Archives de Catégorie: Littérature

Trois voix venues d’ailleurs…

Trois seul en scène, trois voix venues d’ailleurs, trois interprètes de haute volée : Denis Lavant au Lucernaire, Léonore Chaix à la Girandole et François Clavier aux Déchargeurs ! Au service parfois d’auteurs envoûtants, tels Samuel Beckett et Thomas Bernhard.

Noir de scène, juste une lumière fantomatique, sur un corps immobile se détachent les traits lunaires d’un visage… Après Cap au pire et La dernière bande, Denis Lavant poursuit sa quête insatiable des mots de Samuel Beckett. L’image, ainsi se nomme le spectacle mis en scène par Jacques Osinski. Un texte de l’illustre irlandais auquel se greffent quatre « foirades » (Un soir, Au loin, Un oiseau, Plafond), écrites en français et publiées dans les années 80, au final ce n’est donc pas une mais cinq images projetées sur la scène parisienne du Lucernaire ! Plus et mieux que des mots, dans la pénombre fourmillent en fait des centaines d’impressions verbales venues frapper notre imaginaire… Corps statufié dans le rai de lumière, seule bouge la bouche du récitant éclairant les fulgurances poétiques du dramaturge. Prenante, envoûtante, la parole ainsi proférée résonne dans les profondeurs de notre intimité où s’entrechoquent sensations et émotions. Un hymne à la beauté langagière, aux confins de l’épure, un grand tout avec presque rien, sinon les magiques lumières de Catherine Verheyde !

Seule en scène elle-aussi, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’antan, bien avant la pandémie, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène aujourd’hui, la loge du théâtre de la Girandole à Montreuil (93) faiblement éclairée et transformée en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des démons et servitudes bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes, frustrantes et répétitives, orchestrées par ordinateur devant lequel la volonté humaine a capitulé… Connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde, l’illustration philosophico-délirante d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude.

Assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, le vieux Reger déverse son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… Sur la scène parisienne des Déchargeurs, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’à la vision de tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

L’image : jusqu’au 23/01, au théâtre du Lucernaire. La femme à qui rien n’arrive : jusqu’au 24/01, au théâtre de la Girandole (chaque lundi, du 31/01 au 28/03). Maîtres anciens : jusqu’au 29/01, au théâtre des Déchargeurs.

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Goliarda Sapienza, une aventure carcérale

Jusqu’au 16/01, au théâtre de la Tempête (75), Alice Cosson et Louise Vignaud proposent Rebibbia. Une adaptation et une mise en scène, vigoureuse et sensuelle, du livre de Goliarda Sapienza, L’université de Rebibbia. De l’enfermement carcéral à l’évasion littéraire…

Condamnée pour un vol de bijoux, Goliarda Sapienza n’est en fait restée que cinq jours en prison. Contrairement à ce que l’ouvrage pourrait laisser penser, ce qui donne au récit une épaisseur et une acuité saisissantes. « Je voulais seulement en entrant ici prendre le pouls de notre pays ». Un voyage très particulier, dans l’Italie des années  de plomb… Miroir d’une société fracturée et prison romaine tristement célèbre, Rebibbia accueille des détenues de toutes conditions et délits : prisonnières politiques, voleuses, criminelles ou prostituées. C’était une gageure d’adapter ce texte au théâtre, le défi est relevé par Louise Vignaud à qui l’on doit des créations très diverses (Le Misanthrope au TNP, Phèdre au Studio-Théâtre de la Comédie Française mais aussi Caldéron de Pasolini, plus récemment Le Quai de Ouistreham d’après Florence Aubenas au théâtre des Clochards Célestes de Lyon qu’elle dirige entre 2017 et 2021).

D’emblée, le décor est planté, la scénographie nous plonge efficacement dans l’univers carcéral avec le bruit des portes métalliques qui claquent et les sonneries stridentes. Dans le rôle de Goliarda Sapienza, Prune Beuchat impose sa présence digne et sensuelle, animal prostré cherchant à décoder ce monde de contradictions entre brutalité et compassion… Autour d’elle, dans une multitude d’alvéoles d’une ruche hétérogène, gravite une galerie de portraits de chair et de sang aux mots et maux crus. Elle est happée par l’engrenage de la détention avec ses atteintes au physique et au mental, « là, tout va très vite, on est dans une centrifugeuse ». Peu  à peu, des liens se tissent entre codétenues. Outre Prune Beuchat, elles sont seulement quatre comédiennes, remarquables, à jouer plusieurs rôles : Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga.

Entre rivalités et/ou complicités, les rires fusent, le goût de la vie et le désir de liberté reviennent démultipliés. L’une « crève sans son homme … », l’autre refuse de parler d’amour. Celle qu’on surnomme Mamma Roma brutalise verbalement une jeune fille mais la couve affectueusement. Toute à la joie de se découvrir « sortante » pour le lendemain, la dernière avoue finalement à demi-mot « je crois que le désir d’ici me reprendra… ». Musique et lumières nous entraînent dans un tourbillon tandis que les dialogues ciselés et percutants nous ramènent au plancher des vaches et au vécu de ces femmes brisées, ou que l’on veut briser…. Toutes différentes certes, mais l’une d’elles a bien compris ce qui les unit ici et maintenant : « nous sommes le désordre qui menace l’image de la Donna » ! De son côté, Goliarda Sapienza continue son processus progressif d’évasion mentale, nous incitant à faire de même face à d’autres carcans dématérialisés. Chantal Langeard

Rebibbia : jusqu’au 16/01 au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors des marques de connivence théâtrale manifestes, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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LA COULEUR DE L’AUBE

Pour ouvrir la nouvelle année en couleurs et la repeindre en vers, Chantiers de culture vous offre les divagations littéraires de Marie-Claire Lamoure, notre consœur et contributrice du site. De l’aube à la tombée du jour, un poème à savourer.

