Les 25 et 26/09, à Alligny-en-Morvan (58), le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique fête son dixième anniversaire. Un original lieu d’histoire, qui mêle la petite à la grande. Du local au national, de la pauvreté paysanne aux riches familles parisiennes, un regard touchant sur des femmes au grand coeur et au bon lait.
« Allons les Morvandiaux, chantons la Morvandelle « , écrit le parolier Maurice Bouchor en 1903 ! Au coeur du parc naturel, à Alligny-en-Morvan dans la Nièvre, un lieu original la célèbre à sa façon, cette femme morvandelle au bon lait : le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Déjà, à l’orée du deuxième millénaire, le chansonnier ne s’y trompe pas et ne s’en laisse point conter. « Gardons ô mes amis, nos femmes près de nous, Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous », clame-t-il. Et de conclure sa complainte par un appel solennel aux fermiers qui triment sur des terres pauvres et aux forestiers qui usent leur force en alimentant la capitale en bois de chauffage, « Nos bûches qui s’en vont, Paris s’en chauffera, Nos gars et leurs mamans, Paris s’en passera » !
Comme l’illustre la chanson devenue hymne régional, le Morvan, longtemps, fut terre nourricière à plus d’un titre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et aux années 20, les Morvandelles réputées pour la qualité de leur lait servent de « nourrices sur lieux » aux enfants de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie parisiennes, aux bébés des cours princières en Europe. « Des milliers de jeunes mères vont ainsi quitter leur foyer peu de temps après leur accouchement pour aller allaiter un autre enfant que le leur », commente Sylvain Mathieu, alors président du Parc naturel régional du Morvan. Des noms de famille célèbres ? Les Rothschild, les Roosevelt et Wendel, les Coubertin et Brooglie, sans oublier Marie Guyot nourrice de Napoléon III…
Quant aux » nourrices sur place », jusque dans les années 1960 elles accueillent des dizaines de milliers d’enfants de l’Assistance publique, essentiellement parisiens, les « Petits Paris » comme ils étaient surnommés ! Parmi eux, un bébé de 7 mois devenu célèbre : en 1911, la famille Régnier, lui menuisier à Alligny, elle en charge du bureau de tabac, se voit confier Jean Genet. Entouré de bienveillante affection, jusqu’en 1924 : l’année où il est reçu au certificat d’études avec la mention « bien », l’année où il apprend qu’il est enfant de l’Assistance publique, l’année où il commet sa première fugue. Pour connaître ensuite sa première incarcération à la prison de la Petite Roquette, plus tard son placement – un terme policé pour ne point parler d’enfermement- à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, un bagne pour enfants près de Tours en Indre-et-Loire.
Au recensement de 1921, sur 1840 habitants, Alligny compte pas moins d’une centaine d’enfants en nourrice. Cette réalité, couplée aux traces laissées par son gamin prodige, explique pourquoi le bourg fut choisi comme lieu d’enracinement du Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Inauguré en 2016, il retrace cette activité nourricière dans sa dimension économique, vitale autrefois dans cette région pauvre, mais aussi dans ses aspects intimes, au plus près des enfants et des familles. Construit dans l’ancien hôtel de la Poste, il propose de cheminer à travers données historiques et témoignages familiaux, un long périple de la nourrice d’hier à l’assistante maternelle d’aujourd’hui. D’un espace l’autre, le visiteur déambulant comme dans une ruelle de village aux maisonnettes accueillantes, le parcours est riche en informations, touchant en émotions.
Les 25 et 26/09, à l’occasion de ses dix ans d’existence, le musée des nourrices se fait Passeurs d’histoire: deux jours de rencontres, débats et tables rondes, chansons et spectacles. L’occasion aussi de s’interroger sur l’enjeu d’une telle structure, comment en assurer le développement et la pérennité en ces temps troublés où culture et mémoire sont mis à mal sur tout le territoire. Yonnel Liégeois
Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique : ouvert du 18/03 au 15/11, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, fermé le samedi matin. À lire : Morvan terre d’accueil, terre nourricière / de l’Assistance publique au vivre ensemble (Cahiers scientifiques n°11, les 6èmes entretiens de Bibracte, 144 p., 15€). Le Bourg, 58230 Alligny-en-Morvan (Tél. : 03.86.78.44.05). Courriel : accueil@museedesnourrices.fr
De temps à autre, l’association des Amis du musée invite à randonner Dans les pas de Jean Genet. Un parcours sur les traces des lieux qui ont inspiré l’écrivain, du Captif amoureux à Notre dame des fleurs : la « maison d’ardoises » des Régnier, l’école des garçons avec la mairie à l’étage, l’église St Hilaire, la maison d’Antonin et Berthe la fille Régnier qui, à la mort de sa mère en 1922, recueillit le petit Jean.
Du 23/09 au 03/10 à Limoges (87), les Zébrures, festival des écritures et des créations théâtrales, fêtent la francophonie. Durant dix jours, la capitale du Limousin s’affiche comme la ville-monde de la planète francophone. Comme un temps de résistance aussi, à l’heure des budgets tranchés à la hache et des financements qui s’évaporent.
Il y a mille raisons de se rendre à Limoges : la découverte de la « ville rouge », lieu mythique de puissantes luttes ouvrières et siège constitutif de la CGT en 1895… La découverte de la ville d’art, reconnue mondialement pour ses émaux et sa porcelaine depuis le XIIème siècle… La découverte, enfin, de l’espace francophone imaginé il y a plus de quarante ans, sous l’égide conjuguée de Monique Blin et Pierre Debauche, alors directeur du Centre dramatique national du Limousin ! Reconnus aujourd’hui sur la scène théâtrale, de jeunes talents y ont fait leurs premiers pas : Robert Lepage, Wajdi Mouawad…
« Qu’un grand rendez-vous destiné aux auteurs et autrices dramatiques des cinq continents d’expression francophone puisse se tenir hors Paris constituait déjà un exploit, qu’il s’impose au fil du temps comme une référence mondiale pouvait relever de l’utopie ! », témoigne avec fierté Alain Van der Malière, le président des Francophonies. Désormais, aux côtés de la nouvelle Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts et du réseau actif constitué avec la Cité internationale des arts de Paris et La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, « il est absolument nécessaire de protéger cette halte singulière qui nous apprend ou nous rappelle cette manière poétique d’être au monde » selon le propos de Felwine Sarr énoncé en 2024. Aussi, pour les amoureux des belles lettres comme de la belle langue, le rendez-vous est immanquable : rencontres et débats, expos et lectures, musique et chanson, cinéma et théâtre sont au menu. Autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie et son pouvoir de création, de mots accouchés en mots bigarrés dans une riche palette multiculturelle !
Désormais rendez-vous incontournable à l’affiche de l’hexagone, les Zébrures, festival des écritures et des créations francophones, imposent leurs singularités langagières et leurs richesses culturelles. De la Belgique au Sénégal, de Haïti au Québec, de la Guadeloupe au Burkina Faso, du Liban à la Roumanie, du Congo à La Réunion, de la Martinique à la Slovaquie, de la Côte d’Ivoire au Pakistan, de la Jamaïque à la Corée du Sud, de la Turquie à la Serbie, du 23 septembre au 03 octobre, ils sont venus, ils sont tous là ! NON, PAS TOUS… « En dernière minute, nous avons dû annuler la programmation de Requiem pour un théâtre, une création proposée par une compagnie indienne pour laquelle les moyens nécessaires n’ont pas été rassemblés », constate amèrement Hassane Kassi Kouyaté, le directeur des Francophonies. « Dans un monde de crises et face à l’adversité financière, nous refusons de nous avouer vaincus : on nous prédit la disparition du théâtre ? Nous répondons par l’insoumission, nous allumons les feux de la résistance ». Et le maître burkinabè, descendant d’une famille de griots, de conclure « ce festival est plus que jamais nécessaire. Il est un miroir tendu à l’humanité (…), un espace où les peurs peuvent être nommées et les espoirs, même les plus utopiques, peuvent éclore ». Qui, entre résignation et combativité, sagesse et folie, a composé encore une fois, et malgré tout, une programmation très riche !
