Archives de Catégorie: Pages d’histoire

Mozart, en voyage à Paris

Au théâtre de l’Essaïon (75), Camille de Léobardy présente Mozart, le dernier voyage à Paris. En quête de reconnaissance, un séjour à la capitale que le célèbre compositeur entreprend au printemps 1778.

La musique est un jeu : au théâtre de l’Essaïon, Camille de Léobardy s’investit plaisamment dans ce jeu en donnant corps au divin Mozart. À Paris, on avait vu, quinze ans auparavant, le prodigieux enfant, présenté par son père. Le voici de nouveau, en 1778 pour un Dernier voyage à Paris, jeune homme en quête de reconnaissance comme compositeur. Nul ne sait, alors, qu’il ne reviendra pas, et qu’il aura une vie brève, de 35 ans seulement. Interpréter Mozart sur scène, c’est déjà balancer entre les convenances salonnardes et les enjeux de notoriété, dans cette société nobiliaire dans laquelle l’artiste n’est qu’un valet.

C’est surtout, dans les catacombes du théâtre, faire vibrer sa musique ! Au piano, au chant et à la danse, Camille de Léobardy déroule les thèmes et variations qui subliment les mélodies naïves de cette époque de galanterie. Son chant jubilatoire fait exulter et magnifier la créativité du salzbourgeois, la reprise de ses lettres abondantes raconte les heurs et malheurs de la vie, ajoutant à la joie si naturelle comme une touche de mélancolie. Toute cette existence, vouée au beau, est déployée avec une riche gestuelle et une voix vibrante. Pour les mélomanes, de la comédie bien jouée, et une page d’histoire qui rend presque intime le bel Amadeus, si jeune, si génial. Pierre-Marie Turcin

Mozart, le dernier voyage à Paris, Camille de Léobardy : jusqu’au 06/06, les jeudi-vendredi-samedi à 21h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge

Les couleurs du combat

Jusqu’au 31/06, à Montreuil (93), le musée de l’Histoire vivante présente Couleurs, histoire du travail et des luttes. Une exploration du monde des couleurs portées au travail et celles revendiquées dans la rue : du rouge et noir historiques jusqu’aux nouvelles couleurs ayant émergées ces dernières décennies

Rouge, jaune, violet, orange, jaune… Les couleurs se multiplient au gré des courants syndicaux ou sociétaux, et de leur évolution dans le temps. La première saison de l’expo Couleurs, histoire du travail et des luttes au musée de l’Histoire vivante de Montreuil démarre par le noir. En éclairant, avec l’aide du Centre historique minier de Lewarde (Nord), les travailleurs de la mine : leurs « gueules » comme le charbon. Dans le même temps, les cheminots servent de loco tout au long du parcours grâce aux prêts de l’Institut d’histoire sociale CGT qui leur est dédié. L’anarchie a, quant à elle, une salle dédiée. Archives nationales, départementales et municipales ; prêts de Ciné Archives, de la bibliothèque Marguerite Durand, de FO, de la CFDT ou des musées Charles de Gaulle et Jean Jaurès… Tout le monde s’y est mis pour nourrir les salles d’objets divers (drapeaux, bannières, affiches) et les coups de projos sur les teintes déclinées. « Autant de symboles que de nuances, l’expo retrace deux siècles d’usages de la couleur dans les luttes sociales, politiques et syndicales, et dans le monde du travail dont nous analysons les liens et les convergences », explique Thomas Le Goff, le directeur du musée.

Carte postale, début du XXème siècle, musée de l’Histoire vivante

« Le bleu n’aime personne/ Il s’en fout et il cogne/ Quand il se fout en rogne. Non c’est le rouge (…)/Non le rouge n’aime personne (…)/ Et le rouge couleur passionnelle/ô le bleu couleur du ciel… » La chanson Punk 103 de Catherine Ringer pourrait être la bande-son de l’expo qui colore les luttes et les courants en perpétuel mouvement. Noir pour démarrer donc, puis Bleu comme les tenues des ouvriers et Orange comme celles plus actuelles, le Rouge emblématique du partage… Le triptyque Bleu-Blanc-Rouge fait-il partie du monde ouvrier ? interroge une partie de l’expo quand une autre fait place au Jaune en référence aux traîtres comme aux gilets de la colère. L’Arc-en-ciel, lui, décline les luttes féministes ou LGBTQIA+…« Pensée dans une logique collective et participative, l’exposition se construit à partir de la diversité des regards qui l’ont façonnée. Chercheur·euses, artistes, syndicats, musées nationaux et particuliers se sont rassemblés pour donner vie à une proposition plurielle et originale ».

Un gilet jaune anarchiste, 2025, photographie Thomas Le Goff

La fin du parcours pose une interrogation de taille : quelle couleur prendra le mouvement social au XXIe siècle, éclatement ou convergence ? Décidément, le musée de l’Histoire vivante de Montreuil porte bien son nom ! Amélie Meffre

Couleurs, histoire du travail et des luttes : jusqu’au 31/06, du mercredi au vendredi de 14h à 17h, les samedi et dimanche de 14h à 18h. Musée de l’Histoire vivante, Parc Montreau, 31 bd Théophile Sueur, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.54.32.44).