Le monde que je m’invente a la couleur de l’aube, la candeur hésitante d’un sourire d’enfant. Il a le rose aux joues. Les gens y vont sans masque, sans frontière. L’amitié s’y déploie sans barrière.

Le monde que je m’invente se dessine en nuances, fines comme l’oiseau qui s’élance, inscrivant son tracé sur le ciel.

Le monde que je m’invente a la mémoire de temps anciens, qui seule permet de conjurer les guerres, les haines, les colères.

Le monde que je m’invente a le respect des autres. Il connaît les symboles qui font Humanité. Les portes y sont ouvertes aux voyageurs avec ou sans bagage, ceux qui veulent rester ou qui sont de passage. Les mains y sont tendues et même les miroirs reflètent des sourires et des regards confiants.

Le monde que je m’invente a brisé tous les jougs. Le partage est de mise et l’amitié fait loi. La liberté n’y est pas insolente.

Le monde que je m’invente couve dans les orages, secoue les portes closes des bonheurs égoïstes. Il germe aux profondeurs de la terre épuisée par la folie des hommes et s’apprête à éclore dans un grand tremblement.

Le monde que je m’invente a la couleur de l’aube, celle des lendemains que je ne verrai pas.

Marie-Claire Lamoure

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Italie, la rancune morbide

Les 5 et 12 janvier, la justice française doit examiner les demandes d’extradition de dix anciens militants italiens accusés de terrorisme dans les années 70, dites « années de plomb ». Dans les colonnes du quotidien Le Monde, le grand écrivain Erri De Luca, lui-même ancien de Lotta continua, dénonce cet acharnement judiciaire.

Il s’agit d’une poignée d’Italiens, français de cœur depuis plus de la moitié d’une vie, qui défendent leur cause auprès de la magistrature française. Ils ont été accueillis en France dans le lointain XXsiècle à la condition de dire un adieu définitif aux armes. Ils l’ont respectée. Ce ne sont pas des clandestins, ils ont une résidence légale. Ils ont été accueillis par le président Mitterrand car il existait une loi spéciale en Italie selon laquelle la seule déclaration d’un délateur, appelé collaborateur de justice, suffisait pour être arrêté et soumis à une détention préventive pouvant aller jusqu’à cinq ans, sans procès. Aucune preuve de ces dénonciations n’était requise. En outre, on était condamné pour délit d’appartenance à un groupe armé, sans entrer dans les responsabilités individuelles. Une personne qui avait hébergé un fugitif partageait la même responsabilité. J’arrête par manque de place.

Le président Mitterrand et ses successeurs ont confirmé le droit à la résidence des réfugiés italiens. La France a confirmé son statut spécial de nation d’accueil des réfugiés politiques. C’est sa supériorité morale et mondiale qui en fait une terre d’asile. En Italie, on entend souvent parler du droit des parents des victimes à voir punis les responsables de leurs deuils. Ce droit leur a été refusé par l’Etat italien. Deux collaborateurs de justice, par exemple, l’un appartenant aux Brigades rouges et l’autre à Prima Linea, ont avoué être coupables d’une vingtaine d’homicides. Dès qu’ils ont été arrêtés, ils ont dénoncé tous les deux des dizaines de membres de leurs organisations. Tous les deux ont été intégrés dans des programmes de protection sans purger de peine de détention, mais au contraire rétribués et pourvus d’une nouvelle identité.

Rancune morbide

Les parents des victimes de ces homicides ont constaté la bienveillance de l’Etat envers les artisans de leurs deuils. A plus grande échelle encore, les membres de ces organisations ont eu de fortes remises de peine, profitant de la formule de dissociation, une simple abjuration. L’éventuelle extradition de ces vieux réfugiés en France n’a rien à voir avec le mot justice. En Italie, nous souffrons encore d’accusations embaumées conservées comme des reliques d’une époque lointaine. Les vies d’une dizaine de personnes âgées, d’environ 70 ans, ont leur place dans notre musée de cire, non dans une procédure judiciaire. Je ne crois ni ne veux croire que l’Etat de droit français consente à entretenir la rancune morbide d’un pays qui s’obstine à tenir en suspens des comptes clôturés et apurés depuis des décennies. Erri De Luca, photos Daniel Maunoury

Justice et trahison

Le napolitain Erri de Luca, ancien ouvrier immigré du bâtiment et emblématique auteur transalpin, ose un original et déconcertant détour sur son passé révolutionnaire avec Impossible. Sur un sentier des Dolomites, deux hommes : l’un chute, l’autre donne l’alerte… Membres du même groupe terroriste quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et ses camarades à la police ! Mort accidentelle ou meurtre prémédité ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, « de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie », un face à face qui se joue en haute montagne.

Un interrogatoire musclé qui se mue en un virulent dialogue empruntant les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté, justice et trahison. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils. Yonnel Liégeois

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Pierre Dubois, maître elficologue !

Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs de monts en vallées. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands, enfants et parents ! Un beau cadeau pour inaugurer la nouvelle année entre rêve et espérance.

Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.

Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.

De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».

Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».

De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles des Elfes et des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai ni sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois

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Cadeaux pour jours de fête !

Tradition oblige, en ces jours de fête revient le temps des cadeaux. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Entre plaisir et désir, quelques gourmandises pour ré-enchanter les papilles !

Chanson : Joli duo pour célébrer Brassens

Dans le concert des célébrations du centenaire du génial Sétois, l’album de François Morel et Yolande Moreau, Brassens dans le texte, est un petit bijou. Les deux comparses s’emparent de 14 titres qu’ils déclament, chantent et jouent non sans humour. Dans leur reprise succulente de Fernande, Yolande commente les humeurs changeantes et bruyantes du mâle en rut quand, dans Hécatombe, elle se délecte à répéter à l’envi au brigadier : « Dès qu’il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie. » Sa voix se fait plus tonitruante pour nous livrer toute la force de La Complainte des filles de joie. Le duo sait aussi se faire plus tendre pour nous conter La Visite ou, pour rendre hommage à La Chanson pour l’Auvergnat. Grâce à leurs variations bien avisées, les paroles de Brassens se détachent, magistrales, on se régale ! Amélie Meffre

Brassens dans le texte, par François Morel et Yolande Moreau. Fontana, 14 titres, 15,99€.