Outre la remise du Prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la dramaturgie francophone et du Prix RFI Théâtre, moult débats sont à l’affiche de cette 43ème édition. Les créations théâtrales qui scandent les temps forts du festival se déploient de la Maison des Francophonies à l’Espace Noriac, des Centres culturels municipaux à l’auditorium Sophie Dessus d’Uzerche, du Théâtre de l’Union au Grand théâtre de Limoges, du théâtre Jean Lurçat d’Aubusson au Centre international de la caricature et du dessin de presse de Saint-Just-le-Martel… De 5 à 25€ pour tous les spectacles, l’expérience initiée en 2024 est reconduite : les tarifs d’entrée sont libres, sans justificatif d’âge ou de ressources. En fonction des possibilités de chacun pour que toutes et tous, sans barrières ni frontières, puissent partir à la découverte d’autres horizons, osent emprunter ces chemins de traverse qui ouvrent à l’imaginaire, à l’autre, à l’ailleurs… Les Francophonies de Limoges ? Un hymne au Franc parler où l’on danse et chante le Tout-Monde selon le regretté Édouard Glissant, l’humanité créolisée et la fraternité partagée. Yonnel Liégeois
Les zébrures, festival des écritures et des créations francophones : du 23/09 au 03/10. La Maison des Francophonies, 11 avenue du Général-de-Gaulle, 87000 Limoges (Tél : 05.55.10.90.10).
« Le monde entier vient à Limoges pour créer de nouveaux espoirs en termes de création mais aussi d’ouverture des esprits et d’ouverture des cœurs (…) Limoges est le seul lieu de création théâtrale francophone (…) Notre objectif ? Que celles et ceux qui participent au festival en ressortent différents, qu’ils fassent toutes les découvertes qu’ils souhaitent. L’argent ne peut être un frein ».Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur
Au théâtre des Mathurins (75), Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie entre violence, amour et mort, un spectacle viscéral.
Sur le plateau des Mathurins, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.
La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux) qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !
De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie. Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.
Texte tronqué, éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent quelque peu dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. La mort de l’auteur messin s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha. En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité, amour et désir de vie se fraient non sans peine un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». Yonnel Liégeois
Roberto Zucco, Rose Noël : Du 21/09 au 28/12, chaque lundi à 20h.Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.
Au théâtre Paris Villette (75), dans le cadre du festival Spot, Benoît Giros présente La disparition de Josef Mengele. L’adaptation du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme. Le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, médecin et bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.
Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.
À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.
C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossi, photos Jean-Philippe Larribe
La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : les 07 et 08/09, 20h. Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tel. : 01.40.03.74.20).
À Saint-Arnoult-en-Yvelines(78), le plasticien Jérôme Mesnager investit la Maison Elsa Triolet-Aragon.Philosophe et professeur émérite à l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans l’emblématique collection La Pléiade : 15 ans de travail pour 5 volumes.
Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ? Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire: il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !
Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ? D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte» par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.
Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ? D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.
Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ? D.B. – Il me semble qu’« Aurélien» (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale» (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !
Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ? D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.
Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme… D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par Jean-Bertrand Pontalis, où un auteur est invité à écrire ce que lui fait penser et dire un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Louis Aragon, l’intégrale des œuvres romanesques : cinq volumes. Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest, Raphaël Lafhail-Molino, Bernard Leuilliot, Nathalie Piégay-Gros.
Elsa Triolet, l’intégrale de ses œuvres : seize titres, avec ses traductions théâtrales de Tchékhov (La cerisaie, La mouette, Les méfaits du tabac et autres pièces en un acte, Platonov).
Mesnager, le blanc en mouvement
Jérôme Mesnager entre en 1974 à l’école Boulle. En 1979, il suit les cours de bande dessinée d’Yves Got et de Georges Pichard, professeurs à l’École supérieure des arts appliqués Duperré. En 1982, il est l’un des fondateurs de Zig-Zag, un groupe d’une dizaine de très jeunes artistes en « zig-zag dans la jungle des villes » qui décident d’occuper la rue en dessinant des graffitis et, aussi, d’occuper brièvement, le temps d’une performance artistique, des usines désaffectées. Le 16 janvier 1983, il invente l’Homme en blanc, « un symbole de lumière, de force et de paix ».
Jérôme Mesnager, Da balaïa, 1989, acrylique sur toile, 210 × 390 cm
Cette silhouette blanche aussi appelée « Corps blanc » ou « l’Homme blanc », Jérôme Mesnager l’a reproduite à travers le monde entier, des murs de Paris à la muraille de Chine. Il peuple les murs de la ville de ses silhouettes libres et en mouvement qui transforment l’espace urbain en terrain poétique. traversent frontières et supports. « Je fais des tableaux et la toile, c’est le monde ». Fresques, rues et fragments urbains : partout, Mesnager fait surgir une légende discrète qui rappelle que l’art peut naître sous nos pas.
Exposition Jérôme Mesnager : jusqu’au 26/04, tous les jours de 14h à 18h. Le moulin de Villeneuve, Maison Elsa Triolet-Aragon, Rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).
Le moulin de Villeneuve
Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple Aragon-Triolet en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. Régulièrement, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…). Suite aux intempéries d’octobre 2024, la Maison a été durement touchée par les inondations. Plus d’un mètre d’eau a inondé les lieux : le rez-de-chaussée du musée (la cuisine du couple, le bureau d’Aragon et le grand salon), la librairie-boutique, les espaces d’expositions. L’association sollicite donc tous les soutiens, quel que soit leur montant, afin de préserver ce formidable legs et d’entamer au plus vite une nouvelle page de l’histoire du moulin de Villeneuve. Y.L.
Au Garage Théâtre, à Cosne-sur-Loire (58), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.
Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.
Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.
Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité.
Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Le projet Barthes, Sylvain Maurice : le 28/08, 21h00. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères-Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Réservation : 06.26.75.38.39/ le.garage.theatre@gmail.com)
« Écrire le théâtre d’aujourd’hui », telle est la devise de la Mousson d’été qui, jusqu’au 27/08, se déroule en l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54). Sous la direction artistique de Véronique Bellegarde, un festival original avec moult pépites à l’affiche.
En août 2025, la Mousson d’été, l’instigatrice de ces fameuses « rencontres théâtrales internationales », célébrait son 30ème anniversaire ! Au fil du temps, la manifestation s’est imposée comme le rendez-vous incontournable des nouvelles écritures du théâtre. Dans un contexte encore bien particulier pour cette nouvelle édition qui, jusqu’au 27 août, se déroule au cœur d’une crise climatique, sociale et internationale, durable… Avec moult incertitudes au tournant mais aussi, toujours, la rage de vivre et de changer ce monde qui a fait son temps.
« C’est en 1995 que germa dans l’esprit de Michel Didym l’idée de créer en Lorraine une manifestation dont l’objet serait moins le spectacle à proprement parler, à l’instar d’autres festivals d’été, que l’exploration, passionnée mais sérieuse, de la production des auteurs du théâtre contemporain », rappelle l’historique de l’événement. « Pendant une semaine, à la fin du mois d’août, des textes inédits y seraient présentés sous des formes souples et légères : lectures, mises en espace, cabaret… ».
