matérialisent l’importance, comme les ponts aménagés au-dessus des détroits danois. Pour s’en tenir aux flux longitudinaux, ils sont concentrés dans certains passages qui jalonnent les grandes routes maritimes mondiales. Malgré l’immensité des océans, le trafic maritime commercial est en effet fortement structuré. Les cartes de flux, fondées sur les données de positionnement des navires, font apparaître de véritables autoroutes maritimes. Cette organisation s’explique par la recherche d’itinéraires optimisés, combinant sécurité de navigation, capacité d’accueil pour des navires toujours plus imposants et réduction des distances parcourues. Dans ce contexte, certains détroits jouent un rôle clé en permettant d’optimiser les trajets et s’imposent comme des « points de passages obligés » (PPO). Par exemple, relier Londres au golfe Persique via Gibraltar, Suez et Bab el Mandeb représente environ 12 000 kilomètres, soit près de 14 jours de navigation. En contournant ces passages, l’itinéraire s’allonge à environ 20 900 kilomètres et 24 jours de trajet, avec des conditions de navigation nettement moins favorables.

Ces écarts illustrent l’avantage décisif de ces points de passage, qui se sont progressivement imposés comme des structures essentielles de l’organisation de l’espace mondial. Dans le prolongement de cette logique, les canaux peuvent également être considérés comme des points de passage stratégiques. Eux aussi concentrent une part significative du trafic maritime mondial et permettent de réduire fortement les distances parcourues. Leur creusement répond d’ailleurs directement à cette fonction, et leur histoire témoigne de l’ancienneté des enjeux liés aux passages maritimes. Dès le tournant de l’an Mil, le géographe Muqqadasî soulignait le rôle central du détroit de Bab el Mandeb, qui ouvrait des routes commerciales vers Aden, Oman, l’Inde et la Chine. Côté américain, après la découverte du détroit de Magellan en 1520, dont les conditions de navigation sont difficiles, plusieurs récits évoquent la recherche de passages plus sûrs et plus rapides, ainsi que l’idée, déjà présente, de percer un canal. L’importance stratégique des détroits et des canaux, aujourd’hui renforcée, s’inscrit donc dans une continuité historique. Enfin, si l’on recense plusieurs milliers de détroits à l’échelle de la planète, seuls certains se distinguent nettement par leur rôle dans les échanges mondiaux. On retient ainsi généralement une douzaine de « points d’étranglement » majeurs.

Des espaces stratégiques et vulnérables

L’expression de « point d’étranglement » renvoie d’abord au rôle central des passages maritimes dans l’économie mondiale. Selon les données publiées en septembre 2025 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), plus de 80 % du commerce international transite par voie maritime. Pour certaines économies, cette dépendance est particulièrement marquée : en Chine, elle dépasse 95 % des échanges. Si la croissance du transport maritime est aujourd’hui largement portée par les marchés asiatiques, cette dépendance concerne l’ensemble des régions du monde. D’après un rapport de l’Union européenne publié à la même période, 75,6 % des importations et 73,7 % des exportations de l’Union passent par la mer. En France, cette part atteint environ 72 %. Dans ce contexte, les détroits et les canaux concentrent en des points très localisés une part essentielle de ce trafic. Par exemple, les détroits de Taïwan et de Malacca voient transiter à eux seuls environ 20 % du trafic maritime mondial. Ils structurent de grands axes d’échanges entre l’Asie de l’Est et l’Europe, ainsi qu’entre l’Asie du Sud et le Moyen-Orient. D’autres passages majeurs, comme le canal de Suez, le détroit de Douvres, Gibraltar ou Bab el Mandeb, concentrent chacun environ 15 % du commerce maritime, en reliant principalement l’Asie à l’Europe. Le profil des marchandises y est relativement diversifié, ce qui renforce leur importance stratégique.

Le détroit d’Ormuz, 20% des flux de pétrole

Cette concentration explique la portée des perturbations qui peuvent s’y produire. Dans un article publié en 2025, des chercheurs montrent que le blocage de points d’étranglement comme Bab el Mandeb ou Malacca aurait des effets systémiques à l’échelle mondiale. La diversité des marchandises concernées, ainsi que leur dispersion géographique, en termes d’origine et de destination, contribuent à amplifier ces impacts. Certains détroits, enfin, voient transiter des volumes plus modestes mais n’en sont pas moins stratégiques en raison de la nature des flux qui les traversent. Le détroit d’Ormuz en est un exemple emblématique : s’il ne concentre « que » 10 % du trafic maritime mondial, il assure près de 20 % des flux de pétrole transportés par mer, en particulier à destination de l’Asie. Pour la Chine, par exemple, 33 % du pétrole importé par voie maritime passe par ce détroit, ce qui met en évidence la forte dépendance de certaines économies à cet approvisionnement. Pour les pays du Golfe, dont les revenus reposent largement sur ces exportations, la fermeture du détroit entraîne également des conséquences majeures.