Essai : Edouard Glissant, le Tout-Monde

Dix ans après sa disparition, Edouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise… Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolité, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface devant la mondialité. Yonnel Liégeois

Edouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski. Bayard éditions, 465 p., 21€90.

Roman : Les folies du père

Sorj Chalandon nous avait déjà cloués avec Profession du père où il racontait son enfance aux côtés d’un père mythomane et fort violent. Le film au titre éponyme de Jean-Pierre Améris, avec un Benoît Poelvoorde époustouflant, est une réussite. Le romancier nous happe cette fois en nous contant les dérives du paternel, résistant, collabo – voire SS –, dont il découvre l’incroyable cheminement alors que s’ouvre le procès de Klaus Barbie. « Mon père avait été SS. J’ai compris ce qu’était un enfant de salaud. Fils d’assassin. Et pourtant, face à lui, je suis resté silencieux. » En même temps qu’il nous relate les rebondissements du procès qu’il couvre comme journaliste, avec Enfant de salaud il nous livre le dossier, dégoté aux archives de Lille, du papa arrêté. Les deux événements ne furent pas concomitants dans la réalité et c’est la force du roman de nous plonger dans la noirceur de ces deux personnages comme dans la souffrance des témoins. Amélie Meffre

Enfant de salaud, de Sorj Chalandon. Editions Grasset, 332 p., 20,90€.

Chanson : Romain Didier, on s’en souviendra !

Seul au piano, la guitare de Thierry Garcia en bandoulière, d’autres copains et coquins convoqués en studio, Romain Didier se souvient et nous revient ! Dix ans de silence sur microsillon, un 11ème album pour revisiter ses paysages intérieurs, 12 chansons à la frontière de l’intime et de l’universel… « Dix ans à nourrir mon besoin de création avec des spectacles, des gammes et de belles rencontres ». Celui qui hait les prédateurs, les assemblées viriles et la loi du plus fort nous conte et chante Le prince sans royaume, ce naufragé aperçu au journal du 13h alors qu’on regarde ailleurs ! Souviens-moi, telle est l’invite du fidèle compagnon de route du regretté Allain Leprest : une voix embuée de nostalgie, sans amertume cependant, juste le temps d’évoquer une chanson de Sylvie Vartan ! Yonnel Liégeois

Souviens-moi, de Romain Didier. EPM musique, 12 titres, 17€.

Essai : Ralite, ils l’ont tant aimé

«Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) ». Les premières lignes de la préface à Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, signée Jean-Pierre Léonardini, donnent le ton de cet hommage collectif et chaleureux. Journalistes, femmes et hommes de théâtre, élus, chercheurs, ils sont seize à tirer son portrait, pétri de souvenirs et de reconnaissance. Il faut dire que le grand Jack possédait bien des facettes et puis, une intelligence comme la sienne, c’est rare. L’ancien directeur du Festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier, le confirme : « […] passez une heure avec lui et vous aviez l’impression d’avoir conversé avec Victor Hugo, Jean Jaurès, Aragon ou René Char… » À propos du travail, alors qu’il fut ministre en charge de l’emploi, le psychologue Yves Clot rend à Ralite ce qui appartenait à Jack : « […] il pensait qu’il ne fallait pas hésiter à se “salir les mains” dans le monde actuel avec tous – syndicats et dirigeants – pour chercher les meilleurs arbitrages […] ». Au final, une bien belle révérence. Amélie Meffre

Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, collectif. Editions Le Clos Jouve, 140 p., 24€.

Roman : Marina la belle

Chez Marina, qui se rêve à la une des shows télévisés, il n’y a pas que la voix qui est belle et envoûtante : un corps à damner les saints du Vatican, une poitrine et des jambes à provoquer des accidents en chaîne dans les rues de Milan, une gouaille aussi à désarçonner les pires gigolos transalpins… Native de cette région montagneuse ravagée par la crise économique et la mort de l’industrie textile, la province alpine de Biella au nord de Turin, Marina ne rêve que d’une chose : fuir cette terre sinistrée, s’enivrer de paillettes à défaut du mauvais vin qui a ruiné sa famille. Une enfant de pauvres qui rêve de cette prospérité qu’elle n’a jamais connue, amoureuse pourtant d’un copain d’enfance qu’elle n’a jamais oublié et qui, fils de bourgeois révolté et en rupture de ban, ne songe qu’à élever des vaches de race dans un alpage déserté ! Un sulfureux récit que ce Marina Bellezza, hoquetant entre soubresauts des corps et colères de la nature, amours égarés et retrouvailles éperdues. Une langue puissante et colorée, ferme et rugueuse, le portrait d’une jeunesse en quête de rédemption face aux promesses d’une génération engluée dans la course à l’audimat et au profit. Signé de la jeune romancière italienne Silvia Avallone, déjà primée pour son premier ouvrage D’acier, un grand roman enragé et engagé, qui vous cogne à la tête et vous colle à la ceinture jusqu’à la dernière ligne. Yonnel Liégeois

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit de l’italien par Françoise Brun. Liana Levi, 542 p., 13€.

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Classé dans La mêlée d'Amélie, Littérature, Musique et chanson

Quand la lune se met à la page

Le 19/12 à 19h30, l’association Caranusca donne rendez-vous aux citoyens de Deneuvre (54), petit village de Meurthe-et-Moselle. En compagnie d’Emmanuel Lascoux, traducteur de L’Odyssée et du comédien Jacques Bonnafé. La culture à la pleine lune, sur les chemins de traverse entre proximité et convivialité.