Pari osé, pari gagné ! Cette année encore, entreuniversité d’été et mises en espace-lectures programmées, la Mousson propose une suite de temps forts exceptionnels où le public, en toute convivialité, dialogue avec auteurs et metteurs en scène. Avec à la clef moult textes à découvrir, français et étrangers, à l’affiche demain sur les scènes européennes, servis par des interprètes de qualité et en présence d’auteurs aux diverses nationalités :
■ Et le monde resplendit d’Angus Cerini (Australie), dir. Véronique Bellegarde. Texte traduit par Dominique Hollier avec le soutien de la Maison Antoine Vitez. ■ Une fin de Sébastien David (Québec), dir. Lélio Plotton, dramaturgie Lola Molina (Théâtre de poche européen), avec les amateurs du bassin mussipontain. ■ Madame Yamamoto est encore là de Dea Loher (Allemagne), dir. Aurélie Van Den Daele (Théâtre de l’Union, CDN). Texte traduit par Laurent Muhleisen avec le soutien de la Maison Antoine Vitez. ■ L’homme en son jardin de Ludovic Longelin (France), dir. Lélio Plotton. Texte lauréat de l’Aide Nationale à la Création. ■ Nous avons peur Nous apprenons à compter de Jana Milivojević (Serbie), dir. Cédric Gourmelon (Comédie de Béthune, CDN). Texte traduit par Karine Samardzija avec le soutien de la Mousson d’été. ■ Insectes d’Oriol Morales i Pujolar (Catalogne), dir. Véronique Bellegarde. Texte traduit par Laurent Gallardo avec le soutien de la Maison Antoine Vitez. ■ Golgotha de Jorge Palinhos (Portugal), dir. Clémence Coullon. Texte traduit par Marie-Amélie Robilliard avec le soutien de la Maison Antoine Vitez. ■ Où va-t-on quand on part de Nikolina Rafaj (Croatie), dir. Camille Dagen (Cie Animal Architecte). Texte traduit par Nicolas Raljevic. ■ L’Apparition de Sandrine Roche (France), dir. Stanislas Nordey. Texte lauréat de l’Aide Nationale à la Création. ■ Les multiples voix de mon frère de Magdalena Schrefel (Autriche), mise en ondes par Laurence Courtois pour France Culture
Spectateur néophyte ou averti, chacun est le bienvenu : de l’art à portée de tous dans une authentique ambiance de partage et de dialogue. Venez, venez donc à la Mousson d’été, dans le fabuleux décor de l’abbaye des Prémontrés ! Une semaine durant, elle vous donnera des nouvelles du théâtre du monde. Yonnel Liégeois, photos Boris Didym
DU GRAND ART AU CŒUR DE L’ÉTÉ
« L’année 2026 est marquée par un contexte politique et social difficile. Le domaine de la culture est fortement touché.Cette édition de la Mousson met en lumière une nouvelle génération de jeunes dramaturges européen·ne·s : serbe, croate, belge, catalan… Leurs œuvres singulières et percutantes portent des forces de résistance sensibles et ancrées. Ces auteur·rice·s appréhendent le monde sans naïveté, avec ironie et subtilité. Des sujets graves sont traités avec une douceur apparente et de la drôlerie ».
« Les inquiétudes et défis qui traversent le monde d’aujourd’hui transparaissent dans les textes : l’artificialisation de la société, l’hyperconnectivité, la destruction de la planète, l’avenir des agriculteur·rice·s, les conflits armés et la recherche sous-jacente d’alternatives. Les auteur·rice·s y font écho à travers des fictions qui laissent apparaître notre vulnérabilité et nous invitent à résister, en redonnant sa place à la nature, en faisant entendre des voix dissidentes face à la violence d’état ».
« L’écoute acérée de l’autre apparaît comme une urgence, une valeur essentielle. Une synergie, emmenée par la troupe artistique éphémère, se scelle autour de ces nouvelles écritures. Un esprit passionné, joyeux et convivial, souffle sur la magnifique Abbaye ». VéroniqueBellegarde, directrice artistique
Place de Beauce à Orgères (28), la compagnie Dérézo présente Par les bouches. Un spectacle atypique, où se mêlent senteurs des mets et parfums des mots. Entre saveurs gastronomiques et plaisirs littéraires, un buffet pour gourmets et gourmands.
Une quarantaine de convives, ni plus ni moins… Deux longues tablées face à face, une serveuse Madame M (comme j’m la bonne chère, pas la publicité décadente de la télévision…) et un serveur Monsieur R (comme je Respire huiles et épices…), Mathilde Velsch et Robin Le Moigneen tabliers bigarrés et bizarrement toqués à la manière de tout maître aux fourneaux ! Face à chaque invité, veillent au grain verre à pied et gobelet, une belle assiette et de mystérieuses fioles en surplomb. Jouez hautbois, résonnez musettes, s’ouvre le bal imaginaire des couteaux et fourchettes. Pour et Par les bouches, la première dégustation est avancée : jeux de langues et jeux de mots vont alors s’enchaîner, près d’une heure durant. Une manière originale de se mettre en bouche les ultimes plaisirs de sa cuvée estivalière !
Follement alléché, succombant à la tentation, Chantiers de culture l’a testé mais aucune lubrique potion ni dessous de table ne l’obligeront à dévoiler le menu. Il restera bouche cousue, c’est la surprise de la cheffe ! Miske Alhaouthou, d’origine comorienne, mêle avec délice sucré et salé, doux ou épicé, petites gâteries et grosses bouchées. Le bonheur n’est plus dans le pré, c’est celui du palais où nez et bouche sont élus prince et princesse d’honneur, seigneurs des senteurs ! Au royaume des gourmets et gourmands, chauds ou froids défilent mets et boissons aux multiples arômes, à chacune et chacun de découvrir et savourer leur texture, leur origine, leur goût : de la betterave au chocolat, de la cardamone au piment, de la châtaigne à la noisette, des huiles diverses aux sauces colorées… Un vertige culinaire, dans la bonne humeur et la convivialité où chaque convive a droit à la parole en aparté, est incité à partager découvertes et affinités avec voisine ou voisin de tablée !
La bouche, reine invitante pour ce spectacle atypique aux étranges couleurs, exhale aussi des parfums singuliers. Fille et garçon, serveurs attentionnés, les deux pétillants comédiens ne se contentent point de passer les plats. Tour à tour, pendant ou entre les services, ils déclament des propos d’hier ou d’aujourd’hui, mi-figue mi-raisin, entre humour et sérieux. De la Psychanalyse de la gourmandise de Gisèle Harrus-Reverdi aux Propos du cannibalisme Tupinamba d’Hélène Clastres, de Claude Olievenstein avec son Écrit sur la bouche au Pourquoi Sorcières ? de Xavière Gauthier, de Vous faîtes voir des os du ténébreux poète d’antan Scarron à L’os dans la gueule du crocodile ou Le phallus du psychiatre Nicolas Dissez… Et d’autres encore, écrits divers et variés qui titillent les papilles sur les multiples interprétations (culturelles, géographiques, politiques, linguistiques, éthiques…) de ce que l’on appelle communément goût, qui pimentent la sauce de ce récital gastro-littéraire qu’il fallait penser et imaginer !
Metteur en scène de la compagnie Dérézo sise à Brest, fervent attablé comme ses acolytes, Charlie Windelschmidt a déjà goulûment mitonné quelques savoureux plats artistiques : Le petit déjeuner,Apérotomanie… À chaque fois, un hymne à la dive bouche, solide-liquide-volatile-expressive, qui tente ainsi de mettre l’eau à la bouche d’un public peu habitué à franchir la porte des théâtres, de le convaincre à ne point faire la fine bouche mais à mettre les bouchées doubles pour oser le premier pas. Du théâtre de rue d’un nouveau genre assurément, à table bien évidemment ! Une totale et vraie réussite, quand la culture se partage et se déguste aussi plaisamment. Yonnel Liégeois, photos Dérézo
Par les bouches, Charlie Windelschmidt : le 23/08, 18h30 et 20h30. Place de Beauce, 28140 Orgères-en-Beauce (Réservation obligatoire : 07.56.06.06.56). Le 09/10, en la commune de Bannalec (29).