Selon les chercheurs évoqués plus haut, les pertes économiques liées à d’éventuelles perturbations des points d’étranglement se chiffrent en milliards de dollars. Plus précisément, ils estiment que ces perturbations – retards, détours, hausse des primes d’assurance et désorganisation des échanges – représentent environ 10,7 milliards de dollars par an. À cela s’ajoutent 3,4 milliards de dollars supplémentaires liés à l’augmentation des coûts de transport. Ces estimations permettent de mieux comprendre pourquoi ces passages sont souvent qualifiés de « points d’étranglement ». Leur importance économique s’accompagne d’une forte vulnérabilité : au moindre incident, les répercussions se diffusent rapidement à l’échelle mondiale. L’échouement du porte-conteneurs Ever Given dans le canal de Suez, en mars 2021, l’illustre bien. L’incident a interrompu la navigation dans les deux sens pendant six jours, révélant la dépendance du commerce international à cette voie par laquelle transitent environ 12 % des marchandises échangées dans le monde. Surtout, les effets du blocage ne se sont pas limités à cet arrêt temporaire. La reprise du trafic n’a pas immédiatement rétabli la situation : un important engorgement s’est formé de part et d’autre du canal, nécessitant plusieurs jours supplémentaires pour être résorbé. Au total, plusieurs milliards de dollars de marchandises sont restés immobilisés, aggravant les fragilités d’une économie mondiale déjà affectée par la pandémie de Covid 19. Dans ce contexte, les perturbations logistiques se traduisent aussi par une hausse durable des coûts : selon une équipe de recherche de l’université Constructor de Brême, les prix du transport de conteneurs ont ainsi augmenté d’environ 40 % à la suite de cet événement.

Si les détroits sont des espaces stratégiques, ils constituent aussi des zones de forte vulnérabilité. Soumis à des pressions techniques, économiques, politiques, militaires et environnementales, ils mettent à l’épreuve l’organisation du commerce mondial et la liberté de navigation. Les vulnérabilités techniques sont les plus visibles, notamment les risques de collision et d’échouement. Les détroits sont des espaces contraints, où circulent des navires toujours plus nombreux et de plus en plus grands. Ainsi, la capacité des porte-conteneurs est passée d’environ 4 500 EVP (équivalent 20 pieds, soit la longueur d’un conteneur) en 1992 à plus de 24 000 EVP aujourd’hui. Dans le transport d’hydrocarbures, la tendance est similaire, les pétroliers étant passés d’une capacité d’environ 80 000 tonnes de port en lourd dans les années 1990 à près de 320 000 aujourd’hui. Cette croissance pose des défis d’adaptation. Certains passages risquent la saturation en raison de la taille et de la fréquence du trafic. À Malacca, les autorités estiment que ce seuil pourrait être atteint dans la prochaine décennie. Au Panama, malgré les travaux d’agrandissement du canal achevés en 2016, certains navires dits post-Panamax sont déjà en circulation et trop grands pour l’emprunter. Or il est déjà arrivé que certains axes soient délaissés faute d’adaptation à cette course au gigantisme à l’instar du canal de Kiel.

La vulnérabilité politique des détroits est étroitement liée à leur importance stratégique. D’ailleurs, dès qu’un risque sécuritaire apparaît, la réponse politique est rapide, ce qu’illustrent les moyens déployés pour lutter contre la piraterie en mer Rouge. Entre 2007 et 2016, les attaques de pirates somaliens représentaient près de 30 % des actes recensés dans le monde, menaçant le passage de Bab el Mandeb et générant des surcoûts importants pour les armateurs. Des moyens d’ampleur ont été déployés, permettant de contenir une menace désormais sous contrôle. Plus récemment, la situation autour du détroit d’Ormuz rappelle que ces passages restent exposés à des tensions politiques susceptibles de perturber durablement les échanges. Ce que la situation d’Ormuz vient souligner, c’est surtout l’enjeu de la liberté de navigation.

Dans la CNUDM, le principal outil dont on dispose pour gouverner les espaces maritimes, la liberté de navigation est un concept central. Dans les grands détroits utilisés pour la navigation commerciale, le droit de transit est non dérogeable : cela veut dire que les États côtiers ne peuvent s’opposer au transit de navires, même si cela implique de passer dans des eaux territoriales. La liberté de navigation constitue la pierre angulaire de la politique extérieure des États-Unis et qui ont déployé un important réseau de bases navales à proximité de ces passages, précisément pour garantir leur droit de passage. Depuis 1979, les États-Unis mènent aussi des opérations maritimes pour contester certaines revendications jugées excessives selon leur lecture de la CNUDM. Ces missions, conduites dans plusieurs régions du monde, visent à faire respecter le principe de la liberté de navigation et à sécuriser les grandes routes commerciales. Elles contribuent à maintenir un cadre de circulation ouvert, tout en alimentant parfois des tensions, notamment en mer de Chine méridionale.

La situation dans le détroit d’Ormuz laisse apparaître la possibilité d’imposer ou de négocier des droits de passage au cas par cas, faisant émerger le risque d’une liberté de navigation contrainte. Une telle évolution pourrait créer un précédent pour d’autres passages stratégiques, avec des conséquences potentielles pour l’économie et la stabilité mondiale. Ce scénario doit toutefois être nuancé. Des solutions de contournement et de diversification existent. Lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la menace d’une fermeture du détroit avait déjà conduit à réduire certaines dépendances. Malgré leur importance, ces passages s’inscrivent dans des réseaux commerciaux capables de s’adapter. Certains détroits se sont imposés comme des passages essentiels, structurants pour l’espace mondial et au cœur de l’économie globalisée. Les événements récents rappellent toutefois leur forte vulnérabilité. Dans un système fondé sur des flux tendus, le moindre blocage entraîne des coûts immédiats et des répercussions à toutes les échelles. Cette succession de crises met en évidence la dépendance à ces points de passage et renforce la nécessité de diversifier les routes et les sources d’approvisionnement. Malgré leur rôle central, ces espaces s’inscrivent dans des réseaux capables d’évoluer et de s’adapter face aux contraintes. Pauline Pic

Pauline Pic est professeure au département de géographie de l’université du Québec à Rimouski (UQAR), titulaire de la chaire de recherche en géopolitique des mers et océans. Elle a récemment publié, avec Frédéric Lasserre, Géopolitique des détroits (Le Cavalier Bleu, 184 p., 20€00).