Poster un commentaire

Classé dans Expos, La mêlée d'Amélie, Pages d'histoire

Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dure, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Aujourd’hui, je me fais vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas, je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge », que je lui réponds ! Jacques Aubert

Le 1er mai 2026, Paris et ailleurs :

Dans un communiqué commun, l’intersyndicale CFDT Île-de-France, CGT, FSU, Solidaires, Unef, Unsa et divers mouvements de jeunesse incite les Français à manifester le 1er mai 2026 pour la paix, le progrès social et la défense de la démocratie.. À Paris, le cortège partira place de la République à 14h, dans le 13e arrondissement, pour rejoindre celle de la Nation dans le 20ème. Comme chaque année, des milliers de personnes défileront dans les rues, ce sont ainsi pas moins de deux cent cinquante rassemblements et manifestations qui sont prévus dans toute la France, petites ou grandes villes de l’Hexagone : Auxerre, Bordeaux, Dijon, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Nantes, Nevers, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse… Au regard des conflits au Moyen Orient et en Ukraine, pour le respect du droit des peuples et du droit international, là-bas comme ici pour une société démocratique et de justice sociale libérée de tout racisme et discriminations. Seront aussi présents des syndicalistes, hommes et femmes venus d’ailleurs, pour dénoncer avec force le « nouvel ordre mondial que veulent imposer Trump, Poutine et Nétanyahou ». Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Documents

C’est arrivé à Vienne

Au studio Hébertot (75) pour l’une, à la Reine Blanche (75) pour l’autre, Lisa Wurmser propose Nage libre et Hervé Dubourjal Freud dernier combat. Au cœur de Vienne, la capitale autrichienne qui sombra hier sous le joug nazi, l’épopée de trois nageuses juives et les souvenirs tourmentés du célèbre psychanalyste.

Lisa Wurmser (Cie de la Véranda) a écrit et mis en scène Nage libre. À Vienne, Autriche en 1995, trois femmes se retrouvent au cabaret L’Enfer, après plus d’un demi-siècle d’exil. Il s’agit de nageuses juives autrichiennes, privées de leurs titres pour avoir refusé de participer aux jeux Olympiques de Berlin en 1936. Vienne doit les honorer en restituant leurs médailles. Un mystérieux maître d’hôtel les accueille… C’est une comédie enlevée autour d’un sujet tragique. Les dialogues sont vifs, semés de saillies humoristiques. On songe à l’esprit impayable de Billy Wilder, cité en passant, juif viennois qui fit des étincelles à Hollywood. Trois actrices d’instinct et de métier sûr (Flore Lefebvre des Noëttes, Francine Bergé, Bernadette Le Saché), chacune dans son registre, mènent le bal des mots dits avec brio.

Le maître d’hôtel (Nicolas Struve), devient directeur du cabaret puis conseiller municipal, chargé de réparer l’infamie historique. Les femmes, en robes rutilantes (costumes de Marie Pawlotsky), montent sur le podium. Sur un voile blanc tombé des cintres apparaît le visage d’Yzoula et s’entend la voix d’Anne Fischer dans une chanson d’autrefois. Dans Nage libre, on danse et on chante (musique d’Éric Slabiak), comme au cabaret de jadis, avant la terreur nazie qui fit dire à Brecht : « Et tout d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre… ? »

Sigmund Freud dut quitter Vienne par force le 4 juin 1938. Dans la pièce Freud dernier combat, dont il a signé le texte avec Aude de Tocqueville, Jean-Marie de Sinety, psychiatre et psychanalyste, l’imagine en 1934. Vieux, malade, bougon, soigné par sa fille chérie, Anna, il vaticine sur l’épouvante née de la situation politique et, surtout, il revient sur la figure énigmatique de son père Jacob, qui le hante. Hervé Dubourjal, le metteur en scène, incarne un Freud crédible en langue française, face à Moana Ferré qui joue Anna avec une élégance sensiblement vengeresse car, jadis analysée par ce père sévère et génial entre tous, elle va jusqu’à contester les fondements théoriques du complexe d’Œdipe. Un dispositif bi-frontal sert de cadre à ce biopic scénique qui met en jeu deux figures de l’exploration sans merci de la dynamique de l’inconscient. Jean-Pierre Léonardini

Nage libre, Lisa Wurmser : jusqu’au 31/05, du jeudi au samedi 19h, le dimanche 17h. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

Freud dernier combat, Hervé Dubourjal : jusqu’au 03/05, le 30/04 à 21h, le 02/05 à 20h et le dimanche 03/05 à 18h. La Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.06.96).

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Pages d'histoire, Rideau rouge, Sciences

Mères et filles, regards croisés

Au Théâtre du Nord (59), Wang Jing présente Moi, Elles. Un spectacle qui interroge, à travers les relations mère-fille, l’exil et l’absence. Trois comédiennes-danseuses d’origines différentes, autant de destins pour une histoire aux dimensions universelles.