Le 06/09 à la Moulinette de Logonna-Daoulas (29) et le 11/10 à Beaupréau-en-Mauges (49), la compagnie Dérézo vous invite à sonPetit déjeuner. Le 10/10, même lieu, à son Apérotomanie.
Au théâtre de La Huchette (75), Xavier Simonin présente Oreille Rouge. L’adaptation à la scène du livre d’Éric Chevillard, au titre éponyme : le séjour, vrai ou rêvé, d’un écrivain invité en résidence en terre d’Afrique. Entre humour et sérieux, un récit follement déjanté.
Non, Xavier Simonin n’est pas vraiment seul sur l’étroite scène de la Huchette. Dans les cintres, miniatures, pendent les animaux emblématiques de la savane africaine : la girafe, le lion, et surtout l’hippopotame ! C’est important l’hippopotame, comme le point.fr de la publicité débile à la télévision… Écrivain casanier, plutôt allergique aux voyages selon l’auteur Éric Chevillard, il accepte pourtant la proposition d’une résidence d’écriture au Mali. En fait, il n’a pas besoin de partir au loin pour écrire, il sait que le « Peul est Peul à cent pour cent, Peul des pieds à la tête, et Massaï jusqu’au bout des ongles ». Il s’appelle Jules ou Alphonse, peu importe, le susnommé Oreille rouge a glissé dans son bagage un petit carnet de moleskine noire, avec un élastique s’il vous plaît… Pour recueillir son grand poème sur l’Afrique !
Tantôt le narrateur, tantôt l’écrivain voyageur, Xavier Simonin est avant tout cet occidental convaincu de la haute estime envers lui-même, de son savoir, de ses compétences. Trépignant et sautant sur scène, sa longue écharpe de baroudeur autour du cou, il chemine de baobab en baobab, d’une rive à l’autre du fleuve Niger. En quête de l’hippopotame, son guide Toka l’a alerté sur la majesté et la puissance de l’animal, les spectateurs étaient prévenus, c’est important l’hippopotame ! D’un humour ravageur, le récit d’Éric Chevillard révèle toute sa verve et son impertinence sous les traits du grand escogriffe de Simonin : le portrait d’un Européen imbu de sa personne, nourri de phantasmes et de clichés sur l’ailleurs, Fier de coucher sur le papier des proverbes africains de son cru, d’une portée hautement prophétique et poétique, tel « le sol d’Afrique est ocre et paille, il est aussi jonché d’ordures ». Osez le suivre sur les pistes de brousse, une escapade au Mali peu banale à savourer ! Yonnel Liégeois, photos Maryannik Delhiou
Oreille rouge, Xavier Simonin : jusqu’au 29/08, du jeudi au samedi à 21h. Le Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99). Le récit d’Éric Chevillard est disponible aux éditions de Minuit (121 p., 8€50).
En ce mois d’août fort ensoleillé, entre agitation et farniente, inédits ou rééditions de poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection littéraire. Des sagas islandaises (Jon Kalman Stefanson) aux légendes américaines (Éric Vuillard), de la Finlande en guerre en 1939 (Olivier Norek) au Paris occupé des années 40 (Philippe Collin)… Pour finir le voyage, entre délires de comédien (Pierre Notte) et soubresauts sociétaux (Emmanuelle Heidsieck), avec deux petits ouvrages fort incongrus dans le paysage éditorial ! Yonnel Liégeois
Près de 500 pages, une foultitude de personnages, des histoires entremêlées, une langue qui tangue entre l’épique et le poétique, des figures romanesques au tempérament finement ciselé et trempé : Corps célestes à la lisière du monde se révèle bonheur de lecture ! Aux lecteurs coutumiers de l’auteur islandais, l’affirmation est banale évidence, pour tous les autres pressez-vous de déguster le dernier ouvrage de Jon Kalman Stefansson…
Nourri des riches et multiples contes et légendes qui font de la saga un authentique genre littéraire en son pays, le romancier nous plonge justement au cœur d’un événement tragique survenu en 1615 : leur navire échoué sur les côtes islandaises, le massacre de baleiniers espagnols par la population locale ! Le narrateur, le révérend Pétur entouré de sa gouvernante Dorothéa, partagé entre aspirations célestes et désirs de la chair, conte cet effroyable épisode en même temps qu’il écrit de la poésie et traduit textes de lois ou traités scientifiques. Entre ciel et terre, voies du Seigneur et chemins glaciaires, soubresauts de la Réforme et condamnation de Galilée, la plume de Stefansson marie forces physiques et questions métaphysiques, chants poétiques et fulgurances historiques. Un livre aux multiples entrées, une époustouflante élégance d’écriture, des beautés de la nature aux cruautés des terriens, des sources chaudes aux plaies sanguinaires, entre doutes existentiels et convictions humanistes, une odyssée volcanique ! Et pour preuve de la vitalité de la littérature islandaise, Chantiers de culture vous invite à lire aussi La fin du voyage d’Arnaldur Indridason : Jonas et Keli, la destinée tragique d’un brillant poète et d’un jeune berger.
Du grand Nord au grand Ouest américain, Éric Vuillard nous oblige à faire un grand bond géostratégique ! Par l’entremise de deux personnages emblématiques, Billy the Kid et Buffalo Bill ! Comme à l’accoutumée pour l’auteur, deux ouvrages petit format, quelques 150 pages l’un et l’autre mais de grande portée… L’auteur s’emploie à casser les mythes, à révéler la véritable histoire de ces conquérants américains, capitalistes avant l’heure, qui exterminent les populations autochtones, confisquent les terres et qui inventent des figures de truands pour masquer leur propre violence. Au nombre desquelles le fameux Billy The Kid dont on n’est même pas sûr du nom, un simple orphelin parmi Les orphelins, un « desperado » fauché à 21 ans… Comme on ne sait pas grand-chose de lui, journaux-romans-chansons se sont chargés d’inventer son histoire, de lui bâtir une légende que Vuillard décortique avec maestria. Un pauvre gamin, un dollar et cinquante cents seulement au fond de ses poches… Les nantis peuvent se réjouir, leur magot est à l’abri, le cirque financier et médiatique peut tromper sous grand chapiteau le peuple en quête de héros. Tel Buffalo Bill dans Tristesse de la terre, peut-être le plus grand tueur de bisons mais surtout l’ignoble mystificateur de l’authentique massacre des indiens ! D’une plume aussi acerbe qu’acérée, Éric Vuillard démonte avec brio la légende, la mascarade de l’homme emperruqué qui fit spectacle de la conquête de l’Ouest : un alcoolique sur destrier paradant sur la piste de son gigantesque barnum pour « falsifier l’Histoire américaine » sans honte ni scrupule !
Il est des pages d’histoire, des combats plus vertueux et valeureux qu’Olivier Norek narre avec puissance et grand talent ! Auteur reconnu de romans noirs encensés par la critique, il signe avec Les guerriers de l’hiver un magistral roman historique. Son héros ? Simo Häyhä, figure légendaire en Finlande, militaire tireur d’élite, quand son pays s’opposa à l’invasion soviétique en plein hiver 1939… 180 millions d’habitants contre 3 millions d’âmes, le gros ours pensait terrasser le nain en un banal aller-retour, mal lui en prit ! La petite armée tient bon, maîtrise à la perfection son terrain de luttes, d’immenses forêts – d’impressionnantes chutes de neige – des températures à – 50 degrés, des hommes vaillants et courageux qui infligent de lourdes pertes à l’ennemi, le stoppent dans sa progression. En vérité, c’est tout un peuple, les femmes aussi, qui défend son honneur et son territoire, qui plie mais ne rompt pas, une authentique épopée à hauteurs d’humains qui font corps avec la nature, se battent en conscience et pour de hautes valeurs : liberté et justice. Un affrontement si honteux que l’Union Soviétique en raya les traces dans les manuels d’histoire russes ! Un roman fulgurant, un face à face poignant avec les horreurs de la guerre quand les hommes gèlent véritablement sur place, ses lâchetés et ses actes héroïques, un livre magistralement terrifiant en écho à une actualité brûlante sur les berges du Dniepr.