En cette soirée de pleine lune à Deneuvre (54) le 19 décembre, de nombreuses stars seront au rendez-vous à l’entrée du musée Les sources d’Hercule : Athéna, Télémaque, Ulysse, nymphes et cyclopes… Sera présent aussi Emmanuel Lascoux ! Docteur en grec ancien, membre du Centre de Recherche en Littérature Comparée (Paris Sorbonne), il publie une nouvelle traduction de L’Odyssée d’Homère. Au côté du philologue-chanteur, campera un autre trublion atypique, poète et comédien, le ch’ti Jacques Bonnafé… Un duo qui décoiffe, apte à surprendre les auditeurs-lecteurs de la petite cité de Meurthe et Moselle ! Un nouvel épisode de ces « Lectures et conversations dans le Grand Est », inaugurées conjointement en plein été par le centre littéraire itinérant Caranusca et l’homme de théâtre Charles Tordjman.

Viterne en cette soirée d’août, ses onze fontaines et autant de maisons de caractère… Entre vignobles et terres agricoles, à quelques encablures de Nancy, le village respire la sérénité. Monsieur le Maire, au sortir de sa flamboyante 203 Peugeot 57, est fier d’en arpenter les ruelles et d’en vanter le charme bucolique ! Sous aucun prétexte Agnès Sourdillon, la diva des planches et randonneuse sur les sommets de l’Himalaya, n’aurait manqué la balade. Fiers surtout, Jean-Marc Dupon et les membres du groupe local La Fontaine, d’accueillir cette première « Nuit de la pleine lune » fomentée par l’association Caranusca. Pour une lecture de Rose Royal, en compagnie de l’écrivain Nicolas Mathieu et de l’inoubliable interprète de L’école des femmes dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon.

Sur la  pelouse jouxtant l’école maternelle, amis, voisins, copains et coquins se saluent, conversent et se posent. En compagnie des bambins ou du petit chien… Dans un décor simple et naturel, toutes générations confondues. Debout, micro-cravate accroché à la petite laine contre la fraîcheur tombante, espiègle et décontractée, Agnès Sourdillon entame la lecture de la noire nouvelle de Nicolas Mathieu. Pour les autochtones et quelques clandestins venus d’ailleurs, un plaisir non dissimulé de rencontrer, au sortir de la représentation au Théâtre  du Peuple de Bussang, le romancier de Leurs enfants après eux… Un auditoire attentif et réactif, une lecture entrecoupée de dialogues avec l’auteur initiés par Marie-Hélène Caroff, l’animatrice de Caranusca.

« Nous avons créé l’association en 2016  à Thionville », commente l’ancienne médiatrice culturelle à Metz. « Son objectif ? Inscrire culture et lecture dans le temps long, ne pas craindre d’aller à la rencontre des publics ». Marie-Hélène Caroff aime surtout se jouer du temps en prenant le temps, comme à Viterne pour cette première Nuit de la pleine lune, demain à Ormersviller et Saulcy, d’initier  un dialogue au plus proche entre lecteurs et auteurs, hors des lieux labellisés.

Plus fort encore, avec sa bande de lettrés d’eau douce, adeptes de la lenteur en cette époque où la vitesse s’érige en norme première, elle ne craint point d’organiser d’originales et réjouissantes résidences littéraires ou artistiques : en péniche, sur les canaux de Moselle et de la proche Belgique ! Avec escale, au passage d’une écluse, pour une rencontre avec les populations locales et l’organisation d’ateliers, conférences ou projections. Quelques invités de marque, ayant déjà répondu à l’appel du large ? Marie Desplechin, Mathias Énard, Marie-Hélène Lafon, Pierre Michon, … Qu’on se le dise, artistes-auteurs-plasticiens rassurés, Marie-Hélène Caroff a décroché, haut la barre, son permis de marinière !

La lecture s’achève, la nuit est tombée. Trénet l’a chanté, le soleil n’en revient pas. La lune est là, au rendez-vous entre les pages. Qu’elle fut belle, cette nuit de pleine lune à Viterne, nul doute qu’il en sera de même à Deneuvre ! Yonnel Liégeois

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Henri Mitterand, biographe de Zola

Récemment disparu à l’âge de 93 ans, Henri Mitterand était unanimement reconnu comme le grand spécialiste de l’œuvre d’émile Zola. Professeur émérite à la Sorbonne, enseignant à l’université Columbia de New-York, le docteur ès-lettres consacra la majeure partie de sa vie à l’auteur des Rougon-Macquart. Un authentique défricheur, un éminent vulgarisateur. Chantiers de culture s’associe à l’hommage que lui rend le monde des Lettres. Yonnel Liégeois

Après Sous le regard d’Olympia 1840-1870 et L’homme de Germinal 1871-1893 qui inauguraient le cycle consacré au père des Rougon-Macquart, Henri Mitterand clôturait avec L’honneur 1893-1902 son monumental travail de biographe. Déjà couronné par le Grand Prix de la ville de Paris pour le premier volume de cette biographie qui s’impose d’emblée comme référence, le professeur de lettres françaises à l’université américaine de Columbia s’affiche alors comme le plus grand connaisseur et vulgarisateur de Zola, dont il publia les Œuvres complètes à la Pléiade et les fameux Carnets d’enquêtes dans la célèbre collection Terres Humaines.

Couvrant la période qui s’étend de 1871 à 1893, L’homme de Germinal laisse émerger, au fil des pages, la figure d’un écrivain à la plume infatigable. Aux lendemains de la défaite de 1871 et de la répression sanglante des Communards, émile Zola vit encore chichement. Chroniqueur avisé des mœurs politiques, il est avant tout connu pour ses articles qu’il envoie chaque semaine à quelques journaux… Un art du journalisme qu’il exerce avec pertinence (observer, noter, vérifier, planifier, se documenter…) mais qui ne l’égare pas de son projet initial : s’atteler à une tâche de titan, entamer la rédaction du cycle des Rougon-Macquart dont Mitterand décortique les chefs-d’œuvre qui en surgiront : L’assommoir, La terre, Nana, Germinal, La bête humaine pour ne citer que les incontournables… Avec une méthode d’écriture, le « naturalisme », dont le biographe nous expose avec brio genèse et mûrissement.