Elles viennent d’autres ailleurs, d’autres continents, elles sont là, parmi nous, étranges étrangères qui vivent ici. Elles viennent de Chine, d’Iran, du Mali, elles sont Moi, Elles. Quelles que soient leurs motivations, ou leurs raisons, elles sont ont conquis leur autonomie dans un pays qui ne sait plus accueillir. Elles sont les témoins de ces évolutions imperceptibles à l’œil nu, de ces valeurs humanistes qui s’estompent peu à peu. Elles se racontent avec pudeur, avec une économie de mots qui laisse au spectateur le soin d’imaginer la suite après les points de suspension. Des récits qui se distinguent par leur singularité, entremêlant à certains moments les langues maternelles et gagnant en puissance collective jusqu’à tisser un récit universel. Si le retour au pays natal n’est pas à l’ordre du jour, ni leur préoccupation, c’est le lien avec la figure maternelle qui leur permet de ne jamais sombrer, renoncer, de dépasser leurs angoisses existentielles.

Le récit entremêle six voix qui vont parfois se superposer, parfois se répondre, et chacune des trois comédiennes-danseuses, Yelu Bao – Tishou Aminata Kane – Alice KudlakBao, va arpenter la scène, se dédoubler, se défier dans une chorégraphie hypnotique d’Ata Wong Chun Tat. En 15 tableaux imaginés par Éric Soyer, balayés de rais de lumière qui effleurent délicatement les corps et les visages, chacune d’elles apporte sa pierre à cet édifice intime et vertigineux conçu par l’autrice et metteuse en scène Wang Jing. Évitant le piège de l’autofiction, elle fait cause commune avec les deux autres récits dont elle endosse l’écriture, les relations mère-fille étant l’épicentre silencieux qui provoque des secousses telluriques intimes. Cela n’est en rien un plaidoyer mais une façon d’entrelacer les différences pour vaincre l’indifférence qui nous guette ; de sublimer, à travers la pluralité des voix, des corps et des histoires, l’humanité.

Dans le fracas du monde actuel, ce récit poétique diffracté devient l‘un de ces petits grains de sable qui grippent la machine à alimenter la haine et la peur de l’autre. La partition musicale, exécutée à vif sur le plateau par Uriel Barthélémi, alterne percussions orageuses et rugueuses avec des plages musicales murmurées qui s’échappent d’un clavier ou d’une flûte. Les trois interprètes impressionnent par leur jeu délicat et puissant, leur engagement performatif qu’elles partagent sur le plateau. Chaque séquence, si elle nous emporte dans un univers différent, semble être le prolongement de celle qui précède. Cela tient à la fluidité des déplacements, à ces arrêts sur image qui se prolongent dans l’ombre, dans un hors-champ palpable, à ce langage corporel et musical en parfaite osmose. Marie-José Sirach, photos Gwénola Bastide

Moi, Elles, Wang Jing : du 28 au 30/04, 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 27 au 29/05 au Théâtre Dijon-Bourgogne. Les 12 et 13/06 au centre culturel Anis Gras d’Arcueil. Le 27/11 au Centre d’art et de culture de Meudon. Le 10/12 au Théâtre d’Auxerre.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Les raisons de la colère

À l’Espace Jean Legendre de Compiègne (60), Charles Tordjman propose Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène de l’Espace Jean Legendre, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, mise en scène de Charles Tordjman : le 28/04, 20h30. Espace Jean Legendre, Place Briet Daubigny – rue du Général Koenig, 60200 Compiègne (Tél. : 03.44.92.76). Jusqu’au 30/06, le film de Sidney Lumet (Ours d’or au festival de Berlin), réalisé en 1957 avec Henry Fonda, est disponible gratuitement sur le site de France.TV.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rencontres, Cinéma, Rideau rouge

Desproges, un jour d’avril

En avril 1988, disparait Pierre Desproges. Humoriste, pamphlétaire de grand talent, il sévissait tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ce millénaire fort agité, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

desproges3

– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.

– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.

– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.

– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.

Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.

Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.

– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.

– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.

– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.

– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.

– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.

– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.

L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.

Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.

– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges décédé le 18 avril 1988, à (re)découvrir dans le Tout Desproges enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants délires en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. De mots en maux, un prince de la plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rideau rouge

Molière, une formidable école !

Au théâtre Artistic Athévains, à Paris, Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.

Au lendemain de la journée consacrée aux droits des femmes, il est peu d’affirmer que cette École fourbie par la plume de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.

C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe.
Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille
qu’il tient enfermée.

Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon,
à découvrir le monde…

Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse,
quittera son geôlier.

Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.

Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !

Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…

Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel

L’école des femmes, Frédérique Lazarini : jusqu’au 04/06, le mardi à 20h, le mercredi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h30, le samedi à 17h et 20h30, le dimanche à 15h. Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). En juillet durant le festival d’Avignon, au théâtre du Chêne noir.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Zucco, fureur et mort

Au Théâtre 14, à Paris, Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle et meurtrière cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie, comme celle du dramaturge décédé du sida à la fleur de l’âge. Entre violence et fureur de vivre, désir d’amour et de mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau du Théâtre 14, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux)qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Le texte tronqué, les éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. De l’auteur messin dont la mort s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, amour et désir de vie se fraient difficilement un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité. Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : jusqu’au 18/04, les mardi-mercredi-vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Musique/chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge

Jean-Louis Hourdin, bouleversant

Au Garage Théâtre, à Cosne (58), Jean-Louis Hourdin présente Le malheur innocent. Une « parlerie grave et joyeuse » où le comédien évoque la vie de Marianne, sa petite sœur trisomique. Un moment rare et beau, un « tombeau » de fraternité et d’amour.