Un conflit meurtrier mais localisé, sans commune mesure avec la guerre mondiale de 39-45, l’invasion de la France en 1940 et l’occupation de Paris par les forces allemandes… « Partout, le couvre-feu est de rigueur, sauf au grand hôtel Ritz », l’emblématique établissement parisien où le réputé Frank Meier fait office de barman ! Le repère des plus hautes autorités du Reich, celui aussi de l’élite parisienne (Cocteau, Jean Marais), de certains truands (Lafont) ralliés à la solde des nazis, voire de personnalités proches de l’occupant : Coco Chanel, Sacha Guitry… De cette époque agitée, sans jamais quitter l’enceinte du bar du Ritz, le producteur de radio et journaliste Philippe Collin fourbit un étonnant roman entre rires et larmes, petits arrangements avec les teutons et traque des juifs. De page en page, Meier, une figure authentique, émigré autrichien et ancien soldat de 14-18, réputé sur la place de Paris pour son art du cocktail, égrène ainsi son quotidien de juin 40 à août 44, fort d’un terrible secret : il est juif. De l’attentat raté contre Hitler fourbi dans les salons du Ritz à l’arrestation dramatique de l’épouse du directeur, de la sympathie dévolue à Pétain jusqu’à sa détestation, de la fabrique de faux passeports à la cache dans les sous-sols de l’hôtel de biens appartenant à des familles juives en exil ou déportées, Collin excelle dans l’art de mettre en scène la tragédie humaine. D’un lieu clos jusqu’aux faubourgs de Berlin, de la petite à la grande histoire, d’une civilisation en perdition jusqu’à sa libération, une fresque époustouflante.
Pour retrouver sourire et joie de vivre, un seul remède : déguster L’acteur, ça se saurait s’il servait à quelque chose, paradoxe, un long titre pour un ouvrage d’à peine 75 pages ! Pierre Notte, l’homme de théâtre, délire avec humour, entre délicatesse et tristesse, sur son métier de comédien : aspirations et désillusions, tendresse et férocité du public, complicité et mesquineries de la prétendue grande famille du théâtre… Sa peur aussi à l’heure d’entrer en scène, l’envie de fuir autant que de savourer le plaisir à s’offrir en pâture sous le feu des projecteurs. Long poème en prose, l’ouvrage est avant tout une ode au spectacle vivant où l’interprète peut jouer à « travestir, dénoncer, interroger le monde », convoquer sur scène les monstres comme les héros ou les naufragés de la vie, les humiliés et les offensés. Une écriture limpide, des propos enflammés ou désespérés, entre le bonheur d’une représentation réussie et la solitude du temps d’après lorsque les applaudissements se sont tus, lorsque le rideau est tombé. Au terme de la lecture, une conviction s’impose : « non essentiel » peut-être l’exercice de la scène, pourtant vitale l’expérience théâtrale !
Comme il est vital de faire échec aux faux-semblants, aux faux-culs, aux fausses raisons de paraître avant que d’être… Dans un petit village du sud de la France, en cette année 2078 quelques individus l’ont bien compris : au lendemain de la catastrophe planétaire, il est urgent de faire table rase de l’ancien monde, oser se réinventer en bannissant modes de vie et manières d’être du temps d’avant. Une mission que s’octroient certains jeunes adultes en charge de rééduquer quelques papis et mamies d’un âge plus qu’avancé, mal formatés Depuis la nuit des temps… En 2032, l’extrême droite a conquis le pouvoir, une période suivie d’une atroce guerre civile pendant vingt ans : c’est la catastrophe, « l’effondrement » selon la terminologie des survivants. D’où l’enjeu désormais de vivre autre chose, autrement ! En changeant le langage d’abord : changer le nom des lieux, les prénoms, bannir les sigles. Avec une sacrée dose d’humour noir, Emmanuelle Heidsieck compose un fantasque roman d’anticipation. Dénonçant au fil des pages les méfaits du néolibéralisme en tout domaine (profit, chômage, inégalités sociales) sous couvert de belles formules, telles rupture conventionnelle, départ volontaire, aide au retour à l’emploi… D’entretien en entretien avec les anciens, un possible autre se fait jour où l’on ose parler autrement. Pas simple, mais l’utopie seule offre des raisons de vivre, Heidsieck nous invite à les lire !
Corps célestes à la lisière du monde, Jon Kalman Stefansson (Christian Bourgois, 476 p., 24€). La fin du voyage, Arnaldur Indridason (Métailié, 252 p., 21€). Les orphelins, Éric Vuillard (Actes Sud, 163 p., 20€90). Tristesse de la terre, Éric Vuillard (Actes Sud, 158 p., 7€30). Les guerriers de l’hiver, Olivier Norek (Michel Lafon, 447 p., 21€95). Le barman du Ritz, Philippe Collin (Le livre de poche, 471 p., 9€90). L’acteur ça se saurait s’il servait à quelque chose, Pierre Notte (Les solitaires intempestifs, 76 p., 14€). Depuis la nuit des temps, Emmanuelle Heidsieck (L’attente, 138 p., 14€50).
Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’été à Blaise Cendrars. Alchimiste du verbe, aventurier, combattant de la Grande Guerre, voyageur, compagnon de route de ceux qui incarnèrent la modernité, il semble avoir vécu plusieurs vies.
On n’aura jamais fini de faire le tour de l’œuvre de Blaise Cendrars (1887-1961). Une œuvre riche, foisonnante, pleine de surprises et de paradoxes, à l’image de sa vie — de ses vies, serait-on tenté de dire. Étrange homme de lettres, qui fut un poète novateur et un romancier de l’aventure, un conteur pour la jeunesse et un magicien des signes. Chantre de la modernité assurément, celui qui écrivait : « La poésie date d’aujourd’hui ». Ce qui ne l’empêcha pas d’entretenir avec cette modernité — et ceux qui l’incarnaient au premier chef — des rapports parfois conflictuels.
Paradoxal Cendrars, qui accède aux épiphanies de la mystique par une exploration du monde, dans son immanence radicale et sa matérialité essentielle. Il aura pratiqué tous les genres littéraires, se sera intéressé à tous les arts, en particulier la peinture et le cinéma. D’une curiosité sans limite, il voyagea, par le train, le bateau ou la plume, de New York à la Sibérie, de l’Afrique au Brésil. Chez lui, le voyage n’est pas seulement l’occasion qui suscite l’écriture, mais une manière d’être au monde, de vivre et d’écrire tout autant. Car le bourlingueur ne doit pas faire oublier l’alchimiste du verbe, travailleur acharné et expérimentateur à la fois. Aventurier, combattant de la Grande Guerre, voyageur, compagnon de route de ceux qui incarnèrent la modernité, tout en se tenant à distance de tous les mouvements constitués, Cendrars semble avoir vécu plusieurs vies.
C’est sans doute l’image du phénix qui lui correspond le mieux, lui qui affirmait « écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres ». Il y a tout juste 50 ans, la revue accueillait Cendrars pour la première fois. L’idée était neuve et, depuis, elle a frayé son chemin. En un demi-siècle, la réception de l’écrivain et de son œuvre a été bouleversée. La mise au jour de ses archives, la révélation d’inédits secrets, une flambée de recherches internationales, l’établissement d’éditions critiques ont fait bourlinguer les idées reçues sur Cendrars. Ce nouveau numéro d’Europe invite à faire le point sur les nouvelles formes de sa présence, car la lecture aussi est une spirale. À quel endroit de la courbe le phénix niche-t-il aujourd’hui ? Jean-Baptiste Para, directeur éditorial
En la cour d’honneur du château de Grignan (26), Robin Renucci présente L’école des femmes. Avec François Morel dans le rôle-titre, entre humour et sérieux, une mise en scène pétillante de la pièce de Molière à l’heure où la jeune Agnès conquiert la liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.