La géopolitique en 20 questions (Sciences Humaines, Les grands dossiers n°83, 114 p., 9€90).

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Gisèle Halimi, la cause des femmes

Née le 27 juillet 1927 à La Goulette en Tunisie, Gisèle Halimi nous quittait le 28 juillet 2020 à Paris. En hommage à l’avocate, la militante féministe et femme politique franco-tunisienne, Chantiers de culture remet en ligne l’article publié en 2023 à l’occasion du spectacle de Lena Paugam, Gisèle Halimi, une farouche liberté. Avec Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, au théâtre de la Scala (75), l’adaptation théâtrale des entretiens menés par Annick Cojean avec la célèbre avocate et humaniste. Un ouvrage, émouvant et passionnant, qui retrace toute une vie de combats pour la justice, les droits des femmes, la liberté et l’indépendance des peuples. Yonnel Liégeois

« Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres ». L’avocate Gisèle Halimi a fait de cette profonde conviction le sens et le guide de toute une vie. Ce sont ses combats qu’Annick Cojean, grand reporter au Monde devenue son amie, a permis de retracer dans un très beau livre d’entretiens, chaleureux et denses, paru en août 2020. Quelques semaines à peine après son décès, survenu le 28 juillet à 93 ans. Une farouche liberté relève à la fois de l’hommage à un parcours de combat ininterrompu (pour le droit, la justice, les droits des femmes) et du témoignage, précieux, pour toutes celles et ceux qui entendent le poursuivre. Pour Gisèle Halimi, la révolte contre l’injustice naît dès l’enfance. « Tout ! Ma révolte, ma soif éperdue de justice, mon refus de l’ordre établi et bien sûr mon féminisme », rappelle-t-elle d’emblée à Annick Cojean, comme elle l’avait raconté déjà à France Culture. Le désir de combattre pour la justice ne la quittera jamais.

Refuser l’assignation à la sujétion

Née en Tunisie dans une famille pauvre, avec une mère très pieuse (fille de rabbin sépharade), Gisèle Halimi est dès la naissance assignée à la non-reconnaissance, parce que née fille et non garçon (son père attend plusieurs semaines avant de la déclarer) puis à un rôle, celui, immuable, qu’ont connu mère, grand-mère, et auquel elle doit se soumette : servir ses frères avant de se marier et de « passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux ». Un destin tracé d’avance, absurde et injuste, duquel Gisèle Halimi n’aura de cesse de vouloir échapper. Première révolte : une grève de la faim, encore enfant, lui permet de ne plus devoir servir ses frères. Une seconde, faite d’expérience plus intime, lui permet d’échapper à la foi religieuse et aux contraintes que la tradition patriarcale lui attachait. Elle comprend très vite que l’émancipation passe par l’éducation, la lecture (boulimique), l’école (qu’elle adore et où elle excelle). En jeu : apprendre, devenir indépendante économiquement, échapper à la « malédiction » qui fait des femmes « des obligées, des dominées, des infantilisées ». Et un objectif : devenir avocate.

Elle le sera, d’abord au barreau de Tunis puis à celui de Paris, en dépit du serment obligatoire que le futur avocat devait proclamer : « je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois et aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ». Elle qui interroge la notion toute relative de « bonnes mœurs » et veut faire du droit une arme pour modifier les lois sait qu’elle prête serment sous réserve. Des années plus tard, c’est elle qui permettra de « dépoussiérer » ce serment, le limitant à une phrase : « je jure, comme avocat, d’exercer la défense et le conseil avec dignité, conscience et indépendance ». Elle combat alors l’arrogance de magistrats qui toisent de leur supériorité masculine présumée la jeune avocate. Elle sait que « les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas ».

Contre la torture, pour l’indépendance des peuples

Parmi les premiers procès de maître Halimi, des militants et militantes indépendantistes tunisiens et algériens, souvent condamnés à mort après avoir été torturés. Menacée, notamment en Algérie par l’OAS ou des militaires, elle ne renonce pas. Elle découvre en Algérie que « les pouvoirs spéciaux votés en 1956 avaient pris le droit en otage. (…) Soldats et magistrats travaillaient main dans la main pour rétablir l’ordre répressif français : les premiers tuaient, les seconds condamnaient ». Elle découvre aussi lors de demandes de grâces qu’elle plaide, souvent avec son « confrère et complice » Léo Matarasso (ancien résistant dans le mouvement Libération-Sud, défenseur d’Henri Alleg et plus tard de Mehdi Ben Barka ou d’Henri Curiel…), la toute-puissance monarchique laissée à la présidence de la République qui attribue à un homme le droit de vie ou de mort sur un autre. En défendant militants et militantes victimes de la torture, elle comprend qu’il s’agit de « résister contre le mal absolu ». Ce qu’elle fait notamment en défendant Djamila Boupacha, jeune militante de 22 ans du FLN algérien, qui avait déposé un obus piégé dans un café d’Alger en septembre 1959, finalement désamorcé. Arrêtée, elle est atrocement torturée, violée, subit l’introduction d’un goulot de bouteille dans le vagin, ce qui la marquera à vie. Gisèle Halimi assure sa défense, où se conjuguent « la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir du pays ».