C’est un lieu atypique que ce Garage Théâtre, en sortir de ville et bordure de campagne, où s’affairent à la mécanique le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou. Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

Lorsque l’on pénètre dans cet « atelier » désormais consacré au Verbe et à la Musique, on aperçoit un homme, assis au fond, dans le coin gauche. On reconnaît ce visage, cette silhouette, cette haute figure du théâtre, Jean-Louis Hourdin qui se risque là à un exercice très personnel et touchant. Sous le titre Le Malheur innocent, il se livre à une « parlerie grave et joyeuse » en mémoire, en l’honneur de sa petite sœur Marianne. La dernière d’une fratrie composée en deux mouvements : les années trente, les années quarante. Jean-Louis Hourdin est l’avant dernier. Ses parents voulaient absolument une fille pour remplacer leur aînée, tuée par le bombardement américain des usines de Billancourt, plusieurs années auparavant, alors qu’elle venait de mettre à l’abri ses frères et sœurs dans la cave de la maison.

Marianne, enfant de remplacement, naît trisomique. Si le médecin de la famille s’en rend compte immédiatement, il n’éclaire les parents qu’un an plus tard. Ils ont eu le temps de se rendre compte… Dès lors la petite fille est prise en mains avec patience, conscience, amour. Sa mère va lui apprendre à lire et à écrire, elle est intégrée dans une famille profondément catholique. Georges Hourdin, le père, est un grand homme de presse qui a fondé des journaux, un groupe très fertile. Un homme de foi, également. On ne dévoilera pas ici ce que nous dit Jean-Louis Hourdin. Il faut que chacun reçoive ses confidences au plus profond de son cœur. Il y a des documents, des films, et même une émission de télévision. Jean-Louis Hourdin lit des lettres, parle de sa mère, de son père. De Marianne. Une jeune fille des années 60 qui rêve d’écrire des chansons, lit Mademoiselle Ange Tendre et Salut les copains. Qui rêve aussi de se marier, d’avoir des enfants.

N’en disons pas plus. Ce serait abîmer ce moment extraordinaire d’une grande pudeur par-delà la « parlerie ». Marianne a vécu jusqu’à 78 ans. Pour les plus jeunes spectateurs, rappelons-le : Jean-Louis Hourdin appartient à la grande génération de l’école du TNS. Il a joué dès le milieu des années 60, notamment sous la direction d’Hubert Gignoux et signé des dizaines de mises en scène depuis le milieu des années 70. En Avignon, on n’oublie pas Léonce et LénaLiberté à Brême. Pour Marianne, ce « tombeau » de fraternité et d’amour ! Armelle Heliot, in Le journal d’Armelle

Le malheur innocent, Jean-Louis Hourdin : le 17/04, 20h30. Entrée libre, participation au chapeau. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Roger Planchon, artiste et pionnier

Ses mises en scène du Tartuffe de Molière ou du Henry IV de Shakespeare ont bousculé l’art de la mise en scène. Penseur et acteur infatigable de l’art théâtral, il est au cœur de la décentralisation en créant, à Lyon, le Théâtre de la Cité, futur TNP (Théâtre national populaire). Avec la complicité de Patrice Chéreau, plus tard de Georges Lavaudant et d’Alain Françon, Roger Planchon a affirmé la vitalité d’un théâtre d’art et du service public. À l’initiative de l’ENS et de l’IHRIM, en partenariat avec le TNP dirigé par Jean Bellorini, un colloque s’est déroulé du 1er au 03/04. Il a permis de mesurer l’apport incommensurable de l’artiste et du citoyen Planchon.

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », disait René Char. Ce vers du poète résistant, Roger Planchon (1931-2009), né dans une famille modeste, petit-fils de paysans ardéchois, s’en est emparé quand, au sortir de la guerre, il découvre le jazz et les poètes dans les nuits lyonnaises alors qu’il travaille comme simple employé de banque le jour. Autodidacte, il dévore tout ce qui lui tombe sous la main et, de poète en poète, s’intéresse au théâtre qu’il pratique, dans un premier temps, en amateur. À l’aube des années 50, il crée le Théâtre de la Comédie de Lyon. C’est le début d’une aventure artistique singulière, qui se prolongera avec la création du TNP de Villeurbanne, une aventure pionnière marquée par une effervescence théâtrale qui fait de Lyon l’autre épicentre d’envergure du théâtre avec Paris. Tenu du 1er au 03/04 sous l’égide de l’ENS (École normale supérieure) et de l’IHRIM (Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités), avec la présence précieuse de Michel Bataillon, collaborateur émérite de Planchon, le colloque a réuni un public nombreux et plus d’une dizaine d’universitaires dont les interventions pertinentes ont permis de mesurer l’apport toujours actuel et l’impact de cette ruche artistique, de cette histoire.