Suit L’honneur, le troisième et ultime volume qui couvre l’affaire Dreyfus jusqu’à la mort suspecte, accidentelle ou criminelle, du romancier en 1902. « Pour la postérité, et cas unique pour un écrivain, Zola se présente comme l’instigateur d’un vrai coup d’état verbal », s’exclame Henri Mitterand ! Le coup de génie de J’accuse, ce brûlot à la une du journal L’Aurore en ce 13 janvier 1898 ? « Jouer la provocation et obliger le gouvernement à réagir, mettre le feu à la France et déclencher une véritable guerre civile dont les historiens ne mesurent pas toujours toute la portée », affirme l’auteur de Zola, la vérité en marche. En son bureau submergé de livres, les yeux d’Henri Mitterand s’allument de passion lorsqu’il dresse le portrait du père des Rougon-Macquart. Pour le génie éminemment « politique » qui émerge à visage découvert derrière celui de l’écrivain, pour ce seigneur des lettres riche et adulé qui ose risquer son capital de réputation en dénonçant nommément pas moins de quinze généraux à la fois… « Un homme profondément haï par la hiérarchie catholique, la critique conservatrice et la caste militaire ».

Au fil de cette impressionnante biographie nourrie d’une multitude d’anecdotes et de documents iconographiques, Henri Mitterand nous propose plus que la narration savante d’une vie hors norme. Sous sa plume, de voyeurs nous devenons acteurs : compagnon de table d’un fin gourmet ou compère discret dans son salon de travail, nous déambulons aussi au côté du romancier dans les faubourgs de Paris, nous partageons avec lui les doutes de l’écriture, nous tremblons pour lui à l’heure de sa condamnation à un an de prison ferme pour diffamation ! Grand spécialiste de la littérature du XIXème siècle, Henri Mitterand fut un authentique défricheur : il est celui par qui Zola, tenu en suspicion par la tradition académique, fit son entrée à l’université française. Mieux encore, le premier à plonger dans le fonds Zola inexploité à la Bibliothèque Nationale, il permit à des milliers de lecteurs de rencontrer une œuvre littéraire et un homme qui marquent durablement les consciences. Yonnel Liégeois

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Théorème(s), libre est Pasolini !

En créant une version décalée et réjouissante de son œuvre, Pierre Maillet célèbre Pier Paolo Pasolini avec Théorème(s). Librement inspiré du roman et de  Qui je suis, un texte inédit et inachevé, le metteur en scène donne la mesure de la puissance de création du poète, romancier, essayiste et cinéaste.

À sa sortie en salle en 1968, critique au vitriol de la bourgeoisie italienne que réalise Pier Paolo Pasolini,  Théorème fait scandale. En même temps paraît le roman du même nom, comme pour en ancrer le scénario sulfureux. Il y est question d’un mystérieux visiteur, un « jeune homme beau comme un Américain » (à l’écran, Terence Stamp, éblouissant), qui arrive dans une famille milanaise oisive et névrosée « dans un état qui ne connaît pas la critique ». Le père, Paolo, est un riche industriel qui trompe sa femme à tout-va. Lucia l’épouse se découvre elle-même un désir de sexualité frénétique. Tout comme le fils aîné, Pier, artiste en éclosion, leur fille de 14 ans, Odetta, qui souffre de troubles du comportement, et même la bonne Emilia. Offrant son corps à tous, tel un Christ rédempteur des temps modernes, le mystérieux jeune homme produit en chacun un bouleversement et une désintégration totale. Dans la remise en cause de son existence futile, le père ira jusqu’à céder son usine à ses ouvriers. La bonne se prendra pour une sainte et fera des soupes d’ortie et des miracles.

Interrogations politiques et existentielles

Librement inspiré du roman et de  Qui je suis, un texte inachevé découvert après la mort de Pasolini par son biographe Enzo Siciliano , avec le collectif Les Lucioles Pierre Maillet adapte et met en scène une pétulante version de Théorème, qu’il met au pluriel : Théorème(s). Dans ce pluriel, il y a des éléments biographiques et artistiques qui donnent la mesure de la puissance de création de Pasolini – poète, romancier, essayiste et cinéaste – et du niveau d’interpellation d’une société conservatrice qui sort à peine de son épopée fasciste.

Le spectacle est introduit par des extraits de films cultes ou moins connus : outre Théorème, les Ragazzi, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, etc. Puis, c’est Pierre Maillet qui prend lui-même en charge les interrogations politiques et existentielles de Pasolini exprimées dans Qui je suis, qu’il commence à écrire en 1966 lors de son premier séjour à New York, épuisé par les différentes attaques et procès dont il est l’objet en Italie.

La nudité comme un élément esthétique

Saluons la scénographie de Nicolas Marie et sa création d’une boîte-miroir qui s’efface pour laisser la place au jeu des acteurs à l’avant-scène, ou s’ouvre sur l’écrin des pièces de la maison qui serviront également d’écrin à la découverte de l’amour des uns et des autres. Et surtout, le jeu chorégraphié et distancié de cette formidable bande d’acteurs – Arthur Amard, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Benjamin Kahn, Frédérique Loliée, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Valentin Clerc, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda –, tous aussi épatants les uns que les autres. Ils font s’emboîter avec brio et humour la trame maîtresse que constitue Théorème(s) avec d’autres scènes et apparitions de personnages – Ninetto, les Ragazzi, etc. – pasoliniens. Cela donne des scènes décalées, savoureuses et drôles, où la nudité est explorée comme un élément esthétique. On aime aussi la construction musicale les Marionettes, de Christophe, Scuola di ballo al Sole, d’Ennio Morricone, Sarà Perché Ti Amo, de Ricchi e Poveri, Glass Spider (2018 Remaster), de David Bowie, ou l’Adagio, de Johann Sebastian Bach…

« Le désir, la foi, la liberté »

Refaire Théorème aujourd’hui, c’est pour Pierre Maillet montrer « une œuvre qui, comme tous les grands textes, traite de la condition humaine et de ce qui la constitue : le désir, la foi, la liberté ». Et «  alors que les sirènes du nationalisme et des extrémismes de tous bords se font réentendre », montrer que « le conte philosophico-érotique de Pasolini reste toujours aussi pertinent ». En assumant une mise en scène en décalage, même si le parti pris de la comédie évacue un peu la brûlure politique pasolinienne, il parvient à restituer la puissance et la beauté, et surtout la totale liberté de l’œuvre. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernandez

Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 9 au 13/11. Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace, les 3 et 4/03/2022. Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée, les 15 et 16/03. Théâtre Sorano, Toulouse, du 12 au 14/04.