Le procès se fait tribune politique contre la torture, jusqu’alors taboue. Gisèle Halimi mobilise un réseau de soutien, dont Simone de Beauvoir, plusieurs journaux jouent leur rôle en informant l’« opinion publique ». Djamila Boupacha est finalement amnistiée en 1962 après l’indépendance de l’Algérie. Kidnappée par le FLN qui la ramène directement en Algérie, elle ne pourra pas rencontrer Simone de Beauvoir. Au lendemain du décès de Gisèle Halimi, elle dit simplement : « Ce n’était pas seulement mon avocate, c’était ma sœur !». D’autres combats de Gisèle Halimi contre le colonialisme et ses pratiques inhérentes, et pour la défense des droits des peuples à l’autodétermination, auraient sans doute pu trouver place dans ce livre. Ainsi de son engagement auprès du peuple vietnamien contre la guerre menée par Washington. Membre du tribunal international contre les crimes de guerre au Vietnam, le tribunal créé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les militaires américains dans ce pays (la guerre a duré de 1955 à 1975), elle participe en 1967 à la mission d’observation que le Tribunal délègue au Vietnam. L’autre lutte pour laquelle l’avocate parisienne s’est pleinement engagée, c’est celle du peuple palestinien. Avocate, avec Daniel Voguet, du dirigeant palestinien Marwan Barghouti kidnappé par l’armée israélienne en 2001 après une tentative ratée d’assassinat, condamné à la perpétuité par un tribunal militaire sans légitimité.

C’est tout un système que dénonce alors Maître Halimi, notamment dans la revue Pour la Palestine. Lors d’une énième offensive militaire israélienne à Gaza à l’été 2014, elle écrit, dans un appel publié par L’Humanité : « Un peuple aux mains nues — le peuple palestinien — est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? ». Cette même année, l’ambassadeur de Palestine en France lui décerne la citoyenneté d’honneur d’un État qui continue de lutter pour son indépendance et sa reconnaissance.

Choisir la cause des femmes

Le droit et la justice donc, toujours. Celui des femmes d’abord, les droits de toutes les femmes que Gisèle Halimi contribue à faire progresser. C’est le cas avec deux procès décisifs, que rien ne permettait d’imaginer gagnants sinon la conviction de la justesse des causes défendues, et qui font figure d’électrochocs dans la société avant de permettre des avancées législatives considérables. En 1972, à Bobigny, elle défend Marie-Claire Chevalier violée à seize ans, dénoncée à la police par son violeur parce qu’elle a avorté ce qui est alors passible d’emprisonnement, ainsi que sa mère et trois « complices » qui l’ont aidée. L’année précédente, le Nouvel Observateur a publié le manifeste de 343 femmes affirmant haut et fort qu’elles ont avorté et réclamant la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Gisèle Halimi en est signataire, malgré les sanctions possibles pour une avocate. Cette même année 1971, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi fondent le mouvement Choisir la cause des femmes. Le procès se fait accusation de la loi de 1920 sanctionnant l’avortement. Gisèle Halimi n’hésite pas à dénoncer, dans un tribunal où des hommes jugent une femme atteinte dans son corps, la justice de classe condamnant des femmes qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.

De Delphine Seyrig à Aimé Césaire, de Paul Milliez (pourtant a priori défavorable à l’IVG) à des milliers d’autres anonymes, les soutiens se multiplient. Le procès est gagné. Simone Veil fera aboutir la loi dépénalisant l’IVG. Gisèle Halimi sera de celles et ceux qui plaideront pour son remboursement. En 1978, à Aix, elle défend deux jeunes touristes belges, sauvagement agressées et violées par cinq hommes dans la tente où elles campaient à l’été 1974. Gisèle Halimi, qui met en lumière « la mort inoculée aux femmes un jour de violence », décrit à Annick Cojean le climat de haine et de raillerie antiféministe et homophobe contre ces femmes et leurs défenseuses qui régnait alors parmi des magistrats, des avocats… « et avec lesquels les accusés créaient une complicité inavouée ». Elle souligne « le mépris et la négation de l’identité de l’autre » qui se joue dans ce crime qu’est le viol et ajoute qu’« il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire ». Les « grands témoins » cités à la barre par Gisèle Halimi mais chassés du tribunal par le juge, s’exprimeront devant les caméras. Ils contribueront eux-aussi à faire changer la honte de camp, à « changer les mentalités et les mœurs », à permettre de modifier la loi sur le viol et les crimes sexuels.

« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls hommes »

Puisque c’est au Parlement que se font les lois, Gisèle Halimi se laisse tenter par l’idée d’y participer. Car les femmes doivent participer, « en masse », dit-elle, à leur écriture. Une réflexion qui mûrit, alors que le féminisme des années 60-70 se défiait du politique. En 1978, Choisir présente des candidatures féminines. Sous sa propre bannière, aucune organisation ne lui ayant laissé la moindre place. Un slogan : « cent femmes pour les femmes ». Et un « programme commun des femmes », avec une douzaine de propositions de loi. Avec moins de 1,5 % des suffrages en moyenne, aucune candidate n’est élue. Mais Choisir a fait progresser des débats. Gisèle Halimi est cependant élue en 1981. Elle ne restera pas longtemps sur les bancs de l’Assemblée où sa non appartenance à une organisation politique, sa liberté de réflexion et de parole, un machisme encore dominant à l’Assemblée, la condamnent à l’isolement. Elle poursuit cependant son engagement pour faire du droit un instrument de libération. Dès 1979 et les premières élections européennes, elle milite pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée », pour que tous les droits conquis par les femmes dans un des pays européens deviennent la norme dans les autres. Choisir engage un travail d’inventaire et de propositions considérable.