Articulé autour de Planchon, artiste, dramaturge, et de Planchon, directeur du TNP, ce colloque s’est tenu à un moment crucial, le nôtre, où le service public de la culture en général et du théâtre en particulier est attaqué de toutes parts, sommé d’appliquer dorénavant les critères de l’économie libérale pour pallier aux carences de l’État, à sa désaffection économique certes mais aussi politique. Se pencher sur la période Planchon, c’est saisir comment artistiquement, lui et sa génération ont bouleversé les esthétiques théâtrales à travers une relecture des classiques en repensant « la mise en scène comme une approche critique de l’œuvre ». La venue du Berliner de Brecht en France provoque un séisme dans le monde théâtral. Roland Barthes et Bernard Dort s’en mêlent. Les débats et controverses sont légion. Après avoir vu le Berliner, Planchon estime qu’il peut « annexer Molière jusqu’ici aux mains de la bourgeoisie ». La lecture critique de Planchon de Tartuffe permet de sortir Molière de mises en scène boulevardières.

En même temps qu’il met en scène, Planchon écrit, la Remise, pièce ancrée dans le monde paysan qui en ayant pour marqueurs la guerre de 14-18 et les guerres coloniales, s’inscrit dans l’Histoire du XXe siècle. De même que l’action du Cochon noir qui, pour se situer dans un village reculé de l’Ardèche, se déroule pendant les événements de la Commune. Planchon monte des classiques, Molière, Marivaux, Shakespeare ; mais aussi ses contemporains, Adamov, Vinaver… Directeur du Théâtre de la Cité qui deviendra le TNP, Planchon imagine un bâtiment au cœur de l’espace public où chacun peut y circuler. Ce qui frappe aujourd’hui encore, devant cette bâtisse aux formes brutalistes, ce sont ces enfants qui entrent et jouent sur le parvis et le perron, la piscine municipale dans les sous-sols du théâtre.

Planchon n’a jamais cessé de penser la question du public. Georges Lavaudant a rappelé combien cette question se posait à partir du plateau : « le plateau commande, après ça se diffuse partout », dans l’enceinte même du théâtre et au-delà. Mais « ne jamais oublier que la question du partage de cet acte poétique, la création théâtrale, convaincre les spectateurs relève de Sisyphe : il faut sans cesse recommencer pour convaincre les spectateurs de revenir. On n’y arrivait pas autant qu’on le désirait, mais je pense qu’on a rempli notre mission à plus de 70 % et c’est peut-être ce qui nous maintenait en alerte ». Aujourd’hui, il y a de quoi être en alerte quand on mesure combien il est facile de détruire tout ce qui a fondé le service public du théâtre. À l’heure où tous les signaux sont au rouge, retraverser cette histoire fondatrice s’avère indispensable pour continuer d’inventer, d’imaginer un théâtre d’art de service public renouvelé et se rappeler cette phrase de Planchon : « Pour éviter les risques qu’une étatisation ferait courir à la pensée, il est nécessaire de maintenir un libéralisme intellectuel en ne subventionnant que les créateurs. L’argent ne doit plus aller aux administratifs, aux gestionnaires de théâtre, aux commerçants ». Cette pensée n’est-elle pas d’actualité ? Marie-José Sirach

Le Théâtre National Populaire : 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

À l’ordre du jour, Vuillard et Bellorini

Au théâtre du Vieux-Colombier (75), Jean Bellorini propose L’ordre du jour. En adaptant le livre d’Éric Vuillard, le metteur en scène fait valoir l’écriture imagée de l’auteur et la pertinence de son point de vue historique sur l’implication du grand patronat allemand dans la prise de pouvoir d’Hitler. Un spectacle qui fera date

Le mariage entre grande industrie et nazisme commence dès 1933. Le spectacle, à l’affiche du Vieux-Colombier et interprété par les comédiens du Français, trouve des résonnances dans notre actualité. « Rire du pire, c’est s’armer contre lui », suggère Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP. L’ordre du jour, c’est le plan d’Hitler pour prendre le pouvoir en Allemagne et annexer l’Autriche dans la foulée. On connaît la suite. Cette adaptation reprend textuellement le livre d’Éric Vuillard, en regroupant plusieurs chapitres. À commencer par la réunion de 20/02/1933, entre Goering, Hitler et 24 industriels convoqués pour financer la campagne électorale du parti nazi.

Rythme, précision et image poétique

À la croisée de la littérature et de l’essai, dans L’Ordre du jour comme dans la dizaine de titres publiés à ce jour, Éric Vuillard a l’art d’embrasser la grande histoire à la loupe. Avec forces documents détaillés, il évoque les événements dans une langue vive, sans fioritures, avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique. Les descriptions des lieux, les caractères des personnages sont autant de didascalies pour une transposition théâtrale. L’acuité politique et la résonnance avec l’actualité de ce livre, prix Goncourt 2017, sont le support d’une mise en scène distanciée.