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Vantusso, d’une carte à l’autre…

Jusqu’au 27/10 au Studio-Théâtre de Vitry (94), en prélude à une longue tournée, Bérangère Vantusso propose Bouger les lignes-Histoires de cartes. Un texte de Nicolas Doutey, joliment cartographié par Paul Cox et formidablement interprété par les comédiens de l’Oiseau-Mouche. Une invitation à emprunter les chemins de traverse, explorer le monde au cœur de nos différences : avec humour et gravité ! Sans oublier Henry VI, au Théâtre des Amandiers à Nanterre (92).

En surplomb de la grande carte colorée, étalée au sol, ils sont quelque peu déboussolés ! Une petite faim les tenaille, un paquet de gâteaux ferait l’affaire : par où passer, quel chemin emprunter, comment se rendre au magasin d’alimentation sans crainte de s’égarer ? Certes, il y a bien ce gros point rouge, cercle unanimement reconnu pour se situer : Vous êtes ici !

Pour l’heure, nous sommes là, à Roubaix, dans le cocon du théâtre de l’Oiseau-Mouche… Un peu perdus, égarés mais bien vite remis sur le droit chemin, paradoxe, dès le noir de salle ! Quatre énergumènes, en d’étranges bleus de travail et nous tendant la main, nous invitent à les suivre en leur singulier périple. Celui des cartes pour seule boussole, point de repère pour certains, objet d’égarement pour d’autres. Il faut donc s’y pencher, y regarder de plus près, aller voir sous les cartes peut-être, comme nous y invite à sa façon une certaine émission de télévision. Avec humour mais non sans gravité, maîtrisant leur jeu à la perfection, les comédiens se livrent donc à une déambulation commentée de leur pérégrination. N’hésitant point à fouler la carte de leurs désirs, décrochant ici ou là une flèche ou un symbole géographique accrochés à une palissade de bois, grimpant à l’échelle pour élargir leur point de vue, usant de la machinerie théâtrale pour baliser leur itinéraire…

Sobre et chatoyante, tirée au cordeau entre les lignes, la mise en scène de Bérangère Vantusso, la directrice du Studio-Théâtre de Vitry, nous entraîne dans un voyage extraordinaire. Comme envoûtés par les couleurs cartographiées, décollant notre regard des planches aux cintres pour mieux nous perdre et nous retrouver sur les chemins de traverse : le vert de la forêt, le bleu du fleuve, le rouge des rues. à la conquête des couleurs métissées de notre planète ! Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry et Nicolas Van Brabandt égrènent avec gourmandise la gouleyante poétique de Nicolas Doutey. Sans forcer le trait, avec naturel et talent. Ils sont tous issus de l’Oiseau-Mouche, une compagnie de comédiens en situation de handicap mental ou psychique.

Fondée en 1978 et unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil de la saison et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre un-e artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Un ancrage sur le territoire qui déborde la région Nord pour porter partout en France, au festival d’Avignon comme en terre étrangère, la richesse de démarches artistiques plurielles. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Le Bateau Feu, Dunkerque, du 17 au 19/11. Maison de la Culture d’Amiens les 8 et 9/12. La Villette, Paris, du 16 au 19/12. CCAM André Malraux, Vandoeuvre-lès-Nancy, du 11 au 15/01/2022. TJP, Strasbourg, du 19 au 21/01. Festival Momix, Kingersheim, le 27/01. Les 2 Scènes, Besançon, du 1er au 3/02. Le Grand Bleu, Lille, du 1er au 3/03. Le Phénix Scène nationale, Valenciennes, les 8 et 9/03. Le Vivat, Armentières, du 12 au 15/03. Le Passage, Fécamp, le 25/03. Le Sablier, Ifs, le 29/03. Scène nationale 61, Alençon, le 31/03. L’Odyssée, Périgueux, les 12 et 13/04. Malakoff Scène nationale, du 12 au 14/05.

Shakespeare, un succès d’école

Jusqu’au 24/10, au Théâtre des Amandiers de Nanterre, le directeur et metteur en scène Christophe Rauck présente Henry VI, le spectacle de fin d’études des élèves-comédiens de l’école du Nord. 12 000 vers, 15 actes et 150 personnages, 4 heures de spectacle total : un texte flamboyant du maître anglais, peu souvent représenté, pour narrer des décennies de luttes de pouvoir sur fond de guerre de Cent ans… « Une tragédie sur la comédie du pouvoir qui explore et explose tous les registres du théâtre, une saga avec moult rebondissements, du suspens, des trahisons, des conciliations, des réconciliations, la vie, quoi… » Un voyage périlleux et au long cours, que la jeune troupe du Théâtre du Nord relève avec force conviction et talent ! Du génie en herbe qui, d’une scène l’autre, entre humour et tragédie, affiche qualités et compétences. De la belle ouvrage, seize filles et garçons à saluer et applaudir sans réserve ! Y.L.

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L’exil, de la peinture au film

Disponible en salles, Florence Miailhe signe La traversée. Un film d’animation qui raconte l’exil à hauteur d’enfant grâce à la mise en mouvement de la peinture. Un conte terrible et intemporel.