C’est un joli mot, féminisme

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » : c’est avec ce vers de René Char que Gisèle Halimi et Annick Cojean ont choisi d’ouvrir ce livre et de transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Des femmes d’aujourd’hui, elle attend la révolution : « des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté ça et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore loin du compte », constate celle qui ne cesse de plaider pour l’indépendance d’abord économique des femmes, premières à subir le chômage en temps de crise, à subir le temps partiel, à subir les bas salaires… Elle en appelle à une révolution des mœurs et des rapports humains, à poursuivre la lutte pour pérenniser des conquêtes toujours précaires et pour une égalité loin d’être atteinte. « Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang». Les obsèques, émouvantes, de Gisèle Halimi ont eu lieu le 6 août au cimetière du Père Lachaise à Paris. Le siège prévu pour le nouveau Garde des sceaux est resté vide. Avocate remarquable, militante de convictions, à la fois bienveillante et exigeante comme la décrivent toutes celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de la fréquenter, elle est partie tandis que résonnait les paroles de la chanson Bella Ciao.

Gisèle Halimi nous laisse en héritage des droits nouveaux qui sont autant de ruptures avec une vision patriarcale de la société et du monde. Plus encore, elle nous lègue des valeurs fondamentales pour poursuivre le combat féministe : égalité, liberté, indépendance et justice. Isabelle Avran

Une farouche liberté, Gisèle Halimi avec Annick Cojean (Le livre de poche (168 p., 8€40).

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Duras, Bonnaire et Osinski

Dans le cadre du festival Beckett, le 29/07 à Saint-Saturnin-lès-Apt (84), Jacques Osinski présente L’amante anglaise. Dans une mise en scène dépouillée, le texte de Marguerite Duras sublimé par un trio d’acteurs talentueux : Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann.

Claire Lannes a vraiment perdu la tête ! En assassinant sa cousine sans raison, en découpant le corps, en dispersant les divers morceaux dans les trains de passage à proximité de sa maison. Tous, sauf la tête de la malheureuse victime dont elle refuse encore de révéler la destination… D’abord une pièce de théâtre, Les viaducs de la Seine-et-Oise, ensuite un roman L’amante anglaise qu’elle transforme enfin en une nouvelle pièce de théâtre au tire éponyme, Marguerite Duras par trois fois a mis l’ouvrage sur l’établi. Pour une œuvre finale d’une concision extrême, à la langue policée, d’une incroyable puissance narrative, d’une interrogation explosive inégalée à la conscience de chacune et chacun. Une fois encore, elle qui récidivera en 1985 avec peu de discernement dans l’affaire Grégory, la romancière s’est inspirée d’un fait divers réel et sanglant : Amélie Rabilloud tuant son mari en 1949, dépeçant le corps et d’un pont jetant les morceaux dans les trains en partance.

En scène à tour de rôle, trois personnages en quête d’identification ou d’explication : Pierre le mari, Claire l’épouse meurtrière et l’interrogateur surgi de nulle part, venu d’ailleurs… Qui cherche à savoir le pourquoi plus que le comment, à comprendre ce geste capital dont personne ne soupçonnait l’issue fatale. Un couple banal, sans histoires comme l’atteste la rumeur coutumière, la cousine Marie-Thérèse hébergée pour vaquer aux affaires familiales. C’est Pierre qui a sollicité les services de cette dernière, son épouse préférant rêvasser au jardin et lire des illustrés bas de gamme après avoir fait son lit, la seule tâche ménagère dont elle s’acquitte. L’amour a-t-il existé un jour entre ces deux-là, pourquoi l’a-t-il épousée ? Certes, belle elle était, certes il l’a désirée, fort et souvent, mais encore ? Rien de plus, cohabitant alors par contrainte et habitude, lui s’épanchant de maîtresse en maîtresse, elle s’émerveillant toujours de son premier amour, « l’agent de Cahors » son amour de jeunesse. Et Marie-Thérèse dans l’histoire, la victime expiatoire ? « Une grosse vache, sourde et muette » amoureuse de la cuisine en sauce et des ouvriers portugais logeant dans les environs !

Installé dans les premiers rangs du public, se levant subitement, sans papier mais petit stylo en main, l’interrogateur (Frédéric Leidgens) questionne d’abord le mari. Doucement, calmement, puis de plus en plus intensément jusqu’à le rejoindre sur scène, lui debout à son côté droit l’autre assis sur une banale chaise devant le rideau du théâtre toujours baissé. La scène se répétera à l’identique, sa haute stature cette fois flanquée sur la gauche de la protagoniste. Pourtant, s’imposera une différence spatiale, capitale…

L’époux n’a rien vu venir, il dormait lorsqu’eurent lieu l’agression, puis le dépeçage dans la cave, à 4h du matin. Sa femme ? Une folle, une éthérée avec qui il fait chambre à part depuis longtemps, qui parle peu ou pas, égarée parmi les fleurs du jardin dont « la menthe anglaise » qu’elle apprécie beaucoup, bercée par la lecture de vulgaires illustrés qu’il prend malin plaisir à confisquer et déchirer. Pierre  (Grégoire Oestermann) ? « Un petit bourgeois méprisable », comme le confessera Duras à propos de la figure de son personnage, petit fonctionnaire au ministère des finances. Méprisant à l’égard de Claire son épouse, avouant des envies de meurtre dont une éducation moralisante retient le geste, un être mesquin et falot, se vantant de ses tromperies régulières, se plaignant surtout des tics et tocs de sa femme qui ternissent son existence. Jamais compatissant, encore moins avec feu la cousine presque devenue une esclave domestique au fil du temps.