En ces temps où les droits des femmes sont encore plus et mieux à défendre et soutenir, la pièce de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né ! En la cour d’honneur du château de Grignan, sous la baguette de Robin Renucci, avec force et puissance, les femmes sont à bonne École !
Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi d’encadrer la donzelle de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés, le quinquagénaire entend bien parachever l’éducation de la poulette en sa basse-cour. Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, ce despote absolu.
Après L’avare en 2023 (Le Cid en 2024, Le barbier de Séville en 2025), c’est à nouveau Molière qui se joue à ciel ouvert et guichets fermés en cette 39ème édition des Fêtes nocturnes, qui fait le bonheur des festivaliers massés sur les gradins, comme chaque été ! Directeur de la Criée de Marseille, Robin Renucci l’avoue, la pièce de Molière lui semble de pleine actualité. Pour donner corps à son propos, il a fait le choix d’un dispositif scénique fort éclairant ; une maison de bois, isolée et vétuste, la cellule idéale pour femme à écarter de tout regard. Le malotru qui veille à la bonne exécution de son projet ? François Morel, qui impose sa présence de toute sa superbe, humour et mimiques assumées, qui révèle dans le clair-obscur drômois sa parfaite maîtrise de l’alexandrin ! La joute verbale soulève rires et exclamations, les spectateurs jubilent. Jeunesse en bandoulière, petite moue de l’une et vivacité de l’autre, Juliette Cahon (Agnès) et François Deblock (Horace) ne s’en laissent point compter, ils offrent belle réplique au monstre de scène.
« Votre sexe n’est là que pour la dépendance, du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité.
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne.L’une en tout est soumise à l’autre, qui gouverne »
Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté. Au tableau final, la baraque se déglingue et tombe en ruines, chaînes brisées, Agnès s’ouvre à la vie et à l’amour. D’hier à aujourd’hui, de beaux jours pour demain ! Yonnel Liégeois, photos Chadam Com./G. Thevenet
L’école des femmes, Robin Renucci : Jusqu’au 22/08, du lundi au samedi à 21h. Château de Grignan, 23 rue Montant au Château, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65). L’école des femmes, Molière (Folio Gaimard, 176 p., 3€20).
Mme de Sévigné, sa fille au château
En ce 400ème anniversaire de la naissance de Madame de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal le 5 février 1626, il était bienvenu de marquer combien la vie de la marquise est intimement liée au château de Grignan où elle décéda en 1696. Elle fera trois séjours dans la Drôme, d’une durée totale de quatre années. Pour cause, sa fille Françoise devenue comtesse de Grignan par mariage… Entre-temps, deux ou trois fois par semaine, elle ne cessera de lui envoyer des lettes, pas moins de 319 ! Une abondante correspondance pour combler le vide causé par la séparation, lui exprimer son immense affection, lui partager la vie de la cour… Depuis 1996, se tient d’ailleurs chaque été le fameux Festival de la correspondance : une manifestation culturelle pour célébrer l’art épistolaire, s’attachant aux correspondances de toutes les époques et sous toutes ses formes, des plus traditionnelles aux plus contemporaines. Reconstitués pour la première fois dans leur intégralité, agrémentés de tableaux, gravures et manuscrits.les appartements de la marquise au château sont désormais accessibles à la visite. Outre une plongée dans l’histoire du XVIIème siècle, la rencontre inattendue avec une oeuvre épistolaire d’une incroyable richesse ! Y.L.
Lettres choisies, Mme de Sévigné (Folio Gallimard, Texte établi par Roger Duchêne, 752 p., 11€20)
Le 3 août 1954, Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette, décède en son appartement parisien, place du Palais Royal. Née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), moins célèbre que Marcel Proust ou Victor Hugo, elle est pourtant considérée comme une romancière tout aussi emblématique de la littérature française. Paru dans le journal du CNRS, lors de la grande exposition que lui consacrait la BNF en 2025, un entretien de Fabien Trécourt avec Françoise Simonet-Tenant.
Féministe dans l’âme, une plume libre d’esprit et un corps libre des préjugés, Colette s’oppose pourtant aux combats des suffragettes en faveur du droit de vote des femmes. Compromise pour ses articles dans la presse collaborationniste lors de l’occupation nazie, elle ne sera pourtant jamais inquiétée. Bien au contraire, grand officier de la Légion d’honneur, devant le refus des autorités écclésiastiques de lui accorder un enterrement religieux, la nation lui offre des obsèques nationales. Colette est inhumée au cimetière du Père-Lachaise.
Chantiers de culture envisageait de mettre en ligne cet article le jour anniversaire de la mort de l’écrivaine. Las, le passionnant et riche documentaire de François Busnel, dans Les docs deLa grande librairie sur France.tv, n’est plus disponible à compter du 05 août. Yonnel Liégeois
Comment présenteriez-vous Colette à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?
Françoise Simonet-Tenant C’est une écrivaine emblématique de la première moitié du XXe siècle. Elle publie son premier roman en 1900, sous le seul nom de Willy (son mari), Claudine à l’école, rapidement suivi de Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s’en va. Par la suite, elle se fait connaître sous son nom propre et embrasse une rare diversité de styles : des romans, des recueils de nouvelles, des pièces de théâtre ou encore des articles de presse. Jusqu’à sa mort, en 1954, elle se démarque par sa prose dense et suggestive, rythmée et musicale, retranscrivant les émotions et sensations avec une précision étonnante. Elle se distingue aussi par un humour souvent bienveillant. Alors que maintes écrivaines de l’époque cultivent une forme de dolorisme lié à leur culture chrétienne, Colette est résolument laïque et agnostique. Enfin, une partie notable de son œuvre s’inspire de son vécu, même si celui-ci est transposé ou masqué.
Quel texte recommanderiez-vous pour la découvrir ?
F. S.-T. Son œuvre est inégale, on peut le dire sans la diminuer. Il y a des sommets et des écrits plus secondaires. Comme première lecture, je recommanderais peut-être Sido. C’est un récit sur son enfance et son adolescence. Il est relativement court et forme un triptyque : le premier volet porte sur sa mère, le deuxième sur son père et le troisième sur ses frères. L’ouvrage a été publié en 1929, dans l’entre-deux-guerres, qui est un moment de maturité littéraire – Colette publie alors ses plus grands textes.
Le manuscrit autographe de « Sido » (1930), qui réunit les souvenirs d’enfance de Colette, a été relié dans une robe de sa mère, Sidonie Landoy, en toile bleue brodée d’épis blancs. BnF, Manuscrits NAF 18661
Certaines pages de Sido sont magnifiques, notamment lorsqu’elle parle de sa mère, décédée une quinzaine d’années plus tôt. Colette avait noué une relation très proche et en même temps complexe avec elle. À travers ce livre, elle semble verbaliser un deuil différé tout en construisant son propre mythe de la maternité.
Vous êtes spécialiste des écritures de soi – journal, correspondance, autobiographie… Comment Colette s’inscrit-elle dans ce champ ?
F. S.-T. Avec réticence ! D’un côté, il est évident qu’un substrat autobiographique traverse ses textes. Mais Colette reste hostile à l’idée de se livrer. À l’opposé de la tradition rousseauiste de l’autobiographie, elle ne s’inscrit pas dans une logique de confessions ou d’aveu. Elle préfère passer par des doubles fictifs, des alter ego littéraires, tout en utilisant des faits et évènements de sa propre vie. Dans La Vagabonde, par exemple, l’héroïne, Renée Néré, sort d’un divorce tumultueux et travaille dans des théâtres ou cafés-concerts. Une situation qui fait écho à une séparation de Colette survenue la même année, en 1910, et à sa propre expérience dans le monde du music-hall. Dans La Naissance du jour, paru en 1928, elle assume d’écrire à la première personne, mais relativise tout de suite dans l’épigraphe : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle». Elle y utilise à la fois des faits avérés de sa vie, et d’autres – une intrigue sentimentale, par exemple – inventés.