Fuyant leur village pillé et brûlé, une adolescente et son frère cadet sont séparés de leur famille et n’ont d’autre choix que de se lancer sur les routes afin d’atteindre un pays où règnerait la liberté. Sur ce chemin de l’exil, qui prend des allures de parcours initiatique, Kyona, 13 ans, et Adriel, 12 ans, vont braver dangers et périls de toutes sortes, mais trouveront aussi des personnes sur qui compter.

Malgré certaines rencontres bienveillantes et la création de quelques liens solidaires, le ton du film reste réaliste et sombre : terreur militaire, violences de la rue, trafics d’enfants, exploitation des femmes et des enfants isolés… Le scénario n’épargne rien des difficultés du déracinement et du dénuement inhérent à ce terrible voyage, mais ne sombre jamais dans le misérabilisme grâce à des figures légendaires comme celle d’une Babayaga cachée au fond d’une forêt ou d’une troupe de cirque ambulant.

Fruit de la rencontre entre Florence Miailhe et l’écrivaine Marie Desplechin, le récit repose en priorité sur le regard de Kyona et son caractère bien trempé. C’est elle qui, du haut de son vieil âge, se souvient de sa « traversée », à l’aide du précieux carnet de croquis où elle dessinait tout au long du périple. Voix off du film, elle transmet une mémoire intime, familiale, universelle. Cette épopée intemporelle, à mi-chemin entre le film d’animation et le documentaire, renvoie tout autant au conte du Petit Poucet ou de Hansel et Gretel qu’aux réfugiés syriens ou afghans de notre actualité. En creux, elle dessine aussi le passage de l’enfance à l’âge adulte.

Déjà remarquée pour ces courts-métrages, Florence Miailhe pratique une technique d’animation artisanale qui repose sur les photographies successives de peintures qu’elle peint au fur et à mesure dans son atelier. Par petites touches, en un flamboyant mélange de couleurs, c’est presque une matière vivante qui prend forme à l’écran. Un procédé qui confère une force supplémentaire à un récit virtuose. Dominique Martinez

Florence Miailhe est diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, spécialité gravure. Elle a réalisé huit courts-métrages, dont Schéhérazade (1995) et Conte de quartier (2006) coécrits avec l’écrivaine Marie Desplechin. La Traversée est son premier long-métrage.

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Tordjman, une précieuse marchandise

Jusqu’au 17/10, au Théâtre du Rond-Point (75), Charles Tordjman met en scène La plus précieuse des marchandises, le texte de Jean-Claude Grumberg. Un train dans la forêt, un bébé jeté du wagon… La poésie comme arme ultime contre la barbarie.

Assis à l’orée de leur cabane, seul dans la forêt, un couple soliloque sur leur vie de misère. L’épouse pleure sur une maternité qui se refuse toujours, l’homme gémit sur l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire. Pauvres bûcheronne et bûcheron ne sont pas d’accord, « la chèvre du voisin fournira le lait nécessaire », rétorque la femme, le mari bougonne de plus belle devant la dépense à envisager. Pour couper court, seule distraction dans la solitude de l’immensité forestière, elle s’en va chaque jour regarder passer les trains sur la ligne de chemin de fer nouvellement construite. Jusqu’au jour où… Un paquet bien ficelé tombe du wagon de marchandises, un nouveau-né ! La plus précieuse des marchandises, une petite fille…

« Avec Jean-Claude Grumberg, l’auteur de l’ouvrage, je poursuis un compagnonnage au long cours », raconte Charles Tordjman, « j’ai déjà mis en scène plusieurs de ses textes : Vers toi terre promise, Moi je crois pas, Votre maman, L’être ou pas… Toujours avec bonheur et plaisir ». Le jour où il découvre La plus précieuse des marchandises, plongé dans sa lecture, l’homme de théâtre en rate son arrêt de bus et c’est le chauffeur qui l’informe du terminus ! « Un petit bouquin, mais un grand texte qui se refuse à faire de la Shoa un espace de lamentation ou d’horreur. Notre responsabilité première ? En parler, ne jamais cesser d’en parler aux jeunes générations qui ignorent l’histoire, contre ceux qui nient l’évidence ».

Pour surmonter l’horreur de la misère familiale et la terreur des trains de la mort dont chacun sait qu’Auschwitz est la gare centrale, Grumberg use de la forme et de la force du conte. Comme si tout cela n’avait jamais existé, tout spectateur sachant que le théâtre ment pour de vrai… « Vraie ou pas, l’histoire nous rappelle qu’au temps de la catastrophe, il y eut des Justes, qu’au tréfonds de la peur et de la noirceur la part d’humanité demeure », affirme avec conviction Charles Tordjman. Pauvre bûcheron, abhorrant les juifs de la tribu des « sans-cœur », ouvrira le sien à la petite fille amoureusement emmaillotée. à la plus précieuse des marchandises, à la vie !

Avec tendresse et délicatesse, Eugénie Anselin et Philippe Fretun mêlent leurs phrasés embués d’humour et d’amour. Tout est symbole, rien de naturaliste dans la mise en scène de Tordjman, « jouer à dire la catastrophe, chanter le désastre ». Juste une machine à coudre aux surprenants accents mélodiques et un minuscule piano pour laisser vaquer notre imaginaire et ne point réveiller le bébé… Qui deviendra une grande et belle jeune fille dont le vrai père, seul de la famille rescapé des camps, découvrira un jour le visage !

Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, des images poétiques pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Contre la barbarie, une plongée en humanité et fraternité partagées. Yonnel Liégeois

Du 27 au 30/10, au Théâtre de Liège. Du 17 au 20/11, au Théâtre National de Nice. Les 2 et 3/12, au Théâtre de la Colonne de Miramas. Les 15 et 16/12, à La Criée de Marseille.