Durant près d’une heure, Pierre ne bougera pas de sa chaise. Comme à l’accoutumée, Jacques Osinski se joue d’une mise en scène aux frontières de l’austérité : face à une réalité pour le moins ensanglantée, une gestuelle presque désincarnée ! Seuls les mots et maux dits prennent chair devant nos yeux effarés. Puissance subversive du langage, « ce n’est pas un hasard, je crois, si j’arrive à Duras après avoir beaucoup arpenté l’œuvre de Beckett », reconnaît Osinski, « ils ont en commun le questionnement sur la langue, un certain rapport de leurs personnages à l’attente et à l’enfermement ». Une claire évidence, lorsqu’apparaît Claire Lannes, l’épouse et meurtrière, alias Sandrine Bonnaire… Une apparition, oui, lorsqu’elle surgit du fond de scène d’un pas contenu et s’avance dans un silence de mort, hormis les grincements du rideau de fer qui s’élève ! Un air froid, venu de la beauté nue des profondeurs du théâtre, envahit la salle, fige corps et cœurs. Le temps suspendu, l’émotion retenue, le temps qu’elle se pose à son tour sur cette banale chaise, le regard droit et les deux mains plaquées sur les cuisses. Le temps d’un vertige, sublime apparition, la grande comédienne de retour au théâtre.

Face aux questions de l’interrogateur, durant une heure aussi, elle n’expliquera rien de son geste. Heureuse pourtant de s’exprimer, de rompre enfin le silence, surtout et avant tout d’être écoutée… Du fond au devant de la scène, le chemin est court certes mais il semble aussi interminable, illustration d’une vie qui s’est étirée dans la grisaille et la froideur. Alors, il est temps de se poser, de parler.

Au tribunal on juge, au théâtre on écoute, on l’écoute. Et de parler de ce mari qu’elle n’accable même pas, de cette Marie-Thérèse qu’elle n’appréciait guère, de cet amour premier qu’elle n’a jamais oublié, cet amour ancien qu’on oublie jamais, d’Antonio le portugais qui venait de temps en temps couper du bois et qui, s’il l’avait bien voulu… Rien de tout cela pour justifier l’acte injustifiable, la banalité du quotidien, le terne d’une vie qui s’enferre dans la noirceur de l’existence. Et pourtant, seule à l’évocation de ces riens, certes des trois fois rien mais deux-trois éclairs fugitifs sur les amours perdues et le parfum des fleurs, s’éclaire le visage d’un sourire rédempteur, se détachent-s’élèvent et s’ouvrent deux mains en quête d’un impossible ailleurs. Pathétique et sublime Sandrine Bonnaire, d’un regard et de quelques futiles gestes évocateurs, capable d’incarner pareil talent ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant. Fascinant et envoûtant.

Au côté de Claire, la Sandrine déjà meurtrière dans La cérémonie, le film de Claude Chabrol, deux comédiens qui n’ont rien à lui envier en présence et puissance : Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann. Le premier en interrogateur scrupuleux mais respectueux, démarche et geste lents, la voix toute à la fois ferme mais engageante, silhouette imposante mais nullement envahissante. Il est l’accoucheur des consciences, compatissant mais sans faux semblant, ni juge ni complice. Le second, qui ouvre la séance des questions, doit s’acquitter d’une lourde tâche : apprivoiser et happer l’attention d’un public qui attend « la Bonnaire » d’un œil averti ! Sans décor ni costume mirobolant pour éventuelle diversion… Piteux pantin, regard et profil bas, le propos embrouillé et coupable face à son évidente duplicité, il y parvient avec succès. À leur façon et sur divers tons, trois marquantes solitudes qui alertent chacun sur une possible descente aux enfers, un possible passage à l’acte meurtrier. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

L’amante anglaise, Jacques Osinski : le 29/07, 21h. Esplanade Marianne Field, Cours de la liberté, 84490 Saint-Saturnin-lès-Apt (Tél. : 04.90.05.67.69).

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Jaurès, le double assassinat

Au théâtre La Luna, en Avignon (84), Pierrette Dupoyet présente Jaurès, assassiné 2 fois !. Pour sa 43ème participation au festival, la comédienne émérite prend visage de Louise, l’épouse de l’ardent défenseur de la paix. Une page d’histoire émouvante.

Député socialiste du Tarn, fondateur du journal l’Humanité, Jean-Jaurès, ardent militant de la paix, est assassiné le 31 juillet 1914 à 21h40 alors qu’il dînait au Café du Croissant en compagnie de plusieurs amis et journalistes. Le meurtrier, Raoul Villain, n’a été jugé qu’après la fin de la première guerre mondiale. Le procès se déroule du 24 au 29 mars 1919 devant les Assises de la Seine, et le verdict déboussole une partie de la France : Villain est acquitté par le jury.