Sur l’air de valse Fliege mit mir in die Heimat (chanson composée par l’Autrichien Franz Winkler, connue en France sous le titre Étoile des neiges), trois acteurs et une actrice entrent en scène, en costumes trois pièces tristounets, longuement décrits. Ils représentent, à eux quatre, tous les participants, figurés par 24 paires de chaussures noires qui se reflètent dans un miroir. Grimés et masqués, ils semblent les pantins de Goering et Hitler. Ceux-ci sont joués par les mêmes interprètes, le corps surmonté de gigantesques têtes à leur effigie, ce qui fait ressembler les autres à une minuscule valetaille. La levée de fond est un succès : les Krupp, Opel, Siemens et 21 autres crachent au bassinet. Ils croient que les promesses du Führer, éloigner la menace communiste et rétablir l’ordre, permettront à chacun d’être « un Führer dans son entreprise ». Ce qui se réalisera, hélas, même pendant la guerre et au-delà. Ce préambule est suivi des épisodes qui mènent Hitler et ses complices à berner tout le monde, de Lord Halifax (président du Conseil de Grande-Bretagne) à Chamberlain et Daladier, pour aboutir à l’annexion de l’Autriche à la suite d’une série de chantages et de pressions exercés sur le chancelier autrichien Schuschnigg et son président Miklas.

Un quatuor bien orchestré

A la fois narrateurs et protagonistes, entre scènes dialoguées et récits, Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty font entendre cette triste saga. Ils sont tour à tour les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque entre 1933 et 1938, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : Goering, Hitler, Ribbentrop, Chamberlain, Sir Cadogan Goering, Ribbentrop, Alderman Mussolini Chamberlain, Daladier… Pour ce récit choral, un jeu de masques, maquillages, coiffures conçus par Cécile Kretschmar. Elle a réalisé plusieurs types de masques qui se superposent comme autant de mues de serpent. Une tête en papier mâché un peu plus grosse que nature recouvre, par exemple, un masque en silicone puis un troisième en tulle, seconde peau plus réaliste mais tout aussi étrange. Costumes, maquillages et artéfacts sophistiqués qui tendent vers l’expressionnisme dans l’esprit du cabaret des années 1930, sont aussi terrifiants que les carnavalesques et rudimentaires grosses têtes en papier mâché. On pense à Guignol, aux caricatures de Daumier, ou au Dictateur de Charlie Chaplin et aux Producteurs de Mel Brooks …

Il y a quelque chose de brechtien dans la mise en scène de cette farce sinistre, avec des parties chantées, des images qui se reflètent dans l’immense miroir à inclinaison variable, multipliant les points de vue et les personnages. La musique originale de Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty et les airs d’époque viennent en contrepoint ironique, certains morceaux joués en direct au violoncelle ou au vibraphone par Baptiste Chabauty. Nombre de scènes tournent le tragique en dérision, comme l’apparition de Schuschnigg en tenue de sport d’hiver, quand il va se mettre dans la gueule du loup au Berghof de Berchtesgaden. Ou, le 12 mars 1938, la venue à Downing Street de l’ambassadeur Ribbentrop en tennisman. Il accapare la conversation du déjeuner avec Sir Cadogan et Chamberlain, ce dernier n’osant pas l’interrompre alors qu’une note du Foreign Office lui apprend l’entrée des troupes allemandes en Autriche.

Coucou, les revoilà

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En guise d’épilogue on retrouve Gustav Krupp au printemps 1944. Gâteux, il est hanté par les fantômes des milliers de travailleurs forcés fournis par les SS… L’a-t-il été en réalité ? Les « 24 » ne sont pas le passé. Ils sont plus florissants que jamais, les Krupp, Opel, Siemens et consorts qui étaient de la partie en 1933. Ils ont été épargnés après la guerre, alors qu’ils y ont gagné gros, alimentés par la main d’œuvre des camps de concentration. Et leurs héritiers continuent de prospérer… Comment ne pas penser, en voyant ce spectacle, à ce qu’Éric Vuillard pointe du doigt : « Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. (…) S’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, il plie devant le bluff ».

Tirerons nous des leçons de l’histoire ? On en doute face aux mensonges que nous déversent les propagandes d’aujourd’hui, les appétits expansionnistes et guerriers des dirigeants actuels. « Le bluff, c’est certain, a encore de beaux jours devant lui. On n’écrit pas dans l’éternité, mais exposé aux événements ». Ce que dit Éric Vuillard vaut aussi pour le théâtre, pour cette mise en scène en particulier, remarquablement servie par l’équipe artistique et les comédiens du Français. Un spectacle qui fera date et nous renvoie au livre. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

L’ordre du jour, d’après Éric Vuillard. Adaptation et mise en scène, Jean Bellorini : jusqu’au 03/05, le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. Le Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). L’ordre du jour d’Éric Vuillard est paru aux éditions Actes Sud (160 p., 7€30).

Poster un commentaire

Classé dans Le conservatoire de Mireille, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Les silences de Faustine

Au théâtre de la Cité Internationale, à Paris, Faustine Noguès présente Psicofonia, silences d’Espagne. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement décrète l’amnistie générale. Fille de républicains espagnols, l’auteure et comédienne ravive le passé, donne visage et voix à une mémoire interdite. Un spectacle insolite, envoûtant et poignant.