Colette est comédienne et danseuse dans l’œuvre dramatique mimée (mimodrame) « Rêve d’Égypte », en 1907, au Moulin-Rouge, à Paris. Collection Gregoire / Bridgeman Images
Ce ne sont donc pas des autobiographies. Mais peut-on parler d’« autofiction », même si c’est un concept plus récent ?
F. S.-T. Effectivement, le projet de Colette ne consiste pas à raconter dans une volonté de totalisation sa vie de A à Z, comme peuvent le faire les autobiographes. Ses souvenirs sont fragmentaires et souvent concentrés sur quelques périodes, comme l’enfance dans Sido ou la vieillesse dans L’Étoile Vesper et Le Fanal bleu. De plus, elle écrit principalement au présent, alors que le genre autobiographique se caractérise par des va-et-vient avec le passé. Peu avant la mort de Colette, dans une émission de radio, le journaliste André Parinaud tente de lui faire reconnaître une forte part autobiographique dans ses textes, mais elle esquive systématiquement la question. On peut appliquer le terme d’autofiction à La Naissance du jour, récit où Colette se met en scène sous les traits du personnage d’une romancière qui s’appelle Colette, tout en revendiquant d’écrire là un roman – paradoxe qui caractérise l’autofiction.
Comment Colette a-t-elle été perçue en tant que figure littéraire française ? Son image et la considération pour son œuvre ont-elles évolué au fil du temps ?
F. S.-T. Le succès est d’abord immédiat. Claudine à l’école suscite un scandale qui lui fait en même temps de la publicité. Les relations entre jeunes femmes sont teintées d’érotisme et le style des dialogues est direct, voire cru. Une fois le cycle des Claudine derrière elle, Colette écrit son émancipation, de femme et d’écrivaine, notamment avec le recueil de nouvelles Les Vrilles de la vigne, puis avec le roman La Vagabonde, qui lui permet de se tailler une vraie place dans le monde littéraire.
À gauche, la couverture de « Claudine à l’école » (1900) ; à droite, un cahier manuscrit de « Claudine en ménage » (1902), par Colette et Willy. BnF, Réserve des livres rares et Manuscrits
Après la Première Guerre mondiale, elle dirige notamment une collection « Colette » chez l’éditeur Ferenczi & fils, ce qui est exceptionnel pour une femme à l’époque. Elle est aussi élue en 1936 à l’Académie royale de Belgique. Dès la fin des années 1920, de nombreux ouvrages lui sont consacrés et proposent déjà des analyses de son œuvre. Au moment de la IVe République, elle est devenue une véritable icône : la philosophe Simone de Beauvoir la qualifie de « monstre sacré ». Fait exceptionnel : des funérailles nationales sont organisées lors de sa mort, en 1954.
Pourtant sa renommée a ensuite tendance à s’effriter…
F. S.-T. Dans les années 1960-1970, la percée du Nouveau Roman – qui remet en cause les notions de personnage et d’histoire – précipite pour un temps l’œuvre de Colette dans la littérature surannée. Dans ce contexte, la dimension subversive de Colette est comme oubliée, reléguée au second plan, tandis qu’on retient surtout ses textes sur l’enfance ou sur la famille. On fait d’elle une « classique mineure », selon l’expression de la chercheuse Marie-Odile André. Dans les années 1970 et 1980, des universitaires américaines puis françaises la redécouvrent sous un angle féministe. On peut notamment citer la biographie militante de Michèle Sarde, Colette, libre et entravée, publiée en 1978 et qui a amorcé une nouvelle forme de reconnaissance. Du côté français, la publication entre 1984 et 2001 de quatre tomes d’Œuvres de Colette dans la collection prestigieuse de La Pléiade (Gallimard) dessine aussi pour l’écrivaine un retour au premier plan.
Comme en témoigne cette exposition à la BNF, Colette revient-elle en grâce dans le canon littéraire ?
F. S.-T. Sans aucun doute, cette exposition marque un nouveau sacre de Colette, qui retrouve dans le canon littéraire la place qu’elle mérite. Elle a aussi retrouvé une place dans les lectures des jeunes adultes. Pour les lectrices étudiantes, il y a eu un « avant » et un « après » la sortie du biopic Colette, en 2018, avec l’actrice Keira Knightley dans le rôle star. Beaucoup de mes étudiantes sont allées le voir, et il y a depuis une mode nouvelle des mémoires de master sur Colette. En toile de fond, le mouvement « Me Too » a sans doute joué son rôle, au moins auprès d’un lectorat jeune, dans cette redécouverte.
Keira Knightley dans le rôle-titre du film « Colette », de Wash Westmoreland (2018).
Peut-on décrire Colette comme féministe avant l’heure ?
F. S.-T. Ce serait exagéré, car la politique ne l’intéresse pas et son positionnement littéraire n’est pas militant. Dans la vie privée, en outre, elle a tenu des propos violents à l’encontre des suffragettes qui se battaient pour le droit de vote des femmes. Autre déclaration malheureuse : au philosophe Walter Benjamin, qui lui demandait si les femmes devaient participer à la vie politique, Colette répond qu’elles sont trop « irritables, incontrôlées, imprévisibles » quelques jours par mois pour ce type de responsabilités…
Alors pourquoi intéresse-t-elle malgré tout les féministes aujourd’hui ?
F. S.-T. Parce que sa vie et son œuvre – à défaut de ses prises de position – témoignent d’une rare émancipation pour une femme à l’époque. Sur le plan personnel, elle traverse deux divorces, expérimente une sexualité libre, y compris avec des femmes, et ne s’en cache pas. Dans ses romans, les personnages féminins sont forts et offrent des modèles de liberté, tandis que les hommes sont souvent secondaires. Mais les rôles ne sont pas figés pour autant : dans Le Pur et l’impur, elle évoque un « hermaphrodisme mental » que le roman Chéri illustrera à travers un personnage principal ambigu. Pour Colette, le masculin et le féminin peuvent circuler au sein d’un même individu. Elle anticipe à sa façon ce que la philosophe Judith Butler appellera un « trouble dans le genre » dans les années 1990. Enfin, ses textes sur la vieillesse – en particulier, le personnage de Léa de Lonval, une femme qui accepte le « naufrage de sa beauté » – ouvrent un champ encore peu exploré à son époque et finalement toujours d’actualité. Propos recueillis par Fabien Trécourt
Spécialiste de la littérature française du XXe siècle, Françoise Simonet-Tenant est professeure de littérature française à Sorbonne Université et chercheuse au Centre d’étude de la langue et des littératures françaises (CNRS/Sorbonne Université).
À lire :Les livres de Colette sont disponibles chez Gallimard, la plupart en édition de poche. Ses Oeuvres complètes sont disponibles en quatre volumes dans la fameuse collection de La Pléiade.
À visiter :La maison de Colette (8-10 rue Colette, 89520 Saint-Sauveur en Puisaye. Ouverte tous les jours en été, du mercredi au dimanche hors saison. Tél. : 03.86.44.44.05/06). Le musée Colette (Rue du Château, 89520 Saint-Sauveur-en-Puisaye. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, du 01/04 à la Toussaint. Tél. : 03.86.45.61.95).
À voir :Colette, François Busnel, France.tv. Colette, de multiples émissions sur Radio France. Colette, BNF essentiels. Colette, le film de Wash Westmoreland (2018).
Dans le cadre du festival Beckett, le 29/07 à Saint-Saturnin-lès-Apt (84), Jacques Osinski présente L’amante anglaise. Dans une mise en scène dépouillée, le texte de Marguerite Duras sublimé par un trio d’acteurs talentueux : Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann.