S’emparant de ces faits d’histoire nationale, Pierrette Dupoyet, dont c’est la 43e participation au Off d’Avignon, a repris son spectacle Jaurès assassiné deux fois !. Sur la scène, devant la reproduction de la Une du journal annonçant le crime, elle est Louise, l’épouse de la victime, de celui qui jusqu’à sa dernière seconde a tenté de faire en sorte que la guerre ne soit pas déclarée. Louise, qui n’a jamais assisté à un seul des meetings de son époux, n’en a pas moins suivi les grandes étapes politiques de cette période. Elle en évoque quelques moments, comme la rencontre avec les lycéens d’Albi, le 30 juillet 1903. Dans cet établissement, Jaurès fut élève boursier, car issu d’une famille modeste, puis professeur.

Dans son adresse aux jeunes, il appelait à « ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Pierrette Dupoyet rappelle les grands combats humanistes de ce défenseur de la justice, de la laïcité, des droits sociaux. Chaque 31 juillet, une cérémonie est organisée au Café du Croissant, en hommage au fondateur du quotidien L’humanité dont les idéaux sont particulièrement malmenés aujourd’hui. Le théâtre prend ici une belle part de mémoire active. Gérald Rossi

Jaurès assassiné deux fois !, Pierrette Dupoyet : jusqu’au 25/07, 17h30. Théâtre La Luna, 11 rue Séverine, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.96.28).

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Ulysse, la tragédie de Gaza

Au théâtre de la Bourse du travail, Michel Couartou présente Ulysse à Gaza. Un texte de Gilad Evron, l’auteur israélien disparu en 2016, bouleversé devant le siège que son pays infligeait en 2010 à la bande de Gaza. Un spectacle poignant sur la dignité et la liberté.

Adapté pour la première fois en France en 2015 par La Compagnie « Le Bar de la Poste », le texte de Gilad Evron résonne cruellement à nos oreilles. La même troupe, sous la conduite de Michel Couartou, reprend la pièce au théâtre de la Bourse du Travail. Ulysse est le surnom donné par les militaires israéliens à un prisonnier, capturé en pleine mer sur un radeau fait de bouteilles en plastique. Il avait la volonté de forcer le blocus. Professeur défendant l’idée que la culture, l’éducation et la lecture sont nécessaires à tous les peuples pour se libérer, Ulysse est dans ce récit vaincu par les autorités d’Israël.

 « Il tentait de forcer le blocus infligé à la bande de Gaza. Professeur, il partait, dit-il, pour enseigner la littérature russe aux Gazouis »

Dans un décor minimaliste, une table/deux chaises et cinq comédiens au plateau, le jeu des acteurs est traité sobrement, dans une forme presque cinématographique. Un réalisme qui éveille les consciences autant qu’il bouleverse les cœurs. Gilad Evron dénonçait déjà à l’époque une situation cauchemardesque dans la bande de Gaza, las un état des lieux qui a empiré avec l’empilement de drames que l’on sait. Surnagent cependant dans cette tragédie des notes d’humour et des situations tout à la fois plausibles et absurdes. Gérald Rossi

Ulysse à Gaza, Michel Couartou : jusqu’au 25/07, 15h. Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Sefsaf, les joies de l’alphabet

Au théâtre Le 11 d’Avignon (84), Abdelwahed Sefsaf présente Alif. Sous couvert de la première lettre de l’alphabet en langue arabe, le metteur en scène et directeur du CDN de Sartrouville clôt en musique et en beauté sa trilogie « Hexagone, une petite histoire de France ». Une ode à l’accueil de l’autre et au respect de la différence.

Sur la scène, l’on chante, danse et rit à la déclinaison de l’alphabet. Du A en français, Alif en langue arabe, jusqu’aux plus beaux souvenirs de l’apprentissage de l’une et l’autre langue… Pour s’en convaincre, quelques spectateurs sont invités à rejoindre la troupe sur le plateau, leur partition en main, actifs et partie prenante du déroulé du spectacle.

Après Si loin si proche et Ulysse de Taourirt, ses deux précédentes créations, Abdelwahed Sefsaf signe là l’ultime épisode de sa « petite histoire de France », le parcours édifiant d’un fils d’immigrés algériens, dont le cœur balance à jamais entre deux rives de la Méditerranée et deux langues. Enfant, le jeune Abdel a la chance d’intégrer à Saint-Etienne un lycée expérimental où est enseigné l’arabe. Un émerveillement pour le gamin d’origine kabyle, encore plus lorsqu’il découvre sa professeure, chrétienne et libanaise, qui leur décline le programme. « À vous qui avez perdu votre langue première, ou à qui on l’a arrachée sans bruit, je veux enseigner l’arabe des poètes. Pas celui qu’on brandit comme une arme, mais celui qui éclaire, celui qui chante, celui qui élève la pensée et apaise la douleur », déclame Adila Bendimerad, sublime comédienne !

S’élèvent alors, entre musique et dialogues, les mots et vers d’Imrou’l Qays (poète préislamique) et Mahmoud Darwich, les chansons d’Oum Kalsum et de Fairouz. Le théâtre devient salle de classe, et vice versa, où chacun se sent reconnu, respecté au cœur de sa différence. L’altérité n’est plus obstacle, elle se fait richesse lorsque chacune et chacun ont trouvé les mots pour la nommer et la célébrer. « Alif n’est pas seulement un spectacle, c’est une expérience », confesse Abdelwaheb Sefsaf, « où la langue devient scène, le public peuple, la poésie politique ».