Petit maillot rouge, couleur révolte et sang, visage tout à la fois grave et lumineux, Faustine Nogès invite d’emblée le public à se coiffer du casque audio à disposition sur leur siège. Pour un voyage peu banal dans les Silences d’Espagne, un retour dans le passé, une immersion totale entre paroles, musiques et sons… Nous mettons nos pas dans les siens, à la quête d’une histoire jusqu’alors tue et tuée, au plus profond de cavernes et ruines. Celles de Belchite, une ville totalement détruite pendant la Guerre d’Espagne, une ville martyre laissée en l’état comme Oradour-sur-Glane. Quand la comédienne fait silence, résonne alors dans les oreilles la « psicofonia », cette technique sonore qui fait resurgir des profondeurs les bruits et les ondes de ce lieu maudit. Alors est rompu le silence sur les atrocités commises durant la guerre civile, prélude aux horreurs de la seconde guerre mondiale. Au lendemain de la mort de Franco et au nom de la réconciliation, le gouvernement espagnol avait décrété en 1977 l’amnistie générale.

Depuis des générations, des combattants d’alors à la jeunesse d’aujourd’hui, le silence était de rigueur. Les anciens se font taiseux pour ne pas raviver les plaies, un secret mortifère qui devient traumatisme pour tous : la fille de républicains espagnols en fait l’amère expérience, comme tous les survivants et leurs enfants. « L’Espagne s’est construite sur un charnier contenant les corps de centaines de milliers de victimes de la répression franquiste », témoigne-t-elle. « Les cadavres réclament justice » à l’heure où la loi ouvre enfin la porte en 2022 aux jugements des crimes commis par les sbires du général Franco durant près de quarante ans.

Avec délicatesse et tendresse, entre humour et poésie, Faustine Noguès nous prend par la main et l’oreille (!) pour nous conter ses souvenirs d’enfance, les dialogues avec son grand-père, convoquant Federico García Lorca pour mêler l’intime à la grande histoire. L’enjeu ? Briser le silence, oser fouiller les fosses communes avec Esperanza pour « faire entrer le passé dans le champ de la mémoire et le regarder avec clarté ». Un spectacle d’une grande puissance évocatrice, d’une sidérante beauté, envoûtant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Psicofonia, silences d’Espagne, Faustine Noguès : jusqu’au 13/04, les jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le lundi à 20h. Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, 75014 Paris (Tél. : 01.85.53.53.85). Les 10 et 11/05 au théâtre d’Aurillac, du 04 au 25/07 au théâtre des Halles durant le festival d’Avignon.

Psicofonia, rompre le silence

Issue d’une famille de républicains espagnols, Faustine Noguès cherche à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste. Elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir le moindre indice lié à ce passé. Face à cet empêchement intime, elle se lance dans une enquête sur le parcours mémoriel de la société espagnole et découvre un pays encore en lutte pour sortir du silence et de l’oubli.

En espagnol, le terme psicofonía désigne une pratique consistant à enregistrer le silence dans des lieux dits hantés afin d’en révéler les présences invisibles. Forte d’une expérience sonore immersive, Psicofonía fait surgir des fantômes espagnols, traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre fantaisie et prise de conscience politique, Faustine Noguès mène une quête personnelle et collective : retrouver une mémoire égarée et interroger la nécessité universelle de la transmission mémorielle.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Olympe, féministe au temps présent

Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.

En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation« Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.

Une page d’histoire multiple

Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut

Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Musique/chanson, Pages d'histoire, Rideau rouge

Les recluses de Cadillac

Jusqu’au 26 avril, les Archives départementales de la Gironde présentent Effacées, l’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951). Une exposition sur une histoire peu connue, qui en dit long sur le sort réservé aux femmes et aux filles qui ne filaient pas droit sur un chemin plus qu’étroit.

© Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN //

À 35 km de Bordeaux, trône le château de Cadillac en plein cœur du vignoble. Si son apparition remonte au début du 17e siècle avec l’ascension du premier duc d’Épernon, son propriétaire et favori du roi Henri III, l’exposition aux Archives départementales de la Gironde nous retrace un tout autre récit. Qui démarre en 1822, le lieu acquis trois ans plus tôt par l’État qui en fait la première prison française destinées aux femmes jusqu’en 1891, puis un établissement de correction pour mineures jusqu’en 1951. Pour raconter ces 130 ans d’un enfermement au féminin longtemps passé sous silence, cinq archivistes dont Cyril Olivier, coordinateur des recherches, ont fouillé les rayons en quête de traces, forcément parcellaires. « Si l’on peut établir qu’environ 10 000 femmes ont été détenues au château de Cadillac, on ne connaît pas le nombre exact des pupilles. Certains documents livrent des indices tels une facture de menuisier pour la réfection de 140 cellules « cages à poules », explique Cyril Olivier. Après l’incendie d’une partie du château en 1928, on estime qu’une cinquantaine de jeunes filles y vivaient en permanence.