à voir aussi :

Douze hommes en colère : Jusqu’en janvier 2022, au Théâtre Hébertot (75). Dans une adaptation de Francis Lombrail, une mise en scène signée aussi de Charles Tordjman. Déjà plus de 300 représentations, la pièce de l’américain Reginald Rose à l’affiche pour une nouvelle saison, un chef d’œuvre cinématographique signé Sydney Lumet en 1957. Ils sont douze en charge de juger un jeune homme accusé de parricide. Un seul juré doute de sa culpabilité. Acquittement ou chaise électrique : le verdict exige l’unanimité…

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Pauline Bayle, illusions perdues

Jusqu’au 16/10, au Théâtre de la Bastille (75), Pauline Bayle propose Illusions perdues, une adaptation réussie du roman de Balzac. Une plongée vertigineuse dans la comédie humaine. Sans oublier Buster au CDN de Montreuil (93) et La plus précieuse des marchandises au Théâtre du Rond-Point (75).

Plus dure est la chute pour Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré, celui qui avance masqué sous le nom de sa mère ! D’Angoulême à Paris, de la province à la capitale, les feux de la rampe se métamorphosent en incendies crépusculaires qui réduisent en cendres rêves et ambitions. Si Balzac se révèle maître des Illusions perdues en son magistral roman, la metteure en scène Pauline Bayle l’incarne avec fougue et passion, sensualité et dérision.

Le public installé en format quadri-frontal au Théâtre de la Bastille, seuls cinq comédiennes et comédiens à l’assaut d’un roman de 700 pages avec plus de 70 personnages… Une gageure relevée haut les corps par la troupe entre battement de cils et frappe de pieds, séduction et répulsion, petits bonheurs et grandes douleurs ! Lucien a commis un recueil de poésie auquel son égérie du jour, forte de ses relations et insatisfaite de la banale reconnaissance angoumoise,  promet plein succès dans les salons parisiens et la presse nationale. En ce XIXème siècle débutant, il est vrai que Paris brille de mille feux et bruisse de mille bruits : ceux de l’industrie naissante, de la population grossissante, de la presse toute puissante. La vie bouge et grouille autour de nos héros de papier, comme les spectateurs qui cernent et scrutent la scène où se joue l’avenir du poète.

En des plans serrés où les corps s’étreignent ou se bousculent, où les prétentions littéraires favorisent ou percutent les passions amoureuses, où les émotions transfigurent ou noircissent les visages, Pauline Bayle rend pleine mesure au roman fleuve de Balzac : les turpitudes de la gente politique, les compromissions des milieux journalistiques, la montée en puissance des affairistes, les ambitions affichées de prétendants à la palme littéraire… Nul décor sinon un sol de craie blanche, changements de costumes à vue, des répliques qui claquent à la face du spectateur, un rythme effréné et soutenu : argent et notoriété-sourires et baisers-cris et frayeurs-pleurs et sueurs nourrissent le quotidien de Lucien, le bel intrigant qui vend sa plume au plus offrant. De l’ascension à sa chute, l’illusion ne dure qu’un temps ! Un rôle-titre magistralement incarné par Jenna Thiam, entourée de partenaires au diapason de son interprétation. Yonnel Liégeois

à voir aussi

– Buster : Jusqu’au 12/10, au Nouveau Théâtre de Montreuil. En hommage à Buster Keaton, un ciné-concert mis en scène, et accompagné aux percussions, par Mathieu Bauer. Une association réussie entre comédiens, musiciens et historien : le célèbre film, La croisière du Navigator, est décortiqué par Stéphane Goudet tandis que Sylvain Cartigny et Lawrence Williams s’explosent à la guitare et au saxophone, que le fildefériste Arthur Sidoroff se joue de l’apesanteur ! Un grand moment cinématographique, artistique et musical. Y.L.

– La plus précieuse des marchandises : Jusqu’au 17/10, au Théâtre du Rond-Point. Une pièce de Jean-Claude Grimberg, mise en scène par Charles Tordjman. L’histoire incroyable d’un bébé recueilli par un misérable couple de bûcherons. Toute une famille entassée dans un train de marchandises en direction des camps d’extermination, un nouveau-né jeté du wagon pour échapper à son funeste destin… Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, l’humour pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Une plongée en humanité et fraternité partagées, la poésie comme arme ultime contre la barbarie. Y.L.

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Massini, femmes et ouvrières

Jusqu’au 17/10, un événement à la Comédie Française : la création de 7 minutes, la pièce de Stefano Massini dans une mise en scène de Maëlle Poésy au Théâtre du Vieux Colombier (75) ! Au retour de négociations avec les repreneurs de l’entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante qui porte le monde du travail au-devant de la scène.

Tension extrême, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard-Roche ! Rassemblées dans leur local, très impatientes et inquiètes, dix femmes attendent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur. Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes.

Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du Comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel !

Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 100 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 100 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 100 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur une grande scène parisienne.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et qui le demeure sous la houlette de Maëlle Poésy… Une mise en scène dans un format bi-frontal, qui accentue l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, qui donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Qui permet aux spectateurs de décrypter au plus près émotions et motivations sur chacun des visages. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du Vieux Colombier : respect, vérité, dignité.

Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches de la Comédie Française, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène de Poésy, les salariées de Picard-Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Véronique Vella, Blanche seule l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». Et la déléguée de conclure, « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! « Il me paraît essentiel d’entendre celles que l’on n’entend jamais, de voir ce que l’on ne voit jamais« , commente Maëlle Poésy. Et de poursuivre, « en tant que miroir de la société, le théâtre nous interroge sur notre environnement direct et on peut trouver des échos avec des grèves plus récentes ».

Cent minutes de confrontation, houleuse mais captivante, pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin ne cesse d’habiter notre imaginaire, une pièce chorale à nulle autre pareille pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois

7 minutes, de Stefano Massini dans une mise en scène de Maëlle Poésy. Jusqu’au 17/10 au Théâtre du Vieux Colombier (21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris. Tél. : 01.44.58.15.15).

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