Du plateau tournant aux gradins du public, de l’école républicaine aux plus belles pages littéraires, entre vièle et violon, se joue avec flamboyance et grand talent la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Une mémoire et une histoire partagées, un avenir à bâtir et partager, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Alif, Abdelwaheb Sefsaf : jusqu’au 23/07, 14h. Théâtre Le 11, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Les justes, selon Camus

Au théâtre des Gémeaux, en Avignon (84), Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. La pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Entre révolution, violence et justice, une intense réflexion orchestrée par la compagnie des Fautes de frappe.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.

Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h00 sauf le mercredi. Théâtre des Gémeaux, 10 rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon (Tél. : 04.88.60.72.20/09.87.78.05.58).

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Zucco, fureur et mort

Au théâtre du Girasole, en Avignon (84), Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie entre violence, amour et mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Girasole, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux) qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, amour et désir de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 25/07, tous les jours à 18h50 sauf le mercredi. Le théâtre du Girasole, 24 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.74.42). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre des Lucioles, en Avignon (84), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25/04/1974, au Portugal, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du pays durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches du théâtre des Lucioles, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois, photos Grégoire Matzneff

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio : jusqu’au 25/07, tous les jours à 17h40 sauf les mercredi. Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St Lazare, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.05.51).

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Vol au-dessus d’un ADN…

Au théâtre de la Reine blanche d’Avignon (84), Julie Timmerman présente L’affaire Rosalind Franklin. Le destin d’une femme, scientifique, spoliée de ses découvertes et oubliée de l’histoire. Une pièce d’Elisabeth Bouchaud : la science sur un plateau, une réussite !

Après avoir travaillé dans un laboratoire parisien réputé, Rosalind Franklin est une physico-chimiste mondialement reconnue, lorsqu’elle débarque à Londres en 1950. Misogynie de collègues masculins, rivalité et jalousie entre chercheurs, vols de documents (clichés photographiques de rayons X, rapport scientifique déposé au Conseil londonien de la recherche en médecine), la jeune femme est harcelée par ses confrères, dépouillée de ses découvertes majeures sur la structure de l’ADN. Elle meurt en 1958, à l’âge de 38 ans, d’un cancer lié à une surexposition aux rayons X. Sans savoir qu’on lui a volé ses découvertes, sans savoir que les usurpateurs (Francis Crick, James Watson et Maurice Wilkins) obtiendront le prix Nobel de Médecine en 1962.

Sujet aride, spectacle didactique et complexe ? Que les esprits littéraires se rassurent, comme toutes les têtes rêveuses plus que chercheuses, le spectacle est passionnant, haletant. D’une éprouvette l’autre, d’un cliché à l’autre, Julie Timmerman orchestre une véritable enquête policière à double tranchant : les déboires et victoires de la jeune chercheuse dans l’avancée de ses travaux, les magouilles et coups tordus de ses collègues. Nul besoin d’être fort en mathématiques, super doué en physique pour suivre, comprendre et découvrir les ressorts et coulisses d’un monde scientifique englué dans des représentations d’un autre temps, celui où la suprématie masculine s’impose avec naturel, telle une évidence : la laborantine à la paillasse, le patron sous les projecteurs !

Comme pour les deux autres épisodes aussi palpitants donnés précédemment en Avignon, Prix No’Bell et Exil intérieur, une écriture limpide d’Elisabeth Bouchaud, une mise en scène alerte de Julie Timmerman, une bande de comédiens dignes de leur blouse blanche (Isis Ravel, magistrale de présence en Rosalind)… La science sur un plateau, une découverte majeure, totale réussite ! Yonnel Liégeois

L’affaire Rosalind Franklin, texte Elisabeth Bouchaud, mise en scène Julie Timmerman : jusqu’au 22/07, à 14h30. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon.

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Mauvaises filles pour Bon Pasteur

Au théâtre de la Manufacture d’Avignon (84), Marcial Di Fonzo Bo propose Au Bon Pasteur, peines mineures. L’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, un « seule » en scène d’Inès Quaireau d’une incroyable puissance.

En ce jour de septembre 1954, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant. Au Bon Pasteur d’Angers et d’ailleurs, de prétendues « mauvaises filles » à d’authentiques mauvaises sœurs…

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Dans une mise en scène alerte et colorée de Marcial Di Fonzo Bo pour chasser le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge qu’elle. Un spectacle d’une profonde intensité où, avec humour et ironie souvent, elle salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un vrai cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial di Fonzo Bo : jusqu’au 12/07, 11h35. Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).

Des années 1940 jusqu’en 1980, le Bon Pasteur : 40 000 jeunes filles ont été placées par la justice dans les couvents de la congrégation, une institution qui faisait office de « maison de redressement ». Des centaines d’anciennes pensionnaires se battent aujourd’hui pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les religieuses. Auditionnées lors de l’affaire Bétharram par la Commission d’enquête parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, avec leur association Les filles du Bon Pasteur, elles demandent des excuses officielles de l’État et la reconnaissance de leur statut de victime. Pays plus prompts que la France, Irlande et Pays-Bas ont agi en conséquence : excuses des gouvernants et versement d’indemnités réparatrices.

À lire, pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Émérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

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Les silences de Faustine

Au Théâtre des Halles, en Avignon (84), Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 25/07, tous les jours à 14h sauf le mercredi. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

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