Claire Lannes a vraiment perdu la tête ! En assassinant sa cousine sans raison, en découpant le corps, en dispersant les divers morceaux dans les trains de passage à proximité de sa maison. Tous, sauf la tête de la malheureuse victime dont elle refuse encore de révéler la destination… D’abord une pièce de théâtre, Les viaducs de la Seine-et-Oise, ensuite un roman L’amante anglaise qu’elle transforme enfin en une nouvelle pièce de théâtre au tire éponyme, Marguerite Duras par trois fois a mis l’ouvrage sur l’établi. Pour une œuvre finale d’une concision extrême, à la langue policée, d’une incroyable puissance narrative, d’une interrogation explosive inégalée à la conscience de chacune et chacun. Une fois encore, elle qui récidivera en 1985 avec peu de discernement dans l’affaire Grégory, la romancière s’est inspirée d’un fait divers réel et sanglant : Amélie Rabilloud tuant son mari en 1949, dépeçant le corps et d’un pont jetant les morceaux dans les trains en partance.
En scène à tour de rôle, trois personnages en quête d’identification ou d’explication : Pierre le mari, Claire l’épouse meurtrière et l’interrogateur surgi de nulle part, venu d’ailleurs… Qui cherche à savoir le pourquoi plus que le comment, à comprendre ce geste capital dont personne ne soupçonnait l’issue fatale. Un couple banal, sans histoires comme l’atteste la rumeur coutumière, la cousine Marie-Thérèse hébergée pour vaquer aux affaires familiales. C’est Pierre qui a sollicité les services de cette dernière, son épouse préférant rêvasser au jardin et lire des illustrés bas de gamme après avoir fait son lit, la seule tâche ménagère dont elle s’acquitte. L’amour a-t-il existé un jour entre ces deux-là, pourquoi l’a-t-il épousée ? Certes, belle elle était, certes il l’a désirée, fort et souvent, mais encore ? Rien de plus, cohabitant alors par contrainte et habitude, lui s’épanchant de maîtresse en maîtresse, elle s’émerveillant toujours de son premier amour, « l’agent de Cahors » son amour de jeunesse. Et Marie-Thérèse dans l’histoire, la victime expiatoire ? « Une grosse vache, sourde et muette » amoureuse de la cuisine en sauce et des ouvriers portugais logeant dans les environs !
Installé dans les premiers rangs du public, se levant subitement, sans papier mais petit stylo en main, l’interrogateur (Frédéric Leidgens) questionne d’abord le mari. Doucement, calmement, puis de plus en plus intensément jusqu’à le rejoindre sur scène, lui debout à son côté droit l’autre assis sur une banale chaise devant le rideau du théâtre toujours baissé. La scène se répétera à l’identique, sa haute stature cette fois flanquée sur la gauche de la protagoniste. Pourtant, s’imposera une différence spatiale, capitale…
L’époux n’a rien vu venir, il dormait lorsqu’eurent lieu l’agression, puis le dépeçage dans la cave, à 4h du matin. Sa femme ? Une folle, une éthérée avec qui il fait chambre à part depuis longtemps, qui parle peu ou pas, égarée parmi les fleurs du jardin dont « la menthe anglaise » qu’elle apprécie beaucoup, bercée par la lecture de vulgaires illustrés qu’il prend malin plaisir à confisquer et déchirer. Pierre (Grégoire Oestermann) ? « Un petit bourgeois méprisable », comme le confessera Duras à propos de la figure de son personnage, petit fonctionnaire au ministère des finances. Méprisant à l’égard de Claire son épouse, avouant des envies de meurtre dont une éducation moralisante retient le geste, un être mesquin et falot, se vantant de ses tromperies régulières, se plaignant surtout des tics et tocs de sa femme qui ternissent son existence. Jamais compatissant, encore moins avec feu la cousine presque devenue une esclave domestique au fil du temps.
Durant près d’une heure, Pierre ne bougera pas de sa chaise. Comme à l’accoutumée, Jacques Osinski se joue d’une mise en scène aux frontières de l’austérité : face à une réalité pour le moins ensanglantée, une gestuelle presque désincarnée ! Seuls les mots et maux dits prennent chair devant nos yeux effarés. Puissance subversive du langage, « ce n’est pas un hasard, je crois, si j’arrive à Duras après avoir beaucoup arpenté l’œuvre de Beckett », reconnaît Osinski, « ils ont en commun le questionnement sur la langue, un certain rapport de leurs personnages à l’attente et à l’enfermement ». Une claire évidence, lorsqu’apparaît Claire Lannes, l’épouse et meurtrière, alias Sandrine Bonnaire… Une apparition, oui, lorsqu’elle surgit du fond de scène d’un pas contenu et s’avance dans un silence de mort, hormis les grincements du rideau de fer qui s’élève ! Un air froid, venu de la beauté nue des profondeurs du théâtre, envahit la salle, fige corps et cœurs. Le temps suspendu, l’émotion retenue, le temps qu’elle se pose à son tour sur cette banale chaise, le regard droit et les deux mains plaquées sur les cuisses. Le temps d’un vertige, sublime apparition, la grande comédienne de retour au théâtre.
Face aux questions de l’interrogateur, durant une heure aussi, elle n’expliquera rien de son geste. Heureuse pourtant de s’exprimer, de rompre enfin le silence, surtout et avant tout d’être écoutée… Du fond au devant de la scène, le chemin est court certes mais il semble aussi interminable, illustration d’une vie qui s’est étirée dans la grisaille et la froideur. Alors, il est temps de se poser, de parler.
Au tribunal on juge, au théâtre on écoute, on l’écoute. Et de parler de ce mari qu’elle n’accable même pas, de cette Marie-Thérèse qu’elle n’appréciait guère, de cet amour premier qu’elle n’a jamais oublié, cet amour ancien qu’on oublie jamais, d’Antonio le portugais qui venait de temps en temps couper du bois et qui, s’il l’avait bien voulu… Rien de tout cela pour justifier l’acte injustifiable, la banalité du quotidien, le terne d’une vie qui s’enferre dans la noirceur de l’existence. Et pourtant, seule à l’évocation de ces riens, certes des trois fois rien mais deux-trois éclairs fugitifs sur les amours perdues et le parfum des fleurs, s’éclaire le visage d’un sourire rédempteur, se détachent-s’élèvent et s’ouvrent deux mains en quête d’un impossible ailleurs. Pathétique et sublime Sandrine Bonnaire, d’un regard et de quelques futiles gestes évocateurs, capable d’incarner pareil talent ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant. Fascinant et envoûtant.
Au côté de Claire, la Sandrine déjà meurtrière dans La cérémonie, le film de Claude Chabrol, deux comédiens qui n’ont rien à lui envier en présence et puissance : Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann. Le premier en interrogateur scrupuleux mais respectueux, démarche et geste lents, la voix toute à la fois ferme mais engageante, silhouette imposante mais nullement envahissante. Il est l’accoucheur des consciences, compatissant mais sans faux semblant, ni juge ni complice. Le second, qui ouvre la séance des questions, doit s’acquitter d’une lourde tâche : apprivoiser et happer l’attention d’un public qui attend « la Bonnaire » d’un œil averti ! Sans décor ni costume mirobolant pour éventuelle diversion… Piteux pantin, regard et profil bas, le propos embrouillé et coupable face à son évidente duplicité, il y parvient avec succès. Àleur façon et sur divers tons, trois marquantes solitudes qui alertent chacun sur une possible descente aux enfers, un possible passage à l’acte meurtrier. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois
L’amante anglaise, Jacques Osinski : le 29/07, 21h.Esplanade Marianne Field, Cours de la liberté, 84490 Saint-Saturnin-lès-Apt (Tél. : 04.90.05.67.69).
Au théâtre de La Scala d’Avignon (84), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec deux comédiens, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !
Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !
Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.
Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois, photos Vahid Amanpour
Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 25/07, tous les jours à 13h50 sauf le lundi. La Scala Provence, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).