© Reproduction Jean-Luc Paillé / CMN //

L’intitulé de l’exposition se justifie à plus d’un titre : rares sont les documents produits par la prison comme la maison de correction qui ont été conservés. Certains bien qu’obligatoires n’ont sûrement jamais existé comme les dossiers individuels des mineures demandés en vain dans les années 1930 par une circulaire, alors que pointe le scandale des colonies pénitentiaires (1), indique l’archiviste. Restent les archives de la préfecture et de l’État quant aux coûts financiers et au maintien de l’ordre. « Grâce à ces traces administratives, on sait ce qu’elles mangent, ce qu’elles coûtent, ce qu’elles fabriquent. Les rapports annuels des directeurs ou des directrices nous renseignent aussi sur leurs emplois du temps, sur les mutineries ou les tentatives d’évasion ». En majorité déjouées, elles étaient nombreuses tant les conditions d’incarcération étaient terribles à l’image des punitions : diète, retenue sur salaire, camisole de force, lance à incendie, cachot… « Effacées », les prisonnières comme les pupilles l’étaient, vu le peu de considération de l’institution à leur égard. 

Le cas de Cadillac
Au tournant du 20e siècle, la prison devient l’une des trois écoles de préservation publiques destinées aux jeunes filles en France, avec celle de Doullens (Somme) et de Clermont (Oise). L’étude de l’établissement est assez récente. En 1987, la psychologue Béatrice Koeppel publie Marguerite B, une fille en maison de correction sur une jeune fille qui s’y est suicidé en 1950. En 2018, Anna Le Pennec consacre une thèse d’histoire aux Femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXème siècle (2). « Il y a deux ans, nous avons fouillé les archives afin de livrer un récit chronologique de l’établissement, sortir du prisme de Marguerite alors que bien d’autres pupilles ont mis fin à leurs jours. Livrer une vue d’ensemble au-delà des fantasmes », raconte Cyril Olivier. Ainsi, dans les années 1930, le ministère de la Justice charge le photographe Henri Manuel de rendre compte du quotidien d’une trentaine d’établissements pénitentiaires dont le château de Cadillac. « Si ses clichés relèvent de la mise en scène afin de donner une image positive du lieu, ils renseignent sur la vétusté du château, sur le fait que les pupilles participaient aux tâches ménagères comme au jardinage ».

Devenue école de préservation en 1905 puis institution publique d’éducation surveillée (IPES) en 1940, elle est destinée aux jeunes filles acquittées par la justice pour avoir agi sans discernement et placées jusqu’à leur majorité. D’autres y sont envoyées sur décision du père alors tout puissant. Vols, vagabondages, enivrements, relations sexuelles consenties ou non, parents déficients… Les motifs d’enfermement de ces mineures, issues des classes sociales les plus pauvres, sont multiples. Leurs conditions de vie au château sont effroyables au point qu’à la veille de l’adoption de l’ordonnance de 1945 qui actera le devoir de prévention vis-à-vis des mineurs, le docteur Blouin écrit : « Elles ne sont pas vêtues, leur cachot est un parc à cochons et leur dortoir un pigeonnier ». Il faudra attendre 1951 et le suicide de deux jeunes filles pour que l’établissement ferme enfin ses portes. L’exposition, riche de quelque 200 documents, des créations de l’artiste Agnès Geoffray et de diverses conférences, les sort de l’oubli. Vraiment, il était temps ! Amélie Meffre

 Effacées. L’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951) : jusqu’au 26/04, entrée libre et gratuite. Du lundi au vendredi 9h-17h, les samedi et dimanche 14h-18h. Archives départementales de la Gironde, 72 cours Balguerie-Stuttenberg, 33300 Bordeaux.

Une réalité historique à rapprocher du scandale du Bon Pasteur : l’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, tant en Irlande qu’en France.

(1) Sur la révolte des enfants du bagne de Belle-Île en 1934, on peut lire le formidable roman de Sorj Chalandon L’Enragé (Le livre de poche, 432 p., 9€90), dont Emmanuelle Bercot tourne l’adaptation cinématographique.

(2) Histoires de prisonnières, les femmes incarcérées dans les maisons centrales du sud de la France au XIXe siècle, Anna Le Pennec (Presses universitaires du Midi, 334 p., 25€00).

Pour aller plus loin : Marguerite B., Une jeune fille en maison de correction, Béatrice Koeppel (Hachette, 1987). Mauvaises filles. Incorrigibles et rebelles, Véronique Blanchard et David Niget (Textuel, 2016). Vagabondes. Les écoles de préservation pour les jeunes filles de Cadillac, Doullens et Clermont, Sophie Mendelsohn et Henri Manuel (L’Arachnéen, 2015). Vagabondes, voleuses, vicieuses. Adolescentes sous contrôle, de la Libération à la libération sexuelle , Véronique Blanchard (Les Pérégrines, 2019). La Révolte des filles perdues, Dorothée Janin (Stock, 2023). La violence dans les maisons centrales de femmes de Cadillac et de Montpellier au XIXe siècle, Anna Le Pennec  (Criminocorpus, 2015)

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Emérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Expos, La mêlée d'Amélie, Pages d'